Catégorie : Biographies

CET EXTRAORDINAIRE MURRAY ROSE

 

Iain Murray ROSE.(Birmingham, Angleterre, le 6 janvier 1939-Sydney, Australie, 15 avril 2012). Australie.

(Cette article est une édition augmentée d’un article  de Galaxie Natation d’avril 2013)

Par ERIC LAHMY

Dans les années 1950, Groucho Marx, l’auteur scénariste acteur et réalisateur des films comiques des Marx Brothers, dont les stars étaient ses frères Harpo et Zeppo, tenait une émission télé intitulée « You Bet Your Life » dans laquelle il recevait des couples montés de toutes pièces – une fille et un garçon – qui après s’être présentés tentaient de répondre à des questions de culture générale. Le soir du 20 mars  1958, Groucho reçut Ziva Rodann, la star du film Le Dernier Train de Gun Hill, et un jeune homme blond extrêmement beau et fort réservé qui se présenta d’une voix douce comme nageur et étudiant, et, végétarien, se nourrissait de fruits, de légumes, de noix, de céréales, de yaourt et de laitages, enfin qu’il n’avait pas le temps d’avoir une petite amie.

Groucho, après l’avoir invité à venir dans sa piscine, sans oublier, ajouta-t-il, d’« apportez votre eau avec vous », s’interrogea : « donc vous ne mangez pas de steaks, pas de sucreries, vous ne buvez pas, vous ne fumez pas, vous n’avez pas de fille, vous ne sortez pas le soir… Dites-moi : quand vous nagez, vous n’avez jamais l’envie de vous noyer ? »

Deux ans plus tôt, en l’espace de quelques jours du mois de décembre 1956, aux Jeux olympiques de Melbourne, Murray Rose – car c’est le nom de cet invité à la beauté presque irréelle – avait enlevé trois médailles d’or (sur les sept titres du programme de natation), gagnant le 400 mètres, le 1500 mètres et, avec l’équipe australienne, le 4 fois 200 mètres. Ces exploits en firent, de manière quasi instantanée, un héros national et le meilleur nageur de son temps.

Son physique (1,85m, 78kg), sa beauté diaphane, sa blondeur, son apparence de sérieux et sa maturité intellectuelle, à dix-sept ans – il était le plus jeune vainqueur olympique des Jeux de Melbourne – ajoutèrent à son prestige. Murray irradiait une noblesse d’attitude et de sentiments qui marquait les gens qui l’approchaient. Sa réserve naturelle le rendait parfois secret, ou du moins mystérieux. Ce n’est pas qu’il cachait quoique ce soit, il semblait toujours prêt à répondre aux questions, souriait, voire riait souvent, mais il ne se mettait pas beaucoup en avant.

PLUS FORT QUE JOHNNY WEISSMULLER

Les exploits de Melbourne n’étaient qu’un début : Murray allait durer, dans un sport où les cracks, l’amateurisme aidant, ne faisaient le plus souvent que passer. En 1964, neuf ans après son apparition au firmament (il était dès 16 ans, en 1955, l’un des nageurs de 400 mètres les mieux placés sur l’échelle mondiale), il tenait la place et battait toujours des records, roc inexpugnable contre lequel les vagues nouvelles se brisaient sans rémission. Guère étonnant, devant cette ténacité au sommet de la hiérarchie si, dès 1962, après une gerbe d’exploits du champion, deux des entraîneurs US de cette époque les plus réputés d’Amérique et donc du monde, Bob Kiputh, de l’Université de Yale, et Gus Stager, coach de Michigan et de l’équipe des USA, déclarèrent que Murray Rose était « le plus grand nageur du siècle, plus grand que Johnny Weissmuller. »

Fin 1999, il était encore classé 4e nageur des cent années écoulées par la revue Swimming World. Depuis, d’autres classements l’ont fait glisser dans la hiérarchie : la nouvelle vague couvre l’ancienne, et puis difficile pour un pur amateur, dans un programme de natation (masculin) à sept (1956) et huit (1960) courses et privé de championnats du monde, de tenir son rang au palmarès face à des nageurs qui disposent de seize épreuves olympiques et deux fois dix-neuf opportunités de nager dans les deux championnats du monde de l’olympiade. Mais si l’on juge non pas en termes de statistiques et de décomptes de médailles, mais en termes de domination sur le sport, Murray, qui pouvait être considéré comme le meilleur nageur du monde en 1956, en 1957, en 1960, en 1962 et, avec un astérisque, en 1964, n’a pas de rival dans la natation amateur sauf peut-être Michaël Gross et se compare à Phelps, Thorpe, Lochte, tous professionnels qui ne faisaient que nager…

UNE TECHNIQUE TRES ETUDIEE

Murray Rose, qui était né en Ecosse, devint Australien par accident. Ses parents, pressentant l’avènement de la Deuxième Guerre mondiale, décidèrent de se rendre en Australie ; quand le conflit fut déclaré, ils s’installèrent dans un faubourg de Sydney sans un sou en poche en attendant la fin des hostilités. Son père, Ian, trouva vite un travail dans le marketing et la publicité. Murray pataugeait à un an sur le rivage du Pacifique. Il avait cinq ans et jouait sur le bord de l’océan avec un petit yacht, son jouet préféré, quand le yacht prit le vent et s’éloigna vers le large. Un homme en kayak, voyant le désespoir du gamin, lui ramena le yacht… et lui dit en souriant : « et maintenant, petit gars, il faut que tu apprennes à nager ».

Ses parents l’amenèrent à un certain Sam Herford, un coach local, qui leur proposa un forfait de quinze leçons. Herford était un ancien boxeur, ce dont témoignaient son visage martelé et son nez cassé, mais il s’y connaissait suffisamment en natation pour comprendre assez vite que cet enfant sage était une « graine de champion » ; pas très convaincus ni même au fond intéressés par la perspective, Ian et Eileen, ses parents, le confièrent quand même à ses soins parce que le petit aimait ça. Herford allait l’amener du degré zéro jusqu’au plus haut niveau. S’il faut en croire Sports Illustrated, c’est Herford qui l’aida à peaufiner une particularité dans sa technique que certains observateurs appelaient sa ‘’signature’’ : une pause d’une fraction de seconde dans son action, au moment où il posait dans l’eau son bras droit tendu en avant, et prenait sa respiration du côté gauche, et pendant laquelle son corps était totalement relâché, avant que le bras prenne l’eau pendant que la jambe fouettait, et exprimait sa puissance.

Moins impressionnés par cette particularité, certains, des Français notamment, disaient qu’il « boitait » dans l’eau. [Mais c’était en 1960, et la nage de Rose, entrainé alors par Peter Daland, avait évolué]. On distingue ce « temps cassé » (broken tempo) dans les images du 400 mètres des Jeux de Rome, qu’on peut voir dans le reportage de 52 minutes, « Murray Rose : life is worth swimming » sur You Tube. Murray était supposé ne pas avoir de battement, ce qui est faux. Il économisait ses jambes dans les phases de train d’un 1500 mètres, mais changeait le rythme de ses battements selon les distances et les exigences tactiques. Disons cependant que le battement ne paraissait pas être son arme maîtresse, malgré une bonne souplesse de chevilles qui lui permettait de fouetter efficacement, à la fois diagonalement et vers le bas.

Selon la distance parcourue, il pouvait passer d’un battement à deux temps (1500 mètres) à un quatre temps (400 mètres) et, sur 100 et 200 mètres, un cinq temps irrégulier (Forbes Carlile). Selon les préceptes de l’école australienne, sa propulsion était principalement assurée par son attaque de bras. Rose était posé bien à plat dans l’eau, et n’aurait sans doute pas eu à changer grand’ chose dans sa position s’il avait nagé après l’an 2000. D’après Carlile, sa technique évolua entre 1957 et 1962 ; dans un premier temps, son bras, à peine touchée l’eau, s’enfonçait immédiatement et tirait ; en 1962, Rose s’octroyait un temps de glissée, bras bien tendu vers l’avant, avant la traction, ce qui allongeait la distance parcourue par coup de bras. Son retour aérien coude plié se faisait épaule assez haute pour que le poids du bras soit transmis comme si le bras était tendu au-dessus de l’épaule, afin d’éviter toute tension musculaire inutile. Pour cela, Rose s’octroyait un fort roulis des épaules.

GUERI PAR L’HYPNOSE

Dès 1955, à seize ans, Murray, qui battait des records de jeunes depuis des années, accéda au sommet des listes mondiales (en grand bassin) avec un temps de 4’37’’2 au 400 mètres qui améliorait le record d’Australie et le classait en virtuel leader mondial sur la distance. L’année des Jeux, il opéra une vraie révolution dans ses performances. Après avoir nagé en février 4’33’’, puis 4’31’’, temps qui frôlait le meilleur temps mondial en grand bassin (4’30’’7) que détenait le Français Jean Boiteux depuis la finale des Jeux d’Helsinki, il pulvérisa cette marque, avec 4’27’’ en octobre, deux mois avant l’échéance olympique. Il nagea aussi en 17’59’’5 sur 1500 mètres, record du monde qui en fit le premier nageur sous les 18’.

C’était une nouveauté. Au début de sa carrière, Murray ne pouvait pas exprimer sa valeur sur 1500 mètres. Au milieu de la course, des douleurs intolérables s’installaient. Appelées « névralgie du diaphragme », ces douleurs violentes ressenties dans la poitrine « étaient totalement inhibitrices, a expliqué Murray Rose, quand on essayait de pousser pour se relancer dans les virages. » Il fut guéri à l’issue d’une « séance remarquable d’hypnotisme » menée par Forbes Carlile avant les championnats d’Australie 1955.

Aux Jeux de Melbourne, Rose fut sans rival sur 400 mètres : il mena une « course d’attente en avant », passant en 1’3’’1, 2’11’’6 (1’8’’5), 3’20’’5 (1’8’’9), avant de terminer en 1’6’’8, avec 3’’1 d’avance sur son second, le Japonais Tsuyoshi Yamanaka, en 4’27’’3 contre 4’31’’4. Sur 1500 mètres, sa tâche s’avéra plus difficile. Après qu’il ait battu en séries Yamanaka (c’était une habitude, il l’avait aussi devancé en séries du 400 mètres) d’une main, en 18’4’’1 contre 18’4’’3, il assista à la chute de son record du monde. L’Américain McBreen, dans la série suivante, réussit un temps de 17’52’’9 qui effaçait Rose des tablettes et projetait son auteur au rang de favori. Mais en finale, McBreen ne put, de loin, rééditer son exploit. Rose suivit avec une apparente aisance de sa nage longue l’action de l’Américain courte et très rythmée, pendant neuf cents mètres, lança une attaque soudaine, prit assez vite un ascendant de plusieurs mètres, et résista fort bien à un retour spectaculaire de… Yamanaka, le Japonais qui avaitl lâché McBreen à la dérive. Rose l’emporta en 17’58’’9, contre 18’0’’3 au Japonais qu’il devança pour la quatrième fois en quatre courses olympique, deux séries et deux finales.

L’ANNIVERSAIRE DE PEARL HARBOUR

Par une coïncidence qui n’échappa guère à la presse, cette victoire d’un Australien sur un Japonais, avait été acquise un 7 décembre, jour anniversaire de l’attaque de Pearl Harbour, quinze ans plus tôt. Le fait prit un sens quasi-mythique dans le pays continent, puis dans le monde. La présence amicale et sereine de Rose et de Yamanaka, un Australien et un Nippon, qui souriaient et se félicitaient sur un même podium, fut perçue comme un symbole de la réconciliation de deux nations qui avaient été des ennemies mortelles.

