Catégorie : Biographies

TAMA DEUTSCH, HONGRIE, DOSSISTE A MEDAILLE ET NAGEUR FANTÔME

Dimanche 15 Mai 2017

DEUTSCH [Tamas Gyorgy]. (Budapest, 4 décembre 1969-). Hongrie.

3e du 100 mètres dos et du 4×100 mètres 4 nages aux mondiaux 1994, 3e du 200 mètres dos des championnats du monde petit bassin 1995, il est aussi finaliste du 200 mètres dos des Jeux olympiques de Barcelone, en 1992 (7e, 2’0s06). Deutsch (1,89m, 80kg), entraîné pat Tamas Szechy, participa à trois Jeux olympiques et s’entraîna en Californie de 1992 à 1997. En 1996, il fut avec Attila Czene l’un des onze nageurs qualifiés aux Jeux olympiques d’Atlanta par leur fédération à la suite d’une compétition fantôme dans laquelle on leur attribua des temps inventés. Ces nageurs n’avaient pas réalisé les minima aux championnats et la Fédération trouva expédient de bidonner une compétition avec ses résultats… L’affaire provoqua un scandale et conduisit le président de la Fédération, Tamas Gyarfas, à démissionner (vingt ans avant que Katinka Hosszu ne provoque une deuxième fois son départ du poste). Pour leur défense, il était très difficile pour un nageur, en Hongrie, de s’attaquer aux officiels. Il devait obéir aux ordres de la fédération et des entraîneurs. Deutsch est le frère d’une actrice Anita Deutsch, il possède un parfait homonyme, de trois ans son aîné, qui devint ministre des sports entre 1999 et 2002. Eric Lahmy.

TSUYOSHI YAMANAKA (1939-2017), JAPON, RIVAL MALHEUREUX DE MURRAY ROSE ET ROI SANS COURONNE DU 200 METRES DES JEUX DE ROME (1960)

Eric LAHMY

Jeudi 28 Avril 2017

Tsuyoshi YAMANAKA (Wajima, Ishikawa, 18 janvier 1939-Tokyo, 10 février 2017) qui s’est éteint le mois dernier dans un hôpital de Tokyo, a peut-être été le plus grand nageur de libre japonais, avec Hironoshin Furuashi.

Il fut pendant six ans, de 1956 à 1961, le principal rival des Australiens et des Américains en demi-fond. Ses trois médailles d’argent individuelles olympiques – deux sur 400 mètres, une sur 1500 mètres – furent acquises toutes trois derrière l’Australien Murray Rose. Rose était né douze jours avant Yamanaka, le 6 janvier 1939, et lui disait en plaisantant qu’il devait toujours le laisser gagner en signe de respect pour un aîné. Sur 400 mètres, à Melbourne en 1956 et à Rome en 1960, Rose enleva l’or, facilement, avec les deux fois exactement 3’’1 d’avance sur Yamanaka. Sur 1500 mètres, à Melbourne, Yamanaka, était mené de quelques mètres quand il lança à cent mètres de l’arrivée un sprint final éblouissant qui parut menacer Rose. L’Australien réagit et l’emporta en 17’58’’9 contre 18’0’’3.

A Rome, quatre ans plus tard, Rose fut 2e du 1500 mètres derrière Konrads, loin devant Yamanaka, qui, après avoir nagé jusqu’au 1400 mètres de front avec George Breen, ne put résister au finish de celui-ci et termina 4e, perdant quatre secondes dans les cent derniers mètres.

Yamanaka, posté en 3e position du relais quatre fois 200 mètres des Jeux de Rome, réussit un parcours lancé en 2’0’’6, le plus rapide de la journée, qui lui permit de décramponner Murray Rose (2’2’’7) et de mettre le Japon à l’abri du retour de John Konrads, le plus fort australien, 2’1s3 lancé.

Yamanaka, qui avait établi plusieurs records du monde sur 200 mètres et un sur 400 mètres (4’16’’6 en 1959), se jura de « battre Murray Rose, une fois avant de mourir ». Son heure arriva en 1961, aux championnats des États-Unis auxquels ils participaient ; Murray Rose étudiait depuis 1958 à USC et Yamanaka, une fois diplômé (1960) de l’Université Waseda, l’avait rejoint pour nager sous la direction de Peter Daland. Rose avait fait l’impasse sur le 1500 mètres et nagea le 100 mètres, distance inhabituelle pour lui, où il rata d’un dixième la qualification en finale.

Yamanaka, présent sur 1500 mètres, nagea, lui, sa course en souplesse, termina sixième, se réservant manifestement pour ses duels sur ses meilleures distances, 200 mètres et 400 mètres. Sur 200 mètres, Rose et Yamanaka se qualifièrent en séries en battant le record américain. En finale, tous deux se marquèrent, puis à la sortie du dernier virage, se lancèrent dans un sprint furieux. Yamanaka l’emporta en 2’0’’4 (nouveau record du monde) contre 2’0’’9. Sur 400 mètres, Rose, contre son habitude, lança la course sur des bases élevées, passa en 28’’7 au 50 mètres, mais Yamanaka résista. Encore devancé d’un demi-mètre aux 350 mètres, il reprit l’ascendant dans le sprint final, l’emportant d’un bras, en 4’17’’5 (record US) contre 4’17’’8.

Après cela, Yamanaka ne nagea guère très sérieusement entre 1962 et le début 1964, quand il décida de tenter une dernière fois sa chance aux Jeux, qui se tenaient à Tokyo, au Japon. Il fut encore finaliste du 400 mètres (6e en 4’19’’1).

Il remporta en 1967 le 800 mètres « pré olympique » de Mexico à vingt huit ans. Yamanaka battit en tout 6 records mondiaux individuels. Sa malchance – outre le fait que sa carrière coïncida assez exactement avec celle de Murray Rose – fut que le 200 mètres, sa meilleure distance, ne fut pas disputée aux Jeux olympiques à son époque.

Il améliora les records du monde de la distance à cinq reprises : 2’3’’ (1958), 2’1’’5 (1959), 2’1’’2, 2’1’’1, 2’0’’4 (1961). En 1959, il amena le record du monde du 400 mètres à 4’16’’6. Il participa aux relais japonais recordmen du monde en 1959, en 8’21’’6 et 8’18’’7, et en 1963 (8’9’’8).

Yamanaka, assez petit de taille, mais très costaud (1,71m, 75kg) développa son talent au Japon. Il avait appris à nager en mer (du Japon), où sa mère, plongeuse professionnelle, vivait de la pêche des huitres et des coquillages. La petite histoire veut que, quand le jeune Tsuyoshi ne se concentrait plus sur sa technique ou musardait, son entraîneur lui lançait des cailloux sur le dos. Le nageur n’avait plus qu’à rectifier le tir… et à ramasser les cailloux à la fin de l’entraînement.

Méthode japonaise ou particularité du nageur, Yamanaka effectuait en 1956 un retour aérien des bras tendus, décrit comme « en ailes de moulin à vent » par un observateur, ce qui en fait un précurseur de Kristin Otto, de Janet Evans et de Michaël Klim ainsi que d’un grand nombre de stars du sprint du vingt-et-unième siècle. Son style évolua par la suite vers un arrondi du retour aérien des bras…

Diplômé des universités de Waseda et de Californie du Sud, il dirigea une école réputée de natation, l’Itoman d’Osaka.

En 1995, tenté par la politique, il se présenta (sans succès) à la chambre des conseillers (députés). 

YUI OHASHI, UNE COVER-GIRL JAPONAISE FRÔLANT L’ANOREXIE AU SOMMET DU 400 QUATRE NAGES MONDIAL

Éric LAHMY

Mardi 18 Avril 2017

Yui Ohashi, la gagnante des deux courses de quatre nages des championnats du Japon, est la grande inconnue de l’équipe nippone sélectionnée pour Budapest. Elle n’avait pu se qualifier pour les Jeux de Rio, malgré une place de podium, où elle apparaissait d’une demi-tête plus grande que ses compatriotes. Les Japonaises ne sont pas riches en gabarit, et elle mesure 1,74m. Elle est aussi extrêmement fine, et on se demande comment ses bras de mannequin frôlant l’anorexie peuvent la porter aussi rapidement sur l’eau. Lors de sa première année à l’université Tohyo, souffrant d’anémie, elle se fractura une rotule en heurtant une table de cuisine à la cafeteria.

Vu de France, il est assez difficile de savoir qui se cache derrière Yui Ohashi. D’une Américaine ou une Australienne qui aurait réussi ses performances, on saurait tout de ses sponsors, de sa famille, de ses débuts dans le sport, de ses premiers entraînements, de son parcours de club en club, de ses préférences alimentaires et autres détails factuels à défaut d’être croustillants. Mais allez gratter quelques infos sur la dernière coqueluche de la natation japonaise ! Comme son nom l’indique, le Soleil Levant se donne à ceux qui se lèvent (très) tôt !!

Elle est née le 18 octobre 1995, m’apprend telle source australienne. Quant à ses photos, elles trahissent une jeune fille au visage racé, au regard distancié, proprement ravissante.

SON COACH, NORIMASA HIRAI, EST LE GÉNIE DE LA NATATION JAPONAISE

Dans Kyodo News, une agence nippone qui arrose l’Asie de ses infos, le journaliste Shintaro Kano nous en donne plus. Il nous apprend pour commencer que Yui est l’élève du coach le plus réputé du Japon, Norimasa Hirai, entraîneur chef de l’équipe japonaise, indiscutable génie des eaux qui doit sa réputation à ses élèves vedettes : Kosuke Kitajima et Kosuke Hagino.  Autant dire que, depuis vingt ans, le meilleur nageur du Japon est chez lui !

Ohashi pourrait bien être sa prochaine championne olympique. La fille, Kano (pour nous, un vrai Kano de sauvetage) nous la présente comme ayant 21 ans,  merci bien. Son temps n’est pas seulement le record du Japon. C’est le record du Japon battu de trois secondes – 4’31s42 contre 4’34s66. Des choses qui ne se font plus beaucoup, ces derniers temps.

L’ancien record appartenait à Sakiko Shimizu depuis les séries des Jeux, où elle termina bonne dernière de la finale olympique avec 4’38s06. Shimizu l’avait précédée aux championnats du Japon 2016, et sur le podium, le visage mélancolique d’Ohashi, au côté de ceux, rayonnant de Shimizu et satisfait de Miho Takahashi, dénonçait laquelle des trois jeunes femmes ne partirait pas à Rio de Janeiro.

