AVEC LES SŒURS CAMPBELL L’AUSTRALIE PROLONGE UNE SAGA DE 104 ANS SUR 100 MÈTRES LIBRE

Éric LAHMY

Vendredi 15 Juillet 2016

LA PREMIÈRE RECORDWOMAN DU MONDE DU 100 MÈTRES, FANNY DURACK, FUT AUSTRALIENNE, EN 1’22s2, IL Y A CENT QUATRE ANS. LA DERNIÈRE AUSSI, CATE CAMPBELL. EN 52s06, CE MOIS-CI. ET PENDANT CES 104 ANS, LES AUSTRALIENNES DOMINÈRENT LA COURSE ÉTALON PLUS QUE TOUTE AUTRE NATION.

Le 100 mètres nage libre dames, une affaire australienne ? On dirait bien. La première championne olympique de natation de l’histoire est australienne, Fanny Durack. Nous sommes en 1912. Elle remporte à Stockholm l’épreuve étalon, dans le temps prodigieux de 1’22s2, devant Wilhelmina (Mina) Wylie, une compatriote. Deux Australiennes sur les deux premières marches du podium, on peut dire que le pli est pris. 1912, alors que les premiers Jeux, et les premières compétitions masculines, se sont tenus en 1896, 16 ans plus tôt. Le temps pour les femmes d’être conviées à participer, et non plus seulement à applaudir, voire, parfois, à remettre une coupe, un trophée, ce qui est alors un privilège de roi (et, donc, de reine). Leur présence à Stockholm est un exploit en soi, car non seulement le baron de Coubertin, le rénovateur des Jeux olympiques, est opposé à la pratique féminine, mais il a trouvé un relais dans nombre d’organismes influents de la société. Parfois, les femmes elles-mêmes assument les interdits coubertiniens, lesquels répondent d’ailleurs aux préjugés, mais aussi aux angoisses de toute une époque. Ainsi, l’association féminine de natation des Nouvelles Galles du Sud est opposée à la présence de nageuses aux Jeux. Durack, toujours la première nageuse du monde en 1920, n’est pas retenue par sa fédération.

FANNY DURACK UNE PIONNIÈRE CONTRE LES COURANTS

Je n’ai jamais pu visionner un film de plus de trois secondes concernant Fanny Durack, donc je ne me risquerais pas à évoquer sa nage. Les encyclopédies nous disent cependant, l’une qu’elle commence à s’exprimer en brasse, une autre qu’elle pratique le trudgeon (une sorte d’indienne ou de mouvement alterné des bras avec retour aérien – over arm stroke – associé à un ciseau des jambes) avant de s’initier au crawl en 1911. J’imagine que sa technique reste assez fruste. Son record est d’ailleurs fort éloigné, une vingtaine de secondes sur 100 mètres, du temps de Kahanamoku chez les hommes (mais fallait voir les tenues dans lesquelles ces pauvres filles devaient parfois s’exhiber pour complaire aux exigences de la pudeur – cela dit, dans ses photos, Wylie, l’adversaire numéro un de Durack, porte des maillots plus libérés, sans soutien-gorge sous le haut de la tenue – la suffragette Annette Kellerman est passée par là).

Le nombre de nageuses est d’ailleurs très faible, ce qui aide à expliquer la longueur de ces carrières…  Wylie est une athlète joliment tournée et athlétique, qui, sa taille exceptée (1,63m) est, comme une autre compatriote, Annette Kellermann, assez prototypique de la nageuse moderne. Cet amphibie est la fille du bâtisseur d’un des premiers bains de la côte de Sydney. A cinq ans, elle effectue des démonstrations de nage bras et jambes entravées et s’accroche sur le dos de son père quand celui-ci effectue une apnée sous-marine de cent vingt yards. Après ça, on dirait qu’elle a passé sa vie à nager. On a comptabilisé ses victoires entre les championnats d’Australie et des Nouvelles-Galles-du-Sud, 115 (!) de 1910 à 1934… En 1911, 1922 et 1924, elle enlève tous les titres disputés, dans les trois styles, crawl, dos et brasse, et sur toutes les distances.

UN SILENCE DE QUARANTE-QUATRE ANS

Il ne fait guère de doute que, présentes aux Jeux d’Anvers, en 1920, Fanny Durack et (ou) Mina Wylie auraient pu empêcher le « triplé » des Américaines, même si la première d’entre elles, Ethelda Bleibtrey, améliore à deux reprises (qualifications et finale) le record du monde (1’15s7) de Durack, avec 1’14s6 et 1’13s6. Mais le temps des Australiennes est fini, et, après Bleibtrey (1920), Ethel Lackie (Paris 1924, autre triplé US), Albina Osipovitch (Amsterdam 1928, doublé US) et Helene Madison (Los Angeles 1932, doublé US or bronze), les triomphatrices olympiques sont américaines. En 1936, à Berlin, la Hollandaise Rie Mastenbroek l’emporte. Les Australiennes n’ont pas reparu.

Après la guerre, les Américaines doivent affronter des nageuses de deux nations de l’Europe du Nord, Danoises et Néerlandaises, dont l’apport à la natation féminine est très important. Et aux Jeux de Londres, en 1948, si Ann Curtis enlève l’argent pour les USA, elle partage le podium avec une Danoise, Greta Andersen, et une Néerlandaise, Marie-Louise Linssen-Vaesen. Outre Curtis, la finale du 100 mètres compte trois Danoises, deux Hollandaises et deux Suédoises. En 1952, nouvelle arrivée en force, sur le plan international : la Hongrie. Katalyn Szökes gagne devant Hannie Termeulen (Pays-Bas) et Judit Temes (Hongrie), dans une course serrée, où une demi-seconde sépare les six premières. L’Australie reste absente des confrontations.

