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CURETON, LE DOCTEUR NATATION

Par Eric LAHMY                                                             Mardi 28 Avril 2015

CURETON, Jr [Thomas Kirk] (San Fernandino, Floride, 4 août 1901-Urbana, Illinois, 18 décembre 1992). USA. Nageur, physiologiste et entraîneur de natation. Quoique souffreteux dans sa jeunesse, il était très sportif et, à douze ans, s’affirmait comme un bon nageur de distance. Il souffrait d’asthme, et son père l’engagea dans un YMCA, à Jacksonville, où il travailla aux massues, aux haltères, en natation et en gymnastique. Il rejoignit aussi le mouvement scout. Son père, président de banque, se déplaçait, s’installant à Jacksonville, Orlando (1913), Waycross, en Georgie, Atlanta (1916). Thomas suivait. Il étudia à Georgie Tech, devint un des meilleurs coureurs et nageurs de distance. En 1922, il rejoignit l’Université de Yale et commença à s’intéresser à la condition physique. Enseignant au collège de Springfields, dans le Massachusetts entre 1929 et 1941, il obtint son mastère en éducation physique (sujet de thèse : les tests objectifs en natation) et devint maître de recherche en 1936. Docteur en philosophie (sujet de thèse : les critères dans les tests des nageurs débutants), il rejoignit l’Université d’Illinois, à Urbana-Champaign. En 1944, il y établit le laboratoire de recherches de « physical fitness », et devint à travers de multiples activités  (enseignement, recherche, publications, séminaires, voyages, directions d’études des étudiants diplômés, entraînements et services à diverses associations sportives et médico-sportives) l’une des voix prépondérantes de la physiologie sportive.

Comme les autres « gourous » de la santé des USA, Bernarr Mcfadden, Paul Bragg, Charles Atlas ou Jack Lalanne, sa légende insistait sur le fait qu’il avait été « faible » et « maladif » dans son enfance, et avait recouvré la santé par l’exercice et une alimentation saine. Comme eux, il étalait sa fierté des résultats obtenus, se présentant comme une success story ambulante, et comme eux, il promouvait incessamment, par une masse prodigieuse d’écrits et de travaux, sa méthode. Comme eux,– surtout  Lalanne, 97 ans – il atteignit un âge avancé. Mais lui seul disposait de la compétence qui lui permettait de tenir la dragée haute aux sommités scientifiques. « La cinquantaine, disait-il, commence à 26 ans, et à 40 ans l’homme moderne est un fossile vivant. » La profonde ignorance de la physiologie sportive amenait la faculté elle-même à traiter de tels propos de charlatanerie. L’idée prévalait parmi les esprits éclairés de l’époque que les exercices qu’il préconisait tueraient tôt ou tard et les quadras et les quinquagénaires qui s’y livreraient. Mais s’accrochant à son idée, il démontra la véracité de ses dires. En 1966, pour illustrer un article, il fut photographié en train d’effectuer son jogging quotidien à travers un cimetière : « comme partie de son programme de condition physique, lisait-on dans la légende, le docteur Thomas Cureton Jr trottine près de l’Université d’Illinois. Sa séance l’emmène à travers le cimetière où quelques-uns de ses collègues qui le traitaient de fada de la santé reposent aujourd’hui. »

Influencé à ses débuts par Bob Kiputh, de Yale, le pape de la natation de l’époque, et Peter Karpovitch, de Springfield, l’un des pères fondateurs de la physiologie du muscle, il aimait dire, quoique dirigeant lui-même un laboratoire de l’exercice, « les vrais laboratoires d’éducation physique sont les piscines, les terrains, les gymnases. » En quelque sorte, dans ce domaine, il aimait rester terre à terre, les mains dans le cambouis. Il fut, semble-t-il, le premier à suggérer que l’exercice permettait de faire baisser la tension artérielle. Il compara les diverses formes physiques obtenues par la course, la nage et les poids. Dans l’abondance de ses travaux et recherches, la natation occupa toujours une part à part, prépondérante. Lui-même entraîna surtout dans les YMCA dans les années 1923-26, rédigea le programme aquatique de la Croix-Rouge en 1929, travailla sur la biomécanique et développa des exercices correctifs. Il publia un nombre impressionnant d’articles et de livres sur la natation, dont le premier s’intéressait à la relation entre la respiration et la vitesse du nageur. L’un des fondateurs de l’International Swimming Hall of Fame en 1965, il enleva, à 72 ans, en 1973, cinq médailles aux premiers championnats US de natation des masters. C’était le début d’une nouvelle carrière qui le vit battre 14 records nationaux et mondiaux vétérans.

EDDIE REESE, L’HOMME QUI RIT

Eric LAHMY          Montréal, Mardi 31 Mars 2015

Edwin (Eddie) C. Reese se marre. Il vient d’empocher son 11e trophée de vainqueur du championnat NCAA par équipes, autant dire son onzième anneau de meilleur coach universitaire des USA. Eddie Reese se marre pour deux raisons. La première, c’est qu’il se marre tout le temps. La deuxième, c’est qu’il ne croit pas ajouter un trop grand crédit à ce genre de distinction… Bon, tout de suite après la victoire collective de Texas, qu’il dirige d’une main de chair et non de fer dans un gant de velours, il s’est jeté à l’eau comme le veut la tradition. Eddie n’est pas le genre à se défiler quand il s’agit de commettre une bonne blague, ou de permettre à ses nageurs de rigoler… Mais bon, pouvait-on lire sur le site de Swimming World, qui rapportait ses déclarations d’après victoire en conférence de presse, « des bagues de vainqueur des championnats comme celle-là, j’en ai dix à la maison, où elles se trouvent, je n’en ai aucune idée. Mais je sais ce que chacun de ces garçons a fait, et combien ils ont progressé. C’est toujours par rapport aux gens. Le nombre de championnats signifie seulement que je suis vieux. »

Mon confrère Chuck Warner avait, dans le feu de l’action, suggéré trois raisons des succès d’Eddie Reese. D’abord, dit-il, Eddie aime les gens, il aime les aider à rire, et rire avec eux. Eddie aime interagir avec les autres, il les respecte et leur donne de la joie, ce qui fait qu’il attire la jeunesse. Ensuite, continue Warner, Reese aime le sport, les complexités dans la préparation d’individus destinés à nager vite, à faire croitre et développer les qualités qui leur permettront de gagner dans la piscine et dans la vie. Enfin Reese a la passion de la créativité. Coach intuitif autoproclamé, toujours à la recherche d’idées nouvelles, sa passion, sa capacité à s’ajuster et à s’améliorer tout le long de son immense carrière, lui ont permis de rester à la pointe tranchante d’un sport dynamique,

En 2015, il a ainsi innové en exigeant de ses nageurs, après l’échauffement, à chaque entraînement, d’effectuer pour commencer, une série de mouvements de dauphins. Cela n’a l’air de rien. Mais les résultats se sont vus dans la finale du 100 yards papillon des NCAA, où six des huit finalistes et les quatre premiers de la finale étaient des Texans ! Maintenant, combien d’équipes vont-elles adopter ce type de travail, alors qu’Eddie aura, lui, trouvé autre chose ?

Eddie refuse de dire que le succès est facile. « Si c’était facile, tout le monde y arriverait. » A sa première saison à l’Université du Texas (c’était en 1978-79), il dut s’atteler à changer la culture de l’équipe, et quoique connu pour son caractère débonnaire, peu porté à la colère, il se fendit d’une rude explication avec ses nageurs : « je suis prêt à perdre tout le monde sauf moi », leur dit-il notamment. Texas termina 21e cette année. 2e l’année suivante. Et gagna l’année d’après.

Trente ans plus tard, en 2013, les Longhorns étaient 5e des NCAA, et l’idée générale était que l’équipe allait disparaître des rangs de l’élite. Or deux ans après, Reese a conduit à la victoire l’une des meilleures équipes de sa vie d’entraîneur (en compagnie de son assistant de trente-deux années, Kris Kubik). L’amitié, l’attachement, que ce soit dans son job ou dans sa vie personnelle, sont des constantes de Reese. Kubik en est un exemple. Son épouse Elinor aussi, qui peut s’autoproclamer « présidente du fan club d’Eddie Reese », car c’est auprès d’elle qu’il achève ses meetings, main dans la main, après avoir salué tout son monde.

D’ABORD RECRUTER, ENSUITE DEVELOPPER

L’une des parties essentielles du rôle d’un coach d’université revient à recruter les nageurs. Car sans une forte équipe… aucune chance de briller au firmament ! C’est une partie du job que Mike Peppe, ou Peter Daland, voire James Doc » Counsilman, ou Don Gambrill, connaissaient sur le bout des ongles, et leur assura des triomphes en séries. C’est aussi une des raisons pour lesquelles George Haines, sans doute le meilleur entraîneur américain de l’histoire (il emmena au succès Mark Spitz, Don Schollander, Steve Clark, Donna de Varona, Christine Von Saltza, Lynn Burke, George Harrison; en 1964, l’équipe de Santa-Clara, qu’il dirigeait, aurait pu rencontrer et faire jeu égal avec une équipe du reste du monde), eut plus de mal à s’imposer, en fin de carrière, quand il coacha les équipes universitaires masculine de l’UCLA, et féminine de Stanford. Chaque coach a sa façon. David Salo et Mc Keever aiment piquer des nageurs du milieu du tableau dans lesquels ils ont repéré du potentiel. L’idéal est de panacher les supers et les potentiels de supers…

Il y a ensuite la façon de préparer, de mitonner ses nageurs ; là est l’art du coach, et si Reese a eu la main heureuse en recrutant Schooling, Conger et Licon, il ne les a certes pas gâchés ! Dès 2014, on l’avait vu revenir fort, et en 2015 la cohérence de son travail magistral a donné les résultats qu’on sait. Les Longhorns exercèrent une formidable suprématie sur la dernière mouture des NCAA.

