Catégorie : Dirigeant

SUZANNE BENTABERRY (1922-2017) GRANDE FIGURE DE LA SYNCHRO

Éric LAHMY

Vendredi 17 Février 2017
Je repensais souvent à Suzanne Bentaberry, qui fut présidente de la commission fédérale de natation synchronisée et dont on annonce la disparition, ce mardi 14 février, à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. Née en 1922, Suzanne avait été nageuse, avant d’entraîner en natation (1er et 2ème degré). Elle avait travaillé en région, au sein de son club, l’ASPTT Toulouse, du Toulouse Nat’ Synchro et au Centre d’entraînement de Toulouse. Elle fut surtout une grande dirigeante…

Elle était douée d’une qualité rare : la sincérité. Je l’avais rencontrée pour la première fois aux championnats du monde de Belgrade, en 1973. J’étais déjà sur place, je venais d’assister à l’entrainement des nageurs américains quand le hasard me fit déboucher, à la piscine, sur un groupe de filles, françaises, qui étaient manifestement des compétitrices… mais de quel sport ? Ni leurs physiques, ni leurs conduites ne correspondaient pour moi au « référentiel » athlétique classique, des nageuses ou des plongeuses. Si mes souvenirs sont bons, je fus assez étonné (style: « ah, bon? ça existe?« ) d’apprendre que ces demoiselles pratiquaient une sorte de danse dans l’eau qu’on appelait les ballets nautiques (le terme rébarbatif de natation synchronisée n’avait pas encore été inventé), lesquels ballets se référaient, me disait-on, aux films hollywoodiens d’une grande star de l’après guerre, Esther Williams.

Je fus assez impressionné par cette découverte (un sport féminin !) pour lui dédier un « grand » article dans L’Equipe (au grand dam du leader de la rubrique, qui, en recevant mon texte, m’avait pris pour un fou), article pas très bien ficelé d’ailleurs, où Suzanne apparaissait. Mais, miracle de la communication téléphonique de l’époque, entre Belgrade et Paris, son nom s’était transformé, dans le journal, le lendemain, en Bordaberry.

Suzanne a été présentée, sur le site fédéral qui annonce son décès, comme une « grande dame » de la synchro, et je souscris à ce terme. Mais qu’on ne se figure pas, avec cette expression, une personne figée dans des attitudes. « Benta » était une bosseuse, une personnalité qui irradiait, dotée d’une voix, d’un rire, d’un enthousiasme. Suzanne ne posait pas, elle se posait. Avec Arlette Franco, elle fut une vraie dirigeante.

Elle devint le troisième côté d’un triangle vertueux d’où jaillit dans les années 1970 et 1980 la synchro française. Les  deux autres s’appelaient Muriel Hermine et Françoise Schuler. Muriel dans l’eau avec son talent et sa volonté hors-normes, Françoise sur la plage du petit bassin de l’INSEP avec son sens du travail, de la technique, de la discipline et de l’organisation, et Suzanne à la Fédération, cherchant à arracher aux dirigeants les ressources qui permettraient à la discipline de se développer. [Je soupçonne aussi Henri Sérandour, qui, sans être un fan, avait la synchro à la bonne, d’avoir joué sa partition.]

Le sport existait quelques jours par an, et peinait à donner un peu de chair à un calendrier étique. Il lui fallait aussi se transformer, abandonner des tenues handicapantes, comme ce ballet où l’on dansait le menuet de Mozart avec des vareuses en velours sur le corps.

Suzanne avait connu la minuscule épopée qu’avaient constituée les débuts de la natation artistique de chez nous, du temps de Josette Domont, Ria Gerner, Marie-Louise Morgen et Colette Thomas. Elle avait été un témoin du règne des Mouettes et du Nautic Club et des balbutiements d’une organisation, quand, grâce à l’accord d’Eugène Drigny, les ballerines avaient fait en 1947 une entrée qui ne fut ni remarquable, ni remarquée, à la fédération. Elle-même fut intronisée par Monique Berlioux, dont elle prit la place quand celle-ci s’éloigna en direction d’un avenir qui ferait d’elle le directeur du Comité International Olympique.

 « Quand j’ai pris la synchro, le sport vivait sur les clubs de Paris (avec les Mouettes), de Tours, du Havre, de Toulouse, m’expliqua-t-elle des années plus tard. Au niveau national, chez nous, Marie-Christine Charles, qui entraînait l’équipe de France, et Françoise Schuler, ce n’était pas l’amour. Leurs conversations tournaient à la discussion, que l’âpreté de leurs désaccords rendait interminables. » Entre les deux, Suzanne, ayant tôt compris laquelle représentait une possibilité de développement et d’excellence, fit vite connaître son choix. Il ne fut pas politique, mais sportif, psychologique et humain. C’était du Bentaberry tout craché : santé, clarté, honnêteté, intelligence, droit au but, réflexion mais pas l’ombre d’une hésitation au moment de décider, une fois l’objectif défini.

Schuler, avec son ouverture d’esprit et sa curiosité, représentait aux yeux de Suzanne, LA  chance, pour les ballets nautiques français, de s’ouvrir sur le large. Ainsi fut fait. Schuler s’en alla piquer les rétropédalages chez les poloistes, exigea des minima dans les courses de nage pour ses filles, et, raconte-t-elle, « quand les nageurs, les poloistes, ont vu comment Muriel s’entraînait, ce qu’elle se tapait en musculation, sa souplesse, la condition physique des filles, on n’a plus jamais entendu parler de balayettes. »

Suzanne avait un fameux caractère, et en faisait bon usage. Je dois admettre m’être toujours bien entendu avec les fortes femmes, et, en sport, quoique sans les angéliser, adorais voir s’épanouir ces personnalités bien affirmées, voire conquérantes, qu’étaient Suzanne et Monique  Berlioux, Suzanne Bentaberry, Sophie Kamoun ou, hors natation, la volleyeuse Odile Lesage, la judokate Brigitte Deydier.

Je me souviens avoir un jour entendu celle qui lui succéda à la fédé, Madeleine Bernavon, me faire cet aveu sans gloire : « Suzanne parlait trop, elle irritait ces messieurs, et elle s’est fait virer. Moi, je suis là, je ne dis rien, je ne les importune pas. » Oui, Suzanne fut virée aux élections de 1985, mais elle n’avait jamais fait tapisserie. Son énergie indisposait les hommes du comité directeur. Elle me raconta les faits vers 2006, lors d’un entretien téléphonique. A 83 ans, toujours bon pied, bon œil, bonne voix (et mauvaises épaules, qu’elle avait dû se faire reconstruire en chirurgie), elle m’avait raconté l’affaire :

« Aux élections de 1985 à la Fédération française de natation, je ne suis pas passée. Cette année, on avait fait un gros score. La natation, le plongeon, le water-polo, étaient rentrés des championnats d’Europe avec le drapeau en berne. On ne parlait que de la synchro, qui avait enlevé le ballet, l’argent du solo et du duo. Nous avions sauvé la mise de la natation française, et on agaçait. Le retour de bâton ne s’est pas fait attendre. Quatre ans plus tôt, j’étais passée avec le plus grand nombre de voix, et là, on a monté une cabale pour me rabattre mon caquet. Henri Sérandour, fort ennuyé, m’a proposé de me récupérer sur le contingent des dirigeants féminins. Mais j’avais travaillé comme un homme et je voulais être traitée comme un homme. J’ai pris l’avion le soir même pour Toulouse et démissionné de mes postes à la FINA et à la Ligue Européenne. » Suzanne était comme cela, sans ambiguïté, tout d’une pièce.

Vingt-trois ans après cette déconvenue, en 2008, Suzanne Bentaberry reçut la médaille du Comité Olympique, mais ce n’était pas seulement pour services rendus à la natation. Devenue maire de son village, Antignac, en Haute-Garonne, où elle avait vite fait la preuve de son entregent, de son intelligence et de son énergie, dès 1987, ayant noté une absence totale d’activités dans la vallée, elle avait fondé une association qui créa un parcours de canoë-kayak, lequel reliait les villages de Fronsac et d’Antignac, sur huit kilomètres des eaux vives de la rivière Pique, un affluent de la Garonne. Ce parcours fit d’Antignac un lieu de rencontres de rameurs et de rafteurs de France et de Navarre; il s’est doté depuis d’une base nautique très appréciée.

En 2013, Suzanne avait perdu son mari, Faustin.

 Ses obsèques auront lieu le lundi 20 février, 15 h, à Antignac (près de Luchon) où elle a été maire de nombreuses années. Ni fleurs, ni couronnes. Galaxie Natation s’associe au chagrin de sa famille.

POUR MICHEL GUIZIEN (6 JANVIER 1936-4 JANVIER 2017), ENTRAINER, C’ÉTAIT PARTAGER

ÉRIC LAHMY.

Jeudi 5 Janvier 2017

Michel Guizien, l’un des entraîneurs les plus influents et importants des années 1970 à 1990, s’est éteint ce mercredi 4 janvier au petit matin,  à Antibes. Né le 5 janvier 1936, il disparait ainsi à la veille de son quatre-vingt-et-unième anniversaire. Parmi ses élèves, à Font-Romeu et à Antibes, on compte Guylaine Berger, Karyn Faure, Franck Esposito, Romain Barnier, Christophe Kalfayan… et tant d’autres !

Le 18 décembre 1993, le journaliste Claude Hessège, dans L’Humanité, avait tracé un portrait de cet entraîneur attachant, que le journaliste avait qualifié, je crois fort opportunément, de « technicien méticuleux ». Cette année, dans son groupe, Michel Guizien, est considéré comme le meilleur entraîneur français. Il dispose entre autres de deux des plus forts nageurs français du moment, Kalfayan et Esposito.

Dans leurs relations avec leurs nageurs, s’il est vrai que deux types de coaches ont coexisté, le « copain » et « la statue du commandeur », on ne saurait hésiter au sujet de l’appartenance de Guizien… Quand ses élèves s’adressaient à lui, le vouvoiement, le « monsieur Guizien », étaient de rigueur, paraissait d’ailleurs s’étonner notre confrère, qui ajoutait : « Ce Breton de Fougères au bon teint cuivré par le soleil antibois justifie cette appellation en vigueur chez ses nageurs «par la différence d’âge qu’il y a entre nous. Pour les jeunes, je ne vais pas tarder à avoir l’air d’un monument historique!». »

S’il pratiquait du bord du bassin une sévérité à ses yeux indispensable, ne tolérant pas le moindre retard ou la plus petite entorse à la préparation, Guizien pratiquait par ailleurs un humour à petites doses que soulignait parfois un sourire joyeux. S’il était un monument, c’était d’humilité, qui ne ramenait jamais la couverture à lui, et qui pratiquait le regard distancié, philosophe, dirais-je, sur les choses. Attention, ce n’était pas un gros parleur, mais s’il avait le « mot rare du montagnard », il n’était pas non plus un taiseux et n’avait rien d’un misanthrope. Au physique, râblé, et, sous le cheveu dru, poivre et sel, il arborait un masque viril à l’énergie un peu exotique, tanné par le soleil, qui faisait de lui le sosie d’un Jeff Chandler, grande star des années cinquante, qui se serait échappé de son western hollywoodien.

S’il fut un monument, ce fut, je crois, d’humilité. Calme, serein, il était un « entraîneur dans l’ombre ». Il avait été au tout début de l’aventure du lycée climatique et sportif de Font-Romeu, en 1967, à laquelle il adhéra jusqu’en 1980.