DAWN FRASER INSUPPORTABLE GÉNIE DES EAUX

Fanny Durack n’est pas bien âgée quand elle décède en mars 1956. Elle ne verra pas la consécration de la plus grande et la plus dominatrice équipe australienne de tous les temps aux Jeux olympiques. Neuf mois plus tard, en effet, aux Jeux olympiques de Melbourne, Dawn Fraser enlève le 100 mètres devant deux autres membres de son équipe, Lorraine Crapp et Faith Leech. Fraser, qui sera élue nageuse du siècle 44 ans plus tard, conserve le titre olympique en 1960 à Rome, et, fait sans précédent, à Tokyo en 1964. Une histoire confuse (elle vole un drapeau japonais dans les jardins du Palais impérial) clôt sa carrière. La police japonaise, qui l’a arrêtée avec quelques complices, prend les choses du bon côté, mais pas la Fédération australienne, qui lui inflige une disqualification de dix ans. Difficile de faire la part de l’autoritarisme des fédéraux [qui ont réussi l’exploit d’empêcher Murray Rose de nager à Tokyo alors qu’il a battu deux records du monde, en août et en septembre], et des fautes de Fraser. La fille n’est pas du genre disciplinée, la liste de ses incartades est impressionnante – même s’il est possible qu’elle réagisse là à l’autoritarisme obtus des dirigeants. Fraser dira que la vraie raison de sa punition est qu’elle a assisté à la cérémonie d’ouverture des Jeux malgré les interdits, et refusé l’ordre de nager en séries du relais quatre fois 100 mètres quatre nages à la place de Janice Andrew qu’on voulait reposer en vue du 100 mètres papillon, où elle enlèverait la médaille de bronze. Avec l’expédition dans les jardins du Palais impérial, cela fait beaucoup !

Mais cette révoltée est une nageuse exceptionnelle, et son style fluide, autant que sa vitesse, fait sensation. Fraser ne perdra pas un seul 100 mètres entre sa victoire olympique de 1956 et sa retraite. Huit années d’invincibilité, couronnées par un exploit chronométrique que l’on retient. Elle est en effet,en 1962,  la première nageuse de l’histoire sous la minute.

Quelques mois avant les Jeux de Mexico, en 1968, les dirigeants s’aperçoivent que la nouvelle génération ne fera pas le poids, en face des Américaines, et ils requalifient en dernier recours ce trublion de Fraser. Mais celle-ci, qu’un mariage n’a pas assagi, et qui bat les championnes australiennes en titre sur des 50 mètres lors des stages nationaux, ne se sent pas prête à tenter l’aventure. Elle estime qu’elle n’aura pas le temps de se préparer convenablement.

Dawn Fraser aurait-elle pu enlever un quatrième titre olympique à la suite, à l’âge de trente-et-un ans ? A mon avis, cela ne laisse aucun doute. En 1964, Fraser avait porté son record du monde à 58s9, et elle utilisait un virage de demi-fond ! Quand elle gagna la course olympique de Tokyo en 59s5 devant trois Américaines dont Sharon Stouder, deuxième en 59s9, elle perdit les deux ou trois dixième d’une avance construite sur les cinquante premiers mètres dans le virage et se retrouva derrière Sharon Stouder (à la cinq, Fraser à la quatre) à une distance que j’évalue à 70 centimètres. Stouder avait effectué une culbute.

TOUT PART DE THOMAS CURETON

La culbute était effectuée par les meilleurs (ou les plus audacieux) essentiellement sur les courtes distances, et le virage compta, à Tokyo, dans la victoire de l’Américain Don Schollander sur 100 mètres (une course où le français Alain Gottvalles finit cinquième) devant l’Ecossais Robert Mc Gregor et le second Américain Gary ilman, lesquels bien qu’aussi rapides que lui en nage pure, s’étaient laissé rouler dans la farine au virage.

Les Jeux de Tokyo furent la dernière course où les nageurs durent toucher à la main lors du virage de crawl. Dès 1965 le virage au pied fut autorisé. Fraser ne nageait plus. Dans le cas contraire, elle n’aurait plus pu se passer de culbute !

Je n’ai pas pu chronométrer sur le film britannique de cette course extraordinaire de Fraser contre Stouder à Tokyo, parce qu’il passe en léger accéléré. J’y ai trouvé un temps de 54s9 pour Fraser, quatre secondes six dixièmes plus vite que le temps réellement accompli !

Avec un virage culbute au pied, Dawn aurait gagné, j’imagine, près d’une seconde, et donc aurait pu nager en 58 secondes. Comme le titre olympique aux Jeux de Mexico, en 1968, fut enlevé en 60 secondes, tout porte à croire qu’une Dawn Fraser en forme aurait littéralement joué avec les Américaines, Jane Henne, 1’0s Susan Pedersen, 1’0s3, et Linda Gustafson, 1’0s3, qui réussirent le triplé à Mexico. Elle aurait également permis sans doute au relais 4 fois 100 mètres (quatrième) d’enlever la médaillé d’argent derrière les  USA, et au relais quatre nages, deuxième, éventuellement de gagner. Elle aurait pu être également dans la course pour le titre du 200 mètres nage libre, une nouvelle épreuve olympique. En 1964, elle en était la recordwoman du monde avec 2’11s2, alors qu’elle s’y essayait rarement, et la gagnante de la course en 1968, Debbie Meyer, nagea 2’10s5.