Un an plus tard, c’est Ohashi qui triomphe, et de belle façon : les deux « voyageuses » de 2016 ont fini six et huit secondes derrière elle.

SA NON-SÉLECTION OLYMPIQUE A RIO CONSTITUE LE TOURNANT DE SA CARRIÈRE

Ce que vaut ce nouveau record ? S’il reste à distance respectueuse de l’impressionnant monolithe de Katinka Hosszu, 4’26s36 en finale olympique de Rio, il soutient la comparaison avec les temps réalisés par les médaillées d’argent et de bronze de Rio – Maya Di Rado, 4’31s15 et Mireia Belmonte, 4’32s39.

Mais en 2017, Hosszu semble souffrir d’un petit coup de moins bien après ses exploits à répétition des saisons passée, et n’apparait qu’en 5e position sur les bilans mondiaux à neuf secondes de son record. Ohashi mène le monde, de la tête et des épaules, et sa seconde, Mireia Belmonte, pointe à 4’35s01.

A 20 ans, abordant sa quatrième année d’études à l’Université de Tohyo (créée voici deux siècles et haut lieu des études de philosophie), évincée de l’équipe olympique, Yui décida qu’elle n’en resterait pas là. « Je ne pouvais pas laisser tomber. Les championnats 2016, où je suis sortie médaillée, mais pas qualifiée, ont été un virage. J’ai passé l’année à m’assurer de ma qualification (pour Budapest). En février, je suis partie à Sierra Nevada, en Espagne, et je me suis entraînée pendant cinq semaines en altitude. Mes temps, là-bas, étaient bons, et je me préparais avec la détermination d’aller aux championnats du monde. Je me suis donnée à fond, et je crois que c’est ce qui m’a conduite au record. »

Elle poussa énormément sur son style faible, le papillon. Puis, retour d’Espagne, elle s’imposa à l’open Konami de Tokyo, un rendez-vous classique du début de saison, mais son exploit, 4’35s35, à 0s7 du record japonais, passa quelque peu inaperçu, au regard des performances dans d’autres courses des stars japonaises, Rikako Ikee, Daya Seto, Yasuhiro Koseki et Masato Sakai, sans parler du tout nouveau recordman du monde du 200 mètres brasse Ippei Watanabe.

A LA FOIS FORTE ET FRAGILE

Mais, aussi peu remarqué fut-il, ce résultat arma sa confiance… « Avant le Konami, raconte Norimasa Hirai, je lui annonçais qu’elle pouvait nager 4’35s, et elle ne me crut pas. Après la course, je revins vers elle et lui dit, désormais, de me croire quand je lui disais quelque chose. Aux championnats, je lui prédisais un possible 4’31s et c’est ce qu’elle a fait. » Pourtant, elle-même tablait sur un plus modeste 4’33s.

Kosouke Hagino, pour sa part, présente cette jeune fille comme une partenaire d’entraînement opportune : « j’ai depuis toujours dû m’entraîner seul pour les quatre nages, donc elle est bienvenue. »

Préparée prudemment, parce qu’à la fois forte et fragile, Yui accède brutalement à un statut supérieur. Hirai s’efforce de la protéger d’attentes excessives. Le Japon ne cesse de songer que les prochains Jeux olympiques se tiendront à Tokyo, avec tout ce que cela représente en termes d’enjeux émotionnels collectifs. « Le chemin ne sera pas aisé, insiste le coach désireux de dégonfler la bulle d’enthousiasme médiatique… Je pense qu’aux mondiaux de Budapest, elle saura se qualifier pour nager en finale et leur en donner pour leur argent. Après…Il lui faudra encore s’améliorer nettement en papillon et en dos, sans s’interdire de grappiller une seconde ou deux en brasse, voire en crawl. Alors seulement elle sera forte et on pourra attendre d’elle qu’elle rapporte une médaille, » dit-il.

La seule idée que cette cover-girl à la silhouette famélique pourrait surplomber sur un podium les tarzanesques Hosszu et Belmonte a quelque chose de réjouissant !

ANDY COAN, USA, CHAMPION DU MONDE DU 100 METRES EN 1975

(Fort Lauderdale, 4 mars 1958-Knoxville, 20 mars 2017).États-Unis. Fils de médecin et frère d’un vétérinaire, Andrew « Andy » Coan, préférait, lui, nager, et entraîner des jeunes nageurs. Andy, qui vient de disparaître, victime d’un cancer du foie, fut l’un des plus grands sprinters de l’histoire, même si son nom est largement oublié.

Il nageait depuis toujours, et son talent l’amena à s’entraîner dès l’âge de onze ans avec Jack Nelson, à Fort Lauderdale, qui coachait alors la meilleure équipe féminine des USA; puis après ses 18 ans, comme universitaire, avec Ray Bussard à Knoxville, dans le Tennessee. Ce sprinter précoce était encore un écolier à cheveux longs et d’allure dégingandée (1,93m, mince, sec, pas de hanches mais un V impressionnant, de longs bras), à Pine Crest High School, quand il devint tout simplement le meilleur sprinteur de la planète : recordman (51’’11, contre 51s12 à James Montgomery) et champion du monde (51’’25, Cali, Colombie) du 100 mètres en 1975. Cette victoire fut obtenue à la touche après un duel serré contre le Russe Vladimir Bure qui mena pratiquement de bout en bout mis ne put rien faire, avec son 1,77m, contre les bras d’araignée d’Andy, et contre Montgomery. Toujours à Cali, il remporta aussi les titres mondiaux du 4 fois 100 mètres (record du monde) et du 4 fois 100 mètres quatre nages. Cette même année, il enleva le titre US des 100 yards. Diplômé de Pine Crest, il signa à l’Université de Tennessee. Il enleva sept titres NCAA (universitaires) dont deux doublés, 50 et 100 yards (1978), et 100 et 200 yards (1979). Il ne put se qualifier pour les Jeux olympiques de Montréal en 1976, manquant d’un rien la finale des qualifications du 100 mètres.

Un peu plus tard, il se brisait les deux poignets dans un accident d’automobile. Cela ne l’empêcha pas, étudiant à l’Université de Tennessee et entraîné par Ray Bussard, de dominer le sprint des NCAA. En 1978, étudiant de 2e année, il emmena les Tennessee Volunters au titre NCAA par équipe et fut élu pour sa part athlète de l’Université et meilleur nageur NCAA.

Quand le président Carter annonça le boycott des Jeux olympiques de Moscou, Coan ne jugea pas bon de se présenter aux sélections. Il s’en alla entraîner un club qu’il avait fondé, le Plantation Aquatic Club, dans la piscine qu’il avait lui-même dessinée, du Plantation Central Park. Récemment sa santé s’était détériorée. Victime en septembre 2014 d’un Guillain-Barré, un désordre du système nerveux périphérique qui le conduit à la paralysie, avant qu’il ne l’affronte avec un certain succès, grâce à une thérapie aquatique, réapprenant à se mouvoir. Il reprit le coaching à West Boca High. Son courage admirable ne fut pas récompensé, car il succombait peu de temps après à un mal qui ne pardonne pas.

Aujourd’hui encore, Coan détient les records de son école des 50 et 100 yards, 20s19 et 43s99, temps réalisés avec les maillots de bain de l’époque, loin des merveilles technologiques d’aujourd’hui et qui, 42 ans après, lui auraient encore permis d’enlever les titres de l’Etat ! A ses 43s99 établis en 1975, il ajouta un 43s25 (record US) nagé au cours de l’hiver 1979. Sprinter résistant, toujours en 1979, il établit un autre record US sur 200 yards, en 1’35s62. Eric LAHMY.

GEORGES VALLEREY AU PANTHÉON DES NAGEURS

Éric LAHMY

Samedi 25 Février 2017

L’un des plus brillants nageurs de l’après-guerre, Georges Vallerey, croix de guerre et médaillé olympique (dans cet ordre), vient d’être élu à l’International Swimming Hall of Fame (ISHOF), le Panthéon de la natation mondiale. Le président de l’ISHOF, Bruce Wigo, avait été impressionné, lors d’un voyage en France, par ce qu’on lui avait raconté de Georges Vallerey, en raison de la valeur aquatique, mais aussi du magnifique comportement dans la vie d’un nageur qui fut un héros.

L’ISHOF, MÉMOIRE DE LA NATATION MONDIALE

Bruce me demanda donc de plancher sur le sujet. Comment refuser ? Je me souvenais de l’accueil du groupe de l’ISHOF, lorsque je tentais de réunir des documents sur « Ballets Nautiques », un ouvrage qui me demanda six années de recherches et d’efforts, sur la natation synchronisée. Buck Dawson, qui avait créé l’ISHOF avec laide de Johnny Weissmuller, Bruce, le directeur Bob Duenkel et Ivonne Schmid, son assistante, devenue depuis directrice de l’institution, non seulement m’ouvrirent leur formidable documentation, mais Ivonne assura elle-même la compilation des dizaines de photos que je choisissais et récupérais pendant une semaine. Non seulement cela, mais Bruce m’invita au dîner de la réunion de gala de l’ISHOF et me plaça à la table où se trouvaient notamment les six ou sept dernières présidentes de la première natation synchronisée historique, dont Penny Bean, et j’eus ainsi accès à la mémoire des origines du sport, et pour faire bonne mesure, Bob me ramena à l’aéroport !

Mais revenons à notre sujet.

UNE RUE À BERLIN ET UNE PISCINE À PARIS

Georges-Vallerey est devenu l’un des dix-sept honorés de la classe 2017 de l’ISHOF, et le septième individuel nommé pour les cérémonies qui se tiendront les 25-27 août 2017 à Fort Lauderdale. Jusqu’ici, ont été annoncées les nominations des nageurs Wu Chuanyu (CHN) et Takeshi “Halo” Hirose (USA), du plongeur Zhang Xiuwei (CHN), du nageur de longue distance Walter Poenisch (USA), du joueur de water polo Osvaldo Codaro (ARG) et du photo journaliste Heinz Kluetmeier.