En 1957, Murray Rose confirma son statut en demi-fond et fut encore le meilleur nageur de l’année. Il amena aux championnats d’Australie le record du 400 mètres à 4’25’’9 au passage d’un 440 yards en 4’27’’1 (RM). Il améliora aussi son temps du 1500 mètres d’un dixième, en 17’58’’8, au passage d’un 1650 yards en 18’5’’8, également record mondial. Peu après, ses parents, après dix-huit ans passés en Australie, décidèrent d’émigrer. Le pays n’offrait pas à leur fils de possibilités de nager et d’étudier dans de bonnes conditions. Seul le système universitaire américain était adapté à un tel double impératif. 

Jusqu’alors, seul un autre Australien, John Marshall, en 1948, avait signé dans une Université américaine, à Yale. L’année suivante, il avait révolutionné les records du monde de demi-fond. Cette fois, les Universités US se disputèrent la présence de Rose qui, après avoir envisagé de se poser à Stanford, préféra finalement rejoindre l’University of Southern Californie, où l’attirait le climat de la Californie et le fait que, passionné de théâtre, il projetait une carrière d’acteur. Or Los Angeles était la capitale du cinéma; en outre, Murray fut séduit par le programme du jeune et ambitieux entraîneur d’USC, Peter Daland, et ses parents par la promesse qu’il pourrait continuer de suivre son régime alimentaire végétarien. Les Rose s’installèrent donc en Californie. En 1958, Rose, qu’avait rejoint Jon Henricks, le champion olympique australien du 100 mètres, poursuivit de solides études de marketing, joua au théâtre de l’Université, et domina comme en se jouant le demi-fond américain. Il amena ses records à 4’24’’5 puis 4’23’’8 au 400 mètres et à 17’46’’7 au 1500 mètres.

Mais il ne s’agissait plus de records mondiaux. Son compatriote John Konrads, de trois ans son cadet, nageant en Australie, amena, au début 1958, le temps du 400 mètres à 4’21’’8 et celui du 1500 mètres à 17’28’’7. En 1959, un véritable duel se joua entre Konrads et Yamanaka, provoquant une chute en cascade de records du monde sur 200 mètres et 400 mètres. Konrads nagea en 2’3 » et 4’19’’ en janvier 1959; Yamanaka répondit en juillet par des temps de 2’1 »6 au 200 mètres et 4’16’’6 sur 400 mètres. Rose, qui progressait à son rythme, nageait, lui, en 4’22’’9 et 17’46 »6, et, pour tout dire, paraissait largué. En février 1960, John Konrads réussit un bouquet de performances éblouissantes : il battit tous les records du monde du demi-fond : 220 yards (2’1’’6), 440 yards (4’15’’9), 1650 yards (17’11’’). Ces temps effaçaient les records « métriques » équivalents. Konrads se permit en outre, aux championnats des Nouvelles-Galles-du-Sud, de battre le recordman du monde du 100 mètres, John Devitt, sur sa distance favorite, en 55’’9.

VICTIME DE LA MUSCULATION

Perçu dès lors à 21 ans comme un has-been, Murray décida quand même de nager aux Jeux de Rome. Konrads paraissait invincible, et Yamanaka hors de portée. Presque seul en face de l’opinion générale, Sam Herford, son entraîneur australien, déclara, après les intimidants records de Konrads, sa certitude que Murray Rose gagnerait le 400 mètres et le 1500 mètres aux Jeux de Rome. Il justifiait cette prédiction en affirmant : « Murray n’a jamais été poussé et il améliorera facilement tous ses records personnels. » Tel était le respect qu’inspirait Rose que Yamanaka, quand il fut interrogé au sujet de Konrads et des Jeux olympiques, déclara qu’il était bien plus inquiet de ce que ferait Rose à Rome.

Ayant achevé son semestre à l’Université en mai 1960, Murray retourna en Australie et se mit en demeure de nager. Sa mère, qui s’occupait de l’intendance et de son alimentation, l’accompagnait. Une lubie d’entraîneur manqua de provoquer une faillite générale des Aussies, et plomba plus particulièrement les performances de Rose. Don Talbot, l’entraîneur de John Konrads, insista pour que les Australiens incluent des séances de poids et haltères à leur programme ; pour Murray Rose, le résultat fut une catastrophe : après quelques semaines passées à nager, dormir et soulever de la fonte, Murray vit son poids de corps passer de 165 livres (75kg) à 195 livres (88,5kg). Treize kilos cinq cents de muscles, l’idéal pour se présenter au Plus Bel Apollon d’Australie, sans doute, mais un surpoids qui affectait sa position dans l’eau, sa technique, son relâchement, son endurance. On rectifia le tir, mais aux Jeux de Rome, Rose était encore bien trop lourd.

En face de ces contrariétés (équivalentes à celles que vécut Yannick Agnel dans son année américaine en 2014), le meilleur compétiteur du monde resta zen, droit dans ses bottes et totalement concentré sur son objectif. Il allait triompher des grands favoris sur 400 mètres, Konrads,  recordman du monde, Yamanaka et Sommers, à l’issue d’une course d’anthologie, où sa science du train et son sang-froid firent merveille. John Devitt et Jon Henricks, les champions australiens, interrogés un demi-siècle plus tard, assurent que pour leur part, ils pensaient à l’époque que Rose allait gagner. Mais ce qui les choqua à l’arrivée, ce fut la façon dont il s’y prit. « Après cinquante années de Jeux olympiques, c’est la plus belle victoire de natation qu’il m’ait été donné de voir », assurait John Devitt en 2012, l’air encore sous le choc de la démonstration à laquelle il avait assisté 52 ans plus tôt

Que s’était-il passé ? Seul (avec l’Ecossais Ian Black) à ne pas s’affoler quand l’Américain Sommers se lança à un rythme infernal, Rose revint se placer vers les trois hommes de tête à mi-course, vira en 4e position à 0’’4 du premier, et lança une contre-attaque au moment où les leaders ressentirent le besoin de ralentir. Non seulement il gagna, mais il termina (en 4’18’’3) avec une avance de 3’’1, soit cinq mètres, exactement comme à Melbourne, sur Yamanaka, alors qu’au départ, sur le papier, il était 4e, à 5’’5 de Konrads, 4’’8 de Yamanaka et 2’’2 de Sommers… Il améliorait son record personnel vieux d’un mois de trois secondes! Yamanaka, qui avait été crédité d’un temps de 4’19’’4 à l’entrainement quelques jours plus tôt ne put faire mieux que 4’21’’4. Rose devint le seul nageur de l’histoire à avoir conservé le titre olympique sur la distance (exploit réédité 36 ans plus tard par Ian Thorpe).

En revanche, sa surabondance de muscles lui coûta probablement le titre du 1500 mètres où il ne put battre Konrads. Rose fit, cette fois, peut-être, l’erreur de laisser Konrads, Breen et Yamanaka le décoller et le devancer de plusieurs mètres à mi-course (en 9’13’’6 contre 9’17’’4 aux 800 mètres). Rose revint bien sur Breen et Yamanaka, les déposa, mais, encore sept mètres derrière Konrads aux 1300 mètres, il ne put refaire que la moitié de son retard.

LA REVANCHE DE YAMANAKA

Après le triomphe du 400 mètres, cette défaite sur 1500 mètres fut presque perçue comme un échec (et plus particulièrement par lui-même), mais, dominé de 30’’ sur le papier, il améliora son record personnel de 19’’ et termina à seulement 2’’1 de Konrads, en 17’21’’7 contre 17’19’’6. Autant dire que le coup était passé près ! Rose participa aussi au relais (en bronze) sur quatre fois 200 mètres, sur lequel pesa l’absence de Jon Henricks, malade et… très occupé par sa vie amoureuse (il s’était marié en grand secret à Rome avec sa fiancée américaine).

1961. Son grand rival Yamanaka s’était promis de « battre Murray Rose avant de mourir. » Il parvint à son but, infligeant deux défaites à l’Australien, deux fois, aux championnats US: sur 200 mètres (en 2’0’’4 contre 2’0’’9) où il dut battre pour cela le record du monde  et sur 400 mètres (en 4’17’’5 contre 4’17’’8). Rose améliora quand même ses records sur les deux distances et innova en nageant le 100 mètres – où il frôla l’accession en finale (en 56’’1 contre 56 » au dernier qualifié). Mais certes, ce n’était pas du niveau du meilleur nageur du monde… Etait-ce, à vingt deux ans, le crépuscule de sa carrière ?

Son déclin sembla se confirmer quand Rose connut un hiver 1962 difficile. Très pris par ses études et le rôle titre dans Hamlet avec la troupe théâtrale de l’USC, son entraînement « minimisé », il fut battu aux championnats US sur toutes les distances par un jeune colosse, guerrier du water-polo qui ne détestait pas rouler des mécaniques, Roy Saari. Mais Rose décida de reprendre la main, et il retrouva sa position dominante l’été venu ; avec un peu plus d’un mois de préparation sérieuse, ayant rejoint le poids de forme de ses 17 ans, 77,5kg, il effectua sa meilleure année depuis 1957 : aux championnats des Etats-Unis, il enleva facilement le 400 et le 1500 mètres avec de nouveaux records personnels – 4’17’’2 puis 4’16’’1 au 400 mètres, 17’16’’7 puis 17’15’’7 au 1500 mètres, meilleurs temps mondiaux en eau douce. Il triompha avec quatre titres – 440 yards, 1650 yards, 4×110 yards et 4×220 yards – aux Jeux du Commonwealth. Il effaça aussi les records mondiaux de Konrads sur 400 mètres en 4’13’’4 et sur 800 mètres en 8’51’’5, et s’en alla égaler, sur 200 mètres, les 2’0’’4 de Yamanaka et Schollander. A cette époque, les records du monde égalés n’étaient pas pris en compte, et c’est pourquoi on ne trouve pas le nom de Rose sur la liste des recordmen du 200 mètres. Mais il l’aurait été selon les normes appliquées quelques années plus tard et toujours en vigueur aujourd’hui.

Rose s’abstint de compétition en 1963, année où, tout jeune marié et diplôme en poche, il cherchait à s’imposer dans une carrière d’acteur. Même si, en 1962, Murray avait laissé à quelques observateurs l’impression de ‘’surveiller la situation’’ et de méditer une troisième aventure olympique, on songea qu’il avait tourné la page. Mais il n’avait pris là qu’une année sabbatique!

UNE FORME EXTRAORDINAIRE

Fin 1963, Murray Rose décrocha un rôle dans un film de surf, où Fabian et Tab Hunter se partageaient la vedette masculine, Ride the Wild Surf, qui fut tourné à Hawaii en février 1964. Ce film, où il était enrôlé en neuvième position (c’est bien la première fois qu’il ratait la finale), le prévint de participer aux championnats d’Australie, qui se tenaient traditionnellement à la même époque.

Pour une raison assez extravagante, les dirigeants australiens s’entêtaient à faire des championnats une étape essentielle du processus de sélection pour les Jeux olympiques de Tokyo qui se jouaient huit mois plus tard. Qui n’était pas à ces championnats, avaient-ils édicté, ne pouvait disputer les  vrais « trials », au mois de septembre. C’était une mesure directive assez absurde, même si prise pour donner du poids à ces championnats, mais la Fédération avait tout pouvoir. Rose se trouvait coincé, car il ne pouvait plaquer son premier job en plein tournage pour venir nager. La Fédération se montra obtusément intraitable. Mais même si cela avait été possible, les dirigeants n’avaient pas songé à le prévenir que son absence anéantirait toute chance de nager aux Jeux. Il est vrai qu’il n’était que le meilleur nageur au monde!

