Catégorie : Enquètes

PROFILS EN COURAGE : CES MALADES QUI FURENT CHAMPIONS OLYMPIQUES

Éric LAHMY

Lundi 15 août 2016

LA TOLÉRANCE AU MAL EST UNE CHOSE BIZARRE. IMPOSSIBLE A MESURER DE FAÇON AUTRE QUE SUBJECTIVE. ON A VU À RIO CE NAGEUR, VICTIME D’UN RHUME, SE FAIRE PORTER PÂLE AU DÉPART D’UN RELAIS QUATRE FOIS 200 MÈTRES QUI DEVAIT QUALIFIER L’ÉQUIPE DE FRANCE EN FINALE ET DONT LES ÉQUIPIERS ESPÉRAIENT, AVEC UN PEU DE CHANCE, QU’IL IRAIT CHERCHER UNE MÉDAILLE. ET VOUS EN AVEZ D’AUTRES QUI SE BATTENT EN GUERRIERS MÊME QUAND TOUT VA MAL.

PETITE PROMENADE PARMI CES PUGNACES…

Il y aura bientôt un siècle, développant des idées sur le sport, Jean Giraudoux avait affirmé que le goût  du sport était « une épidémie de santé. » Belle formule, mais qui n’est juste que si l’on accepte d’appeler santé (absence de maladie) ce qui est seulement la forme physique (vigueur fonctionnelle créée par l’entraînement).

Bien des champions ont pu être des gens malades, parfois même handicapés par leurs maux. Je ne parle pas de ceux qui pratiquent dans le cadre du handisport, dont l’incapacité est prise en compte, mais de sportifs qui sont atteints dans leur pratiqué par un souci qu’ils sont contraints de soigner. Champions diabétiques par exemple. Aujourd’hui, il est devenu banal de considérer que le sport est un excellent moyen de contenir un diabète, mais n’en fut pas toujours ainsi. Il y a un demi-siècle, par exemple, des médecins bannissaient l’activité physique pour ceux qui étaient atteints. Cela n’empêcha pas des légendes du sport comme Billie Jean King, Arthur Ashe et Bill Talbert (tennis) ou Joe Frazier et Ray Sugar Robinson (boxe) d’en être affectés.

Le premier athlète à remporter quatre médailles consécutives dans son épreuve, le lancer du disque, s’appelait Al Oerter (le second, Carl Lewis, en saut en longueur). En 1964, pour sa troisième médaille d’or, Oerter se présenta handicapé par un pincement vertébral et un cartilage déchiré à une côte, blessure qu’il s’était donnée quelques jours avant l’épreuve. Il lança contre l’avis des médecins, le torse sanglé, et gagna.

A Rio de Janeiro, on a vu un visage familier de la compétition depuis plus de dix ans, Inge Dekker, nager joliment bien après avoir été opérée d’un cancer de l’utérus. Demi-finaliste du 50 mètres, la grande Néerlandaise a nagé en séries et en finales du relais quatre fois 100 mètres (cinquième).

GARY HALL, DIX MÉDAILLES OLYMPIQUES POUR UN DIABETIQUE DE TYPE 1

Anthony Ervin, l’insolite vainqueur de Florent Manaudou à Rio, avait déjà fait fort douze ans plus tôt : il avait gagné la même épreuve du 50 mètres ex-æquo avec Gary Hall jr. Or celui-ci était un diabétique (et un vrai personnage, haut en couleurs), contraint depuis 1999, donc un an avant sa victoire de Sydney 2000, de se piquer quotidiennement à l’insuline pour ne pas sombrer dans le coma. Gary Hall jr a été (comme son père) l’un des plus grands sprinters de la natation, comptant dix médailles olympiques, l’adversaire n°1 d’Alexandr Popov et à nouveau champion olympique du 50 mètres, seul cette fois, aux Jeux d’Athènes. Pas mal pour un grand malade.