Le lycée avait été bâti en vue de la préparation à l’altitude (1850 mètres) des Jeux olympiques 1968 de Mexico. La natation, grand sport olympique, était, bien entendu présente. Gérard Garoff, Breton de Rennes, qui œuvrait au titre de censeur du lycée, jouait la carte de la natation ; il appela sur le bord du bassin un copain, Michel Guizien, Breton de Fougères, en Ille-et-Vilaine, qu’il avait connu, en même temps qu’Henri Sérandour, au CREPS de Rennes, alors qu’il préparait le professorat d’éducation physique.

« Son père était musicien, enseignant au Conservatoire, un violoniste merveilleux, témoigne Leslie, fille de sa première femme, également épouse d’un champion de natation, Gilles Vigne. Un brio et un engagement musicaux qu’atteste aujourd’hui l’existence du conservatoire de musique René Guizien « Sa mère est institutrice, passionnée d’arts et de littérature, son frère Christian musicien, grand tromboniste de jazz, ses deux soeurs sont des pianistes et l’une d’elles sera infirmière et musicothérapeute. Donc des mélomanes », notent sa belle fille Leslie et Gilles Vigne. Lui-même apprend le violoncelle et la clarinette, « passages obligés dans cette famille, précise sa soeur Rosine, qui ajoute: « son éducation lui a permis d’avoir le goût de l’effort et du travail bien fait, habitué par ses parents à l’exigence et à la recherche de la perfection. Pour ses gouts musicaux le jazz et le classique mais aussi Brassens et Nougaro pour l’amour des mots. » 

Guizien examine l’invitation de Garoff d’entraîner, mais hésite, et pour cause. Il ne connait rien à la natation. Prof d’E.P., certes, mais l’eau reste pour lui un élément étranger.

EN TANDEM À FONT-ROMEU AVEC JACQUES MESLIER

Mais Garoff a son idée. A Font-Romeu, Guizien trouva sur place à la fois un alter ego et un mentor, un complice et un ami et sans doute l’un des plus charismatiques passeurs que la natation française pouvait offrir à l’époque : Jacques Meslier. Enseignant en éducation physique, il a été nageur, poloïste, entraîneur, et maitrisait déjà tout ou presque ce qu’un français pouvait alors savoir sur ce sport. Jacques va servir de mentor à Michel.

Si Guizien démarrait de zéro, il allait vite trouver l’accélérateur de vitesse. Entre la générosité de l’un, l’humilité de l’autre, et l’insatiable curiosité des deux, cela ne pouvait que bien se passer: entre eux, ce fut un ciel sans nuage.

Inexpérimenté, mais armé d’un furieux appétit de comprendre et d’apprendre, Michel allait vite acquérir le bagage nécessaire à son sacerdoce. Ce qu’il n’avait pas trouvé dans l’enseignement est ce qui l’attira dans l’entraînement : la précision, la possibilité, à travers le chronomètre et la compétition, d’étalonner très précisément le travail accompli…

Épaulé par Gérard Garoff, et bientôt par Henri Sérandour, président de la Ligue de Bretagne puis, quelques années plus tard, de la Fédération française de natation, Meslier et Guizien allaient former une fine équipe  et lancer l’aventure de la première section sport-études de la natation française.

Garoff devint, début 1973, Directeur technique national, et quitta Font-Romeu pour Paris. Guizien, lui, continua d’accompagner ses nageurs au bord des bassins.

« Son séjour à Font Romeu a été extrêmement enrichissant pour lui, témoignent Leslie et Gilles Vigne. Meslier lui a donné des bases si solides et lui a si bien fait partager son amour de la natation qu’il continuera toute sa vie à progresser dans ce domaine avec les résultats qu’on lui connaît. Il a eu l’intelligence et l’ouverture d’esprit d’observer attentivement les nombreuses équipes nationales de divers pays venus s’entraîner en altitude et d’en retirer l’essence de ses connaissances en natation. Ces deux points l’ont préparé d’une façon remarquable pour devenir un grand entraîneur. »

Mais s’il est capable de s’engager passionnément, Guizien sait aussi profiter de la vie, une fois sorti du bassin.

Au cours de ses treize années à Font-Romeu, il tombe amoureux de Kay Laurens, une Américaine qui, ayant épousé en premières noces René Laurens [petit-fils de Fernand Bouyonnet, fondateur de Font-Romeu] vit là avec ses deux enfants, Leslie et Marc. Ils se marient. Un cancer lui volera son épouse en 1997.

«  C’est une période de boîtes de nuit à la mode et de folles soirées, racontent Leslie et Gilles Vigne. Sportif et mondain, donc. Mais ce n’est pas tout, expliquent les Vigne :

« Lui, le Breton ne connaissant rien à la montagne, rencontre un soir chez un ami commun qui n’est autre que Garoff, un moniteur de ski et guide de haute montagne ; au cours de la conversation, Guizien demande à brûle pourpoint à ce moniteur s’il sait nager ; non, lui répond-il, qui ajoute craindre pour cette raison l’eau. Et Guizien de lui proposer un échange : des leçons de natation contre la découverte des Pyrénées, de sa faune et sa flore.

S’en est suivi une grande amitié avec André Calderer qui lui donné l’amour de la chasse et des ballades en montagne. Sans parler du ski qu’il aimait pratiquer entre deux séances d’entraînement. »

Il se met donc à aimer la nature, la montagne, et la chasse, en compagnie de son chien Swim. A la mort de cet amical quadrupède compagnon de balades, raconte Prokop, « Michel range son fusil, s’empare d’un appareil photo, et s’en va portraiturer chamois, renards, blaireaux et marmottes qui hantent le parc de La Vanoise. »

Quant à sa passion pour la musique, elle « portait surtout sur le jazz et la musique classique. Sa collection de vinyles en est la preuve flagrante ».

Un peu plus tard nait son premier et sans doute seul différend avec Garoff. Le prétexte en est un projet de sport études universitaires à Villetaneuse (qui n’aboutira jamais). Le DTN veut Guizien à ce poste. Après moult réflexions, Guizien, trop attaché à la nature, et qui se voit mal scotché dans une banlieue parisienne, refuse. La fameux caractère de Garoff fait son œuvre, et pendant quelques temps, les deux hommes sont en froid, ce qui perturbe beaucoup Guizien.

TEMPÉRAMENTS OBLIGENT: À MESLIER LE DEMI-FOND, À GUIZIEN LE SPRINT

Patrice Garoff, le fils de Gérard, qui a toujours connu Michel – « je crois bien qu’il m’a vu naître », dit-il – et qui a été entraîné par lui, se souvient de Michel comme d’un « homme merveilleux et drôle, qui partait en couples avec mes parents en vacances ; c’était un homme que j’ai sincèrement beaucoup aimé, un entraîneur humain, très lié à ses nageurs. Il n’était pas dur, à la différence de Meslier, lequel était à l’école américaine du « no pain no gain », le progrès par la douleur. Michel, lui, faisait travailler, à travers un filtre : l’entraînement était moins une ascèse par la souffrance (parfois pourtant indispensable) qu’un partage. La différence entre ces deux visions faisait que, tout naturellement, Meslier entraînait le demi-fond et Guizien les sprinteurs. »

« Je crois qu’il était en avance sur un domaine, ajoute Garoff, celui de la planification annuelle, dont il fut un pionnier chez nous. Mais auprès de lui, l’entraînement était un plaisir. Il aimait aussi les belles voitures, et je me souviens qu’il roulait en Simca. Il nous emmenait, trois ou quatre nageurs, de Font-Romeu à Narbonne, en compétitions. »

LE NAGEUR COMME FORMULE 1

L’amateur de bagnoles n’avait pas cherché loin sa comparaison des nageurs avec des bolides de Grand Prix : «Mettre au point un nageur de haut niveau, c’est aussi compliqué que de régler une Formule 1. C’est plus compliqué, même, car, en natation, les paramètres psychologiques sont importants.»

Il avait pris en mains, à Font-Romeu, des mains de Pierre Dupont, coach de Maisons-Alfort, la destinée de la Parisienne Guylaine Berger, qui allait devenir, en 1973, en finale des championnats du monde de Belgrade, la première française à nager le 100 mètres nage libre sous la minute. 

« Quand les résultats arrivent, Michel ne s’en contente pas, expliquent Leslie et Gilles Vigne. Il en veut plus. Il ambitionne les mêmes conditions que celui qu’il admire plus que tous : Georges Garret [à Marseille]. Avec l’aide de Gérard Garoff, il cherche un club avec bassin de 50 mètres. Font Romeu ne disposait que d’un petit bassin de 25 mètres. Il a le choix entre plusieurs propositions, en Nouvelle Calédonie, dans la région Parisienne… Ce sera Antibes. »

En 1980, Guizien arrive donc à Antibes. Là, il trouve sur place et va développer deux talents très différents : la nageuse de demi-fond Karyn Faure, et le sprinter Christophe Kalfayan. Guizien pratique un remarquable pluralisme au sein de bassin, qui le pose parmi les fins techniciens. Il sait tout faire, n’est prisonnier d’aucune mode, peut faire nager long, court et dans tous les styles « parmi ses huit nageurs de haut niveau, note encore Hessège dans l’article précité de L’Huma, on retrouve tous les styles de nage: Kalfayan le sprinter libre, Esposito le papillonneur, Cédric Pénicaud le brasseur et Romain Barnier, cinq fois médaillé en crawl, en juillet, lors des championnats d’Europe juniors. »

«Ces jeunes athlètes me confortent tous les jours dans les valeurs auxquelles je crois et que j’ai du mal à retrouver dans notre société: l’honnêteté, le courage et la volonté. J’ai une chance énorme de passer ma vie avec eux», admet-il. Comme ses nageurs – «des introvertis comme moi et la plupart de ceux qui sont dans la natation» -, Michel Guizien rêve de titre olympique: «C’est le summum, c’est magique! Mais ce n’est pas parce que l’un de vos nageurs est couronné que vous êtes le meilleur entraîneur du monde. Non, vous êtes juste l’un des bons entraîneurs du monde. L’exploit, c’est le nageur qui le fait! »

Le 6 avril 1996, Libération, sous la plume de Christian Loison, ouvre les guillemets au coach : «Quand on accepte de nager, il faut un goût marqué pour l’effort physique.» [Il faut surtout] « une volonté permanente de se dépasser. Je n’ai qu’une philosophie: celle de l’effort. Je n’ai qu’un mot d’ordre: le travail. En sport, en natation plus particulièrement, on ne se maintient pas. Soit on progresse, soit on régresse. A Antibes, on est condamné à progresser.»

«Oui, le bon nageur, c’est ça: celui qui utilise le mieux les résistances et les appuis de l’eau. C’est lui qui flotte le mieux: grand et fin, comme Popov (le Russe, meilleur mondial sur 50 et 100 libre, ndlr). C’est affaire de perception, de sensibilité. Pour cela, il faut avant tout du courage et de la volonté.»

Bien entendu, dans l’ADN de Libération, porte-flambeau du jouir sans entraves, de tels propos sonnent de travers, et l’organe libertaire cherche le contre-feu : et de citer un « observateur » pour qui «le seul reproche qu’on peut faire au centre, c’est que les nageurs commencent à ressembler à leur entraîneur. Trop pro, trop sérieux, trop gris. Peut-être que Guizien met trop l’accent sur l’énergie et pas assez sur le plaisir, la complicité, la jubilation. L’humain en un mot.»

