Catégorie : Biographies

« DOC » COUNSILMAN, LE SORCIER D’INDIANA

Par Eric LAHMY          Jeudi 5 Mars 2015

COUNSILMAN [James Edward « Doc »]. Natation. (Birmingham, Alabama, 28 décembre 1920-Bloomington, Indiana, 4 janvier 2004). États-Unis.  Entraîneur en chef de l’équipe olympique américaine de 1964 à 1976. Sous sa gestion, les nageurs US amélioreront 52 records du monde et enlèveront 48 médailles dont 21 d’or. Il décide d’apprendre à nager après avoir manqué de se noyer dans un trou d’eau, lors de vagabondages, en compagnie de son frère et de son chien, dans un parc forestier de Saint-Louis où sa mère Ottilia, jeune divorcée, s’est installée et vit chichement. Il se découvre des talents de nageur et d’athlète, court sur 440 yards en 54’’, saute 1,78m, et veut faire du plongeon, mais, cheville brisée, s’oriente vers la nage. Une lecture de la biographie du Capitaine Webb renforce sa décision. En 1938, à Paplewood, dans le Missouri, il rencontre lors d’un meeting de natation, un coach, Ernst Vornbrook, qui va avoir une grande influence sur lui. Champion des États-Unis du 200m brasse en 1942, héros de guerre, il reçoit la Distinguished Flying Cross, pour, étant pilote de bombardier, avoir posé son avion privé de train d’atterrissage dans la région de Zagreb, sauvant ainsi son équipage). Diplômé des Universités d’Illinois (mastère) et d’Iowa (doctorat), il commence sa carrière d’entraîneur non pas par la natation, mais par le football américain, le basket, le baseball et l’athlétisme ; d’abord attaché au collège de Cortland (New York), il s’installe à l’Université d’Indiana (1957-1990) où il obtient un palmarès extraordinaire : six titres NCAA consécutifs entre 1968 et 1973, vingt-trois victoires dans les « Big Ten », dont vingt à la suite, de 1961 à 1980, ainsi que 140 duels vainqueurs consécutifs en treize ans. Quarante-huit de ses élèves à Indiana représentant dix nations participent aux Jeux olympiques où ils remportent entre 1964 et 1976 46 médailles dont 26 d’or. Ses nageurs établissent 52 records mondiaux et 154 records américains. Parmi les plus distingués d’entre eux, Mark Spitz, Jim Montgomery, John Kinsella, Charlie Hickcox, Chester Jastremski, Tom Stock, George Breen, Mike Stamm, Alan Somers, Ted Stickles, Larry Schuloff, John Murphy, Gary Hall sr, Mike Troy et Franck McKinney. George Breen a donné une version intéressante de la méthode de Doc Counsilman. « Doc lançait: ‘’6 fois 400m’’. Puis il me disait : ‘’George, tu n’es pas obligé de faire ça.’’ Personne ne le prenait au mot. Doc n’était pas un dictateur. Il était un gentil dictateur. Vous veniez à l’entraînement pour prendre le plaisir qu’il dispensait. Pour apprendre quelque chose. Nous travaillions plus fort que n’importe qui, mais tout restait ouvert. »

Il est aussi un pionnier et un chercheur dans les techniques de l’entraînement. Il écrit en 1968 un livre fondamental, The Science of Swimming, qui est une bible pour des générations d’entraîneurs du monde entier, puis The Complete Book of Swimming (1977), ainsi qu’un manuel et d’innombrables articles. Le 14 septembre 1979, Counsilman devient, à 58 ans et 260 jours, le nageur le plus âgé ayant traversé la Manche. Quelques années plus tard, il est contraint par la maladie (un syndrome de Parkinson) à stopper ses activités.

Son livre The Science of Swimming sera un ouvrage de référence dans les années 1960.

NATALIE COUGHLIN, DU SOUFFLE ET DU COEUR

Par Eric LAHMY                                             Mercredi 4 Mars 2015 

COUGHLIN [Natalie]. Natation. (Vallejo, 23 août 1982-). États-Unis.

Championne olympique, première femme à avoir nagé sous la minute au 100 mètres dos en grand bassin (59’’58, en 2002, à Fort Lauderdale, au championnat des États-Unis), première femme à conserver son titre olympique sur 100 mètres dos à Pékin, en 2008, quatre ans après celui d’Athènes en 2004, Natalie Coughlin rêve encore de lauriers olympiques à Rio. Elle aura 34 ans!

D’ascendance irlandaise (et un quart philippine) et la fille d’un sergent de police, Coughlin montre très tôt des qualités aquatiques et mentales exceptionnelles. La nageuse la plus douée de sa génération? Ses ondulations en dauphin, en papillon, sont incomparables. La qualité de ses virages, de sa reprise de nage, en font surtout la terreur des petits bassins. Aussi le souffle au cœur qu’on lui a décelé, enfant, ne l’a pas dérangée. Elle étudie à Sainte Catherine of Sien avant d’être inscrite à l’école secondaire du Carondelet, à Concord. Elle trempe dans l’eau à dix mois, derrière sa maison de Vallejo, apprend à nager dans des cours d’été avant que ses parents la placent dans un club, les Benicia Blue Dolphins. Elle montre très vite ses ambitions, sa détermination à nager vite, à suivre, puis battre les meilleurs. Sa passion pour la natation est à ses yeux un donné, incontournable. Un jour, dans une enquête, elle répond à la question : « pourquoi nagezvous dans une équipe US ? » par cette réponse : « parce que je vis aux USA. » Sportive, aimant se dépenser, elle fait de la gym, du ballet, de la tap dance, du volley. Mais, dira-t-elle, « j’étais grasse, maladroite, gauche, sauf quand je me trouvais dans l’eau. » A quoi tient l’amour ! Elle nage donc, à dix ans, dans un club YMCA. Remarquée par un coach à succès, Ray Mitchell, elle le rejoint à treize ans au club de Terrapin Station, à Concord. En partie pour la rapprocher de la piscine, ses parents déménagent de Benicia, où ils habitent, à Concord, à dix-huit kilomètres de là. L’entraînement est très exigeant. Natalie arrive tous les matins à la piscine à 5 heures pour sa première séance dans une piscine dont le chauffage tombe parfois en panne. L’été, elle passe dans le groupe des meilleurs, de Mitchell, où elle bat souvent les garçons.

PLUS DOUÉE QUE MICHAEL PHELPS!

