CAELEB DRESSEL, L’HOMME QUI POURRAIT FAIRE CAUCHEMARDER FLORENT MANAUDOU

SA JEUNE INEXPÉRIENCE PEUT ÊTRE SON ARME MAJEURE ET AUSSI SON POINT FAIBLE

Éric LAHMY

Lundi 22 février 2016

Avec son aigle tatoué tout en largeur sur l’épaule, le haut du pectoral gauche, et en longueur sur le bras, et ses cheveux de huron sur le sentier de la guerre, Caeleb DRESSEL avait vraiment brillé aux championnats d’été des Etats-Unis 2015, et n’eussent été les victoires d’un revenant nommé Michael PHELPS en papillon et en quatre nages dans ce meeting, il eut volé la vedette avec ses victoires sur 50 et 100 mètres.

Les exploits du garçon, le week-end passé, n’ont pas non plus dépassé la notoriété confidentielle (si on peut se permettre l’oxymore) que reçoit la natation quand elle se pratique en-dehors des Jeux olympiques, voire aux championnats du monde. Pourtant, Caeleb n’y est pas allé de main morte, surtout sur la plus courte distance du programme en petit bassin, 50 yards. Il a nagé cet aller-retour en bassin de 25, dans la même journée, une première fois en 18s39, et une seconde en 18s23. Le record, 18s47 était détenu par Cesar CIELO, l’actuel recordman du monde en grand bassin des 50 et 100 mètres, ce qui donc constitue la référence absolue. Et le dit record avait été établi par le Brésilien avec l’aide d’une combinaison polyuréthane.

En outre, au cours de ce week-end d’une compétition universitaire appelée South Eastern Conference, DRESSEL a nagé trois 100 yards en 41s07, 41s44 (relais) et 41s71, deux 100 yards papillon en 45s14 et 44.80, un 100 mètres brasse lancé pour dépanner son université en manque de brasseur en 51s09 (le vainqueur de l’épreuve individuelle, DUDERSTADT, a nagé 51s94) et un 50 yards lancé en relais en 18s41.

DRESSEL pourrait bien être, malgré l’inexpérience de la jeunesse, le plus redoutable adversaire de Florent MANAUDOU dans le 50 mètres des Jeux olympiques de Rio de Janeiro.

D’ABORD, BATTRE SA SŒUR AÎNÉE…

Sans doute le plus brillant jeune sprinteur du monde aujourd’hui, Dressel, qui fut un cadet et un junior prodige, avait envisagé, il y a cinq ans, de quitter ce sport alors qu’il commençait tout juste à dévaster les records d’âge des Cinquante Etats. Lui qui n’avait essayé jusque là de nager vite que motivé par la seule crainte d’être battu par sa sœur (de trois ans son aînée), Kaitlyn, une bonne compétitrice, se lassait déjà. Chose courante chez les prodiges de précocité. En-dehors de cette question de suprématie familiale, nager ne l’accrochait pas tant que ça. « Je m’ennuyais. Je voulais m’essayer à autre chose. Mais un truc m’a maintenu là, et je n’ai pas pu quitter le sport. »

Ce truc s’appelle-t-il goût de victoire? Ou, est-ce parce qu’il s’y ennuie qu’une fois dans l’eau, il ne voit rien de plus pressé que d’en ressortir ? Est-ce là le secret des innombrables records qu’il a descendu ces quatre ou cinq dernières années ? Si l’on ne peut lui enlever qu’il est surtout un sprinteur d’exception, il se débrouille en brasse, est à l’aise dans les quatre nages, où il a enlevé la finale B des championnats USA 2015 en 2’4s80.

Il ne parait pas très grand, en comparaison avec les doubles mètres qui hantent les départs de sprint ; même si je n’ai pas trouvé une référence sur sa taille, on le voit plus petit que CONDORELLI, lequel mesure 1,85m. Et aux mondiaux juniors de Dubaï, le grand Russe SEDOV lui prend une demi-tête ! Mais c’était en 2013 et il a pu pousser depuis. Maintenant, le « talent » est plus une affaire de proprioceptions que de taille… Ce qui est sûr, c’est qu’il s’est bien étoffé et le joli nageur délié, fin, à l’ancienne, de 2013, s’est bâti une carapace musculaire qui aurait fait hurler les entraîneurs tenants du zéro musculation que je côtoyais dans les années 1960-70. Au physique, DRESSEL constitue un alliage intéressant, assez fine ossature, mais bien charpentée en termes de muscles. J’appelle cela un physique travaillé !!

DRESSEL nait le 16 août 1996, chez Christina et Michael DRESSEL, à Green Cove Springs, en Floride. Tout le monde nage dans la famille qui compte trois autres athlètes aquatiques de compétition, Kaitlyn, qu’on connait déjà et a nagé les NCAA, Tyler, plus âgé, crawleur à 52s, et la plus jeune Sherridon (dos, papillon). Mais lui dépasse les autres par le caractère exceptionnel de son talent… marqué en outre par une rare précocité.

