UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION ?(2)

UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION ?(2) QUAND LA MEILLEURE MÉTHODE RESTE DE SE CENTRER SUR SOI-MÊME

Éric LAHMY

Le caractère folklorique des courses de débuts de la natation, les écarts de temps parfois importants entre les nageurs, tout cela n’a pas empêché quelques inventifs ou malins d’essayer, dans les temps héroïques, des manœuvres censées leur donner un avantage, ou impliquer et influencer l’adversaire.

Je ne parle pas de ces innovations techniques qui ont constellé l’histoire de la natation. Ainsi Erich Rademacher, un Allemand, qui, un beau jour, utilisant une faille dans le règlement, ramena ses bras vers l’avant au-dessus de l’eau, pendant sa course de brasse, « inventant » le papillon. Ou encore la brasse sous-marine japonaise (interdite). Ou le crawl dauphin d’Alain Mosconi, repris par Michael Klim et Michael Phelps trente et quarante ans plus tard. Ou les ondulations sous-marines en dos et en papillon dont les différents metteurs au point furent Jesse Vassallo, Gary Abraham et Daichi Suzuki. Ou les ondulations de virage sur le côté de Misty Hyman, en papillon. Ou le départ d’athlétisme (track start), cosigné Dara Torres et Rowdy Gaines. Ou le virage avec huit ondulations « en vrille » utilisé par Michael Klim en 2000 sur 100 mètres. Ou, aujourd’hui, les ondulations dorsales au virage en nage libre de Ryan Lochte. Il y a eu une véritable recherche innovante en natation, sur les portions dites non nagées (non nagées, mais de mieux en mieux !).

L’ART DE RESTER SCOTCHÉ DANS LE VIRAGE

L’importance de ces éléments non nagés apparut clairement quand, en 1960, sur 100 mètres, le Brésilien Manuel Dos Santos toucha en tête aux 50 mètres et se retrouva derrière l’Américain Lance Larson et l’Australien John Devitt parce qu’il avait utilisé le virage de demi-fond. Il eut beau revenir sur eux, il se retrouva 3e de la course en 55.4. L’année suivante, Dos Santos améliora le record du monde de John Devitt d’une grosse seconde, avec 53.6 !

Mais alors gare à la faute. Au 100 mètres de Jeux de Tokyo, en 1964, Gary Ilman vire en position de gagner, mais oublie de « gainer » et sort du virage dans les vagues ! Faute troublante, qui ne pardonne pas, pour le vainqueur, un mois plus tôt, des « trials » US…

Ce qui est frappant, c’est que peu d’entraîneurs tirent la leçon de tels exemples, et qu’un faible intérêt entourera, en Europe, les départs et les virages. Obnubilés par le kilométrage accompli dans l’eau, nageurs et entraîneurs ne se rendent pas compte de l’économie de temps et d’énergie que recèlent ces éléments.

Ces détails ne laissaient pas tout le monde indifférents, et quand Buster Crabbe, le champion olympique du 400 mètres nage libre des Jeux de Los Angeles, en 1932, vit l’Australienne Clare Dennis se qualifier péniblement en finale du 200 mètres brasse, avec avec un départ et des virages horribles, il lui offrit une leçon gratuite de natation ou plutôt de départs et de virages, et lui expliqua qu’elle devait effectuer trois brasses sous-marine après le mur avant d’émerger. [Buster Crabbe, futur acteur de cinéma, était charmant, et Clare Dennis, 16 ans, l’une des plus jolies jeunes filles de la natation]. Dûment chapitrée par son mentor, elle revint en Australie championne olympique du 200 mètres brasse.

 ALEXANDR POPOV SEUL DEBOUT AU MILIEU DES AUTRES

C’est sur les distances moyennes et longues que les stratégies apparaissent clairement. Ce qui ne veut pas dire qu’elles n’existaient pas ne sprint. Le 100 mètres, pendant longtemps, sembla être une course assez longue, au regard de la résistance physique des nageurs très peu entraînés des temps héroïques. Aussi on pouvait y noter des effondrements ou des remontées spectaculaires. Il faudra attendre autour de1956 pour que dans l’ensemble, les nageurs parvenant en finale olympique commencent à disposer d’un « fonds » d’entrainement qui, sans éviter des fins de course parfois difficiles, fait que les « rapides » et les « résistants » se tiennent, plus ou moins, et adoptent parfois, des profils de nage assez proches… En revanche, les concurrents sont assez près de leur maximum du début à la fin de leur effort pour qu’on ne puisse pas toujours distinguer des pleins et des déliés dans leur action…

