Mois : février 2018

AUSTRALIE : 200 MÈTRES EN VEDETTE : ARIARNA TITMUS DEVANCE EMMA MCKEON, ET KYLE CHALMERS BOUSCULE MACK HORTON

Éric LAHMY

Mercredi 28 Février 2018

Deux deuxièmes places, entre le 200 libre et le 200 papillon, voilà ce qu’a fait Emma McKeon lors de cette première journée de sélections australiennes pour les Jeux du Commonwealth. Il est possible qu’Emma n’ait jamais cherché la gagne à tout prix, vu que les sélections ne donnent pas lieu à l’attribution d’un titre et n’exigent que de finir dans les trois premières pour se qualifier en individuelle, quatrième ou cinquième pour entrer dans les relais. Mais il serait étonnant que ce beau tempérament de battante se soit laissé devancer.

C’était un pari difficile pour McKeon. Il lui fallait nager à quatre reprises, dont deux fois, le matin, à distance proche de sa meilleure valeur, et deux fois l’après-midi, à fond les manettes. D’autant plus rude que le parcours de quatre longueurs en papillon risquait de s’avérer douloureux. En 2017, elle avait gagné les championnats australiens, avec 2’7s37, un temps assez quelconque, mais elle n’avait pas tenté sa chance aux mondiaux.  Le matin, McKeon n’y est pas allée de main morte. En libre, malgré un parcours plus qu’honorable, elle devait céder à deux reprises face à la révélation de la saison passée, la Tasmanienne Ariarne Titmus, qui signait un 1’56s58 en séries, un 1’55s76 en finale. Emma McKeon, toute recordwoman d’Australie et du Commonwealth de la distance avec 1’54s83 et médaillée de bronze mondiale à Budapest l’été dernier, avait trouvé plus forte qu’elle.

Titmus marque aujourd’hui un gros progrès. L’an passé, aux championnats d’Australie, qui s’étaient tenus en avril, elle s’était qualifiée pour les mondiaux avec un temps de 1’58s11, et, à Budapest, pour le sommet de la saison, elle avait nagé ses 200 mètres, lancée dans le relais en 1’56s61 et au start dans la course individuelle en 1’58s79 (17e temps). Le 200 mètres n’était d’ailleurs pas sa meilleure distance : en 2017, elle avait gagné en avril le 400 des sélections avec 4’4s82 et, seize semaines plus tard, à Budapest, réussi aux mondiaux deux fois 4’4s26, temps qui lui avait donné le 3e temps des séries, et le 4e des finales.

Si elle reportait sur 400 ses progrès du 200, Ariane devrait nager autour de 4’2s voire même assez près des 4’ justes. Certes les choses ne procèdent pas toujours d’une arithmétique aussi simple, mais rappelons que le 12 novembre 2017, l’Ariarne en question s’est emparée du record « aussie » de la distance avec 4’2s86…

MITCHELL LARKIN TOUJOURS EN DOS MAJEUR

Pour en revenir à McKeon, elle est tombée sur 200 papillon comme sur 200 libre sur une autre jeune, Laura Taylor, 18 ans, qui a gagné de façon confortable, en 2’6s80, après un fort retour, nageant respectivement ses deux moitiés de course en 1’0s74 et 1’6s06. Cela vous semble une faible égalité d’allure ? Certes, mais McKeon nageait, elle, respectivement en 1’0s43 et 1’7s57. Elle devançait d’un doigt Brianna Throssel, 2’8s11. Madeline Groves, la médaillée olympique de Rio, finissait loin, en cinquième position.

Taylor n’est pas une révélation au sens absolu. D’abord une nageuse de longues distances, elle se sentait barrée et estimait pouvoir trouver une niche en dauphin. L’an passé, elle était 3e des sélections australiennes derrière McKeon et Throssel.

Depuis, McKeon avait battu Taylor aux championnats du Queensland en décembre dernier, mais la cadette avait pris sa revanche au championnat des Nouvelles-Galles-du-Sud. La voici encore devant.

Le 200 mètres messieurs revenait à Kyle Chalmers. Le champion olympique du 100 mètres partait vite, au coude à coude avec les sprinteurs, menait légèrement au dernier virage et résistait à un fort retour de Mackenzie Horton, 1’46s49 contre 1’46s76… L’an passé, aux championnats australiens, c’était Horton, 1’46s83, qui avait devancé Chalmers, 1’46s87. Autre fait notable, la 8e et dernière place de Cameron McEvoy.

Sur 100 mètres dos, Mitchell Larkin restait aussi dominateur que ces dernières années. On ne peut pas dire qu’il ait trouvé un adversaire à sa mesure aux antipodes. Il en va de même d’Emily Seebohm, laquelle a pourtant été assez menacée les saisons passées, et qui a enlevé la distance en 59s15 (58s90 en séries), seule Hayley Baker l’accompagnant sous la minute. En brasse, il est possible que le pays continent ait trouvé enfin celui qui remplacera Christian Sprenger, le médaillé olympique de Londres. A 19 ans, Matthew Wilson n’a qu’un seul défaut, il est assez isolé ; mais il a nagé en 2’8s31 sur 200. Il détient les records cadets d’Australie et dès 2015, Tom O’Keefe, de Swim Swam, l’avait annoncé comme étant la réponse de l’Australie sur 200 mètres brasse. La course féminine est revenue à Taylor McKeown.

AUSTRALIE: ARIARNE TITMUS, 1’55s76 AU 200 METRES, DEVANCE EMMA MCKEON

AVEC CE TEMPS, ARIARNE TITMUS AURAIT ATTEINT LA 5e PLACE DES MONDIAUX DE BUDAPEST, OU MCKEON, 3e, AVAIT NAGE 1’55s18. MCKEON A PEUT-ÊTRE ASSURE LA PLACE EN RAISON DE SES AMBITIONS SUR 200 PAPILLON, UNE HEURE PLUS TARD…

En nageant un très solide 1’55s76 aux qualifications australiennes pour les Jeux du Commonwealth, qui se déroulent à Gold Coast, Ariarne Titmus, 17 ans, s’est qualifiée brillamment, et a devancé une expérimentée routière, Emma Mc Keon. Menée de peu aux 50 mètres, Ariarne a attaqué et s’est détachée peu après le virage de la mi-course pour l’emporter nettement. Les passages des deux nageuses, Titmus, 27s45, 56s86 (29s41), 1’26s50 (29s64, pour 1’55s76 (29s26) ; McKeon, 27s11, 56s95 (29s84), 1’27s16 (30s21), pour 1’56s57 (29s41).

Troisième, Leah Neale, 1’57s68; quatrième, Mikka Sheridan, 1’57s96. A noter que Cate Campbell, le matin, avait réalisé le 9e temps des séries et ne s’était donc pas qualifiée pour la finale.

A GOLD COAST, LES AUSTRALIENS SE QUALIFIENT POUR LES JEUX DU COMMONWEALTH 

Eric LAHMY

Mercredi 28 Février 2018

A quelques semaines des Jeux du Commonwealth, l’élite de la natation australienne est réunie aux Hancock Prospecting Australian Swimming Trials de Gold Coast afin de se qualifier pour l’événement du sommet de la saison.  Sommet d’autant plus sommital que les Jeux, cette année, auxquels les nageurs des nations concernées prêtent plus d’importance qu’aux championnats du monde (!), se dérouleront en Australie et qu’il importe pour des tas de raisons de reluire à domicile.

Si la plupart des media insistent beaucoup sur les mérites de Cate Campbell, la diva locale, et sur ses capacités supposées de casser la baraque, The Courier Mail, quotidien de Brisbane et du Queensland, avait proposé à ses lecteurs « cinq nageurs à suivre » et placé dans l’ordre Emma McKeon, Kyle Chalmers, Ariarne Titmus, Mackenzie Horton et Emily Seebohm, et donné des explications de son choix. Emma McKeon est, à 23 ans, la nageuse ayant connu le plus de réussite de ces deux dernières années, ayant remporté dix médailles aux championnats du monde et quatre aux Jeux olympiques de Rio. Certes, je dirais quant à moi qu’elle n’a jamais GAGNÉ une grande course ni battu un grand record, mais elle est certainement très présente au niveau le plus élevé. Elle est de ce type de nageuses qui ne déçoivent pas.

