Catégorie : Enquètes

DE L’ÉGALITÉ DE TRAIN À L’EXIGENCE DE MAITRISES D’ALLURES VARIABLES

UN CHAMPION DE CRAWL DOIT- IL POSSÉDER PLUSIEURS TECHNIQUES DE NAGE ?

Éric LAHMY

Vendredi 28 décembre 2018

Que peut suggérer une thèse qui prendrait en compte la complexité de la natation ? C’est la question que je me posais lorsque au mois de février dernier, un jeune doctorant équatorien installé en France, David Napoléon Simbana Escobar, présenta sous la direction de David Seifert, enseignant et directeur de recherches de l’Université de Rouen et l’encadrement de Philippe Hellard, un sujet de thèse de doctorat, intitulée « variabilité de la technique de nage : adaptabilité aux contraintes et performance en natation. »

L’analyse du mouvement, en référence aux sciences de la complexité, constitue aujourd’hui une des directions dans lesquelles la recherche sportive tente des percées.

Or la natation se distingue, sous son apparente simplicité de reptation aquatique, par la complexité des mouvements qu’elle exige. Cette complexité n’est apparue qu’assez récemment. Jusqu’à ce qu’on puisse filmer de dessous la surface de l’eau le nageur en mouvement, ce qu’il faisait pour avancer évoquait pour ceux qui l’observaient d’en haut une devinette posée sur un rébus, ou la face cachée de la lune.
Mais cette complexité ne tient pas à l’ignorance initiale qu’on pouvait en avoir. C’est tout autre chose qui la distingue. L’humain est bâti pour la cueillette et la course terrestre ; rien ne le prédispose à nager… Nos débuts intra-utérins ne font pas de nous des êtres aquatiques, ce ne sont que la récapitulation par l’embryon, dans sa formation, de l’histoire évolutive de l’espèce, et donc, en l’occurrence, de son ancêtre aquatique. Comme le dit la science : l’ontogénèse récapitule la phylogénèse.

A la naissance, dès le cri primal, ses poumons se déploient et l’ultime représentant des primates n’est pas plus aquatique que le papillon n’est chenille en son envol.

Donc, l’humain ne nait pas nageur, il le devient… plus ou moins. Il s’y débrouille. L’élément liquide représente pour lui un défi important. Le mouvement de la nage s’effectue dans une position qui lui est étrangère, couché, allongé, dans un élément, l’eau, où respirer pose problème. L’homme ne dispose ni d’un corps fusiforme, ni de nageoires, et pour des raisons anatomiques, son effort privilégie, dans les techniques les plus efficaces qu’il a su développer, l’action des bras, qui sont deux fois moins forts que ses jambes.

D’autres particularités du milieu aquatique pourront en revanche paraître relativement avantageuses: ce sport est le seul qui, en course, provoque une fatigue première asphyxique et non cardiaque (a priori du moins) ; l’homme plongé pèse une fraction de son poids aérien, l’immersion provoque une reposante bradycardie. En sens inverse, l’élément liquide ne prête à ses actions motrices que des appuis incertains, voire fuyants, et le freine 800 fois plus que l’air. Si l’action verticale du battement de jambes, dans l’axe du corps, ne dérange pas la position posée sur l’eau, le travail des bras, conjugué avec l’obligation de respirer, exige un fort roulis des épaules, qui rend aléatoire le parcours de la main dans l’eau et exige un constant réalignement des surfaces propulsives. Le coureur à pied s’appuie sur la terre ferme et traverse l’air. Le nageur est doublement pénalisé dans son mouvement aquatique, dont la fluidité rend les appuis incertains, et la résistance contraint à produire, pour la vaincre, une forte action mécanique. Nager est un art différent de la course à pied ou du cyclisme. Tout, dans la nage, se conjugue pour exiger des adaptations particulières.

Assorti à la marche et à la course terrestre par un ou plusieurs millions d’années d’acclimatation, l’homme n’a découvert que par hasard les meilleures propulsions aquatiques. Ce marcheur, ce coureur programmé n’est nageur que par raccroc. Son premier mouvement naturel dans l’eau, panique mise à part, bras en avant comme pour conjurer une menaçante noyade, a pu ressembler à la brasse, plutôt celle de la grenouille d’ailleurs, que son acception moderne de technique de course: plus « pitié » que PEATY, si vous préférez. Certains nageurs développèrent aussi une technique où l’homme se posait dans l’eau sur le côté (l’indienne) ou sur le dos.

Si je puis me permettre d’avancer une hypothèse personnelle, je dirai que le style le plus adapté à la vitesse, le crawl, ne fut conçu que de façon indirecte, et presqu’accidentelle, par les Egyptiens, qui l’ont peut-être découvert, comme semble l’indiquer l’hiéroglyphe « nager », et les indigènes des mers du sud du Pacifique, qui l’ont imposé.

Pourquoi ces deux peuples et non pas d’autres? Le retour aérien des bras du crawl, aussi « naturel » peut-il paraître, n’est guère aisé à enseigner…

Or le point commun entre les anciens Egyptiens et les naturels des mers du Sud était que les premiers, pour enseigner la nage, posaient le corps des jeunes élèves sur une planche de papyrus, afin de les libérer du souci de respirer et de flotter, chose qui leur permettait de tirer sous l’eau et d’effectuer un ramener aérien des bras. Et que l’adaptation à l’eau des seconds se faisait sur des planches de surf, et donc exactement de la même façon. Il ne restait plus ensuite qu’à reproduire spontanément ce mouvement, une fois maîtrisé, cette fois sans la planche. Or, le reproduire, c’était crawler.

Certes, il s’agit d’une thèse très personnelle, indémontrable, mais qui me parait défendable.

LE RECORD, UN MOTEUR QUE MENACE LA PANNE SECHE ?

Pendant près d’un siècle et demi, le record a été le moteur de l’évolution de la natation. Aujourd’hui, ce moteur est menacé de panne sèche. Il devient de plus en plus difficile d’aller plus vite ; ces dernières décennies la plupart des avancées chronométriques se sont faites sur des innovations non nagées, ondulations sous-marines et virages acrobatiques. Les entraîneurs du haut niveau, qu’obsède à juste titre la question de l’efficacité motrice maximale, et face à la résistance grandissante des records à l’approche possible de limites humaines, cherchent à briser cette résistance et de trouver la faille dans « les aspects multiples [mis] en relation » dans la performance.

C’est là qu’une étude menée sur cette multiplicité, cette complexité qui tiendrait compte de la multitude de facteurs mis en jeu pouvait avoir quelque chose d’alléchant.

COMMENT NE PAS RATER LE TRAIN ET CONSERVER UNE BELLE ALLURE

L’étude du train (anglais: pace) en natation a ses lettres de noblesse. Elle a été depuis fort longtemps à la base des analyses de course. En France, voici plus d’un demi-siècle, l’entraîneur et journaliste François Oppenheim, avait collationné un grand nombre d’informations et aussi pas mal théorisé autour de la notion d’égalité d’allure. Il en avait fait, technicien averti qu’il était (il avait entraîné au Cercle des Nageurs de Marseille) l’un des secrets de la performance…

La notion a été affinée. En juillet dernier (donc en 2017), nous dit M. Simbana, quatre auteurs anglo-saxons (Kathy E. McGibbon, D.B. Pyne, M.E. Shephard et K.G. Thompson), effectuaient une recension des travaux sur le sujet (Pacing in Swimming : A Systematic Review) et sélectionnaient 23 études publiées jusqu’au 1er août 2017. Ils tentaient de mettre en lumière les stratégies les plus efficientes, course par course. Par exemple, ils concluaient que la stratégie la plus efficace en quatre nages est de conserver de l’énergie dans le parcours en papillon afin d’optimiser les performances dans les autres parcours, ou encore que la clé de la performance est de réserver la possibilité d’une accélération finale dans les courses du 200 au 1500 mètres. L’un des risques de ce genre de préceptes est de présenter un profil de course victorieux comme exemplaire d’une stratégie gagnante. On ne peut avoir plus tort.

M.SIMBANA a suivi dans son gros travail ce qu’il appelle des axes thématiques de recherche, lesquels se trouvent être :

1) l’analyse du mouvement en natation, la nage, les virages et les départs ;

2) la modélisation des effets de l’entraînement sur les réponses immunitaires, inflammatoires et neuro-végétatives. Toutes les études, relève-t-il, font apparaitre que si « l’exercice modéré renforce les défenses neurovégétatives et immunitaires […] l’activité excessive conduit à un dysfonctionnement de ces mêmes fonctions » ;

3) l’étude des relations entre l’entraînement et la performance : il tente donc, à partir de l’observation menée pendant vingt ans, de 150 nageurs, de dégager les modèles de préparation les plus performants « en terme de progressivité, de polarisation et de concentration », sachant que jusqu’ici, c’est dans ce qu’il appelle le seuil de nage que l’efficience de nage parait la plus élevée ;

4) l’étude sur les adaptations biologiques à l’entraînement, et en fait, la recherche de la prévention du surentraînement ;

5) l’étude de l’expérience et des conceptions des cadres en situation de conception du processus d’entraînement : plus simplement, il s’agit ici d’interroger les entraîneurs afin de mieux comprendre les facteurs de leur compétence…

Il y a du fourre-tout là-dessous, et parfois un jargon d’une inutile complication. Faut-il croire qu’on ne peut évoquer simplement la complexité ?

M. Simbana semble défendre l’idée que la recherche à prétention scientifique a permis une évolution de la natation. Il cite ainsi un travail d’Alain Catteau sur le 100 mètres nage libre s’étendant sur trois finales olympiques [dont on peut d’ailleurs dire qu’il n’avait pas été effectué, comme il le suggère, sur les Jeux de Munich, de Montréal et de Moscou, mais sur ceux de Mexico, de Munich et de Montréal (détail on ne peut moins indifférent)].

Discuter d’un tel « apport » (celui de M. Catteau) exigerait de trop longs développements, mais s’il peut être intéressant, c’est plus sur un plan anecdotique ou journalistique que scientifique.

Alain Bernard aux Europe 2010 de Budapest, raconte-t-il encore, visionne sa course de série et note qu’il n’a respiré que deux fois, donc pas assez, dans le premier 50. Il rectifie le tir en finale et gagne de 0s03, devant le Russe qui l’a dominé en série comme en demi-finale. Je ne suis pas contre, mais là encore, on peut raconter l’histoire d’une autre façon !

Des entraîneurs, ajoute M. Simbana, tissant sa problématique, ont suggéré que « la baisse de la fréquence gestuelle en entrée et en sortie de virage entraînait une réalisation non optimale de cette partie de la course… et que les meilleurs nageurs étaient caractérisés par la capacité de changer de stratégie technique au cours même d’une course pour s’adapter aux modifications de leur état physiologique et au déroulé stratégique de l’épreuve. »

Ces constats, continue-t-il, appuient ceux obtenus dans diverses études : les meilleurs nageurs étaient ceux qui étaient à la fois stables et adaptatifs dans leurs mouvements. Ces éléments sont capables de mettre en place des changements de stratégie instantanés devant les diverses contraintes liées à la course, dont la fatigue n’est certes pas la moindre.

Dès lors, il émet l’hypothèse que la COMTENCE DU NAGEUR DE HAUT NIVEAU est la capacité à créer de la vitesse horizontale en exerçant des forces propulsives élevées et en réduisant les résistances à l’avancement, et ce pour une gamme étendue de vitesses et de fréquences de nage (c’est moi qui souligne, E.L.).

Cette dernière précision est assez frappante dans la mesure où elle semble contrarier l’exigence d’égalité de train au nom d’une exigence opposée, celle d’une maîtrise d’allures variables.

Cette variabilité, continue-t-il, a amené les entraîneurs à « mettre en place des situations d’entraînement permettant aux nageurs d’acquérir des compétences visant à créer le maximum de vitesse dans des conditions de fréquences gestuelles et de coordinations élargies… » Cela pouvait être de « nager à des vitesses élevées stables avec des fréquences variables, élevées ou faibles ; ou nager à des fréquences stables avec des vitesses variables. 

M. Simbana cite une séance demandée à ses nageurs niçois par Fabrice Pellerin, dont je soupçonne fort qu’il a, par sa curiosité et sa créativité, inspiré pas mal d’avancées actuelles d’entraîneurs et de théories de chercheurs : il s’agit d’une série (10 fois 25 mètres) à « vitesse progressive sans fatigue », pour observer les liens entre les évolutions des vitesses et des fréquences gestuelles, qui sont, pense-t-il, « des indicateurs des qualités sensorimotrices du répertoire comportemental et des compétences techniques des nageurs. » M. Simbana rappelle alors que, selon Seyfried et Van Hoocke, 1993, « la seule prise en compte du nombre d’actions motrices, le nombre de coups de bras, pour des vitesses de nage variables, de sous-maximales à maximales, risquait d’induire des modifications des modèles de locomotion cycliques efficaces sur le plan du rendement propulsif mais non économiques sur le plan du coût énergétique et du contrôle moteur – coût attentionnel élevé pour contrôler la coordination motrice. »

Phrase assez sibylline, comme souvent dans ce genre de travaux, qui pourrait signifier, en clair : compter les mouvements de bras et ne s’appuyer que sur ce comptage pouvait être défavorable à l’efficacité du nageur, et donc contre-performant.

Comme tout un pan de l’école française s’est appuyé sur le comptage des coups de bras, je verrai là une pierre dans son jardin…

…Avec la fatigue intervenant, continue M. Simbana, « ces auteurs jugeaient problématique de demander à des nageurs le même nombre de coups de bras » tout le long d’une course. Le risque de travailler dans la même gestuelle dans une recherche d’une excellente maîtrise du cycle de nage aboutit, dit-il, à des stéréotypes.

J’ajouterai qu’il pourrait aboutir aussi à des défaites en course comme celle, à mes yeux emblématique, aux championnats du monde 2013, sur le 200 mètres brasse dames, de la Danoise PEDERSEN face à la Russe Julia EFIMOVA. Pedersen ayant battu le record mondial en qualifications, fut, dans la finale, devancée par Efimova. La Russe, après le virage des 150 mètres, changea complètement de rythme, raccourcissant sa nage et accélérant son mouvement, et parut y trouver une manière de se relancer. Pedersen sembla, en face, sans réaction ; elle continua à nager long dans d’immenses brassées de moins en moins toniques, parut s’éteindre, et perdit la course.

L’allongement de la nage, et donc l’efficacité maximale de chaque mouvement, qui est recherchée à travers le comptage, peut donc dans certains cas être défavorable à la réalisation de la meilleure performance possible, ou par exemple coûter la victoire dans une course serrée. Passer d’une nage longue à une nage plus courte, en fin de course, quand la fatigue atteint des niveaux panique, permet aussi d’accélérer le rythme respiratoire et donc d’améliorer l’oxygénation.

Il faudrait donc, soutient M. Simbana, barder le nageur d’un choix de gestuelles diverses, parmi lesquelles il pourra, selon la situation, mais aussi l’état de fatigue dans lesquels il se trouve, choisir l’outil technique opportun. On sait qu’entre autres, Guennadi TOURETSKI, l’entraîneur d’Alexandr POPOV, aimait faire nager ses élèves à des fréquences diverses et leur demandait parfois même d’effectuer des parcours à des fréquences « panique », style j’ai un requin qui me poursuit.

Ces expériences avaient, pour ce coach extrêmement inventif, un caractère empirique. Analysant les courbes de la vitesse de nage, de la fréquence gestuelle et de leurs relations, Fabrice Pellerin, mettant en lumière des « paliers non efficients » dans lesquels « l’augmentation de la vitesse est associée à une très importante augmentation de la vitesse gestuelle et donc à une diminution de l’efficience de nage » inférait que les dits paliers « pouvaient indiquer une phase de transition entre deux modes de coordination ou alors un mauvais couplage entre les registres sensoriel et moteur. »

« Des plateaux de fréquences gestuelles associées à une stagnation de la vitesse dans les derniers plateaux du test » pouvaient « témoigner d’une impossibilité à générer une fréquence de mouvement élevée » voire « d’un déficit de force propulsive à fréquence gestuelle élevée. »

MODÈLE DE FONCTIONNEMENT DU NAGEUR, VALEUR, INFLUENCE, LIMITES.

Le nageur tel qu’il a été défini par Raymond Catteau selon une formule célèbre, « est un corps projectile qui doit s’orienter, s’allonger, s’aligner, se rendre indéformable ; un corps propulseur qui doit pousser la plus grande masse d’eau possible, en sens contraire du déplacement, en profondeur, au moyen de forces d’intensité croissante. »

« Les limites de ce schéma, relève M. SIMBANA, étaient que les modalités d’adaptation des nageurs n’étaient pas interprétées. » La nage devenait un exercice figé.

Je suppose qu’elles n’étaient pas interprétées parce que là n’était pas le propos de Raymond Catteau, qui ne prétendait pas définir son nageur dans le cadre de la haute compétition, mais dans celui, plus général, d’un savoir nager. Si l’enseignement de M. Catteau est critiquable à plus d’un titre, il ne l’est pas dans cette définition.

Ce savoir nager va être enseigné par un maître de nage. Il restera ensuite à l’entraîneur, Bob Bowman, Lionel Horter ou Fabrice Pellerin, à lui enseigner les « tours » de la compétition… Comme le professeur d’université ne remet pas en cause l’enseignement de l’institutrice, mais l’élargit en le dépassant…

Dans ce qui ressemble assez à un long rappel des apports qui assoient son sujet, M. Simbana expose ensuite par le menu les modalités de l’analyse de course en France. Ces modalités permettent de découper la course en phases : temps de réaction, temps d’envol, distance coulée de départ, temps de coulée, temps de passage aux 15, 25, 50, 75 mètres, fréquence moyenne (cycles par minute), distance moyenne par cycle, nombre de mouvements, temps 5 mètres avant le virage, temps 5 mètres après le virage, distances de coulées…

…Il en va ainsi de la science. Loin de nous offrir une approche holistique, elle tronçonne constamment les problèmes. C’est une approche réductionniste, finalement assez exténuantes, sans doute indispensable. Qui a prétendu que le Diable est dans les détails ?

C’est un peu le sentiment qui m’étreint, en tant que lecteur de tels travaux. On parait vous proposer une thèse et vous vous retrouvez dans une problématique hérissée d’incidentes…

M. Simbana nous propose ainsi d’étudier le « pacing », si vous préférez l’équilibre d’allure ou encore le train en course.

L’auteur relève ce qu’il appelle une « complexité ‘’psychologique’’ » du pacing : « il est complexe de déterminer si le mode de pacing reflète une performance spontanée ou une stratégie prédéterminée et délibérée, » note-t-il. Au sens strict, il ne s’agit pas d’une complexité, mais d’une ignorance des choix (ou des absences de choix) des nageurs d’une course. L’idée qu’on a d’une performance peut être faussée par l’ignorance de ce que le nageur a voulu faire… comme rien ne dit qu’il a fait ce qu’il a voulu !

Il peut être frappant de voir comment, sorti de son attirail de mesures, le scientifique peut devenir incertain dans l’analyse, au point d’en oublier ses outils statistiques.

LA COURSE DU SIÈCLE, THORPE-VDH-PHELPS, AU FILTRE D’INTERPRÉTATIONS DIVERSES

Dès le début de son travail (page 25), M. SIMBANA donne l’exemple du 200 mètres nage libre des Jeux olympiques d’Athènes, en 2004, qu’il appelle la « course du siècle ». Or son commentaire me parait très discutable, et je me dis que nous n’avons pas vu la même course.

Comparant les temps des deux dernières longueurs de bassin que le vainqueur, Ian Thorpe, effectue en 26s88 et 26s79, il estime que Thorpe a accéléré. Bien sûr, puisque deux et deux font quatre? Eh! bien non, l’Australien n’a pas maintenu sa vitesse, et a perdu une demi-seconde. Finir en 26s79 du 150 au 200, c’est nager moins vite qu’en 26s88 du 100 au 150! En effet le 3e 50 mètres d’un 200 est chronométré de la touche du pied au mur des cent mètres à la touche du pied au mur des 150, alors que le temps du 4e 50 mètres est celui qui va de la touche au pied des 150 mètres à la touche finale du 200, à la main, donc avec un virage en moins.

Le temps d’un virage étant estimé à six dixièmes, on constate que Thorpe n’a pas accéléré dans sa dernière longueur, mais a perdu un peu de vitesse. S’il avait dû virer au 200, son temps eut été retardé de 0s6, soit 27s39. Élémentaire, mon cher Watson.

Trois années plus tôt, au Japon, lors des championnats du monde de Fukuoka, Thorpe avait établi le record du monde (1’44s06). Là, il avait fini en bolide, en 25s80, une seconde plus vite qu’à Athènes, après un passage plus lent. Aux Jeux olympiques, dans la course qu’analyse M. Simbana, il semble appuyer plus résolument afin de maintenir ses adversaires hors de leur zone de confort. Mais ce n’est pas tout: on peut noter que le Thorpe de 2004, à vitesse sur 100 mètres égale, nageait le 400 mètres trois secondes moins vite qu’en 2001. Ce fait avait dû le rendre moins confiant sur 200 mètres.

Une autre analyse fautive qui concerne la vitesse de nage peut être inférée, me signale Robin Pla, quand on explique, dans le parcours en dos d’un 400 mètres quatre nages, par une accélération le fait que le 2e 50 mètres du parcours en dos est plus rapide que le premier, alors que c’est l’effet de la différence entre le virage de papillon, touche à la main avec obligation de se tourner avant de se relancer au début du parcours en dos du 4 nages, et le virage en dos extrêmement propulsif avec touche au pied qui relance le nageur dans son 2e 50 mètres dos.

LA COURSE VUE DE PROFIL ET LE COMPROMIS DISTANCE FRÉQUENCE

Pour en revenir à Thorpe, il gagne à Athènes non pas parce qu’il accélère, mais parce que Van Den Hoogenband qui a lancé la course à une vitesse folle s’effondre épuisé. M. Simbana  note par ailleurs les « dégâts » que provoquent dans la course les virages de Thorpe, qui, écrit-il, domine totalement VDH dans ce secteur. Dès lors pourrait-on dire que Thorpe a gagné ce 200 sur les virages? Le vu de la course, qu’on trouve facilement sur You Tube,  n’est pas aussi évident, Thorpe ne distance VDH que dans le dernier virage, incident indicateur de l’épuisement du Hollandais, qui va se faire reprendre un mètre par Phelps dans la dernière longueur, et sauve de justesse la médaille d’argent.

Les chercheurs se sont amusés à élaborer des profils de train baptisés pacing négatif, positif, décroissant, stable, parabolique, en forme de J. La rapidité de la première longueur est provoquée par le plongeon, elle est moindre en dos, en raison du départ aquatique, ce qui donne des profils de courses différents.

En sprint, généralement, la stratégie est limitée. La « gestion » d’un sprint consiste à ne jamais oublier d’appuyer et de ne pas faire de faute technique.

La vitesse de nage est le produit  de la fréquence gestuelle et de la distance de nage, note encore l’auteur, truisme utile et répétitif qui permet d’affronter pour les renvoyer dos à dos les tenants de la fréquence et ceux de la distance de nage.