Pour les sprinters, les stratégies pouvaient apparaître plutôt comme des jeux d’influence. Alexandr Popov, par exemple, dans la chambre d’appel, se mettait debout au milieu de la pièce. Il aimait aussi regarder celui qu’il voulait impressionner droit dans les yeux jusqu’à que l’autre se sente contraint de baisser la garde. Amaury Leveaux raconte comment Cavic avait essayé de l’impressionner avant une épreuve en venant lui conseiller, avant sa course en séries, de faire bien attention (« be careful »). A quoi ? Nul ne le sait. Leveaux claque le record du monde et vint voir Cavic, qui nageait dans une série suivante, et, lui tapotant l’épaule : « be careful. » Ce genre de gri-gri peut fonctionner comme un boomerang.

Quand Cavic « agressa » verbalement Michael Phelps, il déclencha l’ire de celui qu’on peut considérer comme le meilleur compétiteur de la natation.

Par ailleurs, les psychologues ont trop tendance à ramener la victoire à des supériorités mentales. Popov est toujours aussi dominateur dans ses attitudes en 2004, mais c’est VDH qui gagne Encore aujourd’hui, on voit des nageurs partir à des allures excessives et finir comme ils peuvent, comme par exemple l’Australien Mackenzie Horton. Il y va du tempérament des gens, de l’influence des entraîneurs, ou aussi du désir de tenter quelque chose de différent.

En athlétisme, un marathonien français, Fernand Kolbeck, qui avait conquis plusieurs titres nationaux, ne connaissait pas d’autre stratégie en course à pied que de partir vite et de tenir en tête le plus longtemps. Ce mode de fonctionnement, qui lui avait donné pleine satisfaction aux championnats de France, ne rapportait pas de fruits dans les championnats internationaux. Il n’en changea jamais, n’essaya pas de suivre au lieu de mener. L’idée qu’il se faisait du marathon, une épreuve de vaillance, le lui interdisait. Pourtant, pratiquement jamais, les leaders au 20e kilomètre ne se retrouvent en haut du podium à l’arrivée !

Catherine Plewinski, une « super » en crawl et en papillon des années 1980, avait tendance à partir très vite. J’analysais à l’époque cette tendance comme une incapacité à se dominer, mais il y avait aussi là sans doute l’expression d’un tempérament qu’il pouvait être contre-productif de brider. Pourtant, elle savait s’économiser quand il s’agissait d’un 200 mètres, une course où elle ne réussissait pas mal.

Il doit y avoir une cadence où l’on se trouve bien. Don Talbot, l’entraîneur de l’Australien Robert Windle, disait que celui-ci n’avait aucune maîtrise de son rythme : il nageait très vite ou très lentement. Aux Jeux de Tokyo, 1964, Talbot lui ayant demandé de temporiser en séries, Windle temporisa tellement qu’il ne put se qualifier pour la finale. En séries du 1500 mètres, Talbot lui demanda donc de nager vite, et Windle battit le record olympique en séries et en finale ! Devenir champion olympique en ne maîtrisant pas toutes les allures est en soi un exploit, parce que cette incapacité constitue une limitation.

ROLAND SCHOEMAN CHAMPION OLYMPIQUE DES 99 METRES

Cependant, même dans les championnats de vitesse pure, les nageurs ne pouvaient appuyer du début à la fin. Et chacun développait une certaine façon de nager le 100 mètres. John Devitt, champion olympique 1960 nageait pratiquement en tête du début à la fin, mais on le voyait clairement démarrer aux 70 mètres (et ressentir le contrecoup de cette attaque après les 85 mètres). Mike Wenden, vainqueur olympique en 1968, équilibrait son 100 mètres et partait relativement plus vite sur 200. Des trois sprinteurs qui se partagèrent la vedette entre 1985 et 2005, Matthew Biondi partait, Alexandr Popov et Pieter Van Den Hoogenband revenaient. Or Biondi et Popov étaient des cracks du 50 mètres, Biondi et VDH de forts nageurs de 200 mètres, et leurs différences d’approches du 100 mètres libre répondaient plus à une différence de tempérament et d’approche mentale ou de soucis stratégiques que de qualités physiques.

En 2000, ayant battu en demi-finales le record du monde du 100 mètres en 47.84 après être passé en 23.16, VDH était mené en finale et assurait le titre par un fort retour.

