Catégorie : Biographies

POUR MICHEL GUIZIEN (6 JANVIER 1936-4 JANVIER 2017), ENTRAINER, C’ÉTAIT PARTAGER

ÉRIC LAHMY.

Jeudi 5 Janvier 2017

Michel Guizien, l’un des entraîneurs les plus influents et importants des années 1970 à 1990, s’est éteint ce mercredi 4 janvier au petit matin,  à Antibes. Né le 5 janvier 1936, il disparait ainsi à la veille de son quatre-vingt-et-unième anniversaire. Parmi ses élèves, à Font-Romeu et à Antibes, on compte Guylaine Berger, Karyn Faure, Franck Esposito, Romain Barnier, Christophe Kalfayan… et tant d’autres !

Le 18 décembre 1993, le journaliste Claude Hessège, dans L’Humanité, avait tracé un portrait de cet entraîneur attachant, que le journaliste avait qualifié, je crois fort opportunément, de « technicien méticuleux ». Cette année, dans son groupe, Michel Guizien, est considéré comme le meilleur entraîneur français. Il dispose entre autres de deux des plus forts nageurs français du moment, Kalfayan et Esposito.

Dans leurs relations avec leurs nageurs, s’il est vrai que deux types de coaches ont coexisté, le « copain » et « la statue du commandeur », on ne saurait hésiter au sujet de l’appartenance de Guizien… Quand ses élèves s’adressaient à lui, le vouvoiement, le « monsieur Guizien », étaient de rigueur, paraissait d’ailleurs s’étonner notre confrère, qui ajoutait : « Ce Breton de Fougères au bon teint cuivré par le soleil antibois justifie cette appellation en vigueur chez ses nageurs «par la différence d’âge qu’il y a entre nous. Pour les jeunes, je ne vais pas tarder à avoir l’air d’un monument historique!». »

S’il pratiquait du bord du bassin une sévérité à ses yeux indispensable, ne tolérant pas le moindre retard ou la plus petite entorse à la préparation, Guizien pratiquait par ailleurs un humour à petites doses que soulignait parfois un sourire joyeux. S’il était un monument, c’était d’humilité, qui ne ramenait jamais la couverture à lui, et qui pratiquait le regard distancié, philosophe, dirais-je, sur les choses. Attention, ce n’était pas un gros parleur, mais s’il avait le « mot rare du montagnard », il n’était pas non plus un taiseux et n’avait rien d’un misanthrope. Au physique, râblé, et, sous le cheveu dru, poivre et sel, il arborait un masque viril à l’énergie un peu exotique, tanné par le soleil, qui faisait de lui le sosie d’un Jeff Chandler, grande star des années cinquante, qui se serait échappé de son western hollywoodien.

S’il fut un monument, ce fut, je crois, d’humilité. Calme, serein, il était un « entraîneur dans l’ombre ». Il avait été au tout début de l’aventure du lycée climatique et sportif de Font-Romeu, en 1967, à laquelle il adhéra jusqu’en 1980.

Le lycée avait été bâti en vue de la préparation à l’altitude (1850 mètres) des Jeux olympiques 1968 de Mexico. La natation, grand sport olympique, était, bien entendu présente. Gérard Garoff, Breton de Rennes, qui œuvrait au titre de censeur du lycée, jouait la carte de la natation ; il appela sur le bord du bassin un copain, Michel Guizien, Breton de Fougères, en Ille-et-Vilaine, qu’il avait connu, en même temps qu’Henri Sérandour, au CREPS de Rennes, alors qu’il préparait le professorat d’éducation physique.

« Son père était musicien, enseignant au Conservatoire, un violoniste merveilleux, témoigne Leslie, fille de sa première femme, également épouse d’un champion de natation, Gilles Vigne. Un brio et un engagement musicaux qu’atteste aujourd’hui l’existence du conservatoire de musique René Guizien « Sa mère est institutrice, passionnée d’arts et de littérature, son frère Christian musicien, grand tromboniste de jazz, ses deux soeurs sont des pianistes et l’une d’elles sera infirmière et musicothérapeute. Donc des mélomanes », notent sa belle fille Leslie et Gilles Vigne. Lui-même apprend le violoncelle et la clarinette, « passages obligés dans cette famille, précise sa soeur Rosine, qui ajoute: « son éducation lui a permis d’avoir le goût de l’effort et du travail bien fait, habitué par ses parents à l’exigence et à la recherche de la perfection. Pour ses gouts musicaux le jazz et le classique mais aussi Brassens et Nougaro pour l’amour des mots. » 

Guizien examine l’invitation de Garoff d’entraîner, mais hésite, et pour cause. Il ne connait rien à la natation. Prof d’E.P., certes, mais l’eau reste pour lui un élément étranger.

EN TANDEM À FONT-ROMEU AVEC JACQUES MESLIER

Mais Garoff a son idée. A Font-Romeu, Guizien trouva sur place à la fois un alter ego et un mentor, un complice et un ami et sans doute l’un des plus charismatiques passeurs que la natation française pouvait offrir à l’époque : Jacques Meslier. Enseignant en éducation physique, il a été nageur, poloïste, entraîneur, et maitrisait déjà tout ou presque ce qu’un français pouvait alors savoir sur ce sport. Jacques va servir de mentor à Michel.

Si Guizien démarrait de zéro, il allait vite trouver l’accélérateur de vitesse. Entre la générosité de l’un, l’humilité de l’autre, et l’insatiable curiosité des deux, cela ne pouvait que bien se passer: entre eux, ce fut un ciel sans nuage.

Inexpérimenté, mais armé d’un furieux appétit de comprendre et d’apprendre, Michel allait vite acquérir le bagage nécessaire à son sacerdoce. Ce qu’il n’avait pas trouvé dans l’enseignement est ce qui l’attira dans l’entraînement : la précision, la possibilité, à travers le chronomètre et la compétition, d’étalonner très précisément le travail accompli…

Épaulé par Gérard Garoff, et bientôt par Henri Sérandour, président de la Ligue de Bretagne puis, quelques années plus tard, de la Fédération française de natation, Meslier et Guizien allaient former une fine équipe  et lancer l’aventure de la première section sport-études de la natation française.

Garoff devint, début 1973, Directeur technique national, et quitta Font-Romeu pour Paris. Guizien, lui, continua d’accompagner ses nageurs au bord des bassins.

« Son séjour à Font Romeu a été extrêmement enrichissant pour lui, témoignent Leslie et Gilles Vigne. Meslier lui a donné des bases si solides et lui a si bien fait partager son amour de la natation qu’il continuera toute sa vie à progresser dans ce domaine avec les résultats qu’on lui connaît. Il a eu l’intelligence et l’ouverture d’esprit d’observer attentivement les nombreuses équipes nationales de divers pays venus s’entraîner en altitude et d’en retirer l’essence de ses connaissances en natation. Ces deux points l’ont préparé d’une façon remarquable pour devenir un grand entraîneur. »

Mais s’il est capable de s’engager passionnément, Guizien sait aussi profiter de la vie, une fois sorti du bassin.

Au cours de ses treize années à Font-Romeu, il tombe amoureux de Kay Laurens, une Américaine qui, ayant épousé en premières noces René Laurens [petit-fils de Fernand Bouyonnet, fondateur de Font-Romeu] vit là avec ses deux enfants, Leslie et Marc. Ils se marient. Un cancer lui volera son épouse en 1997.

«  C’est une période de boîtes de nuit à la mode et de folles soirées, racontent Leslie et Gilles Vigne. Sportif et mondain, donc. Mais ce n’est pas tout, expliquent les Vigne :

« Lui, le Breton ne connaissant rien à la montagne, rencontre un soir chez un ami commun qui n’est autre que Garoff, un moniteur de ski et guide de haute montagne ; au cours de la conversation, Guizien demande à brûle pourpoint à ce moniteur s’il sait nager ; non, lui répond-il, qui ajoute craindre pour cette raison l’eau. Et Guizien de lui proposer un échange : des leçons de natation contre la découverte des Pyrénées, de sa faune et sa flore.

S’en est suivi une grande amitié avec André Calderer qui lui donné l’amour de la chasse et des ballades en montagne. Sans parler du ski qu’il aimait pratiquer entre deux séances d’entraînement. »

Il se met donc à aimer la nature, la montagne, et la chasse, en compagnie de son chien Swim. A la mort de cet amical quadrupède compagnon de balades, raconte Prokop, « Michel range son fusil, s’empare d’un appareil photo, et s’en va portraiturer chamois, renards, blaireaux et marmottes qui hantent le parc de La Vanoise. »

Quant à sa passion pour la musique, elle « portait surtout sur le jazz et la musique classique. Sa collection de vinyles en est la preuve flagrante ».

Un peu plus tard nait son premier et sans doute seul différend avec Garoff. Le prétexte en est un projet de sport études universitaires à Villetaneuse (qui n’aboutira jamais). Le DTN veut Guizien à ce poste. Après moult réflexions, Guizien, trop attaché à la nature, et qui se voit mal scotché dans une banlieue parisienne, refuse. La fameux caractère de Garoff fait son œuvre, et pendant quelques temps, les deux hommes sont en froid, ce qui perturbe beaucoup Guizien.

TEMPÉRAMENTS OBLIGENT: À MESLIER LE DEMI-FOND, À GUIZIEN LE SPRINT

Patrice Garoff, le fils de Gérard, qui a toujours connu Michel – « je crois bien qu’il m’a vu naître », dit-il – et qui a été entraîné par lui, se souvient de Michel comme d’un « homme merveilleux et drôle, qui partait en couples avec mes parents en vacances ; c’était un homme que j’ai sincèrement beaucoup aimé, un entraîneur humain, très lié à ses nageurs. Il n’était pas dur, à la différence de Meslier, lequel était à l’école américaine du « no pain no gain », le progrès par la douleur. Michel, lui, faisait travailler, à travers un filtre : l’entraînement était moins une ascèse par la souffrance (parfois pourtant indispensable) qu’un partage. La différence entre ces deux visions faisait que, tout naturellement, Meslier entraînait le demi-fond et Guizien les sprinteurs. »

« Je crois qu’il était en avance sur un domaine, ajoute Garoff, celui de la planification annuelle, dont il fut un pionnier chez nous. Mais auprès de lui, l’entraînement était un plaisir. Il aimait aussi les belles voitures, et je me souviens qu’il roulait en Simca. Il nous emmenait, trois ou quatre nageurs, de Font-Romeu à Narbonne, en compétitions. »

LE NAGEUR COMME FORMULE 1

L’amateur de bagnoles n’avait pas cherché loin sa comparaison des nageurs avec des bolides de Grand Prix : «Mettre au point un nageur de haut niveau, c’est aussi compliqué que de régler une Formule 1. C’est plus compliqué, même, car, en natation, les paramètres psychologiques sont importants.»

Il avait pris en mains, à Font-Romeu, des mains de Pierre Dupont, coach de Maisons-Alfort, la destinée de la Parisienne Guylaine Berger, qui allait devenir, en 1973, en finale des championnats du monde de Belgrade, la première française à nager le 100 mètres nage libre sous la minute. 

« Quand les résultats arrivent, Michel ne s’en contente pas, expliquent Leslie et Gilles Vigne. Il en veut plus. Il ambitionne les mêmes conditions que celui qu’il admire plus que tous : Georges Garret [à Marseille]. Avec l’aide de Gérard Garoff, il cherche un club avec bassin de 50 mètres. Font Romeu ne disposait que d’un petit bassin de 25 mètres. Il a le choix entre plusieurs propositions, en Nouvelle Calédonie, dans la région Parisienne… Ce sera Antibes. »

En 1980, Guizien arrive donc à Antibes. Là, il trouve sur place et va développer deux talents très différents : la nageuse de demi-fond Karyn Faure, et le sprinter Christophe Kalfayan. Guizien pratique un remarquable pluralisme au sein de bassin, qui le pose parmi les fins techniciens. Il sait tout faire, n’est prisonnier d’aucune mode, peut faire nager long, court et dans tous les styles « parmi ses huit nageurs de haut niveau, note encore Hessège dans l’article précité de L’Huma, on retrouve tous les styles de nage: Kalfayan le sprinter libre, Esposito le papillonneur, Cédric Pénicaud le brasseur et Romain Barnier, cinq fois médaillé en crawl, en juillet, lors des championnats d’Europe juniors. »

«Ces jeunes athlètes me confortent tous les jours dans les valeurs auxquelles je crois et que j’ai du mal à retrouver dans notre société: l’honnêteté, le courage et la volonté. J’ai une chance énorme de passer ma vie avec eux», admet-il. Comme ses nageurs – «des introvertis comme moi et la plupart de ceux qui sont dans la natation» -, Michel Guizien rêve de titre olympique: «C’est le summum, c’est magique! Mais ce n’est pas parce que l’un de vos nageurs est couronné que vous êtes le meilleur entraîneur du monde. Non, vous êtes juste l’un des bons entraîneurs du monde. L’exploit, c’est le nageur qui le fait! »

Le 6 avril 1996, Libération, sous la plume de Christian Loison, ouvre les guillemets au coach : «Quand on accepte de nager, il faut un goût marqué pour l’effort physique.» [Il faut surtout] « une volonté permanente de se dépasser. Je n’ai qu’une philosophie: celle de l’effort. Je n’ai qu’un mot d’ordre: le travail. En sport, en natation plus particulièrement, on ne se maintient pas. Soit on progresse, soit on régresse. A Antibes, on est condamné à progresser.»