L’ÉQUILIBRE INSTABLE DE LA COURSE DE CENT MÈTRES

On peut cependant noter que les sprinteurs modernes équilibrent mieux leur course. On a pu voir cette tentative de nager un 100 mètres en égalité d’allure aux derniers championnats du monde en petit bassin de Hangzhou, en Chine, où le vainqueur, l’Américain Caeleb DRESSEL, gagne la course en alignant ses deux moitiés de course en 21s86 et 23s76, et devance, 45s62 contre 45s64, le Russe David MOROZOV, 21s39 et 24s25. Un autre finaliste de ce 100, le Russe GRINEV, 4e en 45s92, effectue également une course très équilibrée : 22s09 plus 23s83. Le champion olympique de Rio, l’Australien CHALMERS, observe lui aussi de telles données…

LA RELATION CONFLICTUELLE DE LA FRÉQUENCE GESTUELLE ET DE LA DISTANCE PAR CYCLE

L’auteur professe, expériences à l’appui, insiste-t-il, que le nageur adopte des profils de course assez similaires dans le temps, ce qui donne à penser qu’il « choisi sa stratégie de pacing en fonction d’une expérience antérieure indépendante de la compétition et du type de course. » Cette fidélité à une stratégie peut résulter, j’imagine, d’une qualité musculaire et nerveuse, d’un tempérament, d’un sentiment de confiance né d’un souvenir de succès obtenu avec cette stratégie, d’une directive d’entraîneur, de la façon dont celui-ci a conduit la préparation, etc., bref d’un grand nombre d’influences …

Si deux éléments participent à la vitesse de nage, la fréquence gestuelle et la distance par cycle, leur relation n’est pas simple. On ne peut  sans difficulté augmenter les deux paramètres conjointement, d’où la nécessité pour les entraîneurs de rechercher d’inévitables compromis. Pour M. Simbana, le nageur dispose de cinq possibilités. Un peu comme une voiture qui utiliserait un boîtier à cinq vitesses.

QUAND LE BATTEMENT DE PIED SE TRAITE PAR-DESSUS LA JAMBE

Malgré le caractère poussé de l’analyse, je dois admettre une certaine déception. Nul ne semble se risquer en-dehors, dans l’étude de la nage, de l’analyse du travail des bras. Pourquoi négliger ainsi les jambes ? Est-ce parce qu’on ne peut pas mesurer leur apport essentiel dans les accélérations ou le maintien de la vitesse de nage chez le crawleur, est-ce qu’elles ne répondent pas à de possibles améliorations techniques dans leur forme, ou a-t-on entériné une fois pour toutes le mantra selon lequel les jambes ne sont pas propulsives, toujours est-il que les jambes du nageur restent terra incognita, la face cachée de la Lune.

Dès lors je soupçonne des raccourcis, des erreurs par omission. Est-il sérieux, par exemple, d’analyser la fatigue comme le produit de la diminution de la cadence des bras quand, en fait, l’accélération du rythme cardiaque est provoquée par l’accélération de son battement de jambes, afin de maintenir sa vitesse alors qu’il ralentit son rythme de bras ?

C’est un petit peu comme si vous disiez d’un marcheur qui stoppe son mouvement pour griller une cigarette que d’arrêter sa marche produit un nuage de fumée.

Toujours est-il qu’on en restera là, un peu frustré par cette impression de fuite en face de la vraie complexité, quand, tout en admettant que « des performances de nage similaires se caractérisent par une plus grande variabilité de la distance par cycle que de la fréquence gestuelle », on ne tentera pas sérieusement d’aller plus loin que des « accélérations produites par les membres supérieurs du bassin » en passant une nouvelle fois sous silence le rôle du battement.

ÉQUILIBRER SON EFFORT OU S’ÉTALER À L’ARRIVÉE

Varier sa vitesse de nage, le fait a été établi et vérifié mille fois dans le cas classique des départs de course trop rapides, demande un effort supplémentaire au nageur, et, donc, nuit à sa performance. Si certains auteurs ne sont parvenus que récemment à quantifier de façon assez précise ce supplément de travail, les effets négatifs de la fatigue provoquée par un début de course trop rapide ont été mis en lumière assez tôt : François Oppenheim, dans son ouvrage La Natation, paru en 1965, insistait sur l’importance de l’égalité d’allure, surtout en demi-fond. Il citait des exemples d’équilibre de train respecté par des nageurs de demi-fond japonais (précurseurs) des années 1930 et 1940, et proposait de suivre une telle tendance.

J’ai oublié qui professait, voici fort longtemps, qu’une première moitié de course nagée une seconde trop vite était payée de deux (ou trois) secondes perdues dans la seconde moitié.

L’avenir a donné raison à ces précurseurs empiriques. De plus en plus souvent, les meilleurs nageurs ont eu tendance à étaler leur effort, puis à en mesurer les bénéfices, avant que l’idée selon laquelle cette régularité de nage permettait de nager plus vite ne se généralise.

QUAND DAVID WOTTLE MÈNE SA COURSE COMME ON CONDUIT UN TRAIN

L’égalité d’allure était défendue plus ou moins mollement aussi en athlétisme, et connut son apothéose aux Jeux olympiques de Munich, en 1972, quand l’Américain Dave Wottle, dernier et attardé aux 500 mètres de son 800, remonta tous ses adversaires et enleva le titre, pour trois centièmes de seconde, devant le Soviétique Arzhanov. Dans une autre occasion, Wottle égala le record du monde de l’épreuve en 1’44s3, courant chacun de ses huit 100 mètres en 13 secondes. Il fallait un certain courage et une foi profonde dans les vertus de l’égalité d’allure pour agir ainsi, et il est possible qu’elle mit du temps à être pratiquée parce qu’il se trouvait toujours dans une course un concurrent qui se précipitait en avant et entraînait tous ceux qui craignaient de se laisser larguer, dans la crainte de ne jamais « revenir ».

En natation, l’avantage d’une course menée de façon étale s’accroit en raison de la résistance de l’eau, 800 fois supérieure à celle de l’air, et qui s’accroit au carré de l’augmentation de la vitesse.  Partir trop vite, c’est non seulement comme sur terre sprinter précocement et brûler ses réserves anaérobies, mais aussi se heurter à un élément, l’eau, comme durci par le surcroit de vitesse.  C’est ainsi que des variations de 10% dans la vitesse de course demanderaient un travail additionnel de 3% à 4% au nageur.

La difficulté est de marier ces considérations d’économie d’effort avec les nécessités de la course. Au plan physiologique, il semble pourtant, la course idéale reviendrait à respecter une vitesse linéaire, constante, sans le moindre à coup. Mais une course n’est pas que ça, et le jour où elle ne sera que ça n’est pas près d’arriver.

Pour la même raison, prétend notre auteur, il serait avantageux de minimiser la glisse, afin d’éviter les décélérations relativement fortes des temps de glisse. De vous à moi, je me demande ce qui lui permet d’écrire cela…

 Par moments, on a l’impression que l’auteur se satisfait d’avoir élaboré une belle doctrine. Dire ainsi que l’expertise en natation est la capacité à interagir avec les contraintes pour exploiter au mieux les possibilités de l’environnement, a un côté écologique qui nous fait nous demander s’il (le nageur, pas l’auteur) est en train de remonter la Seine.

L’environnement d’un bassin olympique, aujourd’hui, a tellement été arrêté dans tous les détails que les conditions de l’effort du nageur sont totalement répétitives. On ne trouvera dans le bassin ni courants, ni nénuphars. En revanche, je saisis mieux la proposition qui suit : la capacité d’adaptation consiste à être stable quand il faut et flexible quand il faut. Un mode de coordination peut être stable sans être stéréotypé et rigide, soit flexible.

Quelquefois, cependant, certaines sentences du travail de M. Simbana me figent un peu. Par exemple, « la variabilité comportementale intra et inter individuelle peut jouer un rôle fonctionnel dans la performance en natation » est du genre de propositions qui, sans paraître le moins du monde fautive, me laisse pantois.

Un tel jargon, utilisé trop souvent, me donne l’impression, sans doute fausse, de me trouver en face d’une sorte de répertoire, plutôt sympathique d’ailleurs, des idées reçues sur la question, un empilage de problématiques qui finit par étouffer l’attention par trop de questions sans réponse.

Quelquefois, je m’inquiète. N’est-ce pas là une présentation trop timide ou paresseuse, trop simple de la complexité ? L’auteur (page 137) insiste par exemple sur la question de la durée du virage, et le ralentissement –  que les entraîneurs, nous dit-il, ont mesuré – de tous les nageurs avant le virage. A-t-on trouvé là une niche de progrès non encore explorée ? Je retrouvelà comme l’écho d’un développement de Fabrice Pellerin, dans son ouvrage (de 2013) au sujet d’une innovation d’Yannick Agnel qui virait en mode sous-marin.

M. Simbana ne nous en dira rien de plus et nous laissera sur notre faim. Ses « nageurs de grande valeur internationale » qui freinent malencontreusement au virage ne sont pas nommés, donc pas individualisés, on ne donne pas leurs tailles, leur valeur. Et au lieu d’approfondir, on perd tout à coup ce sujet dans les sables. On n’en saura guère plus…

PLONGÉE À RISQUES DANS LA FRÉQUENCE GESTUELLE, LES BATTEMENTS, LES BRAS TENDUS ET AUTRES NOTIONS

Un exemple de paradoxes apparents qui surgissent dans la nage : M. Simbana rappelle que « plusieurs études se sont penchées sur les manipulations de la fréquence gestuelle. Selon McLean (2010) à vitesse égale, la consommation d’oxygène, la fréquence cardiaque et la perception de l’effort augmentent de façon significative uniquement quand la fréquence gestuelle est réduite, et non pas augmentée. Pourquoi ? Parce que pendant que les bras ralentissent leur cadence, les battements, passent de 2,6 à 3,8 par seconde. Qui dit fréquence élevée de jambes dit dépense énergétique élevée. Des tests mesurés de nageurs à une vitesse constante représentant 80% de leur vitesse maximale aérobie,  ont montré qu’à vitesses égales, la réduction de vitesse gestuelle des bras s’accompagne d’une élévation du coût énergétique de leur locomotion, et du nombre de battements (jusqu’à huit ou dix temps). »

Bien entendu, le résultat n’étonnera personne : quand vous mettez les jambes, vous activez les plus grosses masses musculaires du corps, avec les effets physiologiques qu’on imagine.

… Ce que M. SIMBANA ne nous dit pas, en l’occurrence (sans doute parce que cela n’entre pas dans son propos), c’est qu’en son temps, l’entraîneur russe Guennadi TOURETSKI, installé en Australie, avait déjà mis en lumière ce phénomène qu’un accroissement du battement de jambes conduisait le nageur au réflexe de ralentir sa cadence de bras. Pour neutraliser cette réaction instinctive, il avait greffé chez certains nageurs un retour aérien des bras tendus (technique Janet Evans, en quelque sorte). Le changement avait permis à Michael KLIM de conserver un rythme de bras élevé en poussant sur les jambes (et d’établir quelques records du monde !)… Bien que je n’aie rien trouvé sur ce sujet concernant Kristin Otto, connue surtout pour sa technique originale de plongeon départ (avec flexion-extension des jambes pendant l’envol), elle utilisait elle aussi le retour bras tendu en crawl, et il est possible que cette technique lui était enseignée. A noter également qu’Otto, nageuse très versatile, était une championne du monde en dos, en papillon et en crawl, et que le retour des bras en dos comme en papillon s’effectue bras tendus, chose qui peut aider au bouturage de cette technique en crawl.

NAGER MOINS VITE, C’EST RATTRAPER : IL FAUDRAIT EN PARLER À IAN THORPE…

Le projet sous-tendu par cet empilage d’études que nous propose M. Simbana revient à enseigner aux nageurs à diversifier leur forme de nage, à les « adapter à des fréquences gestuelles variées », par « un entraînement à long terme de la fréquence gestuelle » alors que les expériences qui ont été poursuivies dans ce domaine n’ont pas donné jusqu’ici de résultats positifs.

Manifestement, l’auteur n’aime pas que le nageur rattrape. « Nager moins vite, c’est rattraper », dit-il, preuve qu’il n’a pas vu nager Ian Thorpe, et que ce constat descriptif n’apporte pas grand’ chose. Découvrir qu’à certaines allures, la nage se dégrade n’est pas une découverte, mais la mise en lumière des raisons pour lesquelles l’efficience diminue et la nage se « désorganise » pourrait être intéressante..

L’ART D’EMBRASSER UN SUJET JUSQU’À L’ÉTOUFFER

La tendance (mortifère) des auteurs à négliger voire à passer à la trappe les battements de jambes a quelque chose de frappant. Dans tous les travaux mis en avant par Simbana, tout se focalise sur le bras, voire la main. Maglischo se base sur cinq points clés pour décomposer le « cycle de nage » : entrée, prise d’appui, point le plus profond, balayage intérieur, balayage extérieur… Alain Catteau se focalise sur les variations de position de la main : entrée, point le plus en avant, point le plus profond, fin de poussée (quand la vitesse horizontale est maximale), point le plus arrière et point de sortie.  Chollet, lui, découpe le cycle de nage en quatre phases distinctes, entrée et glisse, traction, poussée et retour aérien (en différenciant les phases propulsives et non propulsives).

M. Simbana ne nous épargne aucun modèle. La capacité de compiler des doctorants est extraordinaire… Et avec les autres études qui sortent, ça n’ira qu’en s’aggravant.

Quelquefois, le travail mis en exergue ne me parait pas signifier grand-chose, mais c’est sans doute que je ne suis pas armé pour avaler tout ça.. Prenez la notion bizarre (à mes yeux) de fréquence de nage préférentielle qui est mise en avant dans une série d’études que M. Simbana reprend à son compte.

De quoi s’agit-il ? On demande au nageur de choisir sa fréquence de nage préférentielle. Chocolat? Vanille? Pistache? Puis on lui demande de nager plus vite et on note le moment où sa coordination, mesurée par un « index » (de coordination), s’effrite. Et on découvre que les femmes perdent plus vite de leur coordination au-delà de cette fréquence.

Or, pour commencer, la notion de fréquence de nage préférentielle telle qu’elle est présentée est subjective, donc sujette à caution. Selon que j’opte  pour une fréquence de nage préférentielle peinarde ou andante, mon test va se présenter différemment.

Si, comme tous s’accordent à le dire, les femmes réussissent moins bien à ce test, qu’est-ce que cela signifie ? C’est, supposent les testeurs, que leur moindre puissance musculaire d’épaules ne leur permet pas de contrôler leur coordination aussi bien que les hommes.

Mais peut-être s’avère-t-il que les femmes ont tendance à jouer plus sincèrement le jeu proposé, ce qui ne m’étonnera guère, et qu’elles choisissent une fréquence préférentielle plus proche de leur maximum que les hommes.

Si c’est le cas, que conclure ? Que le résultat de la recherche est à jeter au panier,…  

Je songe aussi à autre chose. La femme est bâtie plus en force au niveau  pelvien, l’homme au niveau scapulaire…  Dès lors un travail qui se fait autour des épaules n’aboutirait-il pas inévitablement à de tels résultats ?

Pour appuyer, semble-t-il, sa thèse issue de la zone préférentielle, M. Simbana, suggère que le « plus grand différentiel de vitesse » entre 400 mètres et 50 mètres chez les hommes (0,45m/s) que chez les femmes (0,33m/s) met en évidence une plus grande capacité de vitesse chez les hommes des distances les plus longues aux plus courtes. En outre (Seifert) les hommes montrent un « index » de coordination plus élevé que les femmes pour un niveau de performance équivalent quelles que soient les différentes allures de course. La combinaison de ces deux études, qui semble fasciner nos chercheurs, me semble modestement intéressante, dans l’attente qu’on m’en dise plus.

En effet, que signifie ce différentiel de vitesse ?

Les records masculins du 50 mètres et du 400 mètres sont, respectivement de 20s91 et de 3’40s07 (soit huit fois 27s51). Les records féminins correspondants de 23s67 et 3’56s46 (soit huit fois 29s66). La perte de vitesse que représentent ces records est donc plus élevée chez les hommes (6s60, entre 20s91 à 27s51) que chez les femmes (5s99 entre 23s67 et 29s66).

Tirer de cette statistique la conclusion que les femmes ont moins de capacité, toutes choses étant égales par ailleurs, à nager vite, est peut-être intéressant. Mais on peut aussi voir le phénomène en sens contraire, et supposer que LES FEMMES ONT UN INDEX DE RESISTANCE SUPERIEUR A CELUI DES HOMMES DES DISTANCES LES PLUS COURTES AU DISTANCES LES PLUS LONGUES. Par ailleurs, toute cette gymnastique chiffrée ne tient pas compte du phénoménal talent de Katie LEDECKY, qui devrait décourager un peu toute utilisation abusive du différentiel en question !

Vu que pour faire la différence, Katie, elle sait!

Et j’ajouterai que j’émettrais certains doutes sur l’intérêt de l’index de coordination pour une raison très simple. Si bien nager était nager en opposition et en opposition seulement, ça se saurait.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’INTERNATIONAL SWIMMING LEAGUE PEUT-ELLE METTRE FIN AU MONOPOLE DE LA FINA ? (4)

KONSTANTIN GRIGORISHIN: « LE CHIFFRE D’AFFAIRES DU SPECTACLE DE LA NATATION POURRAIT SE MONTER À UN MILLIARD PAR AN – DONT LA MOITIÉ IRAIT AUX ACTEURS »

Éric LAHMY

Mercredi 29 Novembre 2018

On a vu précédemment qu’à condition de le vouloir et de s’atteler à cette tâche, l’International Swimming League pouvait mettre fin au monopole de la FINA sur les compétitions internationales en raison du caractère illégal de cet accaparement.

Pourquoi les champions qui ont été contactés par l’International Swimming League ont-ils répondu en nombre, avec un enthousiasme très clairement exprimé pour certains d’entre eux, et pourquoi s’apprêtaient-ils à venir à Turin – certains d’entre eux, et non des moindres, Katie Ledecky ou Adam Peaty par exemple, n’ayant pas daigné se présenter aux championnats du monde en petit bassin de la FINA ?

On imagine qu’ils ont été séduits par la présentation qui leur a été faite par Konstantin GRIGORISHIN, grand patron et « bras financier » de l’opération, ou ses représentants.

Mr GRIGORISHIN est un homme pour le moins intrigant. Homme d’affaires influent, ayant évolué pendant une vingtaine d’années en Russie avant d’obtenir la nationalité ukrainienne à 51 ans en 2016 alors que la situation politique entre ces deux pays est tendue.

On lui prête de puissants amis (on ne prête qu’aux riches), avec lesquels il a pris ses distances, et il y a gagné la réputation de ne pas épargner de ses critiques les cercles du pouvoir, en raison de la corruption qui y règne, et qui, dit-il, empêche l’Ukraine de se développer. Son entreprise, Energy Standard, détient plusieurs usines d’équipement électrique.

Clairement, Mr GRIGORISHIN est à la fois un intellectuel et un sportif. Doté d’un physique solide et qu’on devine athlétiquement entretenu, ce diplômé en ingénierie physique d’une grande école de Moscou, est également doté d’une intelligence mathématique solide, et s’intéresse, dit-on, à l’astronomie et la cosmologie.

Son mode de vie est simple – presque ascétique, si on le compare à ses pairs. Sa fortune, évaluée entre 950 millions et 1,1 milliard, dont un tiers en œuvres d’art, en fait le 6e homme le plus riche d’Ukraine (et le 1638e du monde).

Si vous allez sur le site de l’International Swimming League, vous pouvez suivre deux de ses exposés, en russe, sous-titré anglais. Intelligent, subtil, il égrène ses convictions avec une sorte d’ironique tranquillité et ses analyses, remarquables, sont difficiles à prendre en défaut.

Cette intervention:

Konstantin Grigorishin on the proposed revenue distribution model at the ISL.

Konstantin Grigorishin on the proposed revenue distribution model at the ISL(part 2).

Publiée par International Swimming League sur Vendredi 31 août 2018

Dans mon précédent article, j’avais largement cité l’un de ses énoncés. Dans un autre développement, d’un peu moins de quinze minutes, il explique sa conception du « partage des revenus » dans les meetings qu’il propose de la Ligue.

En voici les grandes lignes, telles que je me suis efforcé de les résumer :

« On n’a pas besoin de réinventer la roue, explique Mr. Grigorishin. On s’aligne sur la pratique des ligues sportives professionnelles américaines et sur certains autres sports commercialisés qui voient le sport comme un business.

« Les principes de distribution [qu’empruntent ces différentes structures] sont très proches. En gros, 50% des revenus vont aux athlètes, en fonction des performances réalisées et de la valeur du marché des droits des media qu’ils représentent. »

« Toujours approximativement, les autres 50% s’en vont aux organisateurs : la ligue et les clubs. [Dans le monde du sport professionnel], on distingue quelques variations dans les modalités de paiement. Dans le football professionnel, les joueurs reçoivent leur argent des clubs, et n’ont pas de contacts directs avec l’UEFA ou la FIFA. Les clubs et les équipes nationales sont les bénéficiaires, et paient les joueurs. Dans les ligues américaines, les gains sont également distribués par les clubs, avec quelques restrictions non négligeables, qui sont en fait les limites – minimum et maximum – des « salary caps ». Sans aller dans le détail – il est clair que le champion touchera plus que le finaliste – le principe fondamental st de réserver 50% du paiement à l’athlète. »

C’est ce principe qu’on suivra à l’International Swimming League. Entre 20 et 30% du revenu total constitueront un fond de primes et bonifications, et de 15 à 20% le fonds salarial. En outre, de 15 à 20% des revenus seront distribués aux clubs, chose que je mentionne parce que nous envisageons pour les clubs un pourcentage progressif (en fait régressif) : plus les revenus générés par ISL augmenteront, plus faible sera le pourcentage des clubs (tout cela est encore en discussion).

« Mais le principe reste que les gains des athlètes seront fixes et ceux des clubs seront dégressifs. En effet, nous estimons que les organisateurs de la Ligue doivent être gratifiés s’ils font plus d’efforts pour faire monter les revenus.

« Mais de toute façon, plus le revenu s’élèvera, plus les clubs toucheront, grâce aux contrats de sponsoring direct, et cela fait sens pour nous. L’essentiel, c’est que 50% ira aux athlètes comme dans les autres ligues professionnelles, partiellement par le club qui salarie, partiellement sous formes de primes reliées à la performance – performance individuelle et performance de l’équipe. L’équipe qui domine le classement à la fin de la saison reçoit une prime maximum.

« Cela dit, le système peut varier : dans la Ligue des champions de l’UEFA, 60% des revenus sont distribués au prorata de la performance et 40% répondent à la valeur du marché des droits des media que le club représente. Grossièrement parlant, si la valeur des droits media d’un marché particulier fait 50% de l’ensemble des droits média, les clubs qui représentent ce marché seront assurés de recevoir 50% des 40% affectés au paiement des droits des media.

