Catégorie : Dirigeant

ALEXANDRE MOUTTET, UN ENTRAÎNEUR DANS LE SIECLE

Samedi 2 Juin 2018

Catherine Grojean, dont le nom est synonyme de bienveillance et de fidélité, nous rapporte la mort, dans sa 94e année, d’Alexandre Mouttet, son entraîneur. Si vous ne savez pas qui c’est, lisez ce qui suit. Je pourrai seulement dire que son nom, entendu depuis des décennies, était prononcé toujours avec gratitude et respect par ceux qui l’évoquaient. Alexandre laisse dans l’affliction son épouse, Maria, trois enfants, Jeannine, Alain et Christian, ses belles-filles Geannina et Yoko, ses petits-enfants Jérémie, Antoine, Axel et Alexandra, açinsi qu’une quantité de nageurs et d’ondines qui se souviennent de lui avec émotion. Il était décoré de la Légion d’honneur, Croix de guerre et médaillé d’or de la Jeunesse et des Sports.

La cérémonie civile a été célébrée aujourd’hui samedi 2 juin 2018, à 10 h 30, au Parc mémorial d’Aix-Les-Milles, et a été suivie de l’inhumation au cimetière de Fuveau.

Le texte qui suit, apporté également par Catherine Grojean, est « l’intervention d’Alexandre Mouttet à l’occasion de ses 90 ans il y a 3 ans, une belle histoire de vie ! qu’il nous a raconté avec modestie et avec humour. Alexandre Mouttet, 29 janvier 1923 – 28 mai 2018 (93 ans). J’aime à lui faire cet hommage au nom de ses nageurs », ajoute-t-elle :

Ce sont les personnes comme vous, Alexandre Mouttet, capables de toutes les qualités et gentillesse, qui laissent en nous le souvenir le plus durable. Alexandre Mouttet que nous appelions affectueusement ‘Dédé’ était l’ami et le second père de ses nageurs. Formidable entraineur, pédagogue et psychologue. Il nous a donné toutes les clés pour exprimer nos talents et réussir. C’est beaucoup plus tard que l’on comprend que le sport nous a formé à la vie et pour toute notre vie. Le défi était d’être les meilleurs dans les règles dans l’équilibre et dans la joie de vivre. Merci ‘Dédé’ de ce précieux cadeau. (Catherine GROJEAN).

LES TRIBULATIONS D’UN ENTRAINEUR A L’ANCIENNE

(Contribution donnée par Alexandre Mouttet le 29 janvier 2013, à l’occasion de ses 90 ans).

A Carthage, vers l’âge de 15 ans, apprentissage de la natation aux plus jeunes dans des bassins naturels dont le plus grand, de 25 mètres environ, est délimité par d’anciennes colonnes d’un palais beylical.

Tout jeunes, nous avions l’exemple d’anciens champions qui y évoluaient. Compétitions entre nous dans tous les styles, concours de plongeons depuis les colonnes du palais, et débuts en compétition officielle aux clubs de Tunis.

A citer, présents aujourd’hui, Gilbert Taieb, Jacqueline Taieb, Lucien Borg et Simone Plazy. J’ai 16 ans au collège technique Emile Loubet, je demande au professeur de gym de nous inscrire et de nous accompagner aux championnats de Tunisie scolaires.

Suite au refus du directeur, je m’occupe moi-même du recrutement et des inscriptions à la fédération de Tunisie, soit 35 participants pour les différentes épreuves individuelles et le relais 30 fois 33,33 mètres (1 Km) avec la coupe offerte par les champagnes Moët & Chandon.

Nous nous partageons les titres individuels avec le Lycée Carnot, principal établissement scolaire de Tunis, et pour clore ces championnats, avec le relais de 30 nageurs, je n’ai que 29 présents. Avisant les pensionnaires du collège venus en spectateurs sur les gradins, je donne un maillot à l’un d’entre eux, et nous gagnons d’une main le relais et la coupe!

Le lendemain à 8 heures, défilé des participants dans la cour du collège sous les applaudissements de tous, remise de la coupe au directeur qui nous félicite.

Puis, arrive l’occupation Allemande et Italienne. A 18 ans, je m’engage et durant 3 ans c’est la guerre qui nous voit tous partir combattre en Italie puis débarquer en Provence ou en Normandie libérer notre pays et revenir par chance, entiers.

NAGER PARMI LES RUINES DU PORT DE CARTHAGE

De retour à la vie civile, je reprends mes activités sportives. Carthage est la principale source de recrutement de l’ASF dont je suis devenu l’entraineur de natation et de water polo sur les recommandations de notre ancien entraîneur, Marcel LESCURE. Par manque d’eau, car à cette époque l’eau est rare en Tunisie, la piscine est fermée et les entrainements se font en mer dans notre fameux bassin. Je récupère des planches dans l’épave d’un bateau américain coupé en deux par une torpille à 300 mètres de la côte et nous construisons un appontement pour permettre les départs. Nous fabriquons aussi des buts de water-polo flottant sur des chambres à air avec des filets fait main. Ces installations sommaires permettaient des rencontres avec des camarades d’autres banlieues de Tunis et étaient jugées par un arbitre de football perché sur un rocher. Ces réunions se terminaient autour d’un verre offert par ma mère qui était propriétaire du Pescadou (hôtel, restaurant, dancing).

Grâce à la construction de grands barrages, l’eau était devenue abondante, nous pouvions reprendre nos activités à la piscine de Tunis dans des conditions inimaginables aujourd’hui : 2 lignes d’eau avec le public, traversées en permanence par les baigneurs. C’est l’après guerre, nous n’avons pas de maillots et de bonnets; j’achète du tissu au souk de Tunis et je les confectionne moi-même sur la Singer à pédales de ma mère. Malgré ces difficultés, nous obtenons d’excellents résultats: un super nageur, Michel Longue, 15 ans à ses débuts, russe comme son nom ne l’indique pas (les parents ne parlaient pas le français) et qui buvait un petit cognac au bar avant la course. Il devient champion d’Afrique du Nord du 100m dos, recordman de Tunisie des 200m, 400m et l500mètres.

Il est imbattable aussi en course de fond en mer.

LE NAGEUR AUX DOUZE DOIGTS

Jacques Tixier (présent), champion et recordman de Tunisie du 1500 mètres, est en pension à la maison pour mieux préparer ses championnats. En vue de notre première participation aux critériums et championnat de France à Vichy, en accord avec le gérant de la piscine (merci Monsieur Rohou), nous disposons du bassin après la fermeture et pouvons mener un entrainement sérieux. Nous obtenons ainsi deux premières places à ce critérium national : Elvire Parodi en nage libre et Lucienne Michelucci en brasse. Puis la 5ème place en libre et en 3 nages pour les relais minimes filles et, surprise, Achour Hamadi (un Tunisien) sur le podium, 3ème au 100m dos toutes catégories. Au championnat d’Afrique du Nord de Natation, et surtout en Water-Polo, nous étions handicapés car le règlement n’autorisait pas les étrangers (Caparos et Almena, espagnols. Orsolini, italien) à y prendre part et cela m’obligeait à me mettre à l’eau sans préparation. Mais nous obtenons des succès en nage avec Languet Michel et Achour Hamadi en dos, et Georges Filliol en brasse.

A l’indépendance de la Tunisie, nos nageurs Tunisiens qui nous ont apporté un grand nombre de titres, nous quittent, le nom de notre club n’étant plus indiqué pour eux. La FTN me nomme entraineur fédéral, je reste donc toujours en contact et en bons termes avec eux. Lors d’un stage de formation d’éducateurs, je découvre un nageur exceptionnel âgé de 25 ans, n’ayant jamais nagé en piscine, le plus rapide aux tests de vitesse devant des nageurs confirmés. Il avait effectué la traversée du golf d’Hammamet (20km) mais la curiosité était qu’il avait 6 doigts à chaque membre lui donnant ainsi une plus grande efficacité. Trois ans plus tard, je l’aperçois en policier; il vient me saluer et me montre ses mains: il s’était fait amputer d’un doigt à chaque main afin de ne pas affoler les personnes à qui il dressait une contravention.

LE SPORTING CONTRE LE CNL : DUEL DE LYONS

La dernière compétition de notre club l’ASP avant mon départ définitif pour la France est un succès pour nos jeunes minimes et cadets lesquels contre tout pronostic, terminent à égalité avec le club Tunisien regroupant toutes les vedettes de l’époque. A signaler la présence aujourd’hui de J.-P. Parodi, vainqueur du 1500m toutes catégories. La nationalisation de la société où je travaillais nous oblige à quitter la Tunisie pour la France et Lyon, en principe provisoirement, car Monsieur Bertrand, alors président du CN Nice avait remarqué mes excellents résultats obtenus dans les années 1956 durant les vacances d’été et devait tout tenter pour que je sois affecté dans cette ville, sans succès.

Le provisoire allait durer 16 ans! Je me retrouve comme entraineur du Sporting Club de Lyon surtout connu pour sa section tennis. Surprise! Nos records de Tunisie sont pour la plupart supérieurs à ceux du Lyonnais qui bénéficient pourtant toute l’année d’une piscine chauffée! Aux championnats régionaux, mon nouveau club, remporte la totalité des titres masculins individuels et relais avec en particulier Jean-Pascal Curtillet, rapatrié d’Algérie, qui sera recordman du monde avec l’équipe de France du relais 4 fois100 mètres nage libre, avec également Bernard Protin, un de mes anciens nageurs de Tunisie, international espoir et champion de France universitaire, avec Lucien Gauche (plus tard champion du monde en Masters) avec J.-P. Castoldi (présent) mon premier international espoir dans la longue liste qui suivra ; avec Mireille Descroix Russo, repérée à la baignade du club à la mi-novembre, qui gagne l’épreuve de demi fond 800 mètres en brasse, dispute la finale des championnats de France d’hiver à Marseille 3 mois après, est sélectionnée en équipe de France espoir.

Surprise de Heda Frost, entraineur national : Mireille ne sait pas encore nager le crawl! A signaler également Gislaine Drevet, championne et recordwoman de France minime des 100 mètres brasse et 200 mètres nage libre. Le club adverse, le CNL, a fait venir à Lyon en grande pompe Jacques Latour, l’ancien entraineur de Gilbert Bozon, considéré comme le meilleur en France.

CLARET, GROJEAN, MOLLIER SELECTIONNEES AUX JEUX DE MUNICH

Mais, compte tenu de nos résultats, ils sont obligés de composer avec nous et une fusion des deux clubs est réalisée. Latour choisit les garçons, je me retrouve à la tête de la section féminine, laquelle rapidement égale les meilleurs en France, titres , records et meilleures performances individuelles et relais, internationales espoirs et toutes catégories ( 3 sélectionnées olympiques) Catherine Grojean (présente) et Dominique Mollier pour les jeux de Mexico, Martine Claret (présente) pour ceux de Munich, mais toujours loin de leurs meilleures performances lors de ces compétitions.

A signaler également pour leur participation et leurs performances, Murielle Paterson, Marie Françoise Grojean et Françoise Manson.

Les féminines en général, contribuent au succès du club, le tournoi triangulaire avec le Racing Club de Paris et Marseille est remporté par Lyon; cela n’est pas pour améliorer les relations avec l’entraineur des garçons et les dirigeants du club qui lui étaient favorables. Pour sortir de cette ambiance, la majorité des ondines et moi-même, nous quittons le Lyon Natation pour l’ASPTT et alors d’autres problèmes commencent….

L’ART DE NAGER EN SANDWICH

Aucune possibilité nous est donné de s’entrainer dans les piscines de la ville, l’adjoint aux sports est un ami du président du club quitté! Au début, entraînement au jour le jour au bassin universitaire de Villeurbanne, le gérant bien sympa m’informe des disponibilités chaque matin. Les transferts refusés par le comité départemental de natation présidé par notre ancien président, sont finalement homologués lors de l’Assemblée Générale de la Fédération où je compte de nombreux amis. Peu de possibilités pour entraîner nos nageurs à la piscine de Vaise, une ligne d’eau étant disponible, j’y entraine une trentaine de nageurs en payant leur entrée! La caissière, une pied-noir, complice, compte les présents mais ne fait payer que deux ou trois billets.

Tout ce groupe évoluait dans une ligne d’eau derrière la locomotive Christophe Charton. Pas pour longtemps, car le comité nous créait régulièrement des difficultés. Grâce à l’intervention des dirigeants des PTT auprès du Maire de Lyon, nous obtenons deux bonnes séances le mercredi et le samedi et la totalité des heures disponibles à la nouvelle piscine du Lycée féminin Boulevard des Etats Unis.

Les lundis, jeudis et vendredis, avec mon véhicule, je prends à la sortie de leur lycée à 12hl5, Michel Bouvier, Anne Chancel, Thomas Fahrner, Eric Fontaine , direction la piscine de Vaise, un sandwich à l’aller, entrainement dans une ligne d’eau cédée par les pompiers, 13h45, retour vers le lycée, deuxième sandwich, reprise des cours à 14h. Je retrouve ces mêmes nageurs à 17h avec leurs camarades.

D’autres créneaux disponibles aux piscines des lycées Lumière et de Bron sont pris en charge par Michel Paulin et Dominique Giordano, complètement investis dans leur mission. Les résultats suivent: interclubs nationaux, meilleurs performances et records de France battus en garçons et filles, Anne Chancel, Maryse Champion, Agnès Landrivon, Michel Bouvier, Marical, Fontaine, la tribu des Mure Ravaud et Guidani, Pascale Durand, les frères Tillie, dont l’actuel sélectionneur de notre équipe de volley. Thomas Fahrner, futur recordman olympique et du monde avec l’équipe nationale d’Allemagne.

THOMAS FAHRNER, LE GEANT ALLEMAND QUI AVAIT MANGE DU LYON

Thomas participe à toutes les épreuves de notre club, titres et record de France battus et bien d’autres encore. Il est sélectionné par notre entraineur national pour rencontrer l’Espagne et au moment d’établir son passeport, apprenant qu’il est allemand, il est privé de toutes compétitions en France.

Je conseille alors aux parents de contacter la fédération allemande en leur indiquant ses performances, les Allemands le découvrent et il devient chez eux une vraie vedette. Il participera aux JO de Los Angeles. S’étant trop réservé aux éliminatoires, Fahrner dispute la finale B, mais nage plus vite que le vainqueur de la grande finale et bat le record olympique.

Changement à la tête de la mairie de Lyon, mon ami le docteur Genety, nouvel adjoint aux sports de la ville, m’accorde l’intégralité des demandes concernant les entrainements dans les différentes piscines de la ville. Mais je quitte définitivement Lyon pour Salon de Provence, ayant obtenu ma retraite EDF, et ce sera Paulin et Giordano qui assureront la relève. Je tiens à souligner la part importante qu’ils ont eu dans les résultats de l’ASPTT.

A Salon, une belle équipe rapidement au niveau des jeunes benjamins et minimes, constitue un adversaire sérieux pour le CN Marseille, mais là également je rencontre des problèmes pour les entrainements. L’été en bassin de 50 mètres, les séances se déroulent en même temps que la section palmes (d’où des vagues) et le public traverse nos lignes ou arrête le chrono sur les gradins. Je demande au directeur à nous entraîner après 20h, heure de fermeture. Refusé, car cela aurait gêné la quiétude du gérant, qui vivait sur place. De bons résultats, deux meilleures performances Françaises battues, trois internationaux espoirs français, Karine Marckert, Christian Aim et Marie Christine Reyre, première place aux interclubs féminins et interclubs jeunes garçons et filles devant le CN Marseille.

Le hasard au cours d’une compétition me fait rencontrer un de mes anciens nageurs de Tunisie, Jean- Claude Pouvillon, devenu président du cercle des nageurs de Cannes. Il me propose de venir sur la côte retrouver la mer et le soleil. Merci Jean Claude. Le CN Salon me voit partir avec regret et à Cannes, les entraîneurs me reçoivent avec peu d’enthousiasme.

Durant trois ans, me voilà relégué à la piscine des Oliviers avec des horaires peu propices pour des entrainements sportifs. Une bonne nageuse quand même, Stéphanie Gras, présente à toutes les séances, sera plus tard internationale. Je lui conseille d’aller à Antibes pour avoir de meilleures possibilités d’évolution.