Vallerey est inscrit  dans ce que l’ISHOF appelle les pionniers du sport. Une catégorie établie, explique encore Bruce, pour ceux dont les carrières ont été interrompues par la guerre ou la politique, ou dont les grands accomplissements ont été perdus dans « les brumes du temps. »  

Si vous vous promenez dans le vieux quartier français du district Wittena-polou de Berlin, vous pourrez par accident traverser la rue Georges Vallerey. Vous imaginerez peut-être alors que ce Vallerey a été un administrateur allemand, un général, ou quelqu’un de ce genre. Mais cette rue a été baptisée du nom d’un des plus fameux nageurs des années 1940.

Son nom était Georges-Urbain Vallerey, junior. Il était né, le 21 octobre 1927 à Amiens, à 100 kilomètres au nord de Paris, dans une famille très particulière. Le père, Georges (1902-1956) avait nagé aux Jeux olympiques de Paris en 1924, et chacun de ses six enfants, Jehan (1925), Georges, Guy et Michel (1932), Jacques (1939) et Gisèle (1930) fut un nageur de classe mondiale.   En 1932, la famille rejoignit Casablanca, au Maroc, qui était alors une colonie de la France. Georges, doué et supérieurement entraîné pour l’époque par son père, qui suivait les méthodes américaines, devint un nageur exceptionnel. « Yo-Yo » n’avait guère plus de onze ans quand il sauva une petite fille de la noyade. Mais son grand exploit de sauveteur fut effectué le 8 novembre 1942.

SAUVETEUR EN MER DE DIZAINES DE MARINS

La guerre mondiale faisait rage, mais le Maroc français vivait dans une situation de relative tranquillité. Les alliés se méfiaient du régime dit de Vichy qui, de par sa collaboration avec l’occupant,  apparaissait à juste titre comme un nid d’auxiliaires des nazis. Ils décidèrent de couler la flotte française positionnée à Casablanca.

Regardant la bataille depuis la plage, Georges, 15 ans, et un ami de la famille, Robert Guénet (1), son aîné de 14 ans, virent un navire frappé par une bombe et sombrer à 300 mètres de la rive. Par tradition, les marins n’apprenaient pas à nager. Voyant qu’ils étaient en train de se noyer après avoir abandonné le navire, Georges et Robert s’élancèrent dans l’eau tapissée par endroits d’huile en flammes vers le navire toujours sous le feu allié.

S’ensuivit un va-et-vient des deux nageurs qui sauvaient à chaque fois chacun un marin. Pour hâter la cadence, Yo-Yo trouva un canot sur la plage, le tira à l’aide d’une corde liée à sa taille et le traîna en direction du navire. Il sauva ainsi plusieurs marins. Le 13 mai, tous deux furent décorés de la croix de guerre avec étoile de bronze.

LE BRONZE OLYMPIQUE

En 1946, Georges établit avec Alfred Nakache et Alex Jany le record du monde du relais 3 fois 100 mètres trois nages. En 1947, il était le meilleur nageur français sur 200 brasse (papillon), 100 et 200 dos et 400 libre. En 1948, il enleva la médaille de bronze olympique du 100 mètres dos, et attira l’attention de Bob Kiputh, l’entraîneur américain de l’Université de Yale, qui tenta de le recruter. Georges refusa cette offre. Un an plus tard, le champion olympique, Allen Stack, voulut battre le record mondial du 100 dos dans le bassin de Casablanca, et demanda Vallerey de l’accompagner. Celui-ci fit encore mieux. Il battit Stack en nageant plus vite que le temps de celui-ci aux Jeux olympiques de Londres. Un peu plus tard, un documentaire de 22 minutes de Julien Duvivier ajouta à sa réputation.

En décembre, il nagea une Coupe de Noël dans une eau à un degré. Il développa alors une infection de la gorge, qui déclencha une néphrite et une inflammation des reins. Ce mal ne cessa d’empirer et le 4 octobre 1954, dix-sept jours avant son 27e anniversaire, il s’éteignait à Casablanca. La piscine olympique de 1924, les Tourelles, fut rebaptisée de son nom.

(1). Robert Guénet continua de nager  toute sa vie durant. Je le rencontrai ainsi à Vichy, un mois avant les Jeux de Séoul, en 1988. Il nageait toujours en masters. A 75 ans, c’était encore un joyeux compagnon, heureux de vivre. Dans les années 1990, sociétaire de Roubaix et de Tourcoing, il établissait encore des records de groupes d’âge.

SUZANNE BENTABERRY (1922-2017) GRANDE FIGURE DE LA SYNCHRO

Éric LAHMY

Vendredi 17 Février 2017
Je repensais souvent à Suzanne Bentaberry, qui fut présidente de la commission fédérale de natation synchronisée et dont on annonce la disparition, ce mardi 14 février, à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. Née en 1922, Suzanne avait été nageuse, avant d’entraîner en natation (1er et 2ème degré). Elle avait travaillé en région, au sein de son club, l’ASPTT Toulouse, du Toulouse Nat’ Synchro et au Centre d’entraînement de Toulouse. Elle fut surtout une grande dirigeante…

Elle était douée d’une qualité rare : la sincérité. Je l’avais rencontrée pour la première fois aux championnats du monde de Belgrade, en 1973. J’étais déjà sur place, je venais d’assister à l’entrainement des nageurs américains quand le hasard me fit déboucher, à la piscine, sur un groupe de filles, françaises, qui étaient manifestement des compétitrices… mais de quel sport ? Ni leurs physiques, ni leurs conduites ne correspondaient pour moi au « référentiel » athlétique classique, des nageuses ou des plongeuses. Si mes souvenirs sont bons, je fus assez étonné (style: « ah, bon? ça existe?« ) d’apprendre que ces demoiselles pratiquaient une sorte de danse dans l’eau qu’on appelait les ballets nautiques (le terme rébarbatif de natation synchronisée n’avait pas encore été inventé), lesquels ballets se référaient, me disait-on, aux films hollywoodiens d’une grande star de l’après guerre, Esther Williams.

Je fus assez impressionné par cette découverte (un sport féminin !) pour lui dédier un « grand » article dans L’Equipe (au grand dam du leader de la rubrique, qui, en recevant mon texte, m’avait pris pour un fou), article pas très bien ficelé d’ailleurs, où Suzanne apparaissait. Mais, miracle de la communication téléphonique de l’époque, entre Belgrade et Paris, son nom s’était transformé, dans le journal, le lendemain, en Bordaberry.

Suzanne a été présentée, sur le site fédéral qui annonce son décès, comme une « grande dame » de la synchro, et je souscris à ce terme. Mais qu’on ne se figure pas, avec cette expression, une personne figée dans des attitudes. « Benta » était une bosseuse, une personnalité qui irradiait, dotée d’une voix, d’un rire, d’un enthousiasme. Suzanne ne posait pas, elle se posait. Avec Arlette Franco, elle fut une vraie dirigeante.

Elle devint le troisième côté d’un triangle vertueux d’où jaillit dans les années 1970 et 1980 la synchro française. Les  deux autres s’appelaient Muriel Hermine et Françoise Schuler. Muriel dans l’eau avec son talent et sa volonté hors-normes, Françoise sur la plage du petit bassin de l’INSEP avec son sens du travail, de la technique, de la discipline et de l’organisation, et Suzanne à la Fédération, cherchant à arracher aux dirigeants les ressources qui permettraient à la discipline de se développer. [Je soupçonne aussi Henri Sérandour, qui, sans être un fan, avait la synchro à la bonne, d’avoir joué sa partition.]

Le sport existait quelques jours par an, et peinait à donner un peu de chair à un calendrier étique. Il lui fallait aussi se transformer, abandonner des tenues handicapantes, comme ce ballet où l’on dansait le menuet de Mozart avec des vareuses en velours sur le corps.

Suzanne avait connu la minuscule épopée qu’avaient constituée les débuts de la natation artistique de chez nous, du temps de Josette Domont, Ria Gerner, Marie-Louise Morgen et Colette Thomas. Elle avait été un témoin du règne des Mouettes et du Nautic Club et des balbutiements d’une organisation, quand, grâce à l’accord d’Eugène Drigny, les ballerines avaient fait en 1947 une entrée qui ne fut ni remarquable, ni remarquée, à la fédération. Elle-même fut intronisée par Monique Berlioux, dont elle prit la place quand celle-ci s’éloigna en direction d’un avenir qui ferait d’elle le directeur du Comité International Olympique.

 « Quand j’ai pris la synchro, le sport vivait sur les clubs de Paris (avec les Mouettes), de Tours, du Havre, de Toulouse, m’expliqua-t-elle des années plus tard. Au niveau national, chez nous, Marie-Christine Charles, qui entraînait l’équipe de France, et Françoise Schuler, ce n’était pas l’amour. Leurs conversations tournaient à la discussion, que l’âpreté de leurs désaccords rendait interminables. » Entre les deux, Suzanne, ayant tôt compris laquelle représentait une possibilité de développement et d’excellence, fit vite connaître son choix. Il ne fut pas politique, mais sportif, psychologique et humain. C’était du Bentaberry tout craché : santé, clarté, honnêteté, intelligence, droit au but, réflexion mais pas l’ombre d’une hésitation au moment de décider, une fois l’objectif défini.

Schuler, avec son ouverture d’esprit et sa curiosité, représentait aux yeux de Suzanne, LA  chance, pour les ballets nautiques français, de s’ouvrir sur le large. Ainsi fut fait. Schuler s’en alla piquer les rétropédalages chez les poloistes, exigea des minima dans les courses de nage pour ses filles, et, raconte-t-elle, « quand les nageurs, les poloistes, ont vu comment Muriel s’entraînait, ce qu’elle se tapait en musculation, sa souplesse, la condition physique des filles, on n’a plus jamais entendu parler de balayettes. »

Suzanne avait un fameux caractère, et en faisait bon usage. Je dois admettre m’être toujours bien entendu avec les fortes femmes, et, en sport, quoique sans les angéliser, adorais voir s’épanouir ces personnalités bien affirmées, voire conquérantes, qu’étaient Suzanne et Monique  Berlioux, Suzanne Bentaberry, Sophie Kamoun ou, hors natation, la volleyeuse Odile Lesage, la judokate Brigitte Deydier.

