ARONNE ANGHLIERI, DES CHIFFRES ET DES ROSES

Par Eric LAHMY                                                                       Mercredi 29 Avril 2015

Disparu le 3 janvier 2015, Aronne Anghileri fut pendant plus de 40 ans, de 1952 à 1994, le spécialiste de natation du fameux journal rose, La Gazzetta dello Sport.

Arrone avait 87 ans. Deux mois plus tôt, le 6 novembre, sa femme, Regina Mercanti, qu’il avait rencontrée en 1945, s’en était allée la première. Le 10 janvier, les funérailles ont été célébrées à Cologne Monzese, où il vivait, dans la paroisse de San Giuliano.

Il était né à Galbiate, une petite commune de la province de Lecco, en Lombardie, le 29 avril 1927. Avant de se dédier au journalisme, il avait été nageur et entraîneur de la Canottiere Lecco et, diplômé de droit, s’était employé à la Banca Commerciale. Il entra dans le métier en rédigeant des articles pour le mensuel de la Federnuoto, la fédé italienne. Le célèbre Gianni Brera, le plus grand journaliste sportif italien du XXe siècle, nota son talent, l’attira au quotidien Il Giorno de Milan et l’encouragea à laisser tomber la banque. Quarante années durant, Aronne fut le leader de la natation à la Gazzetta dello Sport, le quotidien italien aux pages roses comme le maillot du leader du Giro d’Italia, qui lui appartenait – et auquel Aronne avait continué de collaborer encore jusqu’à quelques mois de son décès.

Anghileri était un homme incontournable de la natation italienne – qui comptait beaucoup de bons journalistes. Il fut ainsi le directeur et le rédacteur prépondérant de la revue mensuelle fédérale italienne, Nuoto. Il collabora aussi pendant vingt-cinq années au Mondo del Nuoto, la revue de Camillo Cametti (autre journaliste de natation et de talent, homme d’entregent, fin politique, très tourné vers l’international), ainsi, en 1977, qu’à La Tecnica del Nuoto. Le 20 novembre, sentant qu’il n’avait plus grand’ chose à ajouter, il avait officialisé le don de ses archives personnelles à la Faculté des Sciences Motrices de Vérone. En 2002, il offrit à la presse un ouvrage monumental, dont il avait réservé en feuilleton ses chapitres à la revue, et où il s’était ingénié à raconter un siècle de natation italienne. Ce fut son grand œuvre, quelque chose de proustien, au moins dans le titre, mais aussi dans l’ampleur (800 pages), intitulé Alla Ricerca del Nuoto Perduto.

Si la natation fut au centre de ses intérêts, Arrone était ouvert à d’autres sports qu’il couvrit avec la même minutie. Sans être rigoriste, il était rigoureux, et jonglait avec les chiffres. « On ne pouvait avec lui qu’être élève, raconte son collègue Arcobelli. Il avait une compétence absolue, non seulement de nage, mais de water-polo, de plongeon, d’escrime, de sports d’hiver, d’aviron. »

Début 2014, il avait organisé la donation de sa bibliothèque de natation, avec tous les écrits sur le sujet depuis 1946, de la Gazzetta dello Sport, reliés annuellement. Pendant près de vingt années, à partir de 1973, nous nous vîmes chaque année, aux événements, Jeux olympiques, championnats du monde et d’Europe, meetings, ainsi qu’à l’occasion de la rencontre traditionnelle de l’hiver, la Coupe latine. Il ne rata que les Jeux olympiques de Moscou, en raison d’une défaillance cardiaque qui lui interdit de voyager.

L’HOMME QUI SAVAIT TOUT

Arrone avait beaucoup vu et retenu. Je lui demandais un jour son avis sur la fameuse polémique du 100 mètres nage libre des Jeux de Rome, où l’Australien John Devitt avait été déclaré vainqueur alors que tous les « voyants », notamment chronométriques, penchaient en direction de l’Américain, Lance Larson. Il lança un regard vers le ciel et me dit que Larson avait gagné et archi gagné « de ça », dit-il, accompagnant l’expression d’un geste du bras qui indiquait qu’il n’y aurait pas dû avoir photo.

Il n’est sans doute pas facile de mesurer un collègue à l’aune de tous les autres, mais, malgré mon appréciation des américains, des anglais, avec Anita Longsbrough, elle-même championne olympique, et Pat Besford, journaliste, écrivain, syndic de presse, des Hongrois, Gyarfas (devenu président de sa Fédération), des Allemands, des Espagnols, je dois dire que les Italiens disposaient du plus grand nombre de journalistes très compétents, en raison notamment de la richesse de leur presse sportive. Arrone tenait, je crois, la corde parce qu’il avait nagé et enseigné la natation, parce qu’en raison des divers titres où il s’exprimait, il travaillait beaucoup sur ce sport et donc s’obligeait à « tout » savoir, qu’il avait de solides capacités d’analyse et de réflexion, que (héritage de ses années de banque ?), il jonglait avec les chiffres sans s’y enfermer comme par exemple son ami Luigi Saini, et enfin, qu’il écrivait bien. Si, dans ce métier, il avait existé une référence, Arrone l’aurait été.