«Oui, le bon nageur, c’est ça: celui qui utilise le mieux les résistances et les appuis de l’eau. C’est lui qui flotte le mieux: grand et fin, comme Popov (le Russe, meilleur mondial sur 50 et 100 libre, ndlr). C’est affaire de perception, de sensibilité. Pour cela, il faut avant tout du courage et de la volonté.»

Bien entendu, dans l’ADN de Libération, porte-flambeau du jouir sans entraves, de tels propos sonnent de travers, et l’organe libertaire cherche le contre-feu : et de citer un « observateur » pour qui «le seul reproche qu’on peut faire au centre, c’est que les nageurs commencent à ressembler à leur entraîneur. Trop pro, trop sérieux, trop gris. Peut-être que Guizien met trop l’accent sur l’énergie et pas assez sur le plaisir, la complicité, la jubilation. L’humain en un mot.»

Malentendu, car ce n’est pas le centre, ou le coach, qui déteignent. C’est la natation de compétition qui veut ça. Possible élément de preuve, Christophe Kalfayan, sprinteur emblématique, qui, après avoir suivi Guizien entre quinze et vingt-sept ans, quitte en octobre 1995 « le moule paternaliste cher à Michel Guizien. » Kalf’ est alors dans une période de révolte, ce qui l’amène aussi à tenter de forcer la fédération à le sélectionner d’office pour les Jeux, sans passer par le filtre des qualifications. Kalfayan s’entraîne seul, avec un adjoint. «A 27 ans, explique-t-il, cela faisait douze ans que je m’entraînais avec Guizien. La relation prof-élève ne me convenait plus. La natation n’est plus une priorité dans ma vie. Bref, je voulais tenter autre chose.» Quelques mois plus tard, aux Jeux olympiques d’Atlanta, Kalfayan termine 14e du 50 mètres des Jeux olympiques. Quatre ans plus tôt, à Barcelone, il avait été 4e du 50 mètres, 11e du 100 mètres, 4e avec les relais quatre fois 100 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages. Conclusion ? La natation de compétition supporte mal l’à peu près. Le sport d’élite est un impitoyable juge de paix…

En 1999, Guizien coache aussi Fred Bousquet, avant que celui-ci ne rejoigne Auburn. C’est à Antibes que Fred se qualifie pour les Jeux de Sydney.

Ses brillants résultats en club amènent Guizien à se voir confier des responsabilités nationales. Là encore, Gilles Vigne est un témoin de première main, qui explique :

« Ses premières responsabilités nationales ont été d’entraîner les différentes équipes juniors sous la direction de Patrice Prokop et en compagnie entre autres de: Marc Begotti, Michel Selesse, Dominique Mollier, et moi même. Nous avons pu constater déjà à ce moment là ses qualités relationnelles avec les athlètes. Ce fut le début de sa grande carrière internationale. Les résultats qu’il a obtenus avec le club d´Antibes et les équipes de France olympiques en sont la preuve.

Nous  sommes parti vivre aux États Unis en 1989, continuent Leslie et Gilles, et chaque fois que Michel le pouvait, il venait chez nous et en profitait pour observer les différentes méthodes d’entraînement dans les universités américaines. Il n’a jamais cessé d’apprendre… »

 LE DOUBLE DEUIL DE ROMAIN BARNIER

Ce mercredi 4 janvier 2017, mon appel cueille Romain Barnier malheureusement dans un nuage d’affliction. Coïncidence, l’entraîneur marseillais vient de perdre un oncle, le frère de sa mère, dont il tente de fixer les funérailles, et ne sait à quel deuil se vouer. Les disparitions de ces deux anciens aimés et respectés s’entrechoquent dans son esprit comme un sinistre synchronisme. L’oncle ? Marc Esposito (nom de jeune fille de la mère de Romain), un passionné de natation et une figure de la famille. « Ma grand’mère s’appelait Esposito, et dans la natation, on la félicitait des succès de Franck, ce qui la faisait rire, vu qu’il était seulement un homonyme. A la fin, elle laissait dire, et feignait d’agréer ces congratulations pour les exploits de ce « petit-fils ». »  

Romain se souvient de « milliers d’anecdotes », concernant Guizien, liées aux cinq années passées à Antibes : « j’étais arrivé en 1992-93, à 17 ans, ils avaient créé une cellule, Antibes Swim Team, on était une dizaine, dont Franck Esposito, Christophe Kalfayan, Karyn Faure, Cédric Leutenegger. Nous avions une grande affection pour Michel tout en le respectant, on l’appelait monsieur Guizien. Lui, c’était une voix, un charisme, c’était l’homme qu’il était. Un grand monsieur avec sa singularité. A la fois distant et chaleureux. C’était la mallette, style attaché-case, un truc de businessman, qu’il trainait avec lui, il la posait sur une table, sortait des papiers, nettoyait ses lunettes, se raclait la gorge, et l’entraînement commençait… C’était aussi une idée du coaching, qui était dans la précision. Après l’entrainement du samedi, il nous disait : maintenant, je vais préparer la semaine prochaine. Il s’enfermait pendant trois heures s’il le fallait, et d’une écriture appliquée, impeccable, sans la moindre rature, il posait patiemment le programme, série après série, de l’entraînement de la semaine à venir. Après quelques années, nous en devinions les schèmes récurrents, et l’entraînement du matin nous laissait deviner celui de l’après-midi. Il avait sa méthode.

«Il était très méthodique, minutieux… Je me souviens, une fois, nous suivions un cours pour l’examen du BEESAN, avec des copains. A un moment, il sort un mouchoir d’un étui en papier, essuie ses lunettes, tente de remettre le mouchoir dans son étui en papier, sans arrêter son propos, qui était une description du mouvement de la nage ; cela s’éternise ; il continue de s’efforcer de remettre son mouchoir à sa place, calmement, avec sa coutumière méticulosité, manifestement, il n’y arrive pas, s’entête, et nous, on l’écoute à peine, fascinés par son combat obstiné contre le refus de l’étui de papier de réintégrer le mouchoir ; et d’un coup, la classe explose dans un éclat de rire général. Etonné, vu qu’il n’a rien dit de marrant, il nous demande la raison de l’hilarité, on lui explique et lui : « mais, c’est pas marrant, votre histoire. »

« L’année 2002, j’étais seul avec lui, l’été, à l’entraînement, et au bout, j’ai nagé à Berlin, aux championnats d’Europe, le record de France du 200 mètres, 1’48s80. C’est avec lui que j’ai effacé le nom de Stephan Caron des tablettes !  Un peu plus tard, j’ai travaillé sous Marc Begotti, mais ça a moins marché et je suis retourné avec Guizien.

« Mais il y avait aussi le Michel Guizien que je connaissais moins, qu’il devenait quand il n’avait pas le costume de la mission. Il avait le goût de la fête, aimait rire, blaguer, était un bon vivant. »

IL AIMA ENTRAINER JUSQU’AU BOUT : LES RAPIDES, LES LENTS, LES JEUNES, LES VIEUX…

Franck Esposito se souvient également de « beaucoup de belles choses » et met en avant la « grande intelligence, le respect et l’exigence de celui qui fut (son) coach pendant tant d’années. Il nous avait enseigné la rigueur nécessaire à la réussite d’un club performant, et qui s’est conservée parmi tous ses anciens nageurs. A Rio, aux Jeux olympiques, on s’est retrouvés, Romain Barnier, Maxime Leutenegger et moi, pour l’équipe de France, Lionel Moreau, qui coachait pour les Bahamas : quatre entraîneurs, qui avions été élèves de Michel, ça nous rendait très fiers pour lui. Je l’avais vu samedi dernier, et on s’est dit au revoir. Il était très affaibli, mais c’était toujours Monsieur Guizien.

Il aimait la natation. Il parlait souvent de sa chance de faire ce métier. Il n’était pas spécialisé, il s’intéressait à tous les styles, toutes les distances. Il aimait prendre le temps avec ses nageurs. Et il ne s’intéressait pas qu’à l’élite. Depuis toujours, il entraînait entre midi et deux heures monsieur et madame tout le monde : on trouvait là le médecin, l’ouvrier, la ménagère, il adorait entraîner, et ça a duré toute sa vie, longtemps après sa retraite, jusqu’à ce qu’il y a deux ou trois ans, il fasse un malaise au bord du bassin ; alors seulement, on lui a demandé d’arrêter. »

 – Mes plus vifs remerciements à Leslie et Gilles Vigne, Michèle Guizien, Romain Barnier, André Calderer, Franck Esposito, Patrice Garoff, Marc Planche, Patrice Prokop, Gilles Plançon, Isabelle Lefèvre. Sans leur aide et (ou) leurs témoignages, cet hommage n’aurait pu s’écrire.

PATRICE PROKOP, LE D.T.N.QUI DÉCLARA LA PAIX

PATRICE PROKOP, LE D.T.N.QUI DÉCLARA LA PAIX

Lundi 17 Octobre 2016

  « …Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite Et recevoir ces deux menteurs d’un même front… »  (Tu Seras Un Homme, Mon Fils, Rudyard Kipling)

Éric LAHMY

Samedi 15 Octobre 2016

PATRICE PROKOP, QUI FUT DIRECTEUR TECHNIQUE DE LA NATATION FRANÇAISE ENTRE SEPTEMBRE 1982 ET SEPTEMBRE 1994 ALLIAIT, A SON POSTE, SI L’ON EN CROIT CEUX QUI ONT TRAVAILLÉ AVEC LUI, DEUX QUALITÉS RAREMENT ASSOCIÉES, UNE EXTRÊME BIENVEILLANCE ET UNE GRANDE EFFICACITÉ

On ne l’avait pas vu venir, et moi sans doute moins que les autres. Prokop n’était ni un brillant causeur comme Jean-Paul Clémençon, qui lui succèderait au poste, ni un grand entraîneur comme Lucien Zins, sans doute pas un fin politique à la Gérard Garoff. L’œil bleu et calme, parfois un brin amusé, il vous regardait en coin, sans aucune malveillance. On l’imaginait, enfant, sage comme une image, récolter des dix de conduite.

Mais à l’annonce de sa nomination, je marquais dans « L’Equipe » une réprobation sans fard. Un ou deux jours plus tôt, Patrice Prokop, lors d’un point presse, avait été le sujet d’une crise de dyslexie de plusieurs minutes, où il n’avait cessé de chercher ses mots et de s’empêtrer dans ses phrases. Il devait savoir qu’il serait nommé et montrait sans doute là une émotion forte.

Je sortais de neuf infernales années avec son prédécesseur Gérard Garoff et dans la nostalgie d’un Lucien Zins et je ne voyais aucune issue pour la natation française, emmenée par un adjoint assez peu impressionnant. Mon article fut ce qui pouvait se faire de mieux sans couteau ni revolver.

Je ne pus me rendre à la conférence de presse du nouveau DTN et me souviens que Pascal Coville, mon adjoint à la natation, rédigea un papier de présentation où il vanta la « diction impeccable » et la « richesse syntaxique » de l’impétrant, ce qui me fit sourire (jaune). Mais je me faisais un devoir de passer dans « L’Equipe » les articles qui me contredisaient. Ce journal n’avait pas de concurrent direct, et ne pouvait présenter une seule opinion, et je ne changeais jamais, ne serait-ce qu’une virgule, aux productions de Jean-Jacques Simmler comme de Coville, qui prenaient un malin plaisir (surtout Coville) à prendre le contrepied de ce que j’écrivais !

QUALITÉ: MODESTE, DÉFAUT: TROP MODESTE

Patrice paraissait assez peu fait pour la lumière, et gardait en toute occasion un self contrôle très britannique ; sans doute trop modeste, même pour mon goût, et le diable sait que je ne suis pas fasciné par les fiers-à-bras. Ce génie de l’effacement éclata, si j’ose dire, au cours d’un dîner donné sur la côte ouest de l’Australie, par la société Arena, commanditaire de l’équipe de France, aux dirigeants et aux journalistes français, présents aux mondiaux de Perth en 1991. Je me trouvais ainsi dans une estafette conduite par Patrice, auprès d’Alain Coltier, correspondant général de L’Equipe en Australie. Quelques jours plus tard, Coltier me demanda qui était le patron de la natation française, et je lui désignai Prokop. « Ah ! bon, me dit-il, je l’avais pris pour le chauffeur de l’équipe de France. » Prokop ne cherchait pas à impressionner, et y parvenait parfois trop bien !