Me voilà à la Bocca, m’occupant des jeunes du club et du perfectionnement (baignade) aidé après quelques années par Anny Camahji qui a obtenu son diplôme de MNS grâce à son sérieux. Elle devint ensuite mon adjointe pour entraîner les différents groupes du club dont je m’occupais. Parmi ces jeunes, Julie Biaise, future internationale et recordwoman de France. Par la suite, Anny devint responsable de la section sport-études. Elle est toujours en place près de Lionel Volkaert, entraineur principal du CN Cannes et de nageurs internationaux qui ont fait le succès du club, tels que Cécile Prunier, Yohan Bernard, Stéphane Perrot, Nicolas Gruson, Guy Noël Schmitt, Julie Biaise en particulier, sous la présidence de M. Choss avec comme sponsor le groupe Barrière. Ma carrière comme entraineur se termine à Cannes où, avec l’aide d’Anny Camahji, nous remportons le titre national des interclubs filles 12 ans, avec en particulier dans cette équipe Claire Py, meilleure performance de l’année en France sur 100 et 200 brasse et 200 m 4 nages (présente, maman de son 3e enfant le 2 janvier dernier).

A l’âge de 78 ans, je participe avec succès au master, titres et records de France à la clé, puis à 82 ans, le CN Cannes dans la tourmente, ayant des problèmes de gestion, me nomme bien malgré moi président pour une courte durée. Aujourd’hui, je vous remercie d’être tous présents près de moi pour m’entourer de votre amitié et raviver d’aussi beaux souvenirs.

GERARD GAROFF: BIOGRAPHIE NON AUTORISEE DU DTN DE TOUS LES ECHECS

Gérard GAROFF par Jean Pierre LE BIHAN

Vendredi 18 Mai 2018

Il y a quelques mois, en naviguant sur l’internet, j’ai trouvé cet article, signé Jean-Pierre Le Bihan, publié sur le site des Directeurs techniques nationaux créé avec Sport Régions. J’y vis une certaine ironie. Cet article avait été rédigé il y a quatre ans dans le but de paraître dans… Galaxie Natation. Le Bihan, ayant vu que j’avais rédigé à l’époque quelques biographies de DTN (Lucien Zins, Pierre Barbit, Patrice Prokop) me l’avait proposé. Il avait bien connu le personnage et l’appréciait, et avait été l’adjoint de son successeur Patrice Prokop.

Le Bihan savait que Garoff et moi avions nourri pendant des années une détestation réciproque, aussi avait-il voulu s’entourer de garanties. Je lui promis que je ne changerais rien à son texte, dans lequel, m’expliquait-il, j’en prendrais pour mon grade. Après des mois, je lui demandais des nouvelles de son travail. Jean-Pierre, ayant lu une réponse énergique que j’avais faite à un commentaire de lecteur,  y trouva la preuve de ma duplicité et en conclut que je ne lui laisserais pas le dernier mot en l’affaire. Je lui fis valoir que je tiendrais ma parole, que, quels que soient mes sentiments, je ne reprendrais rien de ce qu’il écrirait. 

Après avoir longuement interrogé plusieurs témoins de l’époque, et notamment l’épouse et le fils de Gérard Garoff, et ayant terminé son pensum, il m’annonça finalement… qu’il ne confierait pas son texte à Galaxie Natation. Madame veuve Garoff l’en avait découragé : « ne donnez pas cela à Eric Lahmy, » lui avait-elle dit.

Ce n’était pas très malin de la part de cette dame, parce que si elle savait ce qu’il me chatouillait d’écrire sur son défunt mari, elle aurait pris la parution du texte de Le Bihan dans Galaxie Natation comme un moindre mal, voire une bouée de sauvetage. A part cela, son interdiction montrait son peu de considération pour le long travail d’enquête et de rédaction de Le Bihan qu’elle condamnait ainsi à ne pas paraître…

Mais ainsi fut fait. Le Bihan se donna à lire à certaines personnes, et je ne fus pas censé en avoir pris connaissance. L’ayant trouvé trois ans plus tard sur le site des DTN, je m’en empare sans vergogne, mais non sans l’avoir « édité », ce qui n’est pas le cas dans le site des DTN, qui ne brille pas par la qualité de ses relecteurs.

Mais selon la promesse à laquelle je ne suis pourtant plus tenu, je n’y ai rien touché – ajouté ni retranché. D’ailleurs ce texte (de 2015) de Le Bihan ne dit rien de faux. Il ne dit pas tout, oublie certaines choses, en embellit d’autres, mais bon, Garoff lui-même ne me disait-il pas un jour : « l’objectivité n’existe pas ? » Guère en forme ce jour-là, je fus en peine de lui répondre que l’honnêteté, en revanche, existait bel et bien, et qu’on pouvait la respecter.

J’ai bien envie d’écrire une autre bio de Garoff. Peut-être quand j’arriverai à la lettre « G » des biographies publiées sur ce site? Mais rien n’est moins sûr. Certes, je retrouverai sans doute mon ton belliqueux. Mais…

Pourquoi vous ennuierais-je avec ces vieilles lunes, uniquement parce qu’alors qu’il se plaignait que je l’avais bien agacé, il avait très injustement attaqué mon intégrité, mis en cause mes capacités professionnelles, et systématiquement cherché à me nuire ?

Place au texte de Le Bihan…  E.L.

 

Gérard GAROFF

(Brest, 24 février 1934 – Paris, 26 février 1989)

Les Championnats du monde  de natation 2015 vont se dérouler à Kazan (Russie) à partir du 2 Août, et, à chaque  grand évènement aquatique je ne peux m’empêcher de penser à Gérard Garoff, disparu il y a vingt six ans. Dans l’histoire de la natation française Gérard Garoff a été le troisième DTN ,après Pierre Barbit et Lucien Zins. Pour ceux qui ne l’ont pas connu ou qui l’ont oublié voici ce que j’ai gardé en mémoire de sa forte personnalité.

 J’ai fait la connaissance de Gérard Garoff au printemps 1962 à la piscine Gambetta, à Rennes, où les élèves du C.R.E.P.S. de Dinard s’entraînaient à l’épreuve de natation (50 mètres) de la 1èrepartie du professorat d’EP.S. (P 1). Je m’étais présenté à l’examen pour devenir M.N.S. et j’avais une séance pratique à diriger, sur le thème « perfectionnement du plongeon ».  Quatre élèves m’avaient été confiés. Sûr de moi, je leur demandais de plonger du bord (côté grand bain) pour évaluer leurs niveaux. Aucun ne savait nager ! Et je dus sauter à l’eau pour les repêcher. Les membres du jury étaient pliés de rire…

Gérard Garoff, alors CTR, est venu me dire : « tu réussiras l’année prochaine. » Comme lui en 53 et 54, je mis deux ans à franchir les portes de l’E.N.S.E.P.S en 62 et 63.

Gérard avait obtenu son bac (philosophie) à 17 ans, et était un bon nageur du cercle Paul Bert (Rennes) : 1’7s6 aux 100 m libre, record de Bretagne cadet, réalisé la semaine suivant la réussite au bac… Au même âge Alain Gottvalles, qui deviendrait recordman du monde, nageait 1’6s9.

Après une première année au C.R.E.P.S. de Dinard, Gérard en fit une seconde au C.R.E.P.S. de Bordeaux (Talence), parce que le professorat d’E.P.S. demandait au futur généraliste d’être nageur, mais aussi athlète, gymnaste, joueur de sport-co. Reçu au concours d’entrée à l’E.N.S.E.P. (le  «S » final de Sport ne faisait pas encore son apparition dans les instructions officielles en 1954), Gérard, pendant les 3 années d’études, va, à la fois signer une licence au S.C.U.F  (Swimming Club Universitaire de France), dont les couleurs, le blanc et le noir, sont celles du Gwen an Du (le drapeau breton), et suivre des études de droit à la faculté de Paris.

En 1957, Garoff, son C.A.P.E.S. en poche, est nommé professeur d’E.P.S. à l’école des métiers du bâtiment à Rennes, où il exercera un an avant d’être rattrapé par le service militaire. Il passera (du 1er novembre 58 au 1er mars 61) 28 mois, dont 7 dans les Aurès, à servir la France sous les drapeaux. N’ayant pas voulu faire les E.O.R., il sera démobilisé avec le grade de sergent.

A son retour à la vie civile en mars 61, devenu C.T.R natation de Bretagne (2 piscines couvertes…mais une loi-programme ambitieuse de construction de piscines dévoilée par l’inspecteur Jeunesse et Sports Méheust ont convaincu Gérard) il va former des éducateurs, des dirigeants, des arbitres, et entrainer les nageurs du cercle Paul Bert de Rennes. Avec Henri Sérandour, moniteur de sports de 3 ans plus jeune que lui, il forme déjà l’équipe qui prendra plus tard le pouvoir à la F.F.N., la province (le grand Ouest et la Lorraine en particulier) mettant fin à l’hégémonie parisienne. Gérard D.T.N., Henri  Président, Bernard Rayaume Secrétaire Général puis Directeur, le casting imaginé à Bombannes en 79 lors d’un stage de l’équipe de France allait prendre forme.

De son union avec Marie-Paule GUEN (nageuse du C.N.Brest), il aura d’abord un fils, Patrice en 1960 puis une fille, Valérie en 1962.

Je retrouvais Gérard à Font-Romeu en 1969. Il avait fait l’ouverture du lycée climatique et sportif, où il avait été affecté  en tant que Censeur/Directeur des sports en 67. J’étais en stage de la « République des Sports » (un mouvement pédagogique initié par Jacques de Rette et soutenu par le colonel Crespin prônant entre autre l’autonomie des élèves), et je me trouvais à la piscine d’été pour des séances pratiques de pédagogie de la natation. Gérard était venu au bord du bassin et m’avait demandé si j’avais mon diplôme de M.N.S. !!

C’est en 1973 que j’ai vraiment découvert l’homme. Les Jeux olympiques de 1972, à Munich, n’avaient pas été une réussite pour la natation, Lucien Zins, le D.T.N. présenta sa démission, et le Comité directeur de la F.F.N. l’accepta.  Il fallut attendre mars 1973 pour voir arriver Gérard au 148 avenue Gambetta, Paris 20eme, adresse de la piscine des Tourelles et siège de la F.F.N.. Entre-temps, Henri Rouquet avait assuré l’intérim.

J‘étais alors professeur au C.R.E.P.S.de Montry (77) et, en septembre, j’obtenais ma mutation pour être C.T.R. natation en île de France. Le comité était situé au rez-de-chaussée de la piscine des Tourelles et la F.F.N. au 2éme  étage. Si bien que nous nous côtoyions fréquemment.

Lorsque j’ai rencontré Marie-Paule Garoff, son épouse, le vendredi 10 juillet 2015 à Nantes, celle-ci m’apprit que Gérard était également un excellent peintre, et un violoniste qui avait fait partie de l’orchestre symphonique du cercle Paul Bert de Rennes. Son admiration pour Gérard était intacte et sa fierté de me montrer les médailles de chevalier, et d’officier dans l’ordre national du mérite en était une belle preuve.

Il est vrai que l’homme était doué dans bien des domaines : un jour il m’avait lu la lettre qu’il avait adressée au directeur de l’hôpital où il avait été soigné pour des coliques néphrétiques. Il se plaignait de la qualité des repas : c’était un concentré d’Antoine Blondin et de Pierre Desproges !! Il n’avait pas « fait latin-grec » pour rien et jusque dans les petites choses, il faisait preuve d’élégance. Certains l’ont trouvé réservé, voire froid. Les Bretons sont comme ça… au premier abord.

D.T.N. à la F.F.N.,  il y sera 9 ans (1er avril 73 -31 Août 82). Fort de son expérience du lycée sportif et climatique de Font-Romeu, qui, en 68, servit de base de préparation pour les Jeux de Mexico (situés à la même altitude) il bousculera les habitudes des entraineurs de club, des C.T.R., des M.N.S., et des dirigeants fédéraux. C’est ainsi qu’il fut  à l’origine des sections-sport-études, puis des centres –pilotes (clubs support de formation de cadres), enfin du centre national d’entrainement de natation à l’I.N.S.E.P., qui lui valut une levée de boucliers de la part de dirigeants, d’entraineurs et … de journalistes qui voyaient dans ce centre la mort des « petits clubs », et une terrible concurrence aux grosses écuries.

Il faut dire que l’ouverture de ce centre, avec Guy Giacomoni et Michel Pedroletti comme entraineurs, avait été catastrophique en terme de communication. C’est ainsi qu’avec l’accord de Gérard, les coachs avaient décidé que les entraînements auraient lieus à huis-clos. Lorsqu’Alex Jany, de passage à Paris voulut voir « ses Marseillais » nager à l’I.N.S.E.P. et qu’il trouva porte close, c’est comme si une énorme sardine avait à nouveau bouché le Vieux Port !!

Les anciens,   regroupés autour de Lucien Zins, de Michel Rousseau et du collège des entraineurs, ont fait campagne pour critiquer Gérard et son équipe de la D.T.N.. Michel et Guy  ont été qualifiés de psychologues incompétents, etc.,  etc. Gérard avait pourtant des amis chez les journalistes :Jean Cormier du Parisien, Jean-Jacques Simmler grand reporter à l’Equipe, Serge Verfaillie, Ouest France, Paul Zilbertin, la Croix, mais le journal l’Equipe pesait beaucoup plus, et ses lecteurs toujours friands de polémiques, se régalaient en lisant les réquisitoires à charge du journaliste Eric Lahmy, spécialiste de la natation à « l’Equipe ».

Ainsi, lors d’un championnat de France aux Tourelles, Gérard avait invité son ami Michel Guizien à Saint Germain des Prés fêter la victoire des rugbymen du R.C.F. La soirée fût sans doute arrosée et Gérard et Michel se sont retrouvés au poste en garde à vue. De « bons amis » se sont empressés de prévenir les journalistes et l’Equipe pu titrer : « la natation française en prison ». Gérard avait pu téléphoner à son épouse pour lui expliquer la situation, en lui demandant de faire le maximum pour le sortir de cette situation burlesque et embarrassante à la fois. Pour la petite histoire, Jean Cormier raconte dans un de ses livres (Alcool de nuit) cette péripétie où paraît-il, c’est Pierre Mazeaud (le ministre) qui devait présider cette réunion. Mais il s’était fait remplacer par Gérard !

En 1982, Garoff rend les clefs de la D.T.N. au président de la F.F.N., et, au cours  de la réunion du bureau du comité directeur de la F.F.N. (2 juillet 1982 à Mulhouse) il déclare si l’on en croit le compte-rendu du bulletin fédéral officiel n° 1958 :

 « M. G. Garoff estime que M. Lahmy lui a fait perdre, par ses articles diffusés dans l’Equipe à l’échelon national, cinq ans d’effort sur neuf ans de présence à la direction technique de la natation française. »

Les membres du Bureau souhaitent qu’un communiqué à ce sujet soit présenté par le président aux membres de l’A.G. Le journal L’Equipe en réponse, ironise par un article d’un journaliste anonyme (1) :

 « Pitié pour Garoff »

« Tout de même, qui aurait pu imaginer une chose pareille ! Le tendre et débonnaire Eric Lahmy poussant un directeur technique national dans ses derniers retranchements au point de lui faire perdre tous ses moyens ou presque  …On note cependant avec un certain soulagement que Garoff est parvenu à travailler à peu près tranquillement pendant quatre ans, ce qui tendrait du reste à démontrer que le travail destructeur de notre estimé confrère souffre encore de quelques lacunes. La natation française a encore quelques beaux jours devant elle. Ouf ! »

Ce qui est vrai, à mon sens, si l’on regarde les résultats de l’équipe de France de natation (Jeux olympiques,  championnats du Monde) de 1973 à 1982, il n’y a pas de quoi pavoiser, malgré quelques belles performances de Guylaine Berger, Sylvie Le Noac’h , Pierre Andraca, René Ecuyer et bien d’autres, les médailles ne sont pas là, et les journalistes ont besoin des médailles. Et le titre de vice champion du monde de Michel Rousseau à Belgrade en 73, direz-vous ? Michel (Mickey pour les intimes) a été et est toujours un électron libre, s’entraînant sous l’autorité conjointe de Guy Boissière et de Lucien Zins . On ne peut mettre au crédit de Gérard Garoff le résultat de son prédécesseur.

Ce fut donc une longue traversée du désert sans médaille aux Jeux olympiques (de 76 et de 80) et aux Championnats du monde.  Les raisons sont multiples : l’amateurisme au sein de la F.F.N., la scolarité laissant peu de place aux sports, l’université condescendante vis-à-vis des sportifs, le manque de lignes d’eau d’entraînement, l’encadrement médical marchant sur la pointe des pieds, le vide créé par la retraite sportive de Christine Caron, d’Alain  Mosconi et bientôt de Michel Rousseau, les podiums où trois nageurs(ses) d’un même pays pouvaient faire 1,2,3, dans la même épreuve… et la concurrence déloyale.

Ce qui est vrai aussi, à mon sens c’est, avec Gérard, la construction d’une politique de formation de cadres ouverte à des publics parfois divisés (M.N.S., profs d’E.P.S., sportifs(-ves) de haut niveau, éducateurs sportifs, qui aboutira à professionnaliser les entraineurs de clubs, grâce aux nouveaux brevets d’état (B .E.E.S.A.N.) et au professorat de sport qui permettra de mieux identifier les compétences requises pour exercer les fonctions technique et pédagogique.

