Category: Biographies

EDDIE REESE, L’HOMME QUI RIT

Eric LAHMY          Montréal, Mardi 31 Mars 2015

Edwin (Eddie) C. Reese se marre. Il vient d’empocher son 11e trophée de vainqueur du championnat NCAA par équipes, autant dire son onzième anneau de meilleur coach universitaire des USA. Eddie Reese se marre pour deux raisons. La première, c’est qu’il se marre tout le temps. La deuxième, c’est qu’il ne croit pas ajouter un trop grand crédit à ce genre de distinction… Bon, tout de suite après la victoire collective de Texas, qu’il dirige d’une main de chair et non de fer dans un gant de velours, il s’est jeté à l’eau comme le veut la tradition. Eddie n’est pas le genre à se défiler quand il s’agit de commettre une bonne blague, ou de permettre à ses nageurs de rigoler… Mais bon, pouvait-on lire sur le site de Swimming World, qui rapportait ses déclarations d’après victoire en conférence de presse, « des bagues de vainqueur des championnats comme celle-là, j’en ai dix à la maison, où elles se trouvent, je n’en ai aucune idée. Mais je sais ce que chacun de ces garçons a fait, et combien ils ont progressé. C’est toujours par rapport aux gens. Le nombre de championnats signifie seulement que je suis vieux. »

Mon confrère Chuck Warner avait, dans le feu de l’action, suggéré trois raisons des succès d’Eddie Reese. D’abord, dit-il, Eddie aime les gens, il aime les aider à rire, et rire avec eux. Eddie aime interagir avec les autres, il les respecte et leur donne de la joie, ce qui fait qu’il attire la jeunesse. Ensuite, continue Warner, Reese aime le sport, les complexités dans la préparation d’individus destinés à nager vite, à faire croitre et développer les qualités qui leur permettront de gagner dans la piscine et dans la vie. Enfin Reese a la passion de la créativité. Coach intuitif autoproclamé, toujours à la recherche d’idées nouvelles, sa passion, sa capacité à s’ajuster et à s’améliorer tout le long de son immense carrière, lui ont permis de rester à la pointe tranchante d’un sport dynamique,

En 2015, il a ainsi innové en exigeant de ses nageurs, après l’échauffement, à chaque entraînement, d’effectuer pour commencer, une série de mouvements de dauphins. Cela n’a l’air de rien. Mais les résultats se sont vus dans la finale du 100 yards papillon des NCAA, où six des huit finalistes et les quatre premiers de la finale étaient des Texans ! Maintenant, combien d’équipes vont-elles adopter ce type de travail, alors qu’Eddie aura, lui, trouvé autre chose ?

Eddie refuse de dire que le succès est facile. « Si c’était facile, tout le monde y arriverait. » A sa première saison à l’Université du Texas (c’était en 1978-79), il dut s’atteler à changer la culture de l’équipe, et quoique connu pour son caractère débonnaire, peu porté à la colère, il se fendit d’une rude explication avec ses nageurs : « je suis prêt à perdre tout le monde sauf moi », leur dit-il notamment. Texas termina 21e cette année. 2e l’année suivante. Et gagna l’année d’après.

Trente ans plus tard, en 2013, les Longhorns étaient 5e des NCAA, et l’idée générale était que l’équipe allait disparaître des rangs de l’élite. Or deux ans après, Reese a conduit à la victoire l’une des meilleures équipes de sa vie d’entraîneur (en compagnie de son assistant de trente-deux années, Kris Kubik). L’amitié, l’attachement, que ce soit dans son job ou dans sa vie personnelle, sont des constantes de Reese. Kubik en est un exemple. Son épouse Elinor aussi, qui peut s’autoproclamer « présidente du fan club d’Eddie Reese », car c’est auprès d’elle qu’il achève ses meetings, main dans la main, après avoir salué tout son monde.

D’ABORD RECRUTER, ENSUITE DEVELOPPER

L’une des parties essentielles du rôle d’un coach d’université revient à recruter les nageurs. Car sans une forte équipe… aucune chance de briller au firmament ! C’est une partie du job que Mike Peppe, ou Peter Daland, voire James Doc » Counsilman, ou Don Gambrill, connaissaient sur le bout des ongles, et leur assura des triomphes en séries. C’est aussi une des raisons pour lesquelles George Haines, sans doute le meilleur entraîneur américain de l’histoire (il emmena au succès Mark Spitz, Don Schollander, Steve Clark, Donna de Varona, Christine Von Saltza, Lynn Burke, George Harrison; en 1964, l’équipe de Santa-Clara, qu’il dirigeait, aurait pu rencontrer et faire jeu égal avec une équipe du reste du monde), eut plus de mal à s’imposer, en fin de carrière, quand il coacha les équipes universitaires masculine de l’UCLA, et féminine de Stanford. Chaque coach a sa façon. David Salo et Mc Keever aiment piquer des nageurs du milieu du tableau dans lesquels ils ont repéré du potentiel. L’idéal est de panacher les supers et les potentiels de supers…

Il y a ensuite la façon de préparer, de mitonner ses nageurs ; là est l’art du coach, et si Reese a eu la main heureuse en recrutant Schooling, Conger et Licon, il ne les a certes pas gâchés ! Dès 2014, on l’avait vu revenir fort, et en 2015 la cohérence de son travail magistral a donné les résultats qu’on sait. Les Longhorns exercèrent une formidable suprématie sur la dernière mouture des NCAA.

L’une des particularités de Reese est d’utiliser presque exclusivement des nageurs américains. Soit que les étrangers ne se bousculent pas pour rejoindre le Texas, soit parce qu’il ne cherche pas à les attirer, seul Schooling, de Singapour, n’est pas un produit du terroir. L’arrivée en masse des nageurs du monde entier est une tendance désormais bien installée. Si l’on excepte quelques Canadiens comme les frères Spence dans les années 1930, la tradition fut inaugurée en mode solo par Bob Kiputh, qui accueillit en 1948 un olympique australien, John Marshall. Huit ans plus tard, Peter Daland attira dans ses filets Murray Rose, Jon Henricks, Tsuyoshi Yamanaka et John Konrads, soit les quatre meilleurs nageurs du monde. Mais c’est dans les années 1970 et 1980 que la mode s’installa.

Selon Gordy Westerberg, le head coach d’Albuquerque, la grandeur de Reese tient dans en sa formidable capacité d’adaptation à un monde changeant : « pensez combien les jeunes et leurs parents ont changé entre 1980 et 2015. D’autres coaches se sont brillamment exprimé pendant 20 ou 25 ans, et puis leurs méthodes ont commencé à s’effriter. Reese n’a pas d’égal dans sa profession. »

Comme d’autres grands entraîneurs (confère Bob Bowman et Fabrice Pellerin) Eddie sait qu’il n’y a pas de petites erreurs, que tous les détails comptent. A la rentrée d’octobre 2014, Reese rassura ses troupes : il ne quitterait pas le navire avant les sélections US pour les Jeux olympiques de 2016. Eddie, né le 23 juillet 1941, entrait dans sa 74e année, et il voulait qu’ils sachent qu’après 50 années à coacher, dont 36 à l’Université du Texas, il n’était pas prêt à dételer. Il quitterait tous les matins son domicile pour le grand centre nautique des Longhorns avec le même enthousiasme, le même intérêt, le même désir d’exceller. Il les aiderait à se qualifier pour le grand rendez-vous de Rio. Les dix titres (devenus 11) NCAA et les onze deuxièmes places par équipes, les dizaines de victoires individuelles, de sélections mondiales et olympiques, les médailles d’or et d’autres métaux étaient derrière, et ne comptait que ce qui se projetait devant lui.

Après les trials de 2016, en revanche, il ne pouvait rien promettre. « Aussi longtemps que j’éprouve du plaisir là dedans, et que je produirai un impact positif sur mes athlètes, j’entraînerai. Je ne suis encore pas prêt à stopper. » Selon notre confrère Mike Watkins, l’idée d’arrêter les frais s’était pourtant insinuée il n’y a pas si longtemps que ça, dans l’esprit de Reese. « Une saison difficile qui vit une équipe dans le désarroi avait remis en cause son désir de continuer. Le plaisir avait disparu. Il donna quelques coups de balai et en un an, l’équipe était de nouveau sur la bonne voie – chose qui restaura son intérêt et son désir d’entraîner. Depuis, il a connu un temps fort dans sa carrière qui l’a conduit  à tenter de tirer le maximum de tous ses nageurs, quelque soit le temps d’entraînement que cela puisse exiger. »

« J’ai toujours considéré que chaque athlète égale 1, et que chaque membre de l’équipe égale 1, aussi, si je fais bien mon travail, ils doivent savoir qu’ils comptent, qu’ils sont importants, et que je vais faire tout mon possible pour les aider à rejoindre leur plein potentiel. » Reese se dit appartenir à la vieille école, mais, ajoute-t-il, « je cherche de nouvelles voies pour les motiver et les défier. Je les traite comme j’aimerais être traité, et il en résulte un niveau de respect réciproque. Cela a toujours marché comme cela pour moi. »

FAIRE LES NAGEURS UN PAR UN

Après avoir été un bon spécialiste des quatre nages, Reese, jeune diplômé en éducation physique de Floride, avait débuté dans la profession sur la place même où il avait nagé et étudié, comme assistant aux Florida Gators, entre 1963 et 1965. Il enseigna et entraîna ensuite (1965-66) dans le secondaire à Roswell, Nouveau-Mexique. Retourné chez les Gators comme assistant, pendant six saisons, il accepta en 1972 la place du head coach à Auburn, dont le programme de natation n’avait jamais produit ne serait-ce qu’un finaliste A ou B dans les championnats du sud est (SEC). Six ans plus tard, quand il quitta Auburn, les « Tigers » avaient visité, quatre fois de suite, le top 10 de la NCAA, grimpé à la deuxième place en 1978.