Ce fonctionnement permet d’expliquer pourquoi dans la Champion’s League, ces dernières années, le club vainqueur ne touchait pas le plus d’argent. Ces quatre ou cinq dernières années, le champion a été Madrid, mais le club anglais touchait plus, qu’il soit finaliste, demi-finaliste, voire quart-finaliste parce que dans la Champions’ League, en termes de parts de marché, le Royaume Uni devance l’Espagne, ce qui permet aux clubs britanniques de recevoir des paiements plus élevés…

« De même, la Juventus a touché plus que Madrid non pas parce que les parts du marché italien sont plus importants que ceux de l’Espagne, mais parce que trois ou quatre clubs espagnols se partagent leurs parts de marché alors que la Juve, seul club italien, recevait toute la part de l’Italie.

«  Combien d’argent pourrons-nous faire avec l’ISL ? 300 millions de personnes nagent dans le monde, mais sur une base de cent millions susceptibles de nous suivre –c’est notre ambition d’y parvenir), le revenu d’ISL ne pourra pas être inférieur à un milliard. Ce qui vous donne une claire idée de ce que chacun des 300 à 350 nageurs liés à l’ISL pourront recevoir. En moyenne, un nageur devra toucher un million, et ce n’est pas une projection tirée par les cheveux. Des nageurs actuellement en activité pourraient pouvoir atteindre ces chiffres de gains, chiffres que nous projetons de rejoindre d’ici quatre ou cinq ans.

« Alors, qu’est-ce qui nous retient ? L’inertie qui gouverne les esprits et la résistance des fédérations internationales, plus spécialement la FINA en raison de leurs conceptions conservatrices, et, il est possible, un certain degré de malveillance, une chose que je ne veux même pas imaginer. »  

On peut croire ou ne pas croire qu’Energy Standard parviendra à ses buts – ou que la natation professionnelle peut dégager de tels chiffres d’affaires et de gains pour ses exposants. Si cela est, alors une possibilité de professionnalisme pourra être entrevue en natation.

Ce que le système dominé par la FINA ne permet pas.

Mais le pire (ou le meilleur) n’est pas que les nageurs ont été séduits par les propositions d’Energy Standard et de Mr GRIGORISHIN. Le pire ou le meilleur serait qu’ils aient pris conscience de l’avarice sordide de la FINA, qui développe depuis des lustres des tournois millionnaires et, tout en feignant de promouvoir la natation professionnelle, se garde bien de distribuer aux acteurs de ses spectacles plus que les miettes du festin.

L’INTERNATIONAL SWIMMING LEAGUE PEUT-ELLE METTRE FIN AU MONOPOLE DE LA FINA ? (3)

QUAND MONSIEUR GRIGORISHIN PARLE MILLIARDS

Éric LAHMY

Mardi 27 Novembre 2018

J’ai essayé, dans deux articles précédents, de comprendre le fonctionnement de la F.I.N.A., en face de l’ambition de la toute nouvelle Ligue de Natation Internationale (I.S.L.) et de ses projets qui séduisent les grands nageurs. J’ai analysé sans complaisance cette réaction en termes de lutte de pouvoir. J’ai relié le réflexe de défense de ses intérêts de la F.I.N.A. à la politique qu’elle mène depuis quelques années. Désireuse de développer le sport, l’institution a oublié son rôle de catalyseur de ce développement et se découvre des réflexes de propriétaire.

Peut-on le comprendre ? Oui. Le sentiment trompeur de « devoir tout faire », d’avoir créé un empire, d’avoir en charge le destin de la natation, peut conduire à ces réaction machinales de « c’est à moi ».

Peut-on l’approuver ? Non, si l’on admet qu’une activité mondiale ne peut être laissée à un monopole lausannois.

Le doute n’est plus permis. La F.I.N.A. veut garder une mainmise sur tout ce qui, en raison de sa taille ou de son potentiel, risque de rapporter. Or, quel que soit le sentiment de dépossession qu’elle puisse ressentir, elle doit se débarrasser de ces réflexes tyranniques.

Il y a plus de cent dix années, la Fédération Internationale a été créée dans le but d’harmoniser ou d’établir puis de défendre les règles sportives comme celle de l’amateurisme, et d’enregistrer les records du monde en accord avec le Comité International Olympique. Il s’agissait d’obtenir un consensus… On décidait de la taille des bassins, de la densité de l’eau et de toutes les données techniques qui permettaient de reconnaître les performances. Cela prenait du temps, et pouvait prendre des tours inattendus. Par exemple, on se posait des questions sur la décence des maillots que portaient les nageurs, en fonction des normes de l’époque. Pour que les dossistes ne donnent de la tête sur les murs, on instituait les lignes de rubans qui traversaient le bassin en largeur à quelques mètres du point d’impact. On légiférait sur les plots de départ, d’abord amovibles, puis plus tard fixes.

DE LA MISSION D’HARMONISER LE SPORT AU SENTIMENT DE PROPRIÉTÉ

En légiférant sur ces domaines, on harmonisait le développement du sport. En quelque sorte, comme les autres fédérations internationales, la F.I.N.A. accordait les violons de l’activité en vue d’une pratique globale…

A l’amateurisme des athlètes correspondait un bénévolat des dirigeants qui, à l’exemple du baron de Coubertin, payaient de leurs poches leurs dépenses. Coubertin se ruina, et d’autres dirigeants comme Avery Brundage étaient des millionnaires [fait, qui, à une certaine époque, lui fut amèrement reproché]. Diriger le sport ne rapportait rien. Il coûtait.

L’origine sociale du dirigeant a évolué avec le temps. Les grands patrons du sport sont beaucoup moins recrutés dans la noblesse, même si quelques majestés comme Albert de Monaco ou Nora du Lichtenstein honorent le C.I.O de leurs fidèles présences. L’homme d’affaires a remplacé le dandy bénévole, et ce n’est peut-être pas un mal ! Je me souviens, ayant lu les mémoires du comte de Beaumont, banquier et président du Comité Olympique français (1967-71), membre (1951-1990) français et vice-président (1970-1974) du Comité International Olympique, de mon étonnement de ne pas trouver dans cet ouvrage UNE SEULE LIGNE sur le sport ou sur sa vie de dirigeant sportif. Ses successeurs ont été plus impliqués !

Les droits de télévision, puis les commanditaires, désireux de s’associer aux exploits des sportifs – ces aventuriers des temps modernes – ont attiré sur le CIO, les Fédérations Internationales et nationales, des flux d’argent considérables et inattendus.

A la FINA, on décida de développer son programme sportif, ce qui parait être un bon réflexe. On créa donc les championnats du monde (qui manquaient cruellement), qui, prévus pour 1971, se tinrent en 1973, et dont la 18e édition aura lieu à Gwangju, en Corée, en juillet prochain. On lança des programmes de plus en plus nombreux qui emplissent de façon exponentielle (et pas toujours harmonieuse) le calendrier. Comme l’empire de Charles Quint, la saison de natation ne voit jamais le soleil se coucher.

Le souci, c’est que cette dérive des attributions qu’elle s’est données amène la F.I.N.A. se poser à la fois comme le législatif, l’exécutif et le judiciaire. Comme elle dirige les affaires (sportives et commerciales), édicte les lois et en assure l’interprétation, un conflit d’intérêt surgit inévitablement quand elle se trouve être juge et partie dans un litige concernant la légitimité d’un « concurrent ».

En s’appliquant à sabrer les velléités d’autres organisateurs, la F.I.N.A. s’oppose frontalement à d’importantes possibilités de développement de la natation. Pour la première fois, avec I.S.L., elle trouve en face d’elle un adversaire qui a les moyens de répliquer.

Une fronde, qui semblerait se préparer au cœur de la natation, a-t-elle une chance d’aboutir ? Un article de Craig Lord dans le Sunday Times nous signale que plus de quinze grandes fédérations de natation auraient « défié les patrons mondiaux et délibérément rompu avec les règles désuètes en appuyant la sécessionniste ISL dans son combat pour mettre fin au monopole de leur sport par la FINA. »

Toujours selon LORD, ces fédérations estiment qu’en interdisant à ses membres d’engager « aucune sorte de relation avec une entité non affiliée », la FINA a enfreint les lois antitrust de la Fédération européenne. Un porte-parole de British Swimming a pris fait et cause en faveur d’Adam PEATY (et, dirai-je, de Duncan SCOTT, élu meilleur nageur britannique de 2018)) et a déclaré au Sunday Times : « nous avons parlé à nos nageurs, leurs entraîneurs et leurs agents aussi bien qu’à la LEN, la FINA, ISL et à d’autres pays. La natation est un grand sport et nous encouragerons l’innovation afin d’accroître les images de nos nageurs et ces événements sportifs. »

Ayant déjà tenté d’examiner la situation juridique qui se présente entre F.I.N.A. et I.S.L., et découvert sans surprise que la F.I.N.A. était hors des clous, j’aimerais ici me demander aussi ce qu’aurait pu apporter le développement I.S.L. à la natation, en-dehors de la très nécessaire mise à bas, aujourd’hui, d’une tutelle, devenue étouffante, exercée par la F.I.N.A.

« LA NATATION BUSINESS, SPECTACLE QUI PEUT RAPPORTER GROS »

Sur le site Facebook de l’International Swimming League, Mr Konstantin Grigorishin, présenté comme le grand argentier de l’opération, explique que la natation est très loin d’avoir atteint le développement qu’elle mérite.

De son point de vue, le sport doit être aujourd’hui appréhendé sous un angle professionnel. « C’est un spectacle ; un show business. » Il faut « oublier les autres aspects, propagande, passe-temps, activité sociale.  Un athlète professionnel qui passe de 6 à 8 heures quotidiennes à se préparer, effectuant une énorme charge de travail avec peu de temps pour, il ne s’agit ni d’un hobby ni d’une activité sociale. »

« Les coaches de natation, eux, voient dans le sport une sorte d’expérience scientifique. Ils s’intéressent à la vitesse qu’un corps humain peut développer dans un milieu comme l’eau… Le spectateur ne trouve aucun intérêt dans ces choses. Les temps sont vite oubliés, personne (et cela même souvent parmi les spécialistes) ne se souvient précisément de ce que sont les records du monde, ou encore du temps qu’a mis pour gagner tel vainqueur olympique, tel champion du monde. Non, ce qu’on retient, c’est qui a gagné. »

« Le sport est un spectacle. Un business, avec beaucoup d’argent. A présent, le sport et tout ce qui est relié à lui représente une valeur ajoutée d’environ un trillion. Un trillion de dollars, ce qui représente plus d’un pour cent du produit intérieur brut mondial.

« Les événements sportifs représentent 100 milliards. 100 milliards sont générés par les droits des média, les commandites, les ventes de billets, le merchandising. L’équipement et le sportswear, 300 milliards. L’infrastructure, 200 milliards par an ; la nutrition, les vitamines, de 150 à 200 milliards ; les paris sportifs, zone un peu grise,200 milliards. La progression de ce business, plus rapide que celle de l’économie globale, est de 7 à 8% par an actuellement. Pourquoi cela se développe-t-il ainsi ? On a de plus en plus de loisirs qu’on cherche à remplir. Les événements sportifs conviennent parfaitement à ce genre de préoccupations. Ensuite les gens, jeunes adultes et d’âge moyen, qui pensent à leur bien-être, et dont le nombre croît vite. Ils seraient près d’un milliard d’individus dans ce cas. Sachant que ce ne sont pas les plus pauvres, ils ont de quoi consacrer du temps et de l’argent à ces activités.

« Le sport représente une expérience émotionnelle qui manque dans nos vies. Cela explique que le programme sportif TV ne vaut la peine d’être vendu qu’en direct. Le public s’unit dans une expérience émotionnelle tandis qu’il assiste à une expérience physique extrême. Cela rend le spectacle sportif passionnant. Le public développe une empathie pour les sportifs qu’il suit.

« Notre point suivant est de savoir pourquoi les sports d’équipes sont plus populaires que les sports individuels. Le sport, pour développer l’empathie et donc la passion du spectateur doit être simple. Les sports compliqués ne créent pas trop d’empathie parce que leurs règles sont complexes, ou ne sont pas aisément imitées. Les règles doivent être aussi objectives et justes. Le sport doit aussi pouvoir être facile à pratiquer. La popularité du football vient de ce que tout un chacun à essayé d’y jouer. De même pour le basket. Le hockey l’est moins…

« Ces observations générales une fois dites, revenons à la natation. Pourquoi jusqu’ici on n’a pas tenté d’appréhender la natation comme un spectacle ? Ceci alors que la natation est l’un des sports les plus populaires qui soient ? D’après les statistiques FINA, 300.000.000 de personnes dans le monde pratiquent la natation de façon régulière, en moyenne tous les deux  – ou dix jours… en piscines privées, publiques, plans d’eau, lacs, rivières, océans. 60% sont des enfants, donc susceptibles de suivre la natation pendant leur existence. Et les statistiques donnent 300 millions de téléspectateurs aux Jeux olympiques. Les championnats du monde sont suivis par 200 millions de gens. 30 millions aux USA suivent la natation aux Jeux, chiffre que seul le SuperBowl surpasse.

« On me répond que c’est l’effet des Jeux olympiques, pas la natation. Ce qui m’amène à demander pourquoi, dès lors, l’escrime ou le tir à l’arc aux Jeux n’attirent pas 300 millions de téléspectateurs ? Ou encore le karaté non contact ou le taekwondo ? »

 (à suivre)

L’INTERNATIONAL SWIMMING LEAGUE PEUT-ELLE METTRE FIN AU MONOPOLE DE LA FINA ? (2)

LE TRAITÉ DE ROME AU SECOURS DES MALTRAITÉS DE TURIN? MAIS ENCORE FAUT-IL QU’ILS ATTAQUENT LA F.I.N.A.

 Éric LAHMY

Samedi 24 Novembre 2018

Voici une trentaine d’années, Robert-Louis Dreyfus, alors patron d’Adidas, partit en quête d’un club de football de Première division et se mit à arpenter la côte d’Azur et autres rives de la Méditerranée afin de décider lequel serait l’élu de son cœur. Il fut pour ce faire invité à rencontrer les conseils d’administration des divers clubs. A chacune de ces réunions, il était accompagné par un monsieur assez effacé, qu’il présentait vaguement comme son conseiller, qui assistait à toutes les séances et restait silencieux. Ce mystérieux personnage était un gradé de l’antigang, et il signalait discrètement à l’équipementier les membres des staffs des différents clubs qu’il rencontrait et qui étaient fichés au grand banditisme.

Il serait intéressant de connaître les débuts de la voyoucratie dans le sport, au plan national comme à l’international. Il est probable que vers les années 1980, avec le développement du spectacle sportif et des droits télé, certaines personnes du demi monde politico-voyou s’aperçurent que le sport commençait à générer pas mal d’argent et que ses structures, assez fragiles, de bénévoles à l’ancienne, pouvaient facilement être sujettes d’une invasion de grand style. J’ai de bonnes raisons de croire qu’un petit nombre de fédérations furent systématiquement visées par des opérations d’entrisme finement menées (notamment par un ou plusieurs partis politiques)… Mais le phénomène fut très contingenté. Le Comité National Olympique et Ssportif Français a pu être traversé d’ambitions partisanes ou maçonniques, mais on reste à l’opposé d’une histoire de gangsters…

Au niveau international, les choses se passèrent de façon différente, et c’est la « démocratie » qui veut qu’en natation, Anguila, Aruba, la Micronésie ou Vanuatu représentent dans les décisions une voix, tout comme les Etats-Unis ou l’Australie, qui permit à certains grands commanditaires de s’emparer du pouvoir à coups de prébendes bien dirigées. Il est bien connu aujourd’hui que l’Adidas d’Horst Dassler joua à l’époque un rôle essentiel dans ce changement de paradigme . Des hommes d’entregent comme Primo Nebiolo à l’athlétisme eurent vite fait de comprendre la combine. Et l’un des résultats majeurs, pour la natation, fut que ces trente dernières annéess, est présidée par Mustafa Larfaoui et Jules Cesar Maglione, qui, quelles que soient leurs éminentes qualités, ne se sont pas fait connaître dans leurs pays d’origine, l’Algérie et l’Uruguay, par le développement qu’ils ont imprimé à leur sport.

Les pays de l’ex Union soviétique et autres soi-disant démocraties populaires, apportèrent à l’abaissement éthique du sport la contribution essentielle d’apparatchiks pour qui le sport était un instrument de propagande nationale, et donc un domaine où tous les coups étaient permis. Cette approche criminogène était à cent lieues de l’idée qu’on peut se faire du fair-play, et on en voit encore les traces dans le sport emblème national à la Vladimir Poutine ou à la Xi Jinping.

Mais revenons à l’année 2018…

…L’information qui vient de ce panier de crabes ou ce nid de vipères que paraissent par moments constituer le Comité International Olympiques et le fatras de Fédérations Internationales qui l’entourent, a parfois des accents réjouissants. On dirait qu’une bande d’escrocs de haute volée s’y meut en toute impunité ou presque, au milieu de parfaits honnêtes hommes qu’ils roulent régulièrement dans la farine ; s’y présentent une quantité de profils d’aigrefins et de personnages qui auraient inspiré un Charles Dickens ou un Coppola.

Les faits les plus récents?

Le 16 novembre, Luciano ROSSI, candidat à l’élection à la présidence de la Fédération Internationale de Tir, recevait un email intraçable le menaçant de mort (et sa fille de  kidnapping). ROSSI se présente contre le Russe Vladimir LISIN et le Libanais Boutros JALKH.

Le 21, on apprenait qu’une banque suisse, la Cantonale Vaudoise, basée à Lausanne, avait clôturé un compte de l’Association Internationale de Boxe. L’AIBA avait eu le bon goût de nommer président par intérim Gafur RAKHMANOV, homme d’affaires ouzbek listé depuis 2012 par le département du Trésor américain comme membre important d’un groupe criminel, le Cercle des Frères d’Union Soviétique.

Dans le même temps, un membre du Comité d’éthique de la FIFA (football), Sundra RAJOO, était arrêté en Malaisie pour faits de corruption. Dans la foulée, un Sheik koweitien, président de la Solidarité Olympique, était accusé d’avoir fait façonner des vidéos truquées pour déconsidérer un de ses pairs. Le même jour, le secrétaire général du comité olympique kényan démissionnait pour une affaire de corruption liée aux Jeux olympiques de Rio.

Chaque semaine amène son lot d’informations sur ces douteux dirigeants qui ont décidé que rien ni personne ne les empêcherait de banqueter ou de s’octroyer des fortunes plutôt que de s’occuper de leurs athlètes… Le site Inside The Games a créé une rubrique pour traiter ces affaires, intitulée « l’olympisme à la peine ». Et là, ce ne sont pas les infos qui manquent.

Il y a aussi ceux qui, entrés puceaux dans ce sérail, sont vite déniaisés par l’opulence et le sentiment de toute-puissance. Ils se découvrent bientôt des serres et des griffes et, devenus rapaces, s’aperçoivent que le goût et surtout l’exercice du pouvoir les a métamorphosés…

TRENTE-HUIT ANS APRES LA FIN DE L’AMATEURISME, DES FEDERATIONS N’ONT TOUJOURS RIEN COMPRIS A LA DONNE DU SPORT PROFESSIONNEL

Pour défendre leur domaine, certaines Fédérations  internationales se sont bardées de règlements protecteurs qui ressemblent à s’y méprendre à autant d’entraves à la concurrence sous couvert de protection de l’athlète ou de la pratique sportive. Trente-huit années après que le terme « amateurisme » ait été éliminé du vocabulaire olympique, les dirigeants en sont toujours aux mêmes réflexes qui les gouvernaient au temps où le professionnalisme et ses exigences n’existaient pas. Ils ont toujours le réflexe protectionniste et mettent leur fonction réglementaire au service de leurs intérêts…

Bien entendu, l’affaire qui oppose l’antique FINA et la toute jeune ISL est sur ce point exemplaire de la façon dont le réflexe monopoliste de la première marque le territoire qu’elle estime être sien.

Quand la nouvelle association, International Swimming League (ISL), décide de créer un meeting hors-norme, riche de 2 millions d’Euros de prix, d’emblée, la FINA flaire un danger pour ses propres organisations. Les contacts tournent assez vite au vinaigre. La FINA ne communique guère à ce sujet – un classique du pouvoir en place : on ne s’abaisse pas à répondre ! ISL raconte qu’au cours de leurs discussions, la FINA a exigé un paiement de deux millions de dollars sans même garantir qu’elle reconnaîtrait le meeting.

Après l’échec des pourparlers, qui auraient pris des mois, l’ISL croit dès lors pouvoir agir en toute sécurité dans la mesure où son meeting de prestige sera organisé à Turin par la Fédération Italienne sous le couvert de Paolo Barelli, président de la LEN et de ce fait vice-président de la FINA ! Il s’agira d’un meeting national, n’ayant pas besoin de l’assentiment de la « haute autorité ».

Mais la FINA l’interdit quand même, prétendant que l’interprétation de ses règles fait de ce meeting national un meeting international et qu’il va de son devoir réglementaire de protéger les nageurs en face d’organisateurs venus de nulle part. Ce qui représente par la même occasion une insulte à la fois aux 50 meilleurs nageurs du monde, qui désiraient y participer, à la Fédération Italienne, à la Ligue européenne et à la ville de Turin, sans oublier un bras d’honneur réservé à Paolo Barelli, vice-président de la FINA!

Ce qui s’appelle avoir du culot.

UN RÈGLEMENT PRÉCIS SOUS DES APPARENCES FLOUES, ET UN PARAGRAPHE OU DEUX SANS DOUTE A REVOIR

Le règlement sur lequel s’est appuyée la FINA pour envoyer l’ISL et son projet au fossé est, sinon flou, du moins composé de façon assez stratifiée pour nécessiter une analyse.

Dans son article BL 12.1, on qualifie de compétition internationale « toute compétition organisée ou sanctionnée par la FINA, toute organisation continentale ou régionale ou toute fédération membre dans laquelle participent d’autres fédérations, clubs ou individuels. »  [C’est moi qui souligne].

Ici, dans la partie de la phrase (mal rédigée de mon point de vue) soulignée par mes soins, on comprend qu’est internationale toute compétition dans laquelle apparaissent des étrangers à la nationalité de l’organisateur. Dès lors, se dit-on, les championnats de France du week-end passé sont-ils internationaux puisqu’on y voit divers étrangers, Algériens, Hollandaise, Russe, Suisse, y participer ?

Si cela est, il n’y a plus qu’à rendre les armes : on s’apprête donc à conclure qu’en effet, la reconnaissance par Lausanne du meeting turinois d’ISL est bel et bien exigée par les règlements, puisqu’il est à n’en pas douter international.

Mais cette impression est infirmée dès l’article suivant, BL 12.3, lequel précise que  « l’approbation (par la FINA) n’est, cependant, pas nécessaire pour les compétitions nationales dans lesquelles participent des clubs étrangers ou des individus ne représentant pas leur Fédération Membre. » (c’est encore moi qui souligne).