Elle a quinze ans, en 1997, quand elle devient la première nageuse de l’histoire à être qualifiée dans toutes les épreuves (14) des championnats nationaux. Cette année, elle apparait dans les bilans mondiaux en nage libre et en quatre nages, et sera classée en dos et en papillon en 1998. Elle démontre, outre une polyvalence sans équivalent depuis Tracy Caulkins, des qualités inégalables de glisse et de technique – départs, virages, ondulations. « Quand Coughlin nage, vous voyez une relation avec l’eau, expliquera Terri McKeever, qui l’entraînera à l’Université de Berkeley. L’eau la calme. J’étais comme ça. Je n’étais pas extravertie, pas spécialement jolie, mais dans l’eau je me sentais bien, » ajoute McKeever. Ce talent, ou cette affinité avec l’élément liquide, qu’on a remarqué chez de grands nageurs, depuis Johnny Weissmuller jusqu’à Roland Matthes, de Mark Spitz à Michael Phelps, de Dawn Fraser à Dara Torres, de Kornelia Ender à Inge De Bruijn, donne une impression de facilité. Même quand elle se donne au maximum, quand elle endure les pires souffrances dans son effort, elle parait sereine, impériale. Les coaches en ont plein les yeux. « Elle est posée comme dans un cocon », s’extasie Jack Bauerlé. Elle est la nageuse la plus talentueuse qu’il n’a jamais vue, prétend Richard Quick. « Elle est plus douée que Michaël Phelps, dira une équipière, Marcelle Miller, son toucher de l’eau et ses mouvements la mettent dans une classe à part. Elle nage sans faute, comme si elle n’essayait même pas. » De plus elle dispose d’une capacité pulmonaire phénoménale.

Autre caractéristique de cette facilité apparente : son économie de nage. Sa « glisse » lui donne une amplitude, une longueur inhabituelle : en dos, 1’’4 à 1’’5 par coup de bras, contre 1’’2 pour les autres dossistes d’élite. Cette façon de s’évertuer avec lenteur tient, bien entendu, à une capacité supérieure d’appréhension du bon mouvement. Selon Milton Nelms, le maître de nage qui a remodelé le style de Thorpe (et épousé Shane Gould, ce qui n’est pas mal non plus), « elle va piquer immédiatement le bon mouvement qui prendra cinq à six heures à tout autre nageur. Cela tient à son intelligence supérieure, et plus particulièrement à son intelligence physique. » Pour devenir la championne incontournable de son temps, que lui manque-t-il ? Ah ! Oui : c’est une battante, toujours prête à reculer ses limites, ou le seuil de la fatigue. « J’étais frappée par la vision de sa lèvre inférieure constamment sanglante pendant les grands matches, témoignera sa copine et cependant intraitable adversaire Haley Cope. J’ai réalisé que, quand l’effort commençait à faire mal, elle se mordait la lèvre inférieure afin que ses jambes soient moins douloureuses que sa bouche ».

Comment fabrique-t-on une championne ? Ou, au contraire, comment la détruit-on ? Car Coughlin a bien failli être ratée. Nelms dira d’elle ce qui aura été dit de Dara Torres et peut s’appliquer à nombre de cracks : « c’est un chat qui a été entraîné comme un chien. » Le responsable de ce presque échec, que vise Nelms, n’est autre que Ray Mitchell. Le portrait qui est fait de Mitchell dans l’autobiographie de Natalie est la représentation presque caricaturale d’un coach autocrate, inflexible, que ses nageurs adorent détester, et appellent entre eux « Le Diable » ou « Staline. » Selon des témoignages il en rajoute en férocité au sujet de Natalie. Quand elle part en congés avec la famille, se lamente-t-elle, il lui donne des devoirs de vacances, ne lui accorde aucun répit. Il a du mal à comprendre que les nageurs grandissent, et, dira l’intéressée, ne traitera jamais Natalie en adulte. C’est ainsi que ce « père abusif » fera tout pour l’empêcher de s’épanouir auprès de son jeune boy-friend, Ethan Hall, un nageur courageux et talentueux auquel elle est attachée et qu’elle épousera. Selon Milt Nelms, « un grand nombre de coaches de jeunes sont restés des adolescents attardés », d’où cette coupante assertion de Ray Mitchell : « il est impossible pour une nageuse d’élite d’avoir une relation ». – La vérité, c’est que cela doit être difficile, mais moins sans doute pour la nageuse d’élite que pour l’ami en question !

S’ENTRAINER À TRAVERS LA BLESSURE

La touche finale de cette représentation tragique du coach obtus doit être achevée quand, en mars 1999, alors qu’elle se prépare sur 200 mètres papillon, elle se blesse gravement à l’épaule gauche. Mitchell a toujours encouragé ses nageurs à s’entraîner « à travers la blessure ». S’ils ne le peuvent, il les traite d’hypocondriaques (il y en a), se moque de leur propension à être « toujours malades » (cela existe) et finalement, quand ils sont réellement abîmés (car cela aussi, cela arrive), les amène à se blesser plus gravement. Or Natalie s’est déchiré le labrum, ce cartilage en forme de monture qui entoure l’épaule, et doit être opérée. Natalie tente pourtant d’éviter le scalpel avec une thérapie et s’adresse à Lisa Giannone, d’Activ Care, à San Francisco. Pendant ce temps, Mitchell, fidèle à son personnage, fait tout pour l’encourager à ne pas écouter les conseils de prudence et à nager à travers la douleur. A cette époque, quand la souffrance se fait intolérable, elle prend une planche et effectue d’interminables longueurs jambes seules. D’un mal peut naître un bien car, témoigne-t-elle, ces séances vont développer encore plus son formidable battement des jambes, dans la nage comme au départ et dans les virages. Mais Mitchell ne la lâche pas, qui l’accuse de travailler « moins qu’à treize ans » et lui intime l’ordre de quitter Ethan Hall. Coughlin, dès lors, ne peut plus que détester la natation. « Je me sentais prête à quitter mon coach, personnage abusif et manipulateur – qui voulait contrôler chaque aspect de ma vie » dira-t-elle. Son taux de cortisol, hormone relâchée dans l’organisme dans les états dépressifs, d’agitation et de stress, est mesuré à 60 (normale de 8 à 20).