A Gold Coast, Emma se proposait, aujourd’hui (28 février), un beau défi : deux de ses courses, le 200 crawl et le 200 papillon, se présentent dans la même journée du programme, à une distance d’1h30 pour les séries, et d’autour d’une heure pour les finales. Engagée dans les deux épreuves, Emma, avec son coach, attendait la dernière minute pour savoir si elle nagerait la seconde. Le 200 papillon représente un ajout récent à la panoplie de Mc Keon, qui disputait jusqu’ici 100 papillon et 200m libre, et avait ajouté l’an passé des prétentions sur 100 libre. Le 200 papillon australien, c’était ces dernières années et jusqu’aux Jeux olympiques de Rio, Madeline Groves, laquelle n’avait, au Brésil, manqué le titre olympique (enlevé par l’espagnole Mireia Belmonte) que de quelques centièmes de secondes… Mais Madeline Groves, qui s’entraîne avec McKeon, est du genre à la fois hyper-solide et assez inconstante, alors qu’Emma représente la régularité même de la fille très organisée doublée d’une forte compétitrice… L’idée qui sous-tendait cet ajout d’une distance particulièrement fatigante et difficile à nager, à son registre, serait, nous dit-on, d’égaler un record de médailles gagnées aux Jeux du Commonwealth, six, codétenu par Susan O’Neil et Ian Thorpe…

Bref, elle a au moins à moitié réussi son pari, Mc Keon, puisqu’elle s’est qualifiée avec 1’57s90, le 2e temps, au 200 libre, puis, quatre-vingt-dix minutes plus tard, avec 2’8s50, meilleur chrono des séries sur 200 papillon. Forte de ces données chronométriques, il faudrait une défaillance ou un malaise à l’issue d’un 200 libre qui parait âpre pour l’empêcher de tenter le doublé en finales…

The Courier Mail proposait ensuite comme deuxième nom à suivre Kyle Chalmers, le jeune homme qui a surpris tout le monde en devenant à 17 ans champion olympique du 100 mètres à Rio. Depuis, Chalmers a connu des ennuis avec son cœur, ennuis qui ont exigé une opération, et il n’a pas pu défendre son prestige aux championnats du monde de Budapest, l’été dernier. L’enjeu pour ce surpuissant garçon, n’est pas mince. Le 100 libre est l’épreuve masculine où se concentrent les meilleurs talents de la natation australienne. Au cours de la première matinée des sélections australiennes, Kyle s’est qualifié avec le troisième temps du 200 mètres, 1’47s41. Il devrait gagner en finale sa place dans le relais quatre fois 200 et ses chances de se qualifier dans la course individuelle sont loin d’être négligeables. Le 100, sa course fanion, en revanche, se dispute demain…

The Courier Mail présente ensuite son troisième nageur à suivre, et c’est une nageuse, Ariarne Titmus. Cette blondinette de dix-sept ans représente une espèce rare, la grande nageuse de Tasmanie, une île état isolée à l’extrême sud du pays continent dont elle est séparée par le détroit de Bass. Faiblement peuplée, la Tasmanie n’avait jamais produit de nageurs jusqu’ici ; déjà affublée d’un surnom, Terminator (je ne sais trop pourquoi, peut-être une référence un peu facile à Taz, le Diable de Tasmanie des cartoons hollywoodiens, peut-être parce qu’elle avait « terminé » l’an dernier le relais quatre fois 200m des mondiaux ???), Titmus a fait son entrée à l’international en 2017, et fini 4e sur 400 mètres, et 9e sur 200 mètres aux mondiaux de Budapest où elle a atteint un podium dans le relais quatre fois 200 mètres, avec les deux Emma, Wilson et McKeon, et Kotuku Ngawati. Bien vu, Courier Mail : Ariarne Titmus à dominé les séries du 200 et devancé McKeon avec un temps de 1’56s58…

Mackenzie Horton, à 21 ans, vient ensuite dans la liste. A 21 ans, Horton présente déjà un palmarès de briscard. Champion olympique du 400 à Rio, il a cependant déçu dans la mesure où l’Australie espérait le voir reprendre la couronne mondiale de la course mythique dont les derniers exposants majeurs pour l’Australie ont été Kieren Perkins et Grant Hackett.

Enfin, Courier Mail met en avant Emily Seebohm, la double championne du monde 2015 (100 et 200 dos). A 25 ans, Seebohm n’est plus une jeune nageuse, mais après avoir souffert d’une maladie, l’endométriose, elle a réussi à revenir suffisamment pour enlever le 200 dos des mondiaux de Budapest au nez et oserai-je dire à la barbe de Katinka Hosszu, et terminer 3e du 100 dos…

Cent fois menacée, depuis deux ans, dans sa suprématie aux antipodes (le 100 dos féminin est aujourd’hui après les 100 libre messieurs et dames la course forte des Australiennes), elle continue de tenir le cap.

Ce matin, Emma a archi-dominé les séries du 100 dos, nageant en 58s90 (plus vite que son 58s95 lors des séries des mondiaux de Budapest) et laissé très loin Hayley Baker (à ne pas confondre avec l’Américaine Kathleen Baker, son adversaire des mondiaux) qui n’a pu nager plus vite que 1’0s26, tandis que les jeunes qui lui causèrent quelques misères dans un passé proche, Kaylee McKeown, 16 ans, 1’0s70, et Minna Atherton, 1’1s08, paraissaient dépassées…

Quoi d’autre ? D’avoir suivi le programme de Courier Mail m’a permis de faire l’impasse sur Mitchell Larkin, Cate et Bronte Campbell, Madeline Groves et quelques autres. Mais on pourra, je le sens, revenir dessus.

QUAND IL Y A DE L’ABUS A PARLER D’ABUS

Éric LAHMY

Lundi 26 Février 2018 

Ça y est, c’est lancé, il parait que la natation américaine va essuyer un scandale équivalent à celui qui a sali la gymnastique des cinquante Etats. USA Swimming aurait ignoré ou couvert des centaines de cas d’abus sexuels. Pour l’instant, disons le, l’info du mois n’est que le témoignage direct, d’une bonne nageuse, championne du monde du 200 mètres quatre nages à Rome en 2009 (avec deux records mondiaux, un en demi-finale, l’autre en finale),  Ariana Kukors.

A son cas s’ajoute une enquête journalistique…

Ma source d’information est une récente livraison d’Huffington Post, dont la journaliste, Alanna Vagianos, se contente en fait de reprendre l’enquête menée pour le compte de la Southern California News Group (SCNG) et publiée vendredi dernier par l’Orange County Register.

A en croire l’investigation de ces distingués confrères, USA Swimming aurait, au cours des décennies passées, laissé sans suite des centaines de cas d’abus sexuels.

Après le scandale Nassar [ce docteur de l’équipe et pédophile qui profitait de son statut de médecin fédéral de la gymnastique pour « séduire » (appelons ça comme ça) un certain nombre de petites gymnastes], on pouvait se demander ce qu’il en était de la natation, autre sport qui implique une pratique très précoce…

Dans le cas de la gymnastique, les dirigeants auraient tenté, mauvais réflexe, de « sauvegarder » l’image de leur sport, ce qui était revenu à protéger celui qui avait abusé ces toutes jeunes athlètes. On n’est pas souvent gagnant, au final, lorsque le scandale éclabousse, quand on utilise ce genre de stratégies, même si cela permet de gagner du temps et parfois même d’éviter l’orage…

Citant des documents juridiques et des communications internes, les confrères du SCNG affirment donc qu’USA Swimming (l’équivalent de notre fédération), a, selon la formulation de Vagianos, « laissé la voie libre de centaines de prédateurs, coaches pour la plupart, et permis une culture de la maltraitance dans laquelle des coaches plus âgés pouvaient entretenir des relations sexuelles avec des athlètes mineures. L’article se concentre sur Chuck Wielgus, l’ancien directeur exécutif d’USA Swimming, qui disparut en avril des suites d’un cancer du colon. »

Dans les conclusion de l’Orange County Register, « la F. de natation des USA a manqué de façon répétée les opportunités qui lui étaient données de refondre une culture dans laquelle l’abus sexuel de nageuses mineures par leurs coaches ou par d’autres personnes en position de pouvoir à l’intérieur de leur ressort était un fait banalement commun voire accepté par les dirigeants et les entraîneurs en place, selon les documents issus d’entretiens avec les personnes abusées, anciens olympiens, dirigeants d’USA Swimming, défenseurs d’un sport sans danger et de quelques membres bienfaiteurs d’USA Swimming. »

USA Swimming n’a pas daigné répondre aux demandes d’entretiens de la SCNG ou d’Huffington Post. Selon un ancien membre du Comité directeur de l’institution, Mike Saltzstein, l’attitude d’USA Swimming était d’arranger le coup et de cacher les faits, et sa stratégie de sauvegarder son image à tout prix. Après avoir plongé dans des milliers de mémos, de courriels, de décisions judiciaires, d’entretiens concernant l’application de la loi, de rapports de réunions, les reporters en ont déduit que l’organisation n’avait aucun désir de prendre à rebrousse-poil sa « base de pouvoir », essentiellement les coaches, et s’était montrée obsédée avant tout par la protection de son image et sa marque.

Les conclusions de leur article, assez sévères, se résument en trois points :

  1. Pendant des années, les dirigeants, officiels et entraîneurs savaient que de nombreux prédateurs sexuels se trouvaient dans des positions d’entraîneurs, et n’avaient pas sévi.
  2. Depuis 1997, plus de 590 victimes d’abus sexuels avaient été identifiées dans la natation US. Au moins 252 coaches avaient été arrêtés, accusés ou disciplinés par USA Swimming pour agression ou inconduite sexuelle contre des athlètes de moins de dix-huit ans. Pendant quatre des six dernières années, plus de vingt coaches ont été arrêtés, accusés ou convaincus de délits sexuels divers, viols, agression sexuelle sur enfants de trois et huit ans, détournement de mineur, pornographie enfantine et pédophile ou vidéos volées de jeunes nageurs-nageuses dans leurs vestiaires. Tout un programme.
  3. Au moins trente coaches où officiels, signalés à USA Swimming après avoir été accusés ou arrêtés pour agression sexuelle ou pornographie infantile par l’application de la loi, une fois convaincus d’avoir fauté ont pu continuer à travailler dans la natation. Certains dirigeants également condamnés ne furent pas plus écartés du sport.