Comment les Australiennes, après quarante ans d’abstinence, purent-elles offrir à la natation une championne de l’envergure de Dawn Fraser (à côté de tant d’autres éléments de grande valeur, autant chez les hommes que chez les femmes et sur toutes les distances) ?

Bien sûr, il ne faut pas négliger le facteur personnel. Il est difficile de dire ce qui différenciait Dawn Fraser des autres, au plan individuel. Ce n’est sans doute pas grand’ chose. Assez grande pour l’époque, mais moins que Faith Leech, un peu virile dans sa détermination physique, elle était surtout très normale, avec certes de belles épaules, une cage thoracique profonde et de gracieuses jambes de sportive…

Fraser était aussi un personnage original, en ce qu’elle était dissipée dans sa vie, et assez disciplinée à l’entraînement et dans la compétition, où elle montrait un sang-froid à toute épreuve..

Reprenons. Tout à coup, en 1956, l’Australie qui avait produit un seul grand nageur, John Marshall, en quarante ans, domina le monde. Que s’était-il passé entre-temps ? La passion de la nage restait élevée dans le pays, mais elle n’était ni canalisée ni organisée, et ne pouvait progresser au prorata de celles qui dominaient alors. L’isolement ? Il n’avait pas changé depuis l’époque héroïque. Mais la natation australienne avait piétiné. La résurgence de la natation australienne fut provoquée par les recherches d’un scientifique passionné de natation, Thomas Cureton, et d’un jeune adjoint, Forbes Carlile. A coups d’innovations brillantes en physiologie de l’effort, en technique, en technologie, et dans l’éducation des jeunes, Cureton révolutionna la préparation du nageur. Entre 1948 et 1956, l’évolution australienne, d’abord discrète, connut une embellie à l’occasion des Jeux olympiques de Melbourne. Les Australiens inventèrent le rasage (une idée du père de Jon Henricks, leur champion olympique des 100 mètres). L’Australie enleva toutes les courses de nage libre, le dos messieurs et les relais. Sur 100 mètres messieurs et dames, les Aussies remportèrent chaque fois les trois médailles.

SHANE GOULD MERVEILLEUSE ÉTOILE FILANTE

Dominatrice en 1956, faisant jeu égal avec les USA en 1960, et seulement dépassée en 1964, l’Australie, qui ne pouvait lutter avec une natation dix fois plus peuplée que la sienne au plan collectif, continuait de briller par des individualités. Leurs deux étoiles majeures, Murray Rose et Dawn Fraser, dominèrent pendant tout ce temps, lui le demi-fond, elle le sprint. C’était superbe, mais cela montrait une certaine déficience en termes de renouvellement.

En 1971, une nouvelle étoile nait aux Antipodes. Une étoile filante, certes, mais incroyablement brillante ! Elle est blonde, jolie, charismatique. Elle s’appelle Shane Gould, et n’égalera pas, sur le plan de la durée, Dawn Fraser, mais aura droit, elle aussi, au titre de meilleure nageuse du monde. Son truc, c’est d’avoir amélioré entre 1971 et 1973 TOUS les records mondiaux de nage libre, sur 100 mètres, 200 mètres, 400 mètres, 800 mètres et 1500 mètres ! C’est une formidable nageuse de bras, non pas tant parce qu’elle ne dispose pas d’un bon battement, mais parce que son entraîneur, Forbes Carlile, suivant les mantras de l’école australienne de l’époque, a réduit considérablement son action des jambes. Gould, aux Jeux olympiques, triomphe (200, 400 et 200 quatre nages), mais termine 2e du 800 mètres et 3e du 100 mètres. Elle est pourtant arrivée à Mexico avec un surpoids de cinq kilos et c’est miracle qu’elle s’en soit sortie si bien.

Shane Gould, depuis ses premiers succès, est tenaillée entre ses parents et son coach Carlile. Son père juge celui-ci abusif. Cet affrontement d’adultes va signer sa perte comme nageuse. Shane décide que c’en est assez, elle part aux Etats-Unis où l’entraînement qui lui est prodigué est très insuffisant. Elle va disparaître très vite, à 17 ans (!) des radars de la haute compétition.

Peut-être est-ce une bonne chose pour l’écolière surdouée de Sydney. Car l’hiver du dopage de RDA et des pays satellites de la Russie s’annonce, et plus personne ou presque ne passe côté filles. Les Américaines, parviennent plus ou moins à suivre, grâce à des entraîneurs de haut niveau et des nageurs capables de supporter la folle surenchère kilométrique qui marque la natation et dont on se demande où elle va s’arrêter (on est passé d’une charge annuelle de 1000 à près de 3000 kilomètres). Retour d’un stage en Australie, Sherman Chavoor, un coach US, notant que les Australiens nagent huit kilomètres par jour, en rentrant chez lui, multiplie ce volume par deux ! Il sortira deux nageurs qui révolutionneront le demi-fond, Mike Burton et Debbie Meyer. Si ce genre de fonctionnement produit des résultats aux USA en raison d’un fonds de nageurs important, l’Australie dispose d’une population dix fois moindre et ne peut se permettre de casser cent nageurs pour créer un champion. De plus, les coaches qui ont réussi ont tendance à laisser tomber l’excellence et à utiliser leur réputation pour créer des écoles de natations qui rapportent. Harry Gallagher, l’homme de grand talent qui a formé Jon Henricks et Dawn Fraser ne produira plus de champions, mais sa réputation lui permettra de vivre bien de la natation. Les coaches qui suivent les Carlile, Herford, Gallagher, Talbot,ne présentent pas des profils d’excellence équivalents. Le modèle de crawl australien se périme. La magie des Antipodes s’est évaporée…  

L’EFFET INSTITUT NATIONAL DES SPORTS

Il faudra du temps pour qu’une nouvelle vague d’entraîneurs réforme de fond en comble cette méthode basée sur le kilométrage à outrance, emprunte certes de dynamisme mais assez primaire. La création d’un Institut National des sports à Canberra, inspiré de l’INSEP français, va constituer un facteur essentiel de développement du sport de l’Etat-continent. Les Australiens, qui semblent être à la traîne un peu partout, vont recoller au peloton de tête. En attendant, pendant de longues années, ils s’enfoncent dans une médiocrité qui ne fait guère honneur à une natation qui fut la première du monde.