La détection et l’évaluation ont été aussi un domaine que Gérard  a mis en avant. Avec le Dr Jean-Pierre Cervetti et  le professeur Georges Cazorla, la connaissance de la physiologie de l’effort se vulgarisait  au sein des clubs ; à quoi il faut ajouter les travaux de recherche en liaison avec les UFR STAPS (biomécanique avec Didier Chollet et Patrick Pelayo).

L’aide aux sportifs de haut niveau, mais aussi aux « espoirs » par l’inscription sur des listes ministérielles à ouvert une brèche vers un futur statut de sportif professionnel (actuellement en cours de discussion).

Des milliers d’étudiants(-tes) en E.P.S. ont été formés par des professeurs qui se sont largement inspirés des écrits techniques et pédagogiques de Raymond Catteau et Gérard Garoff intitulés : « l’Enseignement de la Natation ».Tous les deux, C.T.R. à l’époque, ont bousculé par cet ouvrage les habitudes professionnelles des M.N.S., basées sur une méthode analytique de l’enseignement de la natation.

Lors de ma rencontre avec son fils, Patrice, le 16 juillet 2015, celui-ci m’a rappelé le rôle joué par Gérard dans le renouveau de la revue « Natation » (créée en 1921 par Emile-Georges Drigny secrétaire général de la toute jeune F.F.N.S. et journaliste à l’ « Intran »). Sous la Présidence d’Henri Sérandour et avec le soutien de Lucien Gastaldello ( Président de la F.N.M.N.S. et du comité de Lorraine F.F.N.), il prend la direction de la publication et fait appel à Jean Cormier et à Jean-Jacqsues Simmler, journalistes, pour la rédaction. La revue, sponsorisée par la très chic marque italienne « Diana », est diffusée à 8000 exemplaires.

Autre cheval de bataille : la lutte anti-dopage. Avec le professeur Rieu , il mènera une campagne auprès des pouvoirs publics pour vaincre ce fléau. Christian Bergelin, Roger Bambuck, puis Marie-George Buffet inscriront cette lutte dans la loi sur le sport.

Gérard, devenu président de L’Association des DTN, mènera un autre combat contre la direction des sports du Ministère: celui de la reconnaissance d’une fonction et d’une qualification (DTN et Entraineur national) justifiant des indemnités. Son collègue et ami Bernard Bourandy (aviron) m’a dit comment les DTN, en présentant collectivement leur démission, avaient fait plier le ministère et surtout Bercy. Garoff était breton, et n’abandonnait jamais.

Gérard, au lendemain de l’élection de François Mitterrand en mai 81, s’était rallié au R.P.R. de Jacques Chirac, à mon grand étonnement; tout dans son comportement, ses idées, ses relations me laissait penser qu’il était « à gauche ». Un soir de juillet 81, après avoir examiné les candidats à l’agrégation d’E.P.S., nous avions, avec  Gérard et Jean-Paul Clémençon « philosophé » sur la politique. Trente-quatre ans plus tard, il se confirme que Gérard, même dans ce domaine, était un visionnaire.

La succession de Gérard au poste de D.T.N. fut longue à se dessiner. Henri Sérandour, le président, semblait hésiter. Plusieurs candidats s’étaient présentés: Marc Menaud, Michel Pedroletti, Gilbert Seyfried, Gérard Hugon, Jacques Lahana, Jacques Vallet, Pierre Loshouarn, Patrice Prokop…  Ce fût Patrice Prokop, lui aussi professeur d’E.P.S. issu de l’E.N.S.E.P.S. (66-69)  et adjoint de Gérard Garoff pendant huit ans (74-82) qui  lui succèdera jusqu’en 1994.

On oublie trop souvent que le DTN de la FFN est le patron de la natation, mais aussi du water-polo (champion olympique en 1924 à Paris), de la natation synchronisée, du plongeon,  de la longue distance… et que les journées n’ont que 24 heures ! Heureusement, Gérard était secondé par Jean-Paul  Clémençon au water-polo, Françoise Schuller à la synchro, Bernard Pierre au plongeon et Patrice Prokop, DTN-adjoint. Martine Ripoche et Christiane Wiles, assistantes, complétaient cette équipe. François Oppenheim dit « Oppi », journaliste spécialisé, avait un petit bureau près de la DTN et apportait sa compétence dans le domaine de la statistique, des classements des nageurs(-euses) et de l’analyse de course.

Mais revenons en 1983. Jacques Chirac est Maire de Paris, et Paris se lance à la conquête de l’organisation des Jeux olympiques de 1992. Gérard devient chargé de mission pour défendre la candidature de Paris. C’est  Barcelone qui l’emportera, et Gérard est appelé auprès du Secrétaire d’Etat de la jeunesse et des Sports Christian Bergelin, en tant que conseiller technique. Nommé Inspecteur Général le 23 juillet 87, il décède le 26 février 1989. Hospitalisé une première fois en juillet 1987 à l’hôpital Claude Bernard à Paris (spécialisé dans les maladies tropicales), au retour d’une mission dans le Pacifique sud, Gérard décède quelques mois plus tard à l’hôpital Rothschild, à Paris.

Aujourd’hui Gérard aurait eu 81 ans et serait grand-père de cinq petits-enfants : Valentine, Ariane, Marine, les filles de Patrice, et Fanny et Martin les enfants de Valérie.

Le 6 mars 1989 au cimetière du Père Lachaise, Gérard, par un beau soleil de fin d’hiver est parti fauché par l’Ankou. Ses successeurs, Patrice Prokop, Jean-Paul Clémençon, Claude Fauquet, Christian Donzé, tous professeurs d’E.P.S. de formation, l’ont connu, et ont hérité du capital que Gérard a laissé à la F.F.N.

Un timide renouveau de la natation a surgi aux Jeux olympiques de 1984 avec les médailles de bronze de Catherine Poirot (100 mètre brasse) et d’argent de Frédéric Delcourt (200 mètres dos), tous deux issus de l’I.N.S.E.P. 

Stéphan Caron, Catherine Plewinski, Franck Esposito ensuite, porteront haut les couleurs de la France, jusqu’à l’arrivée de Roxana  Maracineanu et de Laure Manaudou. La suite, vous la connaissez : c’est l’embellie 2008-2012 avec Alain Bernard, Camille Muffat, Yannick Agnel, Florent Manaudou et les relayeurs et relayeuses.

 Gérard n’était pas croyant ; moi je crois qu’il est pour quelque chose dans ces résultats.

Avec ses amis, Jacques Meslier, Michel Guizien, Patrice Prokop, nous avions proposé au maire de Concarneau de donner le nom de Gérard Garoff à la piscine du Porzou. Le stade de rugby étant nommé Henri Sérandour, cela était pour nous une évidence. La piscine a pris le nom d’une cité engloutie! (2) 

Que nous réserve Kazan ?

Jean-Pierre Le Bihan

(1). Si mes souvenirs sont bons, ce texte avait été rédigé par Jean-Jacques Vierne : note d’E.L.

(2). L’Atlantide : E.L.

POUR MICHEL CHRÉTIEN, DURER EXIGE DE SAVOIR REPARTIR DE ZÉRO

MICHEL CHRÉTIEN, L’ENTRAÎNEUR VEDETTE D’AMIENS, NE CROIT PAS À LA PÉRENNITÉ DU SUCCÈS EN NATATION… ET IL A DE BONNES RAISONS. TOMBÉ, COMME ON DIT, DANS LA MARMITE DEPUIS DES LUSTRES, IL NE CESSE DE RECONSTRUIRE SON ÉQUIPE POUR QUE SON CLUB RESTE L’UN DES CHEFS DE FILE DE LA NATATION FRANÇAISE

Éric LAHMY

Mercredi 21 Février 2018

Né le 4 avril 1957 à Amiens, Michel Chrétien nage au club local jusqu’à l’âge de quinze ans, à un niveau moyen. Pour des tas de raisons, il ne s’accroche pas à sa pratique, et il est remarquable que nager cesse très tôt de l’intéresser, alors qu’il se passionne à l’idée de faire nager, au plus haut niveau. C’est une démarche mentale intéressante qu’un souci enseignant, pédagogique puisse ainsi se substituer à un intérêt évanoui, et le relancer sous forme d’une passion de longue haleine.

Le succès, dans ce domaine, il l’atteint à travers ses élèves. Les podiums auxquels il ne rêve pas, pour lui – ou il se défend de rêver, ou encore n’estime pas être en mesure de les atteindre – ce sont ses épigones qui les lui procureront.

C’est une démarche assez classique au fond, que cette ambition par procuration, jugée assez dangereuse quand elle atteint les parents de champions. Un enfant peut être prisonnier des ambitions excessives de ses parents. Mais il peut trouver, dans le développement psychologique équivalent de l’entraîneur, tout au contraire, un allié. On n’échappe pas sans douleur à sa famille, mais un coach a beaucoup moins de prise. Si l’on reste avec lui, c’est qu’on le veut bien… Ce qui, avec un père, peut être objet de souffrances ou d’abus, un affrontement, devient, avec un coach, une rencontre.

« J’ai toujours aimé entraîner, dit Chrétien, m’occuper des jeunes, façonner de bons nageurs, J’ai toujours été un spectateur du beau geste, eu le sentiment de l’esthétique du mouvement sportif. Quand j’ai passé mon examen du bac, j’ai poursuivi cette ambition d’entraîner, mais attention, À HAUT NIVEAU. Je ne voulais pas faire nageoter, je poursuivais l’excellence. »

Si tout entraîneur a, par la force des choses, un profil particulier, qui participe de son goût d’enseigner, il y a plusieurs degrés, qui ne correspondent pas forcément à un « niveau » de compétence, mais sans doute à un degré d’investissement. Par « entraîneur », on désigne tout un échelonnage d’enseignants, qui grimperaient de l’auxiliaire de puéricultrice en crèche à l’instituteur, au prof de lycée et au prof d’université.

Dans notre pays, il doit y avoir entre une et deux poignées de super-coaches, sont le niveau, si vous permettez, se comparerait, toutes proportions gardées, au « professeur au Collège de France ». Ils s’occupent de nos internationaux les plus pointus. Un d’entre eux, ces dernières années, s’est montré, si j’ose dire, nobélisable, le Niçois Fabrice Pellerin. Michel Chrétien est de cette petite phalange que vient de quitter malheureusement Eric Boissière, à laquelle appartiennent Philippe Lucas, Lionel Horter, Romain Barnier…

Cela ne s’est pas fait en un jour. « Ça a commencé l’air de rien il y a 40 ans », dit-il. Il a émargé au plus haut niveau, avec l’apparition de Jeremy Stravius (sa thèse de doctorat), champion du monde 2011, il y a bientôt sept années.

« Ça » commence bien plus tôt. Michel n’a pas vingt ans, quand il décide d’étudier en STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) et au CREPS (centre d’éducation populaire et de sport du réseau d’établissements publics du ministère), afin de pouvoir devenir coach en sport-études. Au bout d’un an, cependant il décroche, finalement prof d’éducation physique ne le passionne pas,

 

A 20 ANS, JE M’APERÇUS NON SANS ÉTONNEMENT QUE… LA PROFESSION D’ENTRAINEUR N’EXISTAIT PAS

« Comme j’étais directement intéressé par la natation, prof d’EP ne me plaisait pas trop. Ma chance a alors été de rencontrer Claude Fauquet, qui était alors ce conseiller technique régional (CTR) de la région de Picardie. Je lui avais expliqué quelles étaient mes ambitions, et il m’avait ouvert le chemin. Il me fallait, m’expliqua-t-il, passer par une formation ad hoc, le brevet d’état d’éducateur sportif 1er degré. L’effet qu’il eut sur moi fut aussi psychologique, car sa rencontre, ses conseils, décuplèrent ma motivation. »

« A 20 ans, je m’aperçus non sans étonnement que… la profession d’entraîneur n’existait pas. Il n’y avait rien, en Picardie, en fait d’employeur, aucune demande sur ce poste. Cela n’apparaissait nulle part. Je me retrouvais maître-nageur-sauveteur dans une piscine Caneton à Beaumont-sur-Oise, dans le Val d’Oise, en Île-de-France. »

Ce poste, il va l’occuper pendant seize saisons, de 1978 à 1994. Le jeune Chrétien a la foi, il a décidé qu’il serait coach de haut niveau, il sera coach de haut niveau. Vous pouvez l’imaginer, comme je le fais, arrivant pour la première séance de sa carrière, sur la plage du bassin, son chrono à la main, un groupe de jeunes dans l’eau, qui attendent. Et là, amère révélation : « désemparé, je me rends compte que je ne savais rien faire. Il y avait tout à construire, et je me suis dit : on ne peut pas continuer comme ça. »

La solution ? Repartir de zéro. Chrétien écarte les nonchalants nés du laisser-aller dans lequel ils ont évolué et va s’appuyer sur des tous jeunes, qu’il forme dès leurs six, sept ou huit ans. « Chaque année nouvelle, je créais un niveau supplémentaire. » C’était une montée d’exigences à l’entraînement, un plus de moyens offerts aux nageurs d’étudier et de nager dans ce qu’on appelle désormais « le double projet ». L’entraîneur de natation a été présenté comme un « homme de bassin », et la métaphore est juste. C’est sur les plages de la piscine, qu’il longe en fonction des mouvements des nageurs, qu’il existe pleinement.

Mais il n’est pas que cela. Il lui faut comploter beaucoup d’actions parallèles aux plans d’entraînement qu’il concocte et aux séances qu’il dirige. Dans le sport moderne, au niveau d’excellence qu’il atteint, on ne peut plus réussir dans un climat de désinvolture ou de dilettantisme distingué. Le nageur moderne d’élite, d’une certaine façon, est aussi entouré que le cosmonaute… Et le coach a une responsabilité qui dépasse souvent son outillage… Alors, il faut s’inventer homme caméléon, frapper aux bonnes portes, discourir, convaincre les édiles, les lycées, les parents et last but not least les nageurs eux-mêmes parfois…

Pour parvenir à ses fins, dit encore Chrétien « je devais improviser, convaincre, et n’avoir jamais ma porte close. »

« J’ai déniché des talents qui m’ont permis d’accéder à l’équipe de France, et là, j’ai pu passer des journées avec des coaches du haut niveau et, surtout, je n’ai jamais perdu mes contacts avec Claude Fauquet.. »

Quel était l’apport de Fauquet ? « Il connaissait très bien la natation, et, surtout, il avait une très belle approche sur un plan pédagogique. Il se posait des questions, remettait les savoirs en cause. Cette façon de ne pas se nourrir de certitudes lui donnait une approche très riche. »

En 1994, après seize ans, pendant lesquels il a évolué et est devenu entraîneur de natation de Beaumont-sur-Oise, Michel Chrétien se trouve victime d’une réforme territoriale, où il perd soudainement son poste.