L’une des particularités de Reese est d’utiliser presque exclusivement des nageurs américains. Soit que les étrangers ne se bousculent pas pour rejoindre le Texas, soit parce qu’il ne cherche pas à les attirer, seul Schooling, de Singapour, n’est pas un produit du terroir. L’arrivée en masse des nageurs du monde entier est une tendance désormais bien installée. Si l’on excepte quelques Canadiens comme les frères Spence dans les années 1930, la tradition fut inaugurée en mode solo par Bob Kiputh, qui accueillit en 1948 un olympique australien, John Marshall. Huit ans plus tard, Peter Daland attira dans ses filets Murray Rose, Jon Henricks, Tsuyoshi Yamanaka et John Konrads, soit les quatre meilleurs nageurs du monde. Mais c’est dans les années 1970 et 1980 que la mode s’installa.

Selon Gordy Westerberg, le head coach d’Albuquerque, la grandeur de Reese tient dans en sa formidable capacité d’adaptation à un monde changeant : « pensez combien les jeunes et leurs parents ont changé entre 1980 et 2015. D’autres coaches se sont brillamment exprimé pendant 20 ou 25 ans, et puis leurs méthodes ont commencé à s’effriter. Reese n’a pas d’égal dans sa profession. »

Comme d’autres grands entraîneurs (confère Bob Bowman et Fabrice Pellerin) Eddie sait qu’il n’y a pas de petites erreurs, que tous les détails comptent. A la rentrée d’octobre 2014, Reese rassura ses troupes : il ne quitterait pas le navire avant les sélections US pour les Jeux olympiques de 2016. Eddie, né le 23 juillet 1941, entrait dans sa 74e année, et il voulait qu’ils sachent qu’après 50 années à coacher, dont 36 à l’Université du Texas, il n’était pas prêt à dételer. Il quitterait tous les matins son domicile pour le grand centre nautique des Longhorns avec le même enthousiasme, le même intérêt, le même désir d’exceller. Il les aiderait à se qualifier pour le grand rendez-vous de Rio. Les dix titres (devenus 11) NCAA et les onze deuxièmes places par équipes, les dizaines de victoires individuelles, de sélections mondiales et olympiques, les médailles d’or et d’autres métaux étaient derrière, et ne comptait que ce qui se projetait devant lui.

Après les trials de 2016, en revanche, il ne pouvait rien promettre. « Aussi longtemps que j’éprouve du plaisir là dedans, et que je produirai un impact positif sur mes athlètes, j’entraînerai. Je ne suis encore pas prêt à stopper. » Selon notre confrère Mike Watkins, l’idée d’arrêter les frais s’était pourtant insinuée il n’y a pas si longtemps que ça, dans l’esprit de Reese. « Une saison difficile qui vit une équipe dans le désarroi avait remis en cause son désir de continuer. Le plaisir avait disparu. Il donna quelques coups de balai et en un an, l’équipe était de nouveau sur la bonne voie – chose qui restaura son intérêt et son désir d’entraîner. Depuis, il a connu un temps fort dans sa carrière qui l’a conduit  à tenter de tirer le maximum de tous ses nageurs, quelque soit le temps d’entraînement que cela puisse exiger. »

« J’ai toujours considéré que chaque athlète égale 1, et que chaque membre de l’équipe égale 1, aussi, si je fais bien mon travail, ils doivent savoir qu’ils comptent, qu’ils sont importants, et que je vais faire tout mon possible pour les aider à rejoindre leur plein potentiel. » Reese se dit appartenir à la vieille école, mais, ajoute-t-il, « je cherche de nouvelles voies pour les motiver et les défier. Je les traite comme j’aimerais être traité, et il en résulte un niveau de respect réciproque. Cela a toujours marché comme cela pour moi. »

FAIRE LES NAGEURS UN PAR UN

Après avoir été un bon spécialiste des quatre nages, Reese, jeune diplômé en éducation physique de Floride, avait débuté dans la profession sur la place même où il avait nagé et étudié, comme assistant aux Florida Gators, entre 1963 et 1965. Il enseigna et entraîna ensuite (1965-66) dans le secondaire à Roswell, Nouveau-Mexique. Retourné chez les Gators comme assistant, pendant six saisons, il accepta en 1972 la place du head coach à Auburn, dont le programme de natation n’avait jamais produit ne serait-ce qu’un finaliste A ou B dans les championnats du sud est (SEC). Six ans plus tard, quand il quitta Auburn, les « Tigers » avaient visité, quatre fois de suite, le top 10 de la NCAA, grimpé à la deuxième place en 1978.

Alors qu’il postulait à l’Université du Texas dont le poste de coach était vacant, il atterrit à Austin avec l’idée de reproduire ce qu’il avait accompli à Auburn. Mais quand il visita le campus et les installations, il se convainquit de pouvoir y bâtir « quelque chose de spécial. »

ON NAIT CHAMPION, ON NE LE DEVIENT PAS

Mais, insiste Reese, c’est autour des hommes – des adjoints et des nageurs de grande valeur – que se construit une forte équipe de natation. « La première chose que j’ai apprise, c’est qu’on ne fabrique pas des champions de natation. Ce sport est trop dur pour cela. On leur donne les instruments et on les guide, mais le désir, la constance dans la volonté de devenir un champion doit être en eux. » Reese parle d’expérience, car il a coaché 54 champions individuels et 41 relais vainqueurs des NCAA, dirigé 3 équipes olympiques US (en 1992, 2004 et 2008, et 29 nageurs olympiques qui ont remporté 39 médailles d’or, 16 d’argent et 8 de bronze aux Jeux. Quand il attribue le succès des Longhorns aux nageurs eux-mêmes, il donne donc un avis autorisé ! Et lui dans tout ça ? « Il me revient d’évaluer chaque année ce que je dois faire et si quelque chose ne fonctionne pas, d’en changer. C’est ce qui rend la chose intéressante. »

Le palmarès de Reese est tellement lourd qu’on ne sait par quel bout le prendre – il y a quelque chose de fastidieux dans son évocation… Les titres des Longhorns ont été conquis en 1981, 1988, 1989, 1990, 1991, 1996, 2000, 2001, 2002, 2010. Texas fut 2e du championnats en 1982, 1984, 1992, 1994, 2003, 2008, 2009. 3e en 1983, 1985, 1986, 1993, 1999, 2004. 4e en 1995 et 2006. “Seulement” 5e en 1987 et en 2007, 7e en 2005.

Les grands nageurs d’Eddie Reese? Ian Crocker, seul quadruple vainqueur du 100 yards papillon NCAA avec Mark Spitz et Pablo Morales. Brendan Hansen, qui fut 13 fois champion NCAA, où il réussit le doublé 100 et 200 yards à quatre reprises. Aaron Peirsol, une légende du dos, l’homme qui découragea Michael Phelps de tenter sa chance ans un style où il savait qu’il ne gagnerait pas !…

Nate Dusing, nageur NCAA de l’année 2001, Josh Davis, quadruple champion NCAA, Shaun Jordan (1988-91), Kirk Stackle (1987-90), Clay Britt (1980-83), Rick Carey (1981-84), champion olympique et recordman du monde du 200 mètres dos, ne sont que les plus capés de ses élèves..

Eddie Reese, en raison de sa valeur et de son expérience, a plus qu’à son tour fait partie des équipes olympiques US. En tant que coach en chef en 1992, 2004 et 2008, en tant qu’adjoint en 1988, 1996, 2000 et 2012.

Les résultats aux Jeux olympiques des nageurs de Reese sont trop nombreux pour être détaillés ici. Notons seulement leurs noms. En 2012, à Londres, Ricky Berens, Jimmy Feigen, Brendan Hansen. En 2008, sept des 22 US qualifiés aux Jeux étaient ses élèves, dont Ricky Berens, Scott Spann, Dave Walters, Garret Weber-Gale. En 2004 Weber-Gale, Ian Crocker, Aaron Peirsol, Brendan Hansen, Nate Dusing, Scott Goldblatt, Gary Hall jr. Ajoutez Rick Carey (1984). En 2000, Crocker, Peirsol et sept anciens des Longhorns, Josh Davis, Dusing, Scott Goldblatt, Gary Hall Jr., Tommy Hannan, Jamie Rauch et Neil Walker se retrouvèrent dans l’équipe US, dont ils constituaient un tiers de l’effectif. En 1992, les nageurs de Reese enlevèrent 13 médailles, dont 6 en or.

LA RICHESSE D’UNE EQUIPE: SES INDIVIDUALITES

Ceux qui évoquent – avec lui – la philosophie de Reese mettent en avant un point capital. Ce n’est pas le travail – quoiqu’il prétende que ses nageurs travaillent plus que les autres. Ils retiennent le calme, l’atmosphère joyeuse, le goût de la plaisanterie, le coach certifiant que s’il convient de travailler dur, il n’y a pas de raison de bosser triste.