Malentendu, car ce n’est pas le centre, ou le coach, qui déteignent. C’est la natation de compétition qui veut ça. Possible élément de preuve, Christophe Kalfayan, sprinteur emblématique, qui, après avoir suivi Guizien entre quinze et vingt-sept ans, quitte en octobre 1995 « le moule paternaliste cher à Michel Guizien. » Kalf’ est alors dans une période de révolte, ce qui l’amène aussi à tenter de forcer la fédération à le sélectionner d’office pour les Jeux, sans passer par le filtre des qualifications. Kalfayan s’entraîne seul, avec un adjoint. «A 27 ans, explique-t-il, cela faisait douze ans que je m’entraînais avec Guizien. La relation prof-élève ne me convenait plus. La natation n’est plus une priorité dans ma vie. Bref, je voulais tenter autre chose.» Quelques mois plus tard, aux Jeux olympiques d’Atlanta, Kalfayan termine 14e du 50 mètres des Jeux olympiques. Quatre ans plus tôt, à Barcelone, il avait été 4e du 50 mètres, 11e du 100 mètres, 4e avec les relais quatre fois 100 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages. Conclusion ? La natation de compétition supporte mal l’à peu près. Le sport d’élite est un impitoyable juge de paix…

En 1999, Guizien coache aussi Fred Bousquet, avant que celui-ci ne rejoigne Auburn. C’est à Antibes que Fred se qualifie pour les Jeux de Sydney.

Ses brillants résultats en club amènent Guizien à se voir confier des responsabilités nationales. Là encore, Gilles Vigne est un témoin de première main, qui explique :

« Ses premières responsabilités nationales ont été d’entraîner les différentes équipes juniors sous la direction de Patrice Prokop et en compagnie entre autres de: Marc Begotti, Michel Selesse, Dominique Mollier, et moi même. Nous avons pu constater déjà à ce moment là ses qualités relationnelles avec les athlètes. Ce fut le début de sa grande carrière internationale. Les résultats qu’il a obtenus avec le club d´Antibes et les équipes de France olympiques en sont la preuve.

Nous  sommes parti vivre aux États Unis en 1989, continuent Leslie et Gilles, et chaque fois que Michel le pouvait, il venait chez nous et en profitait pour observer les différentes méthodes d’entraînement dans les universités américaines. Il n’a jamais cessé d’apprendre… »

 LE DOUBLE DEUIL DE ROMAIN BARNIER

Ce mercredi 4 janvier 2017, mon appel cueille Romain Barnier malheureusement dans un nuage d’affliction. Coïncidence, l’entraîneur marseillais vient de perdre un oncle, le frère de sa mère, dont il tente de fixer les funérailles, et ne sait à quel deuil se vouer. Les disparitions de ces deux anciens aimés et respectés s’entrechoquent dans son esprit comme un sinistre synchronisme. L’oncle ? Marc Esposito (nom de jeune fille de la mère de Romain), un passionné de natation et une figure de la famille. « Ma grand’mère s’appelait Esposito, et dans la natation, on la félicitait des succès de Franck, ce qui la faisait rire, vu qu’il était seulement un homonyme. A la fin, elle laissait dire, et feignait d’agréer ces congratulations pour les exploits de ce « petit-fils ». »  

Romain se souvient de « milliers d’anecdotes », concernant Guizien, liées aux cinq années passées à Antibes : « j’étais arrivé en 1992-93, à 17 ans, ils avaient créé une cellule, Antibes Swim Team, on était une dizaine, dont Franck Esposito, Christophe Kalfayan, Karyn Faure, Cédric Leutenegger. Nous avions une grande affection pour Michel tout en le respectant, on l’appelait monsieur Guizien. Lui, c’était une voix, un charisme, c’était l’homme qu’il était. Un grand monsieur avec sa singularité. A la fois distant et chaleureux. C’était la mallette, style attaché-case, un truc de businessman, qu’il trainait avec lui, il la posait sur une table, sortait des papiers, nettoyait ses lunettes, se raclait la gorge, et l’entraînement commençait… C’était aussi une idée du coaching, qui était dans la précision. Après l’entrainement du samedi, il nous disait : maintenant, je vais préparer la semaine prochaine. Il s’enfermait pendant trois heures s’il le fallait, et d’une écriture appliquée, impeccable, sans la moindre rature, il posait patiemment le programme, série après série, de l’entraînement de la semaine à venir. Après quelques années, nous en devinions les schèmes récurrents, et l’entraînement du matin nous laissait deviner celui de l’après-midi. Il avait sa méthode.

«Il était très méthodique, minutieux… Je me souviens, une fois, nous suivions un cours pour l’examen du BEESAN, avec des copains. A un moment, il sort un mouchoir d’un étui en papier, essuie ses lunettes, tente de remettre le mouchoir dans son étui en papier, sans arrêter son propos, qui était une description du mouvement de la nage ; cela s’éternise ; il continue de s’efforcer de remettre son mouchoir à sa place, calmement, avec sa coutumière méticulosité, manifestement, il n’y arrive pas, s’entête, et nous, on l’écoute à peine, fascinés par son combat obstiné contre le refus de l’étui de papier de réintégrer le mouchoir ; et d’un coup, la classe explose dans un éclat de rire général. Etonné, vu qu’il n’a rien dit de marrant, il nous demande la raison de l’hilarité, on lui explique et lui : « mais, c’est pas marrant, votre histoire. »

« L’année 2002, j’étais seul avec lui, l’été, à l’entraînement, et au bout, j’ai nagé à Berlin, aux championnats d’Europe, le record de France du 200 mètres, 1’48s80. C’est avec lui que j’ai effacé le nom de Stephan Caron des tablettes !  Un peu plus tard, j’ai travaillé sous Marc Begotti, mais ça a moins marché et je suis retourné avec Guizien.

« Mais il y avait aussi le Michel Guizien que je connaissais moins, qu’il devenait quand il n’avait pas le costume de la mission. Il avait le goût de la fête, aimait rire, blaguer, était un bon vivant. »

IL AIMA ENTRAINER JUSQU’AU BOUT : LES RAPIDES, LES LENTS, LES JEUNES, LES VIEUX…

Franck Esposito se souvient également de « beaucoup de belles choses » et met en avant la « grande intelligence, le respect et l’exigence de celui qui fut (son) coach pendant tant d’années. Il nous avait enseigné la rigueur nécessaire à la réussite d’un club performant, et qui s’est conservée parmi tous ses anciens nageurs. A Rio, aux Jeux olympiques, on s’est retrouvés, Romain Barnier, Maxime Leutenegger et moi, pour l’équipe de France, Lionel Moreau, qui coachait pour les Bahamas : quatre entraîneurs, qui avions été élèves de Michel, ça nous rendait très fiers pour lui. Je l’avais vu samedi dernier, et on s’est dit au revoir. Il était très affaibli, mais c’était toujours Monsieur Guizien.

Il aimait la natation. Il parlait souvent de sa chance de faire ce métier. Il n’était pas spécialisé, il s’intéressait à tous les styles, toutes les distances. Il aimait prendre le temps avec ses nageurs. Et il ne s’intéressait pas qu’à l’élite. Depuis toujours, il entraînait entre midi et deux heures monsieur et madame tout le monde : on trouvait là le médecin, l’ouvrier, la ménagère, il adorait entraîner, et ça a duré toute sa vie, longtemps après sa retraite, jusqu’à ce qu’il y a deux ou trois ans, il fasse un malaise au bord du bassin ; alors seulement, on lui a demandé d’arrêter. »

 – Mes plus vifs remerciements à Leslie et Gilles Vigne, Michèle Guizien, Romain Barnier, André Calderer, Franck Esposito, Patrice Garoff, Marc Planche, Patrice Prokop, Gilles Plançon, Isabelle Lefèvre. Sans leur aide et (ou) leurs témoignages, cet hommage n’aurait pu s’écrire.

PATRICE PROKOP, LE D.T.N.QUI DÉCLARA LA PAIX

PATRICE PROKOP, LE D.T.N.QUI DÉCLARA LA PAIX

Lundi 17 Octobre 2016

  « …Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite Et recevoir ces deux menteurs d’un même front… »  (Tu Seras Un Homme, Mon Fils, Rudyard Kipling)

Éric LAHMY

Samedi 15 Octobre 2016

PATRICE PROKOP, QUI FUT DIRECTEUR TECHNIQUE DE LA NATATION FRANÇAISE ENTRE SEPTEMBRE 1982 ET SEPTEMBRE 1994 ALLIAIT, A SON POSTE, SI L’ON EN CROIT CEUX QUI ONT TRAVAILLÉ AVEC LUI, DEUX QUALITÉS RAREMENT ASSOCIÉES, UNE EXTRÊME BIENVEILLANCE ET UNE GRANDE EFFICACITÉ

On ne l’avait pas vu venir, et moi sans doute moins que les autres. Prokop n’était ni un brillant causeur comme Jean-Paul Clémençon, qui lui succèderait au poste, ni un grand entraîneur comme Lucien Zins, sans doute pas un fin politique à la Gérard Garoff. L’œil bleu et calme, parfois un brin amusé, il vous regardait en coin, sans aucune malveillance. On l’imaginait, enfant, sage comme une image, récolter des dix de conduite.

Mais à l’annonce de sa nomination, je marquais dans « L’Equipe » une réprobation sans fard. Un ou deux jours plus tôt, Patrice Prokop, lors d’un point presse, avait été le sujet d’une crise de dyslexie de plusieurs minutes, où il n’avait cessé de chercher ses mots et de s’empêtrer dans ses phrases. Il devait savoir qu’il serait nommé et montrait sans doute là une émotion forte.

Je sortais de neuf infernales années avec son prédécesseur Gérard Garoff et dans la nostalgie d’un Lucien Zins et je ne voyais aucune issue pour la natation française, emmenée par un adjoint assez peu impressionnant. Mon article fut ce qui pouvait se faire de mieux sans couteau ni revolver.

Je ne pus me rendre à la conférence de presse du nouveau DTN et me souviens que Pascal Coville, mon adjoint à la natation, rédigea un papier de présentation où il vanta la « diction impeccable » et la « richesse syntaxique » de l’impétrant, ce qui me fit sourire (jaune). Mais je me faisais un devoir de passer dans « L’Equipe » les articles qui me contredisaient. Ce journal n’avait pas de concurrent direct, et ne pouvait présenter une seule opinion, et je ne changeais jamais, ne serait-ce qu’une virgule, aux productions de Jean-Jacques Simmler comme de Coville, qui prenaient un malin plaisir (surtout Coville) à prendre le contrepied de ce que j’écrivais !

QUALITÉ: MODESTE, DÉFAUT: TROP MODESTE

Patrice paraissait assez peu fait pour la lumière, et gardait en toute occasion un self contrôle très britannique ; sans doute trop modeste, même pour mon goût, et le diable sait que je ne suis pas fasciné par les fiers-à-bras. Ce génie de l’effacement éclata, si j’ose dire, au cours d’un dîner donné sur la côte ouest de l’Australie, par la société Arena, commanditaire de l’équipe de France, aux dirigeants et aux journalistes français, présents aux mondiaux de Perth en 1991. Je me trouvais ainsi dans une estafette conduite par Patrice, auprès d’Alain Coltier, correspondant général de L’Equipe en Australie. Quelques jours plus tard, Coltier me demanda qui était le patron de la natation française, et je lui désignai Prokop. « Ah ! bon, me dit-il, je l’avais pris pour le chauffeur de l’équipe de France. » Prokop ne cherchait pas à impressionner, et y parvenait parfois trop bien !