Lorsque la malchanceuse tenniswoman Maria Sharapova annonça qu’elle était positive à un produit récemment placé sur la liste des interdits, le meldonium, elle expliqua qu’elle prenait cette molécule depuis dix années pour soigner « des grippes, un manque de magnésium, une arythmie cardiaque et des cas de diabète » (inhérents à sa famille). Quand on sait qu’elle a été n° 1 mondiale avec ces soucis…

LES SIX JOURS POUR NAGER DE JEFF FARRELL

Au cours de l’hiver 1960, le livre de Jeff Farrell, « Six Days To Swim », fut presque un best-seller. Jeff Farrell y racontait une histoire insolite, celle d’un compte à rebours haletant. Mais commençons par le commencement. Farrell, un enseigne de l’US Navy est devenu à 23 ans, le roi du sprint mondial. Vainqueur l’année précédente du 100 mètres des Jeux panaméricains, il se présente comme le meilleur sprinteur de la planète depuis qu’aux championnats des Etats-Unis, il a frôlé le record du monde de l’Australien John Devitt, en 54s8 contre 54s6. Les sélections olympiques ont lieu la semaine suivante, et Farrell se prépare à s’y présenter en grand favori sur 100 mètres et 200 mètres, une course non olympique mais qui ouvre la porte du relais quatre fois 200 mètres. Mais, le dernier soir des championnats, il est hospitalisé en urgence, et l’on diagnostique une appendicite aigüe. Il faut l’opérer immédiatement. Le comité de sélection olympique se penche sur son cas et lui propose d’effectuer un test deux semaines après les trials, et de l’intégrer dans l’équipe si son temps surpasse celui du 6e de la finale des sélections. Farrell a une autre idée : il veut nager les sélections. Il aura six jours pour se remettre de l’opération. Le chirurgien qui l’opère, mis dans le coup, suit Farrell quand, deux jours après l’opération, l’abdomen serré dans un bandage, celui-ci s’immerge dans le petit bassin attenant à la clinique. Six jours plus tard, il nage une seconde trois dixièmes moins vite qu’aux championnats et rate sa sélection d’un dixième pour trois raisons, racontera-t-il : un départ prudent, presque sans élan, de crainte de l’éventration ; une trop grande confiant en soi ; une perte de concentration qui fait qu’il touche la ligne d’eau à quinze mètres du mur. Il refusera la proposition du comité, qui, « vu les circonstances », lui offre de nager dans la course individuelle à la place du 2e, Bruce Hunter. Il explique qu’ayant joué et perdu, il « n’aimerait pas faire à quelqu’un d’autre ce qu’il n’aimerait pas qu’on lui fasse. » Il est intégré dans les relais quatre fois 200 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages et ramène deux médailles d’or des Jeux de Rome.  Lance Larson, vainqueur sans doute volé de la victoire par les juges à Rome (il a touché un dixième de seconde avant l’Australien Devitt qui est déclaré vainqueur) a toujours estimé que Devitt était meilleur que lui sur 100 mètres libre.

Farrell, que le chroniqueur François Oppenheim comptait parmi les auteurs des gestes chevaleresques de la natation, était aussi l’un des nombreux nageurs qui furent capables de se surpasser alors que la maladie les frappait au plus mauvais moment.

Un autre nageur américain, Dick Roth, connut un ennui équivalent à celui de Farrell. Dick Roth était un membre de cette étonnante équipe de natation que George Haines coachait à Santa-Clara l’année des Jeux olympiques de Tokyo, en 1964, et dont je crois bien qu’elle aurait pu matcher le reste du monde. Elle était emmenée par des garçons comme Don Schollander, champion olympique du 100 mètres, recordman du monde du 200 mètres, champion olympique et recordman du monde du 400 mètres, et par Steve Clark, recordman du monde du 100 mètres, et des filles comme Donna De Varona, ex-recordwoman du monde du 100 mètres dos et championne olympique du 400 mètres quatre nages. Roth, seize ans, régnait sur les quatre nages.