Or, six mois plus tard, au début du mois d’août, Rose, après seulement huit semaines d’entraînement spécifique, retrouva ce qu’il désigna lui-même comme une « forme extraordinaire. » Aux championnats des Etats-Unis, il enleva le titre du 1500 mètres avec un nouveau record du monde (17’1’’8), termina 2e du 400 mètres derrière un Schollander intouchable (4’15’’7 contre 4’12’’7, record du monde) et finit 4e du 200 mètres en 2’1’’8. A ce moment, il apparaissait très résistant, mais manquait de vitesse. A son avis, « j’étais alors lent sur 200 mètres, et pouvais nager un 400 mètres correct, un bon 1500 mètres et un sacré 5000 mètres », dit-il. Rose lui-même évoqua trois raisons à ça. La première, qu’il n’expliquait pas, était qu’il ne parvenait pas à nager aussi vite qu’il l’aurait dû. La seconde était qu’il avait rejoint son meilleur poids, 78 kilos ; enfin, dans sa préparation, la vitesse apparaissait toujours en dernier. Tout laisse croire que Rose, auprès de Sam Herford, aurait effectué les réglages nécessaires dans les dix semaines qui le séparaient des Jeux, mais nul ne pourra dire quelle vitesse de base il aurait atteint. C’était un élément important sur 400 mètres, où son principal adversaire, Schollander, disposait d’un avantage intimidant en terme de vitesse, ayant pulvérisé en août le record du monde du 200 mètres (1’57’’6) et nagé 1’55’’6 lancé, aux Jeux, soit quatre secondes plus vite que le Rose de 1962. Schollander avait aussi été cette année là le champion olympique du 100 mètres en 53’’4 !

Rose, banni des Jeux olympiques par ses dirigeants, continua de nager pour le plaisir, et remporta trois titres, sur 220 yards, 440 yards et 1650 yards, aux championnats du Canada, où il s’empara aussi du record du monde sur 880 yards (8’55’’5). Ses dirigeants, malgré ces nouveaux résultats, s’obstinèrent à ne pas l’inclure dans l’équipe olympique, que sa présence aurait considérablement renforcée. Il aurait été le grand favori du 1500 mètres, un redoutable outsider pour Schollander sur 400 mètres, et sa présence aurait apporté un bonus d’au moins trois secondes au relais australien quatre fois 200 mètres. C’était un mauvais coup pour ce nageur unique, ainsi qu’une décision incompréhensible, contraire aux intérêts de l’équipe d’Australie.

UNE DECISION « DEGOUTANTE »

Mais surtout, comme le releva le fameux journaliste Al Schoenfeld, rédacteur en chef de la revue US Swimming World, la décision des dirigeants australiens se fit en contradiction avec la Charte olympique, laquelle prévoyait alors que la pratique sportive ne pouvait, selon les règles de l’amateurisme en vigueur, empiéter sur l’exercice de sa profession par le sportif. Les dirigeants australiens mirent en avant pour justifier leur décision, qu’en exigeant des nageurs qu’ils se produisent aux championnats, ils s’efforçaient d’agrandir le prestige de la natation dans le pays; ils donnèrent les exemples de nageurs, comme John Konrads ou Kevin Berry, qui, étudiants aux USA, firent le voyage en Australie pour se conformer à l’obligation de nager aux championnats nationaux. Berry, pendant son séjour, gagnait sa vie en servant et en faisant la plonge dans un restaurant. Mais l’exemple de Berry ne pouvait s’appliquer à Rose, qui n’était pas, lui, un étudiant de 19 ans qui mettait un semestre ou une année d’études entre parenthèses, mais un homme de 25 ans marié, père de la petite  Somerset,  fille de son épouse Bobbie, et qu’il avait adoptée. Il avait charge d’âmes et entrait dans la vie professionnelle ! Appliquer tel quel à Murray Rose, en 1964, le règlement abusif des sélections australiennes, c’était donc trahir les règles de l’amateurisme en vigueur ! Tout le petit monde qui faisait la natation de l’époque, nageurs, entraîneurs, dirigeants, médias, bref l’opinion, fut choqué par l’arrogance imbécile que constituait la non-sélection du meilleur nageur du monde, au zénith de sa forme, aux troisièmes Jeux olympiques de sa carrière.

Un groupe de convaincus proposa de faire nager quand même Rose, avec un statut d’individuel, aux Jeux olympiques de Tokyo. Mais ce statut n’existait pas, et la tentative avorta !

Cinquante ans après, la révoltante non-sélection de Murray Rose continuait de faire des vagues aux Antipodes. « Ce fut la décision d’une direction devenue folle« , déclara en 2012 John Coates, membre australien du Comité International Olympique. Plus poétiquement, Dawn Fraser qualifia les dirigeants de l’époque de « têtes de mules qui n’écoutaient rien. Ne pas le qualifier, ne pas prendre en compte ses temps réussis en Amérique, fut une décision dégoutante. Il était le meilleur au monde et il aurait sans aucun doute gagné le 1500 mètres aux Jeux de Tokyo. »

Quelques-uns de ceux qui avaient participé à ce déni de nager, se réfugiant derrière la règle, affirmèrent pourtant que la Fédération avait pris la bonne décision. Ainsi David Dickson, le capitaine des nageurs à Tokyo, qui me le dit en face, en 1977. John Konrads a étrangement soutenu que Rose avait « engagé le bras de fer » avec sa Fédération, chose on ne peut moins probable. Konrads lui-même, peu entraîné, hors de forme et la tête ailleurs, avait été sélectionné à Tokyo où il fut l’ombre de lui-même parce que, gentil garçon, il avait pris l’avion pour l’Australie. Drôles de critères ! Et le premier d’entre tous avait été privé de ses troisièmes Jeux et d’une perspective historique unique : gagner un ou des titres à trois Jeux olympiques consécutifs. Une bande de lourdauds imbus de leur autorité et leurs complices avaient réussi leur coup, et empêché un exploit historique!

LE NAGEUR DES ROIS ET LE ROI DES NAGEURS

Murray Rose n’était pas qu’un nageur mythique. Sa personnalité ne laissait pas indifférent. Homme aimable, d’un calme imperturbable, toujours courtois et de sang-froid, cultivé, nourri de philosophie grecque et orientale (il avait étudié le grec et le latin), il fut un ambassadeur de son pays et de la natation. Dire que toutes les nageuses (et même celles qui ne nageaient pas) le couvaient de l’œil est un euphémisme. Sa gentillesse, toute son attitude, firent une impression profonde aux Français en stage à Los Angeles ; à Philip d’Edimbourg, époux de la Reine Elisabeth d’Angleterre, qui l’invita à plusieurs reprises dans les réceptions officielles, et se lançait avec lui dans de longues conversations ; et jusqu’au Prix Nobel de littérature Patrick White, qui raconte avec humour, dans ses mémoires de 1981, Flaws in the Glass (en français Des Défauts dans le Miroir), comment, dix-huit ans plus tôt, un « charmant nageur » avait sauvé de l’ennui un déjeuner officiel offert par la Reine sur le yacht Britannia ; ou bien encore Robert McGregor, recordman du monde des 110 yards écossais et médaillé olympique du 100 mètres à Tokyo, qui l’avait rencontré aux Jeux du Commonwealth, en 1962, et expliqua dans son livre de mémoires les raisons pour lesquelles l’Australien devint son modèle : « Ce fut une bonne chose de rencontrer Murray Rose ;… dans toutes les autres occasions où je le croiserais à travers le monde il apparut comme un parfait ambassadeur du sport. Il était amical, approchable et extrêmement serviable, et ce dès notre première rencontre, et quoique pas le moins du monde collet monté, il semblait savoir néanmoins où tracer la ligne de modération en toutes choses. Il s’était ajusté remarquablement bien à l’attention constante que les prouesses sportives, en l’occurrence en natation, peuvent imposer à une jeune personne en développement. Je décidai sans vergogne de modeler mon comportement sur le sien et fus enchanté de nouer des liens d’amitié avec lui. »

Son régime diététique ne laissait d’intriguer. Rose était végétarien de naissance. Son père, Ian Falconer Rose, était gravement malade, rhumatisme articulaire aigu, et n’était pas censé vivre vieux. Murray avait un an quand un médecin ordonna à ce jeune papa d’écarter viandes, volailles et poisson de sa table, et son état s’en trouva très amélioré. Sa femme, puis le bébé suivirent le mouvement. Quand le gamin se mit à nager, et ce de plus en plus vite, Ils cherchèrent les produits végétariens les mieux adaptés aux besoins énergétiques d’un champion et arrêtèrent leur choix sur le millet (la céréale la moins acide), le sésame, la halva, les graines de tournesol, les pignons de pin, les noix, noisettes, amandes, etc., des fruits secs, la confiture d’églantine, les algues marines, le yaourt. Ces habitudes alimentaires intriguèrent beaucoup les médias australiens. Un mythe tenace de nos sociétés prétend qu’on ne peut subvenir aux besoins protidiques en l’absence de viande ou de poisson, alors que les grands herbivores comme les éléphants démontrent le contraire en fabriquant de la viande à la tonne avec de l’herbe depuis des millions d’années! Quand, en janvier 1955, Rose battit le record national du 400 mètres de Gary Chapman, le titre d’un hebdomadaire fut : « un grand jour pour les algues » ! Peut-être sous l’influence de sa seconde épouse, Jodi, Murray abandonna les principes végétariens vers l’âge de cinquante ans. Il semble en tout cas que cet adieu aux algues marines ait coïncidé avec son mariage.

CE RECORDMAN QUI DETESTAIT NAGER VITE

Même s’il se montrait peu empressé à battre les records du monde, et déclarait même « détester nager vite », Rose fut le premier nageur à moins de 18’ au 1500 mètres (17’59’’5) en 1956, et, huit ans plus tard, en 17’1 »8, le dernier recordman du monde de la distance à plus de 17’ ; il battit le record du monde du 400 mètres, en 1956 (4’27’’), en 1957 (4’25’’9) et en 1962 (4’13’’4), celui du 800 mètres en 1962 (8’51’’5). Cette année 1962, il égala sur 200 mètres en 2’0’’4 le record du monde que détenait Yamanaka et que Schollander avait égalé quelques semaines avant lui. Il établit également des records du monde sur 440 yards (4’27’’1 en 1957), sur 880 yards (9’34’’3 en 1956 et 8’55’’5 en 1964), sur 1650 yards (18’5’’8 en 1957), et aida à établir des meilleures marques mondiales dans les relais 4×110 yards (3’45’’1 et 3’43’’9 en 1962), 4×200 mètres (8’23’’8 en finale olympique en 1956), et 4×220 yards (8’16’’6 et 8’13’’4 en 1962).

On a dit en 1964, quand il eut battu en 17’1’’8 le record mondial du 1500 mètres, qu’il avait cherché à attirer l’attention des sélectionneurs australiens par cet exploit. Il n’en fut rien. Rose envisageait une course stratégique contre Roy Saari (détenteur du record en 17’5’’5) aux alentours de 17’15’’, mais dans une série « faible » de ce 1500 mètres (qui se disputait selon le principe des finales directes), un nageur de Santa-Clara, Mike Wall, approcha le record du monde, en 17’6’’6. Il fallait donc nager plus vite que ça pour l’emporter. Rose dut changer ses plans ; Peter Daland m’a assuré que Rose jeta sa serviette de bain avec un air de dépit et lança : « il va falloir nager vite, et je déteste nager vite. » Il louvoya pourtant jusqu’aux 600 mètres, avant de comprendre que Saari était hors du coup. Il n’opta un rythme record qu’à partir de là, et il n’y eut plus de course qu’entre Murray Rose et le temps de Mike Wall. Il gagna en 17’1’’8.