TERI MCKEEVER, COACH INTERACTIVE

C’est l’époque où il lui faut aussi décider de son avenir, et donc de l’Université où elle étudierait et nagerait. Écœurée par la natation punitive de Mitchell, elle écoute sans enthousiasme les propositions de coaching haut de gamme que lui propose un entraîneur réputé mais très exigeant, Richard Quick, à Stanford, qui achèveront de la dégoûter de la natation ; elle préfère l’Université de Berkeley, où entraîne Teri McKeever, une femme de 42 ans, timide et mal à l’aise socialement, qui milite pour des méthodes « interactives », alors assez mal vues par la culture dominante, axée sur un énorme kilométrage et le développement de l’endurance à outrance. Coughlin, qui déteste désormais la vision de la natation, brutale et impérative, que cultive Ray Mitchell, à qui elle croit devoir sa blessure, sait qu’elle préfèrerait abandonner la natation que continuer dans cette voie. Ray Mitchell, comme le coach de football Vince Lombardi, est un adepte de la motivation par la peur. Mais Natalie doit lutter pour imposer sa façon de voir à ses parents, qui ne saisissent pas l’enjeu et la voient déjà à Stanford. Ce qu’elle ne sait pas, c’est que McKeever est terrorisée par la responsabilité qui lui échoit autant que passionnée à l’idée de devoir s’occuper d’un pareil bijou. Coughlin trouve étrange d’être désirée, en raison de son épaule qui ne guérit pas. Avec McKeever, elle travaille sa puissance et sa vitesse par un travail qualitatif et très varié, dans lequel, par exemple, la base aérobie sera assurée au sol par de la course. McKeever change sa nage, de façon à améliorer son efficience aquatique et à réduire l’effort qui pèse sur son épaule fragilisée. Mais aussi, elle va rendre l’entraînement attractif, amusant même, grâce à des variations, des exercices inattendus, des expériences parfois osées.

UN CHAT QU’ON A ENTRAINÉ COMME UN CHIEN

Reste le problème de l’épaule. Milt Nelms prend conscience de l’étendue des dégâts: il note, en la voyant, une forte asymétrie. « Dans l’eau ou hors de l’eau, je ressentais une impression de grotesque », dira-t-il. Il souligne la gravité de son problème d’épaule. Quand elle nage, Coughlin se compare, dit-il, à un marcheur qui aurait un talon à un seul pied, ou à deux nageurs qui auraient été accolés : l’un serait bien en ligne, agressif et énergique, l’autre boiteux, tel un skateboard, glissant jusqu’au coup de bras suivant ; elle lui évoque aussi « quelque chose d’arythmique, comme la course d’un chien à trois pattes. »  Pour réparer, il va la faire nager en respiration bilatérale. Mais « tout dans tout, il fallut deux ou trois ans pour déprogrammer les habitudes qu’elle avait prises ».

Aux mondiaux 2001 de Fukuoka, elle l’emporte sur 100 mètres dos en 1’0’’37 après s’être égarée dans sa ligne d’eau et frottée aux bouchons dans la seconde longueur. Au départ du relais quatre nages, elle réussit 1’0’’18, à 2/100e du vieux record de la Chinoise Cihong He, laquelle est fortement suspectée de dopage. En novembre 2001, Coughlin améliore les records du monde en petit bassin du 100 et du 200 dos (57’’08 et 2’3’’62). L’été 2002, à Fort Lauderdale, elle remporte les titres nationaux des 100 mètres (54’’66), 200 mètres (1’58’’20), 100 mètres dos (59’’58, record du monde), 200 mètres dos (2’8’’53) et 100 mètres papillon (58’’49). Douze jours plus tard, victoires en rafale, 100 mètres libre (53’’99), 100 mètres dos (59’’72) et 100 mètres papillon (57’’88) aux Panpacifiques. La suite ne confirme pas ces débuts tonitruants. Victime d’un virus local, la polivalencia, elle ne peut, aux mondiaux 2003 de Barcelone, atteindre un seul podium individuel : épuisée par une fièvre à 39°5, des maux de gorge et des maux de tête, son 1’3’’18 des séries ne la qualifie pas pour les demi-finales du 100m dos. Elle fait cependant partie des relais 4 fois 100 mètres vainqueur et 4 fois 100 mètres quatre nages médaillé d’argent.

Ces ennuis de santé lui font réévaluer à la baisse ses ambitions olympiques à Athènes, et à abandonner son projet de tenter d’établir un record du nombre de médailles olympiques, comme un Michaël Phelps au féminin. Au-delà d’une polyvalence qui, dans l’histoire du sport, ne le cède que devant Tracy Caulkins (meilleur nageuse américaine en activité sur 100 mètres dos, papillon et crawl, 200 mètres libre et 200 mètres dos), elle doutait d’avoir la santé de relever un tel défi, d’autant que le programme olympique féminin s’adaptait mal à une telle ambition, alors que le masculin semblait avoir été taillé sur mesure (pas par hasard d’ailleurs) pour favoriser le challenge de Phelps. Après beaucoup de réflexions, d’hésitations, elle écartera le 100 mètres papillon et le 200 mètres libre pour se consacrer à une programme copieux quoiqu’allégé.

L’OR À NATALIE, L’ARGENT À LAURE

McKeever a décidé que le stage de janvier 2004 se déroulera en Australie. Pendant neuf matinées, Coughlin sera exemptée de l’entraînement et travaillera sa technique dans une piscine adjacente avec Milt Nelms, le seul en-dehors de McKeever en qui Natalie a confiance. Aux sélections, à Long Beach, Coughlin se qualifie en séries en 1’0’’71, en demi-finale en 1’0’’91. En finale, elle commet la même « erreur de navigation » qu’aux mondiaux de Fukuoka, mais nage en 59’’85, une grosse longueur de corps devant sa seconde, Haley Cope, 1’1’’24.

Ayant retrouvé sa forme, elle enlève cinq médailles aux Jeux 2004, à Athènes : deux en or (100 dos et relais 4 fois 200 mètres) ; deux en argent (relais 4 fois 100 mètres et 4 fois 100 mètres 4 nages), une en bronze (100 mètres libre). Sur 100 mètres dos, où elle s’est lancée loin devant, elle flanche, épuisée, vers les 75 mètres, parait perdre sa technique, puis se reprend, et arrache à l’énergie la victoire devant la Zimbabwéenne Kirsty Coventry.

Passée professionnelle, elle réussit des mondiaux en demi-teinte (toutes proportions gardées), à Montréal en 2005, malgré l’or du relais 4 fois 200 mètres et l’argent du 100 mètres libre, à quoi elle ajoute l’argent du relais quatre nages, le bronze du 100 mètres dos (1’0’’88) et du relais quatre fois 100 mètres libre. Aux mondiaux 2007 de Melbourne, quoique éjectée du podium du 100 mètres libre, et battue sur 100 mètres papillon (3e en 57’’34) elle reprend le titre du 100 mètres dos en 59’’44, record du monde, devant la Française Laure Manaudou, et ajoute l’or du relais 4 fois 200 mètres et l’argent du relais 4 fois 100 mètres. Elle améliore 59’’21 le record (dos) le 18 février 2008 au Grand Prix du Missouri à Columbia. Elle doit faire face  à plus d’une menace, en cette année olympique, dont surtout celle de la Zimbabwéenne Coventry, qui la devance aux Jeux de Pékin, en séries ; mais elle l’emporte en finale et devient ainsi la première femme à garder son titre olympique sur la distance) ; à ces Jeux, elle enlève en outre trois médailles d’argent grâce aux relais féminins, et celle de bronze du 100 mètres libre.