Lors du départ de Garoff, même s’il avait été son adjoint pendant huit années, Prokop n’était pas forcément apparu comme un favori dans la course à la succession. « Henri Sérandour avait promis le poste à Gérard Hugon (créateur du club d’Antibes), et on trouvait sur les rangs Gilbert Seyfried (directeur de la piscine de l’INSEP et entraîneur de la Stella Saint-Maur), Jacques Lahana (directeur des sports de la ville de Nanterre) et Pierre Loshouarn » (un conseiller technique régional), se souvient Jean-Pierre Le Bihan, son collègue et ami.

PROKOP DÉCLARE LA PAIX AUX CLUBS PAR UN VIRAGE A 180° DE LA DTN

Patrice avait été fortement recommandé par Gérard Garoff, selon une tradition, mise à mal trente ans plus tard par Francis Luyce, de passage de témoin entre le DTN et son successeur. Henri Sérandour, le président de la fédération, qui opéra ce choix, l’avait vu à l’œuvre à la Fédé. Prokop s’était fait apprécier, outre son côté apaisant, précieux, sans aucun doute, après l’ère d’affrontements tous azimut, voulus par Garoff, par sa capacité de travail.

Lui-même raconte les hésitations qui précédèrent son acceptation de l’un des postes les plus terrifiants du sport français : « Quand Gérard Garoff a annoncé qu’il voulait partir à l’issue de la saison 1981-1982, en septembre 1981, j’étais son adjoint depuis huit ans ; il m’a dit souhaiter que je prenne la place. Je connaissais la difficulté de la tâche. J’avais mesuré l’engagement de Gérard Garoff, et il n’avait pas réussi, comment imaginer que j’y parviendrais ? J’ai balancé pendant des mois avant de me décider ; mais quand en février 1982, Henri Sérandour a fait savoir qu’il recevrait les dossiers de candidature, le mien était prêt, et je l’ai envoyé. J’avais rédigé un document sur tous les aspects de ma tâche, concernant les quatre sports, les relations avec le président, etc. »

L’ENFANCE D’UN CHEF

Tchèque d’origine, père instituteur et directeur de l’école de Romainville et mère secrétaire chez Suchard (les douceurs ne manquèrent pas à la maison), « ses deux sœurs sont devenues l’une enseignante (professeur d’école), l’autre pharmacienne », raconte Jean-Pierre Le Bihan, qui  connait fort bien Patrice pour l’avoir assisté à la Fédération après avoir co entraîné avec lui un club de la banlieue parisienne. Comment, avec un tel background, échoue-t-il dans le sport ? « En 3e, au lycée Hector Berlioz, de Vincennes, j’ai été conquis par le charisme et l’engagement d’un professeur d’éducation physique, Mr Bosch. Cela s’est traduit par des activités UNSS, et après j’ai tout fait pour devenir professeur d’éducation physique. »

Il avait effectué sa préparation au professorat à l’ENSEP de Versailles entre 1967 et 1970, et Le Bihan délivre une anecdote de cette époque, révélatrice du caractère de Prokop, et des passions qui le poussent en profondeur, quand en surface il ne se départ pas d’un calme olympien. « A l’INSEP, c’était un nageur moyen, à 1’15s aux cent mètres, mais il a choisi l’option natation et il a commencé à s’entraîner avec Jacques Vallet à l’INSEP et Gilbert Seyfried à la Stella ; à la fin de sa scolarité, il a cassé la minute à l’examen du CAPEPS et il a fait partie du relais champion de France du dix fois 100 mètres quand cette épreuve était dans le programme.

Pendant un court laps de temps, Patrice enseigne, avant d’être, très tôt, pris par le national. Parallèlement, il entraîne : « trois clubs : d’abord, pour rendre service, à la Stella Sports de Saint-Maur, au CA Romainville avec Jean-Pierre Le Bihan, et au Stade Olympique Rosnéen. »

« Quand en avril 1973, dit encore Le Bihan, Garoff devint DTN, Patrice était déjà conseiller technique régional, Michèle Leclerc [conseillère technique de la ville de Paris] ayant sollicité sa candidature. Garoff avait été séduit par son enthousiasme. Il avait vu ce jeune entraîneur débarquer aux championnats du monde 1973 à Belgrade. Patrice avait voyagé à ses frais avec épouse, armes et bagages, pour suivre les compétitions. Garoff lui a demandé assez vite de devenir son adjoint à la formation des cadres et de faire le lien avec les maîtres nageurs sauveteurs, dont nous nous étions séparés en 1951, mais qui restaient les patrons dans les piscines. Il a travaillé aussi à mettre en place des « formations » avec Raymond Catteau, René Schoch, Jean-François Robin. Il est enfin responsable de la détection et de l’évaluation des jeunes, s’occupe des seize ans avec Gilles Vigne, Dominique Gindre (Mollier), Patricia Quint. »

« Auprès des maîtres-nageurs, explique Patrice, mon job d’abord était de trouver, entre les présidents Henri Sérandour pour la natation et Jean-Claude Letessier pour les maîtres-nageurs, un moyen de se rapprocher. Ensuite, on avait pour perspective  la création d’un brevet d’Etat qui unifierait les professions de maître nageur sauveteur et d’éducateur sportif. Un brevet d’Etat devait en être le trait d’union. »

Adjoint à la DTN, il ne s’était pas ménagé.

« IL EST PAS MAL CE PROKOP. ON VA POUVOIR TRAVAILLER ENSEMBLE »

 « Pendant ces dix ans, il avait travaillé comme un fou, continue Le Bihan. Un jour, sa femme, Martine, nous avait demandé au téléphone si on savait où il était. Il courait entre ses missions. Lorsqu’une de ses filles (Karine et Alexandra) est née, c’est ma femme qui l’a accompagnée à la clinique, et Patrice n’a vu sa fille qu’à son retour. » (Patrice précise qu’il a réussi à être là à temps, à la naissance). 

On ne dira jamais assez la part que les épouses d’entraîneurs et de dirigeants jouent dans les succès du sport français, et l’abnégation dont elles font preuve. De temps en temps, leur courage est tant malmené qu’une d’entre elles laisse échapper la pression. Je cherchais un jour en vain à joindre mon ami Jean-Claude Perrin, l’entraîneur français d’athlétisme (le portable n’existait pas), appelais chez lui et tombais sur son épouse : « je ne sais pas où il est, me répondit-elle d’un ton que je qualifierais de pincé ; mais soyez gentil, si vous le voyez, rappelez-lui qu’il a une femme ? » 

Patrice Prokop, on l’a compris,  ne roulait pas les mécaniques, et s’il était le boss, il plaçait la charge sur ses épaules. Travaillant en bonne intelligence avec un président taillé dans un même bois tendre, il allait opérer une sorte de révolution tranquille, effectuant un virage à 180 degrés dans la politique fédérale.

Comment cela ? Arrivé en 1982 à la tête du secteur après avoir servi trois années comme conseiller technique national auprès de l’Île-de-France et huit ans comme adjoint de Garoff à la DTN, il avait vécu l’essentiel de la carrière agitée de l’ancien censeur de Font-Romeu à ses côtés.

Garoff avait mené une politique extrêmement volontariste et surtout soupçonneuse vis-à-vis des entraîneurs de clubs, et tout le monde craignait que Prokop ne perpétue ce système d’affrontement systématique avec la « base ».

« La méfiance était installée, et Guy était prêt à continuer le combat, » se souvient Catherine Grojean.

Guy Boissière était un des bons entraîneurs de l’époque, un héritier des Barbit, Garret, Zins, Menaud, qui, avec Bergamo, Bozon, Alex Ferenczi, Pierrette Gheysen, Alain Iacono et d’autres, tenait la boutique. Il avait entre autres préparé Michel Rousseau, médaillé d’argent des premiers mondiaux, en 1973, et allait emmener un autre talent, Stephan Caron, encore plus loin, au top européen et mondial. « Guy n’aimait pas Garoff et il craignait de trouver en Patrice les mêmes comportements que son prédécesseur, se souvient Catherine Grojean. Après l’avoir rencontré, il changea complètement d’avis : « il est pas mal ce Prokop. On va pouvoir s’entendre. » Il l’a énormément apprécié, finalement, et on est devenus des amis, en-dehors des piscines. Prokop est un humaniste, il aime les gens qu’il côtoie. On notait aussi qu’il prenait toujours du recul par rapport à ce qui était dit et qu’il l’examinait d’une façon toujours bienveillante. Il avait des contacts privilégiés avec les nageurs et les entraîneurs et les résultats ne se sont pas fait attendre : la natation française a renoué avec des résultats internationaux ; ce n’était pas une période facile, avec trois nageurs par nation et un dopage d’Etat d’abord dans les pays de l’Est, avec la RDA en pointe, qui, une fois leur système démantelé, allèrent enseigner les Chinois qui s’y mirent de bon coeur. »

« Ce qui est frappant aussi, c’est que Patrice n’a jamais ramené la couverture à lui. Il ne cherchait pas la gloriole, il mettait les autres en avant, » ajoute Catherine Grojean.

RECONNAÎTRE LA VALEUR DES ENTRAÎNEURS

Quand Prokop a débloqué le système et ouvert la porte de l’international aux entraîneurs des nageurs, il a créé un effet de courant d’air bénéfique : « Patrice, continue Catherine Grojean, s’est appuyé sur les entraîneurs en les faisant progresser. C’était un changement bienvenu. Le système de Garoff de non implication des entraîneurs de clubs avait tué professionnellement nombre d’entre eux, comme Pierrette Gheysen, qui avait amené Ivan Boutteville, et dont les coaches nationaux n’ont pas su tirer la quintessence. Elle s’en plaignait, était convaincue des dons d’Ivan et de ce qu’elle aurait pu l’amener plus loin. Elle a été dégoutée et n’a plus sorti de nageurs. » Parmi les victimes de ce système de rejet des coaches institué par Gérard Garoff, on se souvient d’Alain Iacono, qui amena son fils Franck aux records en demi-fond, et que le système n’eut de cesse de le séparer de son nageur.

« –  J’ai beaucoup parlé avec lui de ce que nous ressentions comme une injustice, la non-sélection des entraîneurs des nageurs internationaux, se souvient l’ancien entraîneur national  Michel Scelles, aujourd’hui reconverti avec bonheur coach des masters de Viry-Châtillon. Michel avait rejoint « Pedro et Giaco » comme entraîneurs de l’INSEP et de l’équipe de France. On ne trouvait pas normal, explique-t-il aujourd’hui, qu’à l’issue des sélections seulement deux ou trois entraîneurs encadraient les vingt-trois à vingt-cinq éléments qualifiés pendant que leurs entraîneurs étaient laissés sur le quai et envoyés en vacances. Patrice a changé la donne, et c’est comme ça que Boissière, qui coachait Caron, Begotti, qui avait amené Plewinski, et tant d’autres purent accompagner jusqu’au bout leurs protégés. »

Parfois, des décisions très simples impactent le réel plus que bien des finesses et des complications. La sagesse de Prokop provoqua un fort appel d’air. Il éteignit d’un seul coup la querelle entre la natation nationale et les clubs.

STEPHAN CARON ET CATHERINE PLEWINSKI LOCOMOTIVES

Est-ce un résultat de cette ouverture? « Des Jeux olympiques de 1984, les Français ramenèrent quatorze records nationaux, »(2) dit Scelles. Jusqu’en 1992, l’équipe de France, sans être exceptionnelle, va tirer son épingle du jeu, grâce surtout à deux locomotives, Stephan Caron et Catherine Plewinski. Mais le renouvellement ne se fait pas, et en 1994, les Français rentrent bredouilles, en termes de médailles, des championnats du monde de Rome.

La compétition a atteint il est vrai des sommets, non seulement parce qu’à l’étranger on s’entraîne bien, mais aussi parce qu’on se prépare encore mieux – et quelques fois, les guillemets s’imposent pour entourer le verbe se préparer. Il y a bien sur les Allemands de l’Est et leur dopage d’Etat. Mais ils ne sont pas les seuls, l’Allemagne de l’Ouest s’y est mise. On peut nourrir des doutes sur les pratiques des Russes. Les Chinois vont bientôt s’y mettre. Des Italiens sont boostés par le Pr Conconi. Les Français apprennent d’une transfuge de Roumanie, Noémie Lung, qui lors d’un meeting en France choisit la liberté, comment elle était assistée médicalement, avec Tamara Costache et autres au centre de Baia Mare. Mais il n’y a pas que ça.