Alors qu’il postulait à l’Université du Texas dont le poste de coach était vacant, il atterrit à Austin avec l’idée de reproduire ce qu’il avait accompli à Auburn. Mais quand il visita le campus et les installations, il se convainquit de pouvoir y bâtir « quelque chose de spécial. »

ON NAIT CHAMPION, ON NE LE DEVIENT PAS

Mais, insiste Reese, c’est autour des hommes – des adjoints et des nageurs de grande valeur – que se construit une forte équipe de natation. « La première chose que j’ai apprise, c’est qu’on ne fabrique pas des champions de natation. Ce sport est trop dur pour cela. On leur donne les instruments et on les guide, mais le désir, la constance dans la volonté de devenir un champion doit être en eux. » Reese parle d’expérience, car il a coaché 54 champions individuels et 41 relais vainqueurs des NCAA, dirigé 3 équipes olympiques US (en 1992, 2004 et 2008, et 29 nageurs olympiques qui ont remporté 39 médailles d’or, 16 d’argent et 8 de bronze aux Jeux. Quand il attribue le succès des Longhorns aux nageurs eux-mêmes, il donne donc un avis autorisé ! Et lui dans tout ça ? « Il me revient d’évaluer chaque année ce que je dois faire et si quelque chose ne fonctionne pas, d’en changer. C’est ce qui rend la chose intéressante. »

Le palmarès de Reese est tellement lourd qu’on ne sait par quel bout le prendre – il y a quelque chose de fastidieux dans son évocation… Les titres des Longhorns ont été conquis en 1981, 1988, 1989, 1990, 1991, 1996, 2000, 2001, 2002, 2010. Texas fut 2e du championnats en 1982, 1984, 1992, 1994, 2003, 2008, 2009. 3e en 1983, 1985, 1986, 1993, 1999, 2004. 4e en 1995 et 2006. “Seulement” 5e en 1987 et en 2007, 7e en 2005.

Les grands nageurs d’Eddie Reese? Ian Crocker, seul quadruple vainqueur du 100 yards papillon NCAA avec Mark Spitz et Pablo Morales. Brendan Hansen, qui fut 13 fois champion NCAA, où il réussit le doublé 100 et 200 yards à quatre reprises. Aaron Peirsol, une légende du dos, l’homme qui découragea Michael Phelps de tenter sa chance ans un style où il savait qu’il ne gagnerait pas !…

Nate Dusing, nageur NCAA de l’année 2001, Josh Davis, quadruple champion NCAA, Shaun Jordan (1988-91), Kirk Stackle (1987-90), Clay Britt (1980-83), Rick Carey (1981-84), champion olympique et recordman du monde du 200 mètres dos, ne sont que les plus capés de ses élèves..

Eddie Reese, en raison de sa valeur et de son expérience, a plus qu’à son tour fait partie des équipes olympiques US. En tant que coach en chef en 1992, 2004 et 2008, en tant qu’adjoint en 1988, 1996, 2000 et 2012.

Les résultats aux Jeux olympiques des nageurs de Reese sont trop nombreux pour être détaillés ici. Notons seulement leurs noms. En 2012, à Londres, Ricky Berens, Jimmy Feigen, Brendan Hansen. En 2008, sept des 22 US qualifiés aux Jeux étaient ses élèves, dont Ricky Berens, Scott Spann, Dave Walters, Garret Weber-Gale. En 2004 Weber-Gale, Ian Crocker, Aaron Peirsol, Brendan Hansen, Nate Dusing, Scott Goldblatt, Gary Hall jr. Ajoutez Rick Carey (1984). En 2000, Crocker, Peirsol et sept anciens des Longhorns, Josh Davis, Dusing, Scott Goldblatt, Gary Hall Jr., Tommy Hannan, Jamie Rauch et Neil Walker se retrouvèrent dans l’équipe US, dont ils constituaient un tiers de l’effectif. En 1992, les nageurs de Reese enlevèrent 13 médailles, dont 6 en or.

LA RICHESSE D’UNE EQUIPE: SES INDIVIDUALITES

Ceux qui évoquent – avec lui – la philosophie de Reese mettent en avant un point capital. Ce n’est pas le travail – quoiqu’il prétende que ses nageurs travaillent plus que les autres. Ils retiennent le calme, l’atmosphère joyeuse, le goût de la plaisanterie, le coach certifiant que s’il convient de travailler dur, il n’y a pas de raison de bosser triste.

Mais il faut retenir aussi (surtout) l’aspect individuel de la préparation. A Texas, le succès de l’équipe dérive des accomplissements individuels, l’individu précède le collectif. « Je me suis toujours préoccupé des nageurs d’abord. Nous ne parlons jamais de gagner les NCAA. Nous parlons de la possibilité, pour chacun, de faire mieux. Ce qui me satisfait en tant qu’entraîneur, c’est de voir chaque nageur aller plus vite qu’il ne l’a jamais fait. Avec ce but en ligne de mire, nous sommes dans la bataille pour le championnat, chaque année. »

En mai 2003, Eddie Reese fut élu à l’International Swimming Hall of Fame.

En janvier-février 2006, Jeff Grace a exposé des idées sur la méthode de Eddie Reese, dans  SwimNews. Le coach est alors au sommet de sa carrière. Ses élèves, Aaron Peirsol, Brendan Hansen et Ian Crocker, dominent, respectivement, le dos, la brasse et le papillon. Ces trois recordmen du monde, disposent de techniques exceptionnelles, et nagent avec une intensité et une énergie étonnantes. Et Eddie Reese, à qui on demande d’expliquer :  « Je me pose moi-même la question sur le secret de mes succès, mais il n’y en a pas. Je ne sais pas pourquoi plein de choses que je fais marchent, mais elles marchent et je les fais. » Ses trois principes sont : nager avec passion, travailler dur et intelligemment. « Ce qui rend ces nageurs spéciaux, c’est qu’ils aiment la compétition. Tous ceux qui se situent à ce niveau sont des compétiteurs. Hansen affronte le chronomètre, Peirsol changera de ligne pour trouver quelqu’un à qui se mesurer et Crocker est l’homme qui va livrer « la » course le jour où cela comptera. »

Reese ne croit pas qu’il faille entraîner les individus pour une course. Il convient de leur donner une base aérobie qui leur permettra d’atteindre leur plein potentiel. « Il y a des années, quelqu’un, dont le nageur performait sur 200 m brasse, mais pas sur 100m brasse, vint me dire qu’il allait le préparer sur 100. Je lui dis que c’était une erreur. Nul d’entre nous n’est assez bon pour faire ça. Je ne suis pas assez bon. Il advint que ce nageur nagea bien plus mal sur 100 et 200. C’est comme Brooke Bennett. Elle gagna le 800 mètres en 1996, passa de 95.000 à 105.000 mètres par semaine et son temps sur 200 mètres s’améliora de beaucoup. » Et, pourrait-on ajouter, Yannick Agnel n’a jamais été meilleur nageur de 100 mètres que quand il avait préparé le 200 et le 400 mètres avec Fabrice Pellerin.

LE NAGEUR EST D’ABORD UN ATHLETE

Dans une saison, Reese alterne phase non compétitive avec un travail très dur et phase d’affutage. Classique. Dans la première phase, qui dure des mois, les nageurs s’entraînent trois matins 1h30, cinq après-midis 2 heures par semaine, à raison de 6 à 7000 yards par session. S’ajoutent cinq séances au sol : charges additionnelles les lundis, mercredis et vendredis, et des circuits d’endurance les mardis et jeudis.

Il s’agit alors de développer la base aérobie des nageurs, essentiellement en crawl. Il planifie des séries où il les met au défi dans leurs capacités en nage complète et en battements.  SwimNews nous offre deux types d’entraînements-défis effectués en 2005 : le premier est un 5 fois 200 yards libre, départ tous les 2’15’’, chaque 200 nagé entre 2’ et 2’5’’, plus 100 yards battements rapides en 1’40’’ ; le second revient à nager en grand bassin le plus grand nombre possible de 50 mètres en 30’’ et de 50 mètres battements en 40 ».

De ce fait, les nageurs de Reese travaillent les distances quelle que soit l’épreuve qu’ils préparent. « J’ai dit à Peirsol qu’il ne pourra pas quitter la ligne d’eau de distance avant d’avoir nagé 4’25’’ au 500 yards, Hansen 4’30’’ et Crocker 4’35’’, racontait-il alors. L’équivalent de 3’52 », 3’57 » et 4’2 » au 400 mètres en petit bain. Or Crocker était un nageur de 100 mètres crawl et papillon, Hansen un brasseur, Peirsol un dossiste. Donc importance de la base crawl plus résistance.

Et la vitesse, direz-vous? Elle se développe à travers la force et la puissance « dans la salle des poids et haltères. J’avais un garçon de 5e année senior qui nageait les 50 yards en 20’’1 depuis des années. Une année, le seul changement à son programme fut d’ajouter des soulevés de terre, et il nagea 19 »7. »

Parallèlement à ce travail de force de culture physique, les élèves de Reese font beaucoup d’endurance en salle en utilisant des exercices avec leur poids de corps et les « roues », exercice dans lequel les nageurs se propulsent avec leurs bras en haut d’une rampe de 35 mètres de long, à genoux sur une planche sur roues.