Mais il faut retenir aussi (surtout) l’aspect individuel de la préparation. A Texas, le succès de l’équipe dérive des accomplissements individuels, l’individu précède le collectif. « Je me suis toujours préoccupé des nageurs d’abord. Nous ne parlons jamais de gagner les NCAA. Nous parlons de la possibilité, pour chacun, de faire mieux. Ce qui me satisfait en tant qu’entraîneur, c’est de voir chaque nageur aller plus vite qu’il ne l’a jamais fait. Avec ce but en ligne de mire, nous sommes dans la bataille pour le championnat, chaque année. »

En mai 2003, Eddie Reese fut élu à l’International Swimming Hall of Fame.

En janvier-février 2006, Jeff Grace a exposé des idées sur la méthode de Eddie Reese, dans  SwimNews. Le coach est alors au sommet de sa carrière. Ses élèves, Aaron Peirsol, Brendan Hansen et Ian Crocker, dominent, respectivement, le dos, la brasse et le papillon. Ces trois recordmen du monde, disposent de techniques exceptionnelles, et nagent avec une intensité et une énergie étonnantes. Et Eddie Reese, à qui on demande d’expliquer :  « Je me pose moi-même la question sur le secret de mes succès, mais il n’y en a pas. Je ne sais pas pourquoi plein de choses que je fais marchent, mais elles marchent et je les fais. » Ses trois principes sont : nager avec passion, travailler dur et intelligemment. « Ce qui rend ces nageurs spéciaux, c’est qu’ils aiment la compétition. Tous ceux qui se situent à ce niveau sont des compétiteurs. Hansen affronte le chronomètre, Peirsol changera de ligne pour trouver quelqu’un à qui se mesurer et Crocker est l’homme qui va livrer « la » course le jour où cela comptera. »

Reese ne croit pas qu’il faille entraîner les individus pour une course. Il convient de leur donner une base aérobie qui leur permettra d’atteindre leur plein potentiel. « Il y a des années, quelqu’un, dont le nageur performait sur 200 m brasse, mais pas sur 100m brasse, vint me dire qu’il allait le préparer sur 100. Je lui dis que c’était une erreur. Nul d’entre nous n’est assez bon pour faire ça. Je ne suis pas assez bon. Il advint que ce nageur nagea bien plus mal sur 100 et 200. C’est comme Brooke Bennett. Elle gagna le 800 mètres en 1996, passa de 95.000 à 105.000 mètres par semaine et son temps sur 200 mètres s’améliora de beaucoup. » Et, pourrait-on ajouter, Yannick Agnel n’a jamais été meilleur nageur de 100 mètres que quand il avait préparé le 200 et le 400 mètres avec Fabrice Pellerin.

LE NAGEUR EST D’ABORD UN ATHLETE

Dans une saison, Reese alterne phase non compétitive avec un travail très dur et phase d’affutage. Classique. Dans la première phase, qui dure des mois, les nageurs s’entraînent trois matins 1h30, cinq après-midis 2 heures par semaine, à raison de 6 à 7000 yards par session. S’ajoutent cinq séances au sol : charges additionnelles les lundis, mercredis et vendredis, et des circuits d’endurance les mardis et jeudis.

Il s’agit alors de développer la base aérobie des nageurs, essentiellement en crawl. Il planifie des séries où il les met au défi dans leurs capacités en nage complète et en battements.  SwimNews nous offre deux types d’entraînements-défis effectués en 2005 : le premier est un 5 fois 200 yards libre, départ tous les 2’15’’, chaque 200 nagé entre 2’ et 2’5’’, plus 100 yards battements rapides en 1’40’’ ; le second revient à nager en grand bassin le plus grand nombre possible de 50 mètres en 30’’ et de 50 mètres battements en 40 ».

De ce fait, les nageurs de Reese travaillent les distances quelle que soit l’épreuve qu’ils préparent. « J’ai dit à Peirsol qu’il ne pourra pas quitter la ligne d’eau de distance avant d’avoir nagé 4’25’’ au 500 yards, Hansen 4’30’’ et Crocker 4’35’’, racontait-il alors. L’équivalent de 3’52 », 3’57 » et 4’2 » au 400 mètres en petit bain. Or Crocker était un nageur de 100 mètres crawl et papillon, Hansen un brasseur, Peirsol un dossiste. Donc importance de la base crawl plus résistance.

Et la vitesse, direz-vous? Elle se développe à travers la force et la puissance « dans la salle des poids et haltères. J’avais un garçon de 5e année senior qui nageait les 50 yards en 20’’1 depuis des années. Une année, le seul changement à son programme fut d’ajouter des soulevés de terre, et il nagea 19 »7. »

Parallèlement à ce travail de force de culture physique, les élèves de Reese font beaucoup d’endurance en salle en utilisant des exercices avec leur poids de corps et les « roues », exercice dans lequel les nageurs se propulsent avec leurs bras en haut d’une rampe de 35 mètres de long, à genoux sur une planche sur roues.

Le but premier de ce travail hors époque de championnats est de maintenir les nageurs sous pression constante dans et hors de l’eau. « A la base, j’établis un but et nous travaillons en vue de ce but. Le corps n’évolue que sous effort et je crois qu’on doit maintenir le corps sous forte pression. Parfois ce que nous effectuons ne fait pas sens au plan de la logique corporelle, mais quelques fois, le développement ne suit pas un sens de logique corporelle. »

Quand Reese attaque la phase seconde de la saison, l’affutage, il s’en tient à la méthode qui lui a réussi à travers les années. « Je crois en un affutage court (drop taper) où nous raccourcissons de façon dramatique les distances. C’est ce que j’ai fait pendant des années et cela marche. » L’affutage a été remis en cause par de plus jeunes entraîneurs, mais Reese ne change pas une méthode qui gagne parce que c’est la mode. « Les nageurs se sentent affreux pendant un bref laps de temps, mais, pour récupérer, il faut deux à trois semaines au système musculaire et cinq à six semaines au système nerveux. Quand j’affute au niveau individuel, je vis par le principe que si le nageur ne me parait pas être bien, je le repose plus encore. » 

Le meilleur plan d’entraînement ne vaut rien sans un bon environnement. Reese s’efforce de créer cette ambiance qui va donner aux nageurs l’envie de venir chaque jour y déployer les plus grands efforts. Lui, en appelle à leur goût du jeu et de l’aventure. « Nous sommes au fond des enfants », dit-il. Les succès de Peirsol, Hansen et Crocker ? L’environnement plus un plan basé sur le travail et la régularité.

Reese a proposé des plans fondés sur le développement des jeunes en fonction de leur âge (c’est un document Pdf qu’on trouve facilement sur Internet). Pour les cadets, il propose des grimpers de corde et du mur d’escalade. Logique, car se tirer sur les mains, c’est ce que fait le nageur dans l’eau. En fait, après un siècle d’obscurantisme dans ce domaine, on a admis qu’avant d’être un poisson, un nageur doit être un athlète. Les exercices de musculation, insiste-t-il, doivent toujours être supervisés et ne jamais comporter de tentatives de records.

L’HISTOIRE DE DEUX FRERES

Il y a 35 ans, on connaissait deux entraîneurs américains du nom de Reese : Eddie et Randy. Je dirai même pour m’en souvenir clairement, le plus connu des deux était Randy. Enfin, disons qu’à l’époque, Eddie ne m’apparaissait pas. Aujourd’hui encore, dans la rédaction de cet article, j’ai prénommé Eddie Randy et j’ai été obligé de me corriger!

Les deux frères, très différents l’un de l’autre, avaient des résultats brillants, et, en 1981, cela a attiré l’attention des journalistes de Sports Illustrated. Cette année, raconte Dan Levin, dans son article paru le 2 Février 1981, Eddie avait enlevé le titre NCAA par équipes, Randy, avec son équipe de Floride, avait fait 5e chez les femmes et 3e chez les hommes, et tous deux se disputaient les honneurs. Pour résumer, Randy se montrait exigeant, véhément, intraitable, quand Eddie ne cessait de plaisanter sur la plage de la piscine. On disait que ces deux, associés, seraient imbattables. Eddie, on ne se refait pas, l’idée le faisait se marrer : « Sûr. Je lui laisserai tout le travail et j’irai à la chasse et à la pêche. » Randy avait sculpté sa légende : coach de droit divin, figure tutélaire, dieu de colère des piscines. Eddie, lui, se contentait de se fondre parmi les autres au bord du bassin.  « Randy crée une distance » affirme Amy Caulkins. Dara Torres ne l’a pas épargné et lui a réglé son compte dans son bouquin. Elle a raconté comment  Randy jetait de rage des objets comme des chaises dans la piscine ou créait l’angoisse du poids chez ses nageuses. Il avait inventé que leur laisser aller dans ce domaine était une preuve de couardise, de faiblesse mentale qu’il fallait corriger. Elle l’a présenté comme un psychorigide qui empoisonnait la vie de ses nageuses. Fort de son moralisme à la gomme, il les pesait les lundis matin, et avait conçu un entraînement punition réservé à celles qui prenaient du poids. Entraînement rituel effectué sous les quolibets des garçons ! Au bout de quelques semaines, les filles se faisaient vomir… Bref, il leur pourrissait la vie!

On ne s’étonnera pas d’apprendre que Randy a pris sa retraite en 1990 pour devenir un homme d’affaires. Puis il revint, et se trouve aujourd’hui « director of the aquatics » à Clearwater, en Floride.