On se rend compte aussi à l’époque de notre retard dans le suivi médical. « Un accompagnateur des équipes de France revient du Canada avec des informations à l’époque assez déroutantes sur les modes de préparation de leurs meilleurs éléments, témoigne Scelles, ainsi le protocole de Mark Tewksbury, qui utilise les techniques de pointe de l’époque, de corticol [hormone de stress] et dosage d’érythropoiétine » [NDLR : afin de vérifier la bonne adaptation à l’altitude, les bons répondeurs produisant de l’EPO en arrivant en altitude, les mauvais répondeurs n’en produisant pas] .

Ces techniques avancées, banalisées aujourd’hui, inquiètent les Français. « On se dit qu’en face de ça, notre suivi médical est dépassé. Que Caron et Plewinski, s’ils avaient disposé de tels plus, auraient ramené de l’or, au lieu de l’argent ou du bronze… Patrice a été déçu d’apprendre tout ça, mais a maintenu le silence et a continué le métier comme si de rien n’était. On n’était pas si mauvais, à l’époque, et les records de France des Caron, Plewinski, Esposito, Marchand, il a fallu les combinaisons pour les battre. De vous à moi, je crois que Stephan Caron était plus fort que tous les cracks français qui ont suivi jusqu’à aujourd’hui, je suis persuadé qu’il les aurait battus… »

Prokop croit lui aussi que des nageurs français ont souffert de ce genre de compétitions soit déloyales, soit avant-gardistes. « La natation féminine, surtout, a souffert. Plus particulièrement Catherine Plewinski parce qu’elle a dû affronter d’abord les Allemandes, ensuite les Chinoises. Ce qui ne l’a pas empêchée de gagner ainsi des titres européens en face de Kristine Otto. »

Mais il n’y a pas que ça. Le management de l’équipe de France n’est pas au point, et un certain Claude Fauquet, observateur des équipes de France, note tous les détails qui vont faire la différence, et prépare une révolution qui va donner, entre 2004 et 2014, à l’ équipe de France le taux de réussite le plus remarquable et le plus élevé en compétitions mondiales.

 « SON VISAGE EST VERT. UN TEINT DE D.T.N. »

Aujourd’hui, loin de ces considérations, Patrice Prokop, se souvient que, cramé par douze ans à tenir les rênes, il décide de rendre son tablier. Il se sent très fatigué. Sa femme, parfois, s’amusait, regardant un collègue de son mari, à déclarer : « Ah ! Il a un joli teint. Son visage est vert. Un teint de DTN. » On imagine qu’elle avait dû avoir du vert à la maison, pendant douze ans! Vingt-deux ans plus tôt, Lucien Zins,DTN de la natation, au sortir des Jeux de Munich, croise Robert Bobin, DTN de l’athlétisme, qu’il décrit comme « écrasé » par treize ans au poste le plus exposé, et se dit : « Quand je l’ai vu, je me suis vu. Je me suis dit : Bobin, c’est moi. Il faut que j’arrête. »   

Patrice est remplacé par Jean-Paul Clémençon, lequel s’installe aux commandes, au siège fédéral, Stade nautique Georges-Vallerey, au 148 avenue Gambetta, à Paris…

Si c’est la fin de son aventure en natation, le parcours professionnel de Patrice Prokop continue. L’année même, il entre à la préparation olympique, dit « le cimetière des éléphants » (lisez: les grands serviteurs du sport) en compagne de Joël Delplanque et de Bernard Bourandy. Deux ans plus tard, il dirige le CREPS de Dijon, une aventure de dix années où il conduit un gros travail de rénovation, et aux treize pôles France existants ajoute par création celui de judo. Il achève sa carrière au CREPS de Macon. C’est à cette époque qu’il est élu président de l’association des directeurs techniques nationaux, où son tempérament fédérateur fait une fois de plus l’unanimité.

En-dehors du parcours de l’équipe de France où il sut apaiser les conflits et orchestrer une natation décrispée et, je dirais, heureuse, Patrice mit le pied à l’étrier à toute une génération de jeunes coaches qui ne demandaient qu’à apprendre en les confrontant aux grands rassemblements, Jeux olympiques, mondiaux et championnats d’Europe : les Marc Begotti, Lucien Lacoste, Sylvie Bozon-Le Noach. En outre, « Prokop a fait le statut des entraîneurs de haut niveau. C’est ce qu’il a mis en place qui a permis tout ce qu’il y a de bons entraîneurs de valeur chez nous », estime Scelles.

« C’était un travailleur infatigable, ajoute Scelles. Il partait de loin vu l’état de la natation française, il a réorganisé le côté administratif.  On a continué de tenir l’INSEP et peut-être a-t-on été trop gentils, trop timides et trop dans le social. On a conservé des éléments qui n’avaient plus le niveau. On ne se sentait pas de les laisser tomber, tout en sachant qu’ils n’avaient plus la valeur. On se voyait mal les abandonner dans la nature, et ils ont pu achever leurs études. Bien sûr ils bloquaient des places à l’internat qu’on aurait mieux utilisées en renouvelant les effectifs, mais je ne suis pas mécontent d’avoir agi ainsi et Patrice non plus. »

Même son de cloche chez Laurent Neuville, l’un des éléments du relais quatre fois 100 mètres, qui se souvient d’un Prokop « honnête, tranquille et bosseur, proche et à l’écoute des nageurs », rappelle que Patrice le fit entrer à l’INSEP en tant qu’entraîneur adjoint. « C’est lui qui, en tant que responsable de la formation des cadres, a formé Claude Fauquet, rappelle-t-il. Mais surtout c’était un homme qui trouvait des solutions. »

« Quand il avait un problème à résoudre, une décision à prendre, Patrice se mettait à réfléchir. Il plissait alors les yeux, et ne disait plus rien. Cela pouvait durer une journée entière. Quand ça lui prenait, Michel Guizien l’appelait Le Sphinx, » se rappelle Marc Begotti. 

Toujours pacificateur, « quand les entraîneurs s’enguirlandaient, il nous disait : ne vous asticotez pas », raconte encore Marc. Aujourd’hui, alors que les nouvelles qui nous viennent des bureaux de la Fédération ou des plages des piscines semblent contenir leur part de rancœurs, de colères, de portes qu’on claque et d’affrontements parfois brutaux, on se dit qu’y manque l’esprit  de Patrice Prokop.

(1).Pour tout savoir sur Michel Scelles, lire le formidable dossier que lui a consacré Chronomaîtres, http://www.chronomaitres.fr/_media/n4-michel-scelles.pdf 

(2).16 records en fait : DAMES.- 100m, Sophie Kamoun, 57s49 ; 100m brasse, Catherine Poirot, 1’10s69; 4 fois 100 m libre, Carolle Amoric, Sophie Kamoun, Véronique Jardin, Laurence Bensimon, 3’52s15. MESSIEURS.-100m, Stephan Caron, 50s70 ; 200m, Stephan Caron, 1’50s99 ; 400m, Franck Iacono, 3’55s07 et 3’54s58; 1500m: Franck Iacono, 15’27s27, 15’26s96; 200m dos, Frédéric Delcourt, 2’1s59; 2’1s75; 200m brasse: Thierry Pata, 2’20s14, 2’20s05; quatre fois 100m: 3’24s68 et 3’24s63 (Stephan Caron, Laurent Neuville, Frédéric Bataille, Bruno Lesaffre) ; quatre fois 200m : 7’27s40 (Pierre Andraca, Dominique Bataille, Lionel Pou, Stephan Caron). Cette année, on enregistra 56 records de France, près de deux fois plus que de records du monde (31). Informations issues de la formidable banque de données fédérale :  http://ffn.extranat.fr/webffn/nat_records.php?idact=&idyear50=1984

ROB DERBYSHIRE, POLOISTE, NAGEUR ET ET PREMIER HOMME DE LA « SYNCHRO »

Lundi 26 septembre 2016

DERBYSHIRE [John Henry « Rob »]. Natation, water polo. (Manchester, 29 novembre 1878-Forge Baslow, Derbyshire, 30 juillet 1938). Champion olympique de water-polo (1900) et du quatre fois 200 mètres (avec Willy Foster, Henry Taylor et Paul Radmilovic, en 1908), argent du quatre fois 250 mètres (1906). Élève de Trudgen, fils d’un « superintendant » des Osborne Street Baths, les bains de sa ville natale, en novembre 1897, à Glasgow, “il nage le 100 yards en une minute juste, mais la faible longueur du bassin, 20 yards soit un peu plus de 18 mètres, fait que l’on ne retiendra pas cette performance comme marquant la fin de l’over sur la distance classique du sprint” (Oppenheim, Des Nageurs et des Records, 1961). Son père, qui est aussi son inspirateur, l’utilise, à trois ans, comme son « périscope » dans une démonstration de nage sous-marine. Surnommé « le petit Robin », il conservera ce sobriquet toute sa vie. A quatorze et quinze ans, en 1893 et 1894, il remportera les premiers titres de champion du Yorkshire de natation ornementale, ce qui en fait l’ancêtre de la natation synchronisée, sport alors réservé aux hommes. Sa vitesse de nage lui permit de briller dans les matches de water-polo, et d’être présent dans l’équipe britannique de 1896 à 1900. En 1902, il affronta Freddy Lane, vainqueur, et Dick Cavill dans une course mémorable. Les trois hommes durent revenir des vestiaires à trois reprises pour répondre à l’enthousiasme des spectateurs. Rob deviendra directeur de piscines à Manchester et Londres, coach de l’équipe olympique de 1928, manager de celle de 1936. Eric Lahmy

LUDOVIC DEPICKERE, 20 ANS EN HAUT DE L’AFFICHE

DEPICKÈRE [Ludovic Fernand]. Natation. (Roubaix, 29 juillet 1969-). France. Fils d’un directeur de piscine (René) et d’un maître-nageur (Marie-José) qui le mettent à l’eau à l’âge de trois semaines, lui font disputer sa première compétition à quatre ans et demi  et lui servent tour à tour d’entraîneurs, il n’échappe pas à un destin de nageur, à Roubaix, puis à Wattrelos. D’une carrière de plus de vingt ans, il ramène huit titres de champion de France : 100 mètres (50s71, hiver 1996), 200 mètres (1’51s11, été 1988), 50 mètres papillon (25s64, hiver 1986), 100 mètres papillon (56s25, hiver 1986 ; 55s21, record de France, été 1986 ; 55s39, hiver 1987, 55s51, hiver 1988 ; 54s86, été 1988), titres auxquelles doivent s’ajouter 13 argents et 12 bronzes ; un titre de champion d’Europe junior (1985) sur 100 mètres papillon. Présent dans l’équipe de France dans trois Jeux olympiques, à Séoul 1988, Barcelone 1992 et Atlanta 1996,  est finaliste olympique sur 4 fois 200 mètres, européen et mondial sur 4 fois 100 mètres. Il est devenu éducateur sportif, puis responsable du suivi technique du patrimoine sportif de Wattrelos.

CLARA « CLARE » DENNIS, AUSTRALIE, GOLDEN GIRL DES ANNEES ’30

Eric LAHMY

Dimanche 25 septembre 2016

DENNIS [Clara, « Clare »]. Natation. (Burwood, Nouvelles-Galles-du-Sud, 7 mars 1916-Manly, 5 juin 1971). Australie. Championne olympique du 200 mètres brasse (3’6’’3) aux Jeux Olympiques de Los Angeles en 1932, championne du Commonwealth en 1934, recordwoman du monde du 100 et du 200 mètres brasse, championne d’Australie en 1931, 1933, 1934 et 1935, et recordwoman des Etats-Unis, Clare Dennis nage dans une époque où le programme de natation est balbutiant : pas de championnats du monde (qui débuteront en 1973, deux ans après sa mort, à 55 ans).

Elle constitue aussi à elle seule une époque de la natation australienne. Entre les deux grandes périodes des antipodes, celle qui part des années 1880 et couvre les quinze premières années du 20e siècle, et celle qui va de 1956 à aujourd’hui, il y a un creux que Clara Dennis parait devoir combler à elle toute seule.

Troisième d’une famille de six enfants, elle a sept ans quand ses parents (son père, Alec, est officier de police) s’aperçoivent qu’elle est beaucoup plus intéressée par le sport (ainsi le cricket où elle n’hésite pas à affronter les garçons) que par les études.

C’est un « tomboy », un garçon manqué, pleine d’énergie, et elle veut accompagner son père où qu’il aille. Celui-ci accepte à condition qu’elle apprenne à nager (ils vivent devant la plage de Clovelly, un faubourg de Sydney, autant dire que les plaisirs aquatiques y sont nombreux et les risques de noyade réels). Alec a été un bon nageur. D’entrée, Clara se met à nager en chien. Elle rejoint sa sœur ainée Thora au club féminin, le Sydney Ladies’ Swimming Club [Thora a été sélectionnée pour les Jeux de 1928, mais n’a pu s’y rendre, on a estimé qu’elle était trop jeune pour un si long voyage].