DICK ROTH BAT LE RECORD DU MONDE ENTRE DEUX CRISES D’APPENDICITE

Voici l’histoire telle que la raconte San Scott pour la revue des Stanford Alumni :

“Dick Roth arriva à Tokyo avec toutes les raisons d’être confiant. Le jeune homme de dix-sept ans détenait le record du monde du 400 mètres quatre nages où il n’avait pas été battu pendant plus d’un an. Mais Il tomba malade après la cérémonie d’ouverture et les médecins ordonnèrent une opération de l’appendicite en urgence. Il fut transporté dans une base militaire américaine pour être opéré, mais refusa à la dernière minute de signer son consentement, bloquant la procédure. Il voulait toujours nager. Ses parents furent alertés, mais il les supplia de son lit roulant d’hôpital de lui laisser sa chance. Ses parents obtinrent des médecins qu’ils cherchent à contrôler le niveau de l’infection. Dans la deuxième série, Roth fut largement battu par le Canadien Sandy Gilchrist, et nagea neuf secondes moins vite que le vainqueur de la première série, Carl Robie, et l’affaire se présentait mal. Le matin de la finale, épuisé par le manque de sommeil et affaibli par une diète à base de Jell-O et de punch hawaïen était d’autant plus assuré de sa défaite qu’il pouvait voir son camarade de chambre, le Robie en question, pioncer comme un ange !

Afin de se distraire, Roth alluma le poste de radio juste alors que se déroulait la course de 10.000 mètres olympique. Un quasi-inconnu, Billy Mills, un marine issu d’une réserve indienne à Pine Ridge, collait aux leaders de la course. Il parut lâché dans la courbe finale mais quand les meneurs lancèrent leur sprint, Mills se jeta dans un mouvement explosif, prit la tête à vingt mètres du but et améliora son record personnel de quelques cinquante secondes. Cette performance réveilla chez Roth le désir d’aller ce jour-ci au bout de lui-même. Huit heures plus tard, Roth enleva le titre olympique et améliora son record du monde de trois secondes, un temps qui tint debout pendant quatre ans. Trois semaines plus tard, les médecins de Stanford l’opérèrent de l’appendicite. »

S’il faut en croire une constatation de Dawn Fraser, les nageurs sont souvent victimes de blessures et d’accidents de santé. Elle-même n’arrêtait pas de tomber malade, et nageait constamment à travers divers embarras et autres blessures. Si vous relisez les biographies des sœurs Campbell, vous voyez qu’elles n’ont cessé, tout en préparant leurs championnats, d’avoir à prévenir ou à soigner des kyrielles de bobos. Les ennuis affectent particulièrement leurs hanches, c’est à croire que ces hanches minces, tellement avantageuses en termes de natation, recèlent quelques inconvénients. Je me demande ce qu’en dirait un médecin.

On a vu l’an passé Mackenzie Horton, autre Australien, nager à travers tous les championnats du monde de Kazan et collectionner les contre-performances alors qu’il était (sans le savoir) victime d’un virus.

KATHLEEN BAKER DOIT SE PIQUER DEUX FOIS PAR SEMAINE

On sait aujourd’hui que Kathleen Baker, la jeune Américaine médaillée d’argent du 100 mètres dos des Jeux de Rio de Janeiro derrière Katinka Hosszu, est, depuis l’âge de treize ans, victime d’une affectation lourde, le mal de Crohn, une maladie inflammatoire de l’intestin, chronique et inguérissable, dont les causes restent inconnues à ce jour. Le Crohn est un mal qui fatigue, provoque des amaigrissements, de la fièvre et des manifestations articulaires, cutanées et oculaires, avec risques d’occlusions intestinales. Baker, qui a connu des épisodes douloureux et a cru sa carrière sportive terminée, est contrainte de se piquer elle-même, à raison de deux injections par semaine. Même si d’autres sportifs professionnels portent une maladie de Crohn, ses succès ont eu l’air d’étonner son propre médecin traitant. Quand il apprit que Kathleen s’était qualifiée dans l’équipe olympique, il était à la fois tellement étonné et content qu’ « il téléphona à sa femme et à ses parents avant de partager la nouvelle avec le personnel de l’hôpital, comme si Baker était sa propre fille. »l 