Le but premier de ce travail hors époque de championnats est de maintenir les nageurs sous pression constante dans et hors de l’eau. « A la base, j’établis un but et nous travaillons en vue de ce but. Le corps n’évolue que sous effort et je crois qu’on doit maintenir le corps sous forte pression. Parfois ce que nous effectuons ne fait pas sens au plan de la logique corporelle, mais quelques fois, le développement ne suit pas un sens de logique corporelle. »

Quand Reese attaque la phase seconde de la saison, l’affutage, il s’en tient à la méthode qui lui a réussi à travers les années. « Je crois en un affutage court (drop taper) où nous raccourcissons de façon dramatique les distances. C’est ce que j’ai fait pendant des années et cela marche. » L’affutage a été remis en cause par de plus jeunes entraîneurs, mais Reese ne change pas une méthode qui gagne parce que c’est la mode. « Les nageurs se sentent affreux pendant un bref laps de temps, mais, pour récupérer, il faut deux à trois semaines au système musculaire et cinq à six semaines au système nerveux. Quand j’affute au niveau individuel, je vis par le principe que si le nageur ne me parait pas être bien, je le repose plus encore. » 

Le meilleur plan d’entraînement ne vaut rien sans un bon environnement. Reese s’efforce de créer cette ambiance qui va donner aux nageurs l’envie de venir chaque jour y déployer les plus grands efforts. Lui, en appelle à leur goût du jeu et de l’aventure. « Nous sommes au fond des enfants », dit-il. Les succès de Peirsol, Hansen et Crocker ? L’environnement plus un plan basé sur le travail et la régularité.

Reese a proposé des plans fondés sur le développement des jeunes en fonction de leur âge (c’est un document Pdf qu’on trouve facilement sur Internet). Pour les cadets, il propose des grimpers de corde et du mur d’escalade. Logique, car se tirer sur les mains, c’est ce que fait le nageur dans l’eau. En fait, après un siècle d’obscurantisme dans ce domaine, on a admis qu’avant d’être un poisson, un nageur doit être un athlète. Les exercices de musculation, insiste-t-il, doivent toujours être supervisés et ne jamais comporter de tentatives de records.

L’HISTOIRE DE DEUX FRERES

Il y a 35 ans, on connaissait deux entraîneurs américains du nom de Reese : Eddie et Randy. Je dirai même pour m’en souvenir clairement, le plus connu des deux était Randy. Enfin, disons qu’à l’époque, Eddie ne m’apparaissait pas. Aujourd’hui encore, dans la rédaction de cet article, j’ai prénommé Eddie Randy et j’ai été obligé de me corriger!

Les deux frères, très différents l’un de l’autre, avaient des résultats brillants, et, en 1981, cela a attiré l’attention des journalistes de Sports Illustrated. Cette année, raconte Dan Levin, dans son article paru le 2 Février 1981, Eddie avait enlevé le titre NCAA par équipes, Randy, avec son équipe de Floride, avait fait 5e chez les femmes et 3e chez les hommes, et tous deux se disputaient les honneurs. Pour résumer, Randy se montrait exigeant, véhément, intraitable, quand Eddie ne cessait de plaisanter sur la plage de la piscine. On disait que ces deux, associés, seraient imbattables. Eddie, on ne se refait pas, l’idée le faisait se marrer : « Sûr. Je lui laisserai tout le travail et j’irai à la chasse et à la pêche. » Randy avait sculpté sa légende : coach de droit divin, figure tutélaire, dieu de colère des piscines. Eddie, lui, se contentait de se fondre parmi les autres au bord du bassin.  « Randy crée une distance » affirme Amy Caulkins. Dara Torres ne l’a pas épargné et lui a réglé son compte dans son bouquin. Elle a raconté comment  Randy jetait de rage des objets comme des chaises dans la piscine ou créait l’angoisse du poids chez ses nageuses. Il avait inventé que leur laisser aller dans ce domaine était une preuve de couardise, de faiblesse mentale qu’il fallait corriger. Elle l’a présenté comme un psychorigide qui empoisonnait la vie de ses nageuses. Fort de son moralisme à la gomme, il les pesait les lundis matin, et avait conçu un entraînement punition réservé à celles qui prenaient du poids. Entraînement rituel effectué sous les quolibets des garçons ! Au bout de quelques semaines, les filles se faisaient vomir… Bref, il leur pourrissait la vie!

On ne s’étonnera pas d’apprendre que Randy a pris sa retraite en 1990 pour devenir un homme d’affaires. Puis il revint, et se trouve aujourd’hui « director of the aquatics » à Clearwater, en Floride.

Eddie, témoigne déjà il y a trente-quatre ans Sports Illustrated, c’était tout le contraire, il ne répétait jamais un programme d’entraînement pour éviter la lassitude, il travaillait individuellement parce que, dit-il, une chaîne est aussi forte que son maillon le plus faible ; il était le coach le plus populaire du pays, ne cessait de blaguer et dans les compétitions, on le trouvait aisément, au milieu du groupe le plus compact de gens, nageurs ou entraîneurs venant tchatcher et blaguer avec lui.

Mais, car il y a un mais. Eddie, avec ses manières, disposait déjà, en 1981, du programme de travail au sol le plus difficile des USA, et était considéré comme un maître de l’affutage – chaque nageur était affuté différemment, tel carrément sorti de l’eau, tel autre voyait son volume légèrement diminué. Et déjà, il avait cette façon bien à lui de hausser les épaules et de feindre de ne pas comprendre ce qu’il faisait : « En vrai, je ne sais pas comment affuter, mais d’année en année, cela marche constamment. »

Aux temps de la science, ce mélange troublant d’instinct, d’humanisme et d’humilité a quelque chose de rafraichissant.

LES TRUCS DE EDDIE REESE EN NAGE LIBRE.

Quand vous nagez en crawl, outre une bonne rotation :

-Pointez vos doigts vers la ligne dans le retour du bras – cela créera un très faible angle et un coude haut.

-quand votre main entre dans l’eau, pointez vos doigts vers le mur vers lequel vous vous dirigez – ou en eau libre – dans la direction où vous allez.

-pointez les doigts vers le fond de la piscine quand vous tirez dans l’eau.

-essayez de vous imaginez en train de glisser à travers l’eau avec vos bras – de la façon dont des patineurs poussent et glissent.

-pour le battement – relâchez vos genoux et vos chevilles.

KIM WELSHONS, ORIGINALE ET SYNCHRO

Par Eric LAHMY                    Montréal, Samedi 28 Mars 2015

Kim Welshons, une des championnes US de natation synchronisée du temps où l’activité revendiquait moins son caractère sportif et plus ses origines artistiques, et  s’appelait plutôt ballets nautiques, voire danse aquatique, s’est éteinte, ce 5 mars 2015, chez elle, entourée de l’affection de sa famille et de ses amis, après une courte lutte contre un cancer du pancréas. Kim Welshons,  née en 1950 à Carlsbad, en Californie, grandit à Santa Clara avec sa sœur Kris. Toutes deux étaient des gymnastes et des nageuses, et les ballets aquatiques devinrent une passion commune. Toutes deux atteignirent un niveau élevé de perfection dans leur domaine de prédilection.

Cette figure des ballets nautiques des Etats-Unis des années 1960, fut l’une des rares nageuses de l’époque à avoir joui d’une longue carrière. Sa mère, Kathryn (Achelis, qui lui a survécu) était entraîneur de natation et maître nageur sauveteur à Danville, dans le nord de la Californie, où la famille résidait, et ceci lui facilité les choses. Kim débuta, donc, avec sa sœur Kris (Bennet), en club, à Oakland, avant de rejoindre l’équipe dominante, les Santa Clara Aquamaids. Kim avait été, à douze ans, en 1963, la plus jeune gagnante de l’histoire des Jeux panaméricains. Très complète : brillante soliste, duettiste et équipière remarquable, très forte en figures imposées, elle enleva 13 titres US – dont trois soli et trois duos en 1968 et 1969 – et 14 titres internationaux, et était présentée comme la championne du monde. Très belle dans l’eau, elle donnait l’impression de ne produire aucun effort ; originale dans le choix des thèmes de ses routines, fort demandée en-dehors des compétitions, elle effectua deux exhibitions commandées par l’épouse du président des USA, Lyndon Johnson, devant un parterre d’hommes d’état. A vingt ans, elle devint entraîneur national du Mexique. Diplômée en biomécanique de l’Université d’état de San Diego, elle était parvenue à rééduquer son père, paralysé d’un bras à la suite d’une attaque, par un travail en piscine, là où la médecine classique avait échoué. À la suite de ce succès, elle ouvrit un centre de rééducation, Aquatic Enhancements. En 1994, cette championne originale devint (seule femme à ce poste) membre de la Commission de boxe de Californie.