Rose, s’il avait nagé aux Jeux de Tokyo, aurait probablement amélioré ces temps. Il se préparait à nager « entre 16’45 » et 16’50 » » au 1500 mètres, et d’aucuns ont affirmé que, s’il avait été sur 400 mètres, la course aurait été nagée en moins de 4’10’’. Si cela est vrai, alors il aurait battu Schollander…

LE STRATEGE SUPRÊME

Plus que tout, c’est sa qualité de compétiteur qui attirait l’attention et l’admiration générale. Il ne se montrait pas agressif comme ses adversaires directs, Don Schollander et Roy Saari, qui pouvaient chercher à décontenancer l’adversaire par des remarques, voire des attitudes menaçantes. Murray était bien plus subtil. Il adoptait une attitude détachée, absente, qui masquait sa détermination, et sa redoutable force de concentration ; par son comportement, ses fausses distractions, une façon de l’ignorer, il avait perturbé John Konrads aux Jeux de Rome ; il ne se lançait jamais dans l’eau sans avoir choisi une stratégie. Il aimait les courses tactiques, d’attente, qu’il gagnait d’une main, les variations de rythme en course qui déconcentraient ou désorientaient l’adversaire, le faisaient passer d’un sentiment de maîtrise quand Rose calmait le train à un état de panique quand Rose accélérait ; cette façon de planifier sa course le laissait insensible aux tentatives de déstabilisation, comme celle d’Allan Sommers dans le 400 mètres de Rome ; pendant que les autres favoris sur-réagissaient au démarrage intempestif de l’Américain, il suivit son plan, procédant à des accélérations « tactiques » au moment où il en sentait l’opportunité ; parfois, en amont de l’épreuve, il laissait planer des doutes sur sa forme physique, parfois il se faisait croire plus fort qu’il n’était, son coach lançant des temps fantaisistes lors de courses chronométrées à l’entraînement. Ces jeux d’influence déroutaient l’adversaire qui se laissait parfois prendre au piège, et finissait par s’inquiéter plus de ce qu’allait inventer Rose que de sa propre course. Rarement (ainsi en 1961, sur 400 mètres, un choix qui ne fut pas couronné de succès, Yamanaka le débordant au final), il lançait la course. McBreen, son adversaire malheureux des Jeux de 1956, prétendait que Murray Rose n’avait jamais raté une course de sa vie. « Il fut phénoménal, » ajoutait-il. Les coaches US, subjugués par sa façon de courir (« pendant ces années, la question qu’on se posait avant les championnats était: qu’est-ce que Murray Rose va nous faire? »), estimaient que sa stratégie en course correspondait à un avantage chronométrique de deux secondes sur 400 mètres, et qu’à valeur physique égale, il était imbattable. Il travaillait ses variations de rythme à l’entraînement, jouant à accélérer et à ralentir, se servant de ses compagnons d’entraînement comme de lièvres. Il prétendait d’ailleurs que ces jeux lui permettaient de combattre l’ennui des longues séances de demi-fond. Il reproduisait ces stratégies en compétition, parvenant souvent à perturber ses adversaires, à rompre leur concentration, à coups de changements de rythme permanents. En donnant l’impression de ne pas se préoccuper des autres, il les amenait à s’inquiéter de ce que lui ferait. Il n’avait pas son pareil pour freiner un adversaire. Il nageait une demi-longueur derrière lui et jouait de petites variations dans sa vitesse, tactique qu’il utilisa jusqu’au 800 mètres du 1500 mètres des Jeux de Melbourne, avant d’attaquer subitement et de prendre le large… Il affirmait qu’il ne nageait jamais sans penser, et, prétendaient ses amis, en face de Murray Rose, on avait affaire au nageur et au penseur. Nager Murray Rose, c’était nager seul contre deux! Chacune de ses courses était un chef d’œuvre accompli, la marque d’une intelligence toujours en éveil entre deux lignes d’eau.

Aussi amusant que cela puisse paraître, quand Murray Rose reprit la natation à 40 ans passé, et jusqu’à quelques mois de sa mort, il continua de jouer ainsi. En 2009, un jeune nageur de masters de 37 ans, qui évoluait dans une ligne adjacente à la sienne, était intrigué par ce « vieux type » qui entrait dans l’eau avant out le monde, sortait après tout le monde et nageait étonnamment vite pour son âge. Un de ses voisins lui expliqua que le vieux type était « le roi de la natation » (the swimming royalty) en personne. Peu après, le « masters » en question fut étonné de voir que Rose malgré un handicap de trente ans d’âge, virait un mètre derrière lui, se retrouvait un mètre devant après le virage, freinait puis accélérait, bref, jouait avec lui ou peut-être même se jouait de lui. Il en parla à sa femme et à un autre nageur qui le rassurèrent : pourquoi le grand Murray Rose lui jouerait-il des tours ? Un beau matin, se rendant à son travail en voiture, il écouta à sa radio l’interview du « vieux type ». Au journaliste qui lui demandait comment il survivait aux interminables entraînements pendant sa carrière, « en jouant à des jeux », répondit-il. Notre jeune masters, à son entraînement suivant, posa la question qui le tenaillait : « dites-moi, Murray, jouez-vous à des jeux avec moi, dans l’eau ? » Le visage de Rose se barra d’un sourire pendant qu’il répondait : « peut-être, mon cher, peut-être. »

Jusqu’au bout, Rose chercha à s’améliorer. A soixante ans passés, il suivit des stages de son amie Shane Gould et du mari de celle-ci, Milt Nelms, un maître de nage fameux pour avoir remis de l’ordre dans la technique de Ian Thorpe en l’entraînant dans les vagues et en pleine mer. Ce goût de la recherche donnait parfois des résultats désopilants. Il nageait un jour avec Peter Colqhoun,  un jeune surfeur de Bondi Beach de la moitié de son âge: « d’un coup, je me trouvai vingt cinq mètres derrière lui. Je m’étonnais: comment avait-il fait ça? Oh, me dit-il, j’essayai une autre façon de passer le main. Quoi, Murray, à soixante-dix ans, cherchait encore à améliorer sa nage? Cet homme est un artiste! »

UN LIVRE DE PAPA, UN LIVRE DE MAMAN

Amené aux titres olympiques par Sam Herford, à Sydney, il fit carrière, on l’a dit, à partir de 1957, aux Etats-Unis, à l’Université de Californie du Sud, qu’entraînait Peter Daland. Daland, remarquable meneur d’hommes, n’était pas un foudre de technique, mais cela n’empêcha pas Rose de trouver les moyens d’évoluer dans sa nage. Aux USA, il remporta deux titres américains en piscine d’hiver, cinq d’été et cinq titres universitaires (NCAA). Il aurait fait mieux si, en 1959, l’USC de Peter Daland n’avait été interdite de championnats NCAA pour une embrouille qu’avait commis le coach et qui avait manqué lui faire perdre son poste! En 1961, Rose remporta le plus aisément le championnats des USA de grand fond en 1h25′. Fait rare, peut-être unique, ses parents, qui adoraient ce fils unique (dans plus d’un sens du terme) ont écrit chacun un livre le concernant! Son père, Ian Falconer Rose, exposa dans Faith, Love and Seaweed, la diététique de Murray Rose, qui devint une bible du végétarisme de l’époque ; sa mère, Eileen, née Folwell, raconta dans  The Torch Within, la carrière du champion.

Ces parents dévoués et enthousiastes, furent en quelque sorte ses managers : ils l’accompagnaient dans toutes les occasions importantes (ainsi aux Jeux olympiques) : son père partait à la recherche de sa nourriture, sa mère s’occupait de sa cuisine et le massait avant l’épreuve. Ainsi, les Jeux olympiques de Rome leur coutèrent une petite fortune. Mais l’exploit (d’Eileen Rose) fut d’affronter les dirigeants australiens et d’obtenir que Murray ne dorme pas au village olympique! Il n’est pas impossible que ces particularités l’aient desservi dans l’affaire de la non-sélection pour les Jeux olympiques de Tokyo : « Je crois que Syd Grange n’aimait pas Murray Rose », me confia un jour Peter Daland. Comme Rose était fort aimable, la seule chose que Grange aurait pu détester chez lui était ces originalités dictées par son alimentation…

…Dont l’un des effets secondaires était que Rose ne vivait pas souvent dans l’équipe d’Australie. Ses équipiers adoraient le charrier sur ses préférences alimentaires, le couvrant de sobriquets comme « Ah ! Voici la Flèche Verte » ou encore « L’Algue Eclair ». Henricks, après la mort de Rose, un demi-siècle plus tard, évoquait ces railleries que Rose acceptait avec une bonne grâce extraordinaire. Adepte du philosophe indien Jiddu Krishnamurti, il en avait retenu les leçons.

Murray Rose avait une vision particulière de son sport, qu’il adorait, et qu’il retrouva avec délices en 1983, quand il enleva des titres mondiaux masters dans des temps équivalents à ceux qu’il avait réussi en 1958. Il évoquait dans le fait de nager une expérience intensément sensuelle, une succession rythmique de sons, tandis que les mains coupent à travers l’eau, laquelle, passant sous le corps, forme une vague sur les deux côtés du visage. Avant une course, il écoutait « In the Mood », de Glenn Miller, dans lequel il retrouvait le rythme qu’il voulait donner à sa nage. Quand le père de Kieren Perkins organisa une rencontre de son jeune champion de fils avec Rose, ce dernier lui décrivit longuement ce qu’il allait trouver (et affronter) aux Jeux olympiques, et l’attitude qu’il devait respecter. Il insista sur l’obligation de conserver son rythme de nage, de se concentrer sur son tempo et de ne jamais le quitter. Perkins, qui tenait Rose pour son mentor, assure que ces précieux conseils, concernant l’attitude mentale qu’il devait adopter aux Jeux olympiques (« non pas une assurance aveugle, mais une calme confiance en soi ») furent des clés de sa victoire aux Jeux.

LA FIN D’UN GRAND HOMME

Carrière achevée, Murray Rose, qui faisait du théâtre, tenta, sans grand succès, sa chance dans le cinéma. Outre Ride the Wild Surf, le film de 1964 qui lui avait coûté sa sélection olympique de Tokyo, il participa en 1967 à Ice Station Zebra, un opus ambitieux de la Metro Goldwyn Mayer gorgé de stars emmenées par Rock Hudson. Rose admettait que le métier d’acteur ne l’avait pas assez captivé pour qu’il s’y consacre sérieusement. D’après ses amis, il comprit très vite qu’il n’y serait pas dominateur. Homme tranquille, humble, réservé, presque trop beau, trop gentleman, peut-être ne possédait-il pas ce sens « histrionique », comme aurait dit Vittorio Gassmann, qui est une composante essentielle de ce qu’on appelle la performance d’acteur ? Lui qui avait joué avec fougue le rôle titre dans Macbeth avec la troupe théâtrale de l’USC, ne fit pas une impression profonde au cinéma. Il fut consultant sportif pour la chaîne de télévision ABC, puis responsable du marketing et vice-président du stade de l’équipe de basket-ball des Lakers de Los Angeles (qui était alors la deuxième franchise sportive au monde après Manchester United).

Murray Rose, qui s’était séparé en 1983 de Bobbie Whitby, dont il avait adopté la fille, Somerset, née en 1963, se remaria en 1988 avec une ballerine, chorégraphe et enseignante, Jodi Wintz. Le couple s’installa à Sydney en 1994 avec leur fils, Trevor, né en 1991. Là, Murray retrouva ses souvenirs d’enfance et ses repères australiens. Il travailla avec une organisation offrant des leçons de natation aux enfants handicapés physiques et mentaux, s’appuyant sur les bénéfices d’une course de traversée en mer, le Malabar Swim, à laquelle son entregent donna une audience grandissante. Il fut l’un des huit porteurs du drapeau olympique de la cérémonie d’ouverture des Jeux de Sydney en 2000. Toujours un très fort compétiteur, Murray n’hésitait pas à s’engager dans des courses en mer. A l’approche des Jeux, fut organisée une course en eau libre réunissant de vieilles gloires olympiques, dont certains étaient plus jeunes que lui de dix ou vingt ans. Devenez qui l’emporta? Un jour, il donna son engagement au téléphone, et son nom fut mal saisi. Il fut supposé disputer la course sous le nom de (madame) Rose Murray. « Ce jour là, disait-il en riant, j’ai gagné la course messieurs et la course dames. » Qui dit mieux?