L’ÉTÉ PROCHAIN AUX PANAMÉRICAINS

Après une coupure de dix-huit mois, Nathalie Coughlin reprend la compétition. Qualités intactes, elle se qualifie pour les PanPacifics 2010 où elle remporte le 100 mètres en 53’’67 et finit 3e du 100 mètres dos. Son aventure semble se terminer aux sélections olympiques 2012, où, 3e du 100 mètres dos derrière Melissa Franklin et Rachel Bootsma, 7e du 100 mètres papillon et 6e du 100 mètres libre, elle arrache la qualification pour Londres au titre du relais, où elle nagera les séries qualificatives. Assez mécontente de ses prestations londoniennes, qu’elle qualifie de « travail pas terminé », elle décide de rempiler, et de viser les Jeux olympiques de 2016. Ses raisons « j’aime nager et j’aime voyager ». La gamine qui avait un souffle au cœur, a toujours du souffle, et du cœur. Elle change sa façon de travailler, se concentre sur le sprint en libre, nageant sous la férule du coach de l’équipe masculine universitaire de Cal (Berkeley) Dave Durden auprès de « purs » sprinteurs comme Nathan Adrian et Anthony Ervin et avoue pousser plus de poids qu’elle n’en a jamais poussé. Elle est donc encore là en 2013, gagne le 50 mètres des sélections US pour les mondiaux devant la toute jeune Simone Manuel, 24’’97 contre 25’’01, termine 5e du 100 mètres. Aux mondiaux de Barcelone (finale gagnée par Kromowidjojo), elle se qualifie en demis en 25’’01, mais se voit éjectée de la finale par la marge de 0’’11, derrière Simone Manuel, 24’’91 contre 25’’02. Dans le relais quatre fois 100 mètres, elle nage lancée en 52’’98 et participe à la victoire US, pour 0’’12, devant l’Australie. C’est sa 18e médaille, et sa 7e d’or, en championnats du monde en grand bassin. En 2014, elle ne parvient pas à se qualifier pour les Pan Pacifics, mais refait surface l’hiver venu, et fait partie des 4 fois 50 mètres et 4 fois 100 mètres médaillés d’argent des championnats du monde d’hiver à Doha, nageant même en séries du quatre fois 100 mètres un bon 51’’93 au start. 2015 : évincée de l’équipe américaine des championnats du monde de Kazan, elle a été retenue dans l’équipe des 32 qui se rendra au Jeux Panaméricains. Certes, elle n’est plus la force dominante qu’elle fut dix ans plus tôt, mais le temps des podiums n’est peut-être pas fini ? Dara Torres n’a-t-elle pas été médaillée olympique à 41 ans ?

Natalie Coughlin a publié une autobiographie intéressante et très documentée, coécrite avec Michaël Silver, Golden Girl (2006).

COUGHLAN, A 18 ANS, UNE PISCINE A SON NOM

Mardi 3 Mars 2015

COUGHLAN [Angela] Natation. (Londres, Grande-Bretagne, 4 octobre 1952-Ottawa, 14 juin 2009). Canada.

3e du relais 4 fois 100 mètres libre des Jeux olympiques de Mexico en 1968, qu’elle lance dans un premier parcours en 1’2’’4. Neuf fois médaillée aux Jeux Panaméricains en 1967 et en 1971. Championne du Commonwealth 1970 des 100 mètres, 2e des 200 mètres, 400 mètres et 4 fois 100 mètres et 3e du relais 4 fois 100 mètres 4 nages, gerbe d’exploits qui lui valut d’être élue nageuse et sportive canadienne de l’année. Entraînée par le coach, statisticien et journaliste Nick Thierry, elle avait immigré au Canada à l’âge de sept ans. Vivant à Burlington, en Ontario, elle montre vite des qualités, se concentre sur la natation, un sport qu’elle aimera toute sa vie et, très soutenue par sa famille qui organise son emploi du temps, elle nage avant et après l’école, entre dans l’équipe canadienne à quatorze ans, gagne ses premières médailles (bronze aux 200 mètres, 400 mètres et 800 mètres, argent du relais 4 fois 100 mètres) aux Jeux Panaméricains en 1967. L’année suivante, aux Jeux de Mexico, où l’altitude pénalise les performances des nageurs, surtout en demi-fond, elle souffre d’un désordre alimentaire classique parmi les visiteurs du Mexique, et rate sa qualification sur 200 mètres, mais se qualifie en finales sur 800 mètres (6e en 9’56’’4) et 400 mètres (7e en 4’51’’9 après s’être qualifiée en 4’47’’4.  Elle est encore présente sur les podiums de ses seconds Panaméricains 1971 de Colombie (or du 4 fois 100 mètres 4 nages, argent du 100 mètres, du 200 mètres et du 4 fois 100 mètres). Elle abandonne la compétition en 1972, à 19 ans. Avant cela, sa ville de Burlington a ouvert une piscine olympique qu’elle baptise Agnela Coughlan. Coughlan épouse le nageur Tom Arusoo avec qui elle aura trois enfants, avant de divorcer. Après avoir entraîné quelques temps, elle devient masseuse diplômée, et soigne les nageurs dans les compétitions de natation pendant une autre vingtaine d’années. Elle meurt à 56 ans, quatre années après qu’un myélome multiple se soit déclaré.

