BUDAPEST, EAU LIBRE, LA REVANCHE D’AXEL REYMOND

Eric LAHMY

21 Juillet 2017

Avec la victoire d’Axel REYMOND dans le 25 kilomètres, l’eau libre française parachève sa domination des championnats du monde de Budapest. Disons que, sur les résultats d’ensemble, nous avons pris les devants. Or sur 5 kilomètres (Marc-Antoine Olivier) et 25 kilomètres (Axel Reymond) messieurs, or sur 10 kilomètres dames (Aurélie Muller), soit la moitié des titres individuels, or dans le relais mixte. Ajoutez l’argent des 5km dames (Muller) et le bronze des 10 km messieurs (Olivier), cela fait beaucoup pour une seule équipe.

On évoque souvent la « facilité » relative de l’eau libre, par rapport à la nage en piscine. Ce n’est peut-être pas faux. Mais il est toujours délicat de comparer ce qui n’est pas comparable. L’eau libre, il est plus facile de s’y placer pour des raisons intrinsèques à la discipline : son exigence est telle qu’elle empêche de grands (et de moindres) talents de venir d’y frotter. C’est dans ce genre de paradoxe que se trouve le demi-fond. Il est devenu tellement difficile de se frotter aux performances de Sun Yang sur 1500 mètres qu’il ne faut plus s’étonner de voir le navire déserté.

Il faut être extrêmement courageux et discipliné pour se colleter à un travail pareil. Il n’est pas plus « facile » de grimper l’Everest que de varapper à Fontainebleau, mais il est vrai qu’une fois parvenu au camp des 7000 mètres, il est plus « facile » de s’y distinguer que, chaque dimanche sur les pistes noires (35 mètres de hauteur) de la butte aux Dames ou de l’Apremont de Bouligny !

Alors après ça, bien entendu, on peut s’extasier sur le fait que, sans entraînement, Camille Lacourt ait pu nager un 50 mètres dos en 24s7, et se réjouir qu’il puisse réussir dans une semaine, à Budapest, sa deuxième sortie (après celle, approximative, du 100 dos des Jeux de Rio) bravo bravo, mais je ne crois pas qu’il s’agisse du même sport.

A l’évidence, d’ailleurs, le folklore des 50 mètres de spécialités, de par sa facilité, assure un sas d’entrée bien plus large en natation, sport que menacent, justement, ses terrifiantes exigences. Axel REYMOND et son entraîneure, Magali Mérino, sont fameux pour les énormes volumes de travail que celle-ci impose à celui-là et jusqu’à plus ample informer, on doit considérer Mérino comme la technicienne la plus exigeante du monde en termes de kilométrages (particularité qui ne lui a pas valu que des éloges).

S’il est un danger qui menace ce sport, c’est bien le côté rébarbatif d’une activité dont on ne peut dire que le ludique la traverse de part en part. Rien de nouveau sous le soleil, cela fait bien un demi-siècle aujourd’hui que la natation de « hard labour » a envahi la pratique aux USA avant de conquérir le monde. Le professionnalisme, cette peste qui pourrait bien tuer un jour le sport, a fait monter les enchères au point qu’il ne doit pas être un nageur qui atteigne les finales mondiales à moins de huit heures de préparation quotidienne. Cela pour être mal ou pas payé du tout…

Ce qui précède n’empêchera personne de saluer le travail bien fait. REYMOND a fait la course en avant, après une période de décantation illustrée par les courses aux avant-postes du Tunisien ABDELKHALEK, du Tchèque KOZUBEK, suivis par un long relais du Kazakh Vitaliy KHUDYAKOV, leader jusqu’aux sept kilomètres. Là, dans une eau beaucoup trop chaude, à 24°, pour un tel exercice, le Français se portait en tête, en compagnie du Hongrois Gergely GYURTA, jeune frère du champion olympique du 200 brasse de Londres, connu lui-même jusqu’ici pour ses performances sur 1500 mètres, tandis que, selon leurs forces, KHUDYAKOV et d’autres, comme notre jeune représentants Logan FONTAINE, faisaient de l’accordéon, se laissant décrocher puis tentant de douloureux retours. FONTAINE, encore à neuf secondes de REYMOND qui menait l’assaut, autour du quinzième kilomètre, connut alors un vilain coup de moins bien et n’allait pas tarder à abandonner. C’est vers ce moment que l’Etats-unien Chip PETERSON et l’Italien Simone RUFFINI, très présents, surtout celui-ci, se portaient en avant et venaient s’escrimer avec le Clamartois. Mais REYMOND ne lâchait pas ses prérogatives, et poussait les feux, se sachant très solide sur la distance mais assez fragile en termes de vitesse. Il menait constamment, en-dehors d’un court intermède d’Evgueny DRATTCEV. Au passage de la dernière bouée, RUFFINI, 4h46’11s, tenta de décoller, qui prenait trois secondes à REYMOND, 4h46’14, et six à son compatriote italien FURLAN,  4h46’17s1.

REYMOND n’ignorait certes pas, à quelques encablures de l’arrivée qu’aux championnats du monde 2015, à Kazan, où il était présenté comme le favori de la course, RUFFINI, vainqueur en 4h53’10s7, et FURLAN, troisième en 4h54’30s8, l’avaient, en compagnie d’Alex MEYER, USA, 2e en 4h53’15s1, éjecté du podium.