ARMAND MIKAELAN (1949-2015), PORTIER LEGENDAIRE

Eric LAHMY                                 Dimanche 22 Mars 2015

Armand Mikaelian, qui vient de s’éteindre à Marseille, c’était un des plus gros palmarès du water-polo français et « le » « portier » de l’équipe de France. Il avait nagé et joué d’abord au CRS Marseille, puis au Cercle, et apparut très jeune, vers 18 ans, comme l’un des meilleurs gardiens de but au monde. Armand, né en 1949, faisait donc partie d’une génération exceptionnelle de nageurs et de poloistes, qui comptait aussi Alain Mosconi, Michel Rousseau, Victor Nataf, Michel Idoux, Marc de Herdt et quelques autres. Armand fut champion de France à 20 reprises, et le capitaine de l’équipe de France de 1982 à 1986. Il avait honoré 85 sélections, joué plus de 300 parties avec l’équipe nationale, mais en aurait compté un bien plus grand nombre, si sa carrière internationale n’avait été obérée par le différend ayant opposé à l’époque son club à la Fédération.

Les Marseillais refusaient obstinément toute sélection nationale ! Cette affaire s’était terminée en 1978 quand Jean-Paul Clémençon, au nom de la Fédération, était allé fumer le calumet avec les Marseillais et signer la paix des braves. Mikaélian avait alors 29 ans, et il put faire enfin son entrée d’international. « C’est la revanche du pizzaiolo », disait-il avec son humour inimitable.

Avec les années, son charisme et sa valeur aquatique aidant, Armand avait acquis un statut enviable de personnage incontournable et apprécié du water-polo et de Marseille. Débonnaire et convivial, il avait gardé en prenant de l’âge sa silhouette d’athlète et, restait proche de son poids de forme. Carrière achevée, il était resté toujours proche du sport, officiant sur le banc avec Petar Kovacevic, formant des générations de gardiens, ainsi Rémi Garsau, le gardien du CNM et de l’équipe de France. Féru de statistiques, il avait travaillé sur les classements du football pour Télé-Monte-Carlo, et appartenu au Conseil Général. Responsable de la politique sportive à la Communauté Urbaine de Marseille, il était considéré comme un des partisans historiques de Bernard Tapie à Marseille. Est-ce pour cela qu’il s’était un peu brouillé avec Paul Leccia, le président du Cercle, qui a salué le joueur ? Ces dernières années, il avait été victime d’un accident de moto dont il s’était remis. Mais une leucémie foudroyante et une tumeur ont eu raison de son esprit combatif. Armand Mikaélian est mort au centre hospitalier Saint-Martin, où il était confiné depuis des mois…

FRAN CRIPPEN, ET SOUDAIN LE DRAME…

Lundi 9 Mars 2015

CRIPPEN [Francis « Fran »] (Bryn Mawr, Pennsylvanie, 17 avril 1984-Fujaira, Emirats arabes unis, 23 octobre 2010). USA.

Nageur de longues distances des USA, mort en course. Il débute la natation à six ans sur la trace de sa sœur Maddy. Trois de ses sœurs sont des nageuses de compétitions. Maddy (10 juillet 1980-), l’aînée de la famille, est championne universitaire NCAA du 400 mètres quatre nages en 1999 pour l’Université de Villanova, et termine 6e du 400 mètres 4 nages des Jeux de Sydney (2000). Claire (1988-), Université de Virginie, accède aux finales nationales et NCAA. Teresa (Conshohocken, Pennsylvanie, 12 avril 1990-), 1,78m, nageuse au talent étonnamment versatile, entraînée à Germantown par Richard Schoulberg, puis à l’Université de Floride par Gregg Troy, est championne panaméricaine sur 200 mètres dos et avec le relais quatre fois 200 mètres, 2e du 400 mètres 4 nages en 2007 à Rio de Janeiro, 2e du 200 mètres papillon des PanPacifics 2010 derrière la recordwoman du monde australienne Jessicah Schipper. Après avoir nagé en piscine, Francis effectue en 2006 une transition très réussie dans les longues distances. Il représente l’Université de Virginie où il étudie la sociologie et pour laquelle il accède à 11 places d’All American. Plus tard, il nagera pour Germantown (Fort Washington) et la marque Tyr. Il enlève sept médailles internationales, dont cinq en eau libre. Médaillé de bronze aux Goodwill Games en 2001 à Brisbane, Australie, 2e du 400 mètres et du 1500 mètres des Jeux Panaméricains 2003, à Saint Domingue, en République Dominicaine, il est encore 2e aux PanPacifics 2006, sur 10 km (eau libre). De 2006 à 2010, il représente les Mission Viejo Nadadores (coach, Bill Rose). En 2007, il gagne le 10 kilomètres des Jeux Panaméricains de Rio de Janeiro, au Brésil. 3e de la même épreuve des mondiaux 2009, il gagne, l’année suivante, la course aux PanPacifics, à Irvine, Californie. Ses titres nationaux US ont été acquis sur 800 mètres (2), 5 kilomètres (2) et 10 kilomètres (2). Il meurt lors d’une course en eau libre, à Fulairah (Emirats Arabes). La semaine précédente, il a gagné l’étape de Cancun. Aux Emirats, un équipier, Alex Meyer, s’étonne de ne pas le voir à l’arrivée. Deux heures après la course, des plongeurs repèrent son corps, flottant entre deux eaux, à cinq cents mètres de la plage. Plusieurs nageurs, dont le vainqueur Thomas Lurz, se sont plaints de la chaleur de l’eau, qui avoisine les 30° Celsius, et plusieurs d’entre eux ont souffert de symptômes de coups de chaleur, trois étant même brièvement hospitalisés. Crippen, vers les huit kilomètres, se plaint à son entraîneur d’avoir soif, mais il n’abandonne pas la course.

LORRAINE CRAPP AUX SEIZE RECORDS DU MONDE

Lundi 9 Mars 2015

CRAPP [Lorraine Joyce] Natation. (Sydney, 17 octobre 1938-). Australie. Championne d’Australie sur 220 yards dès 1951 à treize ans, elle est la meilleure nageuse du monde en 1956, avant Dawn Fraser, et la première ondine à franchir  la « barrière » des cinq minutes aux 400 mètres. Entraînée par Harry Gallagher avant, à seize ans, de le quitter pour Frank Guthrie, elle est encore une écolière de quinze ans et neuf mois, à Burwood, dans les Nouvelles-Galles-du-Sud, quand elle s’affirme aux Jeux du Commonwealth de Vancouver, en 1954, en gagnant les 110 yards en 1’5’’8 et les 440 yards en 5’11’’4. Elle améliore quatre records mondiaux en une seule course, le 15 août 1956, sur 200 mètres, 2’19’’3, 220 yards, 2’20’’5, 400 mètres, 4’50’’8, et 440 yards, 4’52’’4. Le record du monde du 400 mètres, détenu depuis seize ans par Ragnhild Hveger en 5’0’’1, est battu de 9’’3. Mais ce n’est pas tout. Deux mois plus tard, Crapp réitère son quadruple exploit en un, sur les mêmes distances, cette fois dans les temps de 2’18’’5, 2’19’’1, 4’47’’2 et 4’48’’6. Le même jour, 20 octobre, elle bat aussi, au départ d’un relais, le record du monde du 100 mètres et des 110 yards de Dawn Fraser, en 1’3’’2 contre 1’3’’3, ce qui amène son total de records de la journée à six. Une semaine plus tard, à Melbourne, elle porte le record du 100 mètres à 1’2’’4. Pas étonnant, en procédant ainsi, qu’elle ait amélioré 23 records du monde (16 individuels) dans sa carrière. Aux Jeux Olympiques de Melbourne, en décembre 1956, Crapp, battue de 0’’3 au 100 mètres – 1’2’’ contre 1’2’’3 – par Fraser, l’emporte sur cette dernière d’une douzaine de mètres sur 400 mètres, en 4’54’’6 contre 5’2’’5. Toutes deux participent au relais australien vainqueur en 4’17’’1 (Crapp, qui finit pour l’Australie, nage son parcours lancé en 1’3’’1, le temps le plus rapide de toutes les relayeuses). Lorraine est une perfectionniste, et elle s’entraîne avec les garçons, tant elle est supérieure aux autres filles. D’un physique normal (1,67m), elle est surtout dotée d’un battement excellent, le meilleur de tous les Australiens, hommes compris – Forbes Carlile la chronomètre en 37’’ sur 55 yards – ce qui fait que son style de nage s’apparente plus à celui des Américains (battement à six temps) qu’à celui des Australiens, basé sur la prépondérance des bras et sur un battement trainant à deux temps. Ainsi, son fort battement lui permet de laisser glisser sa main plus longtemps au lieu, comme ses équipiers, de se placer tout de suite en position de traction.

[Selon Gallagher, cependant, ce fort battement était ce qui l’avait empêchée de devancer Fraser sur 100 mètres. En effet, expliquait-il, quand elle voulait accélérer, cette intention se traduisait instinctivement chez elle par un forçage sur son battement, alors qu’elle aurait dû au contraire augmenter sa cadence de bras. Il est intéressant de noter qu’un tel constat avait amené, cinquante ans plus tard ; Guennadi Touretsky à enseigner à Klim un retour aérien des bras tendus, technique qui, expliquait-il, contrecarre la tendance du sprinteur qui appuie sur les jambes à ralentir son action des bras.]

En 1955, une grave infection d’une oreille fait redouter une fin de carrière prématurée. Elle se retire seulement après les Jeux Olympiques de Rome, en 1960, où, grande forme dépassée, elle nage en 1’4’’7, dans le relais australien médaillé d’argent (4’11’’3).