…ENSUITE DÉZINGUER LES RECORDS DE JEUNES…

C’est aux Junior National Championships de Palo Alto, en 2011, que Dressel bat son premier record national, celui du 50 mètres des 13-14 ans, 23s50. Autant en club que dans le programme scolaire de natation, il est entraîné par un coach fameux, Sergio Lopez, à la non moins légendaire Bolles School Sharks, une pépinière de talents. En ce temps, la natation a fait de l’équipe de cette école « le dream team » aquatique. Lui n’est pas écolier à Bolles mais à l’école secondaire Clay. C’est là qu’il dérouille un nombre effarant de records mondiaux, américains et d’age-groups en juniors. 

A des championnats nationaux d’hiver US, il lance un relais quatre fois 50 yards en 19s82 et devient le premier nageur de moins de 16 ans à passer sous les 20s00. Il améliore le record de son co-équipier de Bolles, Ryan Murphy. Il efface un record sur 100 yards des 15-16 ans vieux de 22 ans (établi par Joe Hudepohl en 1990) : 43s29 contre 43s83 (bienheureux sprint US, ce temps a été battu en 2014 par Ryan HOFFER !).

Aux trials (sélections) US des mondiaux de Barcelone, en 2013, DRESSEL, s’il ne parvient pas à se qualifier, ne laisse d’impressionner, vu son âge. Aux préliminaires du 100 mètres, il bat en 49s63 un record de groupe d’âge vieux de 23 ans, et devient le plus jeune nageur américain à battre les 50 secondes au 100 mètres. En finale, il finit 8e sur huit, mais bat le record des 15-16 ans une nouvelle fois en 49s50. Sur 200 mètres, il gagne la finale…C, en 1’49s83. Un peu plus tard, aux Junior Nationals, il amène le record du 100 à 49s28. Il ne manque d’ailleurs pas de résistance, et améliore les records 16 ans du 200 yards en 1’35s51 et du 200 mètres en 1’48s64. Ce n’est pas fini : dans sa course de prédilection, le 50, Dressel ajuste le record NAG (age-groups national) des 15-16 ans avec un temps de 22s72 qui égale le temps de Shayne FLEMING. Décidé de s’emparer du temps, il revient en Floride, et nage 22s59.

Qualifié pour les mondiaux juniors 2013 à Dubai, Dressel entre dans la finale du 200 mètres, finit 6e, aide l’équipe US à enlever le bronze sur 4 fois 100 mètres quatre nages. Entre-temps, il est entré dans le groupe d’âge des 17-18 ans Il fait 3e du 50 mètres de Dubaï, en 22.22, record NAG 17-18 ans, établi deux semaines plus tôt par un autre écolier Bolles, le Canadien Santo CONDORELLI. Ce 50 mètres est gagné par l’Australien Luke PERCY devant le grand Russe Evgueny SEDOV. Caeleb enlève le 100 mètres, est le premier sous les 50s00 dans la catégorie d’âge où il ravit le record à Michael PHELPS.

Aux FSPA International de Floride, il lui faut 45 minutes pour dézinguer un record d’âge sur 50 yards libre, nager un 50 brasse étincelant dans un relais et battre le 100 yards papillon. Puis au Florida 2A High School State Championship meet, à Stuart, DRESSEL bat son record national scolaire sur 50-yard et gagne les 200-yard et 100-yard.

En décembre 2013, il abat le mur des 19 secondes sur 50 yards, en 18.94, et devient le 15e de la « all time » liste et une nouvelle fois recordman national de groupe d’âge.

En 2014, couvé par le regard des recruteurs des Universités, DRESSEL hésite entre l’U. Floride (où son père a étudié et nagé, son choix final), Auburn et Tennessee. Il va choisir la Floride, en raison de la présence de Gregg TROY, le coach de l’équipe olympique de 2012 et d’un certain Ryan LOCHTE.

 ET MAINTENANT À L’ASSAUT

D’ADRIAN ET DE MANAUDOU ?

Saison 2014-2015, le voilà freshman à l’U. Florida. Il sera d’ailleurs élu « freshman de l’année » de la conférence South East (SEC). Après une bonne saison de « dual meet », il est 2e des 50 et 100 yards de la SEC et participe à quatre relais. Aux NCAA, il devient le premier nageur à remporter 7 trophées depuis le nageur des îles Caïman, Shaune Fraser, en 2007. Premier « Gator » de l’histoire de la NCAA à gagner un 50 yards (et premier Floridien depuis 2005) avec un temps de 18s67, il termine aussi 11e des 100 yards et 9e des 100 yards papillon.

En août 2015, DRESSEL participe à San Antonio, Texas, aux championnats nationaux. Il commence par un… 100 mètres brasse où il… finit 27e. Aux préliminaires du 50 libre, il raccourcit le record de l’âge groupe 17-18 ans (21s85) de presqu’une demi-seconde. En finale, qu’il gagne, ses 21s53 le placent 3e dans le monde derrière Florent MANAUDOU et Nathan ADRIAN.

