APRÈS LES 2’19.64 DE GUNES SUR 200 MÈTRES BRASSE

APRÈS LES 2’19.64 DE GUNES SUR 200 MÈTRES BRASSE: LA NATATION COMME MONDE ADOLESCENT

Eric LAHMY

Les performances obtenues à Singapour, aux championnats du monde juniors, par la Turque, rebaptisée Viktoria Zeynep GUNES [après avoir été Viktoria SOLNTSEVA, dans son Ukraine d’origine] ont provoqué une admiration étonnée. Avec 2’19.64 (record du monde junior, ancien record 2:23.12, elle-même), GUNES, a approché le record du monde du 200 mètres brasse dames en empochant son troisième titre de championne du monde junior après ceux du 50 et du 100 mètres. Voilà de quoi, n’est-il pas vrai, épater la galerie. Mais doivent-elles étonner comme un fait sans précédent ? Certes non. La saga des enfants prodiges, en natation, est née avec ce sport. Et le fait est qu’elle perdure.

Rien que ces dernières années, nombre de championnes du monde ou olympique étaient des adolescents. Toutes ces filles – car ce sont des filles – sont encore en activité et préparent les Jeux de Rio.

Ruta MEILUTYTE, Lituanie, née le 19 mars 1997, championne olympique du 100 mètres brasse, à Londres, le 4 août 2012, à 15 ans et 138 jours.

Melissa FRANKLIN, USA, née le 10 mai 1995, championne du monde du 200 mètres dos à Shanghai, le 30 juillet 2011, à 16 ans et 81 jours

Shiwen YE, Chine, née le 1er mars 1996, championne des Jeux Asiatiques du 200 mètres quatre nages avec le meilleur temps mondial de l’année le 14 novembre 2010, à 14 ans, 258 jours.

Katie LEDECKY, née le 17 mars 1997, championne olympique du 800 mètres le 3 août 2012, à 15 ans et 139 jours.

Emily Jane SEEBOHM, née le 5 juin 1992, bat le record du monde des 50 mètres dos dames, le 22 mars 2008, à 15 ans et 291 jours.

POIDS, PUISSANCE ET FLOTTABILITE

Pourquoi les adolescents (et plus encore les adolescentes) réussissent-ils si bien dans l’eau ? Les scientifiques australiens qui s’interrogèrent à ce sujet, ont émis l’idée qu’ils bénéficiaient d’un rapport poids-puissance avantageux.

Depuis qu’Archimède de Syracuse prit son mémorable bain, il y a maintenant vingt deux siècles et des poussières, on sait que tout corps plongé dans un liquide subit une poussée verticale vers le haut correspondant à la masse immergée. Qu’est-ce que cela signifie pour un nageur ? Que son poids corporel immergé est égal à son poids sur terre, en kilos, moins le nombre de litres d’eau que représente sa masse corporelle, ce qui donne un chiffre proche de zéro. Dans l’eau, il ne pèse à peu près rien. Et donc qu’un adolescent dont les muscles ne seraient pas trop compacts se trouvera avantagé, en raison de sa flottaison, par rapport à un costaud, de ce fait moins flottable.

Pourquoi le poids spécifique jouerait-il un rôle plus important dans l’eau que sur terre ? Parce que, sur terre, il ne donne aucun avantage. Prenez un obèse, dont le poids spécifique est faible, il va se traîner, mais dans l’eau il se conduira comme un bouchon : insubmersible !

D’un autre côté, prenez un super-athlète solidement musclé, particulièrement armé pour la performance sur le sol, il aura tendance, dans l’élément liquide, à… nager entre deux eaux.

Bien entendu, tout cela exige des compromis, un poisson n’est pas une bouée, nager n’est pas flotter, et l’introduction de la technique de nage change les paramètres. Mais ce serait en raison de ce moindre effort à fournir dans l’eau en raison de leur légèreté en situation d’immersion que les jeunes nageurs obtiennent des résultats parfois sensationnels.