Précision importante puisqu’elle nous dit que malgré le caractère multinational de sa participation, un meeting dans lequel des étrangers à la nationalité de l’organisateur ne représentent pas leur fédération nationale, mais participent soit à titre personnel, soit dans le cadre d’un club, CE MEETING N’A PAS BESOIN DE L’APPROBATION DE LA FINA. L’ouverture est ici très claire.

Dès lors, il convient certes de vérifier le statut (représentatif ou pas représentatif), au regard de leur fédération, des nageurs qui prévoyaient de concourir à Turin.

Organisé par la Fédération Italienne et la ville de Turin, le meeting financé par l’International Swimming League utilise en effet une quantité industrielle de nageurs étrangers. C’est donc une compétition multinationale par nature.

Le caractère représentatif national de ces nageurs pourrait-il naître de leur réunion dans des groupes nationaux? Rien n’est moins sûr, mais de toute façon, ce n’est pas le cas. L’idée de l’ISL était de former des groupes de nageurs de nationalités indéfinies selon des critères qu’il restait d’ailleurs à définir.

Les organisateurs avaient fait savoir que la compétition qu’ils envisageaient opposerait huit « clubs internationaux composés de douze mâles et de douze femelles (sic). » Si ce sont des clubs multinationaux qui seront ainsi formés, cela veut bien dire que ce ne sont pas des clubs nationaux, et donc ils ne représenteront pas des nations, n’est-il pas vrai ?

Ces huit clubs, a-t-on expliqué, s’opposeraient à travers deux premiers jours du programme de courses dans un bassin de 25 mètres ; puis les quatre équipes ayant marqué le plus de points disputeraient une « grande finale » les deux jours suivants.

Le fait que Mehdy Metella, par exemple, est le seul nageur français ayant signé un contrat avec ISL, montre qu’il aurait dans le meeting, été adjoint à un groupe de nageurs d’une ou plusieurs autres nations. Il me parait logique qu’à la cinquantaine de stars ayant signé avec le meeting, auraient été adjoints de fort nombreux nageurs italiens, puisque le meeting se présente comme italien, pour rejoindre le nombre de 192 éléments (96 garçons et 96 filles) qu’exigent la présentation de huit fois douze garçons et douze filles.

Il parait manifeste que jusqu’ici, la notion de REPRÉSENTATION NATIONALE n’apparait pas, d’autant plus que ISL ne s’est pas adressée aux fédérations nationales et ne leur a pas demandé de se faire représenter. Je dirais même que la représentation est effacée, oblitérée. Les organisateurs ont bien spécifié qu’ils étaient mus par l’idée de spectacle.

J’ai laissé de côté cependant un point qui risque d’être litigieux. La situation juridique du meeting de Turin se complique en effet quand les règlements de la FINA stipulent (BL12.2, niveau 5) que sont compétitions internationales, outre celles définies plus haut, « toutes autres compétitions internationales majeures telles que définies par la FINA. »

C’est, il me semble, le paragraphe qui tue. Est compétition internationale toute compétition dont la FINA a décidé qu’elle est une compétition internationale…

Bien entendu, on n’en a quand même pas fini, parce que dès lors risque de se poser la question de LA LÉGALITÉ du paragraphe BL.2 niveau 5, par lequel la FINA ouvre toute interprétation à son libre arbitre ! Elle décide, régalienne, du statut juridique de « toutes les compétitions internationales majeures »! Comme tout potentat au pouvoir illimité, le FINA s’arroger le droit de décider que tel meeting est international parce qu’elle en a décidé ainsi.

Les rédacteurs de ce genre d’articles paraissent ignorer qu’une Fédération se doit de respecter un certain nombre de principes généraux du droit ou de lois fondamentales du droit international.

Le fameux arrêt Bosman, qui avait mis fin à une réglementation contrevenant à la liberté de choix du travailleur sportif qu’est le footballeur, s’était basé sur l’exigence de liberté de circulation  des travailleurs, garantie par l’article 48 du traité de Rome.

L’arrêt Bosman ne s’appliquait pas au sens strict à la situation créée aujourd’hui dans la natation, mais s’était opposé à l’application de règles restrictives de la liberté des joueurs édictées par des associations sportives ; et il se pourrait bien que toute la réglementation FINA des meetings soit annihilée par le législateur européen.

LA JURISPRUDENCE BOSMAN OPPOSABLE A LA FINA ?

Des arrêts consécutifs à l’arrêt Bosman, s’appuyant sur sa jurisprudence, ont en effet interdit de discriminer des joueurs sur leurs nationalités. Il est bon de savoir que cette jurisprudence est aujourd’hui, en raison d’accords internationaux, applicable non seulement dans l’Union Européenne, mais aussi dans l’espace économique européen, en Suisse, en Russie et dans 79 autres pays (signataires des accords de Cotonou). Autant dire que la F.I.N.A. pourra difficilement arguer de son caractère régional.

Le blog d’Inside The Games du 11 juillet 2018, relevant les menaces que laissait planer, dans une lettre du 5 juin, la FINA sur le meeting de Turin, rappelait que la Commission européenne avait jugé contraires aux lois antitrust de l’Union européenne les pénalités décidées par la Fédération Internationale de Patinage (ISU) à l’encontre de patineurs disputant des rencontres non autorisées. Le président de l’ISU s’était élevé contre cette décision qui, disait-il, menaçait de détruire les valeurs olympiques. On se demande bien lesquelles.

Valeurs olympiques, ou voleurs olympique, that is the question ! L’I.S.U. alors, telle la F.I.N.A. aujourd’hui, réagissait assez exactement comme le chien à qui on a piqué son os.

Or, dans une situation très exactement équivalente à celle de la FINA contre ISL, la Commission européenne avait sévèrement jugé les règles de l’ISU qui permettaient de sanctionner, y compris par des interdictions à vie, les patineurs qui participaient à des épreuves non reconnues. Elle avait dénoncé comme inadmissibles ces persécutions d’athlètes qui entravaient par ailleurs « les innovations et le développement du sport ».

Tout en reconnaissant l’utilité d’un mouvement international garant de la santé et de la sécurité des athlètes « par ces sévères pénalités qu’elle impose aux athlètes, l’ISU protège ses propres intérêts commerciaux et interdit à d’autres de mettre en place leurs propres événements. En particulier, l’ISU ne devrait pas imposer, ou menacer d’imposer, des pénalités injustifiées aux athlètes qui participent à des compétitions qui ne menacent en rien les objectifs légitimes du sport. Si l’ISU maintient ses règles d’autorisation d’événements organisés par des tierces parties, elles doivent être basées sur des critères objectifs, transparents et non discriminatoires et ne pas viser simplement à exclure des organisateurs d’événements indépendants concurrents. »

Le genre d’attendus qui pourrait resservir tel quel pour la FINA, si l’International Swimming League et les nageurs veulent monter au créneau.

J’essaierai dans un 3e article de mesurer la légitimité des ambitions de l’ISL.

(à suivre)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’INTERNATIONAL SWIMMING LEAGUE PEUT-ELLE METTRE FIN AU MONOPOLE DE LA FINA (1) ?

LES RAPETOUT ONT LEUR SIÈGE À LAUSANNE

La Fédération Internationale de Natation (FINA), en menaçant de sanctions graves (un à deux ans d’interdiction de nager) les (50) nageurs professionnels qui entendaient disputer le meeting d’une nouvelle organisation, l’International Swimming League (ISL), ces 20 et 21 Décembre à Turin, a montré qu’elle entendait défendre ses intérêts, fut-ce aux dépens des athlètes et du développement de la natation dans son ensemble. Suite à cette menace, le meeting s’est en quelque sorte autodétruit, annulation décidée par Paolo Barelli, président des Fédérations italienne et européenne. Les nageurs professionnels y ont perdu l’occasion d’exercer leur métier et de se partager 2 millions d’Euros de prix mis sur la table par l’ISL. Laquelle a promis de porter l’affaire devant le tribunal européen, qui pourrait lui donner raison…

ÉRIC LAHMY

Samedi 24 Novembre 2018

La FINA contre la natation ? Ça pourrait bien être ça. Au siège lausannois de l’institution, en tout cas, on parait penser, l’affrontement le démontre,  que tout ce qui est bon pour la natation n’est pas bon pour la fédération. Et que défendre les intérêts de l’institution est plus important, pour elle, que de promouvoir le sport.

C’est dire s’il y a du souci à se faire.

La natation n’est certes pas le seul sport à avoir un problème de gouvernance, à l’international.

Parce qu’une fédération internationale peut facilement devenir un « machin ». Une fausse démocratie, où les quelques nations qui génèrent le sport le voient leur échapper au profit d’une caste de démagogues appuyés sur une vision clientéliste de la démocratie.

Je vous donne un exemple que je connais bien. En 1976, un certain Tamas AJAN devient le Secrétaire général de la Fédération Internationale d’Haltérophilie. Sa campagne, orchestrée par les nations de l’Est, n’est pas privée de relents antisémites (son prédécesseur est un britannique de confession juive).

En 2000, il quitte le secrétariat de la FIH (devenue depuis l’IWF) pour en devenir le président. Depuis, il a été réélu sans cesse, malgré de sérieux soupçons de corruption qui, dans le monde des affaires, auraient conduit à enquêtes criminelles… Il faut dire que l’Afrique vote pour lui comme un seul homme, il suffit pour cela que l’élection se déroule à Moscou et que les billets d’avion soient offerts ; et si à 79 ans, il tient toujours autant à son poste au sommet d’un sport vérolé par le dopage, c’est pour protéger, dit-on, les affaires de ses gendres, dont la gestion de certains intérêts fédéraux qui leur ont été confiés, népotisme oblige, a tendance a être facturée de plus en plus cher à la Fédération du beau-père. L’IWF, après 42 années, est devenue un petit business familial.

La Fédération Internationale de Natation a son Tamas AJAN, et il s’appelle Cornel MARCULESCU. Il n’est pas le président, lequel est l’Uruguayen Jules Cesar MAGLIONE, fringant octogénaire réélu grâce à un recul de la limite d’âge du président taillé sur mesure… Une opération signée Marculescu: c’est beau l’entr’aide!

Les Fédérations internationales ne sont-elles plus, à peu près, qu’autant de luxueuses maisons de retraite pour vieux renards retors et madrés ?

UNE PLUS GROSSE PART DE TARTE

Il y a un quart de siècle maintenant, Karine HELMSTAEDT me confiait, réprobatrice, comment l’actuel Directeur de la FINA, Cornel MARCULESCU donc, lui disait son impatience que la Fédération puisse s’attribuer « une plus grosse part de la tarte. »

Le courant passait mal entre la jeune idéaliste qui avait fait de la lutte anti-dopage une affaire personnelle, et le cacique au discours de mort de faim qui avait rejoint la FINA en 1986, après avoir occupé divers postes dont celui de Directeur des natations roumaine (1970-1980) et espagnole (1980-1986). Que l’intégrité du sport soit respectée ne lui importait guère trop, on allait le voir avec son traitement du dopage et des combinaisons polyuréthane. La tarte à l’oseille se devait de gonfler et peu importait le genre de levure qu’on y mettait.

Pour arriver à ses fins, Cornel a parié sur le professionnalisme. Lequel professionnalisme est un fait  – mais assez difficile à promouvoir dans un sport qui regroupe, croit-on savoir, trois cent cinquante millions de pratiquants, mais peine à réunir autant de spectateurs dans dix-sept jours de championnats du monde qu’un soir de clasico Barcelone-Madrid de football au Camp Nou ou à Bernabeu.

Car quand même, qui dit professionnalisme dit : spectateurs. Et je préciserai spectateurs payants. Et c’est là que ça devient compliqué.

C’est au nom de ce rêve professionnel que Maglione, Marculescu and co ont conçu leur série de meetings baptisée FINA Coupe du monde, trompeuse hyperbole, vu qu’un peu plus de dix pour cent des meilleurs nageurs du monde y participent.

LES GRANDS MEETINGS N’ONT PAS ATTENDU LA FINA

Malgré ce qu’en diront les dirigeants de la FINA, les meetings ont toujours existé, ils n’ont pas attendu la FINA. Des meetings de grande amplitude, spectacles et compétitions. En Grande-Bretagne, vers 1900, le roi George V en avait présidé quelques-uns. Très loin dans le temps, au 17e siècle, le Japon les connaissait, et la Rome antique elle-même tint des naumachies. C’est dire.

Entre le souci de faire des sous et celui d’offrir un spectacle, la FINA n’a pas hésité à déplacer son cirque des lieux où le sport vivait à d’autres où les moyens financiers régnaient. De grands meetings du passé, au temps où l’institution de Lausanne  n’y avait pas mis son nez, se déroulaient à Paris, à Rome, à Boulogne-Billancourt, à Amersfoort, à Crystal Palace, à Yale, à Santa Clara, à Mission Viejo. Bien assis sur des lieux de vie férus de sport, où siégeaient de grands clubs.

La FINA n’a eu qu’à faire main basse sur cette tradition du spectacle aquatique. Aujourd’hui, la moitié des rendez-vous FINA se situent à Dubaï, à Doha, cités états bâtis sur des puits de pétrole qui ne produisent aucun nageur international, mais peuvent payer des sommes très élevées pour organiser, ou à Singapour, où la FINA s’installa afin de faire capoter (déjà) un projet de nageurs emmenés par Stephan CARON et Frédérick BOUSQUET.

Un même souci de « faire accroître la visibilité du sport » a amené Marculescu and co à pousser à un développement démesuré du programme. En natation de course, celui-ci avait été longtemps trop restreint, aux Jeux olympiques, et encore en 1956, à Melbourne, il ne comptait que treize épreuves, sept masculines et six féminines.

Mais graduellement, le nombre de courses avait augmenté, passait à 15 à Rome en 1960, à 18 à Tokyo en 1964, à 27 à Mexico en 1968, à 29 à Munich en 1972, et s’il baissait à 27 en 1976 à Montréal, il a sensiblement progressé en nombre d’épreuves et, avec l’eau libre, aujourd’hui, en était à 35 à Rio de Janeiro, en sera à 37 à Tokyo.

Mais la « FINA-Marculescu » pousse à l’acceptation d’autres épreuves, les 50 mètres de spécialités et les relais mixtes, inventions que n’eut pas reniées le cirque Bouglione…  En eau libre, outre le 10 kilomètres, elle ne cesse d’ « innover » : 5 km, 25 km, course mixte. La natation artistique est passée de deux ou trois à je ne sais combien d’épreuves aussi peu justifiées les unes que les autres. Idem pour le plongeon, seul le water-polo a été épargné par ce déluge inventif…

L’idée de vendre plus de jours et de créneaux de compétitions aux télés est certes centrale, dans tout ce déploiement.

LE POUVOIR VIENT D’EN HAUT ET L’ARGENT VIENT D’EN BAS

La FINA a organisé la traite de la natation mondiale comme s’il s’agissait de sa vache à lait. L’institution contraint en effet les organisateurs à respecter ce programme plein à éclater, et les coûts de la compétition ne cessent d’augmenter. Une équipe nationale complète de championnats du monde, sur une quarantaine d’épreuves, coûte deux fois plus cher que sur une vingtaine d’épreuves. Plus encore peut-être, parce que pour entrer tout le programme, la durée des grands rendez-vous est passée de 10 à 17 jours.

Voilà pour les concurrents : les organisateurs passent également à la caisse. Comme le programme est devenu pléthorique, avec ses épreuves redondantes et ses demi-finales à caser, qui allongent la sauce, le bassin des débuts, qui, comme au théâtre, organisait cette unité de lieu sans laquelle il n’était pas de bon spectacle, devient insuffisant. Le show éclate… On nage toujours dans un bassin, mais en exige un deuxième, olympique s’il vous plait, d’échauffement, un autre pour le water-polo, et un pour la synchro, sans oublier le plongeon et l’eau libre.

Belgrade, qui organisa les premiers championnats du monde en 1973, aurait l’air fraîche, aujourd’hui, avec son Centre nautique Tasmadjan. Pour accueillir l’événement, de nos jours, il lui faudrait s’ajouter un bassin olympique, un bassin de synchro, une fosse de plongeon adaptée, un ou deux bassins pour le water-polo, des dizaines de millions d’installations supplémentaires. La FINA-natation s’est employée pendant un siècle à développer le sport. Ces vingt dernières années, elle s’occupe à le métastaser…

LA FINATATION A PROMU DES EPREUVES OU ON NE SAIT MÊME PAS NAGER

Pendant qu’elle s’employait à pressurer les fédérations nationales et les organisateurs grâce à ses souvent douteuses innovations, la FINA leur enseignait à répercuter vers le bas les coûts de production et de participation qu’elle leur infligeait. C’est ainsi qu’en France, à l’école du racket lausannois, on fit monter les coûts tous azimuts. Les prix des licences, le droit d’organiser les championnats de France, les engagements dans les compétitions, les transferts, notamment ceux des nageurs du niveau équipe de France, furent taxés, des amendes élevées prévues dans certains cas, etc., une véritable culture du prélèvement et parfois de l’extorsion se mit en place. La FFN était supposée développer la pratique du sport. Elle fit de l’organisation des compétitions une affaire, avec des coûts d’engagements élevés ; et on multiplie les courses de sprint. Huit nageurs de 1500 qui disputent leur course vont prendre 20 minutes de bassin pour huit fois 9€, soit 72€, temps pendant lequel on va faire passer dix courses de sprint qui rapporteront 10 fois plus, soit 720€. A la fin de la journée, goûtez la différence.

…Si vous avez assisté comme moi à ces innombrables vagues de sprints en meeting, vous aurez noté en plus que 90% des participants à ces 50 mètres de spécialités ne savent presque pas nager…

Au bout du compte, on m’a affirmé que l’organisation d’un championnat d’Île-de-France rapportait 30.000€ à la région en un week-end. Bien entendu, l’essentiel est de savoir ce qui est fait de cet argent, c’est ca qui peut le rendre vertueux ou pas. En attendant, passez la monnaie.

Il a fallu une bataille électorale assez rude, en France, entre 2016 et 2017, pour qu’une nouvelle équipe chasse l’ancienne, et que soit rendue à la gouvernance fédérale une certaine cohérence morale.

L’idée qui prévaut à la FINA, c’est que la base de la pyramide est aux ordres du sommet. La notion de service est remplacée par celle de pouvoir. Les ordres viennent d’en haut, où se situe l’autorité suprême, concentrée entre deux ou trois paires de pattes aux griffes croches. Et l’argent circule vers le haut où les hauts dignitaires se gobergent à longueur d’année de nuits d’hôtels de standing et de généreux frais quotidiens (les fameux per diem).

La natation est la chose de la F.I. On impose le sigle F.I.N.A. partout où il y a du fric à faire, à l’international, et chaque fois que la F.I.N.A. juge qu’il s’agit de son domaine. La FINA s’octroie en toutes choses la part du lion.

(à suivre)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 MINI-DOSSIER : CINQ POINTS DE VUE SUR LA QUESTION DES JEUNES

Eric LAHMY

Jeudi 18 Octobre 2018

Suite à un article de Galaxie Natation sur la situation (inquiétante) des jeunes nageurs français, au regard de l’international, un lecteur, Bernard Demure, m’avait envoyé un courrier qui posait, un peu à rebrousse-poil, la question de savoir si l’on pouvait entraîner les jeunes aussi intensément qu’on le fait. Il semblait vouloir rejeter à l’orée de l’âge adulte le début du travail intensif pour le nageur.

C’était remettre en cause le principe même de la pratique précoce d’un sport justement renommé pour son caractère éminemment juvénile…

Comme beaucoup trop de mes idées sur la question étaient fort anciennes, peut-être dépassées, et qu’il ne m’amusait pas du tout de les revisiter, j’ai préféré questionner un ensemble de personnes (dix-neuf)  – nageurs, parents, entraîneurs, dirigeants et tous types de responsables dont trois DTN – et leur ai demandé un avis ou un témoignage. Il me semblait qu’ils proposeraient des pistes nouvelles et permettraient mieux que moi de répondre à ces interrogations (que je trouve assez sempiternelles) sur le sujet…

Cinq d’entre eux ont été assez intéressés pour répondre, ce dont je les remercie. J’avais pensé synthétiser leurs réflexions, et les présenter thème par thème, mais un tel découpage compliquait la présentation, dispersait chaque apport dans divers thèmes et risquait d’éliminer des données globalement intéressantes que ces collaborateurs et collaboratrices d’un jour m’avaient apportées. J’ai donc décidé d’ouvrir la parole séparément à chacun d’eux…

Pour rappel, Mr. Demure craignait qu’ « entraîner un jeune pendant de longues heures chaque jour… crée une pression mentale avec une tardive frustration chez le nageur (nageuse) » et évoque la grande nageuse des années 1970 Shane Gould, qui déclara « qu’on lui avait volé son enfance et son adolescence. » Il évoquait aussi le risque de blessures sur un corps en pleine évolution et rappelait qu’en France, « trop d’heures dans l’eau risquent d’hypothéquer l’avenir professionnel. »

Ne vaut-il pas mieux, concluait-il, avoir « une natation faible en compétition junior, qu’une natation forte mais abusive » et « que la natation intensive devienne surtout un sport d’adulte professionnel ? »

MARC BEGOTTI : « OUI A L’ENTRAÎNEUR PEDAGOGUE, NON AU COACH MANIPULATEUR »

Marc BEGOTTI a été reconnu, grâce à sa nageuse Catherine PLEWINSKI, qu’il a formée et accompagnée pendant l’essentiel de sa carrière, comme l’entraîneur de pointe français à la charnière des années 1980-1990. Pionnier français de l’analyse de course et concepteur de modèles de progression qu’il a expérimentés avec succès sur Franck ESPOSITO, il est aujourd’hui formateur.

« Les questions posées par Mr Demure sont particulièrement intéressantes, explique-t-il. J’avais déjà trouvé son analyse des résultats des championnats d’Europe très objective.

Je me pose moi aussi depuis bien longtemps ces mêmes questions…

A la question de savoir s’il est éthique d’entraîner un jeune pendant de longues heures chaque jour, je répondrai que si l’entraîneur « enseigne », respecte l’intégrité physique du jeune nageur, s’il adopte une attitude pédagogique qui va rendre le nageur acteur de sa pratique je ne vois pas de problème à entraîner un jeune à progresser pendant de longues heures. En revanche et c’est parfois le cas, si l’entraîneur « instrumentalise » à des fins personnelles le nageur, s’il fait  beaucoup nager pour que le nageur progresse à s’entraîner, je ne lui confierais pas mes enfants.

« Au sujet du risque est de créer une pression mentale et une tardive frustration chez le nageur (nageuse), avec l’exemple de Shane Gould, Il est en effet facile de duper un jeune sportif en créant une pression mentale qui aboutira à moyen terme à l’abandon du sport et à de la frustration.

« Un ami  qui  s’intéresse à la notion de performance et qui est professionnellement en contact avec de nombreux anciens sportifs à coutume de dire que « le sport est un cimetière ».