Je me souviens avoir un jour entendu celle qui lui succéda à la fédé, Madeleine Bernavon, me faire cet aveu sans gloire : « Suzanne parlait trop, elle irritait ces messieurs, et elle s’est fait virer. Moi, je suis là, je ne dis rien, je ne les importune pas. » Oui, Suzanne fut virée aux élections de 1985, mais elle n’avait jamais fait tapisserie. Son énergie indisposait les hommes du comité directeur. Elle me raconta les faits vers 2006, lors d’un entretien téléphonique. A 83 ans, toujours bon pied, bon œil, bonne voix (et mauvaises épaules, qu’elle avait dû se faire reconstruire en chirurgie), elle m’avait raconté l’affaire :

« Aux élections de 1985 à la Fédération française de natation, je ne suis pas passée. Cette année, on avait fait un gros score. La natation, le plongeon, le water-polo, étaient rentrés des championnats d’Europe avec le drapeau en berne. On ne parlait que de la synchro, qui avait enlevé le ballet, l’argent du solo et du duo. Nous avions sauvé la mise de la natation française, et on agaçait. Le retour de bâton ne s’est pas fait attendre. Quatre ans plus tôt, j’étais passée avec le plus grand nombre de voix, et là, on a monté une cabale pour me rabattre mon caquet. Henri Sérandour, fort ennuyé, m’a proposé de me récupérer sur le contingent des dirigeants féminins. Mais j’avais travaillé comme un homme et je voulais être traitée comme un homme. J’ai pris l’avion le soir même pour Toulouse et démissionné de mes postes à la FINA et à la Ligue Européenne. » Suzanne était comme cela, sans ambiguïté, tout d’une pièce.

Vingt-trois ans après cette déconvenue, en 2008, Suzanne Bentaberry reçut la médaille du Comité Olympique, mais ce n’était pas seulement pour services rendus à la natation. Devenue maire de son village, Antignac, en Haute-Garonne, où elle avait vite fait la preuve de son entregent, de son intelligence et de son énergie, dès 1987, ayant noté une absence totale d’activités dans la vallée, elle avait fondé une association qui créa un parcours de canoë-kayak, lequel reliait les villages de Fronsac et d’Antignac, sur huit kilomètres des eaux vives de la rivière Pique, un affluent de la Garonne. Ce parcours fit d’Antignac un lieu de rencontres de rameurs et de rafteurs de France et de Navarre; il s’est doté depuis d’une base nautique très appréciée.

En 2013, Suzanne avait perdu son mari, Faustin.

 Ses obsèques auront lieu le lundi 20 février, 15 h, à Antignac (près de Luchon) où elle a été maire de nombreuses années. Ni fleurs, ni couronnes. Galaxie Natation s’associe au chagrin de sa famille.

POUR MICHEL GUIZIEN (6 JANVIER 1936-4 JANVIER 2017), ENTRAINER, C’ÉTAIT PARTAGER

ÉRIC LAHMY.

Jeudi 5 Janvier 2017

Michel Guizien, l’un des entraîneurs les plus influents et importants des années 1970 à 1990, s’est éteint ce mercredi 4 janvier au petit matin,  à Antibes. Né le 5 janvier 1936, il disparait ainsi à la veille de son quatre-vingt-et-unième anniversaire. Parmi ses élèves, à Font-Romeu et à Antibes, on compte Guylaine Berger, Karyn Faure, Franck Esposito, Romain Barnier, Christophe Kalfayan… et tant d’autres !

Le 18 décembre 1993, le journaliste Claude Hessège, dans L’Humanité, avait tracé un portrait de cet entraîneur attachant, que le journaliste avait qualifié, je crois fort opportunément, de « technicien méticuleux ». Cette année, dans son groupe, Michel Guizien, est considéré comme le meilleur entraîneur français. Il dispose entre autres de deux des plus forts nageurs français du moment, Kalfayan et Esposito.

Dans leurs relations avec leurs nageurs, s’il est vrai que deux types de coaches ont coexisté, le « copain » et « la statue du commandeur », on ne saurait hésiter au sujet de l’appartenance de Guizien… Quand ses élèves s’adressaient à lui, le vouvoiement, le « monsieur Guizien », étaient de rigueur, paraissait d’ailleurs s’étonner notre confrère, qui ajoutait : « Ce Breton de Fougères au bon teint cuivré par le soleil antibois justifie cette appellation en vigueur chez ses nageurs «par la différence d’âge qu’il y a entre nous. Pour les jeunes, je ne vais pas tarder à avoir l’air d’un monument historique!». »

S’il pratiquait du bord du bassin une sévérité à ses yeux indispensable, ne tolérant pas le moindre retard ou la plus petite entorse à la préparation, Guizien pratiquait par ailleurs un humour à petites doses que soulignait parfois un sourire joyeux. S’il était un monument, c’était d’humilité, qui ne ramenait jamais la couverture à lui, et qui pratiquait le regard distancié, philosophe, dirais-je, sur les choses. Attention, ce n’était pas un gros parleur, mais s’il avait le « mot rare du montagnard », il n’était pas non plus un taiseux et n’avait rien d’un misanthrope. Au physique, râblé, et, sous le cheveu dru, poivre et sel, il arborait un masque viril à l’énergie un peu exotique, tanné par le soleil, qui faisait de lui le sosie d’un Jeff Chandler, grande star des années cinquante, qui se serait échappé de son western hollywoodien.

S’il fut un monument, ce fut, je crois, d’humilité. Calme, serein, il était un « entraîneur dans l’ombre ». Il avait été au tout début de l’aventure du lycée climatique et sportif de Font-Romeu, en 1967, à laquelle il adhéra jusqu’en 1980.

Le lycée avait été bâti en vue de la préparation à l’altitude (1850 mètres) des Jeux olympiques 1968 de Mexico. La natation, grand sport olympique, était, bien entendu présente. Gérard Garoff, Breton de Rennes, qui œuvrait au titre de censeur du lycée, jouait la carte de la natation ; il appela sur le bord du bassin un copain, Michel Guizien, Breton de Fougères, en Ille-et-Vilaine, qu’il avait connu, en même temps qu’Henri Sérandour, au CREPS de Rennes, alors qu’il préparait le professorat d’éducation physique.

« Son père était musicien, enseignant au Conservatoire, un violoniste merveilleux, témoigne Leslie, fille de sa première femme, également épouse d’un champion de natation, Gilles Vigne. Un brio et un engagement musicaux qu’atteste aujourd’hui l’existence du conservatoire de musique René Guizien « Sa mère est institutrice, passionnée d’arts et de littérature, son frère Christian musicien, grand tromboniste de jazz, ses deux soeurs sont des pianistes et l’une d’elles sera infirmière et musicothérapeute. Donc des mélomanes », notent sa belle fille Leslie et Gilles Vigne. Lui-même apprend le violoncelle et la clarinette, « passages obligés dans cette famille, précise sa soeur Rosine, qui ajoute: « son éducation lui a permis d’avoir le goût de l’effort et du travail bien fait, habitué par ses parents à l’exigence et à la recherche de la perfection. Pour ses gouts musicaux le jazz et le classique mais aussi Brassens et Nougaro pour l’amour des mots. » 

Guizien examine l’invitation de Garoff d’entraîner, mais hésite, et pour cause. Il ne connait rien à la natation. Prof d’E.P., certes, mais l’eau reste pour lui un élément étranger.

EN TANDEM À FONT-ROMEU AVEC JACQUES MESLIER

Mais Garoff a son idée. A Font-Romeu, Guizien trouva sur place à la fois un alter ego et un mentor, un complice et un ami et sans doute l’un des plus charismatiques passeurs que la natation française pouvait offrir à l’époque : Jacques Meslier. Enseignant en éducation physique, il a été nageur, poloïste, entraîneur, et maitrisait déjà tout ou presque ce qu’un français pouvait alors savoir sur ce sport. Jacques va servir de mentor à Michel.

Si Guizien démarrait de zéro, il allait vite trouver l’accélérateur de vitesse. Entre la générosité de l’un, l’humilité de l’autre, et l’insatiable curiosité des deux, cela ne pouvait que bien se passer: entre eux, ce fut un ciel sans nuage.

Inexpérimenté, mais armé d’un furieux appétit de comprendre et d’apprendre, Michel allait vite acquérir le bagage nécessaire à son sacerdoce. Ce qu’il n’avait pas trouvé dans l’enseignement est ce qui l’attira dans l’entraînement : la précision, la possibilité, à travers le chronomètre et la compétition, d’étalonner très précisément le travail accompli…

Épaulé par Gérard Garoff, et bientôt par Henri Sérandour, président de la Ligue de Bretagne puis, quelques années plus tard, de la Fédération française de natation, Meslier et Guizien allaient former une fine équipe  et lancer l’aventure de la première section sport-études de la natation française.

Garoff devint, début 1973, Directeur technique national, et quitta Font-Romeu pour Paris. Guizien, lui, continua d’accompagner ses nageurs au bord des bassins.

« Son séjour à Font Romeu a été extrêmement enrichissant pour lui, témoignent Leslie et Gilles Vigne. Meslier lui a donné des bases si solides et lui a si bien fait partager son amour de la natation qu’il continuera toute sa vie à progresser dans ce domaine avec les résultats qu’on lui connaît. Il a eu l’intelligence et l’ouverture d’esprit d’observer attentivement les nombreuses équipes nationales de divers pays venus s’entraîner en altitude et d’en retirer l’essence de ses connaissances en natation. Ces deux points l’ont préparé d’une façon remarquable pour devenir un grand entraîneur. »

Mais s’il est capable de s’engager passionnément, Guizien sait aussi profiter de la vie, une fois sorti du bassin.

Au cours de ses treize années à Font-Romeu, il tombe amoureux de Kay Laurens, une Américaine qui, ayant épousé en premières noces René Laurens [petit-fils de Fernand Bouyonnet, fondateur de Font-Romeu] vit là avec ses deux enfants, Leslie et Marc. Ils se marient. Un cancer lui volera son épouse en 1997.

«  C’est une période de boîtes de nuit à la mode et de folles soirées, racontent Leslie et Gilles Vigne. Sportif et mondain, donc. Mais ce n’est pas tout, expliquent les Vigne :

« Lui, le Breton ne connaissant rien à la montagne, rencontre un soir chez un ami commun qui n’est autre que Garoff, un moniteur de ski et guide de haute montagne ; au cours de la conversation, Guizien demande à brûle pourpoint à ce moniteur s’il sait nager ; non, lui répond-il, qui ajoute craindre pour cette raison l’eau. Et Guizien de lui proposer un échange : des leçons de natation contre la découverte des Pyrénées, de sa faune et sa flore.