C’est alors que Patricia Quint, alors entraîneur national, intervient : « elle m’a encouragé et suggéré d’entrer à la Jeunesse et aux Sports. Je suis donc entré à la J.S. du Val d’Oise, et ai continué à entraîner. En 1996, les clubs de Beaumont-sur-Oise et de Sarcelles ont fusionné. » Les villes sont séparées d’une vingtaine de kilomètres, mais Guy Canzano, le président de Sarcelles, a eu cette idée de mutualisation. Beaumont a les nageurs, Sarcelles la piscine de 50 mètres. Cet arrangement durera quelques années.  « à cette époque, je passe mon professorat de sport. Claude Fauquet devient Directeur technique national, et abandonne son poste en Picardie ce qui fait que je me retrouve en poste à Amiens. Je me trouve à nouveau confronté à un club qui, sans moyens, ne pouvait produire de résultats. »

Tel un moderne Sisyphe, revoici donc notre héros qui roule son rocher vers les sommets. Une courageuse des quatre nages cambrésienne, Céline Cartiaux, qui, après son baccalauréat,  l’a suivi, depuis Beaumont, à Amiens, l’aide à se propulser à l’international. En 2004 Cartiaux, sur 200 quatre nages, est opposée à une certaine Laure Manaudou. Céline bat le record de France en série, 2’16s65, Manaudou efface son temps et pas qu’un peu, dans la série suivante, 2’15s63 ; ça sent la poudre. En finale, Cartiaux l’emporte (1) ! Qualifiée pour les championnats d’Europe, un peu émoussée, elle ne peut, là, rejoindre les minima olympiques. Elle prendra sa retraite sportive en 2005. Elle n’en a pas moins permis à celui qu’elle appelle « mon super-entraîneur » de rejoindre l’équipe de France et de prendre la température des eaux mondiales…

Chrétien prend acte de cet échec (très relatif) de sa nageuse, « mais, note-t-il, la culture, l’essentiel, est là. » Toutes ces années, Amiens tient l’une des premières places dans le classement des clubs. Mais la grande reconnaissance du travail de Michel Chrétien va se faire à travers les résultats de Jeremy Stravius, qui sera champion du monde du 100 mètres dos, ex-aequo avec Camille Lacourt, en 2011. « Stravius m’ouvre les portes de l’international à partir de 2008. » C’est une grande période du couple entraîneur-entraîné, récompensée par un nombre impressionnant de médailles récoltées par le nageur protéiforme, aussi à l’aise en dos qu’en crawl ou en papillon…

QUAND UN NAGEUR QUITTE UN CLUB, C’EST QUE QUELQUE CHOSE S’EST MAL PASSÉ. IL NE VOUS QUITTE PAS FORCÉMENT POUR LES BONNES RAISONS

Après les Jeux olympiques de 2016, Stravius, 28 ans alors, songe de plus en plus à la retraite sportive et surtout à une reconversion, et désire encore nager, mais sans l’intensité du passé. La saison 2017 est difficile, parce que Chrétien, qui entend assurer l’avenir à travers la nouvelle génération des nageurs amiénois, Thibaut Mary , Roman Fuchs, Maxime Grousset, Thomas Avetand, Hugo Sagnes, Alexandre Derache, Fares Zitouni, âgés de 16 (Sagnes) à 23 ans (Avetand), et n’entend pas réserver à son nageur étoile un statut particulier, en raison de la valeur d’exemple. Si Jeremy, fort de son gros bagage, montre qu’en s’entraînant à minima, il peut les battre, il leur signifie un message négatif, contraire à celui de l’engagement et du travail que Chrétien juge nécessaire aux succès de ses cadets. Finalement, Stravius décide de rempiler…

« Il est difficile de durer, d’autant plus qu’à Amiens, nous ne disposons pas d’une grande structure, » dit encore Chrétien. Quand il ajoute que « la durée n’est pas aussi simple », il fait à la fois allusion à sa situation et à celle de la natation française, qui, après les grandes années Manaudou-Bousquet-Bernard-Lacourt-Stravius-Agnel-Muffat-re-Manaudou-Gilot, se trouve dans un creux, en termes de grands talents, pour, dit-il, « ne s’être pas préoccupée de l’environnement. »

Une question me brûle les lèvres : « ici, vous recréez une équipe forte, mais ne craignez-vous pas que les pièces maîtresses vous soient retirées tôt ou tard par d’agressifs adeptes du mercato ? « Je ne crois pas, répond-il sans hésiter. Entraîner des équipes de nageurs venus de l’extérieur n’est pas une chose simple. Et puis quand un nageur quitte un club, c’est que quelque chose s’est mal passé. Quand un nageur vous quitte, ce n’est pas forcément pour les bonnes raisons. »

L’une des questions les plus pertinentes qu’on puisse poser à un entraîneur me semble être celle de ses influences, de ses sources d’inspiration – techniques principalement. Michel Chrétien fait la moue : « au début, j’ai été influencé par le modèle US, que j’admirais, mais avec le temps, l’impact de ce modèle sur mon travail s’est estompé. Claude Fauquet encourageait fort justement à ne pas s’accrocher à des modèles. Vous savez, je suis un autodidacte. Alors, oui, on peut s’intéresser à ce que disait James Counsilman, j’ai beaucoup admiré les apports des grands entraîneurs russes dans le domaine de la physiologie, ce que faisait techniquement  Ryan Lochte dans l’eau, mais il faut ensuite reprendre tout ça à sa façon personnelle. J’ai beaucoup écouté les maîtres français de la natation, Denis Auguin, Fabrice Pellerin. Je questionne mes confrères, ce qu’ils font m’intéresse, cela revient à partager, à m’informer. Mais la technique, c’est aussi le nageur. Ce n’est pas moi qui ai trouvé les coulées de Stravius, c’est lui. Maintenant, bien entendu, il y a les fondamentaux, la biomécanique, tout ça. Mais après, il y a l’adaptation individuelle. Fuchs mesure 1,98m, il utilise son corps différemment d’un garçon d’1,72m. »

MES NAGEURS SONT DIFFÉRENTS, NAGENT DIFFÉREMMENT. JE LEUR APPRENDS A RESPECTER LA TECHNIQUE, MAIS LEURS STYLES DIFFERENT

J’ai appris que cette année, Chrétien avait emmené ses nageurs en stage, une demi-journée à nager dans la piscine, une demi-journée à nager dans l’océan : « on a fait ça une semaine, c’est à Mimizan, à Arcachon. Ça les sort de la piscine, on espère du beau temps, et ils refont en attendant la vague les gestes de la nage. Plus généralement, on donne beaucoup de temps au travail au sec ; on a fait des entraînements de boxe, pratiqué le yoga ; trois fois la semaine, les lundis-mercredi-vendredi, c’est musculation : travail de la force. »

On pourrait parler de bien autre chose… Le style, par exemple : chaque entraîneur en a une idée. Chaque bon entraîneur le défend, mais le récuse en même temps. Pour Picasso, Dieu était un grand artiste, mais n’avait pas un style : « il a fait la girafe, l’éléphant et le chat. Il n’a pas de style réel. Il continue juste à essayer autre chose. » Je ne saurais comparer un coach au dieu de Picasso, mais… Samedi 17 février, à Courbevoie, j’ai pu voir le duel entre ses deux « géants » sur 200 mètres, Roman Fuchs, 1,98m, et Alexandre Derache, 1,97m, et constater qu’ils ne nagent pas pareil. Derache « boîte » dans l’eau, dans un rythme saccadé, irrégulier (cela n’est pas mal nager, j’ai vu des références, Mark Spitz, Bruce Furniss, Matt Biondi, nager comme ça)… Chrétien confirme : « … oui, et Fuchs tourne de façon plus régulière, moins fluctuante. Mes nageurs sont tous différents, ils nagent différemment. Je leur apprends à respecter la technique, mais leurs styles diffèrent. C’est leur personnalité. On a souvent insisté sur les coulées de Jeremy Stravius, mais ces coulées, je ne les lui ai pas enseignées, elles sont venues de lui. Il n’y a pas de modèle unique de nageur, mais une variété, et chacun exprime dans l’eau son tempérament. »

 (1). La course est enlevée en 2’14s70 par une biélorusse du CS Clichy, Hannah Lorgeril-Scherba, qui, selon les règlements malthusiens de la France, ne peut être classée championne de France. Cartiaux, 2’15s75, devance Manaudou de 0s07 grâce à un retour en crawl d’anthologie.

SUZANNE BENTABERRY (1922-2017) GRANDE FIGURE DE LA SYNCHRO

Éric LAHMY

Vendredi 17 Février 2017
Je repensais souvent à Suzanne Bentaberry, qui fut présidente de la commission fédérale de natation synchronisée et dont on annonce la disparition, ce mardi 14 février, à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. Née en 1922, Suzanne avait été nageuse, avant d’entraîner en natation (1er et 2ème degré). Elle avait travaillé en région, au sein de son club, l’ASPTT Toulouse, du Toulouse Nat’ Synchro et au Centre d’entraînement de Toulouse. Elle fut surtout une grande dirigeante…

Elle était douée d’une qualité rare : la sincérité. Je l’avais rencontrée pour la première fois aux championnats du monde de Belgrade, en 1973. J’étais déjà sur place, je venais d’assister à l’entrainement des nageurs américains quand le hasard me fit déboucher, à la piscine, sur un groupe de filles, françaises, qui étaient manifestement des compétitrices… mais de quel sport ? Ni leurs physiques, ni leurs conduites ne correspondaient pour moi au « référentiel » athlétique classique, des nageuses ou des plongeuses. Si mes souvenirs sont bons, je fus assez étonné (style: « ah, bon? ça existe?« ) d’apprendre que ces demoiselles pratiquaient une sorte de danse dans l’eau qu’on appelait les ballets nautiques (le terme rébarbatif de natation synchronisée n’avait pas encore été inventé), lesquels ballets se référaient, me disait-on, aux films hollywoodiens d’une grande star de l’après guerre, Esther Williams.

Je fus assez impressionné par cette découverte (un sport féminin !) pour lui dédier un « grand » article dans L’Equipe (au grand dam du leader de la rubrique, qui, en recevant mon texte, m’avait pris pour un fou), article pas très bien ficelé d’ailleurs, où Suzanne apparaissait. Mais, miracle de la communication téléphonique de l’époque, entre Belgrade et Paris, son nom s’était transformé, dans le journal, le lendemain, en Bordaberry.

Suzanne a été présentée, sur le site fédéral qui annonce son décès, comme une « grande dame » de la synchro, et je souscris à ce terme. Mais qu’on ne se figure pas, avec cette expression, une personne figée dans des attitudes. « Benta » était une bosseuse, une personnalité qui irradiait, dotée d’une voix, d’un rire, d’un enthousiasme. Suzanne ne posait pas, elle se posait. Avec Arlette Franco, elle fut une vraie dirigeante.

Elle devint le troisième côté d’un triangle vertueux d’où jaillit dans les années 1970 et 1980 la synchro française. Les  deux autres s’appelaient Muriel Hermine et Françoise Schuler. Muriel dans l’eau avec son talent et sa volonté hors-normes, Françoise sur la plage du petit bassin de l’INSEP avec son sens du travail, de la technique, de la discipline et de l’organisation, et Suzanne à la Fédération, cherchant à arracher aux dirigeants les ressources qui permettraient à la discipline de se développer. [Je soupçonne aussi Henri Sérandour, qui, sans être un fan, avait la synchro à la bonne, d’avoir joué sa partition.]

Le sport existait quelques jours par an, et peinait à donner un peu de chair à un calendrier étique. Il lui fallait aussi se transformer, abandonner des tenues handicapantes, comme ce ballet où l’on dansait le menuet de Mozart avec des vareuses en velours sur le corps.

Suzanne avait connu la minuscule épopée qu’avaient constituée les débuts de la natation artistique de chez nous, du temps de Josette Domont, Ria Gerner, Marie-Louise Morgen et Colette Thomas. Elle avait été un témoin du règne des Mouettes et du Nautic Club et des balbutiements d’une organisation, quand, grâce à l’accord d’Eugène Drigny, les ballerines avaient fait en 1947 une entrée qui ne fut ni remarquable, ni remarquée, à la fédération. Elle-même fut intronisée par Monique Berlioux, dont elle prit la place quand celle-ci s’éloigna en direction d’un avenir qui ferait d’elle le directeur du Comité International Olympique.

 « Quand j’ai pris la synchro, le sport vivait sur les clubs de Paris (avec les Mouettes), de Tours, du Havre, de Toulouse, m’expliqua-t-elle des années plus tard. Au niveau national, chez nous, Marie-Christine Charles, qui entraînait l’équipe de France, et Françoise Schuler, ce n’était pas l’amour. Leurs conversations tournaient à la discussion, que l’âpreté de leurs désaccords rendait interminables. » Entre les deux, Suzanne, ayant tôt compris laquelle représentait une possibilité de développement et d’excellence, fit vite connaître son choix. Il ne fut pas politique, mais sportif, psychologique et humain. C’était du Bentaberry tout craché : santé, clarté, honnêteté, intelligence, droit au but, réflexion mais pas l’ombre d’une hésitation au moment de décider, une fois l’objectif défini.

Schuler, avec son ouverture d’esprit et sa curiosité, représentait aux yeux de Suzanne, LA  chance, pour les ballets nautiques français, de s’ouvrir sur le large. Ainsi fut fait. Schuler s’en alla piquer les rétropédalages chez les poloistes, exigea des minima dans les courses de nage pour ses filles, et, raconte-t-elle, « quand les nageurs, les poloistes, ont vu comment Muriel s’entraînait, ce qu’elle se tapait en musculation, sa souplesse, la condition physique des filles, on n’a plus jamais entendu parler de balayettes. »

Suzanne avait un fameux caractère, et en faisait bon usage. Je dois admettre m’être toujours bien entendu avec les fortes femmes, et, en sport, quoique sans les angéliser, adorais voir s’épanouir ces personnalités bien affirmées, voire conquérantes, qu’étaient Suzanne et Monique  Berlioux, Suzanne Bentaberry, Sophie Kamoun ou, hors natation, la volleyeuse Odile Lesage, la judokate Brigitte Deydier.

Je me souviens avoir un jour entendu celle qui lui succéda à la fédé, Madeleine Bernavon, me faire cet aveu sans gloire : « Suzanne parlait trop, elle irritait ces messieurs, et elle s’est fait virer. Moi, je suis là, je ne dis rien, je ne les importune pas. » Oui, Suzanne fut virée aux élections de 1985, mais elle n’avait jamais fait tapisserie. Son énergie indisposait les hommes du comité directeur. Elle me raconta les faits vers 2006, lors d’un entretien téléphonique. A 83 ans, toujours bon pied, bon œil, bonne voix (et mauvaises épaules, qu’elle avait dû se faire reconstruire en chirurgie), elle m’avait raconté l’affaire :

« Aux élections de 1985 à la Fédération française de natation, je ne suis pas passée. Cette année, on avait fait un gros score. La natation, le plongeon, le water-polo, étaient rentrés des championnats d’Europe avec le drapeau en berne. On ne parlait que de la synchro, qui avait enlevé le ballet, l’argent du solo et du duo. Nous avions sauvé la mise de la natation française, et on agaçait. Le retour de bâton ne s’est pas fait attendre. Quatre ans plus tôt, j’étais passée avec le plus grand nombre de voix, et là, on a monté une cabale pour me rabattre mon caquet. Henri Sérandour, fort ennuyé, m’a proposé de me récupérer sur le contingent des dirigeants féminins. Mais j’avais travaillé comme un homme et je voulais être traitée comme un homme. J’ai pris l’avion le soir même pour Toulouse et démissionné de mes postes à la FINA et à la Ligue Européenne. » Suzanne était comme cela, sans ambiguïté, tout d’une pièce.

Vingt-trois ans après cette déconvenue, en 2008, Suzanne Bentaberry reçut la médaille du Comité Olympique, mais ce n’était pas seulement pour services rendus à la natation. Devenue maire de son village, Antignac, en Haute-Garonne, où elle avait vite fait la preuve de son entregent, de son intelligence et de son énergie, dès 1987, ayant noté une absence totale d’activités dans la vallée, elle avait fondé une association qui créa un parcours de canoë-kayak, lequel reliait les villages de Fronsac et d’Antignac, sur huit kilomètres des eaux vives de la rivière Pique, un affluent de la Garonne. Ce parcours fit d’Antignac un lieu de rencontres de rameurs et de rafteurs de France et de Navarre; il s’est doté depuis d’une base nautique très appréciée.

En 2013, Suzanne avait perdu son mari, Faustin.

 Ses obsèques auront lieu le lundi 20 février, 15 h, à Antignac (près de Luchon) où elle a été maire de nombreuses années. Ni fleurs, ni couronnes. Galaxie Natation s’associe au chagrin de sa famille.

POUR MICHEL GUIZIEN (6 JANVIER 1936-4 JANVIER 2017), ENTRAINER, C’ÉTAIT PARTAGER

ÉRIC LAHMY.

Jeudi 5 Janvier 2017

Michel Guizien, l’un des entraîneurs les plus influents et importants des années 1970 à 1990, s’est éteint ce mercredi 4 janvier au petit matin,  à Antibes. Né le 5 janvier 1936, il disparait ainsi à la veille de son quatre-vingt-et-unième anniversaire. Parmi ses élèves, à Font-Romeu et à Antibes, on compte Guylaine Berger, Karyn Faure, Franck Esposito, Romain Barnier, Christophe Kalfayan… et tant d’autres !

Le 18 décembre 1993, le journaliste Claude Hessège, dans L’Humanité, avait tracé un portrait de cet entraîneur attachant, que le journaliste avait qualifié, je crois fort opportunément, de « technicien méticuleux ». Cette année, dans son groupe, Michel Guizien, est considéré comme le meilleur entraîneur français. Il dispose entre autres de deux des plus forts nageurs français du moment, Kalfayan et Esposito.