LES DOULEURS ABDOMINALES DE SIOBHAN MARIE O’CONNOR

Siobhan Marie O’Connor (Grande-Bretagne), une des meilleures spécialistes sur 200 mètres quatre nages, et finit 2e de la course des Jeux olympiques de Rio où elle porta hardiment la contestation à Katinka Hosszu,  souffre, elle, de colite ulcérative. Il s’agit d’une affection si douloureuse que, quand Steve Redgrave, le rameur le plus médaillé de l’histoire, en montra tous les symptômes, les médecins écartèrent l’hypothèse qu’il en soit affecté. Ils croyaient impossible qu’il ait pu se hisser aussi haut dans son sport en portant ce mal. O’Connor, qui avait débouché dans le monde de la haute compétition aux Jeux de Londres, à seize ans, doit compter, chaque jour de sa vie de nageuse, avec un système immunitaire défaillant, et des accès de fatigue. De son côté, Ross Murdoch, dauphin de Peaty en brasse, a dû surmonter beaucoup de doutes, retour d’une mononucléose, pour gagner à Glasgow, aux derniers Jeux du Commonwealth. « Mon coach, Ben Higson, dit toujours qu’on ne s’entraîne pas pour nager notre record dans le meilleur des jours, mais pour atteindre le podium dans le pire des jours. » a-t-il expliqué.

On sait assez peu que Federica Pellegrini a souffert de spasmes des bronches qui l’ont parfois contrainte de s’arrêter en pleine course, asphyxiée. Ses bronches ne fonctionnaient plus qu’à cinquante pour cent. Le mal était provoqué par des moisissures de piscines. Elle a été soignée à la métacholine. L’inquiétude de retrouver ces symptômes provoqua les crises d’angoisse célèbres de cette pauvre Federica, et il fallut dès lors traiter ces angoisses, qui l’empêchèrent de nager sa série de 400 mètres aux championnats d’hiver 2009 dans un climat de crise de nerfs qu’on imagine. Un coach mental parvint à la libérer de ses frayeurs, notamment par des simulations de course à l’entraînement. En France, Stephan Caron dut surmonter des tachycardies qui le prenaient en pleine course mais heureusement ne surgirent jamais durant ses grandes courses aux Jeux olympiques ou en championnats du monde et d’Europe.

Kieren Perkins, double champion olympique sur 1500 mètres en 1992 et 1996, et recordman du monde sur 400 mètres libre, a nagé une grande partie de sa carrière en souffrant de névralgie phrénique. On a fait grand cas de sa défaite, face à Hackett, aux Jeux olympiques de Sydney, en 2000, et expliqué qu’il lui avait manqué un an supplémentaire d’entraînement. Tout semble indiquer qu’il n’en était rien. Perkins nageait plus vite que Hackett, mais ne pouvait virer correctement. Des analyses nées d’un film de la finale olympique auraient démontré que Perkins avait perdu une vingtaine de secondes dans les virages. Le commentateur australien de la course en avait d’ailleurs fait la remarque : Perkins revenait un peu sur Hackett qui le dévorait littéralement dans les virages.

La névralgie du diaphragme provoque des douleurs intolérables qui s’installent au milieu de la course. Murray Rose, quarante-cinq ans plus tôt, avait souffert du même symptôme, qui était, disait-il « totalement inhibiteur quand on poussait pour se relancer dans les virages », mais avait été guéri, lui, à l’issue d’une séance d’hypnotisme menée par Forbes Carlile avant les championnats d’Australie 1955. Il remporta le titre olympique en 1956 et améliorait encore le record du monde de la distance, huit ans plus tard lors du championnat des Etats-Unis 1964.