S’en est suivi une grande amitié avec André Calderer qui lui donné l’amour de la chasse et des ballades en montagne. Sans parler du ski qu’il aimait pratiquer entre deux séances d’entraînement. »

Il se met donc à aimer la nature, la montagne, et la chasse, en compagnie de son chien Swim. A la mort de cet amical quadrupède compagnon de balades, raconte Prokop, « Michel range son fusil, s’empare d’un appareil photo, et s’en va portraiturer chamois, renards, blaireaux et marmottes qui hantent le parc de La Vanoise. »

Quant à sa passion pour la musique, elle « portait surtout sur le jazz et la musique classique. Sa collection de vinyles en est la preuve flagrante ».

Un peu plus tard nait son premier et sans doute seul différend avec Garoff. Le prétexte en est un projet de sport études universitaires à Villetaneuse (qui n’aboutira jamais). Le DTN veut Guizien à ce poste. Après moult réflexions, Guizien, trop attaché à la nature, et qui se voit mal scotché dans une banlieue parisienne, refuse. La fameux caractère de Garoff fait son œuvre, et pendant quelques temps, les deux hommes sont en froid, ce qui perturbe beaucoup Guizien.

TEMPÉRAMENTS OBLIGENT: À MESLIER LE DEMI-FOND, À GUIZIEN LE SPRINT

Patrice Garoff, le fils de Gérard, qui a toujours connu Michel – « je crois bien qu’il m’a vu naître », dit-il – et qui a été entraîné par lui, se souvient de Michel comme d’un « homme merveilleux et drôle, qui partait en couples avec mes parents en vacances ; c’était un homme que j’ai sincèrement beaucoup aimé, un entraîneur humain, très lié à ses nageurs. Il n’était pas dur, à la différence de Meslier, lequel était à l’école américaine du « no pain no gain », le progrès par la douleur. Michel, lui, faisait travailler, à travers un filtre : l’entraînement était moins une ascèse par la souffrance (parfois pourtant indispensable) qu’un partage. La différence entre ces deux visions faisait que, tout naturellement, Meslier entraînait le demi-fond et Guizien les sprinteurs. »

« Je crois qu’il était en avance sur un domaine, ajoute Garoff, celui de la planification annuelle, dont il fut un pionnier chez nous. Mais auprès de lui, l’entraînement était un plaisir. Il aimait aussi les belles voitures, et je me souviens qu’il roulait en Simca. Il nous emmenait, trois ou quatre nageurs, de Font-Romeu à Narbonne, en compétitions. »

LE NAGEUR COMME FORMULE 1

L’amateur de bagnoles n’avait pas cherché loin sa comparaison des nageurs avec des bolides de Grand Prix : «Mettre au point un nageur de haut niveau, c’est aussi compliqué que de régler une Formule 1. C’est plus compliqué, même, car, en natation, les paramètres psychologiques sont importants.»

Il avait pris en mains, à Font-Romeu, des mains de Pierre Dupont, coach de Maisons-Alfort, la destinée de la Parisienne Guylaine Berger, qui allait devenir, en 1973, en finale des championnats du monde de Belgrade, la première française à nager le 100 mètres nage libre sous la minute. 

« Quand les résultats arrivent, Michel ne s’en contente pas, expliquent Leslie et Gilles Vigne. Il en veut plus. Il ambitionne les mêmes conditions que celui qu’il admire plus que tous : Georges Garret [à Marseille]. Avec l’aide de Gérard Garoff, il cherche un club avec bassin de 50 mètres. Font Romeu ne disposait que d’un petit bassin de 25 mètres. Il a le choix entre plusieurs propositions, en Nouvelle Calédonie, dans la région Parisienne… Ce sera Antibes. »

En 1980, Guizien arrive donc à Antibes. Là, il trouve sur place et va développer deux talents très différents : la nageuse de demi-fond Karyn Faure, et le sprinter Christophe Kalfayan. Guizien pratique un remarquable pluralisme au sein de bassin, qui le pose parmi les fins techniciens. Il sait tout faire, n’est prisonnier d’aucune mode, peut faire nager long, court et dans tous les styles « parmi ses huit nageurs de haut niveau, note encore Hessège dans l’article précité de L’Huma, on retrouve tous les styles de nage: Kalfayan le sprinter libre, Esposito le papillonneur, Cédric Pénicaud le brasseur et Romain Barnier, cinq fois médaillé en crawl, en juillet, lors des championnats d’Europe juniors. »

«Ces jeunes athlètes me confortent tous les jours dans les valeurs auxquelles je crois et que j’ai du mal à retrouver dans notre société: l’honnêteté, le courage et la volonté. J’ai une chance énorme de passer ma vie avec eux», admet-il. Comme ses nageurs – «des introvertis comme moi et la plupart de ceux qui sont dans la natation» -, Michel Guizien rêve de titre olympique: «C’est le summum, c’est magique! Mais ce n’est pas parce que l’un de vos nageurs est couronné que vous êtes le meilleur entraîneur du monde. Non, vous êtes juste l’un des bons entraîneurs du monde. L’exploit, c’est le nageur qui le fait! »

Le 6 avril 1996, Libération, sous la plume de Christian Loison, ouvre les guillemets au coach : «Quand on accepte de nager, il faut un goût marqué pour l’effort physique.» [Il faut surtout] « une volonté permanente de se dépasser. Je n’ai qu’une philosophie: celle de l’effort. Je n’ai qu’un mot d’ordre: le travail. En sport, en natation plus particulièrement, on ne se maintient pas. Soit on progresse, soit on régresse. A Antibes, on est condamné à progresser.»

«Oui, le bon nageur, c’est ça: celui qui utilise le mieux les résistances et les appuis de l’eau. C’est lui qui flotte le mieux: grand et fin, comme Popov (le Russe, meilleur mondial sur 50 et 100 libre, ndlr). C’est affaire de perception, de sensibilité. Pour cela, il faut avant tout du courage et de la volonté.»

Bien entendu, dans l’ADN de Libération, porte-flambeau du jouir sans entraves, de tels propos sonnent de travers, et l’organe libertaire cherche le contre-feu : et de citer un « observateur » pour qui «le seul reproche qu’on peut faire au centre, c’est que les nageurs commencent à ressembler à leur entraîneur. Trop pro, trop sérieux, trop gris. Peut-être que Guizien met trop l’accent sur l’énergie et pas assez sur le plaisir, la complicité, la jubilation. L’humain en un mot.»

Malentendu, car ce n’est pas le centre, ou le coach, qui déteignent. C’est la natation de compétition qui veut ça. Possible élément de preuve, Christophe Kalfayan, sprinteur emblématique, qui, après avoir suivi Guizien entre quinze et vingt-sept ans, quitte en octobre 1995 « le moule paternaliste cher à Michel Guizien. » Kalf’ est alors dans une période de révolte, ce qui l’amène aussi à tenter de forcer la fédération à le sélectionner d’office pour les Jeux, sans passer par le filtre des qualifications. Kalfayan s’entraîne seul, avec un adjoint. «A 27 ans, explique-t-il, cela faisait douze ans que je m’entraînais avec Guizien. La relation prof-élève ne me convenait plus. La natation n’est plus une priorité dans ma vie. Bref, je voulais tenter autre chose.» Quelques mois plus tard, aux Jeux olympiques d’Atlanta, Kalfayan termine 14e du 50 mètres des Jeux olympiques. Quatre ans plus tôt, à Barcelone, il avait été 4e du 50 mètres, 11e du 100 mètres, 4e avec les relais quatre fois 100 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages. Conclusion ? La natation de compétition supporte mal l’à peu près. Le sport d’élite est un impitoyable juge de paix…

En 1999, Guizien coache aussi Fred Bousquet, avant que celui-ci ne rejoigne Auburn. C’est à Antibes que Fred se qualifie pour les Jeux de Sydney.

Ses brillants résultats en club amènent Guizien à se voir confier des responsabilités nationales. Là encore, Gilles Vigne est un témoin de première main, qui explique :

« Ses premières responsabilités nationales ont été d’entraîner les différentes équipes juniors sous la direction de Patrice Prokop et en compagnie entre autres de: Marc Begotti, Michel Selesse, Dominique Mollier, et moi même. Nous avons pu constater déjà à ce moment là ses qualités relationnelles avec les athlètes. Ce fut le début de sa grande carrière internationale. Les résultats qu’il a obtenus avec le club d´Antibes et les équipes de France olympiques en sont la preuve.

Nous  sommes parti vivre aux États Unis en 1989, continuent Leslie et Gilles, et chaque fois que Michel le pouvait, il venait chez nous et en profitait pour observer les différentes méthodes d’entraînement dans les universités américaines. Il n’a jamais cessé d’apprendre… »

 LE DOUBLE DEUIL DE ROMAIN BARNIER

Ce mercredi 4 janvier 2017, mon appel cueille Romain Barnier malheureusement dans un nuage d’affliction. Coïncidence, l’entraîneur marseillais vient de perdre un oncle, le frère de sa mère, dont il tente de fixer les funérailles, et ne sait à quel deuil se vouer. Les disparitions de ces deux anciens aimés et respectés s’entrechoquent dans son esprit comme un sinistre synchronisme. L’oncle ? Marc Esposito (nom de jeune fille de la mère de Romain), un passionné de natation et une figure de la famille. « Ma grand’mère s’appelait Esposito, et dans la natation, on la félicitait des succès de Franck, ce qui la faisait rire, vu qu’il était seulement un homonyme. A la fin, elle laissait dire, et feignait d’agréer ces congratulations pour les exploits de ce « petit-fils ». »  

Romain se souvient de « milliers d’anecdotes », concernant Guizien, liées aux cinq années passées à Antibes : « j’étais arrivé en 1992-93, à 17 ans, ils avaient créé une cellule, Antibes Swim Team, on était une dizaine, dont Franck Esposito, Christophe Kalfayan, Karyn Faure, Cédric Leutenegger. Nous avions une grande affection pour Michel tout en le respectant, on l’appelait monsieur Guizien. Lui, c’était une voix, un charisme, c’était l’homme qu’il était. Un grand monsieur avec sa singularité. A la fois distant et chaleureux. C’était la mallette, style attaché-case, un truc de businessman, qu’il trainait avec lui, il la posait sur une table, sortait des papiers, nettoyait ses lunettes, se raclait la gorge, et l’entraînement commençait… C’était aussi une idée du coaching, qui était dans la précision. Après l’entrainement du samedi, il nous disait : maintenant, je vais préparer la semaine prochaine. Il s’enfermait pendant trois heures s’il le fallait, et d’une écriture appliquée, impeccable, sans la moindre rature, il posait patiemment le programme, série après série, de l’entraînement de la semaine à venir. Après quelques années, nous en devinions les schèmes récurrents, et l’entraînement du matin nous laissait deviner celui de l’après-midi. Il avait sa méthode.