Entre 2006 et 2016, USA Swimming aurait dépensé 7.450.000 dollars en frais légaux. Sans trop savoir quelle part de cet argent a été dépensé pour stopper des actions en justice liées à des agressions sexuelles, la SCNG relève que la fédération « a arrangé des accords dans au moins trois états avec des victimes d’agressions sexuelles supposées par des coaches de natation avant que ces affaires n’arrivent en justice. »

590 CAS D’ABUS, C’EST 590 CAS DE TROP, CERTES, MAIS CELA REPRÉSENTE UN RATIO DE 0,3/1000, SOIT UN INCIDENT POUR 3300 NAGEURS. JE NE SAIS DÈS LORS SI L’ON PEUT PARLER DE « CULTURE DE L’ABUS SEXUEL ».

La fédération aurait payé 75.000$ à des lobbys chargés d’empêcher l’adoption d’un projet de loi californien censé faciliter les actions en justice civile de victimes d’agressions sexuelles contre leurs agresseurs et les organisations qui les emploient, continuent les enquêteurs.

Si USA Swimming, comme il apparait et comme des affaires récentes l’ont peut-être démontré, ne s’est pas comportée comme l’aurait dû une institution chargée d’une mission d’éducation, il faut se dire cependant que le phénomène, qui semble prendre d’effrayantes proportions notamment avec ces 590 cas non traités d’abus sexuels, est beaucoup moins dramatique qu’il n’y parait. Dans les dix années que couvre l’enquête, USA Swimming, qui compte 400.000 nageurs, fidélise 62% des 12 ans et 90% des 13 ans. Elle accueille donc entre 25 et 30% de nouveaux membres chaque année, ce qui fait que 1.500.000 nageurs ont appartenu à l’institution.

Alors ? Alors doit-on céder à ce terrorisme statistique ? 590 cas d’abus, c’est 590 cas de trop, certes, mais cela représente un ratio de 0,3/1000, soit un incident pour 3300 nageurs. Je ne sais dès lors si l’on peut parler de « culture de l’abus sexuel ». Mes expériences de la natation américaine commencent à dater, certes, mais chaque fois que, journaliste, je tentai de communiquer avec une nageuse en déplacement, je tombais sur une cerbère fédérale qui se présenterait comme un chaperon (mais ressemblait plutôt au loup de la fable). Les filles étaient bien gardées!

Par ailleurs, quand je lis que ces entraîneurs ont été arrêtés, accusés ou convaincus et disciplinés par USA Swimming, je pense que cette institution, même si elle n’a pas bien fait son travail, n’est pas restée aussi inerte qu’il ne parait à la lecture des gros titres qui accompagnent l’article.

Le témoignage récent le plus dérangeant reste celui d’une nageuse de haut niveau, championne et recordwoman du monde, Ariana Kukors, née le 1er juin 1989. Kukors raconte que son entraîneur, Sean Hutchinson, abusa d’elle pendant presqu’une décennie.

Hutchinson aurait commencé ses approches alors qu’elle n’avait que treize ans, quand il devint son entraîneur dans un club de Seattle, le King Aquatic. « Je n’aurais jamais imaginé que je raconterais un jour mon histoire, a-t-elle expliqué. J’ai réussi à quitter un horrible monstre et construire une vie que je n’avais jamais imaginée pour moi-même. Entre-temps j’ai compris que des histoires comme la mienne étaient trop importantes pour ne pas être écrites. »

Kukors a raconté qu’Hutchinson avait attendu ses dix-huit ans avant d’avoir des relations physiques, et qu’ils cohabitèrent deux ans après, quand elle eut vingt ans. Elle décrit le coach entreprenant comme un manipulateur, jaloux, adepte des violences verbales. Hutchinson a bien sûr nié.

Le Huffington Post cite ensuite Nancy Hogshead, championne olympique du 100 mètres aux Jeux olympiques de 1984. Il est commun, relève-t-elle, que des entraîneurs épousent des nageuses qu’ils ont entraînées. Puis ajoute qu’une telle « culture est diablement problématique. »

Selon Hogshead-Makar, « quand une organisation permet des mariages, quand elle permet à une petite fille de onze ans de voir son équipière de dix-huit ans qu’elle prend comme une égale – elles vont dans les mêmes meetings, restent dans le même hôtel, s’entraînent ensemble – puis quand elle voit la nageuse plus âgée épouser son entraîneur, elle croit que c’est un véritable amour et ne reconnait pas le caractère inapproprié de la situation. »

Donald Trump, le président des Etats-Unis, a signé début février un projet de loi dont on attend qu’il protège les sportifs amateurs des abus sexuels. Les responsables, coaches, dirigeants, sont sommés de rapporter toute allégation d’abus à la police dans une période de vingt-quatre heures, et étend le statut de limitation à dix années après qu’une personne ait réalisé qu’elle a été agressée. Le texte limite aussi la possibilité d’athlètes de moins de dix-huit ans de se trouver seul(e)s avec un adulte qui n’est pas leur parent.

Si les média US sont entrés dans cette saga avec délices, j’aimerais quand même relever quelques zones d’ombre.

Tout d’abord, je trouve très sympathique Nancy Hogshead, avec qui j’ai passé une superbe soirée de cérémonie de clôture olympique en 1996, dans le stade d’Atlanta, mais sa vision des choses n’emporte guère mon adhésion !

Plus sérieusement, dans l’ensemble, il est absolument impossible de dire si toutes les histoires relèvent réellement de l’abus sexuel, de l’abus de position de la part d’un entraîneur adulte vis-à-vis d’une nageuse (en l’occurrence), jeune et donc supposée naïve victime.

LE CARACTÈRE APPROPRIÉ DE LA RELATION AMOUREUSE DE DEUX ADULTES CONSENTANTS NE CONCERNE QU’EUX-MÊMES

Les propos de Nancy Hogshead ne me paraissent pas péremptoires, dans la mesure où le caractère approprié d’un mariage entre deux adultes consentants n’intéresse ni Nancy Hogshead, ni la petite équipière de onze ans, ni la police des mœurs qu’elle semble appeler de ses vœux, en fait personne d’autre que les deux personnes concernées. Quant à évoquer un quelconque caractère d’ « exemple » du mariage d’une aînée sur la fille de onze ans, cela me parait une absurdité. Enfin, deux fiancés doivent-ils attendre l’autorisation de la Fédé avant de convoler? Comme par ailleurs une majorité des unions à notre époque se nouent sur le lieu d’activités, Nancy propose-t-elle d’aller sur des sites de rencontres ?

Il vaudrait mieux couper la télé lors des infos sur le Moyen-Orient et interdire la vente des armes lourdes aux citoyens que de développer de tels enfantillages.

La candeur d’Ariana Kukors peut difficilement être mise en doute, a priori, dans son affaire, parce que, quand une victime supposée accuse un supposé bourreau, on se trouve dans l’écoute et la commisération. Mais tout de même…

Je veux croire qu’elle souffre en revisitant son passé et sa relation… Mais on aimerait savoir si Ariana Kukors avait des parents – il parait que oui, elle avait même deux sœurs qui ont nagé en même temps qu’elle –, si sa famille s’en était détachée, l’abandonnant au club et au bon vouloir d’un jeune et « pernicieux » entraîneur ; elle-même n’avait-elle pas, de par son comportement, laissé au dit entraîneur une trop grande liberté de manœuvre ? On voudrait comprendre ce qu’elle signifie quand elle dit que le coach a commencé à la « draguer » quand elle avait treize ans, puisque, comme on le comprend bien, il n’y a pas eu, pendant les cinq années qui séparent cet âge de sa majorité, quoique ce soit de clairement répréhensible de la part de ce manipulateur.

On aimerait aussi demander si le fait que l’entraîneur ait attendu les dix-huit ans de la jeune fille pour passer à l’acte relève de l’agression sexuelle, étant entendu que cet acte ne peut constituer un détournement de mineur ; et si le fait que ces deux, Ariana et son coach, se soient mis en ménage deux ans plus tard, puisse être la résultante d’une action prédatrice d’un homme « manipulateur, jaloux et verbalement violent » ou la concrétisation d’une rencontre – même si déséquilibrée – entre deux êtres. En lisant son témoignage me revient cette phrase de Jean-Paul Sartre : « à moitié victime, à moitié complice, comme tout le monde ».

KUKORS: COMMENT J’AI TOUT À COUP PERDU LE FIL D’ARIANE…

La biographie d’Ariana par Wikipedia indique en effet qu’en 2009, l’année de ses vingt ans et de son titre mondial, ayant nagé la saison précédente à l’Université de Washington, dont les programmes de natation furent interrompus par des mesures d’économie du département athlétique, Kukors alla s’installer chez Hutchinson. Toute cette année, ils vécurent en couple. Il avait 37 ans, elle 20.

On peut certes croire que Kukors a aujourd’hui l’impression d’avoir été entre les mains d’un être « éminemment puissant et manipulateur », mais peut-elle se dédouaner d’être retournée, jeune adulte de 20 ans, chez ce « monstre » qui venait d’être bombardé entraîneur en chef du club FAST ? Et, si Hutchinson dit vrai, dans sa défense, est-il plausible que non seulement elle partagea la demeure du coach, mais la sœur de la nageuse vint vivre avec le couple et ses parents leur rendirent visite ? Peut-on croire, si ces détails sont avérés, en dehors d’un maraboutage en règle, d’un envoutement des Kukors, à cette version diabolique qu’elle nous présente, dix ans après, de sa relation ?