CÉLINE COUDERC, FIDÈLE RELAYEUSE

 Lundi 3 Mars 2015

COUDERC [Céline]. Natation. (Avignon, 11 mai 1983-). Nageuse du CN Alès, entraînée par Richard Martinez au pôle France de Font-Romeu, elle est avant tout une nageuse de sprint. En France, elle est généralement barrée par Metalla, et sur 100 mètres par Popchanka. Au plan international, cette fille mince, assez grande (1,73m, 63kg), comme taillée pour la natation, apparait dans les relais, où le plus souvent elle sait se transcender. Championne d’Europe 2004, à Madrid, du 4 fois 100 mètres (avec Mongel, Metella, Figues), 2e du 4 fois 200 mètres avec Figues, Quelennec et N’Guessan), médaillée de bronze des relais 4 fois 100 mètres et 4 fois 100 mètres quatre nages à Madrid en 2006. Elle est aussi championne du monde universitaire 2003, à Daegu (Corée) du 4 fois 100 mètres avec Figues, Mongel et Monchaux. En 2007, elle aide en séries à qualifier le relais 3e sur 4 fois 200 mètres des championnats du monde à Melbourne. Pour sa dernière compétition, aux Jeux olympiques de Pékin, elle bat le record de France du 100 mètres de Metella, 53’’97 contre 53’’99, au départ du relais quatre fois 100 mètres, en séries, aidant à la qualification du relais. En finale, encore une fois la plus véloce des Françaises, elle lance la course en 54’’32. Le relais finira 6e en 3’37’’68. Un bel adieu, à vingt-cinq ans. Céline Couderc est devenue nutritionniste et diététicienne, installée à Toulouse.

FRANK COTTON, LA FIBRE DU SAVANT

COTTON [Frank Stanley]. Natation. (Camperdown, Sydney, 30 avril 1890-Homsby, 23 août1955). Australie.

Frank Cotton était le fils d’un journaliste et politicien, Francis Cotton (1867-1942), le frère d’un voyageur et géologue, Léo Arthur Cotton (1883-1963), et l’oncle d’une pionnière de la photographie d’art Olive Cotton (1891-2003). Autant dire qu’il était issu d’une famille de personnes créatives. Lui-même fut, entre autres, un pionnier et un important contributeur de la natation australienne. Professeur de physiologie de l’Université de Sydney, il s’était spécialisé dans l’étude des effets de l’effort physique sur le corps humain. Passionné par les questions liées à la gravité et au centre de gravité du corps humain, ses travaux sur les fluctuations internes des liquides corporels dans les phases de décompression et de compression lui permirent d’inventer la tenue de vol anti-gravité (qui aidera les pilotes de jets à réaction à encaisser les « G » dus aux accélérations et aux manœuvres à grande vitesse). 30% des morts dans les combats ariens, estimait-il en 1940, étaient dues à des pertes de connaissance (« voile noir ») suite à des virages trop serrés. Sa tenue de vol, mise au point aux USA, fut approuvée le 2 mai 1942. Cotton créa aussi la première centrifugeuse, pour mesurer la résistance des pilotes à ce phénomène lié à la décompression. Cotton revint en 1946 à ses premières amours, la physiologie du sport. Considéré comme le père de la science du sport en Australie, il créa (en 1949) l’ergomètre, qui servait à tester le potentiel athlétique des rameurs en aviron ; c’est à l’aide d’un  ergomètre qu’il a aussi découvert les nageurs Jon Henricks (champion olympique du 100 mètres nage libre) et la dossiste Judy Joy Davies (bronze olympique en 1948). Forbes Carlile, à ses débuts, était son assistant. Frank Cotton avait été nageur de compétition, membre de l’équipe de l’Université de Sydney et champion des Nouvelles Galles du Sud des 440 et 880 yards, neuf années après avoir obtenu son diplôme (bachelor of sciences). Il faisait figure d’excentrique dans les cercles de la natation, ne serait-ce que parce qu’il prenait le pouls des nageurs à l’entraînement. Mais il proposait de nager bien plus qu’on ne le faisait alors en Australie, et développait des concepts d’entraînement comme « nager au train », « au rythme de course », « en fractionné », ou « affûtage » avant la compétition. Il importait dans l’eau les méthodes de travail en interval training inventées par l’entraîneur d’athlétisme Allemand Woldemar Gerschler. Il lança dans les années 1940, l’idée de l’affûtage et celle de l’échauffement avant la compétition. Il mena aussi des recherches sur des tissus qui permettraient de diminuer la traînée du nageur dans l’eau. Ses activités furent brusquement interrompues par sa mort, un an avant les Jeux de Melbourne. Frank Cotton ne put donc assister au triomphe de ses innovations aux Jeux, que les nageurs australiens dominèrent très largement.

TAMARA COSTACHE

COSTACHE [Tamara Virgi]. Natation. (Ploiesti, 23 juillet 1970-). Roumanie. Championne du monde 1986 du 50 mètres (en 25’’28, record du monde qu’elle avait amené à 25’’50, 25’’35 et 25’’31) devant Christine Otto ; 5e du 100 mètres ; 6e du 50 mètres (en 25 »80, juste devant Catherine Plewinski, 25 »90) et 16e du 100 mètres aux Jeux de Séoul, en 1988. Assez grande, 1,72m, mais surtout très musclée, 68kg, elle est entraînée au club Petrolul par un ancien nageur olympique de dos, qui évoluera ensuite en Turquie puis en Nouvelle-Zélande, Mihai Mandache. Sur cette équipe, de forts soupçons de dopage pèseront, qui seront confirmées par le témoignage d’une de ses étoiles, Noemi Lung, quand celle-ci se réfugie en France, puis aux USA.

GEORGE CORSAN, LE PREMIER DAUPHIN

Par Eric LAHMY              Lundi 2 Mars 2015

CORSAN [George Hebden] Natation. (Niagara Falls, 1857- Miami, 31 janvier 1952). Canada. Son traité At Home in the Water (1910) et ses divers travaux permettent, à ce fils de banquier, mieux que quiconque, au premier quart du 20e siècle, de populariser la natation dans son pays. Il s’enfuit de la maison familiale à 14 ans, travaille comme fermier. Il développe un commerce de fruits, devient membre de la Northern Nut Growers’ Association et écrit sans se lasser sur ses marottes, la santé, la condition physique et le végétarisme. Sur ses terres d’Islington, dans l’Ontario, il fait pousser quinze espèces de noix de 400 variétés, et, en Floride, des noix de coco, des avocats, des noix de macadamia, etc. Ce régime lui convient puisque s’il décède à 95 ans, c’est suite à un accident de la circulation, renversé par un camion. Consultant aquatique professoral de plusieurs collèges d’éducation physique, cet esprit original aide à former ceux qui deviendront les grands enseignants de natation, Bob Kiputh (Yale), Matt Mann (Michigan), T.K. Cureton (Springfield College), Mike Peppe (Ohio State) et David Armbruster (Iowa). Parmi les innombrables « drills » (exercices) qu’il développe, il met au point un battement de jambes « en queue de poisson » dont il fera la démonstration en 1911 au carnaval aquatique de Toronto. Il s’agit de la première trace d’un battement de dauphin qui est parvenue jusqu’à nous. L’un des témoins des évolutions de Corsan, David Armbruster, deviendra coach de l’Université d’Etat de l’Iowa, et aura l’idée de greffer vingt-deux ans plus tard à l’action des bras de papillon le dauphin de Corsan, à la place du ciseau de brasse. Le « papillon dauphin » était né.