Dans leurs relations avec leurs nageurs, s’il est vrai que deux types de coaches ont coexisté, le « copain » et « la statue du commandeur », on ne saurait hésiter au sujet de l’appartenance de Guizien… Quand ses élèves s’adressaient à lui, le vouvoiement, le « monsieur Guizien », étaient de rigueur, paraissait d’ailleurs s’étonner notre confrère, qui ajoutait : « Ce Breton de Fougères au bon teint cuivré par le soleil antibois justifie cette appellation en vigueur chez ses nageurs «par la différence d’âge qu’il y a entre nous. Pour les jeunes, je ne vais pas tarder à avoir l’air d’un monument historique!». »

S’il pratiquait du bord du bassin une sévérité à ses yeux indispensable, ne tolérant pas le moindre retard ou la plus petite entorse à la préparation, Guizien pratiquait par ailleurs un humour à petites doses que soulignait parfois un sourire joyeux. S’il était un monument, c’était d’humilité, qui ne ramenait jamais la couverture à lui, et qui pratiquait le regard distancié, philosophe, dirais-je, sur les choses. Attention, ce n’était pas un gros parleur, mais s’il avait le « mot rare du montagnard », il n’était pas non plus un taiseux et n’avait rien d’un misanthrope. Au physique, râblé, et, sous le cheveu dru, poivre et sel, il arborait un masque viril à l’énergie un peu exotique, tanné par le soleil, qui faisait de lui le sosie d’un Jeff Chandler, grande star des années cinquante, qui se serait échappé de son western hollywoodien.

S’il fut un monument, ce fut, je crois, d’humilité. Calme, serein, il était un « entraîneur dans l’ombre ». Il avait été au tout début de l’aventure du lycée climatique et sportif de Font-Romeu, en 1967, à laquelle il adhéra jusqu’en 1980.

Le lycée avait été bâti en vue de la préparation à l’altitude (1850 mètres) des Jeux olympiques 1968 de Mexico. La natation, grand sport olympique, était, bien entendu présente. Gérard Garoff, Breton de Rennes, qui œuvrait au titre de censeur du lycée, jouait la carte de la natation ; il appela sur le bord du bassin un copain, Michel Guizien, Breton de Fougères, en Ille-et-Vilaine, qu’il avait connu, en même temps qu’Henri Sérandour, au CREPS de Rennes, alors qu’il préparait le professorat d’éducation physique.

« Son père était musicien, enseignant au Conservatoire, un violoniste merveilleux, témoigne Leslie, fille de sa première femme, également épouse d’un champion de natation, Gilles Vigne. Un brio et un engagement musicaux qu’atteste aujourd’hui l’existence du conservatoire de musique René Guizien « Sa mère est institutrice, passionnée d’arts et de littérature, son frère Christian musicien, grand tromboniste de jazz, ses deux soeurs sont des pianistes et l’une d’elles sera infirmière et musicothérapeute. Donc des mélomanes », notent sa belle fille Leslie et Gilles Vigne. Lui-même apprend le violoncelle et la clarinette, « passages obligés dans cette famille, précise sa soeur Rosine, qui ajoute: « son éducation lui a permis d’avoir le goût de l’effort et du travail bien fait, habitué par ses parents à l’exigence et à la recherche de la perfection. Pour ses gouts musicaux le jazz et le classique mais aussi Brassens et Nougaro pour l’amour des mots. » 

Guizien examine l’invitation de Garoff d’entraîner, mais hésite, et pour cause. Il ne connait rien à la natation. Prof d’E.P., certes, mais l’eau reste pour lui un élément étranger.

EN TANDEM À FONT-ROMEU AVEC JACQUES MESLIER

Mais Garoff a son idée. A Font-Romeu, Guizien trouva sur place à la fois un alter ego et un mentor, un complice et un ami et sans doute l’un des plus charismatiques passeurs que la natation française pouvait offrir à l’époque : Jacques Meslier. Enseignant en éducation physique, il a été nageur, poloïste, entraîneur, et maitrisait déjà tout ou presque ce qu’un français pouvait alors savoir sur ce sport. Jacques va servir de mentor à Michel.

Si Guizien démarrait de zéro, il allait vite trouver l’accélérateur de vitesse. Entre la générosité de l’un, l’humilité de l’autre, et l’insatiable curiosité des deux, cela ne pouvait que bien se passer: entre eux, ce fut un ciel sans nuage.

Inexpérimenté, mais armé d’un furieux appétit de comprendre et d’apprendre, Michel allait vite acquérir le bagage nécessaire à son sacerdoce. Ce qu’il n’avait pas trouvé dans l’enseignement est ce qui l’attira dans l’entraînement : la précision, la possibilité, à travers le chronomètre et la compétition, d’étalonner très précisément le travail accompli…

Épaulé par Gérard Garoff, et bientôt par Henri Sérandour, président de la Ligue de Bretagne puis, quelques années plus tard, de la Fédération française de natation, Meslier et Guizien allaient former une fine équipe  et lancer l’aventure de la première section sport-études de la natation française.

Garoff devint, début 1973, Directeur technique national, et quitta Font-Romeu pour Paris. Guizien, lui, continua d’accompagner ses nageurs au bord des bassins.

« Son séjour à Font Romeu a été extrêmement enrichissant pour lui, témoignent Leslie et Gilles Vigne. Meslier lui a donné des bases si solides et lui a si bien fait partager son amour de la natation qu’il continuera toute sa vie à progresser dans ce domaine avec les résultats qu’on lui connaît. Il a eu l’intelligence et l’ouverture d’esprit d’observer attentivement les nombreuses équipes nationales de divers pays venus s’entraîner en altitude et d’en retirer l’essence de ses connaissances en natation. Ces deux points l’ont préparé d’une façon remarquable pour devenir un grand entraîneur. »

Mais s’il est capable de s’engager passionnément, Guizien sait aussi profiter de la vie, une fois sorti du bassin.

Au cours de ses treize années à Font-Romeu, il tombe amoureux de Kay Laurens, une Américaine qui, ayant épousé en premières noces René Laurens [petit-fils de Fernand Bouyonnet, fondateur de Font-Romeu] vit là avec ses deux enfants, Leslie et Marc. Ils se marient. Un cancer lui volera son épouse en 1997.

«  C’est une période de boîtes de nuit à la mode et de folles soirées, racontent Leslie et Gilles Vigne. Sportif et mondain, donc. Mais ce n’est pas tout, expliquent les Vigne :

« Lui, le Breton ne connaissant rien à la montagne, rencontre un soir chez un ami commun qui n’est autre que Garoff, un moniteur de ski et guide de haute montagne ; au cours de la conversation, Guizien demande à brûle pourpoint à ce moniteur s’il sait nager ; non, lui répond-il, qui ajoute craindre pour cette raison l’eau. Et Guizien de lui proposer un échange : des leçons de natation contre la découverte des Pyrénées, de sa faune et sa flore.

S’en est suivi une grande amitié avec André Calderer qui lui donné l’amour de la chasse et des ballades en montagne. Sans parler du ski qu’il aimait pratiquer entre deux séances d’entraînement. »

Il se met donc à aimer la nature, la montagne, et la chasse, en compagnie de son chien Swim. A la mort de cet amical quadrupède compagnon de balades, raconte Prokop, « Michel range son fusil, s’empare d’un appareil photo, et s’en va portraiturer chamois, renards, blaireaux et marmottes qui hantent le parc de La Vanoise. »

Quant à sa passion pour la musique, elle « portait surtout sur le jazz et la musique classique. Sa collection de vinyles en est la preuve flagrante ».

Un peu plus tard nait son premier et sans doute seul différend avec Garoff. Le prétexte en est un projet de sport études universitaires à Villetaneuse (qui n’aboutira jamais). Le DTN veut Guizien à ce poste. Après moult réflexions, Guizien, trop attaché à la nature, et qui se voit mal scotché dans une banlieue parisienne, refuse. La fameux caractère de Garoff fait son œuvre, et pendant quelques temps, les deux hommes sont en froid, ce qui perturbe beaucoup Guizien.

TEMPÉRAMENTS OBLIGENT: À MESLIER LE DEMI-FOND, À GUIZIEN LE SPRINT

Patrice Garoff, le fils de Gérard, qui a toujours connu Michel – « je crois bien qu’il m’a vu naître », dit-il – et qui a été entraîné par lui, se souvient de Michel comme d’un « homme merveilleux et drôle, qui partait en couples avec mes parents en vacances ; c’était un homme que j’ai sincèrement beaucoup aimé, un entraîneur humain, très lié à ses nageurs. Il n’était pas dur, à la différence de Meslier, lequel était à l’école américaine du « no pain no gain », le progrès par la douleur. Michel, lui, faisait travailler, à travers un filtre : l’entraînement était moins une ascèse par la souffrance (parfois pourtant indispensable) qu’un partage. La différence entre ces deux visions faisait que, tout naturellement, Meslier entraînait le demi-fond et Guizien les sprinteurs. »

« Je crois qu’il était en avance sur un domaine, ajoute Garoff, celui de la planification annuelle, dont il fut un pionnier chez nous. Mais auprès de lui, l’entraînement était un plaisir. Il aimait aussi les belles voitures, et je me souviens qu’il roulait en Simca. Il nous emmenait, trois ou quatre nageurs, de Font-Romeu à Narbonne, en compétitions. »

LE NAGEUR COMME FORMULE 1

L’amateur de bagnoles n’avait pas cherché loin sa comparaison des nageurs avec des bolides de Grand Prix : «Mettre au point un nageur de haut niveau, c’est aussi compliqué que de régler une Formule 1. C’est plus compliqué, même, car, en natation, les paramètres psychologiques sont importants.»

Il avait pris en mains, à Font-Romeu, des mains de Pierre Dupont, coach de Maisons-Alfort, la destinée de la Parisienne Guylaine Berger, qui allait devenir, en 1973, en finale des championnats du monde de Belgrade, la première française à nager le 100 mètres nage libre sous la minute. 

« Quand les résultats arrivent, Michel ne s’en contente pas, expliquent Leslie et Gilles Vigne. Il en veut plus. Il ambitionne les mêmes conditions que celui qu’il admire plus que tous : Georges Garret [à Marseille]. Avec l’aide de Gérard Garoff, il cherche un club avec bassin de 50 mètres. Font Romeu ne disposait que d’un petit bassin de 25 mètres. Il a le choix entre plusieurs propositions, en Nouvelle Calédonie, dans la région Parisienne… Ce sera Antibes. »

En 1980, Guizien arrive donc à Antibes. Là, il trouve sur place et va développer deux talents très différents : la nageuse de demi-fond Karyn Faure, et le sprinter Christophe Kalfayan. Guizien pratique un remarquable pluralisme au sein de bassin, qui le pose parmi les fins techniciens. Il sait tout faire, n’est prisonnier d’aucune mode, peut faire nager long, court et dans tous les styles « parmi ses huit nageurs de haut niveau, note encore Hessège dans l’article précité de L’Huma, on retrouve tous les styles de nage: Kalfayan le sprinter libre, Esposito le papillonneur, Cédric Pénicaud le brasseur et Romain Barnier, cinq fois médaillé en crawl, en juillet, lors des championnats d’Europe juniors. »

«Ces jeunes athlètes me confortent tous les jours dans les valeurs auxquelles je crois et que j’ai du mal à retrouver dans notre société: l’honnêteté, le courage et la volonté. J’ai une chance énorme de passer ma vie avec eux», admet-il. Comme ses nageurs – «des introvertis comme moi et la plupart de ceux qui sont dans la natation» -, Michel Guizien rêve de titre olympique: «C’est le summum, c’est magique! Mais ce n’est pas parce que l’un de vos nageurs est couronné que vous êtes le meilleur entraîneur du monde. Non, vous êtes juste l’un des bons entraîneurs du monde. L’exploit, c’est le nageur qui le fait! »

Le 6 avril 1996, Libération, sous la plume de Christian Loison, ouvre les guillemets au coach : «Quand on accepte de nager, il faut un goût marqué pour l’effort physique.» [Il faut surtout] « une volonté permanente de se dépasser. Je n’ai qu’une philosophie: celle de l’effort. Je n’ai qu’un mot d’ordre: le travail. En sport, en natation plus particulièrement, on ne se maintient pas. Soit on progresse, soit on régresse. A Antibes, on est condamné à progresser.»

«Oui, le bon nageur, c’est ça: celui qui utilise le mieux les résistances et les appuis de l’eau. C’est lui qui flotte le mieux: grand et fin, comme Popov (le Russe, meilleur mondial sur 50 et 100 libre, ndlr). C’est affaire de perception, de sensibilité. Pour cela, il faut avant tout du courage et de la volonté.»

Bien entendu, dans l’ADN de Libération, porte-flambeau du jouir sans entraves, de tels propos sonnent de travers, et l’organe libertaire cherche le contre-feu : et de citer un « observateur » pour qui «le seul reproche qu’on peut faire au centre, c’est que les nageurs commencent à ressembler à leur entraîneur. Trop pro, trop sérieux, trop gris. Peut-être que Guizien met trop l’accent sur l’énergie et pas assez sur le plaisir, la complicité, la jubilation. L’humain en un mot.»

Malentendu, car ce n’est pas le centre, ou le coach, qui déteignent. C’est la natation de compétition qui veut ça. Possible élément de preuve, Christophe Kalfayan, sprinteur emblématique, qui, après avoir suivi Guizien entre quinze et vingt-sept ans, quitte en octobre 1995 « le moule paternaliste cher à Michel Guizien. » Kalf’ est alors dans une période de révolte, ce qui l’amène aussi à tenter de forcer la fédération à le sélectionner d’office pour les Jeux, sans passer par le filtre des qualifications. Kalfayan s’entraîne seul, avec un adjoint. «A 27 ans, explique-t-il, cela faisait douze ans que je m’entraînais avec Guizien. La relation prof-élève ne me convenait plus. La natation n’est plus une priorité dans ma vie. Bref, je voulais tenter autre chose.» Quelques mois plus tard, aux Jeux olympiques d’Atlanta, Kalfayan termine 14e du 50 mètres des Jeux olympiques. Quatre ans plus tôt, à Barcelone, il avait été 4e du 50 mètres, 11e du 100 mètres, 4e avec les relais quatre fois 100 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages. Conclusion ? La natation de compétition supporte mal l’à peu près. Le sport d’élite est un impitoyable juge de paix…

En 1999, Guizien coache aussi Fred Bousquet, avant que celui-ci ne rejoigne Auburn. C’est à Antibes que Fred se qualifie pour les Jeux de Sydney.

Ses brillants résultats en club amènent Guizien à se voir confier des responsabilités nationales. Là encore, Gilles Vigne est un témoin de première main, qui explique :

« Ses premières responsabilités nationales ont été d’entraîner les différentes équipes juniors sous la direction de Patrice Prokop et en compagnie entre autres de: Marc Begotti, Michel Selesse, Dominique Mollier, et moi même. Nous avons pu constater déjà à ce moment là ses qualités relationnelles avec les athlètes. Ce fut le début de sa grande carrière internationale. Les résultats qu’il a obtenus avec le club d´Antibes et les équipes de France olympiques en sont la preuve.

Nous  sommes parti vivre aux États Unis en 1989, continuent Leslie et Gilles, et chaque fois que Michel le pouvait, il venait chez nous et en profitait pour observer les différentes méthodes d’entraînement dans les universités américaines. Il n’a jamais cessé d’apprendre… »

 LE DOUBLE DEUIL DE ROMAIN BARNIER

Ce mercredi 4 janvier 2017, mon appel cueille Romain Barnier malheureusement dans un nuage d’affliction. Coïncidence, l’entraîneur marseillais vient de perdre un oncle, le frère de sa mère, dont il tente de fixer les funérailles, et ne sait à quel deuil se vouer. Les disparitions de ces deux anciens aimés et respectés s’entrechoquent dans son esprit comme un sinistre synchronisme. L’oncle ? Marc Esposito (nom de jeune fille de la mère de Romain), un passionné de natation et une figure de la famille. « Ma grand’mère s’appelait Esposito, et dans la natation, on la félicitait des succès de Franck, ce qui la faisait rire, vu qu’il était seulement un homonyme. A la fin, elle laissait dire, et feignait d’agréer ces congratulations pour les exploits de ce « petit-fils ». »  

Romain se souvient de « milliers d’anecdotes », concernant Guizien, liées aux cinq années passées à Antibes : « j’étais arrivé en 1992-93, à 17 ans, ils avaient créé une cellule, Antibes Swim Team, on était une dizaine, dont Franck Esposito, Christophe Kalfayan, Karyn Faure, Cédric Leutenegger. Nous avions une grande affection pour Michel tout en le respectant, on l’appelait monsieur Guizien. Lui, c’était une voix, un charisme, c’était l’homme qu’il était. Un grand monsieur avec sa singularité. A la fois distant et chaleureux. C’était la mallette, style attaché-case, un truc de businessman, qu’il trainait avec lui, il la posait sur une table, sortait des papiers, nettoyait ses lunettes, se raclait la gorge, et l’entraînement commençait… C’était aussi une idée du coaching, qui était dans la précision. Après l’entrainement du samedi, il nous disait : maintenant, je vais préparer la semaine prochaine. Il s’enfermait pendant trois heures s’il le fallait, et d’une écriture appliquée, impeccable, sans la moindre rature, il posait patiemment le programme, série après série, de l’entraînement de la semaine à venir. Après quelques années, nous en devinions les schèmes récurrents, et l’entraînement du matin nous laissait deviner celui de l’après-midi. Il avait sa méthode.