Sur 100 mètres dames, la RDA prend la parole et ne la lâche pas facilement. Le 13 juillet 1973, Kornelia Ender, RDA, efface le nom de Shane Gould, avec un temps de 58s25. En finale des Jeux olympiques de Montréal, elle est rendue à 55s65. Sa compatriote Barbara Krause a été écartée des Jeux de Montréal : ses entraîneurs avaient tellement forcé sur les stéroïdes qu’ils craignaient qu’elle ne soit positive au contrôle. 

L’année suivante, la surdosée de Montréal prend le relais d’Ender, « casse » les 55 secondes d’abord à domicile, puis aux Jeux olympiques de Moscou où les contrôles sont effectués par le laboratoire local (on sait désormais ce que cela signifie). Quelques années plus tard les deux enfants de Barbara Krause naîtront avec les pieds déformés, les hormones mâles ayant atrophié les organes de la reproduction…

La RDA se délite à la fois en tant que nation et que puissance « sportive ». En 1986, cependant, une autre nageuse de ce pays, Kristin Otto, amène le record à 54s73. Malgré ses dénégations (1), il semble avoir été démontré que Kristin Otto a été dopée tout le long de sa carrière. Son profil hormonal était proche de celui des hommes, très au-dessus des femmes. Par ailleurs, son numéro de code dans les procédures de dopage de la RDA a été authentifié par un ancien employé du laboratoire anti-dopage. Elle a été bel et bien dopée aux Jeux de Séoul dont elle a été la grande nageuse, avec six médailles.

LA RDA JOUE « LES MONSTRES » ET LA CHINE « LES NOUVEAUX MONSTRES »

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin, après vingt-huit années de honteuse existence, est détruit. Le pays qui l’a construit est liquidé, et redevient une région de l’Allemagne. Vingt-huit mois plus tard, le 1er mars 1992, une grande et solide Américaine, Jenny Thompson, nage 54s48. Record du monde. Elle parait invincible mais… aux Jeux olympiques de Barcelone, en 1992, voilà que les nageuses chinoises, jusqu’ici insignifiantes au plan mondial, se déchaînent. Il ne faudra pas longtemps pour comprendre ce qui se passe. Les dopeurs de RDA ont repris du service, et se sont emparés de la natation chinoise. Ces nuisances nous jouent « Le Retour de Frankeinstein ». Leur grande adresse, c’est de savoir doper sans se faire prendre.  Thompson rejoindra au panthéon des « victimes collatérales » du dopage les Shirley Babashoff et compagnie qui, injustement, se verront interdire d’être championnes olympiques. Zhuang Yong, en 54s64, devance Thompson, 54s84 et l’Allemande de l’Ouest Franziska Van Almsick, 54s94. Comme les nageurs testés étaient tirés au sort, la gagnante de la finale olympique n’a pas été contrôlée ! Quelques jours plus tard, la même Zhuang Yong, quoique la meilleure nageuse du monde, ne fut pas engagée dans le relais quatre fois 100 mètres des Jeux olympiques. Officiellement elle était épuisée. Cette soudaine fatigue était motivée par le changement de politique de contrôle de la FINA, suite aux hurlements scandalisés : tous les médaillés devaient être testés.

Toujours à Barcelone,  sur 200 mètres quatre nages, Li Ning améliore son temps de quatre secondes, bat le record du monde et défait la favorite Summer Sanders (USA). Ces entraîneurs chinois, quels cracks…

Entre scandales divers, les Chinoises continuent de dominer le sprint, et Le Jingyi est championne olympique en 1996, à Atlanta. Derrière, Allemandes et Américaines, et, sixième, une Australienne, Sarah Ryan. Deux ans plus tard, Jenny Thompson, toujours vaillante, enlève le titre mondial à Perth, en Australie. Si des médailles sont enlevées par les Australiennes dans des courses de spécialités, leur nage libre est en réfection.

Un nouvel élan est donné par l’organisation des Jeux olympiques à domicile. Mais l’état de la natation locale demande plus de temps pour fleurir, et, en 2000, au Centre Aquatique de Sydney, c’est une Néerlandaise, Inge de Bruijn, qui vole la vedette. Nageant successivement en 53s80 et en 53s77, elle est cette année la seule fille sous les 54 secondes sur la distance. Elle bat les records mondiaux en demi-finales des 50 et 100 mètres et s’empare des finales sans difficulté. Sur quatre fois 100 mètres, son seul apport fait passer son équipe de la 7e à la 2e place.

LIBBY LENTON ET JODIE HENRY REPRENNENT LE FLAMBEAU

Les filles d’Australie satisfont l’orgueil national dans le relais quatre fois 200 mètres, où pour la première fois, les trois équipes médaillées finissent en moins de huit minutes.