Lors du départ de Garoff, même s’il avait été son adjoint pendant huit années, Prokop n’était pas forcément apparu comme un favori dans la course à la succession. « Henri Sérandour avait promis le poste à Gérard Hugon (créateur du club d’Antibes), et on trouvait sur les rangs Gilbert Seyfried (directeur de la piscine de l’INSEP et entraîneur de la Stella Saint-Maur), Jacques Lahana (directeur des sports de la ville de Nanterre) et Pierre Loshouarn » (un conseiller technique régional), se souvient Jean-Pierre Le Bihan, son collègue et ami.

PROKOP DÉCLARE LA PAIX AUX CLUBS PAR UN VIRAGE A 180° DE LA DTN

Patrice avait été fortement recommandé par Gérard Garoff, selon une tradition, mise à mal trente ans plus tard par Francis Luyce, de passage de témoin entre le DTN et son successeur. Henri Sérandour, le président de la fédération, qui opéra ce choix, l’avait vu à l’œuvre à la Fédé. Prokop s’était fait apprécier, outre son côté apaisant, précieux, sans aucun doute, après l’ère d’affrontements tous azimut, voulus par Garoff, par sa capacité de travail.

Lui-même raconte les hésitations qui précédèrent son acceptation de l’un des postes les plus terrifiants du sport français : « Quand Gérard Garoff a annoncé qu’il voulait partir à l’issue de la saison 1981-1982, en septembre 1981, j’étais son adjoint depuis huit ans ; il m’a dit souhaiter que je prenne la place. Je connaissais la difficulté de la tâche. J’avais mesuré l’engagement de Gérard Garoff, et il n’avait pas réussi, comment imaginer que j’y parviendrais ? J’ai balancé pendant des mois avant de me décider ; mais quand en février 1982, Henri Sérandour a fait savoir qu’il recevrait les dossiers de candidature, le mien était prêt, et je l’ai envoyé. J’avais rédigé un document sur tous les aspects de ma tâche, concernant les quatre sports, les relations avec le président, etc. »

L’ENFANCE D’UN CHEF

Tchèque d’origine, père instituteur et directeur de l’école de Romainville et mère secrétaire chez Suchard (les douceurs ne manquèrent pas à la maison), « ses deux sœurs sont devenues l’une enseignante (professeur d’école), l’autre pharmacienne », raconte Jean-Pierre Le Bihan, qui  connait fort bien Patrice pour l’avoir assisté à la Fédération après avoir co entraîné avec lui un club de la banlieue parisienne. Comment, avec un tel background, échoue-t-il dans le sport ? « En 3e, au lycée Hector Berlioz, de Vincennes, j’ai été conquis par le charisme et l’engagement d’un professeur d’éducation physique, Mr Bosch. Cela s’est traduit par des activités UNSS, et après j’ai tout fait pour devenir professeur d’éducation physique. »

Il avait effectué sa préparation au professorat à l’ENSEP de Versailles entre 1967 et 1970, et Le Bihan délivre une anecdote de cette époque, révélatrice du caractère de Prokop, et des passions qui le poussent en profondeur, quand en surface il ne se départ pas d’un calme olympien. « A l’INSEP, c’était un nageur moyen, à 1’15s aux cent mètres, mais il a choisi l’option natation et il a commencé à s’entraîner avec Jacques Vallet à l’INSEP et Gilbert Seyfried à la Stella ; à la fin de sa scolarité, il a cassé la minute à l’examen du CAPEPS et il a fait partie du relais champion de France du dix fois 100 mètres quand cette épreuve était dans le programme.

Pendant un court laps de temps, Patrice enseigne, avant d’être, très tôt, pris par le national. Parallèlement, il entraîne : « trois clubs : d’abord, pour rendre service, à la Stella Sports de Saint-Maur, au CA Romainville avec Jean-Pierre Le Bihan, et au Stade Olympique Rosnéen. »

« Quand en avril 1973, dit encore Le Bihan, Garoff devint DTN, Patrice était déjà conseiller technique régional, Michèle Leclerc [conseillère technique de la ville de Paris] ayant sollicité sa candidature. Garoff avait été séduit par son enthousiasme. Il avait vu ce jeune entraîneur débarquer aux championnats du monde 1973 à Belgrade. Patrice avait voyagé à ses frais avec épouse, armes et bagages, pour suivre les compétitions. Garoff lui a demandé assez vite de devenir son adjoint à la formation des cadres et de faire le lien avec les maîtres nageurs sauveteurs, dont nous nous étions séparés en 1951, mais qui restaient les patrons dans les piscines. Il a travaillé aussi à mettre en place des « formations » avec Raymond Catteau, René Schoch, Jean-François Robin. Il est enfin responsable de la détection et de l’évaluation des jeunes, s’occupe des seize ans avec Gilles Vigne, Dominique Gindre (Mollier), Patricia Quint. »

« Auprès des maîtres-nageurs, explique Patrice, mon job d’abord était de trouver, entre les présidents Henri Sérandour pour la natation et Jean-Claude Letessier pour les maîtres-nageurs, un moyen de se rapprocher. Ensuite, on avait pour perspective  la création d’un brevet d’Etat qui unifierait les professions de maître nageur sauveteur et d’éducateur sportif. Un brevet d’Etat devait en être le trait d’union. »

Adjoint à la DTN, il ne s’était pas ménagé.

« IL EST PAS MAL CE PROKOP. ON VA POUVOIR TRAVAILLER ENSEMBLE »

 « Pendant ces dix ans, il avait travaillé comme un fou, continue Le Bihan. Un jour, sa femme, Martine, nous avait demandé au téléphone si on savait où il était. Il courait entre ses missions. Lorsqu’une de ses filles (Karine et Alexandra) est née, c’est ma femme qui l’a accompagnée à la clinique, et Patrice n’a vu sa fille qu’à son retour. » (Patrice précise qu’il a réussi à être là à temps, à la naissance). 

On ne dira jamais assez la part que les épouses d’entraîneurs et de dirigeants jouent dans les succès du sport français, et l’abnégation dont elles font preuve. De temps en temps, leur courage est tant malmené qu’une d’entre elles laisse échapper la pression. Je cherchais un jour en vain à joindre mon ami Jean-Claude Perrin, l’entraîneur français d’athlétisme (le portable n’existait pas), appelais chez lui et tombais sur son épouse : « je ne sais pas où il est, me répondit-elle d’un ton que je qualifierais de pincé ; mais soyez gentil, si vous le voyez, rappelez-lui qu’il a une femme ? » 

Patrice Prokop, on l’a compris,  ne roulait pas les mécaniques, et s’il était le boss, il plaçait la charge sur ses épaules. Travaillant en bonne intelligence avec un président taillé dans un même bois tendre, il allait opérer une sorte de révolution tranquille, effectuant un virage à 180 degrés dans la politique fédérale.

Comment cela ? Arrivé en 1982 à la tête du secteur après avoir servi trois années comme conseiller technique national auprès de l’Île-de-France et huit ans comme adjoint de Garoff à la DTN, il avait vécu l’essentiel de la carrière agitée de l’ancien censeur de Font-Romeu à ses côtés.

Garoff avait mené une politique extrêmement volontariste et surtout soupçonneuse vis-à-vis des entraîneurs de clubs, et tout le monde craignait que Prokop ne perpétue ce système d’affrontement systématique avec la « base ».

« La méfiance était installée, et Guy était prêt à continuer le combat, » se souvient Catherine Grojean.

Guy Boissière était un des bons entraîneurs de l’époque, un héritier des Barbit, Garret, Zins, Menaud, qui, avec Bergamo, Bozon, Alex Ferenczi, Pierrette Gheysen, Alain Iacono et d’autres, tenait la boutique. Il avait entre autres préparé Michel Rousseau, médaillé d’argent des premiers mondiaux, en 1973, et allait emmener un autre talent, Stephan Caron, encore plus loin, au top européen et mondial. « Guy n’aimait pas Garoff et il craignait de trouver en Patrice les mêmes comportements que son prédécesseur, se souvient Catherine Grojean. Après l’avoir rencontré, il changea complètement d’avis : « il est pas mal ce Prokop. On va pouvoir s’entendre. » Il l’a énormément apprécié, finalement, et on est devenus des amis, en-dehors des piscines. Prokop est un humaniste, il aime les gens qu’il côtoie. On notait aussi qu’il prenait toujours du recul par rapport à ce qui était dit et qu’il l’examinait d’une façon toujours bienveillante. Il avait des contacts privilégiés avec les nageurs et les entraîneurs et les résultats ne se sont pas fait attendre : la natation française a renoué avec des résultats internationaux ; ce n’était pas une période facile, avec trois nageurs par nation et un dopage d’Etat d’abord dans les pays de l’Est, avec la RDA en pointe, qui, une fois leur système démantelé, allèrent enseigner les Chinois qui s’y mirent de bon coeur. »

« Ce qui est frappant aussi, c’est que Patrice n’a jamais ramené la couverture à lui. Il ne cherchait pas la gloriole, il mettait les autres en avant, » ajoute Catherine Grojean.

RECONNAÎTRE LA VALEUR DES ENTRAÎNEURS

Quand Prokop a débloqué le système et ouvert la porte de l’international aux entraîneurs des nageurs, il a créé un effet de courant d’air bénéfique : « Patrice, continue Catherine Grojean, s’est appuyé sur les entraîneurs en les faisant progresser. C’était un changement bienvenu. Le système de Garoff de non implication des entraîneurs de clubs avait tué professionnellement nombre d’entre eux, comme Pierrette Gheysen, qui avait amené Ivan Boutteville, et dont les coaches nationaux n’ont pas su tirer la quintessence. Elle s’en plaignait, était convaincue des dons d’Ivan et de ce qu’elle aurait pu l’amener plus loin. Elle a été dégoutée et n’a plus sorti de nageurs. » Parmi les victimes de ce système de rejet des coaches institué par Gérard Garoff, on se souvient d’Alain Iacono, qui amena son fils Franck aux records en demi-fond, et que le système n’eut de cesse de le séparer de son nageur.

« –  J’ai beaucoup parlé avec lui de ce que nous ressentions comme une injustice, la non-sélection des entraîneurs des nageurs internationaux, se souvient l’ancien entraîneur national  Michel Scelles, aujourd’hui reconverti avec bonheur coach des masters de Viry-Châtillon. Michel avait rejoint « Pedro et Giaco » comme entraîneurs de l’INSEP et de l’équipe de France. On ne trouvait pas normal, explique-t-il aujourd’hui, qu’à l’issue des sélections seulement deux ou trois entraîneurs encadraient les vingt-trois à vingt-cinq éléments qualifiés pendant que leurs entraîneurs étaient laissés sur le quai et envoyés en vacances. Patrice a changé la donne, et c’est comme ça que Boissière, qui coachait Caron, Begotti, qui avait amené Plewinski, et tant d’autres purent accompagner jusqu’au bout leurs protégés. »

Parfois, des décisions très simples impactent le réel plus que bien des finesses et des complications. La sagesse de Prokop provoqua un fort appel d’air. Il éteignit d’un seul coup la querelle entre la natation nationale et les clubs.