«Il était très méthodique, minutieux… Je me souviens, une fois, nous suivions un cours pour l’examen du BEESAN, avec des copains. A un moment, il sort un mouchoir d’un étui en papier, essuie ses lunettes, tente de remettre le mouchoir dans son étui en papier, sans arrêter son propos, qui était une description du mouvement de la nage ; cela s’éternise ; il continue de s’efforcer de remettre son mouchoir à sa place, calmement, avec sa coutumière méticulosité, manifestement, il n’y arrive pas, s’entête, et nous, on l’écoute à peine, fascinés par son combat obstiné contre le refus de l’étui de papier de réintégrer le mouchoir ; et d’un coup, la classe explose dans un éclat de rire général. Etonné, vu qu’il n’a rien dit de marrant, il nous demande la raison de l’hilarité, on lui explique et lui : « mais, c’est pas marrant, votre histoire. »

« L’année 2002, j’étais seul avec lui, l’été, à l’entraînement, et au bout, j’ai nagé à Berlin, aux championnats d’Europe, le record de France du 200 mètres, 1’48s80. C’est avec lui que j’ai effacé le nom de Stephan Caron des tablettes !  Un peu plus tard, j’ai travaillé sous Marc Begotti, mais ça a moins marché et je suis retourné avec Guizien.

« Mais il y avait aussi le Michel Guizien que je connaissais moins, qu’il devenait quand il n’avait pas le costume de la mission. Il avait le goût de la fête, aimait rire, blaguer, était un bon vivant. »

IL AIMA ENTRAINER JUSQU’AU BOUT : LES RAPIDES, LES LENTS, LES JEUNES, LES VIEUX…

Franck Esposito se souvient également de « beaucoup de belles choses » et met en avant la « grande intelligence, le respect et l’exigence de celui qui fut (son) coach pendant tant d’années. Il nous avait enseigné la rigueur nécessaire à la réussite d’un club performant, et qui s’est conservée parmi tous ses anciens nageurs. A Rio, aux Jeux olympiques, on s’est retrouvés, Romain Barnier, Maxime Leutenegger et moi, pour l’équipe de France, Lionel Moreau, qui coachait pour les Bahamas : quatre entraîneurs, qui avions été élèves de Michel, ça nous rendait très fiers pour lui. Je l’avais vu samedi dernier, et on s’est dit au revoir. Il était très affaibli, mais c’était toujours Monsieur Guizien.

Il aimait la natation. Il parlait souvent de sa chance de faire ce métier. Il n’était pas spécialisé, il s’intéressait à tous les styles, toutes les distances. Il aimait prendre le temps avec ses nageurs. Et il ne s’intéressait pas qu’à l’élite. Depuis toujours, il entraînait entre midi et deux heures monsieur et madame tout le monde : on trouvait là le médecin, l’ouvrier, la ménagère, il adorait entraîner, et ça a duré toute sa vie, longtemps après sa retraite, jusqu’à ce qu’il y a deux ou trois ans, il fasse un malaise au bord du bassin ; alors seulement, on lui a demandé d’arrêter. »

 – Mes plus vifs remerciements à Leslie et Gilles Vigne, Michèle Guizien, Romain Barnier, André Calderer, Franck Esposito, Patrice Garoff, Marc Planche, Patrice Prokop, Gilles Plançon, Isabelle Lefèvre. Sans leur aide et (ou) leurs témoignages, cet hommage n’aurait pu s’écrire.

PATRICE PROKOP, LE D.T.N.QUI DÉCLARA LA PAIX

PATRICE PROKOP, LE D.T.N.QUI DÉCLARA LA PAIX

Lundi 17 Octobre 2016

  « …Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite Et recevoir ces deux menteurs d’un même front… »  (Tu Seras Un Homme, Mon Fils, Rudyard Kipling)

Éric LAHMY

Samedi 15 Octobre 2016

PATRICE PROKOP, QUI FUT DIRECTEUR TECHNIQUE DE LA NATATION FRANÇAISE ENTRE SEPTEMBRE 1982 ET SEPTEMBRE 1994 ALLIAIT, A SON POSTE, SI L’ON EN CROIT CEUX QUI ONT TRAVAILLÉ AVEC LUI, DEUX QUALITÉS RAREMENT ASSOCIÉES, UNE EXTRÊME BIENVEILLANCE ET UNE GRANDE EFFICACITÉ

On ne l’avait pas vu venir, et moi sans doute moins que les autres. Prokop n’était ni un brillant causeur comme Jean-Paul Clémençon, qui lui succèderait au poste, ni un grand entraîneur comme Lucien Zins, sans doute pas un fin politique à la Gérard Garoff. L’œil bleu et calme, parfois un brin amusé, il vous regardait en coin, sans aucune malveillance. On l’imaginait, enfant, sage comme une image, récolter des dix de conduite.

Mais à l’annonce de sa nomination, je marquais dans « L’Equipe » une réprobation sans fard. Un ou deux jours plus tôt, Patrice Prokop, lors d’un point presse, avait été le sujet d’une crise de dyslexie de plusieurs minutes, où il n’avait cessé de chercher ses mots et de s’empêtrer dans ses phrases. Il devait savoir qu’il serait nommé et montrait sans doute là une émotion forte.

Je sortais de neuf infernales années avec son prédécesseur Gérard Garoff et dans la nostalgie d’un Lucien Zins et je ne voyais aucune issue pour la natation française, emmenée par un adjoint assez peu impressionnant. Mon article fut ce qui pouvait se faire de mieux sans couteau ni revolver.

Je ne pus me rendre à la conférence de presse du nouveau DTN et me souviens que Pascal Coville, mon adjoint à la natation, rédigea un papier de présentation où il vanta la « diction impeccable » et la « richesse syntaxique » de l’impétrant, ce qui me fit sourire (jaune). Mais je me faisais un devoir de passer dans « L’Equipe » les articles qui me contredisaient. Ce journal n’avait pas de concurrent direct, et ne pouvait présenter une seule opinion, et je ne changeais jamais, ne serait-ce qu’une virgule, aux productions de Jean-Jacques Simmler comme de Coville, qui prenaient un malin plaisir (surtout Coville) à prendre le contrepied de ce que j’écrivais !

QUALITÉ: MODESTE, DÉFAUT: TROP MODESTE

Patrice paraissait assez peu fait pour la lumière, et gardait en toute occasion un self contrôle très britannique ; sans doute trop modeste, même pour mon goût, et le diable sait que je ne suis pas fasciné par les fiers-à-bras. Ce génie de l’effacement éclata, si j’ose dire, au cours d’un dîner donné sur la côte ouest de l’Australie, par la société Arena, commanditaire de l’équipe de France, aux dirigeants et aux journalistes français, présents aux mondiaux de Perth en 1991. Je me trouvais ainsi dans une estafette conduite par Patrice, auprès d’Alain Coltier, correspondant général de L’Equipe en Australie. Quelques jours plus tard, Coltier me demanda qui était le patron de la natation française, et je lui désignai Prokop. « Ah ! bon, me dit-il, je l’avais pris pour le chauffeur de l’équipe de France. » Prokop ne cherchait pas à impressionner, et y parvenait parfois trop bien !

Lors du départ de Garoff, même s’il avait été son adjoint pendant huit années, Prokop n’était pas forcément apparu comme un favori dans la course à la succession. « Henri Sérandour avait promis le poste à Gérard Hugon (créateur du club d’Antibes), et on trouvait sur les rangs Gilbert Seyfried (directeur de la piscine de l’INSEP et entraîneur de la Stella Saint-Maur), Jacques Lahana (directeur des sports de la ville de Nanterre) et Pierre Loshouarn » (un conseiller technique régional), se souvient Jean-Pierre Le Bihan, son collègue et ami.

PROKOP DÉCLARE LA PAIX AUX CLUBS PAR UN VIRAGE A 180° DE LA DTN

Patrice avait été fortement recommandé par Gérard Garoff, selon une tradition, mise à mal trente ans plus tard par Francis Luyce, de passage de témoin entre le DTN et son successeur. Henri Sérandour, le président de la fédération, qui opéra ce choix, l’avait vu à l’œuvre à la Fédé. Prokop s’était fait apprécier, outre son côté apaisant, précieux, sans aucun doute, après l’ère d’affrontements tous azimut, voulus par Garoff, par sa capacité de travail.

Lui-même raconte les hésitations qui précédèrent son acceptation de l’un des postes les plus terrifiants du sport français : « Quand Gérard Garoff a annoncé qu’il voulait partir à l’issue de la saison 1981-1982, en septembre 1981, j’étais son adjoint depuis huit ans ; il m’a dit souhaiter que je prenne la place. Je connaissais la difficulté de la tâche. J’avais mesuré l’engagement de Gérard Garoff, et il n’avait pas réussi, comment imaginer que j’y parviendrais ? J’ai balancé pendant des mois avant de me décider ; mais quand en février 1982, Henri Sérandour a fait savoir qu’il recevrait les dossiers de candidature, le mien était prêt, et je l’ai envoyé. J’avais rédigé un document sur tous les aspects de ma tâche, concernant les quatre sports, les relations avec le président, etc. »

L’ENFANCE D’UN CHEF

Tchèque d’origine, père instituteur et directeur de l’école de Romainville et mère secrétaire chez Suchard (les douceurs ne manquèrent pas à la maison), « ses deux sœurs sont devenues l’une enseignante (professeur d’école), l’autre pharmacienne », raconte Jean-Pierre Le Bihan, qui  connait fort bien Patrice pour l’avoir assisté à la Fédération après avoir co entraîné avec lui un club de la banlieue parisienne. Comment, avec un tel background, échoue-t-il dans le sport ? « En 3e, au lycée Hector Berlioz, de Vincennes, j’ai été conquis par le charisme et l’engagement d’un professeur d’éducation physique, Mr Bosch. Cela s’est traduit par des activités UNSS, et après j’ai tout fait pour devenir professeur d’éducation physique. »

Il avait effectué sa préparation au professorat à l’ENSEP de Versailles entre 1967 et 1970, et Le Bihan délivre une anecdote de cette époque, révélatrice du caractère de Prokop, et des passions qui le poussent en profondeur, quand en surface il ne se départ pas d’un calme olympien. « A l’INSEP, c’était un nageur moyen, à 1’15s aux cent mètres, mais il a choisi l’option natation et il a commencé à s’entraîner avec Jacques Vallet à l’INSEP et Gilbert Seyfried à la Stella ; à la fin de sa scolarité, il a cassé la minute à l’examen du CAPEPS et il a fait partie du relais champion de France du dix fois 100 mètres quand cette épreuve était dans le programme.

Pendant un court laps de temps, Patrice enseigne, avant d’être, très tôt, pris par le national. Parallèlement, il entraîne : « trois clubs : d’abord, pour rendre service, à la Stella Sports de Saint-Maur, au CA Romainville avec Jean-Pierre Le Bihan, et au Stade Olympique Rosnéen. »

« Quand en avril 1973, dit encore Le Bihan, Garoff devint DTN, Patrice était déjà conseiller technique régional, Michèle Leclerc [conseillère technique de la ville de Paris] ayant sollicité sa candidature. Garoff avait été séduit par son enthousiasme. Il avait vu ce jeune entraîneur débarquer aux championnats du monde 1973 à Belgrade. Patrice avait voyagé à ses frais avec épouse, armes et bagages, pour suivre les compétitions. Garoff lui a demandé assez vite de devenir son adjoint à la formation des cadres et de faire le lien avec les maîtres nageurs sauveteurs, dont nous nous étions séparés en 1951, mais qui restaient les patrons dans les piscines. Il a travaillé aussi à mettre en place des « formations » avec Raymond Catteau, René Schoch, Jean-François Robin. Il est enfin responsable de la détection et de l’évaluation des jeunes, s’occupe des seize ans avec Gilles Vigne, Dominique Gindre (Mollier), Patricia Quint. »

« Auprès des maîtres-nageurs, explique Patrice, mon job d’abord était de trouver, entre les présidents Henri Sérandour pour la natation et Jean-Claude Letessier pour les maîtres-nageurs, un moyen de se rapprocher. Ensuite, on avait pour perspective  la création d’un brevet d’Etat qui unifierait les professions de maître nageur sauveteur et d’éducateur sportif. Un brevet d’Etat devait en être le trait d’union. »

Adjoint à la DTN, il ne s’était pas ménagé.

« IL EST PAS MAL CE PROKOP. ON VA POUVOIR TRAVAILLER ENSEMBLE »

 « Pendant ces dix ans, il avait travaillé comme un fou, continue Le Bihan. Un jour, sa femme, Martine, nous avait demandé au téléphone si on savait où il était. Il courait entre ses missions. Lorsqu’une de ses filles (Karine et Alexandra) est née, c’est ma femme qui l’a accompagnée à la clinique, et Patrice n’a vu sa fille qu’à son retour. » (Patrice précise qu’il a réussi à être là à temps, à la naissance). 

On ne dira jamais assez la part que les épouses d’entraîneurs et de dirigeants jouent dans les succès du sport français, et l’abnégation dont elles font preuve. De temps en temps, leur courage est tant malmené qu’une d’entre elles laisse échapper la pression. Je cherchais un jour en vain à joindre mon ami Jean-Claude Perrin, l’entraîneur français d’athlétisme (le portable n’existait pas), appelais chez lui et tombais sur son épouse : « je ne sais pas où il est, me répondit-elle d’un ton que je qualifierais de pincé ; mais soyez gentil, si vous le voyez, rappelez-lui qu’il a une femme ? » 

Patrice Prokop, on l’a compris,  ne roulait pas les mécaniques, et s’il était le boss, il plaçait la charge sur ses épaules. Travaillant en bonne intelligence avec un président taillé dans un même bois tendre, il allait opérer une sorte de révolution tranquille, effectuant un virage à 180 degrés dans la politique fédérale.

Comment cela ? Arrivé en 1982 à la tête du secteur après avoir servi trois années comme conseiller technique national auprès de l’Île-de-France et huit ans comme adjoint de Garoff à la DTN, il avait vécu l’essentiel de la carrière agitée de l’ancien censeur de Font-Romeu à ses côtés.

Garoff avait mené une politique extrêmement volontariste et surtout soupçonneuse vis-à-vis des entraîneurs de clubs, et tout le monde craignait que Prokop ne perpétue ce système d’affrontement systématique avec la « base ».

« La méfiance était installée, et Guy était prêt à continuer le combat, » se souvient Catherine Grojean.

Guy Boissière était un des bons entraîneurs de l’époque, un héritier des Barbit, Garret, Zins, Menaud, qui, avec Bergamo, Bozon, Alex Ferenczi, Pierrette Gheysen, Alain Iacono et d’autres, tenait la boutique. Il avait entre autres préparé Michel Rousseau, médaillé d’argent des premiers mondiaux, en 1973, et allait emmener un autre talent, Stephan Caron, encore plus loin, au top européen et mondial. « Guy n’aimait pas Garoff et il craignait de trouver en Patrice les mêmes comportements que son prédécesseur, se souvient Catherine Grojean. Après l’avoir rencontré, il changea complètement d’avis : « il est pas mal ce Prokop. On va pouvoir s’entendre. » Il l’a énormément apprécié, finalement, et on est devenus des amis, en-dehors des piscines. Prokop est un humaniste, il aime les gens qu’il côtoie. On notait aussi qu’il prenait toujours du recul par rapport à ce qui était dit et qu’il l’examinait d’une façon toujours bienveillante. Il avait des contacts privilégiés avec les nageurs et les entraîneurs et les résultats ne se sont pas fait attendre : la natation française a renoué avec des résultats internationaux ; ce n’était pas une période facile, avec trois nageurs par nation et un dopage d’Etat d’abord dans les pays de l’Est, avec la RDA en pointe, qui, une fois leur système démantelé, allèrent enseigner les Chinois qui s’y mirent de bon coeur. »

« Ce qui est frappant aussi, c’est que Patrice n’a jamais ramené la couverture à lui. Il ne cherchait pas la gloriole, il mettait les autres en avant, » ajoute Catherine Grojean.