Eddie, témoigne déjà il y a trente-quatre ans Sports Illustrated, c’était tout le contraire, il ne répétait jamais un programme d’entraînement pour éviter la lassitude, il travaillait individuellement parce que, dit-il, une chaîne est aussi forte que son maillon le plus faible ; il était le coach le plus populaire du pays, ne cessait de blaguer et dans les compétitions, on le trouvait aisément, au milieu du groupe le plus compact de gens, nageurs ou entraîneurs venant tchatcher et blaguer avec lui.

Mais, car il y a un mais. Eddie, avec ses manières, disposait déjà, en 1981, du programme de travail au sol le plus difficile des USA, et était considéré comme un maître de l’affutage – chaque nageur était affuté différemment, tel carrément sorti de l’eau, tel autre voyait son volume légèrement diminué. Et déjà, il avait cette façon bien à lui de hausser les épaules et de feindre de ne pas comprendre ce qu’il faisait : « En vrai, je ne sais pas comment affuter, mais d’année en année, cela marche constamment. »

Aux temps de la science, ce mélange troublant d’instinct, d’humanisme et d’humilité a quelque chose de rafraichissant.

LES TRUCS DE EDDIE REESE EN NAGE LIBRE.

Quand vous nagez en crawl, outre une bonne rotation :

-Pointez vos doigts vers la ligne dans le retour du bras – cela créera un très faible angle et un coude haut.

-quand votre main entre dans l’eau, pointez vos doigts vers le mur vers lequel vous vous dirigez – ou en eau libre – dans la direction où vous allez.

-pointez les doigts vers le fond de la piscine quand vous tirez dans l’eau.

-essayez de vous imaginez en train de glisser à travers l’eau avec vos bras – de la façon dont des patineurs poussent et glissent.

-pour le battement – relâchez vos genoux et vos chevilles.

« DOC » COUNSILMAN, LE SORCIER D’INDIANA

Par Eric LAHMY          Jeudi 5 Mars 2015

COUNSILMAN [James Edward « Doc »]. Natation. (Birmingham, Alabama, 28 décembre 1920-Bloomington, Indiana, 4 janvier 2004). États-Unis.  Entraîneur en chef de l’équipe olympique américaine de 1964 à 1976. Sous sa gestion, les nageurs US amélioreront 52 records du monde et enlèveront 48 médailles dont 21 d’or. Il décide d’apprendre à nager après avoir manqué de se noyer dans un trou d’eau, lors de vagabondages, en compagnie de son frère et de son chien, dans un parc forestier de Saint-Louis où sa mère Ottilia, jeune divorcée, s’est installée et vit chichement. Il se découvre des talents de nageur et d’athlète, court sur 440 yards en 54’’, saute 1,78m, et veut faire du plongeon, mais, cheville brisée, s’oriente vers la nage. Une lecture de la biographie du Capitaine Webb renforce sa décision. En 1938, à Paplewood, dans le Missouri, il rencontre lors d’un meeting de natation, un coach, Ernst Vornbrook, qui va avoir une grande influence sur lui. Champion des États-Unis du 200m brasse en 1942, héros de guerre, il reçoit la Distinguished Flying Cross, pour, étant pilote de bombardier, avoir posé son avion privé de train d’atterrissage dans la région de Zagreb, sauvant ainsi son équipage). Diplômé des Universités d’Illinois (mastère) et d’Iowa (doctorat), il commence sa carrière d’entraîneur non pas par la natation, mais par le football américain, le basket, le baseball et l’athlétisme ; d’abord attaché au collège de Cortland (New York), il s’installe à l’Université d’Indiana (1957-1990) où il obtient un palmarès extraordinaire : six titres NCAA consécutifs entre 1968 et 1973, vingt-trois victoires dans les « Big Ten », dont vingt à la suite, de 1961 à 1980, ainsi que 140 duels vainqueurs consécutifs en treize ans. Quarante-huit de ses élèves à Indiana représentant dix nations participent aux Jeux olympiques où ils remportent entre 1964 et 1976 46 médailles dont 26 d’or. Ses nageurs établissent 52 records mondiaux et 154 records américains. Parmi les plus distingués d’entre eux, Mark Spitz, Jim Montgomery, John Kinsella, Charlie Hickcox, Chester Jastremski, Tom Stock, George Breen, Mike Stamm, Alan Somers, Ted Stickles, Larry Schuloff, John Murphy, Gary Hall sr, Mike Troy et Franck McKinney. George Breen a donné une version intéressante de la méthode de Doc Counsilman. « Doc lançait: ‘’6 fois 400m’’. Puis il me disait : ‘’George, tu n’es pas obligé de faire ça.’’ Personne ne le prenait au mot. Doc n’était pas un dictateur. Il était un gentil dictateur. Vous veniez à l’entraînement pour prendre le plaisir qu’il dispensait. Pour apprendre quelque chose. Nous travaillions plus fort que n’importe qui, mais tout restait ouvert. »

Il est aussi un pionnier et un chercheur dans les techniques de l’entraînement. Il écrit en 1968 un livre fondamental, The Science of Swimming, qui est une bible pour des générations d’entraîneurs du monde entier, puis The Complete Book of Swimming (1977), ainsi qu’un manuel et d’innombrables articles. Le 14 septembre 1979, Counsilman devient, à 58 ans et 260 jours, le nageur le plus âgé ayant traversé la Manche. Quelques années plus tard, il est contraint par la maladie (un syndrome de Parkinson) à stopper ses activités.

Son livre The Science of Swimming sera un ouvrage de référence dans les années 1960.

FRANK COTTON, LA FIBRE DU SAVANT

COTTON [Frank Stanley]. Natation. (Camperdown, Sydney, 30 avril 1890-Homsby, 23 août1955). Australie.

Frank Cotton était le fils d’un journaliste et politicien, Francis Cotton (1867-1942), le frère d’un voyageur et géologue, Léo Arthur Cotton (1883-1963), et l’oncle d’une pionnière de la photographie d’art Olive Cotton (1891-2003). Autant dire qu’il était issu d’une famille de personnes créatives. Lui-même fut, entre autres, un pionnier et un important contributeur de la natation australienne. Professeur de physiologie de l’Université de Sydney, il s’était spécialisé dans l’étude des effets de l’effort physique sur le corps humain. Passionné par les questions liées à la gravité et au centre de gravité du corps humain, ses travaux sur les fluctuations internes des liquides corporels dans les phases de décompression et de compression lui permirent d’inventer la tenue de vol anti-gravité (qui aidera les pilotes de jets à réaction à encaisser les « G » dus aux accélérations et aux manœuvres à grande vitesse). 30% des morts dans les combats ariens, estimait-il en 1940, étaient dues à des pertes de connaissance (« voile noir ») suite à des virages trop serrés. Sa tenue de vol, mise au point aux USA, fut approuvée le 2 mai 1942. Cotton créa aussi la première centrifugeuse, pour mesurer la résistance des pilotes à ce phénomène lié à la décompression. Cotton revint en 1946 à ses premières amours, la physiologie du sport. Considéré comme le père de la science du sport en Australie, il créa (en 1949) l’ergomètre, qui servait à tester le potentiel athlétique des rameurs en aviron ; c’est à l’aide d’un  ergomètre qu’il a aussi découvert les nageurs Jon Henricks (champion olympique du 100 mètres nage libre) et la dossiste Judy Joy Davies (bronze olympique en 1948). Forbes Carlile, à ses débuts, était son assistant. Frank Cotton avait été nageur de compétition, membre de l’équipe de l’Université de Sydney et champion des Nouvelles Galles du Sud des 440 et 880 yards, neuf années après avoir obtenu son diplôme (bachelor of sciences). Il faisait figure d’excentrique dans les cercles de la natation, ne serait-ce que parce qu’il prenait le pouls des nageurs à l’entraînement. Mais il proposait de nager bien plus qu’on ne le faisait alors en Australie, et développait des concepts d’entraînement comme « nager au train », « au rythme de course », « en fractionné », ou « affûtage » avant la compétition. Il importait dans l’eau les méthodes de travail en interval training inventées par l’entraîneur d’athlétisme Allemand Woldemar Gerschler. Il lança dans les années 1940, l’idée de l’affûtage et celle de l’échauffement avant la compétition. Il mena aussi des recherches sur des tissus qui permettraient de diminuer la traînée du nageur dans l’eau. Ses activités furent brusquement interrompues par sa mort, un an avant les Jeux de Melbourne. Frank Cotton ne put donc assister au triomphe de ses innovations aux Jeux, que les nageurs australiens dominèrent très largement.

GERARD CHATRY UNE VIE BIEN NAGEE

Mardi 10 Février 2015

Lors de l’Assemblée Générale du Comité Départemental de Paris de natation, le 9 décembre 2011, Jean-Pierre Le Bihan, son élève, et Marthe Seyfried Lebeau, sa consœur, prononcèrent l’éloge funèbre de Gérard CHATRY. Un homme qui avait œuvré, sa vie durant, pour la jeunesse et le sport à travers la natation, et qui s’était éteint le 5 septembre de la même année. E.L.

 

UNE VIE DROITE

Par Jean-Pierre LE BIHAN

J’avais quinze ans, nous étions en 1957 dans une période où la guerre de 40 se trouvait derrière nous et le maintien de l’ordre en Algérie devant nous.