STEPHAN CARON ET CATHERINE PLEWINSKI LOCOMOTIVES

Est-ce un résultat de cette ouverture? « Des Jeux olympiques de 1984, les Français ramenèrent quatorze records nationaux, »(2) dit Scelles. Jusqu’en 1992, l’équipe de France, sans être exceptionnelle, va tirer son épingle du jeu, grâce surtout à deux locomotives, Stephan Caron et Catherine Plewinski. Mais le renouvellement ne se fait pas, et en 1994, les Français rentrent bredouilles, en termes de médailles, des championnats du monde de Rome.

La compétition a atteint il est vrai des sommets, non seulement parce qu’à l’étranger on s’entraîne bien, mais aussi parce qu’on se prépare encore mieux – et quelques fois, les guillemets s’imposent pour entourer le verbe se préparer. Il y a bien sur les Allemands de l’Est et leur dopage d’Etat. Mais ils ne sont pas les seuls, l’Allemagne de l’Ouest s’y est mise. On peut nourrir des doutes sur les pratiques des Russes. Les Chinois vont bientôt s’y mettre. Des Italiens sont boostés par le Pr Conconi. Les Français apprennent d’une transfuge de Roumanie, Noémie Lung, qui lors d’un meeting en France choisit la liberté, comment elle était assistée médicalement, avec Tamara Costache et autres au centre de Baia Mare. Mais il n’y a pas que ça.

On se rend compte aussi à l’époque de notre retard dans le suivi médical. « Un accompagnateur des équipes de France revient du Canada avec des informations à l’époque assez déroutantes sur les modes de préparation de leurs meilleurs éléments, témoigne Scelles, ainsi le protocole de Mark Tewksbury, qui utilise les techniques de pointe de l’époque, de corticol [hormone de stress] et dosage d’érythropoiétine » [NDLR : afin de vérifier la bonne adaptation à l’altitude, les bons répondeurs produisant de l’EPO en arrivant en altitude, les mauvais répondeurs n’en produisant pas] .

Ces techniques avancées, banalisées aujourd’hui, inquiètent les Français. « On se dit qu’en face de ça, notre suivi médical est dépassé. Que Caron et Plewinski, s’ils avaient disposé de tels plus, auraient ramené de l’or, au lieu de l’argent ou du bronze… Patrice a été déçu d’apprendre tout ça, mais a maintenu le silence et a continué le métier comme si de rien n’était. On n’était pas si mauvais, à l’époque, et les records de France des Caron, Plewinski, Esposito, Marchand, il a fallu les combinaisons pour les battre. De vous à moi, je crois que Stephan Caron était plus fort que tous les cracks français qui ont suivi jusqu’à aujourd’hui, je suis persuadé qu’il les aurait battus… »

Prokop croit lui aussi que des nageurs français ont souffert de ce genre de compétitions soit déloyales, soit avant-gardistes. « La natation féminine, surtout, a souffert. Plus particulièrement Catherine Plewinski parce qu’elle a dû affronter d’abord les Allemandes, ensuite les Chinoises. Ce qui ne l’a pas empêchée de gagner ainsi des titres européens en face de Kristine Otto. »

Mais il n’y a pas que ça. Le management de l’équipe de France n’est pas au point, et un certain Claude Fauquet, observateur des équipes de France, note tous les détails qui vont faire la différence, et prépare une révolution qui va donner, entre 2004 et 2014, à l’ équipe de France le taux de réussite le plus remarquable et le plus élevé en compétitions mondiales.

 « SON VISAGE EST VERT. UN TEINT DE D.T.N. »

Aujourd’hui, loin de ces considérations, Patrice Prokop, se souvient que, cramé par douze ans à tenir les rênes, il décide de rendre son tablier. Il se sent très fatigué. Sa femme, parfois, s’amusait, regardant un collègue de son mari, à déclarer : « Ah ! Il a un joli teint. Son visage est vert. Un teint de DTN. » On imagine qu’elle avait dû avoir du vert à la maison, pendant douze ans! Vingt-deux ans plus tôt, Lucien Zins,DTN de la natation, au sortir des Jeux de Munich, croise Robert Bobin, DTN de l’athlétisme, qu’il décrit comme « écrasé » par treize ans au poste le plus exposé, et se dit : « Quand je l’ai vu, je me suis vu. Je me suis dit : Bobin, c’est moi. Il faut que j’arrête. »   

Patrice est remplacé par Jean-Paul Clémençon, lequel s’installe aux commandes, au siège fédéral, Stade nautique Georges-Vallerey, au 148 avenue Gambetta, à Paris…

Si c’est la fin de son aventure en natation, le parcours professionnel de Patrice Prokop continue. L’année même, il entre à la préparation olympique, dit « le cimetière des éléphants » (lisez: les grands serviteurs du sport) en compagne de Joël Delplanque et de Bernard Bourandy. Deux ans plus tard, il dirige le CREPS de Dijon, une aventure de dix années où il conduit un gros travail de rénovation, et aux treize pôles France existants ajoute par création celui de judo. Il achève sa carrière au CREPS de Macon. C’est à cette époque qu’il est élu président de l’association des directeurs techniques nationaux, où son tempérament fédérateur fait une fois de plus l’unanimité.

En-dehors du parcours de l’équipe de France où il sut apaiser les conflits et orchestrer une natation décrispée et, je dirais, heureuse, Patrice mit le pied à l’étrier à toute une génération de jeunes coaches qui ne demandaient qu’à apprendre en les confrontant aux grands rassemblements, Jeux olympiques, mondiaux et championnats d’Europe : les Marc Begotti, Lucien Lacoste, Sylvie Bozon-Le Noach. En outre, « Prokop a fait le statut des entraîneurs de haut niveau. C’est ce qu’il a mis en place qui a permis tout ce qu’il y a de bons entraîneurs de valeur chez nous », estime Scelles.

« C’était un travailleur infatigable, ajoute Scelles. Il partait de loin vu l’état de la natation française, il a réorganisé le côté administratif.  On a continué de tenir l’INSEP et peut-être a-t-on été trop gentils, trop timides et trop dans le social. On a conservé des éléments qui n’avaient plus le niveau. On ne se sentait pas de les laisser tomber, tout en sachant qu’ils n’avaient plus la valeur. On se voyait mal les abandonner dans la nature, et ils ont pu achever leurs études. Bien sûr ils bloquaient des places à l’internat qu’on aurait mieux utilisées en renouvelant les effectifs, mais je ne suis pas mécontent d’avoir agi ainsi et Patrice non plus. »

Même son de cloche chez Laurent Neuville, l’un des éléments du relais quatre fois 100 mètres, qui se souvient d’un Prokop « honnête, tranquille et bosseur, proche et à l’écoute des nageurs », rappelle que Patrice le fit entrer à l’INSEP en tant qu’entraîneur adjoint. « C’est lui qui, en tant que responsable de la formation des cadres, a formé Claude Fauquet, rappelle-t-il. Mais surtout c’était un homme qui trouvait des solutions. »

« Quand il avait un problème à résoudre, une décision à prendre, Patrice se mettait à réfléchir. Il plissait alors les yeux, et ne disait plus rien. Cela pouvait durer une journée entière. Quand ça lui prenait, Michel Guizien l’appelait Le Sphinx, » se rappelle Marc Begotti. 

Toujours pacificateur, « quand les entraîneurs s’enguirlandaient, il nous disait : ne vous asticotez pas », raconte encore Marc. Aujourd’hui, alors que les nouvelles qui nous viennent des bureaux de la Fédération ou des plages des piscines semblent contenir leur part de rancœurs, de colères, de portes qu’on claque et d’affrontements parfois brutaux, on se dit qu’y manque l’esprit  de Patrice Prokop.

(1).Pour tout savoir sur Michel Scelles, lire le formidable dossier que lui a consacré Chronomaîtres, http://www.chronomaitres.fr/_media/n4-michel-scelles.pdf 

(2).16 records en fait : DAMES.- 100m, Sophie Kamoun, 57s49 ; 100m brasse, Catherine Poirot, 1’10s69; 4 fois 100 m libre, Carolle Amoric, Sophie Kamoun, Véronique Jardin, Laurence Bensimon, 3’52s15. MESSIEURS.-100m, Stephan Caron, 50s70 ; 200m, Stephan Caron, 1’50s99 ; 400m, Franck Iacono, 3’55s07 et 3’54s58; 1500m: Franck Iacono, 15’27s27, 15’26s96; 200m dos, Frédéric Delcourt, 2’1s59; 2’1s75; 200m brasse: Thierry Pata, 2’20s14, 2’20s05; quatre fois 100m: 3’24s68 et 3’24s63 (Stephan Caron, Laurent Neuville, Frédéric Bataille, Bruno Lesaffre) ; quatre fois 200m : 7’27s40 (Pierre Andraca, Dominique Bataille, Lionel Pou, Stephan Caron). Cette année, on enregistra 56 records de France, près de deux fois plus que de records du monde (31). Informations issues de la formidable banque de données fédérale :  http://ffn.extranat.fr/webffn/nat_records.php?idact=&idyear50=1984

LES MILLE VIES DE CLAUDE LEPAGE (1927-2016)

NAGEUR, ENSEIGNANT, JUDOKA, CHARPENTIER, FRANC-MAÇON, SKIEUR NATURISTE, ÉCRIVAIN, PHILOSOPHE  ET CHIC TYPE DEVANT L’ÉTERNEL

Éric LAHMY

Jeudi 25 août 2016

Mort le 15 août dernier à 13 heures, à 89 ans, des suites d’une longue maladie, Claude Lepage (né le 12 janvier 1927)  est connu dans la natation pour avoir été CTR de Bretagne. Mais il était beaucoup plus que cela. Je m’en souviens comme d’un homme de taille moyenne, visage rond, peau parcheminée, yeux bleus vifs, rieurs, qui irradiait l’enthousiasme. Son mental était insubmersible et, la veille de sa mort, rapporte son fils aîné, « il faisait des repoussés sur son fauteuil ‘’pour ne pas trop perdre’’. » Il a été enterré à Saint-Pierre de Plesguen (Côtes d’Armor).

Tous ceux qui ont connu Claude s’en souviennent comme d’un personnage atypique, extrêmement original. Pour Michèle Guizien, l’épouse de l’ancien entraîneur de Font-Romeu et d’Antibes, qui l’avait rencontré à travers son mari « c’était un homme très intéressant ; il m’avait marqué, parce qu’il connaissait énormément de choses dans divers domaines, et était d’une grande gentillesse ». Il  est le neveu de Marius Lepage, un écrivain, franc-maçon au Grand Orient de France avant de passer à la Grande Loge nationale française, et penseur de la franc-maçonnerie. Marius est aussi nageur et capitaine de l’équipe de water-polo du Stade Lavallois, à laquelle appartient également son frère, le père éponyme de Claude.

A la déclaration de guerre, Marius rejoint le front, Claude (le père), quoique grave accidenté du travail, s’apprête à rejoindre Narvik en corps expéditionnaire quand survient la débâcle. Claude (le fils), 13 ans, est chargé de mettre en lieu sûr l’ensemble des documents maçonniques de la Loge Volney. Pendant la guerre, il pratique plusieurs métiers avant de devenir Compagnon Charpentiers des Devoirs du Tour de France. Il lui faut pour cela réaliser un chef d’œuvre. C’est un escalier en colimaçon que ceux qui ont pu le voir qualifient de « superbe » (Patrice Prokop, le Directeur technique national de 1982 à 1994) ou d’ « extraordinaire » (Michèle Guizien). C’est lui-même qui dessinera plus tard les plans de sa maison, en Y, dans un lieu arboré, comme en pleine nature, sans voisins ni vis-à-vis. Parallèlement aux métiers qu’il exerçait, il était flûte traversière à l’orchestre philarmonique de Laval, dessinait, avait fondé le club « Sauveteurs Mayennais » dont la devise était Même au péril de ta vie

Initié dans la loge franc-maçonne familiale en 1945, Il épouse en 1953 Paulette, ceinture noire de judo qui enseigne la voie de la souplesse dans les écoles. La légende veut que, ce jour là, chef de troupe chez les scouts, on doit le chercher dans les bois parce qu’il a oublié qu’il se mariait ! Paulette dément. Ils auront trois fils, Claude (1953), Yann (1955) et Gilles (1956). En 1961, il suivra son oncle fâché avec le Grand Orient à la Loge Ambroise Paré.