LA MALADIE GAGNANTE DE MICHAEL PHELPS

Il est aussi, de façon étonnante, des maladies qui avantagent les sportifs. Ou au moins une, l’hémochromatose, maladie grave liée à une hyper absorption du fer. Si ce mal frappe une personne sur 300, sa fréquence est, croit-on savoir, deux fois plus élevée chez le sportif de haut niveau. Le fer, absorbé dans la digestion st pour 10% aide à fabriquer des globules rouges. Une hormone, l’hepcidine, régule le taux de fer disponible. Un gène régulateur de la libération d’hepcidine, HFE, peut, dans certains cas, muter. Si une personne possède une mutation à la fois sur le chromosome de sa mère et sur celui de son père, il risque d’accumuler du fer dans ses organes. Or 80 pour cent des athlètes de disciplines très énergétiques, présentent au moins une mutation de ce gène. Dès lors, ils disposent d’un avantage naturel, transportent mieux leur oxygène, récupèrent mieux. On sait par ailleurs que des nageurs comme Michael Phelps ou Camille Lacourt ont été considérés comme hyperactifs, mais on peut penser que ranger l’hyperactivité parmi les maladies est une aberration de notre époque. Il n’empêche : Phelps était soigné à la ritaline pendant sa jeunesse, et ses facultés de récupération étaient phénoménales.

Parfois, c’est le mal qui l’emporte, et c’est alors une contre-performance. On l’a vu avec Lara Grangeon qui s’est plaint de la climatisation à Rio. C’est le cas de la championne du Commonwealth néo-zélandaise Lauren Boyle, malade et blessée dans les jours qui ont précédé ses jeux. Présentée sur 400 et 800 mètres, elle a terminé loin en séries. Ça a fait dans son pays un foin assez équivalent à celui qu’a provoqué Yannick Agnel en France, je vous passe les détails. 

 

UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION (3)

 3. LA STRATÉGIE COMME ARME TECHNIQUE:

 LA NATATION VUE COMME UNE BATAILLE

Eric LAHMY

Lundi 14 Septembre 2915

Nous avons vu que la meilleure, ou du moins la plus courante, façon d’aborder la compétition consiste à rester concentré sur sa propre course. Cependant, certaines circonstances, ou certaine tempéraments, amènent à envisager la natation comme un combat.

Faire le choix de nager « contre » quelqu’un, c’est déplacer le curseur, et moins chercher à produire son meilleur effort  dans l’absolu que tenter de surprendre l’adversaire, essayer de le déstabiliser et de le faire en quelque sorte « dénager » ! C’est quand celui-ci est plus fort que vous qu’une stratégie est nécessaire… Décider d’une stratégie quand on a course gagnée, n’a rien de vital, ce n’est qu’une cerise sur un gâteau !

C’est sur 200 mètres, aux Jeux de Sydney, que Pieter Van Den Hoogenband réussit ce tour de force, nageant à côté de Thorpe, de lui interdire de passer devant, puis, au moment du sprint, de lui filer sous le nez… L’année suivante, il tentera en vain le même coup aux mondiaux de Fukuoka. En 2001, Thorpe se montrera le plus fort, et finira par submerger au sprint, pour établi un nouveau record du monde en 1’44.06.

C’est qu’il n’y a pas de stratégie gagnante en face d’une condition physique trop supérieure. On a pu le voir quand de très bons compétiteurs se sont heurtés à plus forts. C’est un fait aussi que vous ne devez pas employer deux fois de suite la même stratégie, parce que l’effet de surprise ne jouera plus.

Perturber un adversaire n’est pas une mince affaire. Elle devient plus aisée quand celui que vous visez est dans votre propre équipe.

Quand, en mai 1960, Murray Rose, le double champion olympique – 400 mètres et 1500 mètres – sortant, retourne en Australie préparer les Jeux olympiques de Rome, son jeune compatriote John Konrads a écrasé tous ses records du monde. Bien que Rose ait progressé pendant ces quatre années, il se trouve devancé de sept seconde sur 400 mètres et trente cinq secondes sur 1500 mètres. Que fait-il ? Il traite Konrads de quantité négligeable, fait comme s’il ne le voit pas.