MARITZA CORREIA

CORREIA [Maritza]

Natation. (San Juan de Porto Rico, 23 décembre 1981-). USA. Nageuse d’origine portoricaine, Maritza grandit en Floride avec deux frères aînés. Ses parents, issus de Guyane, et d’ascendance africaine et latine, ont étudié en Grande-Bretagne ; à l’Université, sa mère a joué au tennis et son père pratiqué l’aviron. Elle-même débute en natation à sept ans pour raisons médicales, afin d’effacer une scoliose. Deux ans plus tard, la natation est devenue son sport de prédilection. Elle nage au Brandon Blue Wave Swimming Club, puis à l’école technique de Tampa Bay. Championne cadettes (1997) et juniors (1999) sur 50 mètres. A l’Université de Georgie, elle est entraînée par Jack Bauerlé et Whitney Hite. Limitée aux 50 et 100 nage libre, est saluée comme la première nageuse noire (définition raciale dont sont friands les anglo-saxons, aussi floue que discutable) à détenir un record américain, un record du monde, et à participer aux Jeux olympiques pour les USA. Elle commence par échouer aux sélections olympiques des Jeux de Sydney, en 2000, et tombe dans une longue phase dépressive. Puis se ressaisit, s’entraîne très sérieusement, à raison de 14.000 mètres par jour, six jours par semaine ! Qualifiée aux mondiaux 2001 de Fukuoka, elle y enlève la médaille d’argent avec le relais quatre fois 100 mètres US, ex-aequo avec la Grande-Bretagne (3’40’’80) derrière l’Allemagne (3(39’’58). En 2002, dans les compétitions en petit bassin de la NCAA (université), elle établit des records américains sur 50 et 100 yards nage libre. Médaillée d’argent avec le relais quatre fois 100 mètres aux Jeux d’Athènes, en 2004, elle triomphe aux Jeux mondiaux universitaires en 2005, sur 50 mètres et les trois relais. Mais vingt ans de natation rattrapent ses épaules, dont elle souffre de plus en plus. Encore très présente aux Jeux Panaméricains 2007 (or avec les relais quatre fois 100 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages), elle se retire de la compétition après les championnats américains (petit bassin) en décembre 2007, bloquée par une arthrite (l’épaule droite) et deux tendinites de la coiffe des rotateurs (une par épaule). Employée par la société Nike, elle est restée proche de la natation.

CORNU (René).

CORNU [René]. Natation. (Fisme, 11 avril 1929-Clamart, 23 mars 1986). France. Présenté comme volontaire et cabochard, ce nageur du Cercle des Nageurs de Paris fut membre du 4 fois 200 mètres français médaillé de bronze aux Jeux de Londres (1948), et, la même année, champion de France du 1500 mètres. Il avait été formé par André Dupont au CN Paris. Aux Jeux il nagea aussi sur 400 mètres (21e) en 5’5’’2, à 3’’8 de la qualification en demi-finales, et 1500 mètres (22e) en 21’1’’6, à 21’’ de l’entrée en demi-finale.

LA PERLE RARE QUE LA FRANCE A RATÉE

pAR ERIC LAHMY             Vendredi 27 Fevrier 2015

D’un certain point de vue, Sharon Rouwendaal est la nageuse que la France a raté. Attention, la jeune fille (1,72m, 64kg) va bien, merci pour elle, comme championne, elle se pose là, et son entraîneur, qui n’est autre que Philippe Lucas (beaucoup de succès auprès des filles, Philippe) a l’air de faire du bon travail avec elle. La revue américaine Swimming World ne l’a-t-elle pas nommée nageuse d’eau libre numéro une de l’année 2014 ? Il n’empêche : elle a longtemps suggéré qu’elle aurait bien aimé nager pour la France et cette perspective parait désormais bouchée.

Née le 9 septembre 1993 à Barrn, Utrecht, aux Pays-Bas 1,72m, 64kg, Sharon dispose donc, en termes de gabarit, D’UN parfait outillage. Mais elle n’a pas que ça. Licenciée dans son pays à l’Eiffel Swimmers PSV d’Eindhoven, en France à Sarcelles, mais nageant à Narbonne, elle s’est trouvée longtemps écartelée entre ses divers dons d’un côté, son dilemme national de l’autre.

Van Rouwendaal a connu une année à succès à la fois dans la piscine et en eau libre, et la couronne que Swimming World lui a décernée, elle la doit à son titre de championne d’Europe des 10 kilomètres, gagné à Berlin avec une certaine maestria. Après ce succès obtenu d’entrée des championnats, elle dut attendre une semaine pour s’aligner sur 400 mètres, où elle termina deuxième, derrière la Britannique Jazmin mais devant l’Espagnole Mireia Belmonte. Sur une distance qui apparaissait comme du sprint pour elle, c’était très méritoire.

Bien des gens dans la natation française connaissent les affinités de Sharon avec la France. Cette charmante blonde a passé une grande partie de sa jeunesse dans le pays de Descartes. Elle retourna aux Pays-Bas en 2008, arracha les titres nationaux du 800 mètres et du 1500 mètres, puis, dans la foulée, conquit ses premières médailles internationales, aux championnats d’Europe juniors de Belgrade, où elle triompha sur 1500 mètres avec un nouveau record absolu des Pays-Bas. Suivit une rafle sur les médailles de bronze des 200 mètres, 400 mètres et 800 mètres libre.

OUEST-FRANCE CHANTE LA NOUVELLE MANAUDOU

L’année suivante, toujours dans les rangs des juniors, elle devint championne d’Europe du 400 mètres à Prague. En 2010, aux championnats d’Europe petit bassin, elle finit 2e des 100 et 200 mètres dos. En 2013, elle fut également 3e du 800 mètres, toujours en Europe et en petit bassin, à Herning, au Danemark, sur 800 mètres. Mais n’anticipons pas.

Sharon a d’abord été passionnée d’athlétisme et de triathlon, puis elle a bifurqué à 13 ans vers la natation. Entre 7  et 16 ans (2000 et 2009), elle a vécu en France, où elle a fait ses premières armes de nageuse, puis s’est aguerrie. A 16 ans, retour aux Pays-Bas, elle a un niveau suffisant pour signer dans le club le plus huppé du pays et avec le programme Topsport, qui va lui assurer un niveau de préparation d’élite.