RECONNAÎTRE LA VALEUR DES ENTRAÎNEURS

Quand Prokop a débloqué le système et ouvert la porte de l’international aux entraîneurs des nageurs, il a créé un effet de courant d’air bénéfique : « Patrice, continue Catherine Grojean, s’est appuyé sur les entraîneurs en les faisant progresser. C’était un changement bienvenu. Le système de Garoff de non implication des entraîneurs de clubs avait tué professionnellement nombre d’entre eux, comme Pierrette Gheysen, qui avait amené Ivan Boutteville, et dont les coaches nationaux n’ont pas su tirer la quintessence. Elle s’en plaignait, était convaincue des dons d’Ivan et de ce qu’elle aurait pu l’amener plus loin. Elle a été dégoutée et n’a plus sorti de nageurs. » Parmi les victimes de ce système de rejet des coaches institué par Gérard Garoff, on se souvient d’Alain Iacono, qui amena son fils Franck aux records en demi-fond, et que le système n’eut de cesse de le séparer de son nageur.

« –  J’ai beaucoup parlé avec lui de ce que nous ressentions comme une injustice, la non-sélection des entraîneurs des nageurs internationaux, se souvient l’ancien entraîneur national  Michel Scelles, aujourd’hui reconverti avec bonheur coach des masters de Viry-Châtillon. Michel avait rejoint « Pedro et Giaco » comme entraîneurs de l’INSEP et de l’équipe de France. On ne trouvait pas normal, explique-t-il aujourd’hui, qu’à l’issue des sélections seulement deux ou trois entraîneurs encadraient les vingt-trois à vingt-cinq éléments qualifiés pendant que leurs entraîneurs étaient laissés sur le quai et envoyés en vacances. Patrice a changé la donne, et c’est comme ça que Boissière, qui coachait Caron, Begotti, qui avait amené Plewinski, et tant d’autres purent accompagner jusqu’au bout leurs protégés. »

Parfois, des décisions très simples impactent le réel plus que bien des finesses et des complications. La sagesse de Prokop provoqua un fort appel d’air. Il éteignit d’un seul coup la querelle entre la natation nationale et les clubs.

STEPHAN CARON ET CATHERINE PLEWINSKI LOCOMOTIVES

Est-ce un résultat de cette ouverture? « Des Jeux olympiques de 1984, les Français ramenèrent quatorze records nationaux, »(2) dit Scelles. Jusqu’en 1992, l’équipe de France, sans être exceptionnelle, va tirer son épingle du jeu, grâce surtout à deux locomotives, Stephan Caron et Catherine Plewinski. Mais le renouvellement ne se fait pas, et en 1994, les Français rentrent bredouilles, en termes de médailles, des championnats du monde de Rome.

La compétition a atteint il est vrai des sommets, non seulement parce qu’à l’étranger on s’entraîne bien, mais aussi parce qu’on se prépare encore mieux – et quelques fois, les guillemets s’imposent pour entourer le verbe se préparer. Il y a bien sur les Allemands de l’Est et leur dopage d’Etat. Mais ils ne sont pas les seuls, l’Allemagne de l’Ouest s’y est mise. On peut nourrir des doutes sur les pratiques des Russes. Les Chinois vont bientôt s’y mettre. Des Italiens sont boostés par le Pr Conconi. Les Français apprennent d’une transfuge de Roumanie, Noémie Lung, qui lors d’un meeting en France choisit la liberté, comment elle était assistée médicalement, avec Tamara Costache et autres au centre de Baia Mare. Mais il n’y a pas que ça.

On se rend compte aussi à l’époque de notre retard dans le suivi médical. « Un accompagnateur des équipes de France revient du Canada avec des informations à l’époque assez déroutantes sur les modes de préparation de leurs meilleurs éléments, témoigne Scelles, ainsi le protocole de Mark Tewksbury, qui utilise les techniques de pointe de l’époque, de corticol [hormone de stress] et dosage d’érythropoiétine » [NDLR : afin de vérifier la bonne adaptation à l’altitude, les bons répondeurs produisant de l’EPO en arrivant en altitude, les mauvais répondeurs n’en produisant pas] .

Ces techniques avancées, banalisées aujourd’hui, inquiètent les Français. « On se dit qu’en face de ça, notre suivi médical est dépassé. Que Caron et Plewinski, s’ils avaient disposé de tels plus, auraient ramené de l’or, au lieu de l’argent ou du bronze… Patrice a été déçu d’apprendre tout ça, mais a maintenu le silence et a continué le métier comme si de rien n’était. On n’était pas si mauvais, à l’époque, et les records de France des Caron, Plewinski, Esposito, Marchand, il a fallu les combinaisons pour les battre. De vous à moi, je crois que Stephan Caron était plus fort que tous les cracks français qui ont suivi jusqu’à aujourd’hui, je suis persuadé qu’il les aurait battus… »

Prokop croit lui aussi que des nageurs français ont souffert de ce genre de compétitions soit déloyales, soit avant-gardistes. « La natation féminine, surtout, a souffert. Plus particulièrement Catherine Plewinski parce qu’elle a dû affronter d’abord les Allemandes, ensuite les Chinoises. Ce qui ne l’a pas empêchée de gagner ainsi des titres européens en face de Kristine Otto. »

Mais il n’y a pas que ça. Le management de l’équipe de France n’est pas au point, et un certain Claude Fauquet, observateur des équipes de France, note tous les détails qui vont faire la différence, et prépare une révolution qui va donner, entre 2004 et 2014, à l’ équipe de France le taux de réussite le plus remarquable et le plus élevé en compétitions mondiales.

 « SON VISAGE EST VERT. UN TEINT DE D.T.N. »

Aujourd’hui, loin de ces considérations, Patrice Prokop, se souvient que, cramé par douze ans à tenir les rênes, il décide de rendre son tablier. Il se sent très fatigué. Sa femme, parfois, s’amusait, regardant un collègue de son mari, à déclarer : « Ah ! Il a un joli teint. Son visage est vert. Un teint de DTN. » On imagine qu’elle avait dû avoir du vert à la maison, pendant douze ans! Vingt-deux ans plus tôt, Lucien Zins,DTN de la natation, au sortir des Jeux de Munich, croise Robert Bobin, DTN de l’athlétisme, qu’il décrit comme « écrasé » par treize ans au poste le plus exposé, et se dit : « Quand je l’ai vu, je me suis vu. Je me suis dit : Bobin, c’est moi. Il faut que j’arrête. »   

Patrice est remplacé par Jean-Paul Clémençon, lequel s’installe aux commandes, au siège fédéral, Stade nautique Georges-Vallerey, au 148 avenue Gambetta, à Paris…

Si c’est la fin de son aventure en natation, le parcours professionnel de Patrice Prokop continue. L’année même, il entre à la préparation olympique, dit « le cimetière des éléphants » (lisez: les grands serviteurs du sport) en compagne de Joël Delplanque et de Bernard Bourandy. Deux ans plus tard, il dirige le CREPS de Dijon, une aventure de dix années où il conduit un gros travail de rénovation, et aux treize pôles France existants ajoute par création celui de judo. Il achève sa carrière au CREPS de Macon. C’est à cette époque qu’il est élu président de l’association des directeurs techniques nationaux, où son tempérament fédérateur fait une fois de plus l’unanimité.

En-dehors du parcours de l’équipe de France où il sut apaiser les conflits et orchestrer une natation décrispée et, je dirais, heureuse, Patrice mit le pied à l’étrier à toute une génération de jeunes coaches qui ne demandaient qu’à apprendre en les confrontant aux grands rassemblements, Jeux olympiques, mondiaux et championnats d’Europe : les Marc Begotti, Lucien Lacoste, Sylvie Bozon-Le Noach. En outre, « Prokop a fait le statut des entraîneurs de haut niveau. C’est ce qu’il a mis en place qui a permis tout ce qu’il y a de bons entraîneurs de valeur chez nous », estime Scelles.

« C’était un travailleur infatigable, ajoute Scelles. Il partait de loin vu l’état de la natation française, il a réorganisé le côté administratif.  On a continué de tenir l’INSEP et peut-être a-t-on été trop gentils, trop timides et trop dans le social. On a conservé des éléments qui n’avaient plus le niveau. On ne se sentait pas de les laisser tomber, tout en sachant qu’ils n’avaient plus la valeur. On se voyait mal les abandonner dans la nature, et ils ont pu achever leurs études. Bien sûr ils bloquaient des places à l’internat qu’on aurait mieux utilisées en renouvelant les effectifs, mais je ne suis pas mécontent d’avoir agi ainsi et Patrice non plus. »

Même son de cloche chez Laurent Neuville, l’un des éléments du relais quatre fois 100 mètres, qui se souvient d’un Prokop « honnête, tranquille et bosseur, proche et à l’écoute des nageurs », rappelle que Patrice le fit entrer à l’INSEP en tant qu’entraîneur adjoint. « C’est lui qui, en tant que responsable de la formation des cadres, a formé Claude Fauquet, rappelle-t-il. Mais surtout c’était un homme qui trouvait des solutions. »

« Quand il avait un problème à résoudre, une décision à prendre, Patrice se mettait à réfléchir. Il plissait alors les yeux, et ne disait plus rien. Cela pouvait durer une journée entière. Quand ça lui prenait, Michel Guizien l’appelait Le Sphinx, » se rappelle Marc Begotti. 

Toujours pacificateur, « quand les entraîneurs s’enguirlandaient, il nous disait : ne vous asticotez pas », raconte encore Marc. Aujourd’hui, alors que les nouvelles qui nous viennent des bureaux de la Fédération ou des plages des piscines semblent contenir leur part de rancœurs, de colères, de portes qu’on claque et d’affrontements parfois brutaux, on se dit qu’y manque l’esprit  de Patrice Prokop.

(1).Pour tout savoir sur Michel Scelles, lire le formidable dossier que lui a consacré Chronomaîtres, http://www.chronomaitres.fr/_media/n4-michel-scelles.pdf 

(2).16 records en fait : DAMES.- 100m, Sophie Kamoun, 57s49 ; 100m brasse, Catherine Poirot, 1’10s69; 4 fois 100 m libre, Carolle Amoric, Sophie Kamoun, Véronique Jardin, Laurence Bensimon, 3’52s15. MESSIEURS.-100m, Stephan Caron, 50s70 ; 200m, Stephan Caron, 1’50s99 ; 400m, Franck Iacono, 3’55s07 et 3’54s58; 1500m: Franck Iacono, 15’27s27, 15’26s96; 200m dos, Frédéric Delcourt, 2’1s59; 2’1s75; 200m brasse: Thierry Pata, 2’20s14, 2’20s05; quatre fois 100m: 3’24s68 et 3’24s63 (Stephan Caron, Laurent Neuville, Frédéric Bataille, Bruno Lesaffre) ; quatre fois 200m : 7’27s40 (Pierre Andraca, Dominique Bataille, Lionel Pou, Stephan Caron). Cette année, on enregistra 56 records de France, près de deux fois plus que de records du monde (31). Informations issues de la formidable banque de données fédérale :  http://ffn.extranat.fr/webffn/nat_records.php?idact=&idyear50=1984

LES MILLE VIES DE CLAUDE LEPAGE (1927-2016)

NAGEUR, ENSEIGNANT, JUDOKA, CHARPENTIER, FRANC-MAÇON, SKIEUR NATURISTE, ÉCRIVAIN, PHILOSOPHE  ET CHIC TYPE DEVANT L’ÉTERNEL

Éric LAHMY

Jeudi 25 août 2016

Mort le 15 août dernier à 13 heures, à 89 ans, des suites d’une longue maladie, Claude Lepage (né le 12 janvier 1927)  est connu dans la natation pour avoir été CTR de Bretagne. Mais il était beaucoup plus que cela. Je m’en souviens comme d’un homme de taille moyenne, visage rond, peau parcheminée, yeux bleus vifs, rieurs, qui irradiait l’enthousiasme. Son mental était insubmersible et, la veille de sa mort, rapporte son fils aîné, « il faisait des repoussés sur son fauteuil ‘’pour ne pas trop perdre’’. » Il a été enterré à Saint-Pierre de Plesguen (Côtes d’Armor).

Tous ceux qui ont connu Claude s’en souviennent comme d’un personnage atypique, extrêmement original. Pour Michèle Guizien, l’épouse de l’ancien entraîneur de Font-Romeu et d’Antibes, qui l’avait rencontré à travers son mari « c’était un homme très intéressant ; il m’avait marqué, parce qu’il connaissait énormément de choses dans divers domaines, et était d’une grande gentillesse ». Il  est le neveu de Marius Lepage, un écrivain, franc-maçon au Grand Orient de France avant de passer à la Grande Loge nationale française, et penseur de la franc-maçonnerie. Marius est aussi nageur et capitaine de l’équipe de water-polo du Stade Lavallois, à laquelle appartient également son frère, le père éponyme de Claude.

A la déclaration de guerre, Marius rejoint le front, Claude (le père), quoique grave accidenté du travail, s’apprête à rejoindre Narvik en corps expéditionnaire quand survient la débâcle. Claude (le fils), 13 ans, est chargé de mettre en lieu sûr l’ensemble des documents maçonniques de la Loge Volney. Pendant la guerre, il pratique plusieurs métiers avant de devenir Compagnon Charpentiers des Devoirs du Tour de France. Il lui faut pour cela réaliser un chef d’œuvre. C’est un escalier en colimaçon que ceux qui ont pu le voir qualifient de « superbe » (Patrice Prokop, le Directeur technique national de 1982 à 1994) ou d’ « extraordinaire » (Michèle Guizien). C’est lui-même qui dessinera plus tard les plans de sa maison, en Y, dans un lieu arboré, comme en pleine nature, sans voisins ni vis-à-vis. Parallèlement aux métiers qu’il exerçait, il était flûte traversière à l’orchestre philarmonique de Laval, dessinait, avait fondé le club « Sauveteurs Mayennais » dont la devise était Même au péril de ta vie

Initié dans la loge franc-maçonne familiale en 1945, Il épouse en 1953 Paulette, ceinture noire de judo qui enseigne la voie de la souplesse dans les écoles. La légende veut que, ce jour là, chef de troupe chez les scouts, on doit le chercher dans les bois parce qu’il a oublié qu’il se mariait ! Paulette dément. Ils auront trois fils, Claude (1953), Yann (1955) et Gilles (1956). En 1961, il suivra son oncle fâché avec le Grand Orient à la Loge Ambroise Paré.

UN CÔTÉ DRUIDE IMPROBABLE DE LA NATATION

Il est à l’origine du Judo-Club de Laval en 1950, et de Dinan en 1967. En 1961, il enseigne le sport à Laval. Entré à la Jeunesse et sports de Mayenne, il trouve une situation stable qui lui permet de se retrouver en famille. Inventif, il crée des matériels de sports : des buts de football, une rampe de plongée sous-marine, une table de référence pour la répartition des engagements cardiaques. Le voilà bombardé en 1965 Conseiller Technique Régional Natation et Sauvetage pour l’Académie de Rennes et la 3e région militaire. Vers 2007, il s’engage dans une nouvelle réflexion sur « l’enfantement de l’ère des cathédrales. »

Il partage ses passions entre le judo et la natation. Mais surtout, dit son ami René Schoch, 90 ans, qui était CTR du Lyonnais, « il ne s’arrêtait jamais ». Si l’homme est un projet, Lepage en vaut mille, car c’est le nombre de ses projets. Il avait mis au point la première table de cotation de natation, mettant en parallèle les résultats sur toutes les distance en fonction de ce qu’on savait des qualités physiques, aérobie et autres… En 1973, il publie « Initiation à l’entraînement en natation », ouvrage qui inclut la table Lepage. Il rédigera ensuite  la natation de 8 à 88 ans, toujours avec la table Lepage, et prône l’équilibre de course. Il est également l’auteur, en 2008, de « Jigoro Kano, un grand initié »,  sur l’inventeur japonais du judo. Pour mieux connaître son sujet, il se rend au Japon. En 1998, il fait quasiment le tour du pays, visite les lieux mythiques de la fondation de cet art martial, rencontre le maître Abe qu’il avait connu en 1950 à Toulouse. Les hôtels sont hors de prix, il dort donc avec les clochards et les chats dans un parc public. Il a soixante-et-onze ans…

PHILOSOPHIE ET BAINS GLACÉS

Mais c’est en Inde qu’il en bave le plus. A la recherche de Bouddah, il se retrouve à Katmandou. Marqué par l’indicible misère de ce pays qu’il quadrille « tout seul et le plus souvent à pied. Il se blesse, son pied s’infecte. Il faut l’hospitaliser, septicémie. » A peine sorti de l’hôpital, il s’en va entraîner pendant un mois le club de Saint-Laurent, en Guyane, en plein soleil de midi. 