« Si le risque de blessure « n’est pas à négliger », La natation reste un sport ou on se blesse peu, quelques problèmes d’épaules mais c’est tout.

« Enfin, il est vrai qu’en France, trop d’heures dans l’eau risquent d’hypothéquer l’avenir professionnel. Beaucoup de jeunes nageurs dans notre pays sont plus où moins déscolarisés afin de pouvoir s’entraîner plus ? La plupart deviendront MNS ou entraîneur, pas par vocation mais par défaut. »

A la question de savoir si la Fédération adoptera une position claire sur l’entraînement des enfants, Begotti répond qu’il faudrait pour cela qu’elle se pose les mêmes questions que Mr Demure, ce qui, ajoute-t-il, « ne semble pas être a l’ordre du jour. »

« Il vaut mieux avoir des juniors qui performent parce qu’ils nagent efficacement que des juniors qui performent parce qu’ils s’entraînent beaucoup », explique-t-il.

« La question est de savoir s’il est possible d’avoir une natation forte chez les adultes en ayant des jeunes qui s’entraînent modérément. Je pense que c’est possible en concevant l’entraînement des jeunes différemment de celui des adultes et en leur proposant un programme de compétition lui aussi différent de celui des adultes. » 

ANNE RENFREW LEPESANT : AUX USA, SEULEMENT 7% DES NAGEURS DU SECONDAIRE NAGENT A L’UNIVERSITE…

ANNE RENFREW LEPESANT est américaine. Diplômée de Princeton et joueuse de tennis universitaire, elle est mère de nageuses ; journaliste, responsable du site SwimSwam en français, elle s’est spécialisée également dans le recrutement de nageurs de fins d’études secondaires avec des universités US. Son expérience du sujet, à la fois personnelle et professionnelle, est donc multinationale et d’une certaine façon unique. Elle a décidé de répondre point par point à Mr. Demure, en perdant cependant un peu patience par endroits, car oui, dit-elle, on peut entraîner les jeunes sans risque de les casser ! 

 « Mes réponses sont le résultat d’une vie vécue à l’américaine, tout en comprenant le système français (ce que j’essaie d’exploiter dans mon business de recruiting) donc j’essaie d’avoir de l’empathie pour le commentateur. Mais en gros il utilise un faux argument. Sa façon de poser les choses trahit selon moi un point de vue fermé, pas du tout global, pas du tout 21e siècle. Justement je suis agréablement surprise de voir autant de salles de sport ici à Marseille ces jours-ci. Elles sont partout. J’en ai compté trois dans moins d’un kilomètre le long de l’avenue où vit ma belle-mère. Je n’imaginais pas qu’il puisse y avoir ici de l’intérêt dans le maintien physique car je ne vois pas de femmes de mon âge quand je cours (ni d’autres personnes d’ailleurs). Tout le monde est mince, mais c’est plutôt la clope qui fait cet effet).

Au sujet du caractère « éthique » d’entraîner un jeune pendant de longues heures chaque jour ? « Oui, c’est éthique, répond-elle. C’est un point de vue très américain mais voilà, je suis très croyante dans le sport. Ceci étant tout ce que je vais dire est anecdotique, tiré de mon expérience personnelle de sportive, mère de sportives, et, de par ma nouvelle profession, de journaliste, qui écrit sur les sportifs. 

« Pour commencer, je soutiendrai que faire du sport dès le jeune âge est mieux que ne pas faire de sport. Donner aux enfants le goût d’une vie active, au contraire de ceux qui passent leurs après-midi après l’école devant la télé ou d’autres types d’écran, voilà qui  réduit tous genres de maladies (diabètes, obésité, etc.).

« Ensuite il faut savoir que les coachs des petits savent aménager les emplois du temps, ils  augmentent progressivement en fonction de l’âge, les 7-8 ans ont quelques entraînements par semaine, les 12-13 ans, au prorata de leur développement, atteignent parfois le double ou le triple du volume des plus petits. En outre les entraîneurs de jeunes savent intégrer le « fun » dans les séances, et les rendre amusantes.

FAIRE DU SPORT DES LE JEUNE AGE EST MIEUX QUE NE PAS FAIRE DE SPORT

« Il y a aussi que les parents peuvent relativiser la pression (je dois reconnaître qu’en ce qui me concerne j’en ajoutais plus que je n’en enlevais, mais, heureusement, mes filles ont survécu !). Chez SwimSwam, le site sur lequel j’interviens, nous publions des TONNES d’articles sur ce sujet.

« Par exemplehttps://swimswam.com/parents-de-nageurs-4-astuces-pour-garder-une-certaine-regularite/

«  Le risque de pression mentale et de « tardive frustration » chez le nageur, Anne met cela sur le compte de l’entourage du nageur : « Il se peut que Shane Gould n’ait pas eu l’encadrement qui a su la protéger de la pression. Mais de toute façon tout le monde vit différemment la pression. (1)

« Un autre aspect de l’argumentation est typiquement français : en France, soit on est dans l’équipe nationale et on reçoit une aide en tant qu’athlète professionnel (et peut-être un contrat avec un fournisseur), et donc on est pro,  soit on quitte son sport pour faire ses études secondaires.

« Or, aux USA, il y a plus d’options. Oui, on peut devenir un « payé » hyper compétitif, d’accord, je l’admets. Mais il y a BEAUCOUP d’opportunités données aux enfants de jouer à un sport sans être de haut niveau et sans être soumis à la pression. Il y a tellement de bénéfices d’appartenir à une équipe, bénéfices qui joueront plus tard dans la vie ! Mais même quand on a envie d’être un sportif de haut niveau, il existe un grand nombre de niveaux. L’un de mes intérêts est de recruter des athlètes qui veulent faire du sport en université, et bien entendu celles-ci demandent un haut niveau mais ne s’arrêtent pas à chercher le prochain Phelps ou la prochaine Franklin !

« Il y a des tas d’universités avec des équipes de foot, de tennis, de golf, de basket, de volley, de natation…. et de tous les niveaux ! En outre, nos lycées ont des équipes de tous les sports et on peut être compétitif à ce niveau sans continuer à l’université. Mais si on a envie de continuer, ça prolonge notre vie de sportif et nous donne d’autres objectifs. Ce n’est pas « Equipe de France ou rien ». C’est plus nuancé. Aussi il faut dire que les jeunes sportifs VEULENT faire leurs sports et beaucoup d’entre eux VEULENT les faire à l’université.

Mais il n’y a qu’un petit pourcentage qui sont assez bons pour continuer. Si tu regardes dans le tableau de la NCAA (ci-dessous), en natation seulement 7% des athlètes qui nagent au lycée peuvent nager à l’université. 

http://www.ncaa.org/about/resources/research/estimated-probability-competing-college-athletics

« Quand Mr DEMURE met en avant « le risque de blessure qui n’est pas à négliger sur un corps encore en pleine évolution », je n’ai rien à dire là-dessus, sauf que ce n’est pas un argument pour ne pas faire de sport. Je peux me faire écraser par un bus en traversant la rue mais ce n’est pas pour autant que je ne sors pas de ma maison. 

« En ce qui concerne la pratique sportive comme contradictoire de la réussite professionnelle, je m’inscris complètement en faux en face de cette affirmation. Il y a une tripotée d’études que je n’ai pas le temps de chercher qui disent que les athlètes de haut niveau sont les premiers embauchés. C’était certainement vrai pour moi. Le tennis (et bon, okay, Princeton sur mon CV) m’a ouvert plein de portes professionnelles. 

« Le système français dois-je ajouter, pour être juste, présume que si tu es sportif de haut niveau, tu veux être (ou tu dois être) prof de sport ou coach plus tard dans la vie. C’est cette stupidité de « sport-étude » au lycée qui limite les perspectives professionnelles des sportifs et non pas le fait de participer dans un sport. Si j’avais élevé mes enfants en France, il aurait été inconcevable que mes filles ne suivent pas des études de droit, de finance, de n’importe quoi…. On peut être athlète de haut niveau ET courtier en bourse (j’en suis la preuve, mais bon, je n’étais qu’une athlète moyenne! C’est encore plus vrai pour des médaillés olympiques). Regardez les Jeux Olympiques de 2016 par exemple. J’avais réalisé un tableau qui montrait tous les athlètes qui avaient passé par la NCAA en natation et en water polo, toutes nationalités confondues. Ce n’était pas complet mais c’était indicatif. J’ai utilisé les informations que je trouvais.

https://la4college.com/2016/08/31/ncaa-water-polo-athletes-competing-in-2016-olympic-games-in-rio/

https://la4college.com/2016/08/31/ncaa-swimming-and-diving-athletes-competing-in-2016-olympic-games-in-rio/

  « Demander que la Fédération se positionne ne me parait pas avoir le moindre intérêt. Car alors, faudra-t-il que la France abandonne le sport une fois pour toutes ?

« Je ne sais pas si Mr Demure ironise quand il suggère qu’il vaut mieux avoir une natation faible en juniors qu’une natation forte mais abusive, et qu’il est temps que la natation devienne un sport d’adultes professionnels.

Une natation faible en compétition junior, la France l’a déjà, pas besoin de la souhaiter. Et pas juste par rapport au reste du monde. Combien de records sont imbattus depuis plus de 10 ans ? Je suis toujours étonnée en couvrant les championnats de France combien peu de records sont effacés! Une natation adulte intensive ne peut être atteinte si l’on ne s’est pas préparé graduellement à l’atteindre chez les jeunes. Vouloir une natation forte d’adultes professionnels EXIGE d’avoir une natation de jeunes forte et bien préparée… ».

OLIVIER NICOLAS : « D’ABORD UN SUIVI PROFESSIONNEL QUI DEBOUCHE SUR UN EMPLOI »

Olivier NICOLAS est adjoint de Richard MARTINEZ dans l’encadrement de l’équipe de France. Il s’est occupé des jeunes internationaux français au début des années 2000, sous la DTN de Claude FAUQUET. Ici, il met l’accent sur la nécessité d’un avenir professionnel des nageurs d’élite…

« Oui ce monsieur dit beaucoup de vérités, mais on reste un peu coincés entre le trop et le pas assez ; si, en junior, vous ne nagez qu’une fois par jour et que vous êtes parmi les meilleurs Européens, c’est super mais c’est malheureusement pas souvent le cas donc on se trouve trop  loin ; et de ce fait on arrête plus tôt. Attendre d’être Senior, et devenir professionnel, ça va être encore plus compliqué. Je crois surtout qu’il faudrait plutôt se pencher sur le domaine éducatif et intégrer le sport et la durée des cours. Je suis inquiet ; en ne brillant pas chez les juniors à 5 ans des jeux de Paris, je suis pessimiste. Je pense qu’il faut les accompagner et leur proposer un suivi professionnel qui débouchera sur un emploi plutôt que de devenir un faux professionnel car la plupart des très bons nageurs sont au smic. Pour l’instant, à part les Manaudou, Bernard et Lacourt,  j’en connais peu. »

GUY MUFFAT : COMMENT CAMILLE A DEVELOPPE SON TALENT

En remportant le 400 mètres nage libre des Jeux de Londres, en 2012, Camille MUFFAT est devenue la deuxième nageuse française championne olympique de natation. Il m’a semblé intéressant d’avoir une idée de la façon dont elle a développé son talent à Nice, où elle vivait. J’ai demandé à son père, Guy, de nous rappeler les principales étapes de son début de carrière…

Les lignes qu’il me renvoie me paraissent précieuses, car elles découvrent une période occultée de sa carrière, et constituent une sorte de préhistoire de son talent, ne paraissant jamais dans les biographies de Camille. Or elles sont essentielles en ce qu’elles précèdent sa « révélation » des championnats de France 2005, quand elle bat sur 200 mètres quatre nages et Laure Manaudou et son record de France, et laissent deviner la jeune passion de nager de cette ondine d’exception !

« Voilà quelques éléments qui pourraient te permettre de comprendre un peu mieux la trajectoire de Camille.

« Camille a démarré la natation  vers 8 ans dans un groupe loisirs en bassin de 50 mètres. Son premier entraîneur, Jean Roch Bruneton, fut champion d’Europe juniors du 1500 mètres, mais il était venu à Nice pour pratiquer le water polo.

« Il ne mettait aucune pression à Camille, la plus jeune du groupe. En vue d’une compétition interclubs, l’entraîneur des poussins Hubert Saccheri demanda à Jean Roch s’il n’avait pas deux nageuses sous la main.

« Camille nagea donc un 50 mètres papillon dans la magnifique piscine d’Antibes pour son premier départ de course. Son chrono surprit agréablement Hubert, qui lui demanda de venir nager avec le groupe compétition. Mais il fallait changer de groupe en janvier et Camille attendit septembre et ses 10 ans pour  réaliser de véritables entraînements avec un éducateur formidable, expérimenté. 

« Hubert  n’était pas obsédé par le chrono  et les résultats immédiats. Camille progressa et elle gagnait souvent au niveau départemental. Pour son entrée en 6ème, on lui proposa d’intégrer la section classe sportive au lycée du parc Impérial; elle n’était pas intéressée. Hubert lui dit quelques mots et elle changea d’avis.

« C’est Hervé Saccheri, le frère d’Hubert, qui l’entraîna en benjamine. Elle n’était pas au dessus du lot au début puis elle remporta le « natation national » en 2éme année. Elle pratiquait surtout les quatre nages et le papillon.

« Une ambiance joyeuse régnait dans le groupe. Hervé était instituteur et savait s’adapter au caractère  de Camille. Sans jamais la brusquer, dans la bonne humeur, il a su lui donner le goût du dépassement alors que la compétition ne l’intéressait pas au départ.

« En septembre 2003, à 13 ans et 10 mois, Camille démarra sa 1ère saison de minimes avec le groupe de Fabrice PELLERIN composé alors de nageurs de moins de 20ans, excepté Stéphan PERROT (alors licencié à Clichy et étudiant à l’EDHEC), Clément LEFERT, Mathieu LACÔME (champion de France du 50 mètres dos en 2005 à 21 ans devant Camille LACOURT), Thibault SACCHERI… et 2 filles; Sawsen KHESSOUMA et Maeva OLIVE (sélectionnée aux euros juniors sur 50 mètres l’année précédente).

« Le kilométrage des séances était léger (souvent moins de 4 km).

« Un gros travail technique était réalisé  sur les départs, les coulées (Mathieu LACÔME y excellait).

« Au début, il arrivait fréquemment que Fabrice interrompe Camille pour corriger son geste. Camille adorait qu’on lui accorde une telle attention….même si les « grands » n’appréciaient pas toujours.

« Elle ne nageait que 5 fois par semaine avec Fabrice, et deux fois dans le cadre d’horaires aménagés au prestigieux lycée du Parc Impérial avec un autre coach, Christelle BOUSQUET. Camille était discrète, bonne camarade. Elle n’était pas la plus rapide du groupe sauf en 4 nages.

 « Lors d’une discussion avec Fabrice, il se livra un peu sur sa vision de formateur (en 2003). J’en ai retenu qu’il était fan de POPOV et de sa technique. Il savait également que nager à haut niveau  réclamait de nombreuses heures passées dans l’eau et ça lui déplaisait d’imposer de longues séances fastidieuses parfois biquotidiennes à des adolescents.

« Il était convaincu que « nager mieux  » était préférable pour les jeunes: il répétait « chaque mètre nagé doit avoir son intérêt ».

« Quand des jeunes « performaient » avant 15 ans, il ne s’enthousiasmait pas; il craignait l’orgueil des parents qui pouvaient le gêner dans sa formation.

« Il était extrêmement exigeant avec les jeunes qu’il intégrait dans son groupe. Les filles devaient être très fines et avoir une nage déliée (comme Popov). Au fil des années, j’imagine qu’il a évolué.

« Yannick représentait l’archétype du nageur qu’il voulait former; très grand, mince, très intelligent et surtout peut-être des parents n’habitant pas dans la région… J’exagère.

« Pour les jeunes il répétait : ce qui compte ce n’est pas aujourd’hui mais plus tard; mais la plupart des entraîneurs, dirigeants, parents ou nageurs veulent des titres, des records maintenant car (même s’ils n’en sont pas tous conscients), une médaille nationale ou mondiale chez les grands demeure hypothétique.

« D’après ma petite expérience, lorsqu’un jeune réalise de bons chronos, il est compliqué d’extrapoler sa progression.

« Entrent en jeu des paramètres physiques (une fille de 14 ans qui a fini de grandir et ne pourra que grossir), psychologiques, physiologiques (capacité à encaisser la répétition des séances) environnementaux (famille sportive ou pas, compétences de l’entraîneur, qualité du groupe…)

« Je pense que Fabrice prenait en compte tous ces éléments. 

« La suite, ceux qui suivent la natation la connaissent. »

 CHRISTIANE GUERIN : « LE PROJET HAUT NIVEAU EST FAMILIAL OU IL N’EST PAS »

Christiane Guérin est une dirigeante de natation, épouse et mère de nageurs. De sa profession documentaliste juridique à l’école nationale des greffes, elle a été entre autres présidente de l’Alliance Dijon Natation (2014-2015). Membre du Comité directeur de la Fédération depuis 2005, elle en est depuis 2017 la secrétaire générale… Elle est donc bien armée pour répondre aux questions liées à l’entraînement des jeunes.

« Un nageur se construit depuis le plus jeune âge avec, bien sûr, une progression intelligente.

« Un athlète n’atteindra l’excellence qu’avec du travail. Il est évident que le sport français en général n’est pas construit autour du double projet. La natation est une discipline exigeante en termes d’entraînement. Quand un footballeur peut s’arrêter une semaine ou plus sur légère blessure sans perdre trop, le nageur va tout de suite perdre et doit conserver le contact avec l’eau. L’entraînement biquotidien est une nécessité très vite.

« Le jeune qui progresse en natation et brigue le haut niveau sait très bien ce que cela implique. Rigueur, travail, abnégation.

« En général, si vous questionnez les enseignants, le nageur est un élève sérieux et responsable car il sait ce que représente son engagement.

« Le projet de s’orienter vers le haut niveau est un projet familial car sinon il n’est pas possible. Les parents s’engagent à comprendre le rythme de vie, le suivre aussi. L’enfant va s’astreindre à se lever tôt, se coucher tôt, ne pas avoir des week-ends trop chargés. Il doit être accompagné dans la difficulté, être écouté et compris. C’est une situation qui va de pair avec le projet familial sinon rien.

« En interrogeant des nageurs en fin de carrière, pour certains c’est la lassitude qui les fait arrêter… et les résultats qui déclinent. Se lever pendant 15 ans à 5H30 pour être dans l’eau à 6H30 ça use. Mais demandez-leur s’ils regrettent, je ne pense pas. Ils ont vécu des moments uniques, des voyages incroyables, des échanges que personne d’autres ne connaît. Ils sont soudés dans l’effort et les difficultés, ils partagent des valeurs et des joies que seul, le sport permet.

« En ce qui concerne le développement physique, il est important de s’adresser à des entraîneurs compétents qui ne font pas un transfert de ce qu’ils n’ont pas été mais prennent bien en compte le projet du jeune. Il existe maintenant beaucoup de documentation qui informe et donne des guides de travail pour ne pas mettre la santé des athlètes en cause. Les préparateurs physiques connaissent bien le problème et savent amener l’adolescent vers le haut-niveau.

« Les parents doivent être vigilants et les médecins sont maintenant spécialisés pour certains.

« Dire que le travail intensif ne doit commencer qu’à l’âge adulte c’est méconnaître le haut-niveau. Un champion, ça se construit pas à pas et il est utopique de dire qu’il ne faut pas travailler avant la fin de la croissance. Les études sont précises sur ce qui peut être fait et tout le monde a accès à ces études.

« Quand le nageur entre dans la vie active, il est rompu aux difficultés qu’il rencontrera. Ce n’est pas le cas du jeune qui aura passé une jeunesse langoureuse et insouciante. »

(1).  En fait, si je me fie à ses mémoires, Shane Gould, qui détint en 1972 tous les records du monde de nage libre du 100 au 1500 mètres féminins, ne se plaignait pas de son entraînement, mais du différend entre son père et son entraîneur Forbes Carlile, qui lui avait pourri la vie. Une anecdote révélatrice. Quand Shane Gould partit aux USA pour nager loin de cette ambiance qu’elle trouvait détestable, elle se plaignit que l’entraîneur US ne la faisait pas assez nager ! 

 

 

 

 

 

PLAIDOYER POUR LA FIN DES HARICOTS ET LE RETOUR DES NAGEURS DANS LES PISCINES

Éric LAHMY

Samedi 28 Octobre 2017

C’est quoi une piscine ? Pour les nageurs, c’est une concavité, creusée ou non dans un stade nautique, emplie d’eau à une profondeur variable et dédiée à la nage. Un lieu de sport.

Définition. Évidence.  Élémentaire. Mais parfois oubliée. « Dans les années 2000, explique Basile Gazeaud, responsable fédéral équipements et territoires de la Fédération française de natation, on a eu l’époque des piscines haricots, et de toutes formes. » Une piscine, c’est devenu un plan d’eau utilisé pour tout autre chose que nager. Quelquefois, on n’y a plus vu, au mieux, qu’un terrain de jeu, une surface de loisirs. On en était à se demander si nager n’était pas en train de devenir démodé, anachronique.

PARADOXE : PLUS LA NATATION S’IMPOSE COMME LE SPORT FITNESS RÊVÉ, MOINS LES PISCINES SE TOURNENT VERS L’ACCUEIL DES NAGEURS

La natation est devenue pour des raisons complexes, partiellement liées à la fascination de l’eau, le sport qui maîtrise peut-être le moins son lieu d’expression naturel (et en l’occurrence artificiel). A ce que je sache, le football a son terrain de foot où personne ne vient pratiquer l’accrobranche, le vélo sa piste cyclable où les patineurs en ligne ne s’égarent pas, l’athlétisme son stade dont les pom-pom girls n’ont jamais revendiqué un bout de terrain ni les pêcheurs à la mouche la fosse du steeple ; le judo a son dojo et ses tatami n’ont pas à se défendre de l’invasion des trampolinistes, le ski a ses pistes, qui ne paraissent menacées que par le réchauffement climatique…

…Mais la piscine, l’endroit où l’on nage, est revendiquée, elle, par des légions d’envahisseurs, et j’avoue avoir été étonné par l’afflux du kayak dit de piscine, du step et du vélo immergés, des palmeurs de tous poils, de la planche à voile, du ski nautique et du hockey subaquatique !

Bien entendu, d’autres utilisations surprenantes a priori peuvent se développer en piscine

Bref, comme dirait Dupont la Joie, on n’est plus chez soi…

 

« CES BASSINS DANS LESQUELS IL NE MANQUAIT PLUS QU’UN PANNEAU INDIQUANT UNE INTERDICTION DE NAGER… »

Une telle tendance parait illogique, voire absurde. Elle devient surtout invivable pour les 314.000 nageurs licenciés et le million de non licenciés.