Pour ce faire, Clare a dû suivre l’injonction paternelle, et traverser la baie de Clovelly par ses propres moyens. Clare triche un peu, effectue une partie de la distance avec un pied sur le sol. Une fois au club, on la livre d’emblée à un bassin de 33 yards, où elle patauge et manque de couler après quelques mètres.

Les dix années qui suivent ces débuts on ne peut moins fracassants, Clare gagne de nombreuses courses, et cela toujours en « crawl ». Déclassée pour avoir interféré avec d’autres nageurs pour le titre des Nouvelles Galles du Sud qui se jouait aux Ramsgate Baths de Sydney comme presque toujours au bord de la mer (un courant avait causé une dérive de plusieurs nageurs).

Frustrée, désireuse d’enlever une course, elle s’engage sur un 220 yards brasse, à Bondi, et découvre ainsi par hasard quel est son meilleur  style. Elle touche la première, est encore disqualifiée pour avoir touché le mur d’arrivée d’une seule main, atavisme de crawleuse dont elle devra se débarrasser dans le style des grenouilles. Malgré cela, elle a nagé plus vite que le record de l’Etat, c’est donc un coup d’essai, coup de maître, et la révélation d’un talent spécifique…

Au cours de la saison 1931-32, elle domine les courses de brasse en Australie, et n’a pas encore seize ans quand elle bat, le 18 janvier 1932, le record du monde du 200 en 3’8s4 (en bassin de 25 mètres). Ce fait la qualifie pour les Jeux de Los Angeles. Trois mois plus tard, l’Allemande Lisa Rocke nage la distance en 3’8s2 (mais ne sera pas envoyée aux Jeux de Los Angeles) mais c’est surtout Else Jacobsen qui fait la différence, nageant 3’3s4 à Stockholm  le 11 mai dans un bassin de 25 yards.

Clare se rend aux Jeux sur un fond alimenté par son père et ses collègues de la police locale…

Arrivée sur les lieux, Clare doit guérir d’une balafre à un pied qu’elle s’est donnée en heurtant un plot et qui s’infecte chaque fois qu’elle va dans l’eau. Elle nage pas pendant dix jours, puis reprend sa préparation à raison de deux séances par jour.

Clare bat le record olympique en séries (3’8’’2). Elle a manqué d’un rien la disqualification. On lui reproche de porter un costume de bain (Speedo) qui est jugé non réglementaire, parce qu’il montrerait trop les épaules. Comme quoi, chaque époque a ses soucis avec les tenues de bain…

Après cette qualification facile, Buster Crabbe, le meilleur nageur US de l’époque, champion olympique sur 400 mètres, qui a l’œil, a remarqué cette grande fille, vite célèbre en Australie pour sa beauté athlétique, et noté qu’elle dispose d’une nage rapide mais ignore tout des finesses du départ et du virage, où elle laisse de précieuses secondes. Il la conseille. Après le plongeon, il lui dit d’effectuer trois brasses sous l’eau. Il lui conseille aussi de nager devant, de passer à chaque virage en tête pour impressionner ses adversaires.

La finale se réduit pendant plus de cent cinquante mètres à un duel entre elle-même et la toute jeune recordwoman du monde danoise Else Jacobsen, douze ans, qui restera la plus jeune médaillée de l’histoire de la natation. Dans la dernière longueur, Jacobsen faiblit légèrement, est passée par la Japonaise Hideko Maehata qui attaque.

Clare Dennis l’emporte d’un dixième, 3’6’’3 contre 3’6’’4. C’est la meilleure performance mondiale en grand bassin. En 1933, Clare, qui travaille dans un grand magasin, continue de nager, et bat le record du monde des 100 brasse, le 14 février à Unley (bassin de 33 yards 33), avec 1’24s6, effaçant le temps, 1’26s d’Else Jacobsen, des tablettes.

Elle bat aussi le record australien des 220 yards en 3’9s2. En août 1934, retenue dans l’équipe qui dispute les Jeux de l’Empire britannique, elle domine très largement le 200 yards brasse, en 2’50s2, et devient la première Australienne championne du Commonwealth.

Quoique toujours dans le coup, elle n’est pas retenue dans l’équipe olympique qui dispute les Jeux de 1936 à Berlin, au grand dam de l’opinion. Elle décide alors de devenir entraîneur professionnelle de natation, un métier qu’elle partage avec celui de masseuse ; elle ouvrira  également  deux salons de coiffure, à Clovelly et à Henley.

Le 12 décembre 1942, elle épouse George Golding, un ancien athlète, concurrent du 400 mètres olympique, devenu enquêteur de police, qu’elle a rencontré six ans plus tôt aux Jeux de Los Angeles. Ils n’auront pas d’enfants. Elle disparait précocement, victime d’un cancer.

Clare Dennis est la belle-sœur de Sam Herford, l’un des entraîneurs vedettes des années 1950 (coach de John Devitt et Murray Rose) que sa sœur Thora a épousé en 1939, et la tante de Gary (aviron) et Kim (natation) Herford.

HELENA DENDEBEROVA, NAGEUSE COMPLETE SOVIETIQUE

DENDEBEROVA [Helena]. (Saint-Petersbourg, 4 mai 1969-) . URSS. Nageuse de haute taille et  robuste, 1,81m, 75kg, elle est médaillée d’argent du 200 mètres 4 nages des mondiaux 1986 à Madrid et des Jeux olympiques de Séoul, en 1988, pour l’Union soviétique et l’ « équipe unifiée ».

Elle apparait aux championnats d’Europe 1985, à Sofia, dans le relais argenté quatre fois 100 mètres quatre nages. Elle y assure le parcours de crawl, et arrache aussi le bronze sur 400 libre. Un an plus tard, aux mondiaux de Madrid, elle parvient à s’intercaler, sur 200 mètres quatre nages (argent), entre les deux Allemandes de l’Est, Kristin Otto et Kathleen Nord. En 1987, les championnats d’Europe de Strasbourg sont un véritable festival de « dopées », avec onze titres individuels et les trois relais féminins à la RDA, deux à des nageuses roumaines entraînées à Baia Mare dont l’une, Noemi Lung (4’40s61 à Strasbourg), gagnante du 400 mètres quatre nages), ayant choisi la liberté lors d’un déplacement en France, exposa les perversités du système, Dendeberova [dont nous n’avons certes aucune preuve de la « propreté »] enleva l’argent en 4’42s62  sur 400 mètres quatre nages. Aux jeux olympiques de Séoul, en 1988, elle est encore sur un podium, celui du 200 mètres quatre nages, derrière une nouvelle allemande de l’Est, Daniela Hunger, en 2’13s31 contre 2’12s59, et devant Noémie Lung. En 1992, membre de l’ex-équipe soviétique devenue « équipe unifiée », elle est 9e (1ere de la finale B) sur 200 mètres libre, en 2’0s09, 4e sur 200 mètres quatre nages, et participe au relais quatre fois 100 mètres libre (4e).

Epouse du dossiste Viktor Kouznetsov.

JACQUELINE DELORD

DELORD [Jacqueline]. Natation. (Toulouse, 29 janvier 1970-). France. Entraînée au DTOEC de Toulouse par Lucien Lacoste, cette nageuse de papillon, longtemps barrée par Catherine Plewinski, put, malgré des ennuis de santé, honorer 17 sélections, dont trois aux Jeux olympiques – Séoul 1988, Barcelone 1992 et Atlanta 1996 -, cinq aux championnats d’Europe – Strasbourg 1987, Bonn 1989, Athènes 1991, Sheffield 1993, Vienne 1995 -, deux aux championnats du monde – Perth 1991, Rome 1994. 4e européenne sur 100 mètres papillon en 1989, elle remporta le 100 mètres papillon des Jeux Méditerranéens en 1987. Elle est devenue enseignante à l’INSEP de Paris, formatrice pour les brevets d’Etat, et se présente comme experte en réathlétisation et préparation physique aquatique. E.L.

RICK DEMONT, USA, LE FAUX DOPÉ, FUT TRAHI PAR SON COMITÉ OLYMPIQUE

Eric LAHMY

Dimanche 25 septembre 2016

DEMONT [Richard James, « Rick »]. Natation. (San Francisco, Californie, 21 avril 1956-). États-Unis. Ce nageur de demi-fond détint pendant trois jours le titre de champion olympique du 400 mètres nage libre, avant d’en être privé pour cause de dopage.

Rick DeMont, révélation de l’année 2012 à l’âge de seize ans, était un superbe styliste au physique encore adolescent (1,80m, 68 kg), qu’entraînait Dan Swartz au Northern California Marin Aquatic Club ; ce nageur de San Rafael avait enlevé l’épreuve à Munich, en 1972, battant d’un centième de seconde, en 4’0.26 contre 4’0.27 l’Australien Bradford Cooper.

Quatre jours après, DeMont qui s’était qualifié sur 1500 mètres, se vit interdire l’accès à la finale de cette course et retirer son titre du 400 mètres. DeMont avait en effet été convaincu d’avoir pris de l’éphédrine, une substance prohibée contenue dans un médicament pour calmer les crises d’asthme, une maladie dont il avait souffert depuis sa plus tendre enfance.

Les autorités américaines, que Rick DeMont avait informées de ses ennuis de santé et des produits qu’il prenait, furent blâmées pour n’avoir pas prescrit à leur champion un produit alternatif. Le médecin n’avait même pas pris soin de lire la fiche où le nageur avait exposé son cas dans tous ses détails ! La Fédération Internationale de Natation fut forcée de déclasser DeMont, d’attribuer le titre olympique à Cooper et d’interdire à l’Américain de nager le 1500 mètres, course dont il avait établi le record du monde plus tôt en saison aux sélections US, en 15’52s91, et était largement le favori.

L’année suivante, DeMont devança à nouveau Cooper dans le 400 mètres des premiers championnats du monde de natation, à Belgrade, en 3’58’’18 contre 3’58’’70, grâce à un finish splendide. Il devint ainsi le premier homme au monde à nager la distance en moins de 4 minutes. Il termina, toujours à Belgrade, deuxième du 1500 mètres derrière un autre Australien, Stephen Holland, dans un temps qui améliorait le record du monde. Holland, qui avait amené le dit record à 15’37s8 à Brisbane début août, nagea à Belgrade en 15’31s85, DeMont en 15’35s44 (record US)…

DeMont ne devait plus retrouver par la suite une forme équivalente. En devenant adulte, il avait grandi et forci. Il mesurait 1,85m à Belgrade en 1973, et atteint plus tard 1,88m pour 84kg ; dès lors, son rapport poids-puissance était devenu moins favorable à des résultats en demi-fond. Il fut distancé dès 1974 par la nouvelle vague du demi-fond, emmenée par Tim Shaw.

Il semble que sa mésaventure olympique l’ait blessé profondément. Les témoins racontent que Rick promenait une silhouette désabusée, attristée, sur les bassins pendant ces années. En 1976, il tenta en vain sa chance aux sélections olympiques.

Il s’aventura ensuite sur les distances courtes, où il réussit quelques belles performances, devenant en 1977 l’un des meilleurs sinon le meilleur spécialiste mondial sur 200 mètres, et lança le relais quatre fois 100 mètres record du monde (3’21’’21), avec Joseph Bottom, James Montgomery et Jack Babashoff, le 28 août 1977 à Berlin-Ouest. L’année suivante, malade, son asthme devenant de plus en plus prégnant, il décida de ne pas nager pour sa dernière année universitaire. Installé à Phoenix, dans l’Arizona, Rick De Mont devint entraîneur de natation et peintre (paysagiste) pendant ses loisirs; il fut assistant entraîneur de l’équipe sud-africaine aux Jeux d’Athènes en 2004 et aux Jeux de Pékin en 2008 ; en 2014, après avoir été assistant, depuis 24 ans, de l’équipe des Arizona Wildcats, DeMont fut nommé entraîneur chef (head coach) de l’Université d’Arizona. Il fit en 2015 partie de l’encadrement de l’équipe US de natation aux championnats du monde de Kazan.

En 2001, vingt-neuf ans après les faits, le Comité olympique américain admit qu’il avait fauté concernant les informations que Rick DeMont lui avait données, et fit appel (jamais trop tard!) de la disqualification de 1972.

Pendant ce temps, les médecins olympiques, appuyés par l’institution, refusèrent d’admettre leur faute et rejetèrent les torts sur le nageur. Comme quoi, l’athlète, dans le monde du sport, apparait souvent comme la dernière roue du carrosse, ou comme l’âne de la fable.