Il y a deux ans, REYMOND, qui inaugurait son titre européen, arraché en 2014 à Berlin, s’était montré très ambitieux, et avait finalement cédé, partiellement en face d’une stratégie de groupe italienne, où RUFFINI, hyper-résistant, menait la danse, et FURLAN, plus capable de changer de vitesse, attendait de sortir comme un diable de sa boîte. Deux ans plus tard, les Italiens intervertissent leurs places, et ils n’ont droit qu’à une médaille, à Budapest. FURLAN, accélérations ou pas, ne put revenir totalement sur REYMOND, qui, trois saisons après l’or européen, complétait sa panoplie de super-marathonien des eaux. Champion du monde !

25 KM, UN PEU LONG POUR MULLER : CUNHA DEVANCE VAN ROUWENDAAL

Aurélie MULLER était au départ des 25 kilomètres dames, une course qu’elle trouve longue (on se demande où elle a pu chercher ça). Cela ne l’empêcha pas de se mêler à la bagarre, et de passer presque toutes les bouées jusqu’aux 18 kilomètres première ou dans le peloton de tête. Peu après, cependant, l’épreuve sortait de son registre physiologique : elle ne parvenait plus à tenir le rythme et perdait le wagon de tête, tandis que sa compagne d’entraînement, Sharon VAN ROUWENDAAL, autre élève de Philippe LUCAS, décidément LE coach mondial de Budapest, appuyait. La championne olympique de Rio, qui avait été sujette à une mononucléose en mars dernier – et qui nourrissait sans doute quelque revanche contre MULLER, qu’elle avait accusée de lui avoir coupé la route d’une médaille sur 5 kilomètres –, était rejointe par la Brésilienne Anna Marcela CUNHA, terreur des marathons nautiques, et à deux mille cents mètres du but, décida de la soumettre à une attaque en règle. En un peu plus de cinq cents mètres, Sharon infligea un déficit d’une douzaine de mètres à CUNHA, qu’elle parvint à maintenir jusqu’au passage de la bouée, et on put croire que la Néerlandaise l’emportait quand CUNHA lança une ultime attaque, parvint à la déborder, et empocha son 3e titre mondial. Derrière ? Deux autres Italiennes, Ariana BRIDI, devant une vieille gloire, Martina GRIMALDI… Les Italiens n’ont pas beaucoup gagné, mais ils ont beaucoup été là. 

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5 comments:

  1. LEPAGE

    Moralement, je partage tout à fait une certaine réticence à ce genre d’épreuves. Dire qu’on réclame la retraite à 60 piges pour tous et diminution horaire de travail hebdomadaire. En sport on fait le contraire avec le développement du professionnalisme…
    De plus je constate une fuite de la part des entraîneurs loin du demi-fond en piscine; en Bretagne, il n’y a plus personne alors que nous fûmes leader il y a 25 ans. Peut-être parce que cela exige un savoir-faire qui a disparu? En tant qu’ancien entraîneur j’ai toujours trouvé comme challenge intéressant la productivité s’exprimant sous la forme du meilleur résultat possible avec un engagement raisonnable. Mon meilleur score fut 4’45s en 4N pour un gamin de 14 ans avec 850 km dans la saison, soit la moitié de ses adversaires, et la victoire. Mon père m’a appris « fais faire ce que toi tu te sens capable de faire » en termes d’engagement. Surtout vrai pour des jeunes. Ceux qui ont pris ma suite envers ce nageur furent incapables et l’ont massacré. Insupportable. Les adultes c’est autre chose. il faut toutefois rester foncièrement honnête moralement. Les coachs qui font faire des kilomètres alors qu’eux mêmes étaient « à la ramasse » lorsqu’ils nageaient ne me semblent pas honnêtes.

    1. Eric Lahmy *

      Le professionnalisme en natation me dérange à plusieurs niveaux. D’abord je suis contre une tête mal faite sur un corps bien fait. Nous ne sommes pas des animaux et le professionnalisme vide la pratique sportive de son contenu formateur et humain.
      Bien entendu, je comprends que, ce disant, je me place dans une situation de « catch 22 », une impasse ! C’est pourquoi j’ai regretté l’acceptation par le CIO du professionnalisme en sport, en 1984, rendue inéluctable, trente ans plus tôt, quand le même CIO a refusé toute forme de professionnalisme dans les pays capitalistes et accepté le mensonge obscène de l’amateurisme d’Etat des nations socialistes. Cette situation loufoque qui amena à condamner en 1972 le skieur ouest-allemand Karl Schranz pour une pratique équivalente à celle de milliers de professionnels d’Etat du camp soviétique permit un quasi-monopole des médailles des nations de l’Est sur plusieurs sports.
      Le professionnalisme en natation fait que les amateurs les plus doués ne peuvent pas suivre. L’échec de Pothain en 2017 dont je parle par ailleurs ici, c’est cela. Voilà un garçon qui veut être autre chose qu’un nageur, qui entend se donner une profession, et qui suit des études, si je ne m’abuse de kinésithérapeute. A la fin de la saison, il est épuisé.
      Je ne sais ce qu’il adviendra des pros qui le devancent. D’aucuns, comme Sun, Phelps, Hosszu, sont des millionnaires, j’en conviens. Mais combien sont-ils ? A part quelques-uns, une pratique professionnelle de ce sport ne mène à rien. Un entraîneur me disait son affliction quand il vit, en fin de carrière, Roxana Maracineanu en train de distribuer des maillots et des Tshirts de son sponsor à l’entrée d’une piscine : et c’est une fille qui n’avait pas fait l’impasse sur les études et parle cinq ou six langues ! Je crois que si l’on examinait les situations de quelques-uns des grands noms d’un passé récent, on serait étonnés de leur modestie…

    1. Eric Lahmy *

      « Le bonheur est une idée neuve en Europe », disait Saint-Just pas tellement longtemps avant de se faire couper la tête.

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