Pour finir, j’aimerais être sûr que l’accusation d’Ariana Kukors ne constitue pas un tardif règlement de compte d’amoureuse pour châtier l’homme qui l’a séduite et peut-être abandonnée. Brutalement dit, je ne trouve pas autant de certitudes que j’aimerais dans l’histoire que raconte cette charmante personne. Au point où je me trouve, Ariane, j’ai le regret de vous dire que j’ai perdu le fil.

De la même façon, le fait qu’Hutchinson ait poursuivi une relation huit années de suite sans qu’il n’y ait (jusqu’ici) rien d’autre à lui reprocher avec d’autres nageuses, ne démontre-t-il pas de sa part une fidélité et un attachement ? Si l’Hutchinson en question s’en est tenu à poursuivre une seule et même nageuse pendant cette malheureuse décennie, je ne puis en rien l’accabler au même titre que ce dérangé d’Harvey Weinstein.

Je me demande si l’on ne nous sert pas là, nolens volens, un triste panaché de Portier de Nuit et de Lolita.

APRÈS AVOIR ACCUEILLI AVEC UNE CERTAINE SYMPATHIE CETTE TENDANCE À DIRE LES CHOSES, JE COMMENCE À M’AGACER DES EXCÈS DU MOUVEMENT ME TOO

Mais on devrait en savoir un peu plus, bientôt. Homeland, l’organisme de la sécurité intérieure des USA, s’est emparé de l’affaire… Ils cherchent chez Hutchinson des « preuves. »

Les doutes qui me viennent en lisant cette saga me conduisent à d’autres considérations. On a tous une ou plusieurs histoires à raconter dans le domaine du sexe non consenti, on peut tous avoir vécu des moments désagréables en ce domaine, on n’a peut-être pas toujours été parfait, ni glorieux, nous-mêmes, dans ce domaine. Il est très possible, aussi, que les fédérations sportives, au même titre que l’église catholique, que les campus d’université où l’on viole en moyenne une jeune fille par jour, ou n’importe quel lieu où les deux « genres » cohabitent, soient mal armés pour réagir dans des situations de ce genre, et je ne sais pas trop s’il est licite, hors certains cas limite, de se mêler de certaines affaires qui s’adressent d’une certaine façon à la liberté personnelle.

Je ne sais pas trop non plus si, après avoir accueilli avec sympathie cette tendance à afficher ses déboires née outre-Atlantique, je ne commence pas à m’agacer de ce qui me semble être des excès du mouvement ≠MeToo. La légende selon laquelle l’homme est toujours un prédateur et la femme toujours une victime ? Permettez-moi d’en douter. J’aurais tellement d’exemples inverses dans la natation, des exemples de tentatives de séduction et autres harcèlements opérés par des femmes sur des hommes (principalement), et plus spécialement par des jeunes nageuses sur leurs adultes d’entraîneurs, que je me décourage de les évoquer – d’autant qu’on ne peut citer les noms.

Je vous raconterai seulement que sachant à quelles oiselles il avait affaire, un entraîneur national prenait bien soin, quand il recevait une nageuse dont il avait la charge afin d’évoquer sa situation, d’ouvrir en grand la porte de son bureau situé au fond de la plage de la piscine.

LA DEMOISELLE ME CONVIA À L’ACCOMPAGNER DANS LE VESTIAIRE « POUR GAGNER DU TEMPS » ET À L’INTERROGER PENDANT QU’ELLE SE DÉSHABILLAIT DEVANT MOI, SE DOUCHAIT ET SE RHABILLAIT

Je vous raconterai aussi l’anecdote de ce conseiller technique qui avait prié son épouse de le rejoindre sur le lieu du stage où il se trouvait afin de calmer les tentatives de séductions des effrontées qu’il entraînait.

Je vous conterai aussi cette histoire vécue dans l’hôtel où je me trouvais à la veille d’un championnat de France, d’une nageuse de dix-huit ans qui exigeait de son quadragénaire entraîneur qu’il vienne dans sa chambre la border et lui faire la bise le soir quand elle était couchée – ce sans quoi elle prétendait ne pas pouvoir s’endormir.

Je vous conterai mon histoire personnelle, quand, étant allé à Créteil interviewer cette gamine de quinze ans, la demoiselle me convia à l’accompagner dans le vestiaire « pour gagner du temps » et à l’interroger pendant qu’elle se déshabillait complètement devant moi, se douchait et se rhabillait. Mais est-ce que j’aurais dû m’en plaindre ?

J’ai bien apprécié la position de Catherine Deneuve, qui revendiquait la liberté d’être importunée. Une position mal perçue, parce que ses adversaires, celles et ceux qui l’ont humiliée et insultée pour cette prise de position tellement fine et intelligente, ont feint de ne pas comprendre qu’elle désirait être « importunée » gentiment, vu qu’il y a trente-six façons d’ « importuner » une personne…  

Bien sûr, il y a de désagréables personnages pour qui « non » n’est pas une réponse, et aussi de vilaines habitudes prises pendant les millénaires qui ont formé l’espèce humaine. Entre en compte aussi la différence de force physique entre le mâle et la femelle, qui peut conduire l’homme à en abuser. Il doit être cependant plus facile, il est vrai, d’en imposer à la petite Ariana Kukors qu’à Valerie Adams, la quadruple championne du monde de lancer de poids, 1,96m, 122kg !

L’ÊTRE HUMAIN PROCÈDE A LA FOIS DE LA NATURE ET DE LA CULTURE. LA NATURE EST LE DOMAINE DU LIBRE INSTINCT ; LA CULTURE CELUI DU SURMOI ET DE LA RÉPRESSION. PARFOIS, TROUVER LA BONNE FRÉQUENCE EST UN PEU DIFFICILE.

Bientôt, ces délatrices vont quand même devoir réfléchir à la portée de leurs accusations et admettre que, peut-être, les relations entre les sexes ne peuvent être aussi policées que la circulation en ville, ni réglées que les horaires de chemins de fer. L’être humain procède à la fois de la nature et de la culture. La nature est le domaine du libre instinct ; la culture celui du surmoi et de la répression. Parfois, trouver la bonne fréquence est un peu difficile.

Pour Anna Santamans, avec qui j’ai évoqué cette question, il n’est pas normal que dans la relation entraîneur-entraîné, entre une ambiguïté d’ordre amoureux. A son avis, une toute jeune fille peut avoir du mal à analyser ses émotions, et confondre le respect porté à l’entraîneur avec un émoi amoureux. Dès lors, dit-elle, c’est à l’adulte d’y mettre bon ordre. 

Quand des relations de pouvoir s’en mêlent, cela devient plus compliqué. Le mois dernier, une certaine Cristina Garcia, puissante avocate californienne et porte-parole écoutée de ≠MeToo, s’est trouvée poursuivie par deux de ses employés pour tentatives de « relations inappropriées. » Cette zélée pourfendeuse de l’instinct mâle s’est découverte harceleuse, qui aimait mêler l’excès de boisson et ses plans Q. Retour de bâton !

Mais j’ai depuis longtemps compris que, chez les Américaines – du moins chez celles qui se trouvent en pointe dans ces combats – et chez celles qui chez nous admirent leurs façons, il ne s’agit pas de sexe, ou d’amour, ou appelez cela comme vous voulez, mais de rapports de force entre les deux « genres. »

MANUEL EN AUTOMATIQUE : LA MEILLEURE SPRINTEUSE DE COMPÉTITION DU MONDE

ELLE LAISSE AUX AUTRES LE SOIN DE BATTRE LES RECORDS, MAIS QUAND TOUTES SONT LA ET DOIVENT SE DISPUTER LE GROS STEAK, C’EST SIMONE QUI RAMASSE LA MISE

Éric LAHMY

Dimanche 25 Février 2018

A la piscine de Federal Way, Washington State, zone horaire du Pacifique, le « Pac-12 » féminin, rendez-vous de l’ouest, s’est achevé samedi soir. Simone Manuel a confirmé une nouvelle fois sa suprématie de sprinteuse. La brune étudiante de Stanford est remarquable par la régularité de ses performances et sa capacité d’élever son niveau au prorata de l’enjeu (capacité qui fait d’elle, quelles que soient les hourras – fort justifiés – qui saluent les prestations de Sjöström et de Campbell, la meilleure nageuse de vitesse du monde, et en tout cas la plus capée). Elle a enlevé le 100 yards avec deux dixièmes de seconde d’avance sur Abbey Weitzeil. Il est remarquable qu’à chaque rencontre des deux super-sprinteuses du PAC-12, ce soit généralement Manuel qui soit allée plus vite, parfois d’un rien.

Mercredi, elles auraient pu se retrouver dans le premier relais, quatre fois 50 quatre nages, mais Abbey Weitzeil, pour Berkeley, y fut utilisée en… brasse, où son temps lancé, 26s58, est le meilleur de toutes les séries (meilleur que celui de la brasseuse maison de Cal, Harrison, 26s75, meilleur que les 27s03 de Riley Scott, qui gagnera le 100 yards brasse), tandis que Manuel signe un bon 21s14 lancé…

Leur affrontement commence donc jeudi sur 50. Si, à l’issue des séries, Weitzeil domine, 21s64 contre 21s67, Manuel gagne en finale, en 21s20 contre 21s41.