«Il était très méthodique, minutieux… Je me souviens, une fois, nous suivions un cours pour l’examen du BEESAN, avec des copains. A un moment, il sort un mouchoir d’un étui en papier, essuie ses lunettes, tente de remettre le mouchoir dans son étui en papier, sans arrêter son propos, qui était une description du mouvement de la nage ; cela s’éternise ; il continue de s’efforcer de remettre son mouchoir à sa place, calmement, avec sa coutumière méticulosité, manifestement, il n’y arrive pas, s’entête, et nous, on l’écoute à peine, fascinés par son combat obstiné contre le refus de l’étui de papier de réintégrer le mouchoir ; et d’un coup, la classe explose dans un éclat de rire général. Etonné, vu qu’il n’a rien dit de marrant, il nous demande la raison de l’hilarité, on lui explique et lui : « mais, c’est pas marrant, votre histoire. »

« L’année 2002, j’étais seul avec lui, l’été, à l’entraînement, et au bout, j’ai nagé à Berlin, aux championnats d’Europe, le record de France du 200 mètres, 1’48s80. C’est avec lui que j’ai effacé le nom de Stephan Caron des tablettes !  Un peu plus tard, j’ai travaillé sous Marc Begotti, mais ça a moins marché et je suis retourné avec Guizien.

« Mais il y avait aussi le Michel Guizien que je connaissais moins, qu’il devenait quand il n’avait pas le costume de la mission. Il avait le goût de la fête, aimait rire, blaguer, était un bon vivant. »

IL AIMA ENTRAINER JUSQU’AU BOUT : LES RAPIDES, LES LENTS, LES JEUNES, LES VIEUX…

Franck Esposito se souvient également de « beaucoup de belles choses » et met en avant la « grande intelligence, le respect et l’exigence de celui qui fut (son) coach pendant tant d’années. Il nous avait enseigné la rigueur nécessaire à la réussite d’un club performant, et qui s’est conservée parmi tous ses anciens nageurs. A Rio, aux Jeux olympiques, on s’est retrouvés, Romain Barnier, Maxime Leutenegger et moi, pour l’équipe de France, Lionel Moreau, qui coachait pour les Bahamas : quatre entraîneurs, qui avions été élèves de Michel, ça nous rendait très fiers pour lui. Je l’avais vu samedi dernier, et on s’est dit au revoir. Il était très affaibli, mais c’était toujours Monsieur Guizien.

Il aimait la natation. Il parlait souvent de sa chance de faire ce métier. Il n’était pas spécialisé, il s’intéressait à tous les styles, toutes les distances. Il aimait prendre le temps avec ses nageurs. Et il ne s’intéressait pas qu’à l’élite. Depuis toujours, il entraînait entre midi et deux heures monsieur et madame tout le monde : on trouvait là le médecin, l’ouvrier, la ménagère, il adorait entraîner, et ça a duré toute sa vie, longtemps après sa retraite, jusqu’à ce qu’il y a deux ou trois ans, il fasse un malaise au bord du bassin ; alors seulement, on lui a demandé d’arrêter. »

 – Mes plus vifs remerciements à Leslie et Gilles Vigne, Michèle Guizien, Romain Barnier, André Calderer, Franck Esposito, Patrice Garoff, Marc Planche, Patrice Prokop, Gilles Plançon, Isabelle Lefèvre. Sans leur aide et (ou) leurs témoignages, cet hommage n’aurait pu s’écrire.

PATRICE PROKOP, LE D.T.N.QUI DÉCLARA LA PAIX

PATRICE PROKOP, LE D.T.N.QUI DÉCLARA LA PAIX

Lundi 17 Octobre 2016

  « …Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite Et recevoir ces deux menteurs d’un même front… »  (Tu Seras Un Homme, Mon Fils, Rudyard Kipling)

Éric LAHMY

Samedi 15 Octobre 2016

PATRICE PROKOP, QUI FUT DIRECTEUR TECHNIQUE DE LA NATATION FRANÇAISE ENTRE SEPTEMBRE 1982 ET SEPTEMBRE 1994 ALLIAIT, A SON POSTE, SI L’ON EN CROIT CEUX QUI ONT TRAVAILLÉ AVEC LUI, DEUX QUALITÉS RAREMENT ASSOCIÉES, UNE EXTRÊME BIENVEILLANCE ET UNE GRANDE EFFICACITÉ

On ne l’avait pas vu venir, et moi sans doute moins que les autres. Prokop n’était ni un brillant causeur comme Jean-Paul Clémençon, qui lui succèderait au poste, ni un grand entraîneur comme Lucien Zins, sans doute pas un fin politique à la Gérard Garoff. L’œil bleu et calme, parfois un brin amusé, il vous regardait en coin, sans aucune malveillance. On l’imaginait, enfant, sage comme une image, récolter des dix de conduite.

Mais à l’annonce de sa nomination, je marquais dans « L’Equipe » une réprobation sans fard. Un ou deux jours plus tôt, Patrice Prokop, lors d’un point presse, avait été le sujet d’une crise de dyslexie de plusieurs minutes, où il n’avait cessé de chercher ses mots et de s’empêtrer dans ses phrases. Il devait savoir qu’il serait nommé et montrait sans doute là une émotion forte.

Je sortais de neuf infernales années avec son prédécesseur Gérard Garoff et dans la nostalgie d’un Lucien Zins et je ne voyais aucune issue pour la natation française, emmenée par un adjoint assez peu impressionnant. Mon article fut ce qui pouvait se faire de mieux sans couteau ni revolver.

Je ne pus me rendre à la conférence de presse du nouveau DTN et me souviens que Pascal Coville, mon adjoint à la natation, rédigea un papier de présentation où il vanta la « diction impeccable » et la « richesse syntaxique » de l’impétrant, ce qui me fit sourire (jaune). Mais je me faisais un devoir de passer dans « L’Equipe » les articles qui me contredisaient. Ce journal n’avait pas de concurrent direct, et ne pouvait présenter une seule opinion, et je ne changeais jamais, ne serait-ce qu’une virgule, aux productions de Jean-Jacques Simmler comme de Coville, qui prenaient un malin plaisir (surtout Coville) à prendre le contrepied de ce que j’écrivais !

QUALITÉ: MODESTE, DÉFAUT: TROP MODESTE

Patrice paraissait assez peu fait pour la lumière, et gardait en toute occasion un self contrôle très britannique ; sans doute trop modeste, même pour mon goût, et le diable sait que je ne suis pas fasciné par les fiers-à-bras. Ce génie de l’effacement éclata, si j’ose dire, au cours d’un dîner donné sur la côte ouest de l’Australie, par la société Arena, commanditaire de l’équipe de France, aux dirigeants et aux journalistes français, présents aux mondiaux de Perth en 1991. Je me trouvais ainsi dans une estafette conduite par Patrice, auprès d’Alain Coltier, correspondant général de L’Equipe en Australie. Quelques jours plus tard, Coltier me demanda qui était le patron de la natation française, et je lui désignai Prokop. « Ah ! bon, me dit-il, je l’avais pris pour le chauffeur de l’équipe de France. » Prokop ne cherchait pas à impressionner, et y parvenait parfois trop bien !

Lors du départ de Garoff, même s’il avait été son adjoint pendant huit années, Prokop n’était pas forcément apparu comme un favori dans la course à la succession. « Henri Sérandour avait promis le poste à Gérard Hugon (créateur du club d’Antibes), et on trouvait sur les rangs Gilbert Seyfried (directeur de la piscine de l’INSEP et entraîneur de la Stella Saint-Maur), Jacques Lahana (directeur des sports de la ville de Nanterre) et Pierre Loshouarn » (un conseiller technique régional), se souvient Jean-Pierre Le Bihan, son collègue et ami.

PROKOP DÉCLARE LA PAIX AUX CLUBS PAR UN VIRAGE A 180° DE LA DTN

Patrice avait été fortement recommandé par Gérard Garoff, selon une tradition, mise à mal trente ans plus tard par Francis Luyce, de passage de témoin entre le DTN et son successeur. Henri Sérandour, le président de la fédération, qui opéra ce choix, l’avait vu à l’œuvre à la Fédé. Prokop s’était fait apprécier, outre son côté apaisant, précieux, sans aucun doute, après l’ère d’affrontements tous azimut, voulus par Garoff, par sa capacité de travail.

Lui-même raconte les hésitations qui précédèrent son acceptation de l’un des postes les plus terrifiants du sport français : « Quand Gérard Garoff a annoncé qu’il voulait partir à l’issue de la saison 1981-1982, en septembre 1981, j’étais son adjoint depuis huit ans ; il m’a dit souhaiter que je prenne la place. Je connaissais la difficulté de la tâche. J’avais mesuré l’engagement de Gérard Garoff, et il n’avait pas réussi, comment imaginer que j’y parviendrais ? J’ai balancé pendant des mois avant de me décider ; mais quand en février 1982, Henri Sérandour a fait savoir qu’il recevrait les dossiers de candidature, le mien était prêt, et je l’ai envoyé. J’avais rédigé un document sur tous les aspects de ma tâche, concernant les quatre sports, les relations avec le président, etc. »

L’ENFANCE D’UN CHEF

Tchèque d’origine, père instituteur et directeur de l’école de Romainville et mère secrétaire chez Suchard (les douceurs ne manquèrent pas à la maison), « ses deux sœurs sont devenues l’une enseignante (professeur d’école), l’autre pharmacienne », raconte Jean-Pierre Le Bihan, qui  connait fort bien Patrice pour l’avoir assisté à la Fédération après avoir co entraîné avec lui un club de la banlieue parisienne. Comment, avec un tel background, échoue-t-il dans le sport ? « En 3e, au lycée Hector Berlioz, de Vincennes, j’ai été conquis par le charisme et l’engagement d’un professeur d’éducation physique, Mr Bosch. Cela s’est traduit par des activités UNSS, et après j’ai tout fait pour devenir professeur d’éducation physique. »

Il avait effectué sa préparation au professorat à l’ENSEP de Versailles entre 1967 et 1970, et Le Bihan délivre une anecdote de cette époque, révélatrice du caractère de Prokop, et des passions qui le poussent en profondeur, quand en surface il ne se départ pas d’un calme olympien. « A l’INSEP, c’était un nageur moyen, à 1’15s aux cent mètres, mais il a choisi l’option natation et il a commencé à s’entraîner avec Jacques Vallet à l’INSEP et Gilbert Seyfried à la Stella ; à la fin de sa scolarité, il a cassé la minute à l’examen du CAPEPS et il a fait partie du relais champion de France du dix fois 100 mètres quand cette épreuve était dans le programme.