Trois ans plus tard, remake des duels Durack-Wylie en 1912 et Fraser-Crapp en 1956, les Australiens s’offrent deux championnes, Libby Lenton et Jodie Henry. Henry frappe la première, en 2002. Aux Jeux du Commonwealth, elle gagne le 100. A Barcelone, aux mondiaux 2003, elle empoche l’argent du 100 mètres derrière la Finlandaise Hanna-Maria Seppala. Lenton bat le record du monde aux trials australiens 2004 avec 53s66, mais sa forme est plus incertaine aux Jeux d’Athènes. Dans le relais quatre fois 100 mètres, c’est Henry qui nage, lancée en 52s95 : plus vite que toutes les autres. Henry gagne ensuite l’épreuve individuelle en 53s84 devant Inge de Bruijn et Natalie Coughlin après avoir battu le record mondial de Lenton, 53s52, en demi-finale. Lenton, elle, est éliminée en demi-finales. Henry effectue un autre parcours tonitruant, 52s97 dans le relais quatre nages par équipes australien vainqueur.

Henry, en 2005, confirme sa suprématie. Elle gagne le 100 mètres des mondiaux de Montréal, dans un temps plus modeste (54s18) comme il arrive souvent en contrecoup des efforts consentis en vue des Jeux, nettement devant Natalie Coughlin et Malia Metella que le chronomètre n’a pu départager (54s74).

Lenton s’est rabattue sur les 50 mètres, qu’elle gagne en 24s59, et n’est engagée dans aucune autre course individuelle de Montréal. Ce qu’elle peut regretter. En effet, elle nagera plus vite que Henry sur 4 fois 100 mètres libre, ce qui la fera préférer à Henry pour achever le 4 fois 100 mètres quatre nages. En outre elle réussira, au départ du quatre fois 200 mètres un nettement meilleur temps, 1’57s06, que la championne du monde de Montréal, la Française Solenne Figues, 1’58s60. Lenton aurait pu être la grande nageuse de ces championnats!

Dès lors, il n’est pas étonnant que Lenton reprenne la main en 2006. Elle récupère le record du monde du 100 mètres (53s42) aux sélections australiennes, puis gagne 50 et 100, toujours devant Henry, 24s61-24s72, 53s54-53s78, et prend part aux trois relais vainqueurs.

En 2007, les championnats du monde se déroulent à Melbourne, Lenton double 50 et 100 mètres. Henry est chaque fois 6e. Lenton prend aussi part aux trois relais, dont deux, le 4 fois 100 mètres et le 4 fois 100 mètres quatre nages, l’emportent. En 2008, des douleurs pelviennes entravent la carrière d’Henry qui prend sa retraite avant les Jeux, pour lesquels elle n’a pu se qualifier.

Lenton continue sa quête. Aux sélections australiennes, elle bat les records du monde du 50 (23s97) et du 100 mètres (52s88). Elle va devenir championne olympique du 100 mètres papillon, et finit 2e du 100 mètres derrière l’Allemande Britta Steffen, 53s16 contre 53s12, après avoir mené l’essentiel de la course, mais ne parvient pas en finale du 50. C’est la fin d’une glorieuse carrière, mais le relais semble assuré. Une gamine de 16 ans, Catherine Campbell, enlève la médaille de bronze du 50 mètres et joue sa partition sur 100 mètres et dans les relais…

DEUX CAMPBELL NOUS FONT RÊVER D’ANTIPODES

Deux nageuses se présentaient en fait sous le patronyme de Campbell. Cate et Brontë. Elles représentent le cas presque unique de frères ou de sœurs capables de monter sur le même podium de natation. Leur domaine de prédilection est le sprint, 50 mètres et (ou) 100 mètres en nage libre (2).

Les sœurs renouvellent ce chic Australien, qui consiste à se présenter à deux dans la poursuite de la suprématie mondiale en sprint, et après Durack et Wylie, Fraser et Crapp, Henry et Lenton, voici Campbell et Campbell. Les deux filles sont inséparables, qui partagent un appartement à Brisbane, et Brontë a calligraphié et collé sur un mur les vers du fameux poème de Rudyard Kipling intitulé « tu seras un homme, mon fils» : « Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite et recevoir ces deux menteurs d’un même front », voilà des mots à forte résonnance pour une jeune fille de 21 ans qui envisage une année olympique à la poursuite du trophée suprême, l’or du 100 mètres nage libre, et passe en 2015 l’examen que constituent les championnats du monde de Kazan, en Russie.

L’un des aspects les plus inédits de l’aventure est que, sans doute, sa plus redoutable rivale, celle qui peut, plus que toute autre, s’interposer entre elle et son rêve, est une majestueuse jeune femme de deux ans son aînée : sa sœur Cate Campbell. Pour l’emporter, Brontë devra donc devancer la personne la plus essentielle de sa vie, celle qui, depuis quatorze ans, partage son existence et ses entraînements en piscine, sa meilleure amie, sa seule confidente, sa grande sœur. « Savourez la plaisanterie. Je suis la troisième nageuse du monde et seulement la deuxième de ma famille. Je trouve ça ridicule. Absolument pas normal, » explique-t-elle en 2015. Mais depuis cela s’est aggravé. Meilleure nageuse du monde en raison de son titre à Kazan, elle est toujours 2e de la famille, vu le record du monde qu’établit Cate en juillet !