UN CÔTÉ DRUIDE IMPROBABLE DE LA NATATION

Il est à l’origine du Judo-Club de Laval en 1950, et de Dinan en 1967. En 1961, il enseigne le sport à Laval. Entré à la Jeunesse et sports de Mayenne, il trouve une situation stable qui lui permet de se retrouver en famille. Inventif, il crée des matériels de sports : des buts de football, une rampe de plongée sous-marine, une table de référence pour la répartition des engagements cardiaques. Le voilà bombardé en 1965 Conseiller Technique Régional Natation et Sauvetage pour l’Académie de Rennes et la 3e région militaire. Vers 2007, il s’engage dans une nouvelle réflexion sur « l’enfantement de l’ère des cathédrales. »

Il partage ses passions entre le judo et la natation. Mais surtout, dit son ami René Schoch, 90 ans, qui était CTR du Lyonnais, « il ne s’arrêtait jamais ». Si l’homme est un projet, Lepage en vaut mille, car c’est le nombre de ses projets. Il avait mis au point la première table de cotation de natation, mettant en parallèle les résultats sur toutes les distance en fonction de ce qu’on savait des qualités physiques, aérobie et autres… En 1973, il publie « Initiation à l’entraînement en natation », ouvrage qui inclut la table Lepage. Il rédigera ensuite  la natation de 8 à 88 ans, toujours avec la table Lepage, et prône l’équilibre de course. Il est également l’auteur, en 2008, de « Jigoro Kano, un grand initié »,  sur l’inventeur japonais du judo. Pour mieux connaître son sujet, il se rend au Japon. En 1998, il fait quasiment le tour du pays, visite les lieux mythiques de la fondation de cet art martial, rencontre le maître Abe qu’il avait connu en 1950 à Toulouse. Les hôtels sont hors de prix, il dort donc avec les clochards et les chats dans un parc public. Il a soixante-et-onze ans…

PHILOSOPHIE ET BAINS GLACÉS

Mais c’est en Inde qu’il en bave le plus. A la recherche de Bouddah, il se retrouve à Katmandou. Marqué par l’indicible misère de ce pays qu’il quadrille « tout seul et le plus souvent à pied. Il se blesse, son pied s’infecte. Il faut l’hospitaliser, septicémie. » A peine sorti de l’hôpital, il s’en va entraîner pendant un mois le club de Saint-Laurent, en Guyane, en plein soleil de midi. 

C’est (comme Joahnn Wolfgang von Goethe) un fervent du bain glacé qui, dès 1946, organise une rituelle Coupe de Noël parmi les glaçons de la Mayenne et au Mans, et incorpore cette pratique dans son enseignement : « A Dinard, raconte Le Bihan, depuis 1970, il dirige à chaque Noël des stages de préparation des maîtres-nageurs-sauveteurs. Le stage se termine par un exercice de nage en mer – en Bretagne en hiver ! – et comme ça ne suffit pas, il exige que ses élèves passent sous une péniche afin d’apprendre à ne pas avoir peur sous l’eau. Là, on put dire que ses maîtres nageurs avaient passé le vrai diplôme, et pas à potasser dans des livres. »

M.N.S. à Palaiseau « mais avant tout entraîneur notamment au Mans dans les baignades des Pingouins de l’Huisne puis du C. O. Pontlieu, témoigne son aîné, Claude. C’est là qu’il établi les bases de ses principes d’entraînement. Il obtenait de remarquables résultats malgré les conditions  pénibles –température moyenne de l’eau 15,9 sur l’été. Le Sauvetage était également son centre d’intérêt, et il eut des nageuses sélectionnées aux Championnats d’Europe. » En 1965, il est directeur de la piscine Foch, à Brest. « Un ratage complet, mais un bon bassin », se souvient son aîné, qu’il a commencé à entraîner lors des tests d’étanchéité du bassin, avec entrainement tous les jours y compris le dimanche, deux fois, toute l’année ! Un an après avoir fondé la section natation du GMAP, le club de plongée de Brest, d’apnée et de nages avec palmes, il l’amène à la 6e place des clubs français. Devenu CTR en 1967, il lance les formations de MNS-éducateurs fédéraux pour répondre aux constructions de piscines, organise à Coëtquidan et Dinard des stages  régionaux de perfectionnement  de nageurs en  Septembre, à Noël et Pâques ; 80 nageurs environ y participent, à raison de deux à trois séances de natation par jour plus équitation, escrime, tir, course à pieds et parcours divers.

Son originalité de principe se retrouve dans son entraînement. Quand la séance est mal réalisée, il la refait faire. C’est aux nageurs de donner leurs temps dans les séries – une façon de mieux se connaître et intérioriser sa valeur. Ce qui fait dire à son fils qu’il « ne comprend  pas certains nageurs de haut niveau, dépendants. » Son enseignement de judo est également marqué par un respect des codes, « on commençait par ceinture ficelle, examen en japonais avec traduction et démonstration à gauche et à droite  pour ceinture blanche », explique Claude junior.

UN LAPON VENU DE NORVÈGE AVEC SON TROUPEAU DE RENNES

A Font-Romeu, il skiait l’hiver en short et torse nu. Schoch raconte aux gens qui s’étonnent de voir cet original qui trace sur la neige poitrail au vent que c’est en fait un Lapon venu de Norvège avec son troupeau de rennes. « Un jour, se souvient encore Schoch, on ne le voyait plus, et je me suis dit : « on rentre. » Marcel Ballereau, qui était avec moi, me dit : « pas question sans Claude. » On se met donc à le chercher, on voit des gens, on leur demande s’ils n’ont pas vu un esquimau, et on finit par le retrouver ; il s’était engouffré avec ses skis dans les branches d’un sapin dont il ne parvenait pas à se dépêtrer. »

Un jour, appelé en consultation en présence du préfet et de toutes les autorités intéressées au sujet de la construction d’une piscine à Brest, son directeur régional, qu’il accompagne et qui se méfie de son tempérament, lui recommande de surtout ne rien dire, sauf, ajoute-t-il, « si on vous le demande. » A la fin de la réunion, il n’a pas dit mot, quand un intervenant lui demande ce qu’il en pense. « Oui ! Tout à fait nul », rétorque-t-il tranquillement. Il est en fait braqué contre ces mini-baquets amovibles qu’il juge représenter une solution très insuffisante. Alerté par les huiles furibardes, le (légendaire) colonel Crespin, directeur des sports du Ministère, le convoque à Paris. Claude arrive rue de Châteaudun, au siège du Ministère, en chaussettes. Comme il vit pieds nus, il a oublié – ou pas jugé bon – de prendre des chaussures. D’ailleurs, il ne se déplace qu’en tongs. « Crespin, finalement, ne l’enguirlande pas trop, parce que Lepage, sur le fond, n’a pas trop tort, » raconte Schoch.

« PAS DE CLIM’ ! IL FAUT VIVRE AVEC LA NATURE »

A l’issue d’un stage aux USA où il se trouve en compagnie de Ginette Sendral-Jany, Pierre Balthassat (CTR de Lorraine qui l’a précédé dans la mort de quelques jours), Schoch et Catherine Grojean, ses compagnons se souviennent particulièrement de lui. « Un jour, raconte Schoch, nous avions loué une grosse voiture, et roulions à six dedans. Il faisait une chaleur épouvantable. J’avais beau mettre la climatisation, elle ne fonctionnait pas. On étouffait. Là, je me retourne, et je vois mon Claude qui avait baissé sa vite et me dit : « pas de clim’, il faut vivre avec la nature. »

Toujours lors du stage chez James Counsilman, il continue de se distinguer. Dans la piscine, raconte Catherine Grojean, il furète, s’affaire, mesure tout, la longueur et la largeur du bassin en yards. Counsilman s’étonne : « qu’est-ce qu’il fait là, cet indien. » « Doc », sans le savoir, a rejoint le sobriquet qu’on a donné en France à notre héros : le Mohican.

Il trouve une vraie complicité avec Raymond Catteau, le nordiste qui, au-delà d’une terminologie parfois fumeuse, a su libérer, après-guerre l’enseignement de la natation aux jeunes enfants de tout un matériel, les gilets, les planches qu’il rend obsolètes, et fait connaître la capacité de l’homme à flotter naturellement. Catteau et Lepage débattent longuement sur ces sujets d’enseignement et resteront amis, se verront régulièrement. Pendant les dernières années de sa carrière, il fera également bon ménage avec Patrice Prokop, quand tous deux sont conseillers techniques de Bretagne.

Toujours selon Schoch, Claude était « folklorique, mais sérieux. »  Il s’intéressait plus à la formation qu’à la haute compétition et, selon Jean-Pierre Le Bihan, « préférait former cent nageurs à 1’5s que dix nageurs à 1 minute » Même son de cloche chez Catherine Grojean qui vante sa compétence : « c’était un pionnier, curieux de tout. Il avait étudié la psycho-morphologie et vous expliquait qu’avec tel crâne, untel était finnois, ou breton. Il avait quand même un côté improbable druide de la natation. Par exemple, il a beaucoup travaillé avec Jacques Meslier. Tous deux faisaient partie d’une époque où l’on se posait beaucoup de questions. »

Le drame de sa vie sera l’accident qui rendra son aîné Claude paralysé. Le garçon a du talent, et Lucien Zins lui reconnait un potentiel de grand nageur. Un jour, par bravade, il tente de passer sur sa mobylette sous la barrière d’un passage à niveau et rate son coup. Cervicales atteintes, il passera sa vie dans un fauteuil, mais, fidèle à la tradition Lepage, ne se laissera pas abattre. Son père y veille : « Je lui dos deux vies, la première comme tout le monde, la seconde après mon  accident (en allant au travail par un temps exécrable). Tétraplégique, après une lettre d’encouragement, il m’a concocté un programme de natation auprès desquels ceux que j’avais connu comme sportif  était de la « gnognotte » ; je suis pratiquement le seul survivant de cette époque 76,  et j’ai passé le BEE 2 en 86.  J’ai entraîné 29 ans. Perfectionnement à national, natation, palme, et j’ai lancé des triathlètes… Papa fut le « dernier des Mohicans »  un guerrier au quotidien… »

RENÉ LEFERME AVAIT INSCRIT DUNKERQUE SUR LA CARTE DE LA NATATION FRANÇAISE

Éric LAHMY

Mardi 7 juin 2016

Appris sur le site fédéral la mort de René Leferme, qui fut l’entraîneur de Dunkerque Natation.