C’est pour ça que les sprinteurs bardés de muscles ont tendance, après une courte distance, à devenir des fers à repasser, et que les femmes, légèrement moins massives que les hommes de par leur pourcentage de graisse, sont de si bonnes nageuses… Steve LUNDQUIST, le champion olympique du 100 mètres brasse des Jeux olympiques de Los Angeles, en 1984, et qui s’était bâti le plus beau torse des Jeux olympiques (selon la revue People) à passer plus de temps dans la salle à remuer de la fonte que dans la piscine, prétendait « nager le plus vite possible pour ne pas couler. »

C’est pourquoi aussi la créatine, la musculation et un poil dans la main rendent si difficile toute distance supérieure à cinquante mètres au nageur français le plus talentueux du moment, Florent Manaudou – dont nul ne doute qu’il sera candidat au plus beau torse des Jeux olympiques de Rio, l’an prochain !

UNE EXCEPTION A LA ‘’RÈGLE’’ DES 10.000 HEURES !

C’est donc pour ces raisons liées à leur flottabilité que les enfants prodiges de la natation ont de tous temps écumé déjà les bassins avant le 20e siècle. Le premier exposant, devant quelques spécimens choisis d’un monde occidental effaré, de ce qui allait devenir le crawl, était Alick WICKHAM, un boy mélanésien de dix ans issu des îles Salomon. Il disputait, à cet âge, à Sydney où il était boy (domestique) chez les bourgeois du coin, un 66 yards, dans un style, inconnu des nageurs émérites du coin, qu’on appelait chez lui le taptapalla, qui ressemblait à un ramper, d’où son nom britannique de crawl ; technique qui allait détrôner la brasse, l’indienne et l’over.

Les cinq frères CAVILL, qui lui empruntèrent ce style soit disant révolutionnaire, mais nagé depuis des temps immémoriaux dans les mers du Sud (et si l’on se réfère au hiéroglyphe nager, dans l’Egypte ancienne) furent tous de très jeunes champions, avant le tournant du siècle.

Malgré le professionnalisme, l’augmentation considérable des charges de travail, et les certitudes de la théorie des 10.000 heures de pratique sans lesquelles, selon les inventeurs de ce dogme un peu facilement accepté, on ne peut être un spécialiste, un champion ou un grand artiste, l’étonnant est de voir que des gamines et des adolescents continuent de court-circuiter les expériences et dament parfois le pion aux adultes.

UNE LISTE INCOMPLÈTE

J’avais ambitionné de vous donner une liste de ces jeunes prodiges de la natation. Il y en avait trop pour mon goût, et j’ai arrêté. Plutôt que d’effacer ce travail inachevé, je vous le donne ici, histoire de vous donner une idée de l’étendue du phénomène !

Amanda BEARD, USA, 14 ans, 10 mois, argent des 100 et 200 brasse, or du relais quatre nages aux Jeux olympiques d’Atlanta, en 1996.

Sir Francis BEAUREPAIRE, doublé médaillé olympique à 17 ans, en 1908 (argent du 400, bronze du 1500 mètres).

Marilyn BELL, Canada, traversée du lac Ontario à seize ans. En 1954.

Melissa BELOTE n’a pas seize ans quand elle triomphe de Susan ATWOOD, la recordwoman du monde du dos. Cette année 1972, elle est triple championne olympique, à Munich, 100 dos, 200 dos, 4 fois 100 mètres quatre nages.

Brooke BENNET, 3e du 800 des mondiaux 1994, à 14 ans, championne olympique à 16 ans.

Ken BERRY, Australie, finaliste olympique du 200 mètres papillon à Rome, à 15 ans.

Ian BLACK, Grande-Bretagne, triple champion d’Europe de demi-fond à 17 ans.

Marie BRAUN, Pays-Bas, championne d’Europe du 400 mètres à 16 ans

Erika BRICKER, USA, championne olympique de relais à 15 ans.

Rebecca BROWN, recordwoman du monde du 200 mètres brasse à 16 ans et 10 mois, record imbattu pendant cinq ans.

Sylvie CANET, France, finaliste olympique du 100 mètres dos à 15 ans, en 1968.

Patty CARRETTO, USA, améliora sept records du monde de demi-fond à 13 ans, pesant 44kg pour 1,55m..

Christine CARON, France, recordwoman du monde du 100 mètres dos à 15 ans et 11 mois (1964).

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