LA CHAIR DE MA CHAIR EST MA PLUS CHÈRE ADVERSAIRE

Bien sûr, Cate vit elle aussi, en miroir, cette étrange aventure, nœud gordien émotionnel, où sa plus grande adversaire est sa meilleure amie, mieux encore, sa chair et son sang. Personne plus d’elle ne désire le succès de sa jeune sœur, mais ce succès représente son échec personnel car toutes deux partagent exactement le même projet : remporter 100 mètres et 50 mètres libre. Depuis les Jeux olympiques de Londres, où elle participa au relais champion olympique du quatre fois 100 mètres, mais tomba salement malade (mononucléose) avant les courses individuelles, Cate s’est régulièrement imposée comme la plus rapide sprinteuse du monde. « La battre me met mal à l’aise, mais pas pendant que nous nageons, » dit-elle.

C’est une destinée partagée ; toutes deux sont extrêmement proches, même pour des sœurs, et se considèrent « un peu comme des sœurs siamoises. » Elles ne vivent pas avec leurs parents, mais ont pris un appartement à Bowen Hills, à cinq minutes à pied de la célèbre Valley Pool de Brisbane, siège du Commercial Swimming Club qui abrita les carrières de Kieren Perkins, Libby Lenton Trickett, Susie O’Neil, Hayley Lewis, Samantha Riley. Elles s’entraînent ensemble deux fois par jour, mangent ensemble et il n’est pas rare que l’une achève la phrase que l’autre a commencée. Au Malawi, en Afrique, où elles commencèrent à nager, c’était leur mère qui leur enseignait le programme scolaire, à la maison.

A l’addition, leurs forces forment un tout plus grand que la somme de ses parties. Le succès de l’une catapulte l’autre. Selon le coach Simon Cusack « Cate ne serait pas aussi bonne sans Brontë et Brontë ne serait pas aussi bonne sans Cate. Si les deux sœurs finissent 1 et 2 à Rio, ce sera l’histoire des Jeux. 1 et 3 sur 100 mètres, 1 et 2 sur 50 mètres, il n’y a aucun précédent australien… Dans le sport, seules les sœurs Williams, Venus et Serena, présentent une similitude dans leur parcours… »

C’est une histoire dont la natation australienne a désespérément besoin, après une série d’incidents qui ont terni son image : les accusations d’agressions sexuelles pesant sur l’entraîneur Scott Volkers, les déficits d’image de Ian Thorpe (alcool et bisexualité) et de Hackett (alcool et violence, encore renouvelées en 2015), les violences de Nick d’Arcy (brutalités sur des co-équipiers), les prises de Stilnox, un somnifère prohibé, par les six membres du relais quatre fois 100 mètres des Jeux de Londres et le dopage de Geoffrey Huegill ont rendu le citoyen vigilant sur le prix de revient d’une natation de compétition qui coûte cher. L’Australie est en manque d’un(e) champion(ne) admirable dans le bassin et dans la vie, et il se pourrait bien que les sœurs Campbell leur en offrent deux.

« Nous avions sept et neuf ans, étions assises dans la voiture qui nous emmenait à l’entraînement, et nous parlions de ce que nous ferions après les Jeux olympiques », se souvient Cate. « Ce n’était jamais l’une de nous deux, toujours les deux ensemble. Le meilleur moment de ma vie fut le championnat national d’Australie 2012, quand le mur afficha 1 et 2 à côté de nos noms, au 50 mètres libre. Y penser me file toujours la chair de poule. A cet instant notre rêve se réalisa. » Toutes deux furent retenues pour le voyage à Londres.

Mais elle admet que ça a été dur pour sa sœur. « Brontë a toujours été tellement compétitive et tellement forte pour son âge, et alors qu’elle progressait, les gens disaient, c’est la sœur de Cate. C’est seulement l’an dernier qu’elle s’est affirmée au niveau mondial. » Et si elle gagne de façon régulière ? « J’espère accepter cela gracieusement ; si elle se mettait à me battre régulièrement, ce serait dur. Mais je ne laisserai jamais quelque chose comme une épreuve de natation nous séparer. Ce ne sera jamais qu’une course de natation. »

Aux championnats d’Australie 2014, Cate battit Brontë de près sur 100 mètres. « J’ai touché le mur et j’ai dit à Brontë : je suis désolée, je t’aime beaucoup. » Dans le 50 mètres, Brontë vit qu’elle avait battu sa grande sœur de façon inattendue dans une épreuve majeure, se tourna vers elle, l’étreignit et lui dit qu’elle l’aimait. Une façon se se retrouver à égalité… Loi du sport. Tout faire pour se battre et après coup, être dérangé d’avoir tant voulu gagner ! Cela peut paraître étrange, mais c’est comme ça, et la natation ne permet d’ailleurs pas de laisser gagner l’autre car il y a six autres nageuses dans les finales et qu’une générosité envers une pourrait faire le profit d’une autre, voire de plusieurs.

La question de savoir ce qui se passera si c’est l’une ou l’autre qui gagne à Rio n’effleure pas leur entraîneur : « Si elles font une et deux, Cate et Brontë, leur ordre d’arrivée est la moindre de mes préoccupations. »

En pleine saison automnale, il fait frais à Brisbane, posée assez près du tropique du Capricorne dans l’Est de l’Australie, dans les 15° en mai, les 12° en juin. Les filles nagent, s’étirent. Leurs compagnons d’entraînement, Jayden Hadler ; Tommaso D’Orsogna, Christian Sprenger. Les garçons sont solides, secs, et affectent des musculatures d’écorchés ; les filles nerveuses et anguleuses. Brontë est grande avec son 1,79m, mais petite au regard de Cate et de son 1,86m. Le surnom de cette dernière, à l’école, était haricot grimpant (beanpole). Elle parle avec un fort accent australien tandis que des sonorités d’Afrique du Sud Est parsèment la voix de sa sœur. La taille de Cate lui donne un avantage naturel sur la plupart de ses adversaires. Elle parcourt un bassin en 33 coups de bras, contre 39 ou 40 pour sa sœur. En fait, aux mondiaux 2013, elle nage l’aller en 30 attaques de bras, 38 au retour.