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

BUSTER CRABBE, LE TARZAN « BIS »

Lundi 9 Mars 2015

CRABBE [Clarence Linden « Buster »]. Natation. (Oakland, Californie, États-Unis, 7 février 1908-Scottsdale, Arizona, 23 avril 1983). États-Unis. Champion olympique, il succéda à Johnny Weissmuller dans le rôle de Tarzan à l’écran comme il lui avait succédé sur les podiums. Il fut vainqueur du 400 mètres des Jeux olympiques de 1932 (devant le Français Jean Taris), quatre ans après avoir été médaillé de bronze du 1500 mètres. Les deux hommes nageaient dans des lignes opposées et avaient du mal à se voir. Taris mena la course avec vivacité, Crabbe partant plus prudemment. Mais dans la deuxième moitié de course, l’Américain revint, et toucha d’une main devant, en 4’48’’4 contre 4’48’’5. Le troisième de la course, le Japonais Oyokata, était distancé de quatre secondes… On a dit que ce succès lui ouvrit les portes de Hollywood. En effet, il avait été refusé en 1931 pour reprendre le rôle de Tarzan, et avait interprété, dans une pâle copie, intitulée Le Roi de La Jungle, le personnage principal, Kapa, l’homme lion ! Or le succès de ne nanar fut assuré par le 400 mètres victorieux et les businessmen d’Hollywood eurent l’idée de créer une « rivalité » entre Weissmuller et Crabbe. Californien de naissance, celui-ci s’était retrouvé, à l’âge de dix-huit mois, à Hawaii où ses parents s’étaient installés. Il apprit à nager à l’école de Puna Hou (Honolulu), où, sportif et athlétique, il se distingua aussi en football, en basket et en athlétisme. S’il ne battit qu’un seul record du monde, sur 880 yards, 10’20’’4, en 1930, il remporta onze titres américains d’été, dont celui du mile à cinq reprises (1927-1931).

Sa victoire olympique le lança donc au cinéma, où il fit une carrière florissante de héros pour la jeunesse. Septième Tarzan de l’écran, il fut aussi Buck Rodgers, Captain Gallant, Flash Gordon et joua dans soixante-cinq westerns. Raillé pour ses capacités d’acteur, lui-même en plaisantait et le regrettait tout à la fois : « on a dit que j’ai commencé très bas puis que je me suis stabilisé. Mais on ne m’a jamais appris à jouer, et sans cela, j’aurais pu atteindre un bon niveau. »

LYNNE COX, LE BRISE GLACE HUMAIN

Jeudi 5 Mars 2015

COX [Lynne]. Natation. (Boston, Massachusetts, 1957-). États-Unis.

Nageuse de grand fond (eau libre), spécialiste des eaux glacées, elle apprend à nager avant ses deux ans dans les lacs du Maine. Quand, en 1969, ses parents quittent le New Hampshire pour Los Alamitos, en Californie, elle rejoint le coach Don Gambrill à Philips 66. Celui-ci, voyant qu’elle s’ennuie dans des allers-retours de bassin, l’encourage à s’engager dans des courses en eau vive. Les nécessités du demi-fond dans les eaux glacées vont l’amener à étoffer sa silhouette, et elle atteindra 82kg pour 1,68m, augmentant sa flottabilité et sa résistance aux conditions de froid extrême. En 1971, à quatorze ans, elle effectue avec quatre amies la traversée des 40 kilomètres du détroit de Catalina en 12h36 ; mais surtout, le froid, les vagues, la solitude, le sentiment de libération qu’elle en ressent, provoquent en elle une sorte d’extase. C’était, dit-elle, comme si on avait ouvert une cage vers la liberté ; elle se transforme alors en démolisseuse de records : celui, absolu (hommes et femmes) de la traversée de la Manche (9h57’ en 1972, puis 9h36’ en 1973), celui de la traversée du détroit de Catalina en 8h48’ en 1974 ; elle effectue les « premières » du détroit de Cook (32km), des détroits de Magellan (Chili, 1976), de Behring et du Cap de Bonne-Espérance, ainsi que les traversées des détroits d’Oresund et Skagerrak (Scandinavie). Elle fait preuve d’une bravoure insensée, et reçoit en hommage le surnom de la femme ours polaire. Elle effectue trois fois la traversée des Aléoutiennes, celle du cap de Bonne Espérance en 1979. Elle est en 1988 la première femme à traverser le lac Baïkal, et en 1992 le lac Titicaca, à 3810 mètres d’altitude, etc. Sa traversée du détroit de Behring, 2,7 miles en 2h16’, dans une eau à moins de 1° où un homme ne peut survivre plus de trois minutes (!) le 7 août 1987, demeure son plus étonnant exploit ; il effare les physiologistes qui l’observent ; à l’occasion, les Soviétiques ouvrent pour la première fois depuis 47 ans leur frontière ; Lynne Cox est reçue par le président Ronald Reagan, et Mikhaïl Gorbatchev fait longuement référence à Lynne dans un toast lors de sa réception à la Maison Blanche. Elle nage en 2002 dans l’Antarctique, franchissant la distance de 1700m en vingt-cinq minutes. Elle dispose d’une attaque longue et lente et d’un battement de jambes proche de zéro, propices aux efforts les plus démesurés…

*Auteur d’une autobiographie, Swimming to Antartica, inscrit parmi les 50 meilleurs livres de 2004 dans le classement d’Amazon, elle a aussi raconté deux ans plus tard sa rencontre avec un bébé baleine, dans Grayson, un ouvrage traduit en français sous le titre : Le Cri de la Baleine.

KIRSTY COVENTRY, LEGENDE AFRICAINE

COVENTRY [Kirsty]. Natation. (Harare, Zimbabwe, 16 septembre 1983- ). Zimbabwe.

Une des héroïnes des Jeux Olympiques d’Athènes, en 2004, où elle enlève le titre du 200 mètres dos, l’argent du 100 mètres dos et le bronze du 200 mètres quatre nages. Ses succès olympiques connaissent un retentissement énorme dans son pays, nation très pauvre et agitée de forts soubresauts politiques et sociaux. Elle-même a réalisé ses plus beaux exploits chronométriques en utilisant les combinaisons polyuréthane, ce qui peut mettre en doute par exemple sa légitimité à succéder, sur 200 mètres dos, à la Hongroise Kristina Egerszegy. Mais pas sa domination dans la natation de son époque. Assez discrète depuis des années, elle s’entraîne toujours, aux USA, et ambitionne de nager encore aux Jeux de Rio.

Coventry mesure 1,73m et avoue 59-60kg.  Elle n’est pas présentée généralement comme une personne spécialement douée, mais sa nage est puissante, fluide, efficace, et dégage une impression de force. Issue d’une famille sportive (un oncle international de rugby), Kirsty reçoit ses premières leçons de natation de sa mère, à dix-huit mois. Ses parents possèdent au Zimbabwe une entreprise, Omnichem, spécialisée dans les produits chimiques domestiques. Les week-ends, la famille aime se rendre au grand lac artificiel de Kariba, formé par un barrage sur le fleuve Zambèze, pour pêcher en famille, observer les grands animaux, éléphants, impalas, hippos, zèbres, giraffes, qui viennent boire. Kirsty commence à nager à six ans dans un club local, Highlands, puis plus tard, dans un autre club, Otters, entre dans sa première équipe du Zimbabwe à neuf ans. A douze ans, elle signera aux Pirates, où elle sera entraînée par un couple, les Mathieson. Comme on ne peut chauffer suffisamment la piscine l’hiver, Kirsty est une athlète polyvalente, qui court, fait du hockey sur gazon afin d’améliorer sa force et sa condition physique. Elle partage une ligne d’eau avec cinq autres enfants. En 2000, c’est déjà une nageuse accomplie, qui parvient en demi-finale du 100 mètres dos (1’2’’55, 12e temps) et finit 18e du 200 mètres 4 nages des Jeux de Sydney. Elle a dix-sept ans quand elle est recrutée par l’Université d’Auburn, en Alabama, dont l’équipe de natation, les « Tigers », est entraînée par Kim Brackin. Là, elle découvre l’entraînement collectif, ce qui, témoigne Brackin, lui rend les choses plus faciles, ses buts personnels prenant un caractère moins prioritaire. Elle-même déclare apprécier la vie de groupe où elle « compte cinquante frères et sœurs. » Et les impératifs de la compétition à l’entraînement (il lui faut « gagner » à chaque séance, tous les jours) lui conviennent. Emmenés par cette polyvalente surdouée, les Tigers enlèvent les prestigieux titres NCAA qui font l’elles la meilleure équipe universitaire des USA. Ses exploits d’universitaire sont innombrables, le plus remarquable étant de gagner trois titres individuels deux années de suite, en 2004 et 2005. On a dit plus haut ses succès d’Athènes, en 2004. Elle gagne le 200 mètres dos en 2’9’’19 devant la Russe Stanislava Komarova, 2’9’’72, l’Allemande Antje Buschschulte et la Japonaise Reiko Nakamura, ex-aequo en 2’9’’88. Sur 100 mètres dos, elle termine en 1’0’’50, entre Natalie Coughlin, gagnante en 1’0’’37, et Laure Manaudou, 3e en 1’0’’88. Sur 200 mètres quatre nages, elle est 3e en 2’12’’72 derrière l’Ukrainienne Yana Klochkova, 2’11’’14 et l’Américaine Amanda Beard, 2’11’’70. Un an plus tard, rebelote, aux mondiaux 2005 de Montréal, elle remporte aisément 100 mètres dos et 200 mètres dos, finit 2e du 200 mètres 4 nages en 2’11’’13, et, nouvelle adjonction à son programme, du 400 mètres 4 nages, en 4’39’’72, derrière l’Américaine Katie Hoff, 2’10’’41 et 4’36’’07. C’est là, dira-t-elle, qu’elle prend conscience de sa valeur sur 400 mètres 4 nages. Sur 100 mètres dos, qualifiée à l’économie, elle nage dans une ligne du bord, la une, et l’emporte (1’0’’24) d’une demi-longueur devant Buschschulte (1’0’’84) et une Coughlin sans éclat (1’0’’88). Sur 200 mètres dos, elle plane, gagne avec une grosse longueur, 2’8’’52 ; 2e, Margaret Hoelzer, USA, son équipière d’Auburn, 2’9’’94. Elle est désignée comme la meilleure nageuse de la compétition : championne des championnes du monde en quelque sorte.