En 2004, le spectacle du 100 mètres vint de la tentative de Roland Mark Schoeman, le sprinteur sud-africain. Voilà quelqu’un qui avait une stratégie ! Il passait aux 50 mètres avec presqu’une longueur de corps d’avance sur les autres et avait encore course gagnée aux 90 mètres. Même après avoir revu la course vingt fois, on se demande encore par quel tour de passe-passe VDH put revenir sur ce bolide et arracher l’or, d’extrême justesse !

Parlant de VDH, sa course sur 200 mètres des Jeux de Sydney, contre Thorpe, me parait bien nagée, et surtout pensée. Quand je dis « pensée », il ne s’agit pas forcément d’une déduction née d’un long processus intellectuel, mais peut-être d’un choix immédiat, quasi-instinctif, en coupe-circuit. Ian Thorpe a expliqué qu’il ne pensait à rien de particulier pendant une course : « ce qui me passe par la tête, je ne sais pas. Je laisse mon corps faire ce qu’il connait. »

Sous l’influence du spectacle, aux Jeux du vainqueur des 5000 et 10.000 mètres, Vladimir Kuts (URSS), qui effectuait en plein milieu de la course des démarrages meurtriers, Murray Rose gagne son 1500 mètres libre des Jeux de Melbourne quand il décide (brusquement), quoique très fatigué, d’accélérer aux 1000 mètres, Les autres (Yamanaka, Breen) ne réagissent pas, il mène de sept mètres aux 1300 mètres !

Revenons à VDH et à son 200 mètres. En face de Thorpe, il est le sprinteur, Thorpe le stayer. VDH est champion olympique du 100m, Thorpe du 400m. La course du 200m est le lieu de jonction immédiat de deux talents divergents. Sur le papier, VDH doit « raccourcir » la course, c’est-à-dire la rapprocher des 100 mètres, et pour cela la ralentir le plus possible au départ pour faire prévaloir sa vitesse finale, la plus intacte possible, le plus tard possible. Thorpe doit au contraire « durcir » la course, pour détruire les capacités de sprint de VDH avant qu’il n’ait à s’en servir. Est-ce sûr ? Pas selon Michel Rousseau, l’ancien champion d’Europe, pour qui VDH doit au contraire partir vite. Pour quoi ? Pour désorganiser la nage de Thorpe. Rousseau estime que Thorpe perd sa nage et de sa superbe quand il est mené.

Au modeste niveau universitaire où j’évoluais, je m’étais fait une réputation. J’étais capable de nager un 200 mètres brasse à la même vitesse du début à la fin. Une fois, j’avais gagné en face d’un garçon qui m’avait pris plus de quatre mètres à mi-course, un chronométreur vint me voir : j’avais nagé les trois derniers 50 mètres de mon effort dans le même temps, après un premier 50 mètres à peine plus rapide. Ce qui était une façon pas trop bête de gérer mon effort était devenu ma « stratégie », mais je fus peu de temps après battu à deux reprises par deux garçons qui répétèrent ma méthode et sur lesquels je ne pus revenir. La seconde de ces courses se tint à Monaco, aux championnats de France scolaires et universitaires, mais je m’en souviens surtout parce qu’à peine séché, je montai sur les gradins assister au 400 mètres libre d’un certain Alain Mosconi. Ce jour là, Alain égala le record du monde du 400 mètres d’un jeune Américain, Mark Spitz !

Je fus battu sans doute par plus fort que moi, mais aussi parce que je ne disposais pas de stratégie de rechange qui m’eut permis de reprendre la main. J’étais enfermé dans un modèle qui me garantissait contre l’effondrement et m’avait appris à ne pas être affecté mentalement par les départs les plus tonitruants des autres nageurs, mais qui m’interdisait toute action innovatrice… Si j’étais sorti de mon rythme par une accélération à n’importe quel moment de la course, peut-être aurai-je pu détruire la mécanique de mon adversaire d’alors, et récupérer les 2/10e par lesquels il me devança ? Mais le mieux que j’avais à faire était de m’entraîner plus dur et progresser !

IL N’Y A PLUS DE FAUX DÉPARTS

Parmi les tactiques, on peut retenir celle qui revient à partir plus vite que prévu. Après avoir été largement abandonnée, elle revient à la mode avec Mackenzie Horton. Le premier « fou furieux » du demi-fond était Michael Burton, qui fit gagner presque 55 secondes au record du 1500 mètres en quatre saisons (1970-73). Burton estimait qu’il devait être fatigué dès les 500 premiers mètres et continuer de nager « à travers la douleur ». En général, son avance était telle à mi-chemin que les autres étaient découragés, ou, s’ils remontaient, ne parvenaient pas à revenir sur lui. L’Allemand Michael Gross creusait sur ses distances favorites, 200 mètres libre, 400 mètres libre et 200 mètres papillon, des écarts énormes. Vladimir Salnikov pouvait livrer des courses tactiques, mais préférait partir vite et détruire les adversaires au physique… et au mental.