LES MILLE VIES DE CLAUDE LEPAGE (1927-2016)

NAGEUR, ENSEIGNANT, JUDOKA, CHARPENTIER, FRANC-MAÇON, SKIEUR NATURISTE, ÉCRIVAIN, PHILOSOPHE  ET CHIC TYPE DEVANT L’ÉTERNEL

Éric LAHMY

Jeudi 25 août 2016

Mort le 15 août dernier à 13 heures, à 89 ans, des suites d’une longue maladie, Claude Lepage (né le 12 janvier 1927)  est connu dans la natation pour avoir été CTR de Bretagne. Mais il était beaucoup plus que cela. Je m’en souviens comme d’un homme de taille moyenne, visage rond, peau parcheminée, yeux bleus vifs, rieurs, qui irradiait l’enthousiasme. Son mental était insubmersible et, la veille de sa mort, rapporte son fils aîné, « il faisait des repoussés sur son fauteuil ‘’pour ne pas trop perdre’’. » Il a été enterré à Saint-Pierre de Plesguen (Côtes d’Armor).

Tous ceux qui ont connu Claude s’en souviennent comme d’un personnage atypique, extrêmement original. Pour Michèle Guizien, l’épouse de l’ancien entraîneur de Font-Romeu et d’Antibes, qui l’avait rencontré à travers son mari « c’était un homme très intéressant ; il m’avait marqué, parce qu’il connaissait énormément de choses dans divers domaines, et était d’une grande gentillesse ». Il  est le neveu de Marius Lepage, un écrivain, franc-maçon au Grand Orient de France avant de passer à la Grande Loge nationale française, et penseur de la franc-maçonnerie. Marius est aussi nageur et capitaine de l’équipe de water-polo du Stade Lavallois, à laquelle appartient également son frère, le père éponyme de Claude.

A la déclaration de guerre, Marius rejoint le front, Claude (le père), quoique grave accidenté du travail, s’apprête à rejoindre Narvik en corps expéditionnaire quand survient la débâcle. Claude (le fils), 13 ans, est chargé de mettre en lieu sûr l’ensemble des documents maçonniques de la Loge Volney. Pendant la guerre, il pratique plusieurs métiers avant de devenir Compagnon Charpentiers des Devoirs du Tour de France. Il lui faut pour cela réaliser un chef d’œuvre. C’est un escalier en colimaçon que ceux qui ont pu le voir qualifient de « superbe » (Patrice Prokop, le Directeur technique national de 1982 à 1994) ou d’ « extraordinaire » (Michèle Guizien). C’est lui-même qui dessinera plus tard les plans de sa maison, en Y, dans un lieu arboré, comme en pleine nature, sans voisins ni vis-à-vis. Parallèlement aux métiers qu’il exerçait, il était flûte traversière à l’orchestre philarmonique de Laval, dessinait, avait fondé le club « Sauveteurs Mayennais » dont la devise était Même au péril de ta vie

Initié dans la loge franc-maçonne familiale en 1945, Il épouse en 1953 Paulette, ceinture noire de judo qui enseigne la voie de la souplesse dans les écoles. La légende veut que, ce jour là, chef de troupe chez les scouts, on doit le chercher dans les bois parce qu’il a oublié qu’il se mariait ! Paulette dément. Ils auront trois fils, Claude (1953), Yann (1955) et Gilles (1956). En 1961, il suivra son oncle fâché avec le Grand Orient à la Loge Ambroise Paré.

UN CÔTÉ DRUIDE IMPROBABLE DE LA NATATION

Il est à l’origine du Judo-Club de Laval en 1950, et de Dinan en 1967. En 1961, il enseigne le sport à Laval. Entré à la Jeunesse et sports de Mayenne, il trouve une situation stable qui lui permet de se retrouver en famille. Inventif, il crée des matériels de sports : des buts de football, une rampe de plongée sous-marine, une table de référence pour la répartition des engagements cardiaques. Le voilà bombardé en 1965 Conseiller Technique Régional Natation et Sauvetage pour l’Académie de Rennes et la 3e région militaire. Vers 2007, il s’engage dans une nouvelle réflexion sur « l’enfantement de l’ère des cathédrales. »

Il partage ses passions entre le judo et la natation. Mais surtout, dit son ami René Schoch, 90 ans, qui était CTR du Lyonnais, « il ne s’arrêtait jamais ». Si l’homme est un projet, Lepage en vaut mille, car c’est le nombre de ses projets. Il avait mis au point la première table de cotation de natation, mettant en parallèle les résultats sur toutes les distance en fonction de ce qu’on savait des qualités physiques, aérobie et autres… En 1973, il publie « Initiation à l’entraînement en natation », ouvrage qui inclut la table Lepage. Il rédigera ensuite  la natation de 8 à 88 ans, toujours avec la table Lepage, et prône l’équilibre de course. Il est également l’auteur, en 2008, de « Jigoro Kano, un grand initié »,  sur l’inventeur japonais du judo. Pour mieux connaître son sujet, il se rend au Japon. En 1998, il fait quasiment le tour du pays, visite les lieux mythiques de la fondation de cet art martial, rencontre le maître Abe qu’il avait connu en 1950 à Toulouse. Les hôtels sont hors de prix, il dort donc avec les clochards et les chats dans un parc public. Il a soixante-et-onze ans…

PHILOSOPHIE ET BAINS GLACÉS

Mais c’est en Inde qu’il en bave le plus. A la recherche de Bouddah, il se retrouve à Katmandou. Marqué par l’indicible misère de ce pays qu’il quadrille « tout seul et le plus souvent à pied. Il se blesse, son pied s’infecte. Il faut l’hospitaliser, septicémie. » A peine sorti de l’hôpital, il s’en va entraîner pendant un mois le club de Saint-Laurent, en Guyane, en plein soleil de midi. 

C’est (comme Joahnn Wolfgang von Goethe) un fervent du bain glacé qui, dès 1946, organise une rituelle Coupe de Noël parmi les glaçons de la Mayenne et au Mans, et incorpore cette pratique dans son enseignement : « A Dinard, raconte Le Bihan, depuis 1970, il dirige à chaque Noël des stages de préparation des maîtres-nageurs-sauveteurs. Le stage se termine par un exercice de nage en mer – en Bretagne en hiver ! – et comme ça ne suffit pas, il exige que ses élèves passent sous une péniche afin d’apprendre à ne pas avoir peur sous l’eau. Là, on put dire que ses maîtres nageurs avaient passé le vrai diplôme, et pas à potasser dans des livres. »

M.N.S. à Palaiseau « mais avant tout entraîneur notamment au Mans dans les baignades des Pingouins de l’Huisne puis du C. O. Pontlieu, témoigne son aîné, Claude. C’est là qu’il établi les bases de ses principes d’entraînement. Il obtenait de remarquables résultats malgré les conditions  pénibles –température moyenne de l’eau 15,9 sur l’été. Le Sauvetage était également son centre d’intérêt, et il eut des nageuses sélectionnées aux Championnats d’Europe. » En 1965, il est directeur de la piscine Foch, à Brest. « Un ratage complet, mais un bon bassin », se souvient son aîné, qu’il a commencé à entraîner lors des tests d’étanchéité du bassin, avec entrainement tous les jours y compris le dimanche, deux fois, toute l’année ! Un an après avoir fondé la section natation du GMAP, le club de plongée de Brest, d’apnée et de nages avec palmes, il l’amène à la 6e place des clubs français. Devenu CTR en 1967, il lance les formations de MNS-éducateurs fédéraux pour répondre aux constructions de piscines, organise à Coëtquidan et Dinard des stages  régionaux de perfectionnement  de nageurs en  Septembre, à Noël et Pâques ; 80 nageurs environ y participent, à raison de deux à trois séances de natation par jour plus équitation, escrime, tir, course à pieds et parcours divers.

Son originalité de principe se retrouve dans son entraînement. Quand la séance est mal réalisée, il la refait faire. C’est aux nageurs de donner leurs temps dans les séries – une façon de mieux se connaître et intérioriser sa valeur. Ce qui fait dire à son fils qu’il « ne comprend  pas certains nageurs de haut niveau, dépendants. » Son enseignement de judo est également marqué par un respect des codes, « on commençait par ceinture ficelle, examen en japonais avec traduction et démonstration à gauche et à droite  pour ceinture blanche », explique Claude junior.

UN LAPON VENU DE NORVÈGE AVEC SON TROUPEAU DE RENNES

A Font-Romeu, il skiait l’hiver en short et torse nu. Schoch raconte aux gens qui s’étonnent de voir cet original qui trace sur la neige poitrail au vent que c’est en fait un Lapon venu de Norvège avec son troupeau de rennes. « Un jour, se souvient encore Schoch, on ne le voyait plus, et je me suis dit : « on rentre. » Marcel Ballereau, qui était avec moi, me dit : « pas question sans Claude. » On se met donc à le chercher, on voit des gens, on leur demande s’ils n’ont pas vu un esquimau, et on finit par le retrouver ; il s’était engouffré avec ses skis dans les branches d’un sapin dont il ne parvenait pas à se dépêtrer. »

Un jour, appelé en consultation en présence du préfet et de toutes les autorités intéressées au sujet de la construction d’une piscine à Brest, son directeur régional, qu’il accompagne et qui se méfie de son tempérament, lui recommande de surtout ne rien dire, sauf, ajoute-t-il, « si on vous le demande. » A la fin de la réunion, il n’a pas dit mot, quand un intervenant lui demande ce qu’il en pense. « Oui ! Tout à fait nul », rétorque-t-il tranquillement. Il est en fait braqué contre ces mini-baquets amovibles qu’il juge représenter une solution très insuffisante. Alerté par les huiles furibardes, le (légendaire) colonel Crespin, directeur des sports du Ministère, le convoque à Paris. Claude arrive rue de Châteaudun, au siège du Ministère, en chaussettes. Comme il vit pieds nus, il a oublié – ou pas jugé bon – de prendre des chaussures. D’ailleurs, il ne se déplace qu’en tongs. « Crespin, finalement, ne l’enguirlande pas trop, parce que Lepage, sur le fond, n’a pas trop tort, » raconte Schoch.

« PAS DE CLIM’ ! IL FAUT VIVRE AVEC LA NATURE »

A l’issue d’un stage aux USA où il se trouve en compagnie de Ginette Sendral-Jany, Pierre Balthassat (CTR de Lorraine qui l’a précédé dans la mort de quelques jours), Schoch et Catherine Grojean, ses compagnons se souviennent particulièrement de lui. « Un jour, raconte Schoch, nous avions loué une grosse voiture, et roulions à six dedans. Il faisait une chaleur épouvantable. J’avais beau mettre la climatisation, elle ne fonctionnait pas. On étouffait. Là, je me retourne, et je vois mon Claude qui avait baissé sa vite et me dit : « pas de clim’, il faut vivre avec la nature. »

Toujours lors du stage chez James Counsilman, il continue de se distinguer. Dans la piscine, raconte Catherine Grojean, il furète, s’affaire, mesure tout, la longueur et la largeur du bassin en yards. Counsilman s’étonne : « qu’est-ce qu’il fait là, cet indien. » « Doc », sans le savoir, a rejoint le sobriquet qu’on a donné en France à notre héros : le Mohican.

Il trouve une vraie complicité avec Raymond Catteau, le nordiste qui, au-delà d’une terminologie parfois fumeuse, a su libérer, après-guerre l’enseignement de la natation aux jeunes enfants de tout un matériel, les gilets, les planches qu’il rend obsolètes, et fait connaître la capacité de l’homme à flotter naturellement. Catteau et Lepage débattent longuement sur ces sujets d’enseignement et resteront amis, se verront régulièrement. Pendant les dernières années de sa carrière, il fera également bon ménage avec Patrice Prokop, quand tous deux sont conseillers techniques de Bretagne.