Leur course suivante est le relais quatre fois 50 libre. Le quatuor de Californie l’emporte, et Weitzeil signe pour finir le meilleur temps lancé, 21s juste, tandis que Manuel, qui a nagé le deuxième relais pour Stanford, réalise 21s22.

Dans le relais quatre fois 100 quatre nages, lancées, Manuel, 45s95, Weitzeil, 46s00.

Course individuelle du 100 yards : en séries, Manuel, 47s14, Weitzeil, 47s43. En finale, Manuel, 46s43, Weitzeil, 46s63. Relais  quatre fois 100 yards : Manuel 46s13 ; Weitzeil, 46s35.

Il n’est pas impossible que lors des finales NCAA, le mois prochain, les duels du sprint se limitent à l’affrontement de ces deux filles, nées la même année, 1996, et de gabarits équivalents, Weitzeil, 1,78m, Manuel, 1,80m. Mais bien entendu, Mallory Comerford pourrait se mêler à l’affaire

Mais jusqu’ici, c’est Manuel qui domine. Celle que les Américains saluent comme « la première Africaine-Américaine qui, etc., etc. », est championne olympique à Rio en 2016 et championne du monde à Budapest en 2017, recordwoman des USA avec 52s27, et elle tient aussi la route sur 50, yards ou mètres, 2e à Rio aux Jeux, 3e à Budapest aux mondiaux. Mais le plus remarquable, c’est qu’elle est bien la seule (quoique Kromowidjojo…) à n’avoir jusqu’ici jamais raté une course importante, et toujours fait au moins aussi bien et souvent mieux que ce qu’on attendait d’elle.

Sur 200 dos, Kathleen Baker a pris sa revanche sur Janet Hu qui l’a devancée vendredi au 100. Baker, partisane des départs rapides, a opté pour une stratégie apparemment assez folle, partant très vite, passant en 25s26, 52s52 (au pied, puisqu’avec le virage, alors qu’elle a nagé 50s13 dans l’épreuve individuelle du 100 yards). Hu est alors pointée en quatrième position avec 54s32, soit une longueur de corps derrière.

Hu a beau larguer Howe et Bilquist dans le troisième quart de la course, elle ne reprend rien à Baker, qui, 27s48 contre 27s56, garde ses distances au 150 : 1’20s contre 1’21s88. Baker signe la 4e performance de l’histoire avec 1’48s27, à quatre dixièmes des 1’47s84 record d’Elizabeth Pelton, record NCAA établi en 2013.

Sur 200 papillon, Louise Hansson (USC) employa la tactique de Baker du départ ultra-rapide, en l’aggravant même un petit peu, passant à mi-course en 51s81 alors qu’elle avait gagné le 100 papillon en 50s17. Mais dans sa seconde moitié de course en 59s32, elle se fit reprendre par Ella Eastin, de Stanford, qui avait, elle, bien équilibré son effort, passait en 53s51 et finissait en 56s justes ! Eastin battait un vieux record d’Elaine Breeden, nageuse olympique en 2008 et diplômée d’histoire ancienne, ce qu’était devenu, d’une certaine façon, son record. Eastin, qui détient déjà le record NCAA du 200 yards quatre nages, est une vraie spécialiste des courses équilibrées, finissant toujours très fort : c’est de cette façon qu’elle remporta l’an passé les titres NCAA des 200 et 400 quatre nages…

DAMES.- 100 yards : 1. Simone Manuel, Stanford, 46s43 ; 2. Abbey Weitzeil, Cal-Berkeley, 46s63; 3. Robin Neumann, Cal-Berkeley, 48s09.

1650 yards : 1. Megan Byrnes, Stanford, 15’49s39 ; 2. Leah Stevens, Stanford, 15’52s54.

200 yards dos: 1. Kathleen Baker, Cal Berkeley, 1’48s27; 2. Janet Hu, Stanford, 1’49s49; 3. Ally Howe, Stanford, 1’50s05; 4. Ami Bilquist, 1’50s23.200 yards brasse: 1. Maggie Aroesti, USC, 2’6s85; 2. Riley Scott, USC, 2’7s29; 3. Brooke Forde, Stanford, 2’7s43.

200 yards papillon: 1. Ella Eastin, Stanford, 1’49s51 (record NCAA, ancien, Elaine Breeden, Stanford, 1’49s92 en 2009); 2. Louise Hansson, USC, 1’51s13; 3. Katie Drabot, Stanford, 1’52s07 (en série, 1’51s99).

4 fois 100 yards : 1. Cal-Berkeley, 3’9s04 (Amy Bilqvist, 47s79, Katie McLaughlin, 47s43, Kathleen Baker, 47s47, Abbey Weitzeil, 46s36); 2. Stanford, 3’9s76 (Janet Hu, 47s57, Katie Ledecky, 48s08, Alex Meyers, 47s98, Simone Manuel, 46s13). Meilleur temps au start, Louise Hansson, Suède, USC, 47s41.

SAUVE QUI PEUT, LES FILLES : KATIE LEDECKY EST DE RETOUR !

MADEMOISELLE CASSE-TOUT A CONSERVÉ SA FAÇON D’EXPÉDIER LES AFFAIRES COURANTES  ET CONFIRME SES EXCÈS DE VITESSE LORS DES PAC 12, TOMBE UN VIEUX RECORD DE KATINKA HOSSZU SUR 400 QUATRE NAGES, DYNAMITE LE 500 YARDS ET FLINGUE SIMONE MANUEL IN-EXTREMIS SUR 200… À L’ORDRE DU JOUR ? TOUTES AUX ABRIS !

Éric LAHMY

Samedi 24 Février 2018

A la piscine de Federal Way, Washington State, zone horaire du Pacifique, le « Pac-12 » féminin, rendez-vous de l’ouest, réunit quelques fleurons de la natation universitaire féminine. On y trouve ainsi Simone Manuel et Katie Ledecky, qui, à elles deux, ont ravagé la nage libre olympique aux Jeux de Rio – tous les titres du 100 au 800 et fait pas mal le ménage aux mondiaux 2017 de Budapest.

Au passage des 200 yards de son 500 yards, Ledecky passait en 1’45s65, qui prenait entre 0s90 et 1s72 par 50 yards sur sa suivante, Elle Eastin, équipières de Stanford, pourtant considérée comme une bonne stayer elle-même. Katie martelait l’élément liquide à sa typique façon, tirant d’avant en arrière comme si elle était en train de pelleter, et maintenait une magnifique égalité d’allure, 51s54, 54s11, 53s62, 53s74, 52s99. Son temps final, 4’26s09, approchait son record US, 4’24s06, établi le 16 mars de l’an passé, et le record de la compétition qu’elle avait porté l’an passé à 4’25s15. On peut donc dire que Ledecky reste égale à elle-même.

Sur 100 yards dos, Kathleen Baker, la vice-championne olympique du 100 mètres dos des Jeux olympiques de Rio, et 2e aussi des mondiaux 2017 derrière Kylie Masse, perdait, devancée par Janet Hu, laquelle approchait le record NCAA, 49s69, d’Ally Howe ! Contrecoup, pour Baker de sa victoire, la veille, sur 200 quatre nages avec une forte avance, dans une course dont les sept premières étaient des étudiantes de Stanford et de Cal après, mercredi, avoir été employée dans les relai de Cal (Berkeley), d’abord dans un 50 yards dos, puis dans un 200 yards libre?

Vendredi, Ledecky signait un de ces doublés qui ont fait sa réputation. Elle commençait gagner le 400 quatre nages, améliorant d’un centième de seconde le record, vieux de six ans, des NCAA, de Katinka Hosszu, de la plus petite marge possible, un centième, 3’56s53 contre 3’56s54. Selon sa technique d’attaquante furibarde, Katie avait attaqué bille en tête et avait mené la danse en papillon, puis en dos où d’étonnante façon, elle prenait le large devant Ella Eastin, pourtant dossiste des plus confirmée (record NCAA du 200 en témoigne). Il fallut la brasse pour qu’Eastin lui repasse devant, mais pas assez pour empêcher, en crawl, Ledecky de la passer… Vingt six minutes après le début de cette course, Katie se remettait à l’eau sur 200 libre et parvenait in extremis à devancer une Simone Manuel qui menait encore d’une demie longueur aux cent cinquante. Les passages ? Ledecky, 24s18, 49s71 (25s53), 1’15s51 (25s80) pour 1’40s71 (25s20); Manuel, 23s43, 48s80 (25s37), 1’14s68 (25s88), 1’40s78 (26s10). Les autres finalistes étaient laissées entre cinq et huit mètres derrière ! Le record de la course reste à Missy Franklin, 1’39s10…

Le tournoi avait débuté mercredi par deux relais, un de quatre nages sur 200 yards, où trois équipes, Californie, 1’34s13, Stanford, 1’34s79, et USC, 1’35s36 ; et le quatre 200 yards où Stanford, 6’53s86, malgré une grande Ledecky pour finir en 1’41s21, mais sans la non moins grande Simone Manuel que la coach avait réservé pour le 50 yards (épreuve qui achevait la session), avait subi la loi du quatuor de Cal, 6’52s62. Avec Manuel, je pense que le résultat eut été inversé.