Si l’on ne savait pas combien une société est compliquée, on s’étonnerait de voir que le développement de la piscine où on ne peut pas nager s’est orchestré alors que la grande mode du sport mettait en avant les vertus de la natation, sport pour tous, sport complet, sport santé, sport fitness, sport quasi-parfait, pratiqué à toutes les saisons de la vie, depuis les « bébés-nageurs » à l’âge où on ne sait pas encore tenir debout, jusqu’au troisième voire au quatrième âge, où l’on ne sait plus marcher sans une canne.

Toute une population a été alors invitée par un complot de concepteurs de piscines et d’édiles à faire trempette sans surtout se fatiguer ! La piscine qui pouvait aider à combler le déficit d’activités physiques dans lequel sombre l’être humain du 21e siècle, fut invitée à accueillir une autre forme de paresse. Le plausible mammifère marin se pétrifie en inerte bouée… Pour soigner sa sédentarité terrestre, l’air du temps l’encourage à l’immobilité aquatique.

Que les piscines, en tant qu’ornements de jardin des personnes privées, aient pris cette allure, est le problème de ceux qui font un tel choix. Grand bien leur fasse. Et d’ailleurs, peu de gens disposent d’assez de mètres carrés de jardin pour accueillir une piscine assez grande pour nager.

Que le détournement de fonction envahisse le secteur public et les piscines municipales en revanche intéresse tout le monde. Il peut avoir des résonnances inquiétantes pour le sport, et, surtout, ajouterai-je, pour la santé et la forme physique de générations. Bref, il importe qu’on interroge ce trend lamentable.

Or, me dit-on, « ces quinze dernières années, la Fédération française de natation a entériné ces bassins dans lesquels il ne manquait plus qu’un panneau indiquant une interdiction de nager… »

Celui qui m’affirme cela, Stéphane Bardoux, est un ancien entraîneur du Racing Club de France qui, depuis 2004, s’est recyclé dans la construction de piscines en France à travers Mission H20, un bureau d’études techniques expert de la programmation de piscines, qu’il a créé de concert avec Olivier Leroy, directeur technique du CNO Saint Germain en Laye entre 1991 et 2004. D’après Stéphane, Francis Luyce, le président de la FFN, avec une certaine naïveté, entérinait tous les projets qu’on lui soumettait sans distinguer les piscines où l’on nageait et les piscines ludiques à toboggans.  

POURQUOI TOUS LES SERVICES MUNICIPAUX ONT-ILS UN BUDGET, QUAND CELUI DE LA PISCINE S’APPELLE UN DÉFICIT ?

On est en train, d’aucuns m’affirment, de revenir sur cette fascination exercée par le « tout ludique » qui a culminé dans le bassin multiforme. Le haricot tendrait-il à flageoler, et se dirige-on vers la fin des haricots ? Oui et non, selon les personnes interrogées.

Ces piscines qui contingentent ou refoulent les nageurs ont été et continuent d’être vendues comme « originales et ludiques ». Je reconnais qu’elles proposent une esthétique souvent plus séduisante que le bassin rectangle. C’est mignon, un jet d’eau ! Mais leur originalité a été assez malmenée par le nombre considérable de bassins bâtis selon cette forme. Après que 1.000 bassins aient partagé la même originalité, on découvre qu’ils ne font autre chose qu’illustrer un autre conformisme.

Et leur caractère ludique ? Il reste à prouver. En quoi s’immerger dans une piscine haricot est-il plus amusant que de plonger dans un quadrilatère ? Y nager droit, effectuer des longueurs, devient impossible, c’est sûr. Sa forme d’humble légume  lui ôte donc une fonction essentielle. Et, à mon avis, elle ne lui en ajoute aucune. Quels enfants n’ont pas joué dans une piscine classique ? Avec des copains, dans un autre temps, on s’amusait dans une piscine « coque », rigoureusement rectangulaire, qui se trouvait être le bassin municipal (25 mètres) d’Issy-les-Moulineaux. On se disputait la propriété d’un pneu de camion et on « nageait » avec le chien de Christine Caron qui pesait 80 kg (pas Christine, le chien). Le bassin vient d’être reconstruit récemment. Et il est ? Ludique !

Donc tout ce que vous faites dans une piscine haricot, vous pouvez le faire aussi bien dans une « coque », mais vous ne pouvez pas faire dans un haricot tout ce que vous pouvez faire dans une « coque », et pour mon argent, son seul avantage est un inconvénient : pour y nager proprement, il faut être une loutre ou un poisson rouge. L’activité de piscine la plus normale, intelligente et formatrice y est interdite.

Mais je constate qu’il en est qui pensent différemment. Historiquement, ce sont des directeurs de piscines, souvent anciens nageurs ou entraîneurs, qui ont imaginé des bassins aux formes variées.

Du moins d’aucuns le prétendent. Unis dans un syndicat (dont le premier président fut Gilbert Seyfried), ils phosphoraient pour combler le « déficit » des bassins qu’ils exploitaient. A mon avis, l’un des malentendus qui sévit autour de la piscine est lié à ce qu’on appelle son « déficit. » C’est en regardant un budget de mairie que j’ai trouvé cette notion de déficit des piscines. Or elle me parait assez douteuse, voire disputable…

Mais les maires en font des cauchemars. Je me rappelle essayant dans une autre vie de suggérer à André Santini, maire d’Issy-les-Moulineaux, que sa piscine ne lui coûtait que le prix de l’enseignement obligatoire de la natation aux élèves du primaire, et qu’il était injuste d’appeler déficit les 300.000 francs qu’elle coûtait annuellement en termes d’entretien, de personnel et de chauffage, alors que le service des fleurs et jardins, qui revenait à peu près au même prix, ne creusait pas un déficit, ô qu’en termes choisis, mais donnait lieu à un budget !

Les affaires culturelles, le patrimoine, l’animation des quartiers, les affaires sociales, la santé, le handicap, l’éclairage public, la circulation, la voirie, la police municipale, tout ça bénéficiait de budgets dont certains étaient des plus conséquents. Mais cette horrible, cette ignoble piscine, elle, souffrait d’un déficit !

 Santini n’en disconvint pas, mais le prix du fuel ayant grimpé démesurément suite à un conflit moyen-oriental, le maire n’en donna pas moins, un peu plus tard, la gestion de sa piscine à Forest Hill.

Pourquoi parle-t-on de déficit, et non de budget d’une piscine ? Parce qu’il y a un public, une caisse et des rentrées. La terminologie liée à un mécanisme comptable a eu raison de la notion de service rendu par une piscine en remplaçant la noble notion de budget dépensier par celle, intolérable, de déficit !

Revenons à la FFN. On ne sait trop ce qui bouillait dans la marmite de Francis Luyce, dont l’intérêt personnel gouvernait la pensée. En revanche, Gilles Sezionale a saisi l’importance de l’enjeu et entend utiliser le bras de levier fédéral pour remédier à la situation dans laquelle les piscines de la génération où l’on en a le plus construit sont menacées d’obsolescence.

Stéphane Bardoux a l’impression que « Sezionale a des idées, mais ne se rend pas compte de la difficulté de construire des équipements. C’est une question de culture. En Espagne, vous pouvez construire en utilisant des investissements privés concurremment à des investissements publics. En France, dès qu’il y a de l’argent public, vous êtes contraint à l’appel d’offre. Ce qui s’est passé pour Mulhouse ou pour Nice n’est pas reproductible facilement. Les seuls exemples de construction de piscines qui n’ont pas été aidés publiquement, c’est Marseille et le Racing. Au Racing, la construction du second bassin de la rue Eblé a été payée par les leçons de l’école de natation. A Mulhouse, ils ont réussi à disposer d’un centre d’entraînement remarquable, mais il y a eu beaucoup d’argent de la Fédération française de natation et un partenariat avec la ville.

« A Nice, ville riche, il y a de gros moyens financiers. Pellerin rêvait – comme tout entraîneur rêve – d’avoir une piscine où il pourrait entraîner en toute tranquillité et le maire Estrosi a suivi. Philippe Lucas avait réussi à capitaliser à Melun. En 1991, il y a eu des problèmes à Rouen : la ville avait consenti de gros travaux pour permettre à Stéphan Caron de s’entraîner, et c’est alors qu’il a choisi de partir étudier à Paris. La municipalité ne l’a pas facilement pardonné »

UN SUPER PROJET À SAINT MALO, À UN DÉTAIL PRÈS

Doit-on comprendre par là que le scénario niçois n’est pas facile à reproduire ?

Certes. Mais d’autres scenarii se développent, et d’ailleurs il n’est pas sûr que le président de la Fédération n’a pas compris de quoi il retourne. Récemment, M. Sezionale a reçu le maire d’une ville moyenne, Saint-Malo, pour ne pas la nommer. Le projet de la mairie était (et reste) flamboyant, en ce que la volonté du maire Claude Renoult est de réaliser une piscine capable d’accueillir des compétitions internationales – ou des championnats de France. Mais – un mais qui se trouve au cœur de notre sujet –, ce projet, baptisé « centre aqualudique, que M. Renoult présente comme « le projet-phare de la nouvelle équipe de Saint-Malo agglomération » avait pour ambition d’être « une référence parmi les équipements aquatiques en Bretagne et en France » et comme on va le voir ne l’était pas tout à fait…

Bassin sportif modulable, 2000 mètres carrés de plans d’eau sur 5 hectares et demi (coût :  trente millions d’euros), bref du solide. Les Malouins avaient travaillé depuis deux ans le bel objet dans ses moindres détails, pour recevoir les grandes compétitions, prévu même la salle antidopage, et la part du ludique n’était pas oubliée, avec  un bassin de nordique (utilisable en toutes saisons).

Et alors ? Il s’avère que les concepteurs ignoraient ou avaient oublié que la compétition aujourd’hui, à un certain niveau, exige la présence d’un bassin de récupération. Sezionale a dû expliquer que ce centre aquatique, tel qu’il était conçu, tout magnifique et rutilant, ne pourrait jamais recevoir de compétitions du niveau championnats de France ; que, pour cette raison, lui Sezionale ne puiserait pas dans les fonds de l’agence de développement fédéral (non encore existante) ou n’interviendrait pas auprès du CNDS pour subventionner ce projet (les espoirs de Saint-Malo s’élevaient à 4 millions).

LE VRAI PUBLIC DE LA PISCINE, C’EST DES FEMMES D’ÂGE MOYEN QUI VEULENT NAGER

Quoique déçu d’apprendre que son centre, ouverture prévue en 2019, ne pourrait jamais, tel quel, recevoir les France, M. Renoult a bien compris qu’il devrait revoir le projet et on sent qu’il va revenir à la charge (un breton ne se décourage pas aussi facilement).

Peut-être le nordique incriminé perdra-t-il sa forme de crapaud ludique, et s’inspirera-t-on du rectangle pour le transformer en un – irrésistible – bassin de récupération ?

Revenons à H²O. « Nous aidons à produire 10 piscines par an, explique M. Bardoux, qui brosse à grands traits la problématique. Une piscine, c’est de 2 à 30 millions d’Euros. A la construction, c’est entre 2300 et 3000€ au m². Ce n’est pas seulement là qu’elle coûte cher. L’eau, le chlore, abîment, et il faut entretenir et réparer. Le coût réel est important.  

« Maintenant, une piscine découverte économise la structure halle-bassin. En contrepartie, on va dépenser plus en énergie. D’où une nécessaire prudence sur le montage financier. Ce qui est cher, c’est au quotidien : coûts, charges, frais. Il est donc nécessaire de bien caler son business plan. La FFN, sous sa forme juridique d’association, bénéfice d’avantages, elle peut inverser le mouvement. Après quinze années de laisser-aller, on sent une réaction. »  

Bernard Boullé, qui enseigne aujourd’hui à Montpellier (et aura du mal cette année à défendre ses titres de champion de France master des 50 et 100 papillon, s’étant méchamment brisé deux métatarses dans un accident) avait créé en 2005 le service que dirige aujourd’hui M. Gazeaud. Il est sévère pour les Innovations des bassins ludiques, qui ne sont, défend-il, « derrière le concept de piscine, que des attrape-nigauds. Le populaire n’est pas intéressé par ce qui lui est vendu en l’occurrence. Le vrai public de la piscine, c’est des femmes d’âge moyen (disons autour de 50 ans), qui veulent nager. La piscine toboggan est une hérésie. Combien de fois n’a-t-on pas hésité, en outre, à faire déboucher le toboggan en plein milieu du bassin olympique ? Cette disposition  flingue bien sûr toute possibilité de nager sur les lignes concernées, et quand on sait le prix du mètre carré de bassin, c’est une aberration sans nom. Imagine des montagnes russes sur une piste d’athlétisme ! Il y a derrière ces fantaisies une capacité de n’importe quoi… »

Bernard Boullé partage le sentiment de plusieurs personnes impliquées dans cette réflexion sur un point : Francis Luyce ne différenciait pas les divers types de piscines qui se créaient. Il soutenait également la construction de bassins ludiques ou sportifs, sans en mesurer la différence fondamentale. Il s’agissait d’une piscine, c’était tout bon. La FFN appuyait le projet, cela signifiait que des subventions venaient au secours, par la Fédération, le Centre National de Développement du Sport. C’est comme ça que les Grecs s’introduisirent à Troie en utilisant le mythique cheval.

Gilles Sezionale, lui, voit clairement la différence de concepts, et, on l’a compris, les projets ludiques ne devraient plus compter à l’avenir sur l’aide et les moyens dont dispose la FFN…

Bien entendu, tout le monde ne pense pas pareil.

Il y a trop d’intérêts divergents.

Personnellement, le principe de l’Aquaboulevard me sidère en ce qu’il offre au public me parait, sous les jets d’eaux, appauvrissant. Les jours de grande chaleur, j’y vois à travers les larges baies vitrées, toute une jeunesse assez inerte, les pieds dans l’eau jusqu’aux genoux et jamais plus haut ou piétinant en file indienne avant de glisser sur le toboggan.

Je vous dis ce que j’en pense, mais pourquoi interdire à qui que ce soit d’aimer ce lieu privilégié de drague, Luna Park faiblement inondé ? Surtout que c’est vraiment pour rien : hors l’accès à des tarifs préférentiels, l’entrée d’un adulte est à 29€ et celle d’un jeune 15€. Seulement de trois à six fois plus cher que la piscine lambda. A ce tarif là, on a envie d’y aller en famille tous les week-ends et d’amener aussi les grands parents ! Un mois d’Aquaboulevard coûte à peine plus cher que deux ans de cotisation au CNP ou au Racing.

70% DES CLUBS ENTRAÎNENT DANS DES PISCINES OBSOLÈTES ET QUI MENACENT D’ÊTRE FERMÉES

Et l’avenir? Il n’y a pas lieu de pavoiser. Basile Gazeaud confirme la vétusté et le rabougrissement du parc piscines. « On estime que 72% des piscines sont à la limite d’âge, menacées de vétusté, chose qui en moyenne survient à partir de 30 ans d’existence. Et 70% des clubs entraînent dans des piscines de cet âge.

« En 2000, la part du ludique dans les piscines, avec les haricots (toutes formes), ou ces équipements tournés vers les loisirs, les toboggans, les glisses, a atteint son sommet…

« Aujourd’hui, détaille M. Gazeaud, on comprend qu’au prix où sont les piscines, il faut absolument proposer des plans de nage. Il est très rare désormais que l’on construise un bassin privé d’un quadrilatère de nage. Par rapport à ce qui s’est construit dans les mille piscines, on ajoute maintenant au bassin classique, de vingt-cinq ou cinquante mètres, des offres diverses. On s’aperçoit d’ailleurs que la dimension sport est ce qui coûte le moins cher dans un bassin. »

Si l’on entend bien ce que dit M. Gazeaud, les fameuses « piscines cathédrales » ne coûtent pas aussi cher qu’on le dit. Une part très importante du prix de construction, c’est ce qu’on greffe autour : « le restaurant, la patinoire, etc. C’est ainsi qu’à Chartres, le sportif ne représente qu’un tiers du prix total, la remise en forme un autre tiers, le reste est représenté par la patinoire. La politique de la démesure a un autre effet, dans sa rentabilisation. Chartres, par exemple, c’est un million d’utilisateurs par an. Cela peut être rentable, et représente une réussite incontestée, mais attention, plusieurs Chartres se concurrenceraient et s’empêcheraient d’être rentables.

« D’un autre côté, l’on a les solutions proches de celle de Nice, avancée par Sezionale. Des clubs comme Nice, Mulhouse, le TOEC qui nage à Castex. La région carencée en piscines d’entraînement, c’est la Nouvelle-Aquitaine.

« Les fameuses 1000 piscines sont 750 qui arrivent aujourd’hui à saturation. Vu le boom démographique, les besoins doivent être vue à la hausse, or on en est en France à 70 ou 80 bassins par an dont une quarantaine sont couverts par la Fédération.

« Les piscines deviennent obsolètes au maximum au bout de trente ans, et les changements de normes rajoutent à cette obsolescence. Lors de leur construction, dans les années 1970, tout un ensemble de règles, ainsi concernant l’accès des handicapés, n’existaient pas. Tout cela fait qu’on ne peut plus se contenter de bassins de 25 mètres quatre couloirs. »

Les questions liées à la construction de piscines sportives et ludiques passent aussi par la formation de directeurs de piscines. Si la natation sportive veut continuer d’exister, il lui faudra également qu’on arrête de donner la gestion des bassins à des délégataires (privés) de services publics, lesquels sont menés par une politique purement économique, pour ne pas dire mercantile, éloignée de tous soucis de sport, de bien-être, de santé publique, et trop occupée à exploiter pour entretenir les bassins.

Mais ceci est une autre histoire…

PROFILS EN COURAGE : CES MALADES QUI FURENT CHAMPIONS OLYMPIQUES

Éric LAHMY

Lundi 15 août 2016

LA TOLÉRANCE AU MAL EST UNE CHOSE BIZARRE. IMPOSSIBLE A MESURER DE FAÇON AUTRE QUE SUBJECTIVE. ON A VU À RIO CE NAGEUR, VICTIME D’UN RHUME, SE FAIRE PORTER PÂLE AU DÉPART D’UN RELAIS QUATRE FOIS 200 MÈTRES QUI DEVAIT QUALIFIER L’ÉQUIPE DE FRANCE EN FINALE ET DONT LES ÉQUIPIERS ESPÉRAIENT, AVEC UN PEU DE CHANCE, QU’IL IRAIT CHERCHER UNE MÉDAILLE. ET VOUS EN AVEZ D’AUTRES QUI SE BATTENT EN GUERRIERS MÊME QUAND TOUT VA MAL.

PETITE PROMENADE PARMI CES PUGNACES…

Il y aura bientôt un siècle, développant des idées sur le sport, Jean Giraudoux avait affirmé que le goût  du sport était « une épidémie de santé. » Belle formule, mais qui n’est juste que si l’on accepte d’appeler santé (absence de maladie) ce qui est seulement la forme physique (vigueur fonctionnelle créée par l’entraînement).

Bien des champions ont pu être des gens malades, parfois même handicapés par leurs maux. Je ne parle pas de ceux qui pratiquent dans le cadre du handisport, dont l’incapacité est prise en compte, mais de sportifs qui sont atteints dans leur pratiqué par un souci qu’ils sont contraints de soigner. Champions diabétiques par exemple. Aujourd’hui, il est devenu banal de considérer que le sport est un excellent moyen de contenir un diabète, mais n’en fut pas toujours ainsi. Il y a un demi-siècle, par exemple, des médecins bannissaient l’activité physique pour ceux qui étaient atteints. Cela n’empêcha pas des légendes du sport comme Billie Jean King, Arthur Ashe et Bill Talbert (tennis) ou Joe Frazier et Ray Sugar Robinson (boxe) d’en être affectés.

Le premier athlète à remporter quatre médailles consécutives dans son épreuve, le lancer du disque, s’appelait Al Oerter (le second, Carl Lewis, en saut en longueur). En 1964, pour sa troisième médaille d’or, Oerter se présenta handicapé par un pincement vertébral et un cartilage déchiré à une côte, blessure qu’il s’était donnée quelques jours avant l’épreuve. Il lança contre l’avis des médecins, le torse sanglé, et gagna.

A Rio de Janeiro, on a vu un visage familier de la compétition depuis plus de dix ans, Inge Dekker, nager joliment bien après avoir été opérée d’un cancer de l’utérus. Demi-finaliste du 50 mètres, la grande Néerlandaise a nagé en séries et en finales du relais quatre fois 100 mètres (cinquième).

GARY HALL, DIX MÉDAILLES OLYMPIQUES POUR UN DIABETIQUE DE TYPE 1

Anthony Ervin, l’insolite vainqueur de Florent Manaudou à Rio, avait déjà fait fort douze ans plus tôt : il avait gagné la même épreuve du 50 mètres ex-æquo avec Gary Hall jr. Or celui-ci était un diabétique (et un vrai personnage, haut en couleurs), contraint depuis 1999, donc un an avant sa victoire de Sydney 2000, de se piquer quotidiennement à l’insuline pour ne pas sombrer dans le coma. Gary Hall jr a été (comme son père) l’un des plus grands sprinters de la natation, comptant dix médailles olympiques, l’adversaire n°1 d’Alexandr Popov et à nouveau champion olympique du 50 mètres, seul cette fois, aux Jeux d’Athènes. Pas mal pour un grand malade.

Lorsque la malchanceuse tenniswoman Maria Sharapova annonça qu’elle était positive à un produit récemment placé sur la liste des interdits, le meldonium, elle expliqua qu’elle prenait cette molécule depuis dix années pour soigner « des grippes, un manque de magnésium, une arythmie cardiaque et des cas de diabète » (inhérents à sa famille). Quand on sait qu’elle a été n° 1 mondiale avec ces soucis…

LES SIX JOURS POUR NAGER DE JEFF FARRELL

Au cours de l’hiver 1960, le livre de Jeff Farrell, « Six Days To Swim », fut presque un best-seller. Jeff Farrell y racontait une histoire insolite, celle d’un compte à rebours haletant. Mais commençons par le commencement. Farrell, un enseigne de l’US Navy est devenu à 23 ans, le roi du sprint mondial. Vainqueur l’année précédente du 100 mètres des Jeux panaméricains, il se présente comme le meilleur sprinteur de la planète depuis qu’aux championnats des Etats-Unis, il a frôlé le record du monde de l’Australien John Devitt, en 54s8 contre 54s6. Les sélections olympiques ont lieu la semaine suivante, et Farrell se prépare à s’y présenter en grand favori sur 100 mètres et 200 mètres, une course non olympique mais qui ouvre la porte du relais quatre fois 200 mètres. Mais, le dernier soir des championnats, il est hospitalisé en urgence, et l’on diagnostique une appendicite aigüe. Il faut l’opérer immédiatement. Le comité de sélection olympique se penche sur son cas et lui propose d’effectuer un test deux semaines après les trials, et de l’intégrer dans l’équipe si son temps surpasse celui du 6e de la finale des sélections. Farrell a une autre idée : il veut nager les sélections. Il aura six jours pour se remettre de l’opération. Le chirurgien qui l’opère, mis dans le coup, suit Farrell quand, deux jours après l’opération, l’abdomen serré dans un bandage, celui-ci s’immerge dans le petit bassin attenant à la clinique. Six jours plus tard, il nage une seconde trois dixièmes moins vite qu’aux championnats et rate sa sélection d’un dixième pour trois raisons, racontera-t-il : un départ prudent, presque sans élan, de crainte de l’éventration ; une trop grande confiant en soi ; une perte de concentration qui fait qu’il touche la ligne d’eau à quinze mètres du mur. Il refusera la proposition du comité, qui, « vu les circonstances », lui offre de nager dans la course individuelle à la place du 2e, Bruce Hunter. Il explique qu’ayant joué et perdu, il « n’aimerait pas faire à quelqu’un d’autre ce qu’il n’aimerait pas qu’on lui fasse. » Il est intégré dans les relais quatre fois 200 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages et ramène deux médailles d’or des Jeux de Rome.  Lance Larson, vainqueur sans doute volé de la victoire par les juges à Rome (il a touché un dixième de seconde avant l’Australien Devitt qui est déclaré vainqueur) a toujours estimé que Devitt était meilleur que lui sur 100 mètres libre.