Rien d’étonnant : dès avril 2008, le quotidien Ouest-France la signale à ses lecteurs sous un titre éloquent : La Nouvelle Laure Manaudou S’Appelle Sharon Van Rouwendaal.

Sous la plume de l’envoyé spécial d’Ouest-France, Jean-Luc Pellizza, on apprend alors que la jeune fille est « une crevette speedée qui file comme une possédée. Sharon Van Rouwendaal, 14 ans, 1,67 m de détermination farouche et de talent, est un de ces phénomènes qui poussent parfois dans les bassins. Voir une minime toute frétillante taper les « grandes » avec une telle aisance fait forcément fantasmer. On lui prédit un avenir de star et des médailles comme s’il en pleuvait. Un dans l’oeil de qui elle a forcément tapé, c’est Philippe Lucas. »

Un an plus tôt, en 2007, Sharon a quitté les PTT de Périgueux où elle était entraînée par Cédric Moncet, pour rejoindre le Cercle des Nageurs de Braud et Saint-Louis, basé en Gironde, et qu’entraîne Alexis Pannier, un fou de natation, le père d’Anthony, qui est alors un espoir du 1500 mètres ; et puis elle va nager de temps en temps à Narbonne avec Lucas.

 « C’est du très bon, du très costaud, affirme le coach à notre confrère. Elle a commencé à travailler plus tôt le demi-fond et, surtout, bosser ne lui fait pas peur. Pour ça qu’elle est meilleure que Laure à son âge, même si elle est moins grande de 10 cm ». On se dit qu’une nageuse qui parvient à épater Lucas sous l’angle de la détermination et du courage au travail doit en effet être particulièrement solide mentalement. Lucas a remarqué l’encore fragile Sharon lors de stages à Canet. La petite demoiselle, qui depuis a pris de la taille et des muscles, est insatiable dès qu’il s’agit de faire des allers et retours dans une baignoire surdimensionnée (selon l’expression d’Yannick Agnel). Lucas se positionne assez près de cette ondine de caractère qui l’intéresse au plus haut point, et sa chance est d’être proche d’Alexis Pannier. Sharon habite à l’époque chez Pannier, à Braud-et-Saint-Louis, près de Bordeaux, depuis un an.

« Je l’adore, déclare alors Pannier à Pellizza. Sa jeune locataire encaisse fort bien les 80 kilomètres d’entraînement qu’il lui impose par semaine. Il y a tellement de belles choses dans elle. Elle sait ce qu’elle veut, comment y arriver. Sharon est très réfléchie ».

Quant à Sharon, à l’époque, elle se demande pour quel pays elle va nager. Ses parents envisagent une naturalisation française… Une idée qui la séduit :« j’ai passé la moitié de ma vie ici, et je me sens Française. Je suis arrivée à 7 ans quand mes parents sont venus vivre près de Périgueux. Je ne veux pas nager pour un autre pays, car ici c’est chez moi », dit-elle alors.

TROP TÔT POUR DEVENIR FRANÇAISE

La Fédération française de natation a-t-elle alors un œil sur elle ? Oh ! Que oui…Elle a même cherché à la faire naturaliser tout de suite. De bonne guerre mais… Trop jeune. La demoiselle devra en faire la demande à 16 ans. Et elle n’en a alors pas quinze. C’est ça la natation. Un sport où l’on peut rencontrer une Katie Ledecky championne olympique qui n’a le droit ni de voter, ni de conduire une automobile… « Mais je voulais aller à Pékin. »Alors adieu la France ? Elle ne peut courir que sous les couleurs des Pays-Bas. Il lui suffira de nager un 800 mètres en 8′ 35’’98. Mais ce ne sera pas pour cette année.

En 2008, à défaut de visiter la Chine, elle est championne d’Europe de la jeunesse, détient le record néerlandais du 100 mètres dos. Encore un an, et la voilà aux Pays-Bas, à nager dur à Eindhoven avec Jeanet Mulder  (qui entraîna Ranomi Kromowidjojo).  S’étant qualifiée, en 2010, pour les championnats d’Europe de Budapest, elle passa sous la férule de Jacco Verhaeren. Elle y sera 8e du 100 mètres dos en 1’1’’79, 5e du 200 mètres dos en 2’11’’56…

2011. Sharon continue de progresser. Les mondiaux 2011 de Shanghai viennent à point pour étalonner son évolution. Sur 100 mètres dos, ses 1’0’’61 (9e)et ses 1’0’’14 (12e ex-aequo) en demi marquent son développement, mais ne suffisent pas à la distinguer suffisamment dans une épreuve où désormais la minute ne suffit plus… Sur 200 mètres dos, elle fait honneur à sa résistance : toujours seulement 9e avec 2’9’’65 en séries, qualifiée en finale avec le 6e temps, 2’8’’42 (à un centième d’Alexianne Castel), elle arrache le bronze en finale, en 2’7’’78, derrière Melissa Franklin, 2’5’’10, l’Australienne Belinda Hocking, 2’6’’06, et tout juste devant l’Ukrainienne Daryna Zevina, 2’7’’82. Mais aucune présence de Sharon dans les épreuves de 400 mètres, 800 mètres, 1500 mètres. La demi-fondeuse a fondu.

La dossiste va-t-elle s’affirmer ? Que nenni. Aux Jeux olympiques, elle n’est pas engagée sur 100 mètres dos, finit 16e des séries sur la distance double en 2’10’’60 et 11e des demi en 2’9’’50. Privée de finale ! Dans le relais quatre nages, manquant totalement de vitesse, elle plombe toutes les chances de l’équipe qui échoue à la 6e place malgré une monumentale Kromowidjojo qui récupère une grosse longueur sur les Danoises. On cherchera en vain une trace de la présence de Sharon aux mondiaux 2013. Après la demi-fondeuse fondue, voici la dossiste volatilisée. Rien ne va plus. Sharon est inscrite aux abonnées absentes.

Elle effectue une petite remontée aux Europe petit bassin de décembre 2013, à Herning. Qui marque son retour en demi-fond. Nage libre : 3e du 800 mètres nagé en finales directes en 8’14’’23, assez loin de Mireia Belmonte Garcia, 8’5’’18, et de Lotte Friis, 8’8’’78, toutes dans la 3e série, et devant Jazmin Carlin, 8’16’’91, qui a nagé dans la première série. Pas de quoi s’accrocher aux rideaux, mais un petit frémissement. D’autant que Sharon passe sous les 4’ au 400 où elle passe assez près de la médaille, en 3’59’’22, derrière Belmonte, 3’56’’14, Friis, 3’58’’35 et Federica Pellegrini, 3’58’’90. Elle ne prend pas le départ du 200 mètres où son manque de vitesse de base l’aurait condamnée à jouer les utilités… et rate la qualification en finale du 200 mètres dos où son temps, 2’11’’18, très loin des leaders, ne lui vaut que la 14e place.