Lycéen à Jacques Decour, je n’avais guère le goût pour les études classiques, modernes ou techniques. Ma passion était le basket ball, et le sport en général. Et puis c’est tout, comme dira plus tard Philippe Lucas.

C’est ainsi qu’un samedi soir après les cours de physique, j’ai fait la connaissance d’un maître-nageur-sauveteur à la piscine Hébert (Paris 18e). Je nageais au milieu du public avec mon frère Georges, et un homme en blanc (pantalon et marcel immaculés) m’a proposé de me chronométrer sur 100 mètres crawl. Bon gré mal gré, le public a bien voulu laisser un passage au débutant que j’étais. Gérard Chatry, puisque c’est de lui que je vais vous entretenir, m’annonce à l’arrivée : 1’46’’9/10e. C’est le début d’une relation entraîneur entraîné :

10 mois plus tard, je nageais grâce à lui sous les couleurs de l’US Métro 1’15’’ au 100 mètres nage libre.

Gérard Chatry, né le 30 mars 1929, a connu une enfance que Victor Hugo aurait pu décrire, tant il a été maltraité. Elevé par sa tante en Italie jusqu’à l’âge de 7 ans, de retour en France, il est placé à quatorze ans par l’Assistance Publique à Saulieu (Côte d’Or), dans une famille d’accueil. A seize ans et demi, en septembre 1945, il trouve un job à Paris et s’entraîne à la natation au Neptune Club de France sous la direction de Monsieur Malbosc, puis de Madame Lebeau. A dix-sept ans et demi, il s’engage dans la Marine Nationale et effectuera de nombreuses missions en Indochine. La Marine restera pour lui la famille qu’il n’a pas eue. A chaque rencontre, Gérard me parlait de ses « amiraux », les officiers qui l’ont commandé et auxquels il vouait une sincère admiration : l’amiral Des Essarts et l’amiral Brac de la Perrière. Son contrat de cinq ans rempli, il rentre en métropole et passe le diplôme de MNS, tout en étant embauché à la RATP.

Nageur de compétition sous les couleurs de l’US Métro, il participait aux championnats de France FFN et FSGT sur 200 et 400 mètres nage libre. C’est ainsi que nous serons avec Jacques Lahana, Guillemot et Gérard Chatry, champions de France FSGT du quatre fois 200 mètres nage libre en 1958 à Romilly (Aube).

Gérard, qui découvre les ouvertures professionnelles du sport (n’oublions pas la déroute des Jeux olympiques de 1960 à Rome, et la volonté du général de Gaulle de partir à la conquête de médailles), Gérard, donc, pose sa candidature pour un poste de conseiller technique régional, corps nouvellement crée et que le colonel Crespin va développer et encourager.

Nommé en Île-de-France, Gérard Chatry va, avec Mme Marthe Seyfried, elle aussi nommée CTR, et Pierre Kerbouche, apporter son expérience de nageur, sa philosophie du sport et les valeurs que cinq années de Marine Nationale ont développées chez lui, organisant stages de nageurs, formations d’éducateurs et d’officiels, il bouscule les dirigeants du Comité de l’Île-de-France, qui le trouvent trop audacieux, trop novateur, trop défenseur des nageurs et des nageuses. Ses bonnes relations avec la Direction Régionale Jeunesse et Sports, son bon sens, sa simplicité et sa grande honnêteté, le font remarquer des décideurs, et c’est ainsi que la direction de la piscine d’Orsay nouvellement construite lui est proposée. Il quitte la fonction publique pour la territoriale et deviendra « l’homme de la piscine d’Orsay » en 1968. Son épouse Thérèse, toujours près de lui, sera son précieux complément. Lui fougueux, elle conciliante. Deux filles naitront, Agnès et Anne-Marie. Je me souviens de Gérard circulant sur sa Vespa, avec Agnès (deux ans) debout, à l’avant, tenant le guidon, et Thérèse, enceinte d’Anne-Marie, derrière.

Dans ces années, que certains qualifient de glorieuses, nous tirions le diable par la queue, c’est ainsi que Gérard faisait des piges pendant ses journées de congé. Il assurait certains dimanches la surveillance et les leçons de natation dans une guinguette sur la Marne, « Chez Convert », concurrente directe de « Chez Gégène ». Et bien sûr il nous faisait rentrer gratis, nous, les mômes de l’US Métro. Le patron était content, car on mettait l’ambiance dans cette baignade, en jouant au polo ou en mimant les ballerines. Lorsque Gérard a quitté l’US Métro pour assurer ses fonctions de CTR, agent de l’Etat, libre et indépendant vis-à-vis de tous les clubs d’Île-de-France, j’ai rejoint l’Etoile Sportive de Montmartre qui s’entraînait à Hébert sous la direction de Jean Guilloteau. J’arrêtais la natation un an plus tard en réalisant 1’7’’9 au 100 mètres nage libre (finale de la médaille de L’Equipe). Gérard Chatry, lui, continuait à rendre à la natation sportive ce qu’elle lui avait apporté. Les bassins d’Orsay étaient toujours disponibles pour les compétitions de l’Essonne ou de l’Île-de-France ainsi que pour les stages d’entraîneurs et de nageurs que Michèle Leclercq, CTR, a longtemps encadrés.

Nounours, car c’était ainsi qu’il était connu, était très fier de sa fille Agnès, trop tôt disparue. Elle avait en effet gagné un 50 mètres nage libre aux Tourelles à l’âge de neuf ans (ligne 7) dans une compétition de poussines !

Travailler plus pour faire nager plus ne lui faisait pas peur. Anne-Marie, sa cadette, MNS à Orsay, a toujours suivi l’exemple de son père, et ne regrette pas tous les dimanches passés au bord du bassin. C’est elle qui a découvert, entre autres, Laurent Neuville, et l’a entraîné vers le haut niveau.

Devenu président de la commission natation du Comité de l’Île-de-France, Chatry a soutenu l’action des Conseillers Techniques Régionaux et développé l’activité sportive au profit des nageurs et nageuses.

Lui qui disait avoir réussi son parcours professionnel sans certificat d’études, mais avec les cours d’éducateurs dispensés à l’INS, avait mis un point d’honneur à faciliter la création du CREFOR (Centre Régional d’Etudes et de Formation Professionnelle aux métiers de la natation), à Orsay.

Avec Pierre Loshouarn, CTR, ils ont permis à des dizaines de jeunes nageurs et nageuses de s’entraîner à un haut niveau et de réussir leur vie professionnelle en obtenant le BEESAN, puis le BE² pour certains. Aujourd’hui, en 2011, peu de personnes du monde de la natation se souviennent de Gérard Chatry, décédé le 5 septembre 2011, et pourtant il a tellement fait ! C’est pourquoi je vous demande, non pas une minute de silence, mais les applaudissements qu’il mérite.

Merci à toutes et à tous.

 

CHAMPION DANS LE SPORT ET DANS LA VIE

Par Marthe SEYFRIED LEBEAU

Le NEPTUNE C.F. était notre club.

Est-ce le Dieu de la Mer qui incita Gérard CHATRY à s’engager dans la marine à dix-sept ans, ou, plutôt une adolescence sans avenir social, fruit d’une enfance très malheureuse ? A cette époque, un excellent nageur ne vivait pas de ses talents… C’était après la guerre. Gérard était la « vedette » de notre petit club. Il y avait trouvé une famille d’abord auprès de son entraîneur, Madame Edmée Lebeau et de notre secrétaire animateur Monsieur Raymond Malbosc. Tous deux, à leur façon, l’entouraient d’affection et lui servaient de conseillers à une époque délicate de sa vie.

J’étais la fille de cette « femme Entraîneur » et commençais à glaner des médailles de minime lorsqu’il partit pour l’Indochine. Je lui envoyais des nouvelles de copains. Lorsqu’il revint cinq ans plus tard, le Neptune faisait parler de lui par ses filles (deux internationales, Marthe LEBEAU, brasseuse et fille de sa mère, Micheline DUOT, crawleuse… Les relais compétitifs avec les sœurs Piacentini) et toujours sous la houlette de Madame LEBEAU, les débuts prometteurs d’un ballet nautique dont deux des équipières devinrent des dirigeantes reconnues : Huguette CHEVALIER et Viviane MORICE.

Gérard, sans relayeurs de son niveau, restera toujours fidèle au Neptune, mais signera bientôt une licence à l’US Métro, club qui, de plus, lui trouva un emploi à la RATP. Bien lui en prit. C’est là qu’il rencontra la femme de sa vie, Thérèse ! Dans le même temps, comme beaucoup de nageurs et nageuses, il suivit les cours d’éducateur de la FFN qui débouchaient sur le diplôme de maître-nageur-sauveteur, et, en 1963, grâce à sa renommée dans l’armée, il fut nommé Conseiller technique par le colonel Crespin. Nous nous retrouvâmes dans cette fonction avec Pierre Kerbouche (trop tôt disparu), et à notre tour formâmes des éducateurs.

Homme de compétition dans le sport et dans la vie, soutenu sans relâche par l’amour de sa femme, reconnu et appuyé par des amis du service des sports, il obtint le poste de directeur de la piscine d’Orsay où son action fut le premier ordre. Hélas, il encore dut subir la choc de la mort d’Agnès, sa fille aînée ; cette épreuve, malgré le soutien de Thérèse, également meurtrie, laissé de lourdes traces. Encore une fois, l’amitié de ses nageurs et de ses amis de longue date fut au rendez-vous, et il resta debout…

…Tu es parti Gérard, mais les anciens ne t’ont pas oublié…

Paul Quinlan (1932-2014), héros méconnu

Par Alain Philippe COLTIER

Samedi 10 Janvier 2015)

Paul Quinlan, l’ombre qui hantait les bassins Australopithèques, s’est effacée. Plein feux sur son héritage.