Il avait connu dans ses dernières années des ennuis de santé mineurs (tremblements des mains et de la tête, douleurs à un pied qui entravaient sa marche et sa nage), avant qu’une leucémie, diagnostiquée le 31 janvier 2012, jour anniversaire de sa mère, ne l’emporte en dix semaines.

Quand il se sut condamné, Rose réagit en adepte de Krishnamurti. Il retira les affaires de son casier à Bondi Beach, où il nageait en mer, et à la piscine qu’il fréquentait, décommanda calmement ses dernières obligations, liées à une traversée de l’Hellespont, que Lord Byron avait franchi deux siècles plus tôt, et fit savoir qu’il ne serait pas au départ de son cher Malabar Swim. Puis il rentra chez lui, arrangea les détails de ses obsèques, confia sa famille à John Devitt, l’ami d’une vie, et se mit en devoir d’écrire à sa femme et à son fils une série de lettres à ouvrir après sa mort pour « transcender les limitation de la vie » et adoucir le sentiment de son absence, et affronta l’inéluctable: « chaque semaine, je sens que je m’éteins un peu plus alors que je nous nous dirigeons vers une invitation qui ne peut être refusée. » « Nous ne savons pas vivre parce que nous ne savons pas mourir », disait-il aussi. Devant une telle sérénité, une telle force face au destin, John Konrads ne put s’empêcher de remarquer que son adversaire et équipier des Jeux olympiques de 1964 était un grand homme…

Ainsi s’acheva la vie de celui que Lucien Zins avait appelé un jour « la perfection. » Personnellement, l’auteur de ces lignes avait été frappé par cette dimension de Murray Rose en 1964, et ce sentiment d’un être à part ne cessa de grandir à travers les années. Murray Rose fut le nageur, et l’homme, qui n’a jamais déçu. Dans les dernières années, il avait rédigé un ouvrage de souvenirs et de réflexions sur la natation, Life Is Worth Swimming, (la vie vaut d’être nagée) qui a été publié par son épouse. Il est commercialisé notamment par l’International Swimming Hall of Fame de Fort-Lauderdale.

 

 

RAOUT FRANCAIS FACE AU MONTENEGRO

Water-polo

Mercredi 19 Février 2015

Cinquième tour des préliminaires européennes du tournoi FINA World League de Water polo, ce 17 Février 2015. Dans le groupe C auquel appartient la France, le Montenegro l’a emporté à Budva 13 à 7 contre le Sept « tricolore ». Face à ce redoutable adversaire et l’un des favoris de la compétition d’ensemble, les Français ont eu le mérite de trouver à sept reprises le chemin des filets. Le détail du score donne une idée du profil du match, à l’avantage des Français dans le premier quart-temps avant de s’inverser : 1-2 ; 5-2 ; 3-2, 4-1). Après la rencontre, le coach monténégrin Ranko Perovic interprétait ces résultats : « dans le premier quart, nous avons lutté pour trouver notre jeu. Puis nous avons consolidé en défense et joué solidement. Maintenant, nous attendons la confrontation avec l’Italie. J’espère que nous ne reproduirons pas notre échec de la première rencontre. Nikola Janovic, le capitaine montenegrin, notait pour sa part que « la France est une équipe qui doit être appréhendée sérieusement. Nous étions un peu relâchés à l’entame du match. C’est bon de gagner. Ces matches sont importants pour les jeunes joueurs qui peuvent démontrer qu’on peut compter sur eux. »

Dans le groupe A, les champions du monde en titre hongrois arrachèrent d’un but leur quatrième victoire de rang devant leur hôte la Slovaquie12-13 (2-1, 2-3, 3-5, 5-4), à Kosice. A Bucarest, les visiteurs grecs l’emportent devant la Roumanie12-18 (2-3, 3-4, 4-7, 3-4). Dans le groupe B, la Serbie, septuple vainqueur de la Ligue mondiale, n’a pas montré le moindre signe de faiblesse, battant l’Espagne 9-15 (3-2, 2-2, 2-5, 2-6) à Madrid. Entrant dans le match avec une grande volonté de vaincre, comme l’affirmait leur entraîneur Dejean Savic, ils partirent du mauvais pied, puis changèrent la « défense 5-2 » avant d’accélérer la rythme et de montrer des qualités en attaque. Gabi Hernandez, qui dirigeait l’équipe perdante, y voyait une leçon pour l’avenir ; il se félicitait tout de même de l’attitude de l’équipe dans la première moitié du temps de jeu. « Et puis nous avons fait des fautes et cela, contre une équipe comme la Serbie qui est la meilleure du monde, nous a coûté sur la fin. »

A Stuttgart, l’Allemagne se voyait infliger un 7-11 face aux visiteurs russes(1-2, 3-2, 1-3, 2-4). Deuxième du groupe C, l’Italie balayait la Turquie 3-16 (1-3, 0-4, 1-5, 1-4) à Istanbul.

La Hongrie, la Serbie et la Croatie mènent leur groupe respectif avec 12 points.

Hier et aujourd’hui, deux matches: l’Italie qui reçoit la France à Lodi et la Croatie rencontre les Turcs à Istanbul.

GERARD CHATRY UNE VIE BIEN NAGEE

Mardi 10 Février 2015

Lors de l’Assemblée Générale du Comité Départemental de Paris de natation, le 9 décembre 2011, Jean-Pierre Le Bihan, son élève, et Marthe Seyfried Lebeau, sa consœur, prononcèrent l’éloge funèbre de Gérard CHATRY. Un homme qui avait œuvré, sa vie durant, pour la jeunesse et le sport à travers la natation, et qui s’était éteint le 5 septembre de la même année. E.L.

 

UNE VIE DROITE

Par Jean-Pierre LE BIHAN

J’avais quinze ans, nous étions en 1957 dans une période où la guerre de 40 se trouvait derrière nous et le maintien de l’ordre en Algérie devant nous.

Lycéen à Jacques Decour, je n’avais guère le goût pour les études classiques, modernes ou techniques. Ma passion était le basket ball, et le sport en général. Et puis c’est tout, comme dira plus tard Philippe Lucas.

C’est ainsi qu’un samedi soir après les cours de physique, j’ai fait la connaissance d’un maître-nageur-sauveteur à la piscine Hébert (Paris 18e). Je nageais au milieu du public avec mon frère Georges, et un homme en blanc (pantalon et marcel immaculés) m’a proposé de me chronométrer sur 100 mètres crawl. Bon gré mal gré, le public a bien voulu laisser un passage au débutant que j’étais. Gérard Chatry, puisque c’est de lui que je vais vous entretenir, m’annonce à l’arrivée : 1’46’’9/10e. C’est le début d’une relation entraîneur entraîné :

10 mois plus tard, je nageais grâce à lui sous les couleurs de l’US Métro 1’15’’ au 100 mètres nage libre.

Gérard Chatry, né le 30 mars 1929, a connu une enfance que Victor Hugo aurait pu décrire, tant il a été maltraité. Elevé par sa tante en Italie jusqu’à l’âge de 7 ans, de retour en France, il est placé à quatorze ans par l’Assistance Publique à Saulieu (Côte d’Or), dans une famille d’accueil. A seize ans et demi, en septembre 1945, il trouve un job à Paris et s’entraîne à la natation au Neptune Club de France sous la direction de Monsieur Malbosc, puis de Madame Lebeau. A dix-sept ans et demi, il s’engage dans la Marine Nationale et effectuera de nombreuses missions en Indochine. La Marine restera pour lui la famille qu’il n’a pas eue. A chaque rencontre, Gérard me parlait de ses « amiraux », les officiers qui l’ont commandé et auxquels il vouait une sincère admiration : l’amiral Des Essarts et l’amiral Brac de la Perrière. Son contrat de cinq ans rempli, il rentre en métropole et passe le diplôme de MNS, tout en étant embauché à la RATP.

Nageur de compétition sous les couleurs de l’US Métro, il participait aux championnats de France FFN et FSGT sur 200 et 400 mètres nage libre. C’est ainsi que nous serons avec Jacques Lahana, Guillemot et Gérard Chatry, champions de France FSGT du quatre fois 200 mètres nage libre en 1958 à Romilly (Aube).

Gérard, qui découvre les ouvertures professionnelles du sport (n’oublions pas la déroute des Jeux olympiques de 1960 à Rome, et la volonté du général de Gaulle de partir à la conquête de médailles), Gérard, donc, pose sa candidature pour un poste de conseiller technique régional, corps nouvellement crée et que le colonel Crespin va développer et encourager.

Nommé en Île-de-France, Gérard Chatry va, avec Mme Marthe Seyfried, elle aussi nommée CTR, et Pierre Kerbouche, apporter son expérience de nageur, sa philosophie du sport et les valeurs que cinq années de Marine Nationale ont développées chez lui, organisant stages de nageurs, formations d’éducateurs et d’officiels, il bouscule les dirigeants du Comité de l’Île-de-France, qui le trouvent trop audacieux, trop novateur, trop défenseur des nageurs et des nageuses. Ses bonnes relations avec la Direction Régionale Jeunesse et Sports, son bon sens, sa simplicité et sa grande honnêteté, le font remarquer des décideurs, et c’est ainsi que la direction de la piscine d’Orsay nouvellement construite lui est proposée. Il quitte la fonction publique pour la territoriale et deviendra « l’homme de la piscine d’Orsay » en 1968. Son épouse Thérèse, toujours près de lui, sera son précieux complément. Lui fougueux, elle conciliante. Deux filles naitront, Agnès et Anne-Marie. Je me souviens de Gérard circulant sur sa Vespa, avec Agnès (deux ans) debout, à l’avant, tenant le guidon, et Thérèse, enceinte d’Anne-Marie, derrière.

Dans ces années, que certains qualifient de glorieuses, nous tirions le diable par la queue, c’est ainsi que Gérard faisait des piges pendant ses journées de congé. Il assurait certains dimanches la surveillance et les leçons de natation dans une guinguette sur la Marne, « Chez Convert », concurrente directe de « Chez Gégène ». Et bien sûr il nous faisait rentrer gratis, nous, les mômes de l’US Métro. Le patron était content, car on mettait l’ambiance dans cette baignade, en jouant au polo ou en mimant les ballerines. Lorsque Gérard a quitté l’US Métro pour assurer ses fonctions de CTR, agent de l’Etat, libre et indépendant vis-à-vis de tous les clubs d’Île-de-France, j’ai rejoint l’Etoile Sportive de Montmartre qui s’entraînait à Hébert sous la direction de Jean Guilloteau. J’arrêtais la natation un an plus tard en réalisant 1’7’’9 au 100 mètres nage libre (finale de la médaille de L’Equipe). Gérard Chatry, lui, continuait à rendre à la natation sportive ce qu’elle lui avait apporté. Les bassins d’Orsay étaient toujours disponibles pour les compétitions de l’Essonne ou de l’Île-de-France ainsi que pour les stages d’entraîneurs et de nageurs que Michèle Leclercq, CTR, a longtemps encadrés.

Nounours, car c’était ainsi qu’il était connu, était très fier de sa fille Agnès, trop tôt disparue. Elle avait en effet gagné un 50 mètres nage libre aux Tourelles à l’âge de neuf ans (ligne 7) dans une compétition de poussines !

Travailler plus pour faire nager plus ne lui faisait pas peur. Anne-Marie, sa cadette, MNS à Orsay, a toujours suivi l’exemple de son père, et ne regrette pas tous les dimanches passés au bord du bassin. C’est elle qui a découvert, entre autres, Laurent Neuville, et l’a entraîné vers le haut niveau.