Revenue en France, Sharon a rejoint Philippe Lucas. Elle pense avoir besoin d’un coach intransigeant, qui demande beaucoup de travail. Il est des tempéraments comme ça, qui ne s’expriment jamais mieux qu’à travers un développement de leurs capacités de résistance et d’endurance et qui se sentent frustrés quand on les en prive. La grande Shane Gould avait marqué un certain dépit quand elle avait nagé aux Etats-Unis, après les Jeux olympiques de 1972 dont elle avait été la grande triomphatrice. Les séances de Nort Thornton, à côté de ce qu’elle subissait avec Forbes Carlile, lui semblaient être de la roupie de sansonnet, et elle en aurait redemandé. Je ne sais dans quelle mesure Katinka Hosszu n’a-t-elle pas reproché la même chose à USC chez David Salo, quand elle se fut « plantée » aux Jeux de Londres.

LA DÉSOBÉISSANCE PEUT ÊTRE BONNE CONSEILLÈRE

Avec Lucas, cette sensation de ne pas en faire assez, inscrite dans ses muscles, on imagine mal qu’elle ait perduré. A Narbonne, où Lucas a  élu domicile tout en étant licencié à Sarcelles, elle s’en donne à cœur joie. Et les résultats arrivent. Aux championnats d’Europe 2014, elle titille Jazmin Carlin sur 400 mètres en 4’3’’76 contre 4’3’’24 et passe devant deux divas, Belmonte et Pellegrini. Sur 800 mètres, elle est 5e en 8’28’’28. Et sur 1500, elle n’a pu se qualifier pour la finale, finissant 9e des séries en 16’26’’53. Contrecoup sans doute de sa victoire, sept et neuf jours plus tôt, dans le 10 kilomètres (épreuve olympique). Un formidable exploit, car elle s’est jouée au sprint de la championne olympique hongroise Eva Risztov au monstrueux palmarès (58 titres hongrois), laquelle a devancé l’Italienne Aurora Ponselé et la Française Aurélie Muller. Victoire de l’instinct qui contraint Sharon à désobéir à Lucas. Celui-ci lui a donné comme consigne de « partir » aux cinq kilomètres. Mais Van Rouwendaal sent alors qu’elle ne pourra pas créer le trou et choisit l’attentisme. Stratégie gagnante ! Le coach ne lui en voudra pas, qui vantera son intelligence.

La fin de l’année a quelque chose d’une apothéose pour Sharon Van Rouwendaal. Qui, aux championnats du monde en petit bassin, à Doha, au mois de décembre, monte sur les podiums du 400 mètres (2e en 3’57’’76) et du 800 mètres (3e en 8’8’’17), et connait les honneurs de la première place avec le relais quatre fois 200 mètres des Néerlandaises, lequel relais bat le record du monde en 7’32’’85. C’est une course étonnante. Les Néerlandaises présentent une équipe assez intimidante, mais dont le point faible n’est autre que Sharon Van Rouwendaal. La stratégie consiste à la faire partir dernière après lui avoir assuré un maximum d’avance. Dès les séries, Sharon a réalisé un exploit, nageant son parcours en 1’54’’14, rassurant pour ses copines. En finale, ça démarre moyen : Inge Dekker finit son parcours 6e très loin de la Chinoise. Mais derrière, les Néerlandaises ont placé leur atout maître, Femke Heemskerk qui va nager 1’51’’22, le plus rapide des vingt-quatre 200 mètres lancé de cette finale. Les Chinoises sont à deux longueurs. Kromowidjojo suit avec un solide 1’54’’17. Les Chinoises à deux longueurs et demi. Mais que va faire Sharon, qui va devoir « manager » avec Shen Duo la Chinoise du 200 mètres, vainqueur de la course des Jeux asiatiques. Mais Shen n’existera pas, car Van Rouwendaal, remontée comme une pendule, signe un éloquent 1’52’’73 ! A l’interview, Kromowidjojo en majesté ne cessait de féliciter Rouwendaal, qui avait réussi brillamment son examen de passage d’équipière, elle qui a si souvent vécu dans la solitude de la nageuse de fond.

TROP TARD POUR DEVENIR FRANçAISE

Pour Sharon Ban Rouwendaal, ce relais royal signifiait qu’elle n’avait rien perdu en ne changeant pas de nationalité. Car la course lui offre une chance de médaille olympique dont l’équivalent français, orphelin de Camille Muffat, est désormais assez loin.  

Depuis, Van Rouwendaal a montré qu’elle disposait peut-être du registre le plus étonnant de la natation actuelle (si l’on se permet d’oublier un instant ce que pourrait faire dans ce domaine de l’éclectisme la terrifiante Katie Ledecky). A Perth, en Australie, cinq semaines après son relais marquant, elle a marqué une nouvelle fois son territoire de chasse, et infligé une nouvelle défaite, sur 10 kilomètres, à quelques éléments les plus douées et les plus ambitieuses du marathon nautique, la Britannique Keri-Ann Payne, l’Américaine Rebecca Mann, et les Australiennes Mel Gorman, Chelsea Gubecka et Kareena Lee

Cette capacité de passer du bassin fermé à l’eau libre, sans doute pas unique (n’est-ce pas, Oussama Mellouli ?) doit être quand même la marque de sacrés nageurs. La voilà donc, en théorie, dans la course sur trois épreuves aux Jeux olympiques de Rio 2016 : il s’agit bien entendu du 400m, du 800 et des dix kilomètres. Sans oublier le quatre fois 200m…

Cette possibilité reste pour l’instant théorique, dans la mesure où, dans le programme des Jeux tel qu’il est proposé par les organisateurs, la longue distance se disputera pendant les deux premiers jours des courses en piscine. Si les choses ne changent pas, Van Rouwendaal sera de ceux qui devront faire des choix douloureux. Si les nageurs de piscine préfèreront la piscine, les courses d’eau libre seront affaiblies…

Il fut un temps où la possibilité pour Phelps de multiplier les exploits aux Jeux de Pékin, avait conduit les édiles de la FINA, à reformater leur programme pour faciliter le parcours de l’Américain. Ils n’avaient en rien aidé, en revanche, Katie Hoff, autre ambitieuse pluridisciplinaire, d’en faire autant. N’espérons pas trop de voir les dirigeants mondiaux se pencher sur les soucis de la Néerlandaise…