« Carnet noir : disparition de René LEFERME grande figure de la natation dunkerquoise – Entraîneur de légende du Dunkerque Natation – le club de notre président – qui a formé bon nombre d’internationaux, René LEFERME est décédé, vendredi 3 juin 2016, à l’âge de 96 ans. Né le 15 février 1920, il a porté au plus haut les couleurs de la natation nordiste dans l’Hexagone et bien au-delà. Ses obsèques sont prévues, mercredi 8 juin, 9 h 45, au crématorium de Dunkerque. La FFN au nom de son président adresse toutes ses condoléances à sa famille, ses proches et ses nombreux amis dans le milieu de la natation. »

Derrière la sécheresse du communiqué, se dresse un personnage modeste mais essentiel. Disparu à 96 ans, il était un peu oublié d’avoir longtemps vécu, mais quand même pas tant que ça, puisque seul Dunkerquois à donner son nom à un bâtiment de son vivant (une décision du maire de l’époque, Claude Prouvoyeur). Son nom, adorné d’un trait d’union, désignait donc la piscine Dunkerquoise de Petite-Synthe (une piscine fermée en raison de sa vétusté, coïncidence, depuis novembre dernier: ironiquement, en quelque sorte, René Leferme a survécu à « sa » piscine.

A mon souvenir, c’était un homme affable, mais assez taiseux, une belle tête énergique, qui projetait dans toute sa personne l’image du sportif tel qu’on l’imaginait alors, au physique comme au mental ; et aussi un bon entraîneur de club, un des meilleurs de l’époque. Pour La Voix du Nord, ce père de famille nombreuse (huit enfants) avait « placé Dunkerque sur la carte de France » et il est vrai que pendant des années, il avait instillé de bons éléments dans les équipes nationales et était parvenu à former un valeureux quatre fois 200 mètres (LE relais par excellence, à l’époque, appelé aux Jeux olympiques la course des nations).

« Mon père est quelqu’un de pudique, de pas très bavard, disait de lui son fils René-Jean, témoignage repris par Le Phare Dunkerquois. Il a reçu les palmes académiques, a été mis à l’honneur, a eu une piscine a son nom, etc. Mais il ne recherchait pas la reconnaissance, tout ce qu’il faisait, il le faisait naturellement. Sa phrase, c’était : Je n’ai jamais rien demandé. C’est une phrase que j’ai entendue toute ma jeunesse. »

Son meilleur élève avait été Francis Luyce, multi-champion de France et recordman du monde du 800 mètres. Mais il avait « sorti » également Yves Malzoppi, Patrick Sénéchal, ainsi qu’un de ses enfants, Marc Leferme. En 1965, ces « quatre Mousquetaires » se mettent à l’eau, aux championnats de France de Paris, et battent le record de France du « quatre fois deux ». Record piqué au Stade et repris l’année suivante par le Cercle de Marseille. C’est la grande année de René Leferme, car outre ce relais, Francis Luyce, « tombe » tous les titres de nage libre alors disputés, 100, 200, 400, 1500 mètres, le genre d’exploit que seul Jean Taris, avant lui, avait pu opérer avant la guerre.

René avait perdu en 2007 l’un de ses petits-enfants, Loïc, personnage romantique à souhait, qui s’était lancé dans la redoutable aventure du Grand Bleu, et y avait laissé la vie…

BUCK DAWSON

LE GARDIEN DU TEMPLE

Par Eric LAHMY                                                                                Samedi 17 Mai 2015

DAWSON [William Forrest « Buck »] (Halloween, 31 octobre 1920-Fort Lauderdale, 4 avril 2008). USA. « Monsieur Swimming Hall of Fame », il aida à la création d’un « Temple » de la natation à Fort Lauderdale, un musée dont il devint le premier directeur exécutif, en 1963. Sa vie est un roman. Il connait une guerre mondiale pleine de rebondissements (17 décorations), qu’il débute comme simple solat et termine à la suite du Général James Gavin, occupe Berlin où il trouve le temps de devenir ami avec Marlene Dietrich et Ingrid Bergman ! Buck Dawson pratiquait l’athlétisme et le football, et ne savait pas nager, mais se passionna pour la natation quand il épousa RoseMary Mann, fille de Matt Mann, l’entraîneur de l’Université de Michigan et de l’équipe olympique US de 1952. RoseMary enseigna la natation pendant quinze ans à l’école de Pine Crest de Fort Lauderdale. Avec l’aide d’un pionnier de Fort Lauderdale, G. Harold Martin, Dawson fit passer le « Hall » de l’état d’idée à celui d’un centre d’archives de la natation mondiale. Il obtint de la YMCA qu’elle tienne ses championnats à Fort Lauderdale, créa le Grand Prix (annuel) de plongeon, et l’Annual Rough Water Swim, disputé sur un mile en mer, permit l’Association des Coaches de Natation américains (ASCA) de s’installer sur place. C’est lui aussi qui attira Johnny Weissmuller et en fit pendant six ans le « chairman of the board » de l’ISHOF, ce qui apporta à l’institution la célébrité et le charisme du plus fameux Tarzan d’Hollywood. Buster Crabbe, Eleanor Holm et Esther Williams étaient des familiers des lieux. Débrouillard, farfelu, sympathique, il était une sorte de mémoire de la natation américaine. Il a écrit dix-huit livres sur une variété de sujets, dont une histoire de la natation américaine de Weissmuller à Spitz, en fait une série de portraits des glorieux récipiendaires du Swimming Hall of Fame.

RAY DAUGHERS, USA, GRAND COACH A L’ANCIENNE

Par Eric LAHMY                                                   Mercredi 13 Mai 2015

DAUGHTERS [Raymond Earl ‘’Ray’’] Natation. (Denver, 1895-/ ). L’un des grands coaches US, après avoir débuté au Seattle Crystal Pool,  il dirige le Washington Athletic Club de 1942 à 1964, et en fait une pépinière de champions, depuis Helen Madison, dont il eu l’intuition du talent alors qu’elle avait 14 ans, et Jack Medica, jusqu’à Marilou Petty, Olive McQueen, Nancy Ramey (médaillée d’argent olympique du 100 mètres papillon) et tant d’autres. Quand Madison devient la meilleure nageuse du monde, d’aucuns disent qu’il a eu beaucoup de chance, que Madison aurait tout gagné sans lui. Il ne répond pas directement, mais note, fataliste : « c’est sûr, je n’en trouverai pas une autre comme elle. » Mais il réussit autre chose, amenant quatre de ses nageuses, Mary Lou Petty, Betty Lea, Doris Buckley et Olive McKean à améliorer, en 1935 et en 1936 le record du monde du relais quatre fois 100 mètres ! Lui-même ayant quitté Denver pour Seattle vers l’âge de dix ans, avait été bon nageur de demi-fond dans les premières années 1900. Il est, pendant la Première Guerre mondiale, en charge de l’enseignement de la natation à la Seattle Naval Training Station. Ses nageurs tomberont 30 records du monde, 301 records et 64 titres US. Il est dans les équipes olympiques US aux Jeux de Berlin (1936), Londres (1948), Helsinki (1952) et Melbourne (1956) et sert encore comme « team manager » aux Jeux de Rome, en 1960, avant de présider le Comité de natation de l’Amateur Athletic Union et le Comité Olympique masculin. En 1936 et en 1948, il entraîne l’équipe olympique féminine. Intronisé en 1971 à l’International Swimming Hall of Fame.

En janvier 1936, quelques mois avant que Daughters et ses nageurs Medica, Keane et Petty ne se rendent aux Jeux olympiques de Londres, la revue The Saturday Evening Post demanda à Daughters d’écrire un article sur ses méthodes et ses techniques d’entraînement, et de répondre à ces questions : qu’enseignez-vous de différent des autres entraîneurs ?  Quelles sont vos méthodes ? Par quel moyen obtenez-vous ce plus de vitesse pour vos nageurs qui fait la différence entre de bons nageurs et de vrais champions ? L’article parut le 30 mai 1936. Pour commencer, Daughters identifiait le potentiel, comme dans le cas d’Helene Madison dans une réunion de natation en 1927. Et donc il assistait à des meetings de jeunes dans la région. Lui-même, deux ou trois fois l’an, organisait des réunions ouvertes aux jeunes de la région.

Daughters insistait sur le fait qu’il ne cherchait pas les nageurs les plus rapides, mais les talents à l’état brut. Une fois repéré, le jeune était invité à s’entraîner avec lui. Ensuite il organisait des réunions pour permettre à ses élèves de battre des records – personnels, locaux, etc. En 1931, il avait ainsi organisé pour permettre à Helene Madison d’améliorer des records américains et à Medica un record régional.

Il déclara travailler de façon serrée avec ses nageurs, établissant leurs horaires d’entraînement et leurs courses, améliorant leur style, leurs habitudes alimentaires, exigeant qu’ils dorment dix heures par nuit et s’assurant qu’il se couchent épuisés.

Il cherchait deux choses chez ses nageurs, la condition physique et le rythme. Le rythme, expliquait-il, est ce que le nageur de vitesse doit avoir, ainsi que la capacité d’adopter une vitesse qui corresponde à son rythme. Pour être un grand, un nageur doit avoir un talent naturel, mais le processus de son développement revient à améliorer le rythme, la synchronisation et la condition physique.

YOSHIHIKO OSAKI (1939-2015)

NAGER ETAIT SA VIE

Par Eric LAHMY                                                              Mardi 5 Mai 2015

Avec Yoshihiko Osaki, médaillé olympique en 1956, qui passa toute sa vie, ainsi de celle de sa famille, à nager et à servir la natation, c’est un grand homme de sport qui vient de disparaitre.

Le nageur japonais Yoshihiko Osaki, médaillé d’argent du 200 mètres brasse des Jeux olympiques de Rome, en 1960, est mort dans sa soixante-seizième année ce 28 avril, des suites d’une pneumonie. Né le 27 février 1939 dans la préfecture d’Ishikawa, sa passion pour la natation est demeure sans faille à travers les années, puisqu’une fois sa carrière de champion terminée, commença pour lui une carrière administrative qui le mena en 1970 à la direction de l’association de natation d’Osaka, en 1984 à la présidence et à la direction de l’association des masters japonais, en 1987 à la direction de la Fédération Japonaise de Natation. Egalement impliqué dans l’éducation physique il présida à partir de 1973 un institut idoine, le Shakai Taiku Kaihata Kenkyu-Sho. Il continuait aussi à nager pour le plaisir, et enleva entre 1986 et 2002 7 ors et 2 argents aux championnats du monde des masters. Il joua un rôle fondamental dans le développement de la natation des masters, dont il organisa parfaitement les premiers mondiaux au Japon en 1986 ; les masters comptent 43.000 membres au Japon, et Yoshihiko, qui dirigeait également une société Assurant la gestion de 17 piscines, y était pour quelque chose. 