Pendant un court laps de temps, Patrice enseigne, avant d’être, très tôt, pris par le national. Parallèlement, il entraîne : « trois clubs : d’abord, pour rendre service, à la Stella Sports de Saint-Maur, au CA Romainville avec Jean-Pierre Le Bihan, et au Stade Olympique Rosnéen. »

« Quand en avril 1973, dit encore Le Bihan, Garoff devint DTN, Patrice était déjà conseiller technique régional, Michèle Leclerc [conseillère technique de la ville de Paris] ayant sollicité sa candidature. Garoff avait été séduit par son enthousiasme. Il avait vu ce jeune entraîneur débarquer aux championnats du monde 1973 à Belgrade. Patrice avait voyagé à ses frais avec épouse, armes et bagages, pour suivre les compétitions. Garoff lui a demandé assez vite de devenir son adjoint à la formation des cadres et de faire le lien avec les maîtres nageurs sauveteurs, dont nous nous étions séparés en 1951, mais qui restaient les patrons dans les piscines. Il a travaillé aussi à mettre en place des « formations » avec Raymond Catteau, René Schoch, Jean-François Robin. Il est enfin responsable de la détection et de l’évaluation des jeunes, s’occupe des seize ans avec Gilles Vigne, Dominique Gindre (Mollier), Patricia Quint. »

« Auprès des maîtres-nageurs, explique Patrice, mon job d’abord était de trouver, entre les présidents Henri Sérandour pour la natation et Jean-Claude Letessier pour les maîtres-nageurs, un moyen de se rapprocher. Ensuite, on avait pour perspective  la création d’un brevet d’Etat qui unifierait les professions de maître nageur sauveteur et d’éducateur sportif. Un brevet d’Etat devait en être le trait d’union. »

Adjoint à la DTN, il ne s’était pas ménagé.

« IL EST PAS MAL CE PROKOP. ON VA POUVOIR TRAVAILLER ENSEMBLE »

 « Pendant ces dix ans, il avait travaillé comme un fou, continue Le Bihan. Un jour, sa femme, Martine, nous avait demandé au téléphone si on savait où il était. Il courait entre ses missions. Lorsqu’une de ses filles (Karine et Alexandra) est née, c’est ma femme qui l’a accompagnée à la clinique, et Patrice n’a vu sa fille qu’à son retour. » (Patrice précise qu’il a réussi à être là à temps, à la naissance). 

On ne dira jamais assez la part que les épouses d’entraîneurs et de dirigeants jouent dans les succès du sport français, et l’abnégation dont elles font preuve. De temps en temps, leur courage est tant malmené qu’une d’entre elles laisse échapper la pression. Je cherchais un jour en vain à joindre mon ami Jean-Claude Perrin, l’entraîneur français d’athlétisme (le portable n’existait pas), appelais chez lui et tombais sur son épouse : « je ne sais pas où il est, me répondit-elle d’un ton que je qualifierais de pincé ; mais soyez gentil, si vous le voyez, rappelez-lui qu’il a une femme ? » 

Patrice Prokop, on l’a compris,  ne roulait pas les mécaniques, et s’il était le boss, il plaçait la charge sur ses épaules. Travaillant en bonne intelligence avec un président taillé dans un même bois tendre, il allait opérer une sorte de révolution tranquille, effectuant un virage à 180 degrés dans la politique fédérale.

Comment cela ? Arrivé en 1982 à la tête du secteur après avoir servi trois années comme conseiller technique national auprès de l’Île-de-France et huit ans comme adjoint de Garoff à la DTN, il avait vécu l’essentiel de la carrière agitée de l’ancien censeur de Font-Romeu à ses côtés.

Garoff avait mené une politique extrêmement volontariste et surtout soupçonneuse vis-à-vis des entraîneurs de clubs, et tout le monde craignait que Prokop ne perpétue ce système d’affrontement systématique avec la « base ».

« La méfiance était installée, et Guy était prêt à continuer le combat, » se souvient Catherine Grojean.

Guy Boissière était un des bons entraîneurs de l’époque, un héritier des Barbit, Garret, Zins, Menaud, qui, avec Bergamo, Bozon, Alex Ferenczi, Pierrette Gheysen, Alain Iacono et d’autres, tenait la boutique. Il avait entre autres préparé Michel Rousseau, médaillé d’argent des premiers mondiaux, en 1973, et allait emmener un autre talent, Stephan Caron, encore plus loin, au top européen et mondial. « Guy n’aimait pas Garoff et il craignait de trouver en Patrice les mêmes comportements que son prédécesseur, se souvient Catherine Grojean. Après l’avoir rencontré, il changea complètement d’avis : « il est pas mal ce Prokop. On va pouvoir s’entendre. » Il l’a énormément apprécié, finalement, et on est devenus des amis, en-dehors des piscines. Prokop est un humaniste, il aime les gens qu’il côtoie. On notait aussi qu’il prenait toujours du recul par rapport à ce qui était dit et qu’il l’examinait d’une façon toujours bienveillante. Il avait des contacts privilégiés avec les nageurs et les entraîneurs et les résultats ne se sont pas fait attendre : la natation française a renoué avec des résultats internationaux ; ce n’était pas une période facile, avec trois nageurs par nation et un dopage d’Etat d’abord dans les pays de l’Est, avec la RDA en pointe, qui, une fois leur système démantelé, allèrent enseigner les Chinois qui s’y mirent de bon coeur. »

« Ce qui est frappant aussi, c’est que Patrice n’a jamais ramené la couverture à lui. Il ne cherchait pas la gloriole, il mettait les autres en avant, » ajoute Catherine Grojean.

RECONNAÎTRE LA VALEUR DES ENTRAÎNEURS

Quand Prokop a débloqué le système et ouvert la porte de l’international aux entraîneurs des nageurs, il a créé un effet de courant d’air bénéfique : « Patrice, continue Catherine Grojean, s’est appuyé sur les entraîneurs en les faisant progresser. C’était un changement bienvenu. Le système de Garoff de non implication des entraîneurs de clubs avait tué professionnellement nombre d’entre eux, comme Pierrette Gheysen, qui avait amené Ivan Boutteville, et dont les coaches nationaux n’ont pas su tirer la quintessence. Elle s’en plaignait, était convaincue des dons d’Ivan et de ce qu’elle aurait pu l’amener plus loin. Elle a été dégoutée et n’a plus sorti de nageurs. » Parmi les victimes de ce système de rejet des coaches institué par Gérard Garoff, on se souvient d’Alain Iacono, qui amena son fils Franck aux records en demi-fond, et que le système n’eut de cesse de le séparer de son nageur.

« –  J’ai beaucoup parlé avec lui de ce que nous ressentions comme une injustice, la non-sélection des entraîneurs des nageurs internationaux, se souvient l’ancien entraîneur national  Michel Scelles, aujourd’hui reconverti avec bonheur coach des masters de Viry-Châtillon. Michel avait rejoint « Pedro et Giaco » comme entraîneurs de l’INSEP et de l’équipe de France. On ne trouvait pas normal, explique-t-il aujourd’hui, qu’à l’issue des sélections seulement deux ou trois entraîneurs encadraient les vingt-trois à vingt-cinq éléments qualifiés pendant que leurs entraîneurs étaient laissés sur le quai et envoyés en vacances. Patrice a changé la donne, et c’est comme ça que Boissière, qui coachait Caron, Begotti, qui avait amené Plewinski, et tant d’autres purent accompagner jusqu’au bout leurs protégés. »

Parfois, des décisions très simples impactent le réel plus que bien des finesses et des complications. La sagesse de Prokop provoqua un fort appel d’air. Il éteignit d’un seul coup la querelle entre la natation nationale et les clubs.

STEPHAN CARON ET CATHERINE PLEWINSKI LOCOMOTIVES

Est-ce un résultat de cette ouverture? « Des Jeux olympiques de 1984, les Français ramenèrent quatorze records nationaux, »(2) dit Scelles. Jusqu’en 1992, l’équipe de France, sans être exceptionnelle, va tirer son épingle du jeu, grâce surtout à deux locomotives, Stephan Caron et Catherine Plewinski. Mais le renouvellement ne se fait pas, et en 1994, les Français rentrent bredouilles, en termes de médailles, des championnats du monde de Rome.

La compétition a atteint il est vrai des sommets, non seulement parce qu’à l’étranger on s’entraîne bien, mais aussi parce qu’on se prépare encore mieux – et quelques fois, les guillemets s’imposent pour entourer le verbe se préparer. Il y a bien sur les Allemands de l’Est et leur dopage d’Etat. Mais ils ne sont pas les seuls, l’Allemagne de l’Ouest s’y est mise. On peut nourrir des doutes sur les pratiques des Russes. Les Chinois vont bientôt s’y mettre. Des Italiens sont boostés par le Pr Conconi. Les Français apprennent d’une transfuge de Roumanie, Noémie Lung, qui lors d’un meeting en France choisit la liberté, comment elle était assistée médicalement, avec Tamara Costache et autres au centre de Baia Mare. Mais il n’y a pas que ça.

On se rend compte aussi à l’époque de notre retard dans le suivi médical. « Un accompagnateur des équipes de France revient du Canada avec des informations à l’époque assez déroutantes sur les modes de préparation de leurs meilleurs éléments, témoigne Scelles, ainsi le protocole de Mark Tewksbury, qui utilise les techniques de pointe de l’époque, de corticol [hormone de stress] et dosage d’érythropoiétine » [NDLR : afin de vérifier la bonne adaptation à l’altitude, les bons répondeurs produisant de l’EPO en arrivant en altitude, les mauvais répondeurs n’en produisant pas] .