Toujours selon Schoch, Claude était « folklorique, mais sérieux. »  Il s’intéressait plus à la formation qu’à la haute compétition et, selon Jean-Pierre Le Bihan, « préférait former cent nageurs à 1’5s que dix nageurs à 1 minute » Même son de cloche chez Catherine Grojean qui vante sa compétence : « c’était un pionnier, curieux de tout. Il avait étudié la psycho-morphologie et vous expliquait qu’avec tel crâne, untel était finnois, ou breton. Il avait quand même un côté improbable druide de la natation. Par exemple, il a beaucoup travaillé avec Jacques Meslier. Tous deux faisaient partie d’une époque où l’on se posait beaucoup de questions. »

Le drame de sa vie sera l’accident qui rendra son aîné Claude paralysé. Le garçon a du talent, et Lucien Zins lui reconnait un potentiel de grand nageur. Un jour, par bravade, il tente de passer sur sa mobylette sous la barrière d’un passage à niveau et rate son coup. Cervicales atteintes, il passera sa vie dans un fauteuil, mais, fidèle à la tradition Lepage, ne se laissera pas abattre. Son père y veille : « Je lui dos deux vies, la première comme tout le monde, la seconde après mon  accident (en allant au travail par un temps exécrable). Tétraplégique, après une lettre d’encouragement, il m’a concocté un programme de natation auprès desquels ceux que j’avais connu comme sportif  était de la « gnognotte » ; je suis pratiquement le seul survivant de cette époque 76,  et j’ai passé le BEE 2 en 86.  J’ai entraîné 29 ans. Perfectionnement à national, natation, palme, et j’ai lancé des triathlètes… Papa fut le « dernier des Mohicans »  un guerrier au quotidien… »

FORBES CARLILE, 1921-2016, PIONNIER DE LA RÉVOLUTION AUSTRALIENNE

Éric LAHMY

Jeudi 4 août 2016

ENSEIGNANT EN PHYSIOLOGIE, INVENTEUR, ECRIVAIN PROLIFIQUE, TECHNICIEN AVISE, SYNDICALISTE TEIGNEUX ET ENTRAÎNEUR A SUCCES, FORBES CARLILE A VECU MILLE VIE EN PRES D’UN SIECLE DE NATATION…, 

Mort ce 2 août 2016, quelques jours donc avant l’ouverture des Jeux olympiques de Rio, Forbes Carlile avait été l’entraîneur de l’équipe de natation australienne aux Jeux de Londres, en 1948, quatre ans avant de concourir aux Jeux d’Helsinki dans les épreuves de pentathlon moderne. D’aucuns prétendent qu’il fut la seule personne à avoir entraîné avant de participer comment concurrent, lui-même, aux Jeux olympiques. Il dut cette incongruité à une dispute avec la Fédération de natation. Celle-ci ne l’ayant pas sélectionné comme coach, il se sélectionna comme athlète…

Il était aussi le doyen des sélectionnés olympiques australiens.

Bien au-delà de ces pittoresques distinctions, Forbes Carlile, né le 3 juin 1921 à Armadale (Melbourne), dans l’Etat de Victoria, fut bien autre chose : l’un des plus grands entraîneurs de natation de son pays ainsi que l’un des pionniers qui amenèrent l’Australie à détenir, en 1956, la première équipe de natation du monde.

Le 2 juin, il avait fêté ses 58 ans de mariage avec Ursula, qui, tout ce temps, fut sa compagne et sa collaboratrice attitrée. On ne pouvait imaginer Forbes sans Ursula, et quand la silhouette du premier d’entre eux se dessinait au bord d’un bassin, l’autre n’était pas loin, et ils paraissaient alors aussi affairés l’un que l’autre. Ils s’étaient d’ailleurs connus tout près d’une ligne d’eau et elle avait été son assistante six ou sept ans avant qu’ils ne s’épousent. A Ryde (Sydney) où ils officièrent pendant cinq décennies et demie, elle dirigeait l’école de natation et il préparait les ténors aux compétitions.

L’an passé, il avait déclaré au Weekly Times que s’il lui était possible de revivre sa vie, il ne changerait pas grand’ chose, vu qu’il avait eu exactement ce qu’il voulait : un métier de liberté, où il avait pu se déplacer à sa guise. Son seul regret, avec l’âge, était de ne plus pouvoir suivre les meetings. « Mais nous avons la première école de natation d’Australie et c’est ma fierté. »

Sa plus brillante élève, Shane Gould, a pu témoigner combien la passion était restée intacte chez Forbes. Il y a seulement quelques années, il avait allègrement dépassé les 80 printemps, quand elle le retrouva, surprise (!) au Pays de Galles, avec Ursula bien entendu, dans un meeting. Shane Gould s’y trouvait parce que son mari, Mitt Nelms, un célèbre maître de nage qui a travaillé avec Ian Thorpe, Natalie Coughlin, Dara Torres, Alexandre Popov, etc., avait été convié pour tenir une conférence. Surprise donc de voir Forbes. Mais surprise aussi, pendant ce modeste meeting, de voir Carlile suivre chaque course, inscrire furieusement des notes dans un calepin, récupérer puis disséquer les feuilles de résultats, se conduire comme un coach junior !

L’UN DES PREMIERS ENTRAÎNEURS SCIENTIFIQUES

Après des études secondaires  au Scots College de Sydney, Carlile désirait devenir médecin, mais tomba dans les pommes pendant une opération, et changea donc d’orientation. Il suivit, à l’Université de Sydney, les cours du professeur Frank Cotton sur la physiologie humaine, et obtint son mastère en sciences avant d’y enseigner à son tour. C’est là qu’il développa des concepts jusqu’alors assez peu documentés sur l’entraînement des sportifs, ainsi sur le travail aux intervalles, créa le cahier d’entraînement, effectua sans doute les premiers tests de fréquences cardiaques, mesura les effets de l’entraînement sous effort. Il étudia particulièrement les phases de repolarisation du ventricule chez l’athlète (onde T), défendit les théories de l’égalité d’allure lesquelles étaient on ne peut moins respectées alors, et promulgua l’utilisation du battement à deux temps sur les longues distances en natation. Il promut l’échauffement, aya soumis ses nageurs à des séances chronométrées avec ou sans une douche chaude, et trouvé une différence d’un pour cent en faveur… de la douche chaude ! Il inventa le chronomètre mural, élément considéré désormais indispensable au nageur à l’entraînement pour connaître sa vitesse de nage.

ENTRAÎNEUR OLYMPIQUE EN 1948  

Carlile, comme entraîneur, avait essayé d’abord de mettre en pratique ses connaissances, dès 1944, dans le bassin d’Enfeld, un faubourg de l’ouest de Sydney, sur deux jeunes écoliers de l’école secondaire de garçons de Canterbury. Puis il installa ses pénates, en 1946, dans une piscine naturelle, creusée dans les rochers, à Palm Beach, au nord de Sydney. Les succès qu’il y forgea lui permirent d’être désigné comme entraîneur dans l’équipe olympique des Jeux olympiques de Londres en 1948. Son premier nageur vedette, John Davies, échoua pour la médaille de bronze du 200 mètres brasse alors qu’il avait nagé deux dixièmes de seconde plus vite que le médaillé de bronze américain Robert « Bob » Sohl, en 2’43s7 record d’Australie contre 2’43s9. [Il aurait alors pu dire comme Yannick Agnel soixante-huit ans plus tard : « on n’a jamais vu ça. »] Quatre ans plus tard, Davies nagea trois dixièmes plus vite que l’Américain de service, mais cette fois les juges eurent le bon goût de le classer premier… Quant à Carlile, il était bien à Helsinki, mais en tant que premier pentathlonien olympique de l’histoire des Antipodes…

RÉINVENTER AVEC FRANK COTTON LA NATATION DES ANTIPODES

Forbes n’avait pas abandonné sa passion, il avait seulement été victime de la guéguerre que les dirigeants fédéraux faisaient aux entraîneurs de son pays (air connu). Il revint donc comme « head coach » australien en 1956, à Melbourne, conseiller scientifique en 1960 (il coachait alors Terry Gathercole, recordman du monde des 100 yards,  200 mètres et 220 yards en brasse), aux Jeux de Rome, puis on le retrouva entre 1962 et 1964 entraîneur national de l’équipe des Pays-Bas, puis à nouveau entraîneur chef national australien aux mondiaux de Belgrade, en 1973. Il se retira à l’occasion des Jeux de Moscou en 1980.

Carlile publia en 1963 son Forbes Carlile on swimming, qui a été considéré comme le premier livre moderne de natation de compétition, incluant la notion, alors relativement récente, de l’affutage, et un essai sur l’histoire du crawl qui redonnait entre autres leur place aux Japonais des années 1930, dont l’apport à la technique de crawl, largement ignoré à l’époque (qui lisait ou comprenait le japonais?) leur donnait 20 ans d’avance sur le reste du monde. Il est intéressant de noter qu’à la même époque, le français François Oppenheim avait publié un précieux ouvrage de référence, La Natation (1964), à la suite de Des Nageurs et des Records (1961), qui faisait autorité jusque dans le monde anglo-saxon.

Carlile publia plusieurs autres livres sur la natation, ainsi A History of Crawl Stroke Technique to the 1960s : An Australien Perspective, et A History of Australian Swimming Training.

Assistant de Franck Cotton, Carlile avait noté l’affligeante disparition de la natation australienne, au regard de l’excellence. Parfaitement dans le coup grâce à leurs Fred Lane (champion olympique du 200 mètres en 1900 à Paris), Cecil Healy, Fanny Durack, première championne olympique du 100 mètres dames en 1912, Barney Kieran, Frank Beaurepaire, puis, après la Première Guerre mondiale, Andrew Boy Charlton, vainqueur sur 1500 mètres des Jeux de Paris, en 1924, l’Australie disparut des radars olympiques, quand, entre 1928 et 1936, les honneurs furent partagés entre Japonais et Américains. A Berlin, le meilleur résultat australien fut obtenu par Percy Oliver, 7e du 100 mètres dos.

EN 1956, LA MEILLEURE NATATION DU MONDE EST AUSSI LA PLUS MAL LOTIE

Carlile ne s’en étonnait pas. A Sydney, les piscines des bords de plage, encore nombreuses à l’orée du 20e siècle, avaient disparu, seul demeurant un bassin couvert de 20 yards à Tattersall, un club privé de la ville. A Melbourne, la situation était un peu meilleure, mais aucune autre cité australienne n’était équipée en bassin. Forbes était encore trop petit pour en tirer des conclusions, quand il participa, à dix ans, à son premier « carnaval » aquatique aux Clifton Gardens. Il s’entraînait les étés dans des conditions très incertaines. Il assista à des prestations des grands champions américains et put constater qu’aucun Australien ne parvenait à leur répliquer.

Il fallut attendre 1945-46 pour que les premiers frémissements d’une renaissance australienne se fassent sentir. Un sprinteur, Marsden Campbell, organisa des festivals aquatiques pour l’association de natation des Nouvelles-Galles-du-Sud et publia avec Speedo une charte de l’art d’entraîner.

Mais c’est autour de Frank Stanley Cotton (1890-1955) que se cristallisa l’effort de renouveau qui conduirait la natation australienne non seulement à revenir au meilleur niveau, mais, entre 1956 et 1962, à dominer le monde. Cotton était issu d’une famille assez merveilleuse, père journaliste et homme politique de conviction, frère prof de géologie et membre des fameuses expéditions de Shackleton en Antarctique, une nièce pionnière de la photographie d’art. Lui-même, comme nageur, champion des Nouvelles-Galles-du-Sud sur 440 et 880 yards en 1921, avait manqué de peu la qualification olympique aux Jeux d’Anvers en 1920. Novateur brillant, très apprécié quoique taxé d’excentrique par exemple parce que, toqué de physiologie, il mesurait le rythme cardiaque de ses nageurs pendant l’entraînement, Cotton était avant tout un scientifique de valeur. Il avait créé pendant la guerre mondiale la combinaison anti gravité qui permettait aux aviateurs de ne pas s’évanouir quand ils serraient leurs virages en combats aériens. Puis il fit dériver sa passion du système circulatoire vers la physiologie humaine. Il inventa l’ergomètre (rameur), qui permit entre autres de découvrir deux talents de nageurs, John Henricks et Judy Joy-Davies (le huit de son équipe universitaire d’avion était sélectionnée en fonction de ses performances à l’ergomètre) et eut tôt fait de devenir patron du département de physiologie à l’Université de Sydney.

Alors que Frank Cotton devenait à une vitesse accélérée le « père » de la physiologie sportive australienne, Forbes Carlile, à 24 ans, eut la chance se trouver dans une position idéale auprès de ce précurseur, celle d’élève émérite puis d’assistant d’enseignement en physiologie. « De longues conversations avec le Professeur devinrent une occurrence quotidienne pour moi ; c’était comme si je bénéficiais de travaux dirigés quotidiens », a-t-il témoigné. Le but de Cotton était de produire des représentants aguerris de l’Australie pour les Jeux de 1948. Carlile se chargea des nageurs. Il fallait augmenter de façon très importante les volumes d’entraînement, qui (en-dehors du Japon) ne dépassaient pas en moyenne quinze cents mètres par jour. Cotton et ses épigones lancèrent les termes de l’entraînement moderne en natation, et l’on commença à parler de base d’entraînement au rythme de course, de répétition d’efforts, de distances cassées, d’affutage, « toute une terminologie encore à l’honneur à ce jour » constatait Carlile. Ses élèves couvraient jusqu’à huit kilomètres quotidiennement dans l’eau, rejoignant ces volumes d’entraînement des Japonais des années trente, qui avaient été taxés de « fanatiques. »

CE FORMIDABLE HARRY GALLAGHER

Un troisième homme joua un rôle fondamental dans ce processus d’acculturation, Harry Gallagher. Celui-ci allait préparer l’accession, rarissime, de ses deux nageurs vedettes, John Henricks et Dawn Fraser, aux titres olympiques messieurs et dames du 100 mètres nage libre, aux Jeux de Melbourne en 1956. [Deux autres coaches réussirent le même exploit, Bill Bachrach, USA, en 1924 avec John Weissmuller et Ethel Lackie, et Jacco Verhaeren en 2000 avec Pieter Van Den Hoogenband et Inge de Bruijn.] Au palmarès du formidable Gallagher, toujours bon pied bon œil à quatre-vingt-dix ans sonnés, outre  Dawn Fraser et Jon Henricks, Lorraine Crapp, Michael Wenden, Brad Cooper, et Lynette McClements (tous champions olympiques).