Cate Campbell, (30+38)           68 coups de bras  52’’34

Sarah Sjöström, (33+43)          76                          52’’89

R Kromowidjojo, (35+44)         79                          53’’42

Missy Franklin, (37+43)           80                          53’’47

Femke Heemskerk (35+41)      76                          53’’67

Britta Steffen (39+44)              83                         53’’75

Ty Yang (34+39)                     73                          54’’27

Shannon Vreeland, (38+43)    81                          54’’49

En termes de physique de nageuse, Cate Campbell pourrait représenter un canon idéal. Larges épaules, presque pas de hanches et très longues jambes. Ses retours de blessure (elle a été arrêtée l’an passé pour une opération d’une épaule) et de maladie sont merveilleux. Mais ceux qui les connaissent disent que Brontë est la plus motivée des deux.

Même pour des yeux de béotiens, d’ignorants, il y a une grande différence entre elles et leurs équipiers. Les garçons utilisent leur puissance pour se frayer un chemin dans l’eau, qu’ils traitent comme une adversaire à dominer. Les Campbell, elles, paraissent glisser à travers l’élément, et chaque coup de bras est placé et précis. C’est comme si elles chuchotaient à l’élément, et que celui-ci acceptait de se fendre pour leur laisser le passage. La propulsion semble se faire sans effort. Ce sont des stylistes.

« Elles ont une sensation de l’eau très intime, dit Cusack. Elles ressentent l’eau dans leurs mains et leurs membres, et c’est une qualité instinctive, presqu’impossible à enseigner. » Cusack les a depuis qu’elles l’ont rejoint, à sept et neuf ans, toutes nouvelles arrivées du Malawi. Elles ne présentaient alors aucune certitude de devenir des championnes, affirme-t-il. Trop de jeunes présentent des éléments de ce qui peut faire un bon nageur, et n’y parviennent pas. C’est qu’il faut passer par un trop grand nombre de phases avant de devenir une championne de natation et les qualités ne se dévoilent pas toutes forcément dès le départ. L’un des éléments, par exemple, est la discipline. Chez les Campbell, elle est innée. « Elles se sont poussées toutes seules, ce ne sont pas leurs parents qui les ont poussées. Elles se rendaient à l’entraînement elles mêmes, déjà toutes jeunes. Elles se levaient le matin de leur propre initiative. Nager, c’était leur rêve, et non pas celui de leurs parents. »

Le virus n’a pas atteint le reste de la famille : ni Jessica, 19 ans, ni Abigail, 13 ans, moins encore Amish, 17 ans, qui est sévèrement handicapé, très malade, de paralysie cérébrale, ne nagent. « Du fait d’Amish, la famille, pour survivre, se devait d’être très disciplinée, parce que beaucoup de temps était réservé au frère paralysé sur sa chaise. Chacun d’eux devait pousser ce poids. Il n’y avait aucune issue. »

D’après lui, les filles ont un sens de leur valeur qui ne se mesure pas en termes de victoires. « Cela peut paraitre banal, mais elles se satisfont d’avoir fait de leur mieux. » A la différence de bien d’autres sportifs, tout ne tourne pas autour de leurs succès sportifs. Elles étudient à l’université, Brontë commerce et relations publiques, Cate media et communications. Cusack est sûr que leurs succès dans la vie iront au-delà de leurs carrières sportives, qu’elles ne vivront aucune affreuse transition, ni rien qu’on retrouvera dans les tabloïds. « Je vous le garantis. »

Cusack voit Cate et Brontë plus que leurs parents, ce qui est classique en sport, mais il ne les côtoie que très rarement en-dehors de la piscine. Chacun son domaine. Cusack ne s’intéresse pas à leur vie, et les parents ne se mêlent pas de natation.

Les parents, Eric et Jenny, vivent à une demi-heure de Brisbane dans une maison d’immeuble du bush à une demi-heure du centre business de la ville. On ne trouve aucun trophée des filles dans la maison. Ils sont enfermés « quelque part. On a toujours essayé de mettre les choses en perspective. On a vu des familles où ils ont trois enfants, mais on ne le devinerait pas. Leur maison ressemble à un temple consacré à l’enfant qui fait du sport. Vous pensez alors : n’avez-vous pas un autre enfant ? A la maison tout ne peut pas tourner autour de Cate et Brontë. Les médailles olympiques sont rangées dans le sous-sol quelque part. »

Eric et Jenny, deux Sud-Africains, se sont rencontrés à Johannesburg. Ils voyageaient de par le monde et décidèrent de s’installer au Malawi, où Eric avait obtenu un job de comptable. Partis pour deux ans, ils y restèrent une décennie. « Nous avions des dindes, des lapins, des cochons d’Inde, des chiens, des chats et des poulets. Chaque matin ressemblait à une chasse aux œufs de Pâques, les poules lâchaient leurs œufs à travers la maison, » raconte Cate. Ils avaient aussi une piscine. Jenny, infirmière, ancienne nageuse synchronisée de compétition, leur apprit à nager. Elles se firent des copines dans la communauté des expatriés et Jenny joua les institutrices à domicile. Plusieurs gens de service, mais jamais un sentiment de droit. La mère achetait beaucoup plus de pain que nécessaire pour en distribuer : beaucoup de pauvres au Malawi. « Beaucoup d’enfants vivent des vies tragiques au Malawi. Voir ce qui s’y passe vous donne un sentiment de gratitude pour les privilèges que vous avez. »

Les possibilités pour les enfants étant limitées, les Campbell s’installèrent en 2001 à Brisbane – Jenny était alors enceinte de leur 5e enfant et travaillait à plein temps. Cate et Brontë nagèrent à Indooroopilly et tombèrent sur Simon Cusack qui retournait à la natation après avoir vécu dans un ranch. Cet homme de peu de mots les prit en mains, leur enseigna la meilleure technique afin qu’elles acquièrent ce « feeling » de l’eau.