Jeudi, c’était toujours Cal devant Stanford dans le relais quatre fois 50 où Weitzeil avait terminé en 21s. Et cette fois, la présence de Manuel (21s22) n’avait rien pu changer… Stanford prit une belle revanche dans le relais quatre fois 100 mètres quatre nages, où les deux premières formations, Stanford, 3’25s15, et Californie, 3’25s50, effacèrent le vieux record (deux ans) de la première, 3’26s14 en 2016.

Ce samedi les finales débutent l’après-midi par le 1650 yards. Devinez le nom de la favorite ! Ce ne sera pas Ledecky. Elle a nagé – et gagné – trois courses, et les règlements NCAA ne permettent pas plus de trois engagements en courses individuelles.

 DAMES.- 500 yards : 1. Katie Ledecky, Stanford, 4’26s09 ; 2. Ella Eastin, Stanford, 4’34s04; 3. Lauren Pitzer, Stanford, 4’36s61; 4. Kisten Jacobsen, UA, Arizona, 4’37s47.

100 yards dos: 1. Janet Hu, Stanford, 49s93; 2. Kathleen Baker, Cal, 50s13.

100 yards brasse: 1. Riley Scott, USC, 58s81; 2. Silvia Kansakovski, ASU, 59s04; 4. Kim Williams, Stanford, 59s07

200 yards quatre nages: 1. Kathleen Baker, Cal, 1’52s70.

400 yards 4 nages: 1. Katie Ledecky, Stanford, 3’56s53 (record NCAA, ancient, Katinka Hosszu, Hongrie, 3’56s54); 2. Ella Eastin, Stanford, 3’57s32.

LE RETOUR ESPÉRÉ DE MISSY FRANKLIN PASSERA PAR L’UNIVERSITÉ DE GEORGIA

Éric LAHMY

Samedi 24 Février 2017

Missy Franklin, est-ce fini? L’héroïne des Jeux olympiques de Londres et des mondiaux de Barcelone, 2012 et 2013, à seize et dix-sept ans, a disparu – en tout cas des podiums de natation. Chaque année qui suivit amena, pour elle, une régression de ses performances. Après une saison 2016 catastrophique (du moins par rapport au niveau atteint précédemment) adornée, aux Jeux olympiques, d’une 14e place ex-aequo sur 200 mètres, d’une autre 14e place sur 200 mètres dos, et marquée par son remplacement dans la finale du relais quatre fois 200 mètres en raison d’un parcours peu brillant dans les séries de qualification, Franklin, victime depuis 2014 de spasmes dorsaux et contrainte en outre à une double opération aux épaules (bursite), si elle s’est remise à l’eau, fin mars 2017, s’est alors contentée d’une préparation limitée (article de Karl Ortegon, SwimSwam 29-3-2017).

Alors, en 2018?

Cela pourrait bien être l’année de son retour. Franklin s’entraîne, et le but de la saison sera les championnats nationaux, en juillet prochain. Elle envisage, d’ici là, de s’engager dans quelques meetings pros…

Franklin a continue d’honorer avec la sérieux qui la caractérise ses contrats de sponsoring (sa fortune est estimée à $3 millions. Mais elle a aussi changé d’implantation. Elle qui s’entraînait, au sortir de ses années NCAA, avec Dave Durden, le coach de l’équipe masculine de Cal Berkeley, a décidé en janvier de quitter cette université pour s’installer à Athens, en Georgie. Elle y nagera avec les « Bulldogs » (célèbres pour leur équipe fanion de football américain).

Franklin a beaucoup hésité à effectuer ce mouvement qu’elle croyait « égoïste ». D’une façon typique de cette nageuse aimable, réservée et toujours très occupée à ne faire de peine à personne, elle a raconté avoir eu du mal à annoncer la nouvelle de son départ à Durden, coach qu’elle respecte et dont elle dit que sans lui, elle n’aurait peut-être pas pu continuer à nager. Mais elle a pris son courage à deux mains et décidé finalement qu’elle devait opter pour les solutions les plus favorables, compte tenu de ses choix à venir, qui comprennent un retour au niveau d’ici les Jeux olympiques 2020, à Tokyo.

Deux mois avant son échec de Rio, un diagnostic psychologique (dépression et anxiété) répondit à quelques interrogations concernant son état de santé et ses résultats athlétiques.

Il semble que cette situation venait d’un stress excessif. Franklin eut tout loisir de méditer sur la question dans le contact de Michael Phelps. « Elle constata que son co-équipier de l’équipe US était visiblement différent des années précédentes, montrant un visage souriant, joyeux et un vrai plaisir à pratiquer son sport. Elle songea qu’elle voulait faire de même » a-t-on pu lire dans une récente dépêche d’AP.

Pendant la longue période de repos et de rééducation qui suivi ses opérations aux épaules, où elle manqua les championnats des USA et les mondiaux de Budapest, elle prit le temps de réfléchir. Au sortir de la « high school », elle avait un peu hésité entre Berkeley et Georgia. Elle avait choisi la Californie, mais depuis quelques temps, elle était désireuse de retrouver Jack Bauerlé, le coach des Bulldogs, qui l’entraînait quand elle se sélectionna pour la première fois, à l’âge de treize ans, et avec qui elle n’avait jamais perdu le contact.

En Georgie, si Missy, qui est professionnelle et n’est pas éligible, ne nagera pas dans l’équipe universitaire, elle s’entraînera avec de très fortes camarades, membres de l’équipe US, Chase Kalisz, Melanie Margalis et Olivia Smoliga et se trouvera assez près de son petit ami de longue date, qui vit à Nashville. John Martens, un nageur et diplomé en ingénierie civile de 23 ans. Elle va étudier (psychologie) pendant un an et demi, quelques-uns des partiels passés à Cal n’étant pas transférables en Georgie, nage à un rythme intense et se sent rassurée au sujet de la solidité de ses épaules quoiqu’elle continue de consulter par précaution un thérapeute de temps en temps. Elle veut retrouver son endurance, sa force et donc l’efficacité de sa nage, et, surtout, aime-t-elle dite, la Missy Franklin qui était heureuse de nager. « Je reviens du fond, et je sens la pression ; les gens attendent un come-back, mais je n’en ai cure. Cela ne m’intéresse pas, parce que je ne puis contrôler ça. »

ÉPAULE RECONSTRUITE, ANNA SANTAMANS N’EN A PAS FINI AVEC LA RÉÉDUCATION

Éric LAHMY

Jeudi 22 Février 2018

Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai fait un mouvement de crawl niveau loisirs piscines. » Anna Santamans s’esclaffe. Depuis neuf semaines, la nage de la multi-championne de France du 50 mètres était réduite à zéro.

Opérée le 11 décembre dernier d’une épaule (la gauche), suite à une série de luxations handicapantes (« je n’avais plus le choix, en octobre dernier, je ne pouvais plus nager », dit-elle), Anna Santamans, à la veille d’un stage des Marseillais à Antalya, en Turquie, où le groupe de l’eau libre s’est rendu la semaine passée, est bien contrainte de prendre son temps, et son mal en patience.

L’incident qui acheva cette malheureuse coiffe de l’épaule, nom que l’on donne au point de rencontre de tout un entrelacement de tendons qui se réunissent au sommet de la ceinture scapulaire se tint alors que, sur une machine TRX (comme Total Resistance Exercise), elle effectuait un truc assez périlleux : des pompes, épaules en avant. La musculation est devenue indispensable aux nageurs, depuis qu’ils ont découvert l’utilité d’être forts, mais parfois on ne sait pas trop comment la pratiquer sans risques de traumatismes ! Des études commencent par exemple à tomber sur les effets secondaires des Battle Ropes, un « must » dans les programmes de musculation de certaines équipes, mais qui prédisposeraient à certains soucis d’épaules. Les tirages « en bascule » à la barre fixe, mais aussi les pompes aux anneaux, l’exercice qu’était en train de réaliser Santamans ce jour d’octobre sont dans le collimateur. Selon Scott Abel, de TNation, effectuer ces types de pompes, en raison de l’instabilité du mouvement, serait, si le corps est lesté, « aussi con qu’effectuer des squats lourds sur un ballon suisse. » Bref, il vaut mieux prendre garde et peut être, comme dit encore Abel, retenir qu’en termes d’exercices de musculation, ce qui est « essayé et démontré » est mieux que ce qui est « nouveau »…

Passons. Avec son épaule toute neuve, Santamans galère quand même, quoique le moral paraisse bon.

 « Le chirurgien m’avait dit qu’au bout de six semaines après l’opération, je ferais des pompes, explique Anna, je me suis donc figurée que je re-nagerais fin janvier ; et en effet, je refais des pompes, mais après deux mois de rééducation, je ne peux toujours pas nager. Les pompes et la nage sont deux choses différentes : les pompes, c’est des poussées, nager, c’est effectuer un tirage ; il y a en outre la souplesse aérienne, pour le retour du bras. Et en plus, j’ai des douleurs annexes à l’épaule qui sont handicapantes. »

Donc, depuis plus de deux mois, notre sprinteuse n° 1 se rééduque, et pas qu’un peu : deux heures chaque jour, avec les kinésithérapeutes du Cercle, qui disposent d’un cabinet en ville avec piscine où, dit-elle, « la portance de l’eau aide » ; pas mal de travail spécifique, du vélo, de la musculation. Et du repos, essentiel. Elle note quand même « pas mal de progrès.