On savait la natation australienne du nouveau millénaire capable de prendre un malin plaisir à patauger dans les mares des scandales. On ne la connaissait pas cependant sujette à des crises d’amnésie. Quand le nommé Paul Quinlan est descendu à jamais sous la ligne de flottaison, la natation aussie ignora superbement sa disparition. Pis, point d’entrefilets dans les médias. Pas un mot, rien. Silence radio. Pourtant cet octogénaire à lunettes (qui lui donnaient d’ailleurs des faux airs de l’acteur français Henri Crémieux) retiré sur la Gold Coast fut quand même l’architecte du renouveau de la natation australien. Son seul tort finalement aura peut-être été de rayonner dans l’ombre plutôt que sous les feux de la rampe.

Cet homme là, un temps pilote de chasse dans l’armée de l’air, incarnait d’abord une certaine idée de la natation de l’île-continent. Il appartenait à une époque certes révolue, mais pas si éloignée. Une époque où, très as du bricolage, les entraîneurs australiens oeuvraient autour des lignes d’eau souvent par pure romantisme. Tous avaient alors un travail ‘alimentaire’ tel feu John Carew qui, lui, turbinait comme équarrisseur dans un abattoir de… baleines, cela afin de pouvoir construire de ses propres mains, brique par brique, sa piscine en périphérie de Brisbane, d’où émergerait dans les années 90 un certain Kieren Perkins.

L’HOMME DES FONDATIONS

Paul Quinlan aurait pu, lui aussi, être un formidable homme de bassin et produire son/sa champion(ne) olympique maison. Sauf que dès le départ celui qui était à la base l’un des meilleurs milers de sa génération a préféré s’employer à doter la natation australienne de solides fondations que celle-ci, malgré de glorieuses apparences (voir les Jeux Olympiques de Melbourne, de Rome ou de Tokyo), était encore loin de posséder. Á partir de 1964, cette quête un peu folle, mais Oh ! combien, sincère, le conduira ainsi de la création de l’Association du Victoria des Entraîneurs et des Enseignants de Natation jusqu’à la vice-présidence de L’Association Internationale des entraîneurs de natation (WSCA).

Entre-temps, Paul Quinlan fut surtout dix années durant le DTN de la natation australienne, et tout en la structurant de A à Z, tout en la professionnalisant avant l’heure, il redorera également son image de marque. Conséquence directe, entre 1984 et1993 la Swimming Australia verra son nombre de licenciés augmenter de… 700% et commencera à regagner progressivement sa vraie place dans la hiérarchie mondiale.

Á l’heure de la retraite, sens du devoir très accompli, Paul Quinlan aurait pu tirer sa révérence et endosser la panoplie du grey nomad et partir sillonner de fond en comble son pays comme le fait désormais tout australien digne de ce nom.

SE REINVENTER A 60 ANS

Mais le hasard en décida tout autrement… Pour les amateurs d’anecdotes croustillantes et de roman d’espionnage très guerre froide à la John Le Carré, la scène suivante se passe en 1992 dans un hôtel forcément luxueux de Monaco où sont logés les participants du Grand Prix International de Monte Carlo. Le rideau de fer s’est effrité et l’entraîneur russe Guennadi Touretski se morfond alors dans sa chambre d’hôtel. Il sait que du côté de Moscou et de Saint-Petersbourg, le vent est en train de salement tourner, désordre politique et économique (inflation de 1000%, chômage exponentiel, etc.) ne vont pas tarder à coller aux premiers pas de la ‘nouvelle Russie’. Lui aimerait bien pouvoir continuer à développer sa science de l’entraînement dans un climat un peu plus propice, surtout avec une jeune famille à sa charge. Il lance un SOS rédigé sur papier à en-tête du dit hôtel avant de demander à l’un de ses nageurs (dont nous tairons ici le nom, même si quelques vingt ans plus tard il y a prescription) de le glisser sous une porte qui n’est autre que celle de Paul Quinlan. Paul, inconnu du grand public, mais tenu en haute estime pour ses compétences techniques et ses qualités humaines par la grande famille de la natation sans frontières.

La suite ? Tout le monde a appris plus ou moins à la connaître. Le DTN australien s’arrangera pour que soit scellé aux J.O. la venue en Australie de Touretski alors que, quelques jours plus tard, dans le bassin olympique de Barcelone, l’un de ses protégés allait faire sensation en s’octroyant le doublé 50m-100m tant convoité par les Américains. Son nom : Alexandre Popov qui lui aussi sera plus tard du voyage en Australie. Et plutôt que de partir à la retraite, Quinlan choisira à son tour de s’embarquer dans l’aventure en se faisant muter à l’Institut National des Sports Australiens (l’AIS) en qualité de responsable de la performance au département natation.

Tandis que Touretski s’employait de son côté à fédérer l’ensemble des entraîneurs australiens qui avaient pris l’habitude de travailler chacun dans son coin – et dans le plus grand secret, celui qui posséda un computer avant même son invention pouvait enfin s’adonner à sa grande passion : la technologie. Tout en jonglant avec ses activités à l’AIS, Paul Quinlan s’inscrit ainsi à l’université où il décrochera âgé de 68 ans un Master en Sciences Appliquées pour avoir notamment développé un software destiné à dessiner sur mesure et à évaluer dans le même élan les programmes d’entraînement de l’élite de la natation.

En travaillant main dans la main, et dans le plus grand respect, le duo Quinlan-Touretski réussira à créer une dynamique sans précédent et insuffler un solide sentiment d’unité au sein de la natation des antipodes.

Mais le ‘fait d’arme’ dont ce grand, discret et loyal par vocation, serviteur de la natation (et pas uniquement australienne) aux références inattaquables fut peut-être le plus fier était celui d’avoir appris à Alexandre Popov l’art consumé du… barbecue. Pas moins !

Alain COLTIER

 

Alain Coltier est depuis plus de trente ans l’incontournable correspondant de presse du sport australien en France. Il a collaboré à L’Equipe, Libération et à nombre de journaux et revues, et rédigé plusieurs livres, biographies ou romans, ainsi l’Alexandre Popov (Nager dans le Vrai), Trois Hommes et un Destin (sur les athlètes du podium du 200 mètres plat des Jeux de Mexico), ainsi qu’une fiction sur la boxe, « Angel ».

PAUL WILDEBOER (1954-2014), COACH ET LEGENDE

Vendredi 9 Mai 2014

L’entraîneur Paulus (Paul) Wildeboer, bien connu dans les milieux de la natation, s’est éteint, victime d’un cancer de la prostate, samedi dernier en Australie. Il était né le 9 décembre 1954.

Lotte Friis, qui avait été une de ses nageuses vedette, et qui s’entraîne actuellement aux Etats-Unis, auprès de Bob Bowman (et de Yannick Agnel) a fait connaître sa peine à l’annonce de cette nouvelle : « il a été mon entraîneur pendant la partie la plus importante de ma carrière, » a-t-elle écrit avant d’ajouter : « il sera toujours dans mon cœur. » Rikke Moeller Pedersen et Jeannette Ottesen avaient été ses autres grandes nageuses. Il avait également entraîné, bien entendu, ses propres enfants, Olaf et Aschwin (finaliste olympique à Pékin en 2008 et médaillé mondial en 2009 à Rome) Wildeboer. Il était marié à Winnifred (Winnie) Faber, qui est également entraîneur et, depuis toujours son assistante, l’avait suivi en Australie. Tous deux nourrissaient de grands projets, et imaginaient la création d’un centre d’entraînement professionnel dans le Queensland.

Paulus, qui avait débuté dans son pays natal, les Pays-Bas, entraîna en Espagne, pays dont il avait pris la nationalité,  pendant 26 ans, d’abord de 1978 à 1980 au FC Barcelone, puis au « club natacio Sabadell » de 1980 à 2004. Après un passage à la résidence Blume de Madrid (centre d’accueil des haut-niveau espagnols), il devint directeur technique de la natation danoise, mais, après quelques années, il décida de s’exiler en direction de l’Australie.

Connu comme l’entraîneur de Jeannette Ottesen, Wildeboer était célèbre pour sa rigueur. Homme très exigeant, méticuleux, mais aussi très capable, le nombre de ses élèves de haut niveau est important. Il a ainsi entraîné la Belge Brigitte Bécue à la fin de sa carrière.  Bien entendu, les nageurs sont les premiers responsables de la réussite d’une natation. Au Danemark, seule une nageuse, Lotte Friis, était capable d’encaisser l’entraînement auquel un Wildeboer la soumettait…

Wildeboer savait mettre les pieds dans le plat, quand sa « vision » le lui disait. Il avait fortement parlé à l’encontre des combinaisons de nage. En Australie, à son titre d’entraîneur « mentor », il s’était déjà fait entendre au sujet de certaines évolutions qu’il souhaitait pour la natation australienne, un pays certes passionné de natation, mais parfois encombré de traditions contre-productives.