Au début, Brontë était la meilleure et la plus appliquée. Elle revint d’une réunion avec toute une série de médailles. N’ayant pas le triomphe modeste elle se pavanait au petit déjeuner avec ses médailles autour du cou. Cate les lui vola, et sa mère les retrouva sous son lit : « si tu veux des médailles comme Brontë, tu n’as qu’à faire les mêmes efforts qu’elle, » lui dit-elle.

Moins de cinq ans après, en 2007, Cate bat son premier record du Commonwealth. Membre de l’équipe australienne elle fête ses seize ans peu avant les Jeux de Pékin. Elle estime y avoir mal nagé, mais elle a aidé quand même l’équipe à enlever le bronze du 4 fois 100 mètres. Sur 100 mètres, elle nage en-dessous de sa valeur : l’ampleur des Jeux la dépasse. Cusack lui demande alors de se calmer, et Cate décide de « prendre du plaisir. » Plus relâchée, elle effectue un 50 mètres qui lui vaut du bronze. Dès lors, elle se sait capable de mener une course parfaite et de se sortir d’une situation périlleuse.

En 2010, une mononucléose la met sur le flanc pendant de longs mois. Elle passe son temps à dormir, ne retrouve sa vitesse que vers la fin 2011. Brontë et elle se qualifient pour les Jeux. Dès le premier soir, Cate fait partie du relais champion olympique sur 4 fois 100 mètres. Immédiatement après ça elle tombe gravement malade, nage un mauvais 50 et ne prend pas le départ du 100, course dont elle était l’une des favorites. On diagnostiquera plus tard une pancréatite, affection qui atteint d’habitude des vieillards alcooliques ! Pour achever le désastre, elle se casse une main après s’être pris les pieds dans un câble de télévision. Malgré cela, au milieu de ce désastre, les Campbell apprennent à relativiser, car pendant ce temps, le petit frère, Hamish, a atterri en urgence à l’hôpital, où il est resté entre la vie et la mort.

En 2013, aux championnats du monde de Barcelone, les sœurs ont terminé 2e (Cate) et 5e (Brontë) du 50 mètres, 1ere (Cate) et 11e (Brontë) du 100 mètres. Elles ont participé au relais quatre fois 100 mètres médaillé d’argent. Et Cate a assuré l’argent du relais quatre nages.

Aux Jeux du Commonwealth de Glasgow, Cate et Brontë ont fini 2e et 3e du 50 mètres derrière Francesca Halsall, 1e et 2e du 100 mètres. Elles ont aidé le relais quatre fois 100 mètres à battre le record du monde. Au relais quatre nages, Cate a pris le dernier départ, lancée, derrière Halsall, qu’elle devancera à l’arrivée d’un mètre cinquante. Un mois plus tard, Cate et Brontë réussissent le doublé sur 50 mètres, puis sur 100 mètres, torchent les Américaines dans le relais quatre fois 100 mètres, et Cate enlève le relais quatre nages où elle réalise un temps de 1 seconde 6 dixième plus rapide que Simone Manuel !

Kazan va représenter l’opportunité de s’imposer, cette fois, au niveau mondial. Leur barrent le chemin deux Nord Européennes. Ce sera un duel au sommet. « Je veux savoir jusqu’où je peux aller vite. Jusqu’où je peux encaisser de la douleur. Tu conquiers un instinct, en quelque sorte, » dit Cate.

La saga des deux sœurs continue en 2016. Non seulement elles établissent les deux meilleures performances mondiales de l’année, lors des sélections australiennes, mais Cate bat le record du monde, quatre mois plus tard. Seule la Suédoise Sarah Sjöström parait en mesure de les inquiéter. On ne peut jamais trop prédire, mais on dirait qu’au plus mal, la deuxième des sœurs Campbell sera troisième du 100 mètres des Jeux olympiques.

Qui vivra verra. Ce qui est sûr, c’est que la grande tradition de la natation australienne est diablement bien représentée par les sœurs !

De certaines courses, Cate n’a ramené aucun souvenir : « je suis dans une sorte de nirvana. C’est comme si je me regardais d’en haut et mon subconscient prenait les choses en charge. » Cet état ne dure pas et parfois, après la course, l’excès d’acide lactique dans son organisme l’amène à vomir. C’est comme cela que certains êtres vont jusqu’au bout d’eux-mêmes. On a baptisé ces personnages hors-normes d’un nom évocateur : les champions.

(1) Kristine Otto s’est défendue en disant qu’elle n’avait pas été dopée en connaissance de cause. Rien ne le prouve, mais rien non plus ne prouve le contraire !

(2) reprise ici d’un article de juin 2015 sur les sœurs Campbell.

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3 comments:

    1. Eric Lahmy *

      Merci à vous. J’aurais eu beaucoup plus à dire sur les deux époques de résurgence de la natation australienne, 1948-1956 et 1990-2000, mais je trouvais le papier déjà trop long.

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