Kim Brackin décide de prendre une année sabbatique, et trouve en 2006 une autre Université, Texas. Coventry, elle, peut-être un peu perdue sans son coach, se blesse à un genou et ne peut nager de janvier à mai. Par manque de préparation, elle ne brille guère aux PanPacifics 2006. Aux mondiaux 2007, à Melbourne, ayant retenu le 400 mètres 4 nages, elle connait les hauts et les bas que réserve un programme surchargé. Elle se retient trop en demi sur 100 mètres dos, nage une grosse seconde plus lentement qu’en séries (1’1’’73 contre 1’0’’57) et se retrouve éjectée de la finale ! Vingt minutes plus tard, elle enlève l’argent (2’10’’76) du 200 mètres quatre nages derrière Katie Hoff (2’10’’13). Disqualifiée pour virage incorrect en séries du 400 mètres 4 nages, elle se couvre d’argent du 200 mètres dos derrière son « ennemie intime » Margaret Hoelzer, 2’7’’54 contre 2’7’’16 (record américain). Elle améliore en février 2008 au grand prix du Missouri le record mondial du 200 mètres dos de la « mythique » Krisztyna Egerszegi (vieux de 16 ans, 2’6’’62 en 1991) en 2’6’’39, après avoir approché cette marque à Chiba  en août 2007 avec 2’6’’83. C’est le premier record du monde battu dans le maillot de bain Speedo LZR Racer, inaugurant une guerre technologique de funeste mémoire. Elle progresse sur 100 mètres dos : 59’’85 à Chiba, au Japon, puis 59’’47 à Columbia, après que Coughlin ait fait passer le Record du Monde de 59’’44 à 59’’21 en séries.

A Pékin, elle s’affirme une fois de plus comme une nageuse marquante, est championne olympique du 200 mètres dos en 2’5’’24 devant, revanche de Melbourne, Margaret Hoelzer, USA, 2’6’’23, enlève les médailles d’argent du 100 mètres dos (59’’19 derrière Coughlin, 58’’96), et des 200 mètres et 400 mètres quatre nages, derrière la nouvelle reine des « medley », l’Australienne Stephanie Rice, 2’8’’59 contre 2’8’’45 et 4’29’’89 contre 4’29’’45. Seul son résultat sur 100 mètres dos a le don de la décevoir. Coventry n’a-t-elle pas battu le record olympique en séries, en 59’’ juste, et le record du monde en demi-finale, en 58’’77 ? Elle peut dès lors considérer son parcours en finale comme une course ratée ! De la même façon, elle domine les séries du 200 mètres 4 nages avec un record olympique de 2’9’’53 que Rice battra de plus d’une seconde. Son entraîneur dira plus tard que Kirsty retirera de ces belles performances un sentiment d’échec : son but caché n’était-il pas de gagner ces quatre courses en battant les records mondiaux ?

En 2009, les aléas de sa vie personnelle (cancer de sa mère), affective (elle doit rompre ses fiançailles alors qu’elle avait acheté une maison) et de la situation politique au Zimbabwe (réforme agraire signifiant la dépossession des blancs) la perturbent énormément, mais elle se reprend à l’entraînement. Aux mondiaux, elle parvient à conserver un haut niveau de performances, remportant le 200 mètres dos en 2’4’’81 (RM) à l’issue d’un duel farouche avec la Russe Anastasia Zuyeva, 2’4’’94. Elle termine 2e du 400 mètres 4 nages en 4’32’’12, derrière Katinka Hosszu, Hongrie, 4’30’’31, 4e du 200 mètres 4 nages malgré un temps de 2’8’’94 (mais c’est l’explosion des combinaisons, dont, d’ailleurs, elle-même profite). Cette course est enlevée par Ariana Kukors en 2’6’’15, record du monde. Coventry, à l’issue d’une course ratée de bout en bout, 8e du 100 mètres dos, aux mondiaux de Rome. Sur 100 mètres, en outre, elle perd son record mondial, battu par Zuyeva avec 58’’48. Aux mondiaux 2011, à Shanghai, Coventry est en-dehors des finales sur 200 mètres 4 nages (9e), 400 mètres 4 nages (14e) et 200 mètres dos (12e), et ne s’engage pas sur 100 mètres dos. Nageuse en polyuréthane, elle n’avance plus lors du retour au maillot simple. Mais elle n’en continue pas moins d’aligner des longueurs, et d’annoncer : je nagerai à Rio de Janeiro… Après avoir erré entre Monaco et Johannesburg, elle a trouvé son port d’attache à Charlotte, en Caroline du Nord, dans le groupe emmené par David Marsh, le « Swim Mac Team Elite ».

« DOC » COUNSILMAN, LE SORCIER D’INDIANA

Par Eric LAHMY          Jeudi 5 Mars 2015

COUNSILMAN [James Edward « Doc »]. Natation. (Birmingham, Alabama, 28 décembre 1920-Bloomington, Indiana, 4 janvier 2004). États-Unis.  Entraîneur en chef de l’équipe olympique américaine de 1964 à 1976. Sous sa gestion, les nageurs US amélioreront 52 records du monde et enlèveront 48 médailles dont 21 d’or. Il décide d’apprendre à nager après avoir manqué de se noyer dans un trou d’eau, lors de vagabondages, en compagnie de son frère et de son chien, dans un parc forestier de Saint-Louis où sa mère Ottilia, jeune divorcée, s’est installée et vit chichement. Il se découvre des talents de nageur et d’athlète, court sur 440 yards en 54’’, saute 1,78m, et veut faire du plongeon, mais, cheville brisée, s’oriente vers la nage. Une lecture de la biographie du Capitaine Webb renforce sa décision. En 1938, à Paplewood, dans le Missouri, il rencontre lors d’un meeting de natation, un coach, Ernst Vornbrook, qui va avoir une grande influence sur lui. Champion des États-Unis du 200m brasse en 1942, héros de guerre, il reçoit la Distinguished Flying Cross, pour, étant pilote de bombardier, avoir posé son avion privé de train d’atterrissage dans la région de Zagreb, sauvant ainsi son équipage). Diplômé des Universités d’Illinois (mastère) et d’Iowa (doctorat), il commence sa carrière d’entraîneur non pas par la natation, mais par le football américain, le basket, le baseball et l’athlétisme ; d’abord attaché au collège de Cortland (New York), il s’installe à l’Université d’Indiana (1957-1990) où il obtient un palmarès extraordinaire : six titres NCAA consécutifs entre 1968 et 1973, vingt-trois victoires dans les « Big Ten », dont vingt à la suite, de 1961 à 1980, ainsi que 140 duels vainqueurs consécutifs en treize ans. Quarante-huit de ses élèves à Indiana représentant dix nations participent aux Jeux olympiques où ils remportent entre 1964 et 1976 46 médailles dont 26 d’or. Ses nageurs établissent 52 records mondiaux et 154 records américains. Parmi les plus distingués d’entre eux, Mark Spitz, Jim Montgomery, John Kinsella, Charlie Hickcox, Chester Jastremski, Tom Stock, George Breen, Mike Stamm, Alan Somers, Ted Stickles, Larry Schuloff, John Murphy, Gary Hall sr, Mike Troy et Franck McKinney. George Breen a donné une version intéressante de la méthode de Doc Counsilman. « Doc lançait: ‘’6 fois 400m’’. Puis il me disait : ‘’George, tu n’es pas obligé de faire ça.’’ Personne ne le prenait au mot. Doc n’était pas un dictateur. Il était un gentil dictateur. Vous veniez à l’entraînement pour prendre le plaisir qu’il dispensait. Pour apprendre quelque chose. Nous travaillions plus fort que n’importe qui, mais tout restait ouvert. »

Il est aussi un pionnier et un chercheur dans les techniques de l’entraînement. Il écrit en 1968 un livre fondamental, The Science of Swimming, qui est une bible pour des générations d’entraîneurs du monde entier, puis The Complete Book of Swimming (1977), ainsi qu’un manuel et d’innombrables articles. Le 14 septembre 1979, Counsilman devient, à 58 ans et 260 jours, le nageur le plus âgé ayant traversé la Manche. Quelques années plus tard, il est contraint par la maladie (un syndrome de Parkinson) à stopper ses activités.

Son livre The Science of Swimming sera un ouvrage de référence dans les années 1960.

NATALIE COUGHLIN, DU SOUFFLE ET DU COEUR

Par Eric LAHMY                                             Mercredi 4 Mars 2015 

COUGHLIN [Natalie]. Natation. (Vallejo, 23 août 1982-). États-Unis.