Farrell, que le chroniqueur François Oppenheim comptait parmi les auteurs des gestes chevaleresques de la natation, était aussi l’un des nombreux nageurs qui furent capables de se surpasser alors que la maladie les frappait au plus mauvais moment.

Un autre nageur américain, Dick Roth, connut un ennui équivalent à celui de Farrell. Dick Roth était un membre de cette étonnante équipe de natation que George Haines coachait à Santa-Clara l’année des Jeux olympiques de Tokyo, en 1964, et dont je crois bien qu’elle aurait pu matcher le reste du monde. Elle était emmenée par des garçons comme Don Schollander, champion olympique du 100 mètres, recordman du monde du 200 mètres, champion olympique et recordman du monde du 400 mètres, et par Steve Clark, recordman du monde du 100 mètres, et des filles comme Donna De Varona, ex-recordwoman du monde du 100 mètres dos et championne olympique du 400 mètres quatre nages. Roth, seize ans, régnait sur les quatre nages.

DICK ROTH BAT LE RECORD DU MONDE ENTRE DEUX CRISES D’APPENDICITE

Voici l’histoire telle que la raconte San Scott pour la revue des Stanford Alumni :

“Dick Roth arriva à Tokyo avec toutes les raisons d’être confiant. Le jeune homme de dix-sept ans détenait le record du monde du 400 mètres quatre nages où il n’avait pas été battu pendant plus d’un an. Mais Il tomba malade après la cérémonie d’ouverture et les médecins ordonnèrent une opération de l’appendicite en urgence. Il fut transporté dans une base militaire américaine pour être opéré, mais refusa à la dernière minute de signer son consentement, bloquant la procédure. Il voulait toujours nager. Ses parents furent alertés, mais il les supplia de son lit roulant d’hôpital de lui laisser sa chance. Ses parents obtinrent des médecins qu’ils cherchent à contrôler le niveau de l’infection. Dans la deuxième série, Roth fut largement battu par le Canadien Sandy Gilchrist, et nagea neuf secondes moins vite que le vainqueur de la première série, Carl Robie, et l’affaire se présentait mal. Le matin de la finale, épuisé par le manque de sommeil et affaibli par une diète à base de Jell-O et de punch hawaïen était d’autant plus assuré de sa défaite qu’il pouvait voir son camarade de chambre, le Robie en question, pioncer comme un ange !

Afin de se distraire, Roth alluma le poste de radio juste alors que se déroulait la course de 10.000 mètres olympique. Un quasi-inconnu, Billy Mills, un marine issu d’une réserve indienne à Pine Ridge, collait aux leaders de la course. Il parut lâché dans la courbe finale mais quand les meneurs lancèrent leur sprint, Mills se jeta dans un mouvement explosif, prit la tête à vingt mètres du but et améliora son record personnel de quelques cinquante secondes. Cette performance réveilla chez Roth le désir d’aller ce jour-ci au bout de lui-même. Huit heures plus tard, Roth enleva le titre olympique et améliora son record du monde de trois secondes, un temps qui tint debout pendant quatre ans. Trois semaines plus tard, les médecins de Stanford l’opérèrent de l’appendicite. »

S’il faut en croire une constatation de Dawn Fraser, les nageurs sont souvent victimes de blessures et d’accidents de santé. Elle-même n’arrêtait pas de tomber malade, et nageait constamment à travers divers embarras et autres blessures. Si vous relisez les biographies des sœurs Campbell, vous voyez qu’elles n’ont cessé, tout en préparant leurs championnats, d’avoir à prévenir ou à soigner des kyrielles de bobos. Les ennuis affectent particulièrement leurs hanches, c’est à croire que ces hanches minces, tellement avantageuses en termes de natation, recèlent quelques inconvénients. Je me demande ce qu’en dirait un médecin.

On a vu l’an passé Mackenzie Horton, autre Australien, nager à travers tous les championnats du monde de Kazan et collectionner les contre-performances alors qu’il était (sans le savoir) victime d’un virus.

KATHLEEN BAKER DOIT SE PIQUER DEUX FOIS PAR SEMAINE

On sait aujourd’hui que Kathleen Baker, la jeune Américaine médaillée d’argent du 100 mètres dos des Jeux de Rio de Janeiro derrière Katinka Hosszu, est, depuis l’âge de treize ans, victime d’une affectation lourde, le mal de Crohn, une maladie inflammatoire de l’intestin, chronique et inguérissable, dont les causes restent inconnues à ce jour. Le Crohn est un mal qui fatigue, provoque des amaigrissements, de la fièvre et des manifestations articulaires, cutanées et oculaires, avec risques d’occlusions intestinales. Baker, qui a connu des épisodes douloureux et a cru sa carrière sportive terminée, est contrainte de se piquer elle-même, à raison de deux injections par semaine. Même si d’autres sportifs professionnels portent une maladie de Crohn, ses succès ont eu l’air d’étonner son propre médecin traitant. Quand il apprit que Kathleen s’était qualifiée dans l’équipe olympique, il était à la fois tellement étonné et content qu’ « il téléphona à sa femme et à ses parents avant de partager la nouvelle avec le personnel de l’hôpital, comme si Baker était sa propre fille. »l 

LES DOULEURS ABDOMINALES DE SIOBHAN MARIE O’CONNOR

Siobhan Marie O’Connor (Grande-Bretagne), une des meilleures spécialistes sur 200 mètres quatre nages, et finit 2e de la course des Jeux olympiques de Rio où elle porta hardiment la contestation à Katinka Hosszu,  souffre, elle, de colite ulcérative. Il s’agit d’une affection si douloureuse que, quand Steve Redgrave, le rameur le plus médaillé de l’histoire, en montra tous les symptômes, les médecins écartèrent l’hypothèse qu’il en soit affecté. Ils croyaient impossible qu’il ait pu se hisser aussi haut dans son sport en portant ce mal. O’Connor, qui avait débouché dans le monde de la haute compétition aux Jeux de Londres, à seize ans, doit compter, chaque jour de sa vie de nageuse, avec un système immunitaire défaillant, et des accès de fatigue. De son côté, Ross Murdoch, dauphin de Peaty en brasse, a dû surmonter beaucoup de doutes, retour d’une mononucléose, pour gagner à Glasgow, aux derniers Jeux du Commonwealth. « Mon coach, Ben Higson, dit toujours qu’on ne s’entraîne pas pour nager notre record dans le meilleur des jours, mais pour atteindre le podium dans le pire des jours. » a-t-il expliqué.

On sait assez peu que Federica Pellegrini a souffert de spasmes des bronches qui l’ont parfois contrainte de s’arrêter en pleine course, asphyxiée. Ses bronches ne fonctionnaient plus qu’à cinquante pour cent. Le mal était provoqué par des moisissures de piscines. Elle a été soignée à la métacholine. L’inquiétude de retrouver ces symptômes provoqua les crises d’angoisse célèbres de cette pauvre Federica, et il fallut dès lors traiter ces angoisses, qui l’empêchèrent de nager sa série de 400 mètres aux championnats d’hiver 2009 dans un climat de crise de nerfs qu’on imagine. Un coach mental parvint à la libérer de ses frayeurs, notamment par des simulations de course à l’entraînement. En France, Stephan Caron dut surmonter des tachycardies qui le prenaient en pleine course mais heureusement ne surgirent jamais durant ses grandes courses aux Jeux olympiques ou en championnats du monde et d’Europe.

Kieren Perkins, double champion olympique sur 1500 mètres en 1992 et 1996, et recordman du monde sur 400 mètres libre, a nagé une grande partie de sa carrière en souffrant de névralgie phrénique. On a fait grand cas de sa défaite, face à Hackett, aux Jeux olympiques de Sydney, en 2000, et expliqué qu’il lui avait manqué un an supplémentaire d’entraînement. Tout semble indiquer qu’il n’en était rien. Perkins nageait plus vite que Hackett, mais ne pouvait virer correctement. Des analyses nées d’un film de la finale olympique auraient démontré que Perkins avait perdu une vingtaine de secondes dans les virages. Le commentateur australien de la course en avait d’ailleurs fait la remarque : Perkins revenait un peu sur Hackett qui le dévorait littéralement dans les virages.

La névralgie du diaphragme provoque des douleurs intolérables qui s’installent au milieu de la course. Murray Rose, quarante-cinq ans plus tôt, avait souffert du même symptôme, qui était, disait-il « totalement inhibiteur quand on poussait pour se relancer dans les virages », mais avait été guéri, lui, à l’issue d’une séance d’hypnotisme menée par Forbes Carlile avant les championnats d’Australie 1955. Il remporta le titre olympique en 1956 et améliorait encore le record du monde de la distance, huit ans plus tard lors du championnat des Etats-Unis 1964.

LA MALADIE GAGNANTE DE MICHAEL PHELPS

Il est aussi, de façon étonnante, des maladies qui avantagent les sportifs. Ou au moins une, l’hémochromatose, maladie grave liée à une hyper absorption du fer. Si ce mal frappe une personne sur 300, sa fréquence est, croit-on savoir, deux fois plus élevée chez le sportif de haut niveau. Le fer, absorbé dans la digestion st pour 10% aide à fabriquer des globules rouges. Une hormone, l’hepcidine, régule le taux de fer disponible. Un gène régulateur de la libération d’hepcidine, HFE, peut, dans certains cas, muter. Si une personne possède une mutation à la fois sur le chromosome de sa mère et sur celui de son père, il risque d’accumuler du fer dans ses organes. Or 80 pour cent des athlètes de disciplines très énergétiques, présentent au moins une mutation de ce gène. Dès lors, ils disposent d’un avantage naturel, transportent mieux leur oxygène, récupèrent mieux. On sait par ailleurs que des nageurs comme Michael Phelps ou Camille Lacourt ont été considérés comme hyperactifs, mais on peut penser que ranger l’hyperactivité parmi les maladies est une aberration de notre époque. Il n’empêche : Phelps était soigné à la ritaline pendant sa jeunesse, et ses facultés de récupération étaient phénoménales.

Parfois, c’est le mal qui l’emporte, et c’est alors une contre-performance. On l’a vu avec Lara Grangeon qui s’est plaint de la climatisation à Rio. C’est le cas de la championne du Commonwealth néo-zélandaise Lauren Boyle, malade et blessée dans les jours qui ont précédé ses jeux. Présentée sur 400 et 800 mètres, elle a terminé loin en séries. Ça a fait dans son pays un foin assez équivalent à celui qu’a provoqué Yannick Agnel en France, je vous passe les détails. 

 

UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION (3)

 3. LA STRATÉGIE COMME ARME TECHNIQUE:

 LA NATATION VUE COMME UNE BATAILLE

Eric LAHMY

Lundi 14 Septembre 2915

Nous avons vu que la meilleure, ou du moins la plus courante, façon d’aborder la compétition consiste à rester concentré sur sa propre course. Cependant, certaines circonstances, ou certaine tempéraments, amènent à envisager la natation comme un combat.

Faire le choix de nager « contre » quelqu’un, c’est déplacer le curseur, et moins chercher à produire son meilleur effort  dans l’absolu que tenter de surprendre l’adversaire, essayer de le déstabiliser et de le faire en quelque sorte « dénager » ! C’est quand celui-ci est plus fort que vous qu’une stratégie est nécessaire… Décider d’une stratégie quand on a course gagnée, n’a rien de vital, ce n’est qu’une cerise sur un gâteau !

C’est sur 200 mètres, aux Jeux de Sydney, que Pieter Van Den Hoogenband réussit ce tour de force, nageant à côté de Thorpe, de lui interdire de passer devant, puis, au moment du sprint, de lui filer sous le nez… L’année suivante, il tentera en vain le même coup aux mondiaux de Fukuoka. En 2001, Thorpe se montrera le plus fort, et finira par submerger au sprint, pour établi un nouveau record du monde en 1’44.06.

C’est qu’il n’y a pas de stratégie gagnante en face d’une condition physique trop supérieure. On a pu le voir quand de très bons compétiteurs se sont heurtés à plus forts. C’est un fait aussi que vous ne devez pas employer deux fois de suite la même stratégie, parce que l’effet de surprise ne jouera plus.

Perturber un adversaire n’est pas une mince affaire. Elle devient plus aisée quand celui que vous visez est dans votre propre équipe.

Quand, en mai 1960, Murray Rose, le double champion olympique – 400 mètres et 1500 mètres – sortant, retourne en Australie préparer les Jeux olympiques de Rome, son jeune compatriote John Konrads a écrasé tous ses records du monde. Bien que Rose ait progressé pendant ces quatre années, il se trouve devancé de sept seconde sur 400 mètres et trente cinq secondes sur 1500 mètres. Que fait-il ? Il traite Konrads de quantité négligeable, fait comme s’il ne le voit pas.

Ce fonctionnement que je qualifierais de passif agressif irrite Konrads et le déstabilise au point qu’aux Jeux, il ne peut tirer pleinement profit de sa grande forme. Konrads perd le 400 mètres au moins autant que Rose le gagne. Finalement, il parvient à remporter le 1500 mètres après que son entraîneur Don Talbot lui ait conseillé de ne plus s’occuper de Rose et de recentrer son attention sur lui-même !

Ne pas trop s’occuper de l’autre c’est un constat d’entraîneur qui remonte assez loin, puisque « Bill » Bachrach, le coach de Johnny Weissmuller dans les années 20, formule déjà l’idée : « si un nageur s’inquiète de ce que fabrique un rival, il oublie ce qu’il est en train de faire et perd sa concentration. » Bachrach ne croit pas à l’intimidation et la défend à son élève. Un jour que celui-ci a signifié à ses adversaires que, de toutes façons, ils luttaient, au mieux, pour la deuxième place, Bachrach l’a obligé à s’excuser.

Donc si une telle idée reste cent ans plus tard d’actualité, cela signifierait que la stratégie consiste à ne jamais se déconcentrer ; et déconcentrer l’adversaire ne devrait pas être une préoccupation.

Etre centré sur soi-même, c’est aussi la leçon du grand compétiteur de l’athlétisme que fut le lanceur de disque américain, Al Oerter. Champion olympique à quatre Jeux olympiques, en 1956, 1960, 1964 et 1968, alors qu’il n’est parti favori qu’une seule fois, en 1960, un journaliste lui demande un jour comment il fait pour « maîtriser » ses adversaires. Il se récrie. « Ecoutez, répond-il, j’ai déjà beaucoup de mal à me maîtriser moi-même, alors, mes adversaires ! »

Déstabiliser l’adversaire, toujours possible chez les jeunes, devient d’ailleurs de plus en plus difficile : « dans le passé, il y avait des jeunes nageurs qui se laissaient balader, mais aujourd’hui, dans la haute compétition, les nageurs qui ont des soucis avec la bagarre disposent des préparateurs mentaux, explique l’entraîneur de Rouen, Eric Boissière. Il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans, il s’agit d’apprendre à organiser son esprit, très loin de cet anti-modèle que fut le gourou dont s’était entichée un moment Christine Aron (Fanny Didiot-Abadi). »

JOHANSSON CONTRE WOITHE

Si je puis me permettre de citer un de mes plus jolis coups de journaliste, ce fut, aux championnats d’Europe 1983, d’aller interviewer, la veille du 100 mètres nage libre, non pas le favori, l’Allemand de l’Est Jorg Woithe, champion olympique (1980) et du monde (1982) sortant, mais le Suédois Per Johansson, un gaillard d’un mètre quatre-vingt-quinze qui étudiait aux USA, nageait aux NCAA et dont j’avais décidé qu’il allait gagner. J’allai le chercher au sortir de son entraînement avec l’équipe de Suède, et lui demandai : « expliquez-moi comment vous allez battre demain Jorg Woithe sur 100 mètres. » Il se mit à rire, mais n’esquiva pas la question : « Woithe n’aime rien tant que nager seul devant, me dit-il, et j’ai la chance de le rencontrer en séries. Donc je vais partir à fond, lui coller au corps le plus possible et le déranger dans sa nage. En outre, comme cela, on nagera vite et donc nous nous retrouverons tous les deux dans les lignes centrales en finale où je recommencerai. »

Johansson appliqua sa stratégie à la lettre et gagna de six centièmes de seconde. Je me souviens de Pierre Fulla, qui commentait pour l’A2, tout excité, qui me demandait de lui trouver un exemplaire de mon article paru le matin !

Woithe était le genre d’adversaire face à qui on pouvait tenter une stratégie de ce genre. Il était le meilleur nageur du lot, donc le battre valait presque garantie de victoire. Il était intelligent, mais émotif, et « pensait trop », me disait le journaliste allemand Volker Klüge. Donc un nageur psychologue pouvait l’amener à douter. Il avait une nage longue, mais il se crispait quand il devait se battre alors que les combattants comme Stephan Caron, Michael Phelps, Murray Rose, Van Den Hoogenband, ou Spitz, conservaient leur amplitude, ou, s’ils étriquaient leur mouvement c’était pour accélérer leur cadence, et ils amélioraient leur vitesse.

Le plus souvent, les grands stratèges sont des gens assez agressifs. Cette agressivité peut être palpable quand on s’appelle, en France, Alain Mosconi, aux USA, Phelps. Don Schollander, Roy Saari, allaient jusqu’à la confrontation physique. Il ne s’agit pas de se battre, certes, mais cela peut aller jusqu’au coup d’épaule « en passant ».

Les filles ne sont pas en reste. Dara Torres témoigne des terribles bras de fer entre nageuses. Amy Van Dyken, une impressionnante jeune femme de 1,83m pour 75 kg, forte nageuse mais vulgaire et incapable de contrôler son énergie, crache sans retenue, avant la course des sélections US, en 2000, un pleine d’eau qu’elle a retenue dans sa bouche dans la ligne de Dara Torres, et réitère cette délicieuse démarche aux Jeux olympiques, dans la ligne d’eau d’Inge de Bruijn aux Jeux olympiques à Sydney. De Bruijn n’en gagne pas moins, et Van Dyken l’accuse d’être un homme : « moi aussi, j’aurais pu gagner, si jétais une homme », dit-elle. C’est être mauvaise joueuse et accuser son adversaire de s’être « virilisée » avec des anabolisants. Or De Bruijn n’a jamais été soupçonnée sérieusement de dopage tandis qu’Amy Van Dyken sera interrogée par la justice pour avoir fréquenté les laboratoires Balco de Victor Conte, qui ont mis au point la THG, une hormone synthétique indécelable… Elle échappera à la prison, à laquelle Marion Jones, la sprinteuse d’athlétisme, ne coupera pas.

Souvent, les athlètes font moins cas des numéros de certains personnages. Quand Gary Hall, excité comme une puce mexicaine dans un haricot sauteur, envoie des messages ahuris en expliquant que le relais US va « exploser les Australiens comme des guitares », la presse monte ces niaiseries en épingle comme s’il s’agissait du début de la troisième guerre mondiale, mais Ian Thorpe hausse les épaules : Hall, dit-il, est un « gentil garçon » capable d’énoncer des sottises de ce genre ! Après avoir battu Hall et ses équipiers, les Australiens sortent des guitares qu’ils avaient amenées à la piscine et offrent un concert !

Des nageurs comme Tim Shaw ou Michael Phelps dominaient physiquement et, de là, techniquement, puis mentalement leurs adversaires. Cette supériorité physique venait de leurs facultés de récupération supérieures. On a souvent mis en avant leur mental – et c’est sûr que le mental a joué. Mais leur côté infatigable leur donnait un plus mental. Quand, au lendemain des entraînements les plus difficiles, votre organisme s’est parfaitement régénéré, vous pouvez repartir avec un mental également tout neuf, et un avantage sur celui qui a mal récupéré.

Le 1500 mètres des Jeux olympiques de Londres, pas ceux de 2012, mais ceux de 1948, fut remporté par Jimmy McLane, USA, devant l’Australien John Marshall. McLane fut « peut-être le plus grand tacticiens en natation », lit-on dans sa biographie d’intronisation au Swimming Hall of Fame. « Il avait presque toujours un plan qui incluait une connaissance complète du plan de course de ses adversaires. » Lui-même employait plusieurs profils de course, ce qui fait que sa stratégie, étant adaptative, était illisible. On ne savait jamais ce qu’il allait inventer.

Aux Jeux olympiques de 1948, McLane avait remarqué que son plus dangereux adversaire, l’Australien John Marshall, aimait coller à la ligne d’eau quand il respirait. McLane disposait d’un fort battement et décida de l’utiliser. Quand, vers les 1000 mètres, Marshall lança son attaque, McLane, disposant d’une longueur d’avance, se positionna contre la ligne d’eau de Marshall et se mit en devoir d’éclabousser son adversaire. Peut-être cette tactique agressive fonctionna-t-elle. Toujours est-il que McLane gagna avec 12.8 d’avance. (Pour la petite histoire, Marshall vint nager à Yale, l’Université de McLane, et, devenu le meilleur nageur de demi-fond du monde, se vengea pendant les deux ou trois ans qui suivirent, lui infligeant défaite sur défaite).

Toujours dans le coup sept années après les Jeux de Londres, McLane, qui nageait alors dans l’équipe militaire des USA, se retrouva qualifié pour les Jeux Pan Américains de 1955 qui se déroulaient à l’altitude de 3200 mètres à Mexico. Eprouvant l’énorme dette d’oxygène que provoquait l’atmosphère raréfiée, aggravée par le fait qu’il nageait beaucoup sur le battement de jambes, il respira à chaque mouvement de bras, sur la gauche comme sur la droite, pendant toute la durée du 1500 mètres (témoignage du Canadien George Park, 2e du 100 mètres libre). Il gagna 400 et 1500 mètres à ces Jeux. Il ne nagea guère vite, mais il fut sûrement le nageur de jambes qui souffrit le moins de l’altitude.