Une anecdote révèle son impartialité ; Emiliano Brembilla, le grand nageur de 1500 mètres, qui l’estimait, lui avait demandé pourquoi il n’avait pas mis sa photo dans son opus sur la natation italienne : « c’est simple, tu n’as pas obtenu de médaille olympique individuelle. »

Anghileri m’infligea un jour une sévère volée dans la revue fédérale Nuoto ! Le prétexte de son ire fut un incident, lors d’une Coupe latine qui se déroulait je crois en Guadeloupe. Le match était assez serré entre France et Italie et je crois qu’un relais, qui achevait les deux jours de compétition, devait décider de la victoire. Or il se trouva que les Italiens l’emportèrent et qu’un groupe de « supporters » alla se jeter à l’eau avant que les autres équipes ne terminent leur parcours. Un arbitre (ou qui d’autre) ressortit à l’occasion le règlement selon lequel ce comportement vaut élimination pour le nageur ou l’équipe de la nationalité des trublions. D’aucuns commencèrent à suggérer l’élimination de l’équipe italienne. Affaire délicate, la compétition se passait en France, et les Français risquaient de se trouver juges et partie !! Mes confrères italiens affirmaient que ces gens n’avaient rien à voir avec « la squadra ». Mais je voulus me faire ma propre idée, allai voir les intempestifs baigneurs qui, sans se rendre compte de la portée de leurs paroles, m’assurèrent qu’ils étaient italiens, membres de l’équipe et fiers de l’être. Ce qui était totalement faux ! Après un bref entretien avec Pierre Broustine, le directeur des courses, le président, Henri Sérandour, décida à juste titre de ne pas tenir compte de l’incident. Pendant tout le temps du retour à l’hôtel en bus, mes confrères italiens pensèrent-ils que je voulais voler la victoire ? Ils m’agacèrent tandis que je leur expliquais ma façon de voir (incompréhension totale, ma ché vergogna) !

Arrone me tint-il grief d’avoir fait ce que j’estimais être mon enquête ? Ou encore n’avait-il pas grand’ chose à raconter sur la compétition ? Toujours est-il que dans le n° suivant de « Il Mondo del Nuoto », j’eus droit à un traitement grand luxe, pratiquement une page en petits caractères, détaillant par le menu mes méfaits et gestes au bord du bassin, mon agitation, etc., etc. J’avoue que d’être le méchant de l’histoire (plutôt une anecdote) me fit sourire. Quand je le revis, quelques mois plus tard, dans un championnat, Arrone, qui était d’un naturel inquiet, pâlit derrière ses lunettes, mais je lui fis fête. Rassuré, il répondit à mes amabilités. Pensa-t-il que je n’avais pas lu son pamphlet ? Je ne lui en ai jamais parlé ! Sincèrement, pouvais-je me fâcher avec Anghileri parce qu’il m’avait étrillé ? Et, de temps en temps, d’être plus ou moins maltraités de la sorte, surtout dans ce métier étrange où nous ne prenons pas de gants pour étriller les autres, ne ressortons-nous pas, le poil plus brillant ?

Ayant été écarté de la natation vers 1994, contre mon souhait, par les nouveaux maîtres de L’Equipe, je n’eus plus l’occasion de voir Arrone, qui, d’ailleurs atteignait l’âge de la retraite. Mais il restera le souvenir de sa voix, de son amabilité, de son intégrité souriante. Comme a dit Camillo Cametti : « Arrone manquera à beaucoup, surtout à la natation. A moi, il manquera comme collègue, comme ami, comme maître. »

Ces articles peuvent vous intéresser:

  • YOSHIHIKO OSAKI (1939-2015) NAGER ETAIT SA VIE Par Eric LAHMY                                                              Mardi 5 Mai 2015 Avec Yoshihiko Osaki, médaillé olympique en 1956, qui passa toute sa vie, […]
  • GERARD CHATRY UNE VIE BIEN NAGEE Mardi 10 Février 2015 Lors de l’Assemblée Générale du Comité Départemental de Paris de natation, le 9 décembre 2011, Jean-Pierre Le Bihan, son élève, et Marthe Seyfried Lebeau, sa […]
  • Suzanne BERLIOUX entraîneur d’intuition BERLIOUX [Suzanne] Natation. (Nogent-en-Bassigny, Haute-Marne, 14 février 1898-Niort, 21 juin 1984), France. Un étonnant palmarès d’entraîneur ; en trois Olympiades, de 1960 à 1968, elle […]
  • BUCK DAWSON LE GARDIEN DU TEMPLE Par Eric LAHMY                                                                                Samedi 17 Mai 2015 DAWSON [William Forrest « Buck »] (Halloween, 31 […]

0 comments:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


+ 6 = quatorze