Elle qui ne met pas la souplesse articulaire parmi ses qualités premières, tente d’en retrouver suffisamment pour effectuer ses mouvements. Il lui faut aussi reprendre de la force, perdue après l’opération et l’immobilisation qui a suivi. Elle qui, sprint oblige, avait développé une sacrée musculature, s’est retrouvée avec des bras « comme des allumettes. »

Anna retrouvera-t-elle son niveau ? Elle fait tout pour. Cela ne sera pas facile. Pour la première fois depuis six ans, on ne trouvera pas, en 2018, son nom au sommet du générique du 50 libre, elle qui avait atteint, sur la distance, une classe à part, en quelque sorte. En juillet dernier, elle avait battu avec 24s54 le record de France de la distance, achevant une longue quête. Elle avait fini première du bilan français de l’année en 2017, donc, mais aussi en 2016 (24s59), 2015 (24s76), 2014 (24s81), 2013 (24s81), 2012 (24s94), 2010 (25s36). Tout ce temps, pas une autre nageuse française n’est passée sous les 25 secondes, seuil qu’elle a franchi à trente reprises dans sa carrière…

POUR MICHEL CHRÉTIEN, DURER EXIGE DE SAVOIR REPARTIR DE ZÉRO

MICHEL CHRÉTIEN, L’ENTRAÎNEUR VEDETTE D’AMIENS, NE CROIT PAS À LA PÉRENNITÉ DU SUCCÈS EN NATATION… ET IL A DE BONNES RAISONS. TOMBÉ, COMME ON DIT, DANS LA MARMITE DEPUIS DES LUSTRES, IL NE CESSE DE RECONSTRUIRE SON ÉQUIPE POUR QUE SON CLUB RESTE L’UN DES CHEFS DE FILE DE LA NATATION FRANÇAISE

Éric LAHMY

Mercredi 21 Février 2018

Né le 4 avril 1957 à Amiens, Michel Chrétien nage au club local jusqu’à l’âge de quinze ans, à un niveau moyen. Pour des tas de raisons, il ne s’accroche pas à sa pratique, et il est remarquable que nager cesse très tôt de l’intéresser, alors qu’il se passionne à l’idée de faire nager, au plus haut niveau. C’est une démarche mentale intéressante qu’un souci enseignant, pédagogique puisse ainsi se substituer à un intérêt évanoui, et le relancer sous forme d’une passion de longue haleine.

Le succès, dans ce domaine, il l’atteint à travers ses élèves. Les podiums auxquels il ne rêve pas, pour lui – ou il se défend de rêver, ou encore n’estime pas être en mesure de les atteindre – ce sont ses épigones qui les lui procureront.

C’est une démarche assez classique au fond, que cette ambition par procuration, jugée assez dangereuse quand elle atteint les parents de champions. Un enfant peut être prisonnier des ambitions excessives de ses parents. Mais il peut trouver, dans le développement psychologique équivalent de l’entraîneur, tout au contraire, un allié. On n’échappe pas sans douleur à sa famille, mais un coach a beaucoup moins de prise. Si l’on reste avec lui, c’est qu’on le veut bien… Ce qui, avec un père, peut être objet de souffrances ou d’abus, un affrontement, devient, avec un coach, une rencontre.

« J’ai toujours aimé entraîner, dit Chrétien, m’occuper des jeunes, façonner de bons nageurs, J’ai toujours été un spectateur du beau geste, eu le sentiment de l’esthétique du mouvement sportif. Quand j’ai passé mon examen du bac, j’ai poursuivi cette ambition d’entraîner, mais attention, À HAUT NIVEAU. Je ne voulais pas faire nageoter, je poursuivais l’excellence. »

Si tout entraîneur a, par la force des choses, un profil particulier, qui participe de son goût d’enseigner, il y a plusieurs degrés, qui ne correspondent pas forcément à un « niveau » de compétence, mais sans doute à un degré d’investissement. Par « entraîneur », on désigne tout un échelonnage d’enseignants, qui grimperaient de l’auxiliaire de puéricultrice en crèche à l’instituteur, au prof de lycée et au prof d’université.

Dans notre pays, il doit y avoir entre une et deux poignées de super-coaches, sont le niveau, si vous permettez, se comparerait, toutes proportions gardées, au « professeur au Collège de France ». Ils s’occupent de nos internationaux les plus pointus. Un d’entre eux, ces dernières années, s’est montré, si j’ose dire, nobélisable, le Niçois Fabrice Pellerin. Michel Chrétien est de cette petite phalange que vient de quitter malheureusement Eric Boissière, à laquelle appartiennent Philippe Lucas, Lionel Horter, Romain Barnier…

Cela ne s’est pas fait en un jour. « Ça a commencé l’air de rien il y a 40 ans », dit-il. Il a émargé au plus haut niveau, avec l’apparition de Jeremy Stravius (sa thèse de doctorat), champion du monde 2011, il y a bientôt sept années.

« Ça » commence bien plus tôt. Michel n’a pas vingt ans, quand il décide d’étudier en STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) et au CREPS (centre d’éducation populaire et de sport du réseau d’établissements publics du ministère), afin de pouvoir devenir coach en sport-études. Au bout d’un an, cependant il décroche, finalement prof d’éducation physique ne le passionne pas,

 

A 20 ANS, JE M’APERÇUS NON SANS ÉTONNEMENT QUE… LA PROFESSION D’ENTRAINEUR N’EXISTAIT PAS

« Comme j’étais directement intéressé par la natation, prof d’EP ne me plaisait pas trop. Ma chance a alors été de rencontrer Claude Fauquet, qui était alors ce conseiller technique régional (CTR) de la région de Picardie. Je lui avais expliqué quelles étaient mes ambitions, et il m’avait ouvert le chemin. Il me fallait, m’expliqua-t-il, passer par une formation ad hoc, le brevet d’état d’éducateur sportif 1er degré. L’effet qu’il eut sur moi fut aussi psychologique, car sa rencontre, ses conseils, décuplèrent ma motivation. »

« A 20 ans, je m’aperçus non sans étonnement que… la profession d’entraîneur n’existait pas. Il n’y avait rien, en Picardie, en fait d’employeur, aucune demande sur ce poste. Cela n’apparaissait nulle part. Je me retrouvais maître-nageur-sauveteur dans une piscine Caneton à Beaumont-sur-Oise, dans le Val d’Oise, en Île-de-France. »

Ce poste, il va l’occuper pendant seize saisons, de 1978 à 1994. Le jeune Chrétien a la foi, il a décidé qu’il serait coach de haut niveau, il sera coach de haut niveau. Vous pouvez l’imaginer, comme je le fais, arrivant pour la première séance de sa carrière, sur la plage du bassin, son chrono à la main, un groupe de jeunes dans l’eau, qui attendent. Et là, amère révélation : « désemparé, je me rends compte que je ne savais rien faire. Il y avait tout à construire, et je me suis dit : on ne peut pas continuer comme ça. »

La solution ? Repartir de zéro. Chrétien écarte les nonchalants nés du laisser-aller dans lequel ils ont évolué et va s’appuyer sur des tous jeunes, qu’il forme dès leurs six, sept ou huit ans. « Chaque année nouvelle, je créais un niveau supplémentaire. » C’était une montée d’exigences à l’entraînement, un plus de moyens offerts aux nageurs d’étudier et de nager dans ce qu’on appelle désormais « le double projet ». L’entraîneur de natation a été présenté comme un « homme de bassin », et la métaphore est juste. C’est sur les plages de la piscine, qu’il longe en fonction des mouvements des nageurs, qu’il existe pleinement.

Mais il n’est pas que cela. Il lui faut comploter beaucoup d’actions parallèles aux plans d’entraînement qu’il concocte et aux séances qu’il dirige. Dans le sport moderne, au niveau d’excellence qu’il atteint, on ne peut plus réussir dans un climat de désinvolture ou de dilettantisme distingué. Le nageur moderne d’élite, d’une certaine façon, est aussi entouré que le cosmonaute… Et le coach a une responsabilité qui dépasse souvent son outillage… Alors, il faut s’inventer homme caméléon, frapper aux bonnes portes, discourir, convaincre les édiles, les lycées, les parents et last but not least les nageurs eux-mêmes parfois…

Pour parvenir à ses fins, dit encore Chrétien « je devais improviser, convaincre, et n’avoir jamais ma porte close. »

« J’ai déniché des talents qui m’ont permis d’accéder à l’équipe de France, et là, j’ai pu passer des journées avec des coaches du haut niveau et, surtout, je n’ai jamais perdu mes contacts avec Claude Fauquet.. »

Quel était l’apport de Fauquet ? « Il connaissait très bien la natation, et, surtout, il avait une très belle approche sur un plan pédagogique. Il se posait des questions, remettait les savoirs en cause. Cette façon de ne pas se nourrir de certitudes lui donnait une approche très riche. »

En 1994, après seize ans, pendant lesquels il a évolué et est devenu entraîneur de natation de Beaumont-sur-Oise, Michel Chrétien se trouve victime d’une réforme territoriale, où il perd soudainement son poste.