Ce fonctionnement que je qualifierais de passif agressif irrite Konrads et le déstabilise au point qu’aux Jeux, il ne peut tirer pleinement profit de sa grande forme. Konrads perd le 400 mètres au moins autant que Rose le gagne. Finalement, il parvient à remporter le 1500 mètres après que son entraîneur Don Talbot lui ait conseillé de ne plus s’occuper de Rose et de recentrer son attention sur lui-même !

Ne pas trop s’occuper de l’autre c’est un constat d’entraîneur qui remonte assez loin, puisque « Bill » Bachrach, le coach de Johnny Weissmuller dans les années 20, formule déjà l’idée : « si un nageur s’inquiète de ce que fabrique un rival, il oublie ce qu’il est en train de faire et perd sa concentration. » Bachrach ne croit pas à l’intimidation et la défend à son élève. Un jour que celui-ci a signifié à ses adversaires que, de toutes façons, ils luttaient, au mieux, pour la deuxième place, Bachrach l’a obligé à s’excuser.

Donc si une telle idée reste cent ans plus tard d’actualité, cela signifierait que la stratégie consiste à ne jamais se déconcentrer ; et déconcentrer l’adversaire ne devrait pas être une préoccupation.

Etre centré sur soi-même, c’est aussi la leçon du grand compétiteur de l’athlétisme que fut le lanceur de disque américain, Al Oerter. Champion olympique à quatre Jeux olympiques, en 1956, 1960, 1964 et 1968, alors qu’il n’est parti favori qu’une seule fois, en 1960, un journaliste lui demande un jour comment il fait pour « maîtriser » ses adversaires. Il se récrie. « Ecoutez, répond-il, j’ai déjà beaucoup de mal à me maîtriser moi-même, alors, mes adversaires ! »

Déstabiliser l’adversaire, toujours possible chez les jeunes, devient d’ailleurs de plus en plus difficile : « dans le passé, il y avait des jeunes nageurs qui se laissaient balader, mais aujourd’hui, dans la haute compétition, les nageurs qui ont des soucis avec la bagarre disposent des préparateurs mentaux, explique l’entraîneur de Rouen, Eric Boissière. Il n’y a rien d’extraordinaire là-dedans, il s’agit d’apprendre à organiser son esprit, très loin de cet anti-modèle que fut le gourou dont s’était entichée un moment Christine Aron (Fanny Didiot-Abadi). »

JOHANSSON CONTRE WOITHE

Si je puis me permettre de citer un de mes plus jolis coups de journaliste, ce fut, aux championnats d’Europe 1983, d’aller interviewer, la veille du 100 mètres nage libre, non pas le favori, l’Allemand de l’Est Jorg Woithe, champion olympique (1980) et du monde (1982) sortant, mais le Suédois Per Johansson, un gaillard d’un mètre quatre-vingt-quinze qui étudiait aux USA, nageait aux NCAA et dont j’avais décidé qu’il allait gagner. J’allai le chercher au sortir de son entraînement avec l’équipe de Suède, et lui demandai : « expliquez-moi comment vous allez battre demain Jorg Woithe sur 100 mètres. » Il se mit à rire, mais n’esquiva pas la question : « Woithe n’aime rien tant que nager seul devant, me dit-il, et j’ai la chance de le rencontrer en séries. Donc je vais partir à fond, lui coller au corps le plus possible et le déranger dans sa nage. En outre, comme cela, on nagera vite et donc nous nous retrouverons tous les deux dans les lignes centrales en finale où je recommencerai. »

Johansson appliqua sa stratégie à la lettre et gagna de six centièmes de seconde. Je me souviens de Pierre Fulla, qui commentait pour l’A2, tout excité, qui me demandait de lui trouver un exemplaire de mon article paru le matin !