Ces techniques avancées, banalisées aujourd’hui, inquiètent les Français. « On se dit qu’en face de ça, notre suivi médical est dépassé. Que Caron et Plewinski, s’ils avaient disposé de tels plus, auraient ramené de l’or, au lieu de l’argent ou du bronze… Patrice a été déçu d’apprendre tout ça, mais a maintenu le silence et a continué le métier comme si de rien n’était. On n’était pas si mauvais, à l’époque, et les records de France des Caron, Plewinski, Esposito, Marchand, il a fallu les combinaisons pour les battre. De vous à moi, je crois que Stephan Caron était plus fort que tous les cracks français qui ont suivi jusqu’à aujourd’hui, je suis persuadé qu’il les aurait battus… »

Prokop croit lui aussi que des nageurs français ont souffert de ce genre de compétitions soit déloyales, soit avant-gardistes. « La natation féminine, surtout, a souffert. Plus particulièrement Catherine Plewinski parce qu’elle a dû affronter d’abord les Allemandes, ensuite les Chinoises. Ce qui ne l’a pas empêchée de gagner ainsi des titres européens en face de Kristine Otto. »

Mais il n’y a pas que ça. Le management de l’équipe de France n’est pas au point, et un certain Claude Fauquet, observateur des équipes de France, note tous les détails qui vont faire la différence, et prépare une révolution qui va donner, entre 2004 et 2014, à l’ équipe de France le taux de réussite le plus remarquable et le plus élevé en compétitions mondiales.

 « SON VISAGE EST VERT. UN TEINT DE D.T.N. »

Aujourd’hui, loin de ces considérations, Patrice Prokop, se souvient que, cramé par douze ans à tenir les rênes, il décide de rendre son tablier. Il se sent très fatigué. Sa femme, parfois, s’amusait, regardant un collègue de son mari, à déclarer : « Ah ! Il a un joli teint. Son visage est vert. Un teint de DTN. » On imagine qu’elle avait dû avoir du vert à la maison, pendant douze ans! Vingt-deux ans plus tôt, Lucien Zins,DTN de la natation, au sortir des Jeux de Munich, croise Robert Bobin, DTN de l’athlétisme, qu’il décrit comme « écrasé » par treize ans au poste le plus exposé, et se dit : « Quand je l’ai vu, je me suis vu. Je me suis dit : Bobin, c’est moi. Il faut que j’arrête. »   

Patrice est remplacé par Jean-Paul Clémençon, lequel s’installe aux commandes, au siège fédéral, Stade nautique Georges-Vallerey, au 148 avenue Gambetta, à Paris…

Si c’est la fin de son aventure en natation, le parcours professionnel de Patrice Prokop continue. L’année même, il entre à la préparation olympique, dit « le cimetière des éléphants » (lisez: les grands serviteurs du sport) en compagne de Joël Delplanque et de Bernard Bourandy. Deux ans plus tard, il dirige le CREPS de Dijon, une aventure de dix années où il conduit un gros travail de rénovation, et aux treize pôles France existants ajoute par création celui de judo. Il achève sa carrière au CREPS de Macon. C’est à cette époque qu’il est élu président de l’association des directeurs techniques nationaux, où son tempérament fédérateur fait une fois de plus l’unanimité.

En-dehors du parcours de l’équipe de France où il sut apaiser les conflits et orchestrer une natation décrispée et, je dirais, heureuse, Patrice mit le pied à l’étrier à toute une génération de jeunes coaches qui ne demandaient qu’à apprendre en les confrontant aux grands rassemblements, Jeux olympiques, mondiaux et championnats d’Europe : les Marc Begotti, Lucien Lacoste, Sylvie Bozon-Le Noach. En outre, « Prokop a fait le statut des entraîneurs de haut niveau. C’est ce qu’il a mis en place qui a permis tout ce qu’il y a de bons entraîneurs de valeur chez nous », estime Scelles.

« C’était un travailleur infatigable, ajoute Scelles. Il partait de loin vu l’état de la natation française, il a réorganisé le côté administratif.  On a continué de tenir l’INSEP et peut-être a-t-on été trop gentils, trop timides et trop dans le social. On a conservé des éléments qui n’avaient plus le niveau. On ne se sentait pas de les laisser tomber, tout en sachant qu’ils n’avaient plus la valeur. On se voyait mal les abandonner dans la nature, et ils ont pu achever leurs études. Bien sûr ils bloquaient des places à l’internat qu’on aurait mieux utilisées en renouvelant les effectifs, mais je ne suis pas mécontent d’avoir agi ainsi et Patrice non plus. »

Même son de cloche chez Laurent Neuville, l’un des éléments du relais quatre fois 100 mètres, qui se souvient d’un Prokop « honnête, tranquille et bosseur, proche et à l’écoute des nageurs », rappelle que Patrice le fit entrer à l’INSEP en tant qu’entraîneur adjoint. « C’est lui qui, en tant que responsable de la formation des cadres, a formé Claude Fauquet, rappelle-t-il. Mais surtout c’était un homme qui trouvait des solutions. »

« Quand il avait un problème à résoudre, une décision à prendre, Patrice se mettait à réfléchir. Il plissait alors les yeux, et ne disait plus rien. Cela pouvait durer une journée entière. Quand ça lui prenait, Michel Guizien l’appelait Le Sphinx, » se rappelle Marc Begotti. 

Toujours pacificateur, « quand les entraîneurs s’enguirlandaient, il nous disait : ne vous asticotez pas », raconte encore Marc. Aujourd’hui, alors que les nouvelles qui nous viennent des bureaux de la Fédération ou des plages des piscines semblent contenir leur part de rancœurs, de colères, de portes qu’on claque et d’affrontements parfois brutaux, on se dit qu’y manque l’esprit  de Patrice Prokop.

(1).Pour tout savoir sur Michel Scelles, lire le formidable dossier que lui a consacré Chronomaîtres, http://www.chronomaitres.fr/_media/n4-michel-scelles.pdf 

(2).16 records en fait : DAMES.- 100m, Sophie Kamoun, 57s49 ; 100m brasse, Catherine Poirot, 1’10s69; 4 fois 100 m libre, Carolle Amoric, Sophie Kamoun, Véronique Jardin, Laurence Bensimon, 3’52s15. MESSIEURS.-100m, Stephan Caron, 50s70 ; 200m, Stephan Caron, 1’50s99 ; 400m, Franck Iacono, 3’55s07 et 3’54s58; 1500m: Franck Iacono, 15’27s27, 15’26s96; 200m dos, Frédéric Delcourt, 2’1s59; 2’1s75; 200m brasse: Thierry Pata, 2’20s14, 2’20s05; quatre fois 100m: 3’24s68 et 3’24s63 (Stephan Caron, Laurent Neuville, Frédéric Bataille, Bruno Lesaffre) ; quatre fois 200m : 7’27s40 (Pierre Andraca, Dominique Bataille, Lionel Pou, Stephan Caron). Cette année, on enregistra 56 records de France, près de deux fois plus que de records du monde (31). Informations issues de la formidable banque de données fédérale :  http://ffn.extranat.fr/webffn/nat_records.php?idact=&idyear50=1984

ROB DERBYSHIRE, POLOISTE, NAGEUR ET ET PREMIER HOMME DE LA « SYNCHRO »

Lundi 26 septembre 2016

DERBYSHIRE [John Henry « Rob »]. Natation, water polo. (Manchester, 29 novembre 1878-Forge Baslow, Derbyshire, 30 juillet 1938). Champion olympique de water-polo (1900) et du quatre fois 200 mètres (avec Willy Foster, Henry Taylor et Paul Radmilovic, en 1908), argent du quatre fois 250 mètres (1906). Élève de Trudgen, fils d’un « superintendant » des Osborne Street Baths, les bains de sa ville natale, en novembre 1897, à Glasgow, “il nage le 100 yards en une minute juste, mais la faible longueur du bassin, 20 yards soit un peu plus de 18 mètres, fait que l’on ne retiendra pas cette performance comme marquant la fin de l’over sur la distance classique du sprint” (Oppenheim, Des Nageurs et des Records, 1961). Son père, qui est aussi son inspirateur, l’utilise, à trois ans, comme son « périscope » dans une démonstration de nage sous-marine. Surnommé « le petit Robin », il conservera ce sobriquet toute sa vie. A quatorze et quinze ans, en 1893 et 1894, il remportera les premiers titres de champion du Yorkshire de natation ornementale, ce qui en fait l’ancêtre de la natation synchronisée, sport alors réservé aux hommes. Sa vitesse de nage lui permit de briller dans les matches de water-polo, et d’être présent dans l’équipe britannique de 1896 à 1900. En 1902, il affronta Freddy Lane, vainqueur, et Dick Cavill dans une course mémorable. Les trois hommes durent revenir des vestiaires à trois reprises pour répondre à l’enthousiasme des spectateurs. Rob deviendra directeur de piscines à Manchester et Londres, coach de l’équipe olympique de 1928, manager de celle de 1936. Eric Lahmy

LUDOVIC DEPICKERE, 20 ANS EN HAUT DE L’AFFICHE

DEPICKÈRE [Ludovic Fernand]. Natation. (Roubaix, 29 juillet 1969-). France. Fils d’un directeur de piscine (René) et d’un maître-nageur (Marie-José) qui le mettent à l’eau à l’âge de trois semaines, lui font disputer sa première compétition à quatre ans et demi  et lui servent tour à tour d’entraîneurs, il n’échappe pas à un destin de nageur, à Roubaix, puis à Wattrelos. D’une carrière de plus de vingt ans, il ramène huit titres de champion de France : 100 mètres (50s71, hiver 1996), 200 mètres (1’51s11, été 1988), 50 mètres papillon (25s64, hiver 1986), 100 mètres papillon (56s25, hiver 1986 ; 55s21, record de France, été 1986 ; 55s39, hiver 1987, 55s51, hiver 1988 ; 54s86, été 1988), titres auxquelles doivent s’ajouter 13 argents et 12 bronzes ; un titre de champion d’Europe junior (1985) sur 100 mètres papillon. Présent dans l’équipe de France dans trois Jeux olympiques, à Séoul 1988, Barcelone 1992 et Atlanta 1996,  est finaliste olympique sur 4 fois 200 mètres, européen et mondial sur 4 fois 100 mètres. Il est devenu éducateur sportif, puis responsable du suivi technique du patrimoine sportif de Wattrelos.