C’est (comme Joahnn Wolfgang von Goethe) un fervent du bain glacé qui, dès 1946, organise une rituelle Coupe de Noël parmi les glaçons de la Mayenne et au Mans, et incorpore cette pratique dans son enseignement : « A Dinard, raconte Le Bihan, depuis 1970, il dirige à chaque Noël des stages de préparation des maîtres-nageurs-sauveteurs. Le stage se termine par un exercice de nage en mer – en Bretagne en hiver ! – et comme ça ne suffit pas, il exige que ses élèves passent sous une péniche afin d’apprendre à ne pas avoir peur sous l’eau. Là, on put dire que ses maîtres nageurs avaient passé le vrai diplôme, et pas à potasser dans des livres. »

M.N.S. à Palaiseau « mais avant tout entraîneur notamment au Mans dans les baignades des Pingouins de l’Huisne puis du C. O. Pontlieu, témoigne son aîné, Claude. C’est là qu’il établi les bases de ses principes d’entraînement. Il obtenait de remarquables résultats malgré les conditions  pénibles –température moyenne de l’eau 15,9 sur l’été. Le Sauvetage était également son centre d’intérêt, et il eut des nageuses sélectionnées aux Championnats d’Europe. » En 1965, il est directeur de la piscine Foch, à Brest. « Un ratage complet, mais un bon bassin », se souvient son aîné, qu’il a commencé à entraîner lors des tests d’étanchéité du bassin, avec entrainement tous les jours y compris le dimanche, deux fois, toute l’année ! Un an après avoir fondé la section natation du GMAP, le club de plongée de Brest, d’apnée et de nages avec palmes, il l’amène à la 6e place des clubs français. Devenu CTR en 1967, il lance les formations de MNS-éducateurs fédéraux pour répondre aux constructions de piscines, organise à Coëtquidan et Dinard des stages  régionaux de perfectionnement  de nageurs en  Septembre, à Noël et Pâques ; 80 nageurs environ y participent, à raison de deux à trois séances de natation par jour plus équitation, escrime, tir, course à pieds et parcours divers.

Son originalité de principe se retrouve dans son entraînement. Quand la séance est mal réalisée, il la refait faire. C’est aux nageurs de donner leurs temps dans les séries – une façon de mieux se connaître et intérioriser sa valeur. Ce qui fait dire à son fils qu’il « ne comprend  pas certains nageurs de haut niveau, dépendants. » Son enseignement de judo est également marqué par un respect des codes, « on commençait par ceinture ficelle, examen en japonais avec traduction et démonstration à gauche et à droite  pour ceinture blanche », explique Claude junior.

UN LAPON VENU DE NORVÈGE AVEC SON TROUPEAU DE RENNES

A Font-Romeu, il skiait l’hiver en short et torse nu. Schoch raconte aux gens qui s’étonnent de voir cet original qui trace sur la neige poitrail au vent que c’est en fait un Lapon venu de Norvège avec son troupeau de rennes. « Un jour, se souvient encore Schoch, on ne le voyait plus, et je me suis dit : « on rentre. » Marcel Ballereau, qui était avec moi, me dit : « pas question sans Claude. » On se met donc à le chercher, on voit des gens, on leur demande s’ils n’ont pas vu un esquimau, et on finit par le retrouver ; il s’était engouffré avec ses skis dans les branches d’un sapin dont il ne parvenait pas à se dépêtrer. »

Un jour, appelé en consultation en présence du préfet et de toutes les autorités intéressées au sujet de la construction d’une piscine à Brest, son directeur régional, qu’il accompagne et qui se méfie de son tempérament, lui recommande de surtout ne rien dire, sauf, ajoute-t-il, « si on vous le demande. » A la fin de la réunion, il n’a pas dit mot, quand un intervenant lui demande ce qu’il en pense. « Oui ! Tout à fait nul », rétorque-t-il tranquillement. Il est en fait braqué contre ces mini-baquets amovibles qu’il juge représenter une solution très insuffisante. Alerté par les huiles furibardes, le (légendaire) colonel Crespin, directeur des sports du Ministère, le convoque à Paris. Claude arrive rue de Châteaudun, au siège du Ministère, en chaussettes. Comme il vit pieds nus, il a oublié – ou pas jugé bon – de prendre des chaussures. D’ailleurs, il ne se déplace qu’en tongs. « Crespin, finalement, ne l’enguirlande pas trop, parce que Lepage, sur le fond, n’a pas trop tort, » raconte Schoch.

« PAS DE CLIM’ ! IL FAUT VIVRE AVEC LA NATURE »

A l’issue d’un stage aux USA où il se trouve en compagnie de Ginette Sendral-Jany, Pierre Balthassat (CTR de Lorraine qui l’a précédé dans la mort de quelques jours), Schoch et Catherine Grojean, ses compagnons se souviennent particulièrement de lui. « Un jour, raconte Schoch, nous avions loué une grosse voiture, et roulions à six dedans. Il faisait une chaleur épouvantable. J’avais beau mettre la climatisation, elle ne fonctionnait pas. On étouffait. Là, je me retourne, et je vois mon Claude qui avait baissé sa vite et me dit : « pas de clim’, il faut vivre avec la nature. »

Toujours lors du stage chez James Counsilman, il continue de se distinguer. Dans la piscine, raconte Catherine Grojean, il furète, s’affaire, mesure tout, la longueur et la largeur du bassin en yards. Counsilman s’étonne : « qu’est-ce qu’il fait là, cet indien. » « Doc », sans le savoir, a rejoint le sobriquet qu’on a donné en France à notre héros : le Mohican.

Il trouve une vraie complicité avec Raymond Catteau, le nordiste qui, au-delà d’une terminologie parfois fumeuse, a su libérer, après-guerre l’enseignement de la natation aux jeunes enfants de tout un matériel, les gilets, les planches qu’il rend obsolètes, et fait connaître la capacité de l’homme à flotter naturellement. Catteau et Lepage débattent longuement sur ces sujets d’enseignement et resteront amis, se verront régulièrement. Pendant les dernières années de sa carrière, il fera également bon ménage avec Patrice Prokop, quand tous deux sont conseillers techniques de Bretagne.

Toujours selon Schoch, Claude était « folklorique, mais sérieux. »  Il s’intéressait plus à la formation qu’à la haute compétition et, selon Jean-Pierre Le Bihan, « préférait former cent nageurs à 1’5s que dix nageurs à 1 minute » Même son de cloche chez Catherine Grojean qui vante sa compétence : « c’était un pionnier, curieux de tout. Il avait étudié la psycho-morphologie et vous expliquait qu’avec tel crâne, untel était finnois, ou breton. Il avait quand même un côté improbable druide de la natation. Par exemple, il a beaucoup travaillé avec Jacques Meslier. Tous deux faisaient partie d’une époque où l’on se posait beaucoup de questions. »

Le drame de sa vie sera l’accident qui rendra son aîné Claude paralysé. Le garçon a du talent, et Lucien Zins lui reconnait un potentiel de grand nageur. Un jour, par bravade, il tente de passer sur sa mobylette sous la barrière d’un passage à niveau et rate son coup. Cervicales atteintes, il passera sa vie dans un fauteuil, mais, fidèle à la tradition Lepage, ne se laissera pas abattre. Son père y veille : « Je lui dos deux vies, la première comme tout le monde, la seconde après mon  accident (en allant au travail par un temps exécrable). Tétraplégique, après une lettre d’encouragement, il m’a concocté un programme de natation auprès desquels ceux que j’avais connu comme sportif  était de la « gnognotte » ; je suis pratiquement le seul survivant de cette époque 76,  et j’ai passé le BEE 2 en 86.  J’ai entraîné 29 ans. Perfectionnement à national, natation, palme, et j’ai lancé des triathlètes… Papa fut le « dernier des Mohicans »  un guerrier au quotidien… »

RENÉ LEFERME AVAIT INSCRIT DUNKERQUE SUR LA CARTE DE LA NATATION FRANÇAISE

Éric LAHMY

Mardi 7 juin 2016

Appris sur le site fédéral la mort de René Leferme, qui fut l’entraîneur de Dunkerque Natation.

« Carnet noir : disparition de René LEFERME grande figure de la natation dunkerquoise – Entraîneur de légende du Dunkerque Natation – le club de notre président – qui a formé bon nombre d’internationaux, René LEFERME est décédé, vendredi 3 juin 2016, à l’âge de 96 ans. Né le 15 février 1920, il a porté au plus haut les couleurs de la natation nordiste dans l’Hexagone et bien au-delà. Ses obsèques sont prévues, mercredi 8 juin, 9 h 45, au crématorium de Dunkerque. La FFN au nom de son président adresse toutes ses condoléances à sa famille, ses proches et ses nombreux amis dans le milieu de la natation. »

Derrière la sécheresse du communiqué, se dresse un personnage modeste mais essentiel. Disparu à 96 ans, il était un peu oublié d’avoir longtemps vécu, mais quand même pas tant que ça, puisque seul Dunkerquois à donner son nom à un bâtiment de son vivant (une décision du maire de l’époque, Claude Prouvoyeur). Son nom, adorné d’un trait d’union, désignait donc la piscine Dunkerquoise de Petite-Synthe (une piscine fermée en raison de sa vétusté, coïncidence, depuis novembre dernier: ironiquement, en quelque sorte, René Leferme a survécu à « sa » piscine.

A mon souvenir, c’était un homme affable, mais assez taiseux, une belle tête énergique, qui projetait dans toute sa personne l’image du sportif tel qu’on l’imaginait alors, au physique comme au mental ; et aussi un bon entraîneur de club, un des meilleurs de l’époque. Pour La Voix du Nord, ce père de famille nombreuse (huit enfants) avait « placé Dunkerque sur la carte de France » et il est vrai que pendant des années, il avait instillé de bons éléments dans les équipes nationales et était parvenu à former un valeureux quatre fois 200 mètres (LE relais par excellence, à l’époque, appelé aux Jeux olympiques la course des nations).

« Mon père est quelqu’un de pudique, de pas très bavard, disait de lui son fils René-Jean, témoignage repris par Le Phare Dunkerquois. Il a reçu les palmes académiques, a été mis à l’honneur, a eu une piscine a son nom, etc. Mais il ne recherchait pas la reconnaissance, tout ce qu’il faisait, il le faisait naturellement. Sa phrase, c’était : Je n’ai jamais rien demandé. C’est une phrase que j’ai entendue toute ma jeunesse. »

Son meilleur élève avait été Francis Luyce, multi-champion de France et recordman du monde du 800 mètres. Mais il avait « sorti » également Yves Malzoppi, Patrick Sénéchal, ainsi qu’un de ses enfants, Marc Leferme. En 1965, ces « quatre Mousquetaires » se mettent à l’eau, aux championnats de France de Paris, et battent le record de France du « quatre fois deux ». Record piqué au Stade et repris l’année suivante par le Cercle de Marseille. C’est la grande année de René Leferme, car outre ce relais, Francis Luyce, « tombe » tous les titres de nage libre alors disputés, 100, 200, 400, 1500 mètres, le genre d’exploit que seul Jean Taris, avant lui, avait pu opérer avant la guerre.

René avait perdu en 2007 l’un de ses petits-enfants, Loïc, personnage romantique à souhait, qui s’était lancé dans la redoutable aventure du Grand Bleu, et y avait laissé la vie…

BUCK DAWSON

LE GARDIEN DU TEMPLE

Par Eric LAHMY                                                                                Samedi 17 Mai 2015

DAWSON [William Forrest « Buck »] (Halloween, 31 octobre 1920-Fort Lauderdale, 4 avril 2008). USA. « Monsieur Swimming Hall of Fame », il aida à la création d’un « Temple » de la natation à Fort Lauderdale, un musée dont il devint le premier directeur exécutif, en 1963. Sa vie est un roman. Il connait une guerre mondiale pleine de rebondissements (17 décorations), qu’il débute comme simple solat et termine à la suite du Général James Gavin, occupe Berlin où il trouve le temps de devenir ami avec Marlene Dietrich et Ingrid Bergman ! Buck Dawson pratiquait l’athlétisme et le football, et ne savait pas nager, mais se passionna pour la natation quand il épousa RoseMary Mann, fille de Matt Mann, l’entraîneur de l’Université de Michigan et de l’équipe olympique US de 1952. RoseMary enseigna la natation pendant quinze ans à l’école de Pine Crest de Fort Lauderdale. Avec l’aide d’un pionnier de Fort Lauderdale, G. Harold Martin, Dawson fit passer le « Hall » de l’état d’idée à celui d’un centre d’archives de la natation mondiale. Il obtint de la YMCA qu’elle tienne ses championnats à Fort Lauderdale, créa le Grand Prix (annuel) de plongeon, et l’Annual Rough Water Swim, disputé sur un mile en mer, permit l’Association des Coaches de Natation américains (ASCA) de s’installer sur place. C’est lui aussi qui attira Johnny Weissmuller et en fit pendant six ans le « chairman of the board » de l’ISHOF, ce qui apporta à l’institution la célébrité et le charisme du plus fameux Tarzan d’Hollywood. Buster Crabbe, Eleanor Holm et Esther Williams étaient des familiers des lieux. Débrouillard, farfelu, sympathique, il était une sorte de mémoire de la natation américaine. Il a écrit dix-huit livres sur une variété de sujets, dont une histoire de la natation américaine de Weissmuller à Spitz, en fait une série de portraits des glorieux récipiendaires du Swimming Hall of Fame.

RAY DAUGHERS, USA, GRAND COACH A L’ANCIENNE

Par Eric LAHMY                                                   Mercredi 13 Mai 2015

DAUGHTERS [Raymond Earl ‘’Ray’’] Natation. (Denver, 1895-/ ). L’un des grands coaches US, après avoir débuté au Seattle Crystal Pool,  il dirige le Washington Athletic Club de 1942 à 1964, et en fait une pépinière de champions, depuis Helen Madison, dont il eu l’intuition du talent alors qu’elle avait 14 ans, et Jack Medica, jusqu’à Marilou Petty, Olive McQueen, Nancy Ramey (médaillée d’argent olympique du 100 mètres papillon) et tant d’autres. Quand Madison devient la meilleure nageuse du monde, d’aucuns disent qu’il a eu beaucoup de chance, que Madison aurait tout gagné sans lui. Il ne répond pas directement, mais note, fataliste : « c’est sûr, je n’en trouverai pas une autre comme elle. » Mais il réussit autre chose, amenant quatre de ses nageuses, Mary Lou Petty, Betty Lea, Doris Buckley et Olive McKean à améliorer, en 1935 et en 1936 le record du monde du relais quatre fois 100 mètres ! Lui-même ayant quitté Denver pour Seattle vers l’âge de dix ans, avait été bon nageur de demi-fond dans les premières années 1900. Il est, pendant la Première Guerre mondiale, en charge de l’enseignement de la natation à la Seattle Naval Training Station. Ses nageurs tomberont 30 records du monde, 301 records et 64 titres US. Il est dans les équipes olympiques US aux Jeux de Berlin (1936), Londres (1948), Helsinki (1952) et Melbourne (1956) et sert encore comme « team manager » aux Jeux de Rome, en 1960, avant de présider le Comité de natation de l’Amateur Athletic Union et le Comité Olympique masculin. En 1936 et en 1948, il entraîne l’équipe olympique féminine. Intronisé en 1971 à l’International Swimming Hall of Fame.

En janvier 1936, quelques mois avant que Daughters et ses nageurs Medica, Keane et Petty ne se rendent aux Jeux olympiques de Londres, la revue The Saturday Evening Post demanda à Daughters d’écrire un article sur ses méthodes et ses techniques d’entraînement, et de répondre à ces questions : qu’enseignez-vous de différent des autres entraîneurs ?  Quelles sont vos méthodes ? Par quel moyen obtenez-vous ce plus de vitesse pour vos nageurs qui fait la différence entre de bons nageurs et de vrais champions ? L’article parut le 30 mai 1936. Pour commencer, Daughters identifiait le potentiel, comme dans le cas d’Helene Madison dans une réunion de natation en 1927. Et donc il assistait à des meetings de jeunes dans la région. Lui-même, deux ou trois fois l’an, organisait des réunions ouvertes aux jeunes de la région.

Daughters insistait sur le fait qu’il ne cherchait pas les nageurs les plus rapides, mais les talents à l’état brut. Une fois repéré, le jeune était invité à s’entraîner avec lui. Ensuite il organisait des réunions pour permettre à ses élèves de battre des records – personnels, locaux, etc. En 1931, il avait ainsi organisé pour permettre à Helene Madison d’améliorer des records américains et à Medica un record régional.

Il déclara travailler de façon serrée avec ses nageurs, établissant leurs horaires d’entraînement et leurs courses, améliorant leur style, leurs habitudes alimentaires, exigeant qu’ils dorment dix heures par nuit et s’assurant qu’il se couchent épuisés.

Il cherchait deux choses chez ses nageurs, la condition physique et le rythme. Le rythme, expliquait-il, est ce que le nageur de vitesse doit avoir, ainsi que la capacité d’adopter une vitesse qui corresponde à son rythme. Pour être un grand, un nageur doit avoir un talent naturel, mais le processus de son développement revient à améliorer le rythme, la synchronisation et la condition physique.