S’il faut en croire sa biographie, présentée lors de son intronisation à l’International Swimming Hall of Fame, à Fort Lauderdale, en 2006, Osaki était le fils d’un nageur de compétition. Et donc, en nageant, il continua d’assurer une tradition familiale et en quelque sorte nationale, puisque les premières compétitions connues de l’histoire de ce sport se sont tenues sous l’empire du Soleil levant. Yoshihiko grandit dans une petite ville de la côte du Japon, Wajima, célèbre pour son marché traditionnel, qui remonte à mille ans, et ses œuvres d’art laquées. Yoshihiko, ses frères et ses amis, préféraient manifestement plonger dans la mer (du Japon) qui devint son terrain de jeu naturel. Il se présenta fort jeune à des compétitions, mais son talent ne s’épanouit qu’après son entrée à l’Université. Sélectionné pour les Jeux olympiques de Rome, il s’y conduisit vaillamment, et enleva la médaille d’argent, derrière un total outsider, l’Américain Bill Mulliken. C’était un exploit, mais Osaki, qui fit aussi partie du relais quatre nages 3e derrière les USA et l’Australie, était profondément déçu. Le Japon avait enlevé l’or et l’argent de l’épreuve en 1956, et il eut l’impression d’avoir failli. Il se maria en 1964 et ses enfants ont fait comme papa : ils ont nagé. Sa femme Yoshiko aussi, et comment : elle a en effet amélioré plus de cent cinquante records du monde masters. Avant son mariage, sous son nom de jeune fille, Sato, elle avait été triple médaillée d’or des Jeux asiatiques en 1958, exploit qu’elle répéta en 1962. Née le 30 mars 1938, elle a gagné, onze titres de championne du Japon, 4 sur 100 mètres et 7 sur 200 mètres, et établi 97 records japonais, dans toutes les courses de nage libre !

MAMAN EST CHAMPIONNE OLYMPIQUE

Par Eric LAHMY                                                      Jeudi 30 Avril 2015

DANGALAKOVA-BOGOMILOVA {Tania (Tanja ou Tanya)] Natation. (Sofia, 4 juin 1964-). Bulgarie. Sous son nom de jeune fille, Bogomilova, grande et mince (1,74m, 58kg), elle est entraînée par Cherventkov, puis par Pantcho Gurkov avec qui elle fait l’essentiel de sa carrière : 3e des Championnats d’Europe sur 100 mètres brasse en 1983, Championne d’Europe sur 200 mètres brasse en 1985, triple Championne du Monde universitaire à Kobe (100-200 brasse, 2004nages) ; 2e (200 brasse, 2’27’’66 contre 2’27’’40 à Silke Horner après avoir pratiquement mené depuis le début) et 3e (100 brasse) aux mondiaux de Madrid, en 1986, elle est systématiquement barrée par les produits du dopage d’Etat de RDA. A 23 ans, elle interrompt sa carrière et, en juillet 1987, donne naissance à une fille, Ana, qui participera aux Jeux olympiques de 2004. En octobre, elle doit être opérée. Entraînée par son mari Jorgi Dangalakov, adjoint de Gurkov, elle reprend l’entraînement en janvier 1988. Quelques mois plus tard, aux Jeux de Séoul, deux jours après avoir fini 4e du 200 mètres brasse, elle devient championne olympique du 100 mètres brasse, frôlant le record du monde de 0’’04. Laissant, au contraire de son habitude, la favorite est-allemande Silke Hörner prendre la tête, et passer à mi-course en 31’’58 sur un rythme de record du monde, Tanya prend la tête vers les 80 mètres et l’emporte. Envahie par l’émotion, elle s’effondre en larmes et ne peut pas s’exprimer devant la presse… En 2002, elle est devenue secrétaire générale (exécutive) de la Fédération bulgare de natation.

ARONNE ANGHLIERI, DES CHIFFRES ET DES ROSES

Par Eric LAHMY                                                                       Mercredi 29 Avril 2015

Disparu le 3 janvier 2015, Aronne Anghileri fut pendant plus de 40 ans, de 1952 à 1994, le spécialiste de natation du fameux journal rose, La Gazzetta dello Sport.

Arrone avait 87 ans. Deux mois plus tôt, le 6 novembre, sa femme, Regina Mercanti, qu’il avait rencontrée en 1945, s’en était allée la première. Le 10 janvier, les funérailles ont été célébrées à Cologne Monzese, où il vivait, dans la paroisse de San Giuliano.

Il était né à Galbiate, une petite commune de la province de Lecco, en Lombardie, le 29 avril 1927. Avant de se dédier au journalisme, il avait été nageur et entraîneur de la Canottiere Lecco et, diplômé de droit, s’était employé à la Banca Commerciale. Il entra dans le métier en rédigeant des articles pour le mensuel de la Federnuoto, la fédé italienne. Le célèbre Gianni Brera, le plus grand journaliste sportif italien du XXe siècle, nota son talent, l’attira au quotidien Il Giorno de Milan et l’encouragea à laisser tomber la banque. Quarante années durant, Aronne fut le leader de la natation à la Gazzetta dello Sport, le quotidien italien aux pages roses comme le maillot du leader du Giro d’Italia, qui lui appartenait – et auquel Aronne avait continué de collaborer encore jusqu’à quelques mois de son décès.

Anghileri était un homme incontournable de la natation italienne – qui comptait beaucoup de bons journalistes. Il fut ainsi le directeur et le rédacteur prépondérant de la revue mensuelle fédérale italienne, Nuoto. Il collabora aussi pendant vingt-cinq années au Mondo del Nuoto, la revue de Camillo Cametti (autre journaliste de natation et de talent, homme d’entregent, fin politique, très tourné vers l’international), ainsi, en 1977, qu’à La Tecnica del Nuoto. Le 20 novembre, sentant qu’il n’avait plus grand’ chose à ajouter, il avait officialisé le don de ses archives personnelles à la Faculté des Sciences Motrices de Vérone. En 2002, il offrit à la presse un ouvrage monumental, dont il avait réservé en feuilleton ses chapitres à la revue, et où il s’était ingénié à raconter un siècle de natation italienne. Ce fut son grand œuvre, quelque chose de proustien, au moins dans le titre, mais aussi dans l’ampleur (800 pages), intitulé Alla Ricerca del Nuoto Perduto.

Si la natation fut au centre de ses intérêts, Arrone était ouvert à d’autres sports qu’il couvrit avec la même minutie. Sans être rigoriste, il était rigoureux, et jonglait avec les chiffres. « On ne pouvait avec lui qu’être élève, raconte son collègue Arcobelli. Il avait une compétence absolue, non seulement de nage, mais de water-polo, de plongeon, d’escrime, de sports d’hiver, d’aviron. »

Début 2014, il avait organisé la donation de sa bibliothèque de natation, avec tous les écrits sur le sujet depuis 1946, de la Gazzetta dello Sport, reliés annuellement. Pendant près de vingt années, à partir de 1973, nous nous vîmes chaque année, aux événements, Jeux olympiques, championnats du monde et d’Europe, meetings, ainsi qu’à l’occasion de la rencontre traditionnelle de l’hiver, la Coupe latine. Il ne rata que les Jeux olympiques de Moscou, en raison d’une défaillance cardiaque qui lui interdit de voyager.

L’HOMME QUI SAVAIT TOUT

Arrone avait beaucoup vu et retenu. Je lui demandais un jour son avis sur la fameuse polémique du 100 mètres nage libre des Jeux de Rome, où l’Australien John Devitt avait été déclaré vainqueur alors que tous les « voyants », notamment chronométriques, penchaient en direction de l’Américain, Lance Larson. Il lança un regard vers le ciel et me dit que Larson avait gagné et archi gagné « de ça », dit-il, accompagnant l’expression d’un geste du bras qui indiquait qu’il n’y aurait pas dû avoir photo.

Il n’est sans doute pas facile de mesurer un collègue à l’aune de tous les autres, mais, malgré mon appréciation des américains, des anglais, avec Anita Longsbrough, elle-même championne olympique, et Pat Besford, journaliste, écrivain, syndic de presse, des Hongrois, Gyarfas (devenu président de sa Fédération), des Allemands, des Espagnols, je dois dire que les Italiens disposaient du plus grand nombre de journalistes très compétents, en raison notamment de la richesse de leur presse sportive. Arrone tenait, je crois, la corde parce qu’il avait nagé et enseigné la natation, parce qu’en raison des divers titres où il s’exprimait, il travaillait beaucoup sur ce sport et donc s’obligeait à « tout » savoir, qu’il avait de solides capacités d’analyse et de réflexion, que (héritage de ses années de banque ?), il jonglait avec les chiffres sans s’y enfermer comme par exemple son ami Luigi Saini, et enfin, qu’il écrivait bien. Si, dans ce métier, il avait existé une référence, Arrone l’aurait été.

Une anecdote révèle son impartialité ; Emiliano Brembilla, le grand nageur de 1500 mètres, qui l’estimait, lui avait demandé pourquoi il n’avait pas mis sa photo dans son opus sur la natation italienne : « c’est simple, tu n’as pas obtenu de médaille olympique individuelle. »

Anghileri m’infligea un jour une sévère volée dans la revue fédérale Nuoto ! Le prétexte de son ire fut un incident, lors d’une Coupe latine qui se déroulait je crois en Guadeloupe. Le match était assez serré entre France et Italie et je crois qu’un relais, qui achevait les deux jours de compétition, devait décider de la victoire. Or il se trouva que les Italiens l’emportèrent et qu’un groupe de « supporters » alla se jeter à l’eau avant que les autres équipes ne terminent leur parcours. Un arbitre (ou qui d’autre) ressortit à l’occasion le règlement selon lequel ce comportement vaut élimination pour le nageur ou l’équipe de la nationalité des trublions. D’aucuns commencèrent à suggérer l’élimination de l’équipe italienne. Affaire délicate, la compétition se passait en France, et les Français risquaient de se trouver juges et partie !! Mes confrères italiens affirmaient que ces gens n’avaient rien à voir avec « la squadra ». Mais je voulus me faire ma propre idée, allai voir les intempestifs baigneurs qui, sans se rendre compte de la portée de leurs paroles, m’assurèrent qu’ils étaient italiens, membres de l’équipe et fiers de l’être. Ce qui était totalement faux ! Après un bref entretien avec Pierre Broustine, le directeur des courses, le président, Henri Sérandour, décida à juste titre de ne pas tenir compte de l’incident. Pendant tout le temps du retour à l’hôtel en bus, mes confrères italiens pensèrent-ils que je voulais voler la victoire ? Ils m’agacèrent tandis que je leur expliquais ma façon de voir (incompréhension totale, ma ché vergogna) !

Arrone me tint-il grief d’avoir fait ce que j’estimais être mon enquête ? Ou encore n’avait-il pas grand’ chose à raconter sur la compétition ? Toujours est-il que dans le n° suivant de « Il Mondo del Nuoto », j’eus droit à un traitement grand luxe, pratiquement une page en petits caractères, détaillant par le menu mes méfaits et gestes au bord du bassin, mon agitation, etc., etc. J’avoue que d’être le méchant de l’histoire (plutôt une anecdote) me fit sourire. Quand je le revis, quelques mois plus tard, dans un championnat, Arrone, qui était d’un naturel inquiet, pâlit derrière ses lunettes, mais je lui fis fête. Rassuré, il répondit à mes amabilités. Pensa-t-il que je n’avais pas lu son pamphlet ? Je ne lui en ai jamais parlé ! Sincèrement, pouvais-je me fâcher avec Anghileri parce qu’il m’avait étrillé ? Et, de temps en temps, d’être plus ou moins maltraités de la sorte, surtout dans ce métier étrange où nous ne prenons pas de gants pour étriller les autres, ne ressortons-nous pas, le poil plus brillant ?

Ayant été écarté de la natation vers 1994, contre mon souhait, par les nouveaux maîtres de L’Equipe, je n’eus plus l’occasion de voir Arrone, qui, d’ailleurs atteignait l’âge de la retraite. Mais il restera le souvenir de sa voix, de son amabilité, de son intégrité souriante. Comme a dit Camillo Cametti : « Arrone manquera à beaucoup, surtout à la natation. A moi, il manquera comme collègue, comme ami, comme maître. »