C’est alors que Patricia Quint, alors entraîneur national, intervient : « elle m’a encouragé et suggéré d’entrer à la Jeunesse et aux Sports. Je suis donc entré à la J.S. du Val d’Oise, et ai continué à entraîner. En 1996, les clubs de Beaumont-sur-Oise et de Sarcelles ont fusionné. » Les villes sont séparées d’une vingtaine de kilomètres, mais Guy Canzano, le président de Sarcelles, a eu cette idée de mutualisation. Beaumont a les nageurs, Sarcelles la piscine de 50 mètres. Cet arrangement durera quelques années.  « à cette époque, je passe mon professorat de sport. Claude Fauquet devient Directeur technique national, et abandonne son poste en Picardie ce qui fait que je me retrouve en poste à Amiens. Je me trouve à nouveau confronté à un club qui, sans moyens, ne pouvait produire de résultats. »

Tel un moderne Sisyphe, revoici donc notre héros qui roule son rocher vers les sommets. Une courageuse des quatre nages cambrésienne, Céline Cartiaux, qui, après son baccalauréat,  l’a suivi, depuis Beaumont, à Amiens, l’aide à se propulser à l’international. En 2004 Cartiaux, sur 200 quatre nages, est opposée à une certaine Laure Manaudou. Céline bat le record de France en série, 2’16s65, Manaudou efface son temps et pas qu’un peu, dans la série suivante, 2’15s63 ; ça sent la poudre. En finale, Cartiaux l’emporte (1) ! Qualifiée pour les championnats d’Europe, un peu émoussée, elle ne peut, là, rejoindre les minima olympiques. Elle prendra sa retraite sportive en 2005. Elle n’en a pas moins permis à celui qu’elle appelle « mon super-entraîneur » de rejoindre l’équipe de France et de prendre la température des eaux mondiales…

Chrétien prend acte de cet échec (très relatif) de sa nageuse, « mais, note-t-il, la culture, l’essentiel, est là. » Toutes ces années, Amiens tient l’une des premières places dans le classement des clubs. Mais la grande reconnaissance du travail de Michel Chrétien va se faire à travers les résultats de Jeremy Stravius, qui sera champion du monde du 100 mètres dos, ex-aequo avec Camille Lacourt, en 2011. « Stravius m’ouvre les portes de l’international à partir de 2008. » C’est une grande période du couple entraîneur-entraîné, récompensée par un nombre impressionnant de médailles récoltées par le nageur protéiforme, aussi à l’aise en dos qu’en crawl ou en papillon…

QUAND UN NAGEUR QUITTE UN CLUB, C’EST QUE QUELQUE CHOSE S’EST MAL PASSÉ. IL NE VOUS QUITTE PAS FORCÉMENT POUR LES BONNES RAISONS

Après les Jeux olympiques de 2016, Stravius, 28 ans alors, songe de plus en plus à la retraite sportive et surtout à une reconversion, et désire encore nager, mais sans l’intensité du passé. La saison 2017 est difficile, parce que Chrétien, qui entend assurer l’avenir à travers la nouvelle génération des nageurs amiénois, Thibaut Mary , Roman Fuchs, Maxime Grousset, Thomas Avetand, Hugo Sagnes, Alexandre Derache, Fares Zitouni, âgés de 16 (Sagnes) à 23 ans (Avetand), et n’entend pas réserver à son nageur étoile un statut particulier, en raison de la valeur d’exemple. Si Jeremy, fort de son gros bagage, montre qu’en s’entraînant à minima, il peut les battre, il leur signifie un message négatif, contraire à celui de l’engagement et du travail que Chrétien juge nécessaire aux succès de ses cadets. Finalement, Stravius décide de rempiler…

« Il est difficile de durer, d’autant plus qu’à Amiens, nous ne disposons pas d’une grande structure, » dit encore Chrétien. Quand il ajoute que « la durée n’est pas aussi simple », il fait à la fois allusion à sa situation et à celle de la natation française, qui, après les grandes années Manaudou-Bousquet-Bernard-Lacourt-Stravius-Agnel-Muffat-re-Manaudou-Gilot, se trouve dans un creux, en termes de grands talents, pour, dit-il, « ne s’être pas préoccupée de l’environnement. »

Une question me brûle les lèvres : « ici, vous recréez une équipe forte, mais ne craignez-vous pas que les pièces maîtresses vous soient retirées tôt ou tard par d’agressifs adeptes du mercato ? « Je ne crois pas, répond-il sans hésiter. Entraîner des équipes de nageurs venus de l’extérieur n’est pas une chose simple. Et puis quand un nageur quitte un club, c’est que quelque chose s’est mal passé. Quand un nageur vous quitte, ce n’est pas forcément pour les bonnes raisons. »

L’une des questions les plus pertinentes qu’on puisse poser à un entraîneur me semble être celle de ses influences, de ses sources d’inspiration – techniques principalement. Michel Chrétien fait la moue : « au début, j’ai été influencé par le modèle US, que j’admirais, mais avec le temps, l’impact de ce modèle sur mon travail s’est estompé. Claude Fauquet encourageait fort justement à ne pas s’accrocher à des modèles. Vous savez, je suis un autodidacte. Alors, oui, on peut s’intéresser à ce que disait James Counsilman, j’ai beaucoup admiré les apports des grands entraîneurs russes dans le domaine de la physiologie, ce que faisait techniquement  Ryan Lochte dans l’eau, mais il faut ensuite reprendre tout ça à sa façon personnelle. J’ai beaucoup écouté les maîtres français de la natation, Denis Auguin, Fabrice Pellerin. Je questionne mes confrères, ce qu’ils font m’intéresse, cela revient à partager, à m’informer. Mais la technique, c’est aussi le nageur. Ce n’est pas moi qui ai trouvé les coulées de Stravius, c’est lui. Maintenant, bien entendu, il y a les fondamentaux, la biomécanique, tout ça. Mais après, il y a l’adaptation individuelle. Fuchs mesure 1,98m, il utilise son corps différemment d’un garçon d’1,72m. »

MES NAGEURS SONT DIFFÉRENTS, NAGENT DIFFÉREMMENT. JE LEUR APPRENDS A RESPECTER LA TECHNIQUE, MAIS LEURS STYLES DIFFERENT

J’ai appris que cette année, Chrétien avait emmené ses nageurs en stage, une demi-journée à nager dans la piscine, une demi-journée à nager dans l’océan : « on a fait ça une semaine, c’est à Mimizan, à Arcachon. Ça les sort de la piscine, on espère du beau temps, et ils refont en attendant la vague les gestes de la nage. Plus généralement, on donne beaucoup de temps au travail au sec ; on a fait des entraînements de boxe, pratiqué le yoga ; trois fois la semaine, les lundis-mercredi-vendredi, c’est musculation : travail de la force. »

On pourrait parler de bien autre chose… Le style, par exemple : chaque entraîneur en a une idée. Chaque bon entraîneur le défend, mais le récuse en même temps. Pour Picasso, Dieu était un grand artiste, mais n’avait pas un style : « il a fait la girafe, l’éléphant et le chat. Il n’a pas de style réel. Il continue juste à essayer autre chose. » Je ne saurais comparer un coach au dieu de Picasso, mais… Samedi 17 février, à Courbevoie, j’ai pu voir le duel entre ses deux « géants » sur 200 mètres, Roman Fuchs, 1,98m, et Alexandre Derache, 1,97m, et constater qu’ils ne nagent pas pareil. Derache « boîte » dans l’eau, dans un rythme saccadé, irrégulier (cela n’est pas mal nager, j’ai vu des références, Mark Spitz, Bruce Furniss, Matt Biondi, nager comme ça)… Chrétien confirme : « … oui, et Fuchs tourne de façon plus régulière, moins fluctuante. Mes nageurs sont tous différents, ils nagent différemment. Je leur apprends à respecter la technique, mais leurs styles diffèrent. C’est leur personnalité. On a souvent insisté sur les coulées de Jeremy Stravius, mais ces coulées, je ne les lui ai pas enseignées, elles sont venues de lui. Il n’y a pas de modèle unique de nageur, mais une variété, et chacun exprime dans l’eau son tempérament. »

 (1). La course est enlevée en 2’14s70 par une biélorusse du CS Clichy, Hannah Lorgeril-Scherba, qui, selon les règlements malthusiens de la France, ne peut être classée championne de France. Cartiaux, 2’15s75, devance Manaudou de 0s07 grâce à un retour en crawl d’anthologie.

USA, LILLIAN KING FRÔLE SON SOMMET AUX BIG TEN

Lundi 19 Février 2018

Aux USA, lors des Big Ten, la championne olympique du monde du 100 mètres brasse Lillian King nage (pour Indiana) au McCorkle Aquatic Pavillon, place-forte de l’Université dÉtat de l’Ohio, en 56s46 au 100 yards brasse et 2’4s68 au 200 brasse.

A noter aussi Siobhan Bernadette Haughey, hongkongaise né d’un père irlandais et d’une mère de Hong-Kong,  qui gagne un 200 libre devant Gabrielle et Catherine Deloof en 1’41s66 contre 1’42s91 et 1’43s32, ces trois filles nageant pour Michigan.