Prendre la tête de course d’emblée comporte un risque, mais Yannick Agnel, Michael Gross, Kieren Perkins ont réussi des échappées fantastiques, et raté quelques autres. Hackett a été en tête d’un 400 mètres des championnats du monde 1998, à Perth, pendant sans doute 399 mètres. Thorpe l’emporte en 3’46.29 contre 3’46.44 après avoir été mené de plus de deux secondes ; Hackett a nagé 1’51.33 et 1’55.11.

Les faux départs avaient-ils exaspéré les dirigeants ? Mais c’est quand ils exaspérèrent les télévisions qu’ils furent interdits. Cet interdit est allé beaucoup trop loin, et quand des nageurs de la dimension de Park ou de Thorpe perdirent involontairement l’équilibre au départ et se firent ramasser, on a vu qu’il y avait problème. Mais la FINA est restée droit dans ses bottes. Pas de faux départ ! Scrogneugneu. Un faux-départ aux Jeux olympiques se résume ainsi : quatre ans d’entraînement, un incident, viré, rendez-vous dans quatre ans… Ah! Si les dirigeants s’appliquaient la méthode!

DES ENTRAINEMENTS TECHNICO-TACTIQUES

Une bonne stratégie devrait se travailler, me semble-t-il, à l’entraînement. Ainsi comme atout technique : la capacité de finir la course… Les stratégies sont des choix de nageurs – ou d’entraîneurs. Il est possible que les Chinois travaillent systématiquement leurs finish, en demi-fond. Les fins de course de Ye Shiwen en quatre nages, de Sun Yang, étaient exceptionnelles. Ce que fit Ye Shiwen à la fin de son 400 mètres quatre nages aux Jeux olympiques de Londres, en 2012, amena certains journalistes anglo-saxons à crier au dopage !

Il semble que disposer d’une stratégie peut donner des effets bénéfiques parce que même chargée de déstabiliser les autres, elle permet de se centrer sur soi-même, donc d’ajouter à la confiance. A condition d’être maîtrisée. Le problème actuel de la stratégie tient à la diversité des nageurs adversaires. Jusque dans les années 1970-80, les nageurs en course pour le titre étaient peu nombreux et étalés au plan chronométrique. Depuis, on trouve plus de nageurs compétitifs. La bonne stratégie consiste avant tout à nager convenablement sa course. Sur 100 mètres papillon, Mark Spitz entre 1966 et 1972, Michael Phelps entre 2000 et 2008, illustrèrent l’art de ramasser les morts. Spitz aimait dire que les courses ne se gagnaient pas au début, mais à la fin. C’est comme cela qu’il passait d’habitude son rival Doug Russell sur 100 mètres papillon, ou Jerry Heidenreich sur 100 mètres crawl. Phelps, lui, savait assez exactement quelle avance il pouvait tolérer, au virage, sur 100 mètres papillon, de ses sprinteurs d’adversaires, Ian Crocker ou Milorad Cavic.

Je n’ai jamais rien aimé, en natation, autant que l’évidence d’une stratégie en action, parce que ce n’est pas facile à mettre au point et à appliquer !

Les techniques de visualisation, qu’utilisait Stephan Caron et qui sont devenues la propriété de tous permettent à tout un chacun de s’évader dans sa propre course, d’éliminer tous les parasitages qui pourraient aliéner son effort. C’est une bonne façon d’éluder le combat de la grande finale et de le transformer en une course très technique contre son propre record. Le premier exemple de visualisation en sport que j’ai rencontré est un témoignage concernant le champion olympique du décathlon des Jeux olympiques de 1912. Jim Thorpe. Un jour qu’il paraissait prostré dans un coin, ses équipiers vinrent lui demander ce qu’il faisait là. Thorpe, un sang mêlé dont le nom indien signifiait « sentier lumineux » leur répondit : « ne me dérangez pas, je suis en train de battre le record du monde du saut en hauteur. »

J’imagine que tout le monde ne gagne pas à nager ainsi, mais que c’est beaucoup mieux que d’arriver sur le bord du bassin sans savoir ce qu’on va y faire.

Cependant, certains nageurs ne veulent rien tant, dans l’eau, que de faire tomber l’adversaire. Ce sont les approches de ces personnalités extrêmement compétitives que nous suivrons dans notre troisième article Prochain article: L’Art de Faire Tomber les Autres

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