MC LANE arrêta de nager juste quand arrive un autre stratège ; Murray ROSE avait 16 ans en 1955 quand il s’affirmait comme le meilleur nageur au monde sur 400 mètres. En 1964, neuf ans plus tard, Murray améliorait encore deux records du monde, sur 880 yards et 1500 mètres. Entre ces dates, il fit référence en termes de tactique de course. D’après un témoin, ce goût de « jouer » avec ses adversaires lui était venu d’une habitude qu’il avait eu, d’effectuer des jeux, pour rompre la monotonie des longs entraînements de demi-fond. Pendant les séances, au lieu de nager mécaniquement, Rose s’amusait à suivre l’un ou l’autre de ses compagnons d’entraînement, et à effectuer des changements de rythme inopinés, appuyant, par exemple, au mur de virage pour dépasser quelqu’un qu’il suivait en se trainant jusqu’alors. Tous ses entraînements n’étaient pas seulement une mise au point physique, physiologique, de son organisme, mais un apprentissage de toutes les variations possibles et imaginables en course…

Si des nageurs aiment partir vite d’autres nageurs préfèrent commencer plus lentement que prévu. Ce sont ceux qui disposent d’un bon sprint final. Rose (qui a décidément tout fait dans le domaine) prétendait qu’il parvenait à « freiner » une course, en se postant à une certaine distance derrière l’homme de tête. Cela doit être plus difficile à réussir aujourd’hui qu’en son temps. Mais nager derrière ne freine pas celui qui mène, mais accélère celui qui est mené; la technique a été employé de façon magistrale, en relais, par Jason Lezak derrière Alain Bernard à Pékin en 2008. Quatre ans plus tôt, toujours dans le relais, Lezak, à la ligne d’eau n° 5 avait reçu la leçon de Van Den Hoogenband à la 6, parti un mètre trente derrière et qui se laissa aspirer tout du long pour jaillir par l’arrière et le coiffer !

Tout nageur a pu, découvrir que dans cette position, à une distance précise du nageur qui précède, il se trouvait porté par effet de cavitation, dans une masse d’eau à faible pression créée par le passage du concurrent, tout à fait comme le cycliste du Tour de France « suceur de roue » dans les éventails. L’économie d’énergie qui résulte de cet effet peut vous permettre de dépasser à moindre frais même un plus fort nageur que vous… un garçon faisait ça très bien il y a belle lurette aux championnats de France, Michel Pou

Se qualifier dans les lignes extérieures pour se cacher des adversaires les plus rapides est une tactique qui est souvent évoquée et de très bons nageurs s’y sont livrés. En 1966, l’Allemand Wiegand se qualifia dernier dans la finale du 400 mètres. Non seulement il gagna la course, mais battit le record du monde. Oussama Mellouli, dans le 1500 mètres des Jeux de Pékin en 2008 nage en finale à la 7 et on a prétendu qu’Hackett, favori battu de l’épreuve en 14’41.53, ne l’a pas « vu » partir depuis la ligne 4, sa vision étant masquée par Ryan Cochrane à la 5. Difficile à croire, mais c’est un fait que Mellouli, en gagnant la finale, égala le temps du 2e qualifié des séries, Cochrane, avec 14’40.84, derrière le temps de qualification d’Hackett, 14’38.92.

Aujourd’hui, il est devenu difficile de se « planquer » en séries, du moins aux Jeux olympiques. En 2008, il paraissait tellement important d’aller vite dès les séries que dans des courses, les finales furent remportées moins vite que les éliminatoires, comme on vient de la voir qur 1500 mètres messieurs. Il en fut ainsi sur 400 mètres dames où la moitié des finalistes alla plus vite en séries qu’en finale, comme la gagnante, Rebecca Adlington, 4’3.22 (finale), 4’2.24 (séries), Federica Pellegrini, 4’4.56 (finale), 4’2.19 (séries), Camilla Potec, 4’4.66 (finale), 4’4.55 (séries), et Laure Manaudou, 4’11.26 (finale), 4’4.93 (séries). Toutes ces jeunes filles s’étaient tellement données pour prendre part à la finale, qu’elles n’avaient pas suffisamment récupéré (ou, comme il arrive, nagé crispées par l’enjeu…

Effectuer des changements de vitesse au milieu de la course. Il s’agit d’une technique difficile à maîtriser, et dont les incidences physiologiques ne sont pas minces. Là encore, Murray Rose, qui l’employa à plusieurs reprises, cherchait à déconcentrer. « Il m’est arrivé de changer de rythme deux ou trois fois ; la première, l’autre recollait ; je ralentissais. Puis repartais. Parfois, à un moment, il se disait qu’il ne se laisserait plus prendre, et ne prenait pas la peine de me suivre. C’est à ce moment-là que j’appuyais franchement et pouvais prendre une avance décisive. »

Roy Saari, dans certains 1500 mètres pouvait varier sa vitesse de 5 secondes d’un cent mètres au suivant… Katie LEDECKY ne cessa de varier son rythme en 2013 contre Friis, sur 800 mètres, aux mondiaux 2013, alternant des 50 mètres en 30.5 et des 50 mètres en 31.5 ou 32. Jusqu’à ce que la Néerlandaise n’en puisse plus.

Un truc ne peut plus être pratiqué : le faux départ. Pendant près d’un siècle, des nageurs nerveux ou désireux de rendre les autres nerveux effectuaient des faux départs volontaires. En France un spécialiste de ce genre de chose était Alain Mosconi, surtout quand il voulait perdre Michel Rousseau. Chose qu’il réussissait à tout coup. On affirma qu’un faux départ de l’Allemand Klein coûta le titre au recordman du monde Français Alain Gottvalles à Tokyo en 1964. En se concentrant, celui-ci faisait monter son rythme cardiaque à 80 pulsations minute et le faux départ aurait ruiné cette faculté physiologique !

UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION ?(2)

UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION ?(2) QUAND LA MEILLEURE MÉTHODE RESTE DE SE CENTRER SUR SOI-MÊME

Éric LAHMY

Le caractère folklorique des courses de débuts de la natation, les écarts de temps parfois importants entre les nageurs, tout cela n’a pas empêché quelques inventifs ou malins d’essayer, dans les temps héroïques, des manœuvres censées leur donner un avantage, ou impliquer et influencer l’adversaire.

Je ne parle pas de ces innovations techniques qui ont constellé l’histoire de la natation. Ainsi Erich Rademacher, un Allemand, qui, un beau jour, utilisant une faille dans le règlement, ramena ses bras vers l’avant au-dessus de l’eau, pendant sa course de brasse, « inventant » le papillon. Ou encore la brasse sous-marine japonaise (interdite). Ou le crawl dauphin d’Alain Mosconi, repris par Michael Klim et Michael Phelps trente et quarante ans plus tard. Ou les ondulations sous-marines en dos et en papillon dont les différents metteurs au point furent Jesse Vassallo, Gary Abraham et Daichi Suzuki. Ou les ondulations de virage sur le côté de Misty Hyman, en papillon. Ou le départ d’athlétisme (track start), cosigné Dara Torres et Rowdy Gaines. Ou le virage avec huit ondulations « en vrille » utilisé par Michael Klim en 2000 sur 100 mètres. Ou, aujourd’hui, les ondulations dorsales au virage en nage libre de Ryan Lochte. Il y a eu une véritable recherche innovante en natation, sur les portions dites non nagées (non nagées, mais de mieux en mieux !).

L’ART DE RESTER SCOTCHÉ DANS LE VIRAGE

L’importance de ces éléments non nagés apparut clairement quand, en 1960, sur 100 mètres, le Brésilien Manuel Dos Santos toucha en tête aux 50 mètres et se retrouva derrière l’Américain Lance Larson et l’Australien John Devitt parce qu’il avait utilisé le virage de demi-fond. Il eut beau revenir sur eux, il se retrouva 3e de la course en 55.4. L’année suivante, Dos Santos améliora le record du monde de John Devitt d’une grosse seconde, avec 53.6 !

Mais alors gare à la faute. Au 100 mètres de Jeux de Tokyo, en 1964, Gary Ilman vire en position de gagner, mais oublie de « gainer » et sort du virage dans les vagues ! Faute troublante, qui ne pardonne pas, pour le vainqueur, un mois plus tôt, des « trials » US…

Ce qui est frappant, c’est que peu d’entraîneurs tirent la leçon de tels exemples, et qu’un faible intérêt entourera, en Europe, les départs et les virages. Obnubilés par le kilométrage accompli dans l’eau, nageurs et entraîneurs ne se rendent pas compte de l’économie de temps et d’énergie que recèlent ces éléments.

Ces détails ne laissaient pas tout le monde indifférents, et quand Buster Crabbe, le champion olympique du 400 mètres nage libre des Jeux de Los Angeles, en 1932, vit l’Australienne Clare Dennis se qualifier péniblement en finale du 200 mètres brasse, avec avec un départ et des virages horribles, il lui offrit une leçon gratuite de natation ou plutôt de départs et de virages, et lui expliqua qu’elle devait effectuer trois brasses sous-marine après le mur avant d’émerger. [Buster Crabbe, futur acteur de cinéma, était charmant, et Clare Dennis, 16 ans, l’une des plus jolies jeunes filles de la natation]. Dûment chapitrée par son mentor, elle revint en Australie championne olympique du 200 mètres brasse.

 ALEXANDR POPOV SEUL DEBOUT AU MILIEU DES AUTRES

C’est sur les distances moyennes et longues que les stratégies apparaissent clairement. Ce qui ne veut pas dire qu’elles n’existaient pas ne sprint. Le 100 mètres, pendant longtemps, sembla être une course assez longue, au regard de la résistance physique des nageurs très peu entraînés des temps héroïques. Aussi on pouvait y noter des effondrements ou des remontées spectaculaires. Il faudra attendre autour de1956 pour que dans l’ensemble, les nageurs parvenant en finale olympique commencent à disposer d’un « fonds » d’entrainement qui, sans éviter des fins de course parfois difficiles, fait que les « rapides » et les « résistants » se tiennent, plus ou moins, et adoptent parfois, des profils de nage assez proches… En revanche, les concurrents sont assez près de leur maximum du début à la fin de leur effort pour qu’on ne puisse pas toujours distinguer des pleins et des déliés dans leur action…

Pour les sprinters, les stratégies pouvaient apparaître plutôt comme des jeux d’influence. Alexandr Popov, par exemple, dans la chambre d’appel, se mettait debout au milieu de la pièce. Il aimait aussi regarder celui qu’il voulait impressionner droit dans les yeux jusqu’à que l’autre se sente contraint de baisser la garde. Amaury Leveaux raconte comment Cavic avait essayé de l’impressionner avant une épreuve en venant lui conseiller, avant sa course en séries, de faire bien attention (« be careful »). A quoi ? Nul ne le sait. Leveaux claque le record du monde et vint voir Cavic, qui nageait dans une série suivante, et, lui tapotant l’épaule : « be careful. » Ce genre de gri-gri peut fonctionner comme un boomerang.

Quand Cavic « agressa » verbalement Michael Phelps, il déclencha l’ire de celui qu’on peut considérer comme le meilleur compétiteur de la natation.

Par ailleurs, les psychologues ont trop tendance à ramener la victoire à des supériorités mentales. Popov est toujours aussi dominateur dans ses attitudes en 2004, mais c’est VDH qui gagne Encore aujourd’hui, on voit des nageurs partir à des allures excessives et finir comme ils peuvent, comme par exemple l’Australien Mackenzie Horton. Il y va du tempérament des gens, de l’influence des entraîneurs, ou aussi du désir de tenter quelque chose de différent.

En athlétisme, un marathonien français, Fernand Kolbeck, qui avait conquis plusieurs titres nationaux, ne connaissait pas d’autre stratégie en course à pied que de partir vite et de tenir en tête le plus longtemps. Ce mode de fonctionnement, qui lui avait donné pleine satisfaction aux championnats de France, ne rapportait pas de fruits dans les championnats internationaux. Il n’en changea jamais, n’essaya pas de suivre au lieu de mener. L’idée qu’il se faisait du marathon, une épreuve de vaillance, le lui interdisait. Pourtant, pratiquement jamais, les leaders au 20e kilomètre ne se retrouvent en haut du podium à l’arrivée !

Catherine Plewinski, une « super » en crawl et en papillon des années 1980, avait tendance à partir très vite. J’analysais à l’époque cette tendance comme une incapacité à se dominer, mais il y avait aussi là sans doute l’expression d’un tempérament qu’il pouvait être contre-productif de brider. Pourtant, elle savait s’économiser quand il s’agissait d’un 200 mètres, une course où elle ne réussissait pas mal.

Il doit y avoir une cadence où l’on se trouve bien. Don Talbot, l’entraîneur de l’Australien Robert Windle, disait que celui-ci n’avait aucune maîtrise de son rythme : il nageait très vite ou très lentement. Aux Jeux de Tokyo, 1964, Talbot lui ayant demandé de temporiser en séries, Windle temporisa tellement qu’il ne put se qualifier pour la finale. En séries du 1500 mètres, Talbot lui demanda donc de nager vite, et Windle battit le record olympique en séries et en finale ! Devenir champion olympique en ne maîtrisant pas toutes les allures est en soi un exploit, parce que cette incapacité constitue une limitation.

ROLAND SCHOEMAN CHAMPION OLYMPIQUE DES 99 METRES

Cependant, même dans les championnats de vitesse pure, les nageurs ne pouvaient appuyer du début à la fin. Et chacun développait une certaine façon de nager le 100 mètres. John Devitt, champion olympique 1960 nageait pratiquement en tête du début à la fin, mais on le voyait clairement démarrer aux 70 mètres (et ressentir le contrecoup de cette attaque après les 85 mètres). Mike Wenden, vainqueur olympique en 1968, équilibrait son 100 mètres et partait relativement plus vite sur 200. Des trois sprinteurs qui se partagèrent la vedette entre 1985 et 2005, Matthew Biondi partait, Alexandr Popov et Pieter Van Den Hoogenband revenaient. Or Biondi et Popov étaient des cracks du 50 mètres, Biondi et VDH de forts nageurs de 200 mètres, et leurs différences d’approches du 100 mètres libre répondaient plus à une différence de tempérament et d’approche mentale ou de soucis stratégiques que de qualités physiques.

En 2000, ayant battu en demi-finales le record du monde du 100 mètres en 47.84 après être passé en 23.16, VDH était mené en finale et assurait le titre par un fort retour.

En 2004, le spectacle du 100 mètres vint de la tentative de Roland Mark Schoeman, le sprinteur sud-africain. Voilà quelqu’un qui avait une stratégie ! Il passait aux 50 mètres avec presqu’une longueur de corps d’avance sur les autres et avait encore course gagnée aux 90 mètres. Même après avoir revu la course vingt fois, on se demande encore par quel tour de passe-passe VDH put revenir sur ce bolide et arracher l’or, d’extrême justesse !

Parlant de VDH, sa course sur 200 mètres des Jeux de Sydney, contre Thorpe, me parait bien nagée, et surtout pensée. Quand je dis « pensée », il ne s’agit pas forcément d’une déduction née d’un long processus intellectuel, mais peut-être d’un choix immédiat, quasi-instinctif, en coupe-circuit. Ian Thorpe a expliqué qu’il ne pensait à rien de particulier pendant une course : « ce qui me passe par la tête, je ne sais pas. Je laisse mon corps faire ce qu’il connait. »

Sous l’influence du spectacle, aux Jeux du vainqueur des 5000 et 10.000 mètres, Vladimir Kuts (URSS), qui effectuait en plein milieu de la course des démarrages meurtriers, Murray Rose gagne son 1500 mètres libre des Jeux de Melbourne quand il décide (brusquement), quoique très fatigué, d’accélérer aux 1000 mètres, Les autres (Yamanaka, Breen) ne réagissent pas, il mène de sept mètres aux 1300 mètres !

Revenons à VDH et à son 200 mètres. En face de Thorpe, il est le sprinteur, Thorpe le stayer. VDH est champion olympique du 100m, Thorpe du 400m. La course du 200m est le lieu de jonction immédiat de deux talents divergents. Sur le papier, VDH doit « raccourcir » la course, c’est-à-dire la rapprocher des 100 mètres, et pour cela la ralentir le plus possible au départ pour faire prévaloir sa vitesse finale, la plus intacte possible, le plus tard possible. Thorpe doit au contraire « durcir » la course, pour détruire les capacités de sprint de VDH avant qu’il n’ait à s’en servir. Est-ce sûr ? Pas selon Michel Rousseau, l’ancien champion d’Europe, pour qui VDH doit au contraire partir vite. Pour quoi ? Pour désorganiser la nage de Thorpe. Rousseau estime que Thorpe perd sa nage et de sa superbe quand il est mené.

Au modeste niveau universitaire où j’évoluais, je m’étais fait une réputation. J’étais capable de nager un 200 mètres brasse à la même vitesse du début à la fin. Une fois, j’avais gagné en face d’un garçon qui m’avait pris plus de quatre mètres à mi-course, un chronométreur vint me voir : j’avais nagé les trois derniers 50 mètres de mon effort dans le même temps, après un premier 50 mètres à peine plus rapide. Ce qui était une façon pas trop bête de gérer mon effort était devenu ma « stratégie », mais je fus peu de temps après battu à deux reprises par deux garçons qui répétèrent ma méthode et sur lesquels je ne pus revenir. La seconde de ces courses se tint à Monaco, aux championnats de France scolaires et universitaires, mais je m’en souviens surtout parce qu’à peine séché, je montai sur les gradins assister au 400 mètres libre d’un certain Alain Mosconi. Ce jour là, Alain égala le record du monde du 400 mètres d’un jeune Américain, Mark Spitz !

Je fus battu sans doute par plus fort que moi, mais aussi parce que je ne disposais pas de stratégie de rechange qui m’eut permis de reprendre la main. J’étais enfermé dans un modèle qui me garantissait contre l’effondrement et m’avait appris à ne pas être affecté mentalement par les départs les plus tonitruants des autres nageurs, mais qui m’interdisait toute action innovatrice… Si j’étais sorti de mon rythme par une accélération à n’importe quel moment de la course, peut-être aurai-je pu détruire la mécanique de mon adversaire d’alors, et récupérer les 2/10e par lesquels il me devança ? Mais le mieux que j’avais à faire était de m’entraîner plus dur et progresser !

IL N’Y A PLUS DE FAUX DÉPARTS

Parmi les tactiques, on peut retenir celle qui revient à partir plus vite que prévu. Après avoir été largement abandonnée, elle revient à la mode avec Mackenzie Horton. Le premier « fou furieux » du demi-fond était Michael Burton, qui fit gagner presque 55 secondes au record du 1500 mètres en quatre saisons (1970-73). Burton estimait qu’il devait être fatigué dès les 500 premiers mètres et continuer de nager « à travers la douleur ». En général, son avance était telle à mi-chemin que les autres étaient découragés, ou, s’ils remontaient, ne parvenaient pas à revenir sur lui. L’Allemand Michael Gross creusait sur ses distances favorites, 200 mètres libre, 400 mètres libre et 200 mètres papillon, des écarts énormes. Vladimir Salnikov pouvait livrer des courses tactiques, mais préférait partir vite et détruire les adversaires au physique… et au mental.

Prendre la tête de course d’emblée comporte un risque, mais Yannick Agnel, Michael Gross, Kieren Perkins ont réussi des échappées fantastiques, et raté quelques autres. Hackett a été en tête d’un 400 mètres des championnats du monde 1998, à Perth, pendant sans doute 399 mètres. Thorpe l’emporte en 3’46.29 contre 3’46.44 après avoir été mené de plus de deux secondes ; Hackett a nagé 1’51.33 et 1’55.11.

Les faux départs avaient-ils exaspéré les dirigeants ? Mais c’est quand ils exaspérèrent les télévisions qu’ils furent interdits. Cet interdit est allé beaucoup trop loin, et quand des nageurs de la dimension de Park ou de Thorpe perdirent involontairement l’équilibre au départ et se firent ramasser, on a vu qu’il y avait problème. Mais la FINA est restée droit dans ses bottes. Pas de faux départ ! Scrogneugneu. Un faux-départ aux Jeux olympiques se résume ainsi : quatre ans d’entraînement, un incident, viré, rendez-vous dans quatre ans… Ah! Si les dirigeants s’appliquaient la méthode!

DES ENTRAINEMENTS TECHNICO-TACTIQUES

Une bonne stratégie devrait se travailler, me semble-t-il, à l’entraînement. Ainsi comme atout technique : la capacité de finir la course… Les stratégies sont des choix de nageurs – ou d’entraîneurs. Il est possible que les Chinois travaillent systématiquement leurs finish, en demi-fond. Les fins de course de Ye Shiwen en quatre nages, de Sun Yang, étaient exceptionnelles. Ce que fit Ye Shiwen à la fin de son 400 mètres quatre nages aux Jeux olympiques de Londres, en 2012, amena certains journalistes anglo-saxons à crier au dopage !

Il semble que disposer d’une stratégie peut donner des effets bénéfiques parce que même chargée de déstabiliser les autres, elle permet de se centrer sur soi-même, donc d’ajouter à la confiance. A condition d’être maîtrisée. Le problème actuel de la stratégie tient à la diversité des nageurs adversaires. Jusque dans les années 1970-80, les nageurs en course pour le titre étaient peu nombreux et étalés au plan chronométrique. Depuis, on trouve plus de nageurs compétitifs. La bonne stratégie consiste avant tout à nager convenablement sa course. Sur 100 mètres papillon, Mark Spitz entre 1966 et 1972, Michael Phelps entre 2000 et 2008, illustrèrent l’art de ramasser les morts. Spitz aimait dire que les courses ne se gagnaient pas au début, mais à la fin. C’est comme cela qu’il passait d’habitude son rival Doug Russell sur 100 mètres papillon, ou Jerry Heidenreich sur 100 mètres crawl. Phelps, lui, savait assez exactement quelle avance il pouvait tolérer, au virage, sur 100 mètres papillon, de ses sprinteurs d’adversaires, Ian Crocker ou Milorad Cavic.

Je n’ai jamais rien aimé, en natation, autant que l’évidence d’une stratégie en action, parce que ce n’est pas facile à mettre au point et à appliquer !

Les techniques de visualisation, qu’utilisait Stephan Caron et qui sont devenues la propriété de tous permettent à tout un chacun de s’évader dans sa propre course, d’éliminer tous les parasitages qui pourraient aliéner son effort. C’est une bonne façon d’éluder le combat de la grande finale et de le transformer en une course très technique contre son propre record. Le premier exemple de visualisation en sport que j’ai rencontré est un témoignage concernant le champion olympique du décathlon des Jeux olympiques de 1912. Jim Thorpe. Un jour qu’il paraissait prostré dans un coin, ses équipiers vinrent lui demander ce qu’il faisait là. Thorpe, un sang mêlé dont le nom indien signifiait « sentier lumineux » leur répondit : « ne me dérangez pas, je suis en train de battre le record du monde du saut en hauteur. »

J’imagine que tout le monde ne gagne pas à nager ainsi, mais que c’est beaucoup mieux que d’arriver sur le bord du bassin sans savoir ce qu’on va y faire.

Cependant, certains nageurs ne veulent rien tant, dans l’eau, que de faire tomber l’adversaire. Ce sont les approches de ces personnalités extrêmement compétitives que nous suivrons dans notre troisième article Prochain article: L’Art de Faire Tomber les Autres