Sur 100, il mène la danse en séries, avec 48s98, à 1/100e de son record. En finale, dans une course bien menée, il vire derrière Cullen Jones et BJ Hornikel, et fonce ensuite en tête, termine en 48.78, devant CONGER, 49.05… Nouveau record d’âge-groupe et 2e temps US derrière ADRIAN.

Ces résultats de l’été passé montrent que Caeleb n’est pas seulement un phénomène de petit bassin. S’il n’a pas été sélectionné dans la grande équipe US qui allait à Kazan, ce n’est pas qu’il a été disqualifié, mais parce que le système de sélection US, un peu biscornu pour les mondiaux, lui avait fermé la porte l’année précédente (comme à Michael PHELPS). Avec ses temps des nationaux, il aurait été en bronze à Kazan sur 50 mètres, à un centième d’ADRIAN. En revanche, il ne serait pas apparu sur 100 mètres (mais aurait nagé plus vite que Jimmy FEIGEN), et, en remplacement d’Anthony ERVIN dans le relais, aurait pu éviter aux USA l’affront de se faire sortir des séries.

Il est difficile de traduire ses perfs d’universitaires en termes de grand bassin, et peut-être DRESSEL n’est pas encore en mesure de tout casser. D’ailleurs, un autre sprinter effrayant arrive sur le marché, Ryan HOOFER (qui a effacé en 41.23 son record des 18 ans). Mais attention quand même…

6 comments:

  1. o

    Suite a ses performances au SEC (sans Beryl Gastaldello par ailleurs) il a desormais les records en yards sur 100 (libre, brasse,papillon). Est-ce deja arrive chez les hommes ? (Chez les femmes Caulkins et Coughlin ont surement detenu les records dans 3 disciplines )

    1. Eric Lahmy *

      Il faudrait que je fasse une recherche pour répondre plus sérieusement.
      De chic, au risque de me tromper, je vous dirais que Tracy Caulkins a détenu les records US sur 100 yards en dos, brasse, papillon et crawl ; mais aussi elle avait été la meilleure Américaine sur 500 yards crawl, 200 et 400 quatre nages, 200 brasse et papillon. En fait, si elle avait fait une Hosszu, et si les championnats US avaient été étalés sur plus de trois jours (et si les règlements NCAA avaient permis de gagner plus de trois courses individuelles, ce qui n’était pas le cas), elle pouvait gagner tous les titres US. Caulkins était unique, inouïe, surtout en petit bassin car pour ce qui était de glisser, elle savait faire la différence aux départs et aux virages…
      Des filles qui ont eu les records dans deux styles, il y en a eu certaines ; je pense à Sharon Stouder, qui a été championne olympique du 100 crawl et vice-championne olympique du 100 papillon en 1964. Mais avant le Title IX, les filles aux USA étaient totalement délaissées en sport et Stouder, pour ne parler que d’elle, a virtuellement pris sa retraite à… 16 ans D’après François Oppenheim, un des frères Spence, Walter je crois, aurait été champion US en yards dans plus d’un style dans les années ’40. Spitz ne nageait pas en dos, mais la légende veut qu’il battait le vice-champion olympique du 100 dos, en dos, à l’entraînement…

    1. Eric Lahmy *

      Bien entendu il y a toujours le soupçon sur ces filles là, même si le nom d’Ender n’est jamais apparu sur les listes des dopés et si Otto a toujours juré qu’elle ne l’avait pas été. Otto, me semble-t-il, si elle a été quand même dopée, l’a été à son insu (comme quelques autres).

    1. Eric Lahmy *

      Merci de l’info mais… Non, je ne l’ai pas lu. Je devrais peut-être… J’ai bien approché Kornelia Ender du temps de sa splendeur, et je connais bien Duluc pour l’avoir cotoyé à L’Equipe, donc rien de ce qui est dans ce livre ne doit m’être totalement étranger.
      Ender était une fille superbe, gentille, réservée, et supérieurement douée, elle fut un monument de la natation, mais elle a fait, malheureusement pour elle, partie d’un système si dévoyé par un dopage massif que même plus titrée nageuse de l’époque 1972-1976 je ne sais pas si j’aimerais lire trop de superlatifs la concernant.
      Je me suis cependant laissé dire (par François Janin, alors patron des sports de TF1) que Kornelia Ender avait été la seule nageuse d’Allemagne de l’Est qui n’avait pas été dopée, parce qu’elle était tellement douée qu’elle pouvait gagner sans cela.
      J’aime m’en persuader, parce qu’elle était vraiment agréable et sympathique…
      …Par ailleurs, on ne doit pas en vouloir aux filles de RDA qui étaient des victimes.
      On ne pouvait pas beaucoup échanger avec elles, elles avaient toujours leurs gardes du corps qui les reprenaient. Je me souviens d’un aparté de quelques minutes en 1975, à Cali, avec Hannelore Anke, je crois, qui se débrouillait en anglais, mais au bout d’un temps, elle m’a dit de l’excuser: elle se devait de rejoindre « the team ». Matthes aussi était sympa, Pyttel et tous les autres étaient de bons garçons. Mais on savait ce qui se passait et on avait perdu foi dans la natation…

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