Triste coïncidence, deux autres personnes ayant voué leur vie à la natation, Greg Brough (ancien médaillé olympique, voir notre article du 9 mars) et Rodney Woolf disparaissaient à peu de distance de Paulus Wildeboer, victimes du même mal. E.L.

Lucien Zins, l’homme protée

ZINS [Lucien] Natation. (Dieu-sur-Meuse, 14 septembre 1922-Vittel, 12 décembre 2002). Lucien Zins a été un petit peu tout, dans la natation française : nageur (champion et recordman de France), entraîneur, directeur technique national. Et, quand il n’est pas aux affaires, homme d’influence, qui peut faire élire un président de fédération. Aux championnats de France 1941, deux nageurs se partagent cinq des six courses individuelles du programme. Tandis qu’Alfred Nakache gagne à l’énergie 100 mètres, 200 mètres et 200 mètres brasse (en papillon, les deux styles ne sont pas différenciés), un Troyen de 19 ans, Lucien Zins, l’emporte sur 100 mètres dos, dont il vient d’améliorer le record en 1’9’’2, et sur 1500 mètres libre. La France sportive découvre un grand sifflet, 1,86m, 78kg, mince et musclé, épaules larges  débouchant sur des bras immenses, sorte de statue égyptienne au faciès précocement mature et au regard vif et myope. Zins a nagé tout son 1500 mètres en dos pour devancer les meilleurs crawleurs grâce à « sa souplesse, son entraînement et sa remarquable habileté à prendre les virages.»

Succès qui étonnent : en termes de natation, la Champagne est un désert, l’unique piscine de Troyes est fermée, et Zins s’entraîne seul dans un étang, peuplé de dragueurs qui extraient le gravier des fonds sablonneux. Il snobe le «bain» glacé du club des nageurs de Troyes, installé sur la Seine, en plein courant, lui préférant celui, boueux, du canal et peut élargir au-delà des deux mois d’été ses périodes de préparation. Il se change à l’abri d’un arbuste et, parfois, se paie le luxe d’un sprint en luttant de vitesse contre une barge chargée de ballast. Cet as du virage ne vire jamais à l’entraînement !

Son père, mort quand Lucien avait six ans, tenait un commerce de vieux métaux. Les Zins vivent le long du canal, aussi la mère s’inquiète-t-elle de voir nager les enfants pour des raisons de sécurité. L’aîné, Georges, enseigne la brasse à Lucien, douze ans. Doué, ce dernier devient en 1936 champion de France cadet du 100 mètres dos. Quoique excellent crawleur, son style de dos, en souplesse, «lui permet d’accomplir les plus longues distances sans fatigue. Aussi est-ce en dos qu’il participe aux épreuves de fond, aux traversées des villes qui sont dans sa région les grandes courses nautiques.» Poloïste efficace, également habile des deux mains, il est le capitaine du Troyes O.N. L’hiver, il joue au football comme intérieur droit à l’Avant-Garde Troyenne. à Clermont-Ferrand; en 1940, il a boxé en amateur. Enfin c’est un pêcheur enragé. En 1939, il réussit un 100 mètres dos en 1’8’’8, record de France non homologable : il n’y a qu’un seul chronométreur officiel. Pendant la guerre, en 1942, Zins bat en 5’15’’6 le record d’Europe du 400 dos de l’Allemand Schlauch. Le conflit l’aura privé de ses plus belles années de nageur, de dix-sept à vingt-deux ans. En 1943, Nakache, parce qu’il est juif, a été interdit de championnats de France conformément aux dispositions dictées par l’occupant allemand. Ses copains toulousains du TOEC et… Zins, qui a traversé la moitié de la France à vélo pour disputer les compétitions, protestent en boycottant les courses. Ils sont disqualifiés pour un an.

Zins, s’il continue de nager jusqu’en 1953, voit ses records battus par le jeune et talentueux Georges Vallerey. Il se retrouve vite entraîneur de Troyes. à trente ans, il prend en mains les destinées de Gilbert Bozon, double recordman du monde et médaillé d’argent olympique du 100 mètres dos en 1952, qu’a formé Jacques Latour. Il est aussi l’homme le plus influent de la natation.

En 1960, il succède, comme directeur technique national, à Pierre Barbit. Zins va donner à sa fonction un charisme exceptionnel. De façon paradoxale, cet homme timide, silencieux et secret, pessimiste et angoissé, gagnera l’écoute de la presse sportive. Il a un ton de confidence, dans des propos flous, hachés, lacunaires, comme suspendus, dont les non-dits ouvrent sur des interrogations qui rendent, à ceux qui l’écoutent, son sport passionnant. Peu porté aux visées lointaines, cet homme de « coups » à court terme, dont l’horizon des actions ne dépasse pas deux ans, ce joueur, ce parieur qui aime hanter les salles de jeux des casinos, convient parfaitement à ceux dont le souci est, modestement, de remplir leurs colonnes du lendemain.

Sa vision est aussi en adéquation au profil de la natation de l’époque, sport amateur voué aux adolescents dont les carrières sont écourtées pour entrer dans la «vie active.»

Et, DTN ou pas, Zins reste l’homme de bassin et le premier des entraîneurs français. Il orchestre, chronomètre au poing, avec Heda Frost, – qui va lui ramener d’Algérie une pléiade de nageurs surdoués sur lesquels il va bâtir une grande équipe -, Georges Garret, Robert Menaud et Guy Boissière, les destinées de la natation. Derrière le record du monde du relais quatre fois 100 mètres en 1962, celui du 100 mètres d’Alain Gottvalles, en 1964, les records et les titres européens de Gottvallès en 1962, des relais, de Michel Rousseau en 1970, on reconnaît la patte de metteur au point de ce maître. Une patte qui n’est pas infaillible. Si Gottvalles n’enlève pas de médaille au 100 mètres des Jeux de Tokyo, si le 4 fois 200 mètres perd le titre européen en 1962 et une médaille de bronze aux Jeux de Mexico en 1968, c’est peut-être un peu parce que Zins ne cesse d’affûter et de tester ses nageurs, de tenter des coups d’éclat hors de propos pour se rassurer, ou encore parce qu’en chef de clan, il écarte Moreau, relayeur en qui il n’a pas confiance, en faveur de Luyce.

Fin 1972, Zins, essoufflé par douze années à l’issue desquelles la natation française a perdu pied, face à une concurrence internationale accrue, qui a passée la surmultipliée, passe la main. Il faudra inventer un autre système, organisé autour des sports -études et d’une refonte des concepts de la natation. Il faudra aussi attendre une lutte anti-dopage efficace, car autour de la RDA, de la Roumanie, des pays de l’Est, mais aussi ailleurs, le sport est en train de se gangrener. Zins se retire ou plutôt s’installe (il n’a que cinquante ans) à Vittel, où Guy de La Motte et Gilbert Trigano lui donnent les moyens d’ouvrir un centre d’entraînement national. Les stagiaires de Vittel battent en quelques années des dizaines de records de jeunes, raflent à poignées les titres nationaux, mais les succès mondiaux qui, seuls, peuvent satisfaire Zins et ses commanditaires, ne seront pas atteints.

Le centre est fermé. Zins, fidèle à sa passion, continuera d’entraîner le club local et restera jusqu’au bout à l’écoute de la natation mondiale.

Suzanne BERLIOUX entraîneur d’intuition

BERLIOUX [Suzanne] Natation. (Nogent-en-Bassigny, Haute-Marne, 14 février 1898-Niort, 21 juin 1984), France. Un étonnant palmarès d’entraîneur ; en trois Olympiades, de 1960 à 1968, elle emmena, sur 100 mètres dos, une nageuse, Christine Caron à la médaille d’argent  olympique (1964 à Tokyo), et deux autres, Rosy Piacentini (1960), et Sylvie Canet (1968), en finales olympiques. Fille d’un industriel, Georges Poincarré, elle vit à Nancy, Marseille, puis Metz jusqu’en 1926, rejoint Paris et se retire à La Crèche, dans les Deux-Sèvres en 1969. Elle apprend à nager dans le Doubs en 1917. Titulaire du certificat d’aptitude au professorat et du certificat d’aptitude à l’enseignement de la gymnastique, elle est institutrice de 1926 à 1953. Elle commence par entraîner les sections scolaires des clubs (1933-39) et prévoit d’inclure des leçons de natation dans le programme de ses élèves (1935). Elle les escorte à la piscine de la Gare, à une époque où le sport à l’école n’existe guère et où les femmes, en sport, sont prises, au mieux pour des originales. Une intervention de sa hiérarchie met fin à l’initiative. En 1939, la guerre ayant éclaté, elle encadre des classes pour la Normandie, à Courseulles-sur-Mer.  Elle entraîne avec Eugène, son mari, un enseignant de natation, puis seule. Elle fait de ses deux filles, Lucette et Monique, des championnes de France, et fonde en 1942 l’équipe de natation féminine du Racing. Curieuse, intelligente, psychologue, elle façonne seule ses outils d’entraîneur, mais dans un contexte si défavorable, qu’il lui faut plus de dix ans pour développer sa méthode et donner sa pleine mesure au plus haut niveau international. En 29 ans, de 1941 à 1969, ses nageuses remportent 28 titres de championnes de France du 100 mètres dos. De façon plus générale, elle enlèvera, en tant qu’entraîneur, une centaine de titres de championne de France d’hiver et d’été. En 1960, elle suit Rosy Piacentini et la Nordiste Nadine Delache avant les Jeux, qui sont toutes deux finalistes des Jeux olympiques de Rome. Auparavant, elle a dirigé Marie-Hélène André. En 1964, Christine Caron, qu’elle a amenée au record du monde du 100 mètres dos en juin, frôle le titre et finit 2e aux Jeux de Tokyo. Suzanne est écartée de la sélection pour les Jeux olympiques de Mexico, en 1968, alors que les deux espoirs de la natation française sont Christine Caron et Sylvie Canet, Lucien Zins ayant décidé d’imposer Heda Frost comme entraîneur national. Caron disparaîtra en demi-finales, Canet entrera en finale. Suzanne Berlioux a-t-elle trop duré ? C’est ce qu’il semble pour celles et ceux qui veulent la place sans faire trop d’efforts. Au Racing, après l’avoir séparée en 1968 par des manœuvres de Christine Caron que l’on écarte de l’équipe féminine pour l’inclure dans la préparation des garçons (et qui, hors de forme, signera sa plus mauvaise saison depuis 1962), la direction du club exclut peu après la jeune Sylvie Canet, au prétexte d’une incartade. Suzanne Berlioux perd là ses meilleurs éléments. Il est dès lors facile de l’acculer à la retraite et de réunir les sections masculine et féminine.