Championne olympique, première femme à avoir nagé sous la minute au 100 mètres dos en grand bassin (59’’58, en 2002, à Fort Lauderdale, au championnat des États-Unis), première femme à conserver son titre olympique sur 100 mètres dos à Pékin, en 2008, quatre ans après celui d’Athènes en 2004, Natalie Coughlin rêve encore de lauriers olympiques à Rio. Elle aura 34 ans!

D’ascendance irlandaise (et un quart philippine) et la fille d’un sergent de police, Coughlin montre très tôt des qualités aquatiques et mentales exceptionnelles. La nageuse la plus douée de sa génération? Ses ondulations en dauphin, en papillon, sont incomparables. La qualité de ses virages, de sa reprise de nage, en font surtout la terreur des petits bassins. Aussi le souffle au cœur qu’on lui a décelé, enfant, ne l’a pas dérangée. Elle étudie à Sainte Catherine of Sien avant d’être inscrite à l’école secondaire du Carondelet, à Concord. Elle trempe dans l’eau à dix mois, derrière sa maison de Vallejo, apprend à nager dans des cours d’été avant que ses parents la placent dans un club, les Benicia Blue Dolphins. Elle montre très vite ses ambitions, sa détermination à nager vite, à suivre, puis battre les meilleurs. Sa passion pour la natation est à ses yeux un donné, incontournable. Un jour, dans une enquête, elle répond à la question : « pourquoi nagezvous dans une équipe US ? » par cette réponse : « parce que je vis aux USA. » Sportive, aimant se dépenser, elle fait de la gym, du ballet, de la tap dance, du volley. Mais, dira-t-elle, « j’étais grasse, maladroite, gauche, sauf quand je me trouvais dans l’eau. » A quoi tient l’amour ! Elle nage donc, à dix ans, dans un club YMCA. Remarquée par un coach à succès, Ray Mitchell, elle le rejoint à treize ans au club de Terrapin Station, à Concord. En partie pour la rapprocher de la piscine, ses parents déménagent de Benicia, où ils habitent, à Concord, à dix-huit kilomètres de là. L’entraînement est très exigeant. Natalie arrive tous les matins à la piscine à 5 heures pour sa première séance dans une piscine dont le chauffage tombe parfois en panne. L’été, elle passe dans le groupe des meilleurs, de Mitchell, où elle bat souvent les garçons.

PLUS DOUÉE QUE MICHAEL PHELPS!

Elle a quinze ans, en 1997, quand elle devient la première nageuse de l’histoire à être qualifiée dans toutes les épreuves (14) des championnats nationaux. Cette année, elle apparait dans les bilans mondiaux en nage libre et en quatre nages, et sera classée en dos et en papillon en 1998. Elle démontre, outre une polyvalence sans équivalent depuis Tracy Caulkins, des qualités inégalables de glisse et de technique – départs, virages, ondulations. « Quand Coughlin nage, vous voyez une relation avec l’eau, expliquera Terri McKeever, qui l’entraînera à l’Université de Berkeley. L’eau la calme. J’étais comme ça. Je n’étais pas extravertie, pas spécialement jolie, mais dans l’eau je me sentais bien, » ajoute McKeever. Ce talent, ou cette affinité avec l’élément liquide, qu’on a remarqué chez de grands nageurs, depuis Johnny Weissmuller jusqu’à Roland Matthes, de Mark Spitz à Michael Phelps, de Dawn Fraser à Dara Torres, de Kornelia Ender à Inge De Bruijn, donne une impression de facilité. Même quand elle se donne au maximum, quand elle endure les pires souffrances dans son effort, elle parait sereine, impériale. Les coaches en ont plein les yeux. « Elle est posée comme dans un cocon », s’extasie Jack Bauerlé. Elle est la nageuse la plus talentueuse qu’il n’a jamais vue, prétend Richard Quick. « Elle est plus douée que Michaël Phelps, dira une équipière, Marcelle Miller, son toucher de l’eau et ses mouvements la mettent dans une classe à part. Elle nage sans faute, comme si elle n’essayait même pas. » De plus elle dispose d’une capacité pulmonaire phénoménale.

Autre caractéristique de cette facilité apparente : son économie de nage. Sa « glisse » lui donne une amplitude, une longueur inhabituelle : en dos, 1’’4 à 1’’5 par coup de bras, contre 1’’2 pour les autres dossistes d’élite. Cette façon de s’évertuer avec lenteur tient, bien entendu, à une capacité supérieure d’appréhension du bon mouvement. Selon Milton Nelms, le maître de nage qui a remodelé le style de Thorpe (et épousé Shane Gould, ce qui n’est pas mal non plus), « elle va piquer immédiatement le bon mouvement qui prendra cinq à six heures à tout autre nageur. Cela tient à son intelligence supérieure, et plus particulièrement à son intelligence physique. » Pour devenir la championne incontournable de son temps, que lui manque-t-il ? Ah ! Oui : c’est une battante, toujours prête à reculer ses limites, ou le seuil de la fatigue. « J’étais frappée par la vision de sa lèvre inférieure constamment sanglante pendant les grands matches, témoignera sa copine et cependant intraitable adversaire Haley Cope. J’ai réalisé que, quand l’effort commençait à faire mal, elle se mordait la lèvre inférieure afin que ses jambes soient moins douloureuses que sa bouche ».

Comment fabrique-t-on une championne ? Ou, au contraire, comment la détruit-on ? Car Coughlin a bien failli être ratée. Nelms dira d’elle ce qui aura été dit de Dara Torres et peut s’appliquer à nombre de cracks : « c’est un chat qui a été entraîné comme un chien. » Le responsable de ce presque échec, que vise Nelms, n’est autre que Ray Mitchell. Le portrait qui est fait de Mitchell dans l’autobiographie de Natalie est la représentation presque caricaturale d’un coach autocrate, inflexible, que ses nageurs adorent détester, et appellent entre eux « Le Diable » ou « Staline. » Selon des témoignages il en rajoute en férocité au sujet de Natalie. Quand elle part en congés avec la famille, se lamente-t-elle, il lui donne des devoirs de vacances, ne lui accorde aucun répit. Il a du mal à comprendre que les nageurs grandissent, et, dira l’intéressée, ne traitera jamais Natalie en adulte. C’est ainsi que ce « père abusif » fera tout pour l’empêcher de s’épanouir auprès de son jeune boy-friend, Ethan Hall, un nageur courageux et talentueux auquel elle est attachée et qu’elle épousera. Selon Milt Nelms, « un grand nombre de coaches de jeunes sont restés des adolescents attardés », d’où cette coupante assertion de Ray Mitchell : « il est impossible pour une nageuse d’élite d’avoir une relation ». – La vérité, c’est que cela doit être difficile, mais moins sans doute pour la nageuse d’élite que pour l’ami en question !

S’ENTRAINER À TRAVERS LA BLESSURE

La touche finale de cette représentation tragique du coach obtus doit être achevée quand, en mars 1999, alors qu’elle se prépare sur 200 mètres papillon, elle se blesse gravement à l’épaule gauche. Mitchell a toujours encouragé ses nageurs à s’entraîner « à travers la blessure ». S’ils ne le peuvent, il les traite d’hypocondriaques (il y en a), se moque de leur propension à être « toujours malades » (cela existe) et finalement, quand ils sont réellement abîmés (car cela aussi, cela arrive), les amène à se blesser plus gravement. Or Natalie s’est déchiré le labrum, ce cartilage en forme de monture qui entoure l’épaule, et doit être opérée. Natalie tente pourtant d’éviter le scalpel avec une thérapie et s’adresse à Lisa Giannone, d’Activ Care, à San Francisco. Pendant ce temps, Mitchell, fidèle à son personnage, fait tout pour l’encourager à ne pas écouter les conseils de prudence et à nager à travers la douleur. A cette époque, quand la souffrance se fait intolérable, elle prend une planche et effectue d’interminables longueurs jambes seules. D’un mal peut naître un bien car, témoigne-t-elle, ces séances vont développer encore plus son formidable battement des jambes, dans la nage comme au départ et dans les virages. Mais Mitchell ne la lâche pas, qui l’accuse de travailler « moins qu’à treize ans » et lui intime l’ordre de quitter Ethan Hall. Coughlin, dès lors, ne peut plus que détester la natation. « Je me sentais prête à quitter mon coach, personnage abusif et manipulateur – qui voulait contrôler chaque aspect de ma vie » dira-t-elle. Son taux de cortisol, hormone relâchée dans l’organisme dans les états dépressifs, d’agitation et de stress, est mesuré à 60 (normale de 8 à 20).