Devenu président de la commission natation du Comité de l’Île-de-France, Chatry a soutenu l’action des Conseillers Techniques Régionaux et développé l’activité sportive au profit des nageurs et nageuses.

Lui qui disait avoir réussi son parcours professionnel sans certificat d’études, mais avec les cours d’éducateurs dispensés à l’INS, avait mis un point d’honneur à faciliter la création du CREFOR (Centre Régional d’Etudes et de Formation Professionnelle aux métiers de la natation), à Orsay.

Avec Pierre Loshouarn, CTR, ils ont permis à des dizaines de jeunes nageurs et nageuses de s’entraîner à un haut niveau et de réussir leur vie professionnelle en obtenant le BEESAN, puis le BE² pour certains. Aujourd’hui, en 2011, peu de personnes du monde de la natation se souviennent de Gérard Chatry, décédé le 5 septembre 2011, et pourtant il a tellement fait ! C’est pourquoi je vous demande, non pas une minute de silence, mais les applaudissements qu’il mérite.

Merci à toutes et à tous.

 

CHAMPION DANS LE SPORT ET DANS LA VIE

Par Marthe SEYFRIED LEBEAU

Le NEPTUNE C.F. était notre club.

Est-ce le Dieu de la Mer qui incita Gérard CHATRY à s’engager dans la marine à dix-sept ans, ou, plutôt une adolescence sans avenir social, fruit d’une enfance très malheureuse ? A cette époque, un excellent nageur ne vivait pas de ses talents… C’était après la guerre. Gérard était la « vedette » de notre petit club. Il y avait trouvé une famille d’abord auprès de son entraîneur, Madame Edmée Lebeau et de notre secrétaire animateur Monsieur Raymond Malbosc. Tous deux, à leur façon, l’entouraient d’affection et lui servaient de conseillers à une époque délicate de sa vie.

J’étais la fille de cette « femme Entraîneur » et commençais à glaner des médailles de minime lorsqu’il partit pour l’Indochine. Je lui envoyais des nouvelles de copains. Lorsqu’il revint cinq ans plus tard, le Neptune faisait parler de lui par ses filles (deux internationales, Marthe LEBEAU, brasseuse et fille de sa mère, Micheline DUOT, crawleuse… Les relais compétitifs avec les sœurs Piacentini) et toujours sous la houlette de Madame LEBEAU, les débuts prometteurs d’un ballet nautique dont deux des équipières devinrent des dirigeantes reconnues : Huguette CHEVALIER et Viviane MORICE.

Gérard, sans relayeurs de son niveau, restera toujours fidèle au Neptune, mais signera bientôt une licence à l’US Métro, club qui, de plus, lui trouva un emploi à la RATP. Bien lui en prit. C’est là qu’il rencontra la femme de sa vie, Thérèse ! Dans le même temps, comme beaucoup de nageurs et nageuses, il suivit les cours d’éducateur de la FFN qui débouchaient sur le diplôme de maître-nageur-sauveteur, et, en 1963, grâce à sa renommée dans l’armée, il fut nommé Conseiller technique par le colonel Crespin. Nous nous retrouvâmes dans cette fonction avec Pierre Kerbouche (trop tôt disparu), et à notre tour formâmes des éducateurs.

Homme de compétition dans le sport et dans la vie, soutenu sans relâche par l’amour de sa femme, reconnu et appuyé par des amis du service des sports, il obtint le poste de directeur de la piscine d’Orsay où son action fut le premier ordre. Hélas, il encore dut subir la choc de la mort d’Agnès, sa fille aînée ; cette épreuve, malgré le soutien de Thérèse, également meurtrie, laissé de lourdes traces. Encore une fois, l’amitié de ses nageurs et de ses amis de longue date fut au rendez-vous, et il resta debout…

…Tu es parti Gérard, mais les anciens ne t’ont pas oublié…

TRACY CAULKINS, GENIE DES EAUX

Par Eric LAHMY

Mardi 20 Janvier 2015 (cet article remplace et complète une biographie rédigée l’an dernier)

CAULKINS [Tracy Ann]. Natation.(Winona, Montana, 11 janvier 1963-). États-Unis.

L’une des nageuses les plus douées et les plus médaillées du siècle, l’Américaine Tracy Caulkins, fut championne olympique des 200 et 400 mètres quatre nages et du relais quatre nages aux Jeux de Los Angeles en 1984. Ce fut quatre ans après ce qui aurait pu être le sommet de sa carrière, en 1980, quand le boycottage américain des Jeux de Moscou l’empêcha de concourir.

Caulkins (aujourd’hui madame Stockwell) améliora en tout cinq records du monde, en quatre nages, sur 200 mètres papillon et en relais, ce qui n’est pas beaucoup au regard de l’étendue de sa domination et de la variété de ses talents aquatiques. Récemment, en attribuant un certain nombre de points acquis dans quelques compétitions haut de gamme comme les olympiques et les mondiaux, des statisticiens lui ont généreusement attribué la 31e place dans un classement portant sur le siècle. 31e, et puis quoi encore ! Cela me fait inévitablement songer au bon mot de Mark Twain pour qui, dans un ordre croissant, le mensonge allait du mensonge simple au mensonge aggravé, et du mensonge aggravé et à la statistique!

[Quoique ce genre de distinction ait d’hasardeux, l’auteur de ce texte risque cette idée que Tracy Caulkins a été le plus grand nageur du vingtième siècle, hommes et femmes confondus; elle a été en tous cas le nageur ou la nageuse qui m’a le plus impressionné après quarante cinq années à suivre les compétitions de natation. En termes de longévité, l’Australienne Dawn Fraser domine, et en termes de registre en nage libre, Shane Gould, autre Australienne est sans rivale. Mais Caulkins est unique par la perfection et la diversité de ses talents aquatiques. Elle pouvait tout faire, savait tout faire et elle a tout fait. ]

Aux championnats du monde 1978, à Berlin, âgée de quinze ans, elle enleva cinq médailles d’or, dont trois individuelles, sur 200 mètres papillon, 200 et 400 mètres quatre nages, et deux avec les relais ; et une d’argent, au 100 mètres brasse. Entre elle-même et sa camarade d’entraînement de Nashville Joan Pennington, les ondines dopées de RDA ne connurent pas leurs succès habituels, à ces mondiaux.

En vérité, Caulkins fut à travers les années de sa carrière la meilleure ou l’une des meilleures dans tous les styles et, en raison d’un amalgame étonnant de vitesse et de résistance, sur des distances allant des 100 yards aux 500 yards. Même le dopage systématique et effréné des nageuses de RDA par leurs dirigeants ne l’empêcha pas, à son meilleur, de leur infliger de retentissantes défaites. Aux championnats d’hiver des USA 1979, alors qu’elle se remettait d’une infection virale, elle améliora les records américains en petit bassin sur 100 yards (au départ d’un relais), 500 yards (où elle devança de trois secondes la recordwoman du monde du 400 mètres), 100 mètres brasse, 200 mètres et 400 mètres quatre nages. Au départ d’un relais quatre nages, elle frôla de 11/100e le record du monde du 100 mètres dos, une distance qu’elle ne nageait quasiment jamais, en 1’1’’62 contre 1’1’’51 (record détenu par une nageuse dopée de RDA).  Ces résultats non seulement illustrent le caractère hors-normes de ses capacités, mais montrent que probablement Tracy Caulkins limitait son programme de façon arbitraire. En 1979, si les championnats US s’étaient étendus sur deux jours de plus et si Tracy avait été dotée de la fringale d’une Katinka Hosszu, elle eut été en mesure de gagner dans tous les styles et sur toutes les distances, sauf, peut-être, le 1500 mètres (encore que)… Sous cet angle, elle était plus forte que Mark Spitz ou Michael Phelps, car elle pouvait dominer aussi bien en dos et en brasse qu’en crawl, en papillon ou en quatre nages: elle atteignait la perfection dans tous les styles, à quoi s’ajoutait qu’elle disposait d’une vitesse de base comparable aux pures sprinteuses et d’une endurance qui l’égalait aux demi-fondeuses! Ce paradoxal génie des eaux additionnait les qualités les plus hétérogènes, et maîtrisait les techniques et les distances a priori incompatibles. Tracy Caulkins était l’ondine suprême.

Après de bons Jeux Panaméricains en 1979 marqués par des victoires sur 200 et 400 mètres quatre nages, avec les deux relais quatre fois 100 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages, et des deuxièmes places sur 400 mètres libre et 100 mètres brasse, on s’attendait de sa part à de grandes performances aux Jeux olympiques de Moscou, que les Américains boycottèrent sur ordre de la Maison Blanche pour punir les Russes d’avoir envahi l’Afghanistan (comme quoi la roue tourne). La meilleure nageuse du monde resta à la maison pendant que le bal moscovite du dopage soviético-est-allemand joua à guichets fermés.

En janvier 1981, le championnat US international, où tout ce qui nageait vite dans le monde fut convié, se donna des airs de revanche des Jeux manqués. Caulkins enleva ses deux épreuves de quatre nages, le 100 mètres dos et le 100 mètres brasse, finit seconde du 100 mètres papillon et du 200 mètres papillon et prit part aux trois relais gagnants.

De 1981 à 1984, elle poursuivit ses études et sa carrière de nageuse à l’Université de Floride, où n’existait aucun programme de brasse, et compila 12 titres individuels universitaires (les prestigieux NCAA). Aux mondiaux de 1982, elle se contenta de deux médailles de bronze dans les courses de quatre nages. Physiquement un peu plus lourde, peut-être aussi mentalement un peu moins impliquée, elle semblait s’acheminer alors vers un déclin, et cette apparence s’accentua en 1983, où ses victoires aux Panaméricains sur 200 et 400 mètres quatre nages furent acquises dans des temps relativement modestes, où elle n’entra dans aucun des deux relais, et fut largement battue par Mary T Meagher sur 200 mètres papillon, en 2’10’’06 contre 2’14’’05. Mais Tracy attendait un challenge à sa mesure: elle retrouva une certaine flamme dans la préparation des Jeux de Los Angeles, et réussit sa sortie en majesté. Sur 400 mètres quatre nages, elle termina quinze mètres devant la seconde, et améliora son record personnel, vieux de quatre ans, avec 4’39’’24. Seules des nageuses lourdement dopées avaient nagé plus vite…

Son éclectisme prodigieux, ses qualités de détente, de souplesse, de glisse sans rivales, sa rigueur, sa discipline à l’entraînement, sa capacité de concentration, son intelligence de la course, la rendaient capable, on l’a dit, au sommet de sa forme, de gagner toutes les courses du programme, dans toutes les nages. Elle a remporté 48 titres de championne des États-Unis dans tous les styles et sur des distances allant du 100 aux 500 yards (le record du monde de titres appartenait à Johnny Weissmuller, avec 36 titres), établi 63 records nationaux, gagné 12 titres universitaires américains, en donnant, à sa grande époque, l’impression de pouvoir faire beaucoup mieux. Aujourd’hui, une ou deux filles ont battu ce palmarès, mais de vous à moi, ce sont des professionnelles de la natation quand Caulkins fut une amateur pure doublée d’une étudiante appliquée, avec toutes les restrictions en termes de longueur de carrière (elle se retira à 21 ans) et d’opportunités de nager que cela signifie.

Je me souviens d’une compétition en France, au meeting de Boulogne-Billancourt. Nous avions avec une nageuse, Annick de Susini, une experte redoutable du petit bassin. De Susini était fameuse pour ses coulées de départ et de virage, où, sans exagérer, elle prenait aux meilleures Européennes entre un demi-mètre et un mètre. Annick réussit, à Boulogne-Billancourt, ce soir là, à prendre un mètre au départ, à toute le monde… sauf Tracy Caulkins qui émergea de sa glissée sous-marine un bon mètre devant elle!