Paru dans L’Equipe à sa mort, en juin 1984 :

Grand entraîneur, Suzanne Berlioux ne le fut pas par des connaissances techniques extraordinaires. Intelligente et cultivée, elle n’en faisait pas moins confiance, en premier lieu, à l’intuition et au bon sens. Mais, au-dessus de tout, elle donnait confiance. Aux filles, auxquelles elle évitait le dur stress des compétitions par l’exemple de son propre sang-froid. Aux parents, qui pouvaient lui confier leurs enfants, les yeux fermés.

Être solaire, pédagogue-née, éducatrice jusqu’à la moelle, elle réussissait si bien dans les piscines parce qu’elle n’y bornait pas son univers.

Le règne de ses élèves sur le dos français constitue un phénomène unique dans le sport français et, peut-être, mondial. De 1941 à 1969, leur monopole, titres et records mêlés, fut absolu sur 100m dos (seule distance olympique en dos jusqu’en 1964), et presqu’équivalent sur 200m dos. Elle fit ses premières armes avec ses filles, dont la cadette, Monique, douée par ailleurs de tant de talents et dont il n’est nul besoin de rappeler la prestigieuse carrière dirigeante. Monique Berlioux, actuel directeur de CIO, enleva douze titres nationaux d’affilée (record absolu) sur 100m dos, entre 1941 et 1952, et détint pendant dix ans et quatre mois le record de France.

« Mais, disait souvent sa mère, quand je l’entraînais, je n’avais aucune expérience. Je fis beaucoup de fautes avec elle. Sans cela, elle serait allée plus loin. » C’était son regret. Monique Berlioux s’étant retirée invaincue en France, Suzanne Berlioux lâchait coup sur coup dans l’arène Marie-Hélène André (championne de France de 1953 à 1955) et Ginette Sendral-Jany, dont elle assura la préparation pour le titre en 1956. Puis vint Rosy Piacentini, dont la place de finaliste olympique, 5e dans le même temps que la 3e, annonçait l’arrivée de Christine Caron, marquée par le record du monde (1’8’’6) et la médaillé d’argent derrière l’Américaine Catherine Ferguson aux Jeux de Tokyo, en 1964. Quand Christine Caron s’éloigna des bassins, Suzanne Berlioux conclut cet extraordinaire parcours avec la place de finaliste olympique de Sylvie Canet, aux Jeux de 1968. (Eric LAHMY).

Monique BERLIOUX, des Tourelles à Olympie

BERLIOUX [Monique Edith Colette] Natation. (Metz, Moselle, 22 décembre 1923-). France. Sœur de la précédente. La meilleure nageuse de dos française pendant près de quinze ans, entraînée par sa mère Suzanne, elle devient championne de France cadettes du 100 mètres dos et 3e puis 2e des championnats de France en 1938 et en 1939 ; pendant l’invasion allemande, les Berlioux quittent Paris pour Courseulles-sur-mer, en  Normandie, où Suzanne a charge d’une classe ; Monique, elle, se rend  chaque matin à bicyclette au lycée de Langrune, situé à huit kilomètres ; en 1941, Monique remporte son premier titre de championne de France du 100 mètres dos (1’25’’), qu’elle conservera sans interruption jusqu’en 1952, nageant 1’22’’2 (1942), 1’24’’ (1943, critériums), 1’21’’8 (1944, critériums), 1’21’’2 (1945), 1’20’’4 (1946), 1’19’’ (1947), 1’20’’5 (1948), 1’18’’6 (1949), 1’20’’5 (1950), 1’23’’1 (1951) et 1’22’’4 (1952). Elle est aussi championne de France du 400 mètres (6’10’’8 en 1945), deux fois championne d’Angleterre sur 150 yards en 1947 et en 1950, 6e des championnats d’Europe de Monaco en 1’20’’. En 1948, deux semaines après avoir été opérée de l’appendicite, elle nage son épreuve de prédilection aux Jeux olympiques de Londres, et parvient en demi-finale (1’18’’8) où elle échoue avec le 13e temps total (1’20’’2). La finale est remportée par Karen Harup. Elle est encore 8e des championnats d’Europe de Vienne, en 1950. Pendant sa carrière, elle améliore à plusieurs reprises le record de France du 100 mètres dos, dont elle s’empare en 1943 avec un temps de 1’19’’8 et qu’elle amène à 1’19’’5, 1’19’’, 1’17’’8 (1943), 1’17’’3 (1945), 1’16’’9 (1948), 1’16’’6 (1949). Elle améliore aussi le record du 200 mètres dos en 2’54’’2 (1942), 2’50’’ (1943), 2’49’’3 (1947) et 2’48’’ (1948). Dirigeante, elle fonde le Nautic Club de France, spécialisé en natation synchronisée, un tout jeune sport que ses équipes vont dominer, mettant fin au monopole des Mouettes de Paris. Monique Berlioux préside la Commission de natation synchronisée de la Fédération française. Journaliste (Parisien Libéré, Front National, L’Aurore, Figaro, Observer, La Libre Belgique, Revue Olympique,  ORTF, BBC, ABC et CBS). De 1960 à 1966, elle est chef du service de presse et d’information au cabinet de Maurice Herzog (Secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports) puis de son successeur François Missoffe (ministre de la Jeunesse et des Sports). En 1966 et 1967, elle est chargée d’inspection générale au ministère de la Jeunesse et des Sports. De 1967 à 1969, elle devient chef de la presse et de l’information au ministère de la Jeunesse et des Sports. Début 1970, elle est directrice de l’administration et de l’information puis générale des Congrès olympiques de Varna et de Baden-Baden. De 1975 à 1985, elle est directrice exécutive du Comité International Olympique. Mais si elle s’entend bien avec les présidents Avery Brundage et Killanin, ses relations avec Juan Antonio Samaranch sont très difficiles et elle démissionne en 1985, au cours de la session de Berlin. Elle œuvre notamment à l’introduction de la natation synchronisée dans le programme olympique aux Jeux olympiques de 1984. De 1985 à 1996, elle est conseillère technique au cabinet du maire de Paris Jacques Chirac. Elle dirige la Fédération des Internationaux de France à la suite d’Alfred Schoebel, et crée avec les Gloires du sport un Panthéon sportif à la française. Elle publie plusieurs ouvrages, dont La Natation (1947, 1961), où la première, elle consacre une large section à la natation synchronisée. Mon Séjour chez Mao-Tse-Toung (1955) suite à une invitation lancée par les Chinois dont elle dira en plaisantant : « ils m’avaient confondu avec ma sœur Lucette, qui pensait là-dessus différemment de moi ». Suivent : Les Jeux Olympiques (1956), Olympica (1964), D’Olympie à Mexico (1968), autant d’ouvrages d’histoire des Jeux depuis les origines. Jacques Chirac, La Victoire du Sport (1988), Les Amis de Paris (1988) sont publiés alors qu’elle est conseillère à la Ville de Paris, tout comme La France et ses champions, un Siècle de Sport (1991). Elle a rédigé en 2007 un ouvrage monumental sur les Jeux olympiques d’hiver 1936, très informé, Des Jeux et des Crimes, 1936, Dans Le Piège Blanc Olympique, où elle évoque l’organisation par les Nazis des Jeux olympiques d’hiver 1936. Pour elle, ces Jeux, fort négligés par les historiens, sont historiquement plus importants que ceux d’été de Berlin, parce qu’ils les précèdent chronologiquement et que leur organisation est à elle seule une victoire d’Hitler. Sa thèse est que, si ces Jeux d’hiver avaient été boycottés, il n’y aurait pas eu de Jeux d’été, le prestige du Führer se serait trouvé amoindri et l’histoire aurait été changée. Une version abrégée de cet ouvrage, Un Hiver olympique, sort en 2008. Elle publie Les Gloires du Sport. Monique Berlioux a été empêchée par Juan Antonio Samaranch de donner son avis sur les questions olympiques, sous peine de procès, ce qui nous a privés jusqu’ici d’un livre qui aurait éclairé des points d’histoire d’une période charnière des Jeux olympiques. A partir de 2013, elle s’est attachée à reprendre une réflexion basée sur ses mémoires des années olympiques, à Lausanne.