TERI MCKEEVER, COACH INTERACTIVE

C’est l’époque où il lui faut aussi décider de son avenir, et donc de l’Université où elle étudierait et nagerait. Écœurée par la natation punitive de Mitchell, elle écoute sans enthousiasme les propositions de coaching haut de gamme que lui propose un entraîneur réputé mais très exigeant, Richard Quick, à Stanford, qui achèveront de la dégoûter de la natation ; elle préfère l’Université de Berkeley, où entraîne Teri McKeever, une femme de 42 ans, timide et mal à l’aise socialement, qui milite pour des méthodes « interactives », alors assez mal vues par la culture dominante, axée sur un énorme kilométrage et le développement de l’endurance à outrance. Coughlin, qui déteste désormais la vision de la natation, brutale et impérative, que cultive Ray Mitchell, à qui elle croit devoir sa blessure, sait qu’elle préfèrerait abandonner la natation que continuer dans cette voie. Ray Mitchell, comme le coach de football Vince Lombardi, est un adepte de la motivation par la peur. Mais Natalie doit lutter pour imposer sa façon de voir à ses parents, qui ne saisissent pas l’enjeu et la voient déjà à Stanford. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que McKeever est terrorisée par la responsabilité qui lui échoit autant que passionnée à l’idée de devoir s’occuper d’un pareil bijou. Coughlin trouve étrange d’être désirée, en raison de son épaule qui ne guérit pas. Avec McKeever, elle travaille sa puissance et sa vitesse par un travail qualitatif et très varié, dans lequel, par exemple, la base aérobie sera assurée au sol par de la course. McKeever change sa nage, de façon à améliorer son efficience aquatique et à réduire l’effort qui pèse sur son épaule fragilisée. Mais aussi, elle va rendre l’entraînement attractif, amusant même, grâce à des variations, des exercices inattendus, des expériences parfois osées.

UN CHAT QU’ON A ENTRAINÉ COMME UN CHIEN

Reste le problème de l’épaule. Milt Nelms prend conscience de l’étendue des dégâts: il note, en la voyant, une forte asymétrie. « Dans l’eau ou hors de l’eau, je ressentais une impression de grotesque », dira-t-il. Il souligne la gravité de son problème d’épaule. Quand elle nage, Coughlin se compare, dit-il, à un marcheur qui aurait un talon à un seul pied, ou à deux nageurs qui auraient été accolés : l’un serait bien en ligne, agressif et énergique, l’autre boiteux, tel un skateboard, glissant jusqu’au coup de bras suivant ; elle lui évoque aussi « quelque chose d’arythmique, comme la course d’un chien à trois pattes. »  Pour réparer, il va la faire nager en respiration bilatérale. Mais « tout dans tout, il fallut deux ou trois ans pour déprogrammer les habitudes qu’elle avait prises ».

Aux mondiaux 2001 de Fukuoka, elle l’emporte sur 100 mètres dos en 1’0’’37 après s’être égarée dans sa ligne d’eau et frottée aux bouchons dans la seconde longueur. Au départ du relais quatre nages, elle réussit 1’0’’18, à 2/100e du vieux record de la Chinoise Cihong He, laquelle est fortement suspectée de dopage. En novembre 2001, Coughlin améliore les records du monde en petit bassin du 100 et du 200 dos (57’’08 et 2’3’’62). L’été 2002, à Fort Lauderdale, elle remporte les titres nationaux des 100 mètres (54’’66), 200 mètres (1’58’’20), 100 mètres dos (59’’58, record du monde), 200 mètres dos (2’8’’53) et 100 mètres papillon (58’’49). Douze jours plus tard, victoires en rafale, 100 mètres libre (53’’99), 100 mètres dos (59’’72) et 100 mètres papillon (57’’88) aux Panpacifiques. La suite ne confirme pas ces débuts tonitruants. Victime d’un virus local, la polivalencia, elle ne peut, aux mondiaux 2003 de Barcelone, atteindre un seul podium individuel : épuisée par une fièvre à 39°5, des maux de gorge et des maux de tête, son 1’3’’18 des séries ne la qualifie pas pour les demi-finales du 100m dos. Elle fait cependant partie des relais 4 fois 100 mètres vainqueur et 4 fois 100 mètres quatre nages médaillé d’argent.

Ces ennuis de santé lui font réévaluer à la baisse ses ambitions olympiques à Athènes, et à abandonner son projet de tenter d’établir un record du nombre de médailles olympiques, comme un Michaël Phelps au féminin. Au-delà d’une polyvalence qui, dans l’histoire du sport, ne le cède que devant Tracy Caulkins (meilleur nageuse américaine en activité sur 100 mètres dos, papillon et crawl, 200 mètres libre et 200 mètres dos), elle doutait d’avoir la santé de relever un tel défi, d’autant que le programme olympique féminin s’adaptait mal à une telle ambition, alors que le masculin semblait avoir été taillé sur mesure (pas par hasard d’ailleurs) pour favoriser le challenge de Phelps. Après beaucoup de réflexions, d’hésitations, elle écartera le 100 mètres papillon et le 200 mètres libre pour se consacrer à une programme copieux quoiqu’allégé.

L’OR À NATALIE, L’ARGENT À LAURE

McKeever a décidé que le stage de janvier 2004 se déroulera en Australie. Pendant neuf matinées, Coughlin sera exemptée de l’entraînement et travaillera sa technique dans une piscine adjacente avec Milt Nelms, le seul en-dehors de McKeever en qui Natalie a confiance. Aux sélections, à Long Beach, Coughlin se qualifie en séries en 1’0’’71, en demi-finale en 1’0’’91. En finale, elle commet la même « erreur de navigation » qu’aux mondiaux de Fukuoka, mais nage en 59’’85, une grosse longueur de corps devant sa seconde, Haley Cope, 1’1’’24.

Ayant retrouvé sa forme, elle enlève cinq médailles aux Jeux 2004, à Athènes : deux en or (100 dos et relais 4 fois 200 mètres) ; deux en argent (relais 4 fois 100 mètres et 4 fois 100 mètres 4 nages), une en bronze (100 mètres libre). Sur 100 mètres dos, où elle s’est lancée loin devant, elle flanche, épuisée, vers les 75 mètres, parait perdre sa technique, puis se reprend, et arrache à l’énergie la victoire devant la Zimbabwéenne Kirsty Coventry.

Passée professionnelle, elle réussit des mondiaux en demi-teinte (toutes proportions gardées), à Montréal en 2005, malgré l’or du relais 4 fois 200 mètres et l’argent du 100 mètres libre, à quoi elle ajoute l’argent du relais quatre nages, le bronze du 100 mètres dos (1’0’’88) et du relais quatre fois 100 mètres libre. Aux mondiaux 2007 de Melbourne, quoique éjectée du podium du 100 mètres libre, et battue sur 100 mètres papillon (3e en 57’’34) elle reprend le titre du 100 mètres dos en 59’’44, record du monde, devant la Française Laure Manaudou, et ajoute l’or du relais 4 fois 200 mètres et l’argent du relais 4 fois 100 mètres. Elle améliore 59’’21 le record (dos) le 18 février 2008 au Grand Prix du Missouri à Columbia. Elle doit faire face  à plus d’une menace, en cette année olympique, dont surtout celle de la Zimbabwéenne Coventry, qui la devance aux Jeux de Pékin, en séries ; mais elle l’emporte en finale et devient ainsi la première femme à garder son titre olympique sur la distance) ; à ces Jeux, elle enlève en outre trois médailles d’argent grâce aux relais féminins, et celle de bronze du 100 mètres libre.

L’ÉTÉ PROCHAIN AUX PANAMÉRICAINS

Après une coupure de dix-huit mois, Nathalie Coughlin reprend la compétition. Qualités intactes, elle se qualifie pour les PanPacifics 2010 où elle remporte le 100 mètres en 53’’67 et finit 3e du 100 mètres dos. Son aventure semble se terminer aux sélections olympiques 2012, où, 3e du 100 mètres dos derrière Melissa Franklin et Rachel Bootsma, 7e du 100 mètres papillon et 6e du 100 mètres libre, elle arrache la qualification pour Londres au titre du relais, où elle nagera les séries qualificatives. Assez mécontente de ses prestations londoniennes, qu’elle qualifie de « travail pas terminé », elle décide de rempiler, et de viser les Jeux olympiques de 2016. Ses raisons « j’aime nager et j’aime voyager ». La gamine qui avait un souffle au cœur, a toujours du souffle, et du cœur. Elle change sa façon de travailler, se concentre sur le sprint en libre, nageant sous la férule du coach de l’équipe masculine universitaire de Cal (Berkeley) Dave Durden auprès de « purs » sprinteurs comme Nathan Adrian et Anthony Ervin et avoue pousser plus de poids qu’elle n’en a jamais poussé. Elle est donc encore là en 2013, gagne le 50 mètres des sélections US pour les mondiaux devant la toute jeune Simone Manuel, 24’’97 contre 25’’01, termine 5e du 100 mètres. Aux mondiaux de Barcelone (finale gagnée par Kromowidjojo), elle se qualifie en demis en 25’’01, mais se voit éjectée de la finale par la marge de 0’’11, derrière Simone Manuel, 24’’91 contre 25’’02. Dans le relais quatre fois 100 mètres, elle nage lancée en 52’’98 et participe à la victoire US, pour 0’’12, devant l’Australie. C’est sa 18e médaille, et sa 7e d’or, en championnats du monde en grand bassin. En 2014, elle ne parvient pas à se qualifier pour les Pan Pacifics, mais refait surface l’hiver venu, et fait partie des 4 fois 50 mètres et 4 fois 100 mètres médaillés d’argent des championnats du monde d’hiver à Doha, nageant même en séries du quatre fois 100 mètres un bon 51’’93 au start. 2015 : évincée de l’équipe américaine des championnats du monde de Kazan, elle a été retenue dans l’équipe des 32 qui se rendra au Jeux Panaméricains. Certes, elle n’est plus la force dominante qu’elle fut dix ans plus tôt, mais le temps des podiums n’est peut-être pas fini ? Dara Torres n’a-t-elle pas été médaillée olympique à 41 ans ?

Natalie Coughlin a publié une autobiographie intéressante et très documentée, coécrite avec Michaël Silver, Golden Girl (2006).