Outre son talent unique, Tracy Caulkins était absolument charmante. Je me souviens un jour, sur une plage de piscine, à l’issue d’un échauffement, elle se trouvait seule, debout au bord de l’eau, l’air méditatif, quand, pris en tenaille entre un fort désir de l’interviewer et la crainte de la déranger dans sa rêverie, conscient aussi sans doute d’approcher un monument, je restais figé à distance respectueuse sans savoir quelle stratégie adopter. Tracy, comme la plupart des Américains, nageurs nageuses, entraîneurs et chaperons, était très abordable, simple et gentille, beaucoup moins intimidante hors de l’eau que dans l’eau! Je dirais qu’elle était cool. Ce jour là, elle fit mieux que ça. Elle me repéra, comprit mon débat intérieur, et se mit à me fixer du coin de l’œil en souriant, l’air de dire: « bon, vas-y, amène-toi, je ne vais pas te manger! » Je la rejoignis et elle répondit tranquillement à toutes mes questions. Je ne me souviens plus aujourd’hui que d’une seule de mes demandes, très loin d’être géniale, d’ailleurs: à son avis, les records, qui avaient si vite progressé, pouvaient-ils continuer d’évoluer? Sans hésiter, elle me répondit: « Oh, yes! There is room for more records. » (Oh! oui, il y a de la place pour plus de progrès). L’avenir prouva combien elle avait raison.

Caulkins restera sans doute longtemps encore la plus jeune (15 ans) récipiendaire de la plus haute distinction proposée à un athlète amateur américain, le Sullivan Award, en 1978, et elle a été élue sportive américaine de l’année en 1981 et en 1984. Sa sœur aînée Amy (née le 25 octobre 1960), bonne nageuse de sprint, fut sélectionnée olympique en 1984.

Tracy était la plus jeune des trois enfants de Thomas et Martha Caulkins. Son père travaillait dans l’enseignement et devint entraîneur de natation à temps partiel. Sa mère était professeur de dessin. La famille vivait à Waukon, dans l’Iowa, et s’installa à Nashville, Tennessee, quand Tracy eut six ans. Deux ans plus tard, elle commença à nager (en dos, parce qu’elle détestait immerger son visage) au Seven Hills Swim and Tennis Club, aux côtés de ses aînés, Amy et Tim. Elle apprit plus tard les nages ventrales, et, quoique détestant à la fois l’eau froide et l’entraînement, elle devint très vite une bonne nageuse. Les encouragements de ses parents, qui s’étaient rendu compte que la petite dernière avait du talent, lui firent prendre conscience de son potentiel et l’amenèrent à positiver les aspects moins plaisants de la natation. A dix ans, Tracy rejoignit le West Side VC, qui deviendrait ultérieurement le Nashville Aquatic Club et fut très vite classée parmi les meilleures Américaines dans plusieurs épreuves. A douze ans, elle était qualifiée pour les championnats US seniors.

Son volume d’entraînement s’élevant, ses résultats scolaires s’en ressentirent, et elle se transféra dans une école privée, Harpeth Halll Academy où elle put mieux étudier en nageant ; à treize ans, elle disputa les sélections olympiques ; en 1977, elle enleva les 100 et 200 mètres brasse aux championnats US en petit bassin et les 200 et 400 mètres quatre nages des championnats US en grand bassin. Cette année, elle défit sur  200 mètres papillon Andrea Pollack, la championne olympique de la distance, au cours d’un match RDA-USA. Au cours de l’hiver, Caulkins eut une jambe cassée par une chute d’arbre au cours d’une promenade à cheval, et dut nager avec la jambe dans une gouttière. Loin de la handicaper, cet incident lui permit d’améliorer la force de son torse et de ses bras ; Cette année, elle nagea dur, de 13 à 16 kilomètres par jour, sous les ordres de son coach Paul Bergen, et souleva des poids. C’est à l’issue de cette saison que Tracy effectua sa razzia des championnats du monde de Berlin…

On a mis en avant certaines spécificités de son corps qui pouvaient lui donner un avantage : de grands bras, donc une envergure importante, de grands pieds, mais cela dit elle m’a toujours paru très normale sous cet angle; je crois que sa supériorité tenait beaucoup moins à des dispositions morphologiques qu’à une sorte d’affinité aquatique, que boostait certes une souplesse étonnante, et à une hyper extension des genoux qui, comme chez Mark Spitz, donnaient un surcroit de levier à son battement de jambes; elle disposait aussi d’un coup de bras solide, et enfin elle était d’une grande légèreté.

Elle n’avait rien de maladroit ou d’emprunté sur la terre ferme, mais une fois dans l’eau, elle était dans son élément. Son adéquation à l’eau avait quelque chose de magique. Elle empruntait un peu du dauphin, et avait dû être mammifère marin dans une autre vie… Même les plus douées, les plus aquatiques nageuses, même Dawn Fraser, Enith Brigitha, ou Natalie Coughlin, ou Kornelia Ender, Inge de Bruijn, Dara Torres ou encore Melissa Franklin, ne l’égalent sous ce rapport. Gamine, Paul Bergen, la trouvant trop maigre, avait exigé qu’elle pèse 55,5kg, un poids qu’elle était loin d’atteindre (pour une taille non communiquée, mais sans doute inférieure au 1,75m quelle atteindra finalement), et, pour y parvenir, papa Caulkins la bourrait chaque soir de grandes quantités de chocolat! Mais il y avait aussi ses qualités mentales, ses facultés de concentration, le fait qu’elle aimait nager et s’entraîner, enfin son intelligence musculaire, sa position dans l’eau, la façon qu’elle avait d’être « installée » dans l’élément liquide, sa capacité vraiment unique de piquer et à garder le bon geste technique dans les cinq disciplines, dos, brasse, papillon, crawl et quatre nages, tel qu’enseigné par Paul Bergen, un des techniciens les plus pointus au monde. N’a-t-elle pas détenu des records américains dans ces cinq disciplines? Et n’a-t-elle pas enlevé une médaille de bronze sur 100 mètres brasse aux Jeux olympiques de Los Angeles après trois années d’Université (de Floride) où elle ne nageait jamais en brasse en raison d’une carence du programme de natation de l’université?

S’étant retirée de la compétition après les Jeux de Los Angeles, Tracy acheva ses études de journaliste de télévision à l’Université de Floride sans nager, mais participa à des opérations publicitaires pour des entreprises et travailla comme commentatrice des événements de natation. Elle épousa en 1991 le nageur australien Mark Stockwell, qu’elle avait connu à l’Université. Elle vit à Brisbane où, non contente d’élever leurs cinq enfants, elle est restée impliquée dans la vie sportive du Queensland à divers titres.

Un petit peu dur pour les autres pays, mais c’est ainsi. Les trois plus grandes nageuses du 20e siècle, Dawn Fraser, Shane Gould et Tracy Caulkins, vivent aujourd’hui en Australie!

LOUISETTE FLEURET, GLOIRE ET INFAMIE

FLEURET [Louisette] Natation. (Paris, 29 avril 1919-1997). France.

L’une des plus glorieuses championnes de natation de l’entre deux guerres, Louisette Fleuret, faillit périr sur l’échafaud pour fait de collaboration avec les Nazis.

L’une des meilleurs nageuses de l’entre deux guerres, malgré des moyens physiques limités (elle mesure 1,56 mètres et, à douze ans, en 1931, ses parents consultent un médecin parce qu’ils s’inquiètent de sa petite taille), elle est recordwoman de France et d’Europe. Issue d’un milieu modeste, elle apprend à nager en 1925 aux Mouettes de Paris, passe en 1927 au CNP où elle devient monitrice en 1937, et où Georges Hermant l’entraine « comme les hommes », devient championne scolaire en 1930, de Paris en 1932 sur sa grande distance, le 400 mètres. Championne de France 1933 (en 6’10’’2), puis 1934 (en aequo avec Solita Salgado en 6’0’’6), elle est 6e des championnats d’Europe 1934 à Magdebourg (5’56’’1). En 1935, elle établit le record de France du 400 mètres en 5’47’’6 aux Tourelles, conserve son titre à Bordeaux en 5’50’’2 et finit 2e du 100 mètres en 1’16’’8. En 1936, elle efface le record du 800 mètres en 12’18’’4. Elle est encore championne de France des 400 mètres en 1937, 1938 et 1939. Plusieurs de ses records, notamment sur une série de distances intermédiaires assez folkloriques qui ont cours à l’époque, tiennent encore en 1945 : 300 mètres en 4’14’’2 (1936), 500 mètres en 7’16’’2 (1936), 800 mètres en 12’7’’2, 1000 mètres en 15’16’’4 et 1500 mètres en 23’13’’8 (ces trois derniers records étant battus dans la même course, le 8 août 1937). Aux Jeux olympiques de Berlin, elle nage 5’46’’8 (RF) en séries du 400 mètres, 7e temps, fait mieux, 5’46’’1 (RF), en demi-finales, mais se retrouve 10e, à 2/10e de seconde de la qualification en finale. Seize jours plus tard, le 30 août, elle nage 5’45’’5 aux Tourelles, à Paris. Accusée à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale d’avoir dénoncé un réseau de résistance, elle est passée devant un tribunal militaire en 1949 (Der Spiegel, 2.1950). Amoureuse d’un allemand du nom de Schweitz rencontré pendant les Jeux de Berlin devenu agent de la Gestapo à Paris sous l’Occupation, elle disparait aussi brusquement qu’opportunément à la Libération. Après la guerre, la police retrouve sa trace à Tunis où, sous le nom de Pigeon (le nom de sa mère), elle tient une maison close. Ayant perdu la tête pour un nazi, elle risquait de la perdre pour de bon ! Ramenée en France, jugée et condamnée à mort par une cour militaire à Marseille, elle échappa à la guillotine (ou au peloton) en arguant en appel que, fort amoureuse de son Gestapiste, elle n’avait pas trahi ses amis français.

RALPH FLANAGAN

Mercredi 14 janvier 2015

FLANAGAN [Ralph Drew].Natation. (ou Miami, Floride, 14 décembre 1918-Los Alamitos, Orange, Californie, 8 février 1988).

États-Unis. Demi-finaliste à treize ans du 1500 mètres aux Jeux de Los Angeles, en 1932, membre de l’équipe vice championne olympique du 4 fois 200 mètres aux Jeux de Berlin, en 1936, où il fut aussi 4e du 400m (4’52’’7) et 5e du 1500 mètres (19’54’’8). Ce nageur du Greater Miami (Biltmore) Aquatic Club détint deux records du monde et vingt-six records américains, remporta vingt titres nationaux. Il détint à un moment tous les records des États-Unis du 220 yards au mile.

FIORAVANTI: DE L’OR EN BRASSE

Par Eric LAHMY

Mardi 13 Janvier 2014

FIORAVANTI [Domenico] Natation (Trecate, près de Novara, 31 mai 1977-). Italie. Il débute à neuf ans dans la foulée de son aîné Massimiliano. Il s’impose en 1998, avec neuf titres italiens, deux ans après ses premiers titres nationaux (qui ne lui valent pas sélection olympique à Atlanta). Il est donc l’une des meilleurs nageurs de brasse du monde depuis quatre ans quand sa forme éclatante lui permet, en 2000, aux Jeux olympiques de Sydney, de réussir le doublé en brasse que nul n’a réalisé avant lui, remportant le 100 mètres en 1’0’’46 (devant Glenn Edward « Ed » Moses, USA) et le 200 mètres en 2’10’’87 (devant Terence Parkin, RSA), après avoir été à deux reprises, en 1999 à Istanbul et en 2000 à Helsinki champion d’Europe du 100 mètres brasse. En 2001, aux mondiaux de Fukuoka, il enlève l’argent du 100 (derrière Sloudnov) et le bronze sur 50 brasse et parvient en finale sur 200 mètres brasse. Blessé à l’épaule droite, il est opéré en mai 2002, et participe aux mondiaux 2003, à Barcelone, avant que la faculté ne décèle une hypertrophie cardiaque (épaississement des parois) mal de caractère génétique, lors de sa préparation des Jeux olympiques de 2004, qui poussent les responsables médicaux, à titre de précaution, à le contraindre à clore sa carrière, riche de 32 titres nationaux. Furieux d’être stoppé contre son gré et d’avoir vu son cas étalé dans les journaux, Fioravanti demandera un million d’Europe de dommages-intérêts à l’hôpital Galliera, qui a décelé et fait connaître son mal, pour rupture du secret médical. En 2011, il devient le 13e nageur italien intronisé à l’International Swimming Hall of Fame.