Contrairement à ce que j’ai souvent entendu dire en France à l’époque et depuis, les conditions de travail en Australie n’étaient guère idylliques. La saison ne durait que six mois et les reprises étaient douloureuses. Dans des bassins non chauffés, l’entraînement, démarrait en octobre dans une eau glaciale, à 16° ou moins et les nageurs étaient aussi des écoliers et des étudiants très occupés. Il n’était pas toujours simple de cadrer dans des programmes déjà chargés douze séances d’entraînement hebdomadaires, et d’ailleurs, rares étaient ceux qui nageaient plus d’un ou deux kilomètres par séance. Pas étonnant, dans ces conditions, si les meilleurs nageurs australiens aux Jeux olympiques, John Marshall (bronze du 400 et argent du 1500 en 1948) et John Davies (or du 200 brasse papillon en 1952) obtinrent leurs meilleurs résultats aux Etats-Unis où ils étudièrent. De même, Murray Rose, parti d’Australie, régna sur la natation américaine (et mondiale) où le cadre de l’université de Californie du Sud où il évoluait dut lui paraître luxueusement confortable.

Peu après 1952, un groupe de coaches, Forbes Carlile, Harry Gallagher, Frank Guthrie et Sam Herford, auxquels Don Talbot n’allait pas tarder à se joindre, prirent conscience qu’on pouvait s’entraîner beaucoup plus long sans s’épuiser ; raffinant les techniques de nage et incluant un intense travail aux intervalles et très inspirés par le fait que les Jeux avaient lieu à Melbourne, et donc « à la maison », on passa de quinze à quarante kilomètres hebdomadaires, bond quantitatif qui permit de réaliser de gros progrès. Tous les titres de nage libre revinrent aux Australiens aux Jeux de Melbourne. Mais le plus remarquable fut que jusqu’aux dernières années 1960, Sydney, d’où provenaient la plupart des vainqueurs, ne disposait pas d’une piscine d’entraînement couverte.

En 1964, toujours là, Carlile plaçait Ian O’Brien sur la plus haute marche du podium olympique sur 200 mètres brasse, devant l’outsider russe Prokopenko et le favori américain Jastremski. O’Brien fut des trois médaillés le seul à avoir respecté une assez rigoureuse égalité d’allure

SURENCHÈRE KILOMÉTRIQUE, OUI MAIS PAS N’IMPORTE COMMENT

Un Américain Sherman Chavoor, ayant analysé et interprété à sa façon les leçons des Australiens, appliqua à la lettre le mantra de la distance, doubla plus ou moins la distance parcourue et mit ainsi en place sa méthode de la « pression constante. » Le volume monta à huit kilomètres parcourus en intervalles par séance. Ayant observé cela, Don Talbot, un fils de militaire qui avait sorti en 1958 les Konrads, Jon et Ilsa, de retour à Sydney, fit « monter le schmilblick » et cela donna des 70 kilomètres par semaine.

Carlile, qui s’était installé en 1961 à Ryde avec Ursula régnait, avec comme seul rival Talbot, sur la natation de Sydney, et il hésitait à suivre ce mouvement. Il s’inquiétait des effets à court ou moyen terme d’une telle débauche d’efforts sur l’organisme. Mais il savait que certains individus pouvaient, grâce à des défenses hormonales exceptionnelles lies à leur taux naturel d’adrénocorticotrophine (ACTH), continuer à s’entraîner intensément quand d’autres avaient montré depuis longtemps des signes d’épuisement.

Il n’avait pas peur du volume en soi. Il se basait sur l’entraînement long et relativement lent, préconisé en athlétisme par l’allemand Ernst van Aaken et utilisé avec succès par Arthur Lidyard sur Peter Snell, l’invincible half-miler néo-zélandais. Carlile embrassa avec ferveur la doctrine de « la vitesse par (ou : à travers) l’endurance ». Il participa donc à la surenchère kilométrique, mais en y ajoutant une touche de subtilité, et, je crois, disons-le mot, un petit surcroit d’intelligence. Grâce à (ou en tous cas avec) cette façon de procéder, Carlile allait produire trois plus ou moins prodigieuses ondines, recordwomen du monde : Karen Moras, Shane Gould et Jenny Turrall. En l’espace de six ou sept ans, entre 1969 et 1975, ces trois demi-fondeuses récrivirent les livres des records.

La croyance de plus en plus affirmée à la légitimité de ses hypothèses se lit dans les chiffres qui suivent : Karen Moras abattait à 14 ans, en 1968, une distance de 1600 kilomètres par saison à l’entraînement, Shane Gould , à quinze ans en 1971, 2400 kilomètres, et Jenny Turrall, à quatorze ans en 1974, 3200 kilomètres.

Retour des Jeux du Commonwealth 1974 avec les médailles d’or du 200 mètres, du 400 mètres et du 800 mètres, Karen Moras estimait être la meilleure nageuse du monde quand elle retrouva le bassin de Sydney occupé par une demoiselle de deux ans sa cadette qui nageait presqu’aussi vite qu’elle. Shane Gould, plus grande, plus fine et plus athlétique à la fois, nageait encore dans un petit club à Dence Park, quand elle remarqua que la plupart des meilleures nageuses australiennes de son âge provenaient du Ryde SC de Carlile. Elle-même se partageait alors entre le netball l’hiver, la natation l’été et le patin à roulettes hiver comme été ! C’était surtout une athlète exceptionnelle, dont le cœur au repos battait à raison de 38 à 42 pulsations par minute, une sportive touche à tout qui excellait partout, cavalière, gymnaste, golfeuse, et aussi une étudiante douée, la première de sa classe. [Ceux qui liront son livre autobiographique, Tumble Turns, écrit sans aide, montre qu’elle n’a rien perdu de son intelligence ni de sa faculté d’expression écrite]. Elle allait bientôt devenir aussi la meilleure nageuse –  et, si l’on peut se permettre l’aparté, confortablement la plus jolie fille de la natation mondiale (un fait que les journalistes Jean-Pierre Lacour, François Janin, quelques autres et moi-même, envoyé spécial de L’Equipe, pûmes vérifier personnellement lors de son passage à Marseille en décembre 1971)…

SHANE GOULD CASSE TOUS LES RECORDS DE NAGE LIBRE

Avant de rejoindre Ryde, Gould testa et détesta immédiatement l’entraînement du rival, Talbot, sa « rigidité » et sa « brutalité ». A Clyde, elle trouva derrière les exigences du maître les lieux des nuances qui lui convenaient. Un slogan écrit sur un mur en caractères d’affiche : « nous ne fabriquons pas de champions, mais créons une ambiance où le champion devient inévitable, » attira son attention. L’ « ambiance » en question comprenait pour Gould, 64 kilomètres à nager chaque semaine ! Mais la fille était solide, disciplinée, déterminée. Pour faire tenir tous les éléments de sa journée, Shane mettait le réveil à 4h27 du matin.

La carrière de Shane Gould ne dura guère longtemps : trop de pression sur la nageuse qui assistait impuissante à une guerre des nerfs – dont elle était l’enjeu – entre son père et son entraîneur, le premier étant clairement jaloux de l’influence du second. En France, pendant ce temps, Lucien Zins proclamait que l’idéal était d’entraîner des orphelins ! Elle eut tôt fait de s’évader de tout ça, émigra aux USA puis abandonna le sport. Mais elle a toujours défendu son coach.

Gould a expliqué sur la chaîne ABC australienne ce que lui apportait Carlile, ce qui permet de se faire une idée de sa méthode. « Il était exigeant et j’aimais cela, parce qu’il espérait beaucoup de moi et me permettait de devenir meilleure. Je voulais qu’on tire le maximum de moi et il m’offrait cela. Il me donnait de bons retours. J’avais un journal de bord et un carnet d’entraînement, sur lequel il inscrivait ses commentaires hebdomadaires. En fin de saison, il effectuait un résumé de celle-ci et suggérait des projets d’avenir, offrait des informations. Il me faisait lire certains textes, me tenait au courant de ce que réalisaient mes concurrentes à travers le monde et des temps que je devrais réaliser. Quand il voyait que je relâchais mon effort, il changeait les séances, essayait d’autres choses, ce qui faisait que cela restait toujours intéressant et stimulant. C’était un pionnier de la science dans le sport. Il était curieux des avancées, s’était intéressé au fonctionnement du cœur, savait quand ses nageurs étaient fatigués, avait creusé les questions de nutrition, testait certaines vitamines et recommandait des complexes vitaminiques, surtout la E, la B complexe et la C. Il disposait d’une caméra de 16mm, filmait nos mouvements sous l’eau, effectuait des analyses biomécaniques. Mais malgré tout cela il ne médicalisait pas, ne mécanisait pas, son approche quoique scientifique restait humaniste, il continuait de comprendre l’humanité de nos corps, nous respectait en tant que personnes, nous saisissait en tant qu’humains incarnés et non que parties d’un corps déconstruit. »   

LA VITESSE À TRAVERS L’ENDURANCE

Carlile avait repris la thèse de Cecil Healy, nageur du début du 20e siècle qui, devenu un enseignant et écrivain prolifique, avait défini à partir des années 1910 le crawl australien, comme basé sur un rythme de bras élevé et un battement de pieds faible, à deux temps. On allait retrouver sa signature dans les techniques de ses trois meilleures élèves, Moras, Gould et Turrall. Gould notera qu’il sera allé à l’encontre des coachs qui voulaient qu’elle utilise pleinement son battement alors que, a-t-elle dit, « plus je battais des jambes, moins j’avançais. » Cette économie d’énergie au niveau du battement lui convenait parfaitement, n’attentait pas à sa vitesse, bien au contraire, et Gould n’attendait pas longtemps avant de disposer de tous les records du monde de nage libre grâce à l’attaque de bras la plus efficace de son temps, appuyée par un assez « faible » – économique serait un adjectif plus judicieux – battement. [Lorsqu’en 1971, nous assistâmes à son entraînement, Lucien Zins courut à moi (« venez voir ça ») et me plaça sur la plage, non de profil mais de face par rapport à Shane Gould, afin de me faire apprécier l’efficacité de son coup de bras. Ce geste en piston d’une simplicité évangélique qui paraitrait aujourd’hui banal était tout simplement sensationnel pour l’époque. Zins en était abasourdi…]

URSULA ET FORBES : CULTIVÉS, CURIEUX ET INTÉRESSANTS

En 1988, comme vice-président de l’Association Mondiale des Entraîneurs de Natation, Carlile fut de ceux qui, avec John Leonard et Peter Daland, se rebellèrent contre le dopage des nageurs Chinois, et encore en 2008-2009, il monta au créneau contre les combinaisons qui dénaturaient la natation. Il n’était pas du genre à avoir peur de faire du bruit quand il le jugeait nécessaire…

Contrairement à l’idée qu’on aurait pu s’en faire, Forbes et Ursula n’étaient pas des machines à faire nager, comme on en a tant et tant vu. Shane Gould – dans un témoignage repris par le site SwimVortex – se souvient être allée en leur compagnie au théâtre de Sydney, auquel, lui dirent-ils, ils étaient abonnés. Dans tous leurs voyages, ils emmenaient des guides concernant l’archéologie et l’architecture des villes qu’ils visitaient. « Ils étaient très intéressants, cultivés, respectueux de l’histoire et des cultures, continue Gould. Le savoir les excitait. Forbes n’aurait pas été le même sans Ursula. Elle soutenait l’allumé de natation qu’il était et tous deux apparaissaient excentriques dans leurs vies et éclectiques dans leurs intérêts. Elle fut nommée entraîneur assistante de l’équipe nationale aux Jeux de Munich, la première Australienne devenue entraîneur olympique, et donc une pionnière elle aussi. »

Sources :  Forbes Carlile, A history of Australian Swimming, dans la Newsletter de The World Swimming Coaches Association. http://wscacoach.org/pdf/wscanews201003.pdf