SHARON FINNERAN, UNE VIE BIEN NAGEE

Par Eric LAHMY

Mardi 13 Janvier 2015

FINNERAN [Sharon Evans]. Natation. (Rockville Centre, New-York, 4 février 1946-). États-Unis. Soeur d’un plongeur olympique des Jeux de 1972, Mike Finneran, et fille d’une officielle aux Jeux de Montréal, en 1976, cette nageuse de demi-fond, petit bout de femme de 50kg pour 1,60m commence à nager à Pine Crest, en Floride, près de Fort Lauderdale, où elle vit, à l’âge de dix ans et montre vite de belles aptitudes ainsi qu’une propension au travail acharné, déterminé. Fait qui conduit sa famille à chercher le meilleur endroit pour elle pour s’entraîner. Ce sera en 1962, à seize ans, chez George Haines à Santa Clara, où elle cotoiera Don Schollander, Donna de Varona, Terri Stickles, avant de passer fin 1964 au Los Angeles AC de Peter Daland en raison d’une bourse d’études qui lui est attribuée par USC, l’université à laquelle le club est attenant. Elle établit six records du monde, ainsi sur 200 mètres papillon (2’31’’2 et 2’30’’7 en 1962), 800 mètres libre (9’36’’9 en 1964) et 400 mètres quatre nages (5’27’’4 et 5’21’’9 en 1962), enlève dix titres américains sur plusieurs distances, dont un sur 1650 yards en 1964, et l’or du 400 mètres libre aux Jeux panaméricains, en 1963. Elle est enfin médaillée d’argent sur 400 mètres quatre nages (5’24’’1), entre les deux autres concurrentes américaines, son équipière de Santa-Clara De Varona, très large vainqueur, en 5’18’’7 et juste devant Martha Randall, 3e, 5’24’’2, aux Jeux olympiques de Tokyo en 1964 (où le Santa Clara Swimming Club a qualifié 13 nageurs et nageuses !). Sa fille, Ariel Rittenhouse, est une plongeuse olympique en 2008. Elle est restée très impliquée dans le sport, comme entraîneur en Caroline du Sud et nageuse de compétitions masters.

Paul Quinlan (1932-2014), héros méconnu

Par Alain Philippe COLTIER

Samedi 10 Janvier 2015)

Paul Quinlan, l’ombre qui hantait les bassins Australopithèques, s’est effacée. Plein feux sur son héritage.

On savait la natation australienne du nouveau millénaire capable de prendre un malin plaisir à patauger dans les mares des scandales. On ne la connaissait pas cependant sujette à des crises d’amnésie. Quand le nommé Paul Quinlan est descendu à jamais sous la ligne de flottaison, la natation aussie ignora superbement sa disparition. Pis, point d’entrefilets dans les médias. Pas un mot, rien. Silence radio. Pourtant cet octogénaire à lunettes (qui lui donnaient d’ailleurs des faux airs de l’acteur français Henri Crémieux) retiré sur la Gold Coast fut quand même l’architecte du renouveau de la natation australien. Son seul tort finalement aura peut-être été de rayonner dans l’ombre plutôt que sous les feux de la rampe.

Cet homme là, un temps pilote de chasse dans l’armée de l’air, incarnait d’abord une certaine idée de la natation de l’île-continent. Il appartenait à une époque certes révolue, mais pas si éloignée. Une époque où, très as du bricolage, les entraîneurs australiens oeuvraient autour des lignes d’eau souvent par pure romantisme. Tous avaient alors un travail ‘alimentaire’ tel feu John Carew qui, lui, turbinait comme équarrisseur dans un abattoir de… baleines, cela afin de pouvoir construire de ses propres mains, brique par brique, sa piscine en périphérie de Brisbane, d’où émergerait dans les années 90 un certain Kieren Perkins.

L’HOMME DES FONDATIONS

Paul Quinlan aurait pu, lui aussi, être un formidable homme de bassin et produire son/sa champion(ne) olympique maison. Sauf que dès le départ celui qui était à la base l’un des meilleurs milers de sa génération a préféré s’employer à doter la natation australienne de solides fondations que celle-ci, malgré de glorieuses apparences (voir les Jeux Olympiques de Melbourne, de Rome ou de Tokyo), était encore loin de posséder. Á partir de 1964, cette quête un peu folle, mais Oh ! combien, sincère, le conduira ainsi de la création de l’Association du Victoria des Entraîneurs et des Enseignants de Natation jusqu’à la vice-présidence de L’Association Internationale des entraîneurs de natation (WSCA).

Entre-temps, Paul Quinlan fut surtout dix années durant le DTN de la natation australienne, et tout en la structurant de A à Z, tout en la professionnalisant avant l’heure, il redorera également son image de marque. Conséquence directe, entre 1984 et1993 la Swimming Australia verra son nombre de licenciés augmenter de… 700% et commencera à regagner progressivement sa vraie place dans la hiérarchie mondiale.

Á l’heure de la retraite, sens du devoir très accompli, Paul Quinlan aurait pu tirer sa révérence et endosser la panoplie du grey nomad et partir sillonner de fond en comble son pays comme le fait désormais tout australien digne de ce nom.

SE REINVENTER A 60 ANS

Mais le hasard en décida tout autrement… Pour les amateurs d’anecdotes croustillantes et de roman d’espionnage très guerre froide à la John Le Carré, la scène suivante se passe en 1992 dans un hôtel forcément luxueux de Monaco où sont logés les participants du Grand Prix International de Monte Carlo. Le rideau de fer s’est effrité et l’entraîneur russe Guennadi Touretski se morfond alors dans sa chambre d’hôtel. Il sait que du côté de Moscou et de Saint-Petersbourg, le vent est en train de salement tourner, désordre politique et économique (inflation de 1000%, chômage exponentiel, etc.) ne vont pas tarder à coller aux premiers pas de la ‘nouvelle Russie’. Lui aimerait bien pouvoir continuer à développer sa science de l’entraînement dans un climat un peu plus propice, surtout avec une jeune famille à sa charge. Il lance un SOS rédigé sur papier à en-tête du dit hôtel avant de demander à l’un de ses nageurs (dont nous tairons ici le nom, même si quelques vingt ans plus tard il y a prescription) de le glisser sous une porte qui n’est autre que celle de Paul Quinlan. Paul, inconnu du grand public, mais tenu en haute estime pour ses compétences techniques et ses qualités humaines par la grande famille de la natation sans frontières.

La suite ? Tout le monde a appris plus ou moins à la connaître. Le DTN australien s’arrangera pour que soit scellé aux J.O. la venue en Australie de Touretski alors que, quelques jours plus tard, dans le bassin olympique de Barcelone, l’un de ses protégés allait faire sensation en s’octroyant le doublé 50m-100m tant convoité par les Américains. Son nom : Alexandre Popov qui lui aussi sera plus tard du voyage en Australie. Et plutôt que de partir à la retraite, Quinlan choisira à son tour de s’embarquer dans l’aventure en se faisant muter à l’Institut National des Sports Australiens (l’AIS) en qualité de responsable de la performance au département natation.

Tandis que Touretski s’employait de son côté à fédérer l’ensemble des entraîneurs australiens qui avaient pris l’habitude de travailler chacun dans son coin – et dans le plus grand secret, celui qui posséda un computer avant même son invention pouvait enfin s’adonner à sa grande passion : la technologie. Tout en jonglant avec ses activités à l’AIS, Paul Quinlan s’inscrit ainsi à l’université où il décrochera âgé de 68 ans un Master en Sciences Appliquées pour avoir notamment développé un software destiné à dessiner sur mesure et à évaluer dans le même élan les programmes d’entraînement de l’élite de la natation.

En travaillant main dans la main, et dans le plus grand respect, le duo Quinlan-Touretski réussira à créer une dynamique sans précédent et insuffler un solide sentiment d’unité au sein de la natation des antipodes.

Mais le ‘fait d’arme’ dont ce grand, discret et loyal par vocation, serviteur de la natation (et pas uniquement australienne) aux références inattaquables fut peut-être le plus fier était celui d’avoir appris à Alexandre Popov l’art consumé du… barbecue. Pas moins !

Alain COLTIER

 

Alain Coltier est depuis plus de trente ans l’incontournable correspondant de presse du sport australien en France. Il a collaboré à L’Equipe, Libération et à nombre de journaux et revues, et rédigé plusieurs livres, biographies ou romans, ainsi l’Alexandre Popov (Nager dans le Vrai), Trois Hommes et un Destin (sur les athlètes du podium du 200 mètres plat des Jeux de Mexico), ainsi qu’une fiction sur la boxe, « Angel ».

CORREIA Maritza

Par Eric LAHMY

CORREIA [Maritza]. Natation. (San Juan de Porto Rico, 23 décembre 1981-). USA. Nageuse d’origine portoricaine, Maritza grandit en Floride avec ses parents et ses deux frères aînés. Ses parents, issus de la Guyane, et d’ascendance africaine et latine, ont étudié en Grande-Bretagne ; à l’Université, sa mère a joué au tennis et son père pratiqué l’aviron. Elle débute en natation à sept ans pour raisons médicales, afin d’effacer une scoliose. Deux ans plus tard, la natation est devenue son sport de prédilection. Elle nage au Brandon Blue Wave Swimming Club, puis à l’école technique de Tampa Bay. Elle domine les championnats cadets (1997) et juniors (1999) sur 50 mètres. Inscrite à l’Université de Georgie, elle est alors entraînée par Jack Bauerlé et Whitney Hite. Cette spécialiste des 50 et 100 nage libre est salué comme la première nageuse noire (définition aussi floue que discutable) à détenir un record américain, un record du monde, et à participer aux Jeux olympiques pour les USA. Mais pour commencer, elle échoue aux sélections olympiques des Jeux de Sydney, en 2000, et tombe dans une longue phase dépressive. Elle se ressaisit, s’entraîne très sérieusement, à raison de 14.000 mètres par jour, six jours par semaine. Qualifiée pour les mondiaux 2001, elle devient co-championne du monde avec les relais quatre fois 100 mètres et quatre fois 200 mètres à Fukuoka. En 2002, dans les compétitions en petit bassin de la NCAA (université), elle établit des records américains sur 50 et 100 yards nage libre. Médaillée d’argent avec le relais quatre fois 100 mètres aux Jeux d’Athènes, en 2004, elle triomphe aux Jeux mondiaux universitaires en 2005, avec quatre victoires, sur 50 mètres et dans les trois relais. Mais vingt ans de natation rattrapent ses épaules, dont elle souffre de plus en plus. Encore très présente aux Jeux Panaméricains 2007 (or avec les relais quatre fois 100 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages), elle se retire de la compétition après les championnats américains (petit bassin) en décembre 2007, bloquée par l’arthrite (l’épaule droite) et deux tendinites de la coiffe des rotateurs, une par épaule. Employée par la société Nike, elle est restée proche de la natation.