Woithe était le genre d’adversaire face à qui on pouvait tenter une stratégie de ce genre. Il était le meilleur nageur du lot, donc le battre valait presque garantie de victoire. Il était intelligent, mais émotif, et « pensait trop », me disait le journaliste allemand Volker Klüge. Donc un nageur psychologue pouvait l’amener à douter. Il avait une nage longue, mais il se crispait quand il devait se battre alors que les combattants comme Stephan Caron, Michael Phelps, Murray Rose, Van Den Hoogenband, ou Spitz, conservaient leur amplitude, ou, s’ils étriquaient leur mouvement c’était pour accélérer leur cadence, et ils amélioraient leur vitesse.

Le plus souvent, les grands stratèges sont des gens assez agressifs. Cette agressivité peut être palpable quand on s’appelle, en France, Alain Mosconi, aux USA, Phelps. Don Schollander, Roy Saari, allaient jusqu’à la confrontation physique. Il ne s’agit pas de se battre, certes, mais cela peut aller jusqu’au coup d’épaule « en passant ».

Les filles ne sont pas en reste. Dara Torres témoigne des terribles bras de fer entre nageuses. Amy Van Dyken, une impressionnante jeune femme de 1,83m pour 75 kg, forte nageuse mais vulgaire et incapable de contrôler son énergie, crache sans retenue, avant la course des sélections US, en 2000, un pleine d’eau qu’elle a retenue dans sa bouche dans la ligne de Dara Torres, et réitère cette délicieuse démarche aux Jeux olympiques, dans la ligne d’eau d’Inge de Bruijn aux Jeux olympiques à Sydney. De Bruijn n’en gagne pas moins, et Van Dyken l’accuse d’être un homme : « moi aussi, j’aurais pu gagner, si jétais une homme », dit-elle. C’est être mauvaise joueuse et accuser son adversaire de s’être « virilisée » avec des anabolisants. Or De Bruijn n’a jamais été soupçonnée sérieusement de dopage tandis qu’Amy Van Dyken sera interrogée par la justice pour avoir fréquenté les laboratoires Balco de Victor Conte, qui ont mis au point la THG, une hormone synthétique indécelable… Elle échappera à la prison, à laquelle Marion Jones, la sprinteuse d’athlétisme, ne coupera pas.

Souvent, les athlètes font moins cas des numéros de certains personnages. Quand Gary Hall, excité comme une puce mexicaine dans un haricot sauteur, envoie des messages ahuris en expliquant que le relais US va « exploser les Australiens comme des guitares », la presse monte ces niaiseries en épingle comme s’il s’agissait du début de la troisième guerre mondiale, mais Ian Thorpe hausse les épaules : Hall, dit-il, est un « gentil garçon » capable d’énoncer des sottises de ce genre ! Après avoir battu Hall et ses équipiers, les Australiens sortent des guitares qu’ils avaient amenées à la piscine et offrent un concert !

Des nageurs comme Tim Shaw ou Michael Phelps dominaient physiquement et, de là, techniquement, puis mentalement leurs adversaires. Cette supériorité physique venait de leurs facultés de récupération supérieures. On a souvent mis en avant leur mental – et c’est sûr que le mental a joué. Mais leur côté infatigable leur donnait un plus mental. Quand, au lendemain des entraînements les plus difficiles, votre organisme s’est parfaitement régénéré, vous pouvez repartir avec un mental également tout neuf, et un avantage sur celui qui a mal récupéré.

Le 1500 mètres des Jeux olympiques de Londres, pas ceux de 2012, mais ceux de 1948, fut remporté par Jimmy McLane, USA, devant l’Australien John Marshall. McLane fut « peut-être le plus grand tacticiens en natation », lit-on dans sa biographie d’intronisation au Swimming Hall of Fame. « Il avait presque toujours un plan qui incluait une connaissance complète du plan de course de ses adversaires. » Lui-même employait plusieurs profils de course, ce qui fait que sa stratégie, étant adaptative, était illisible. On ne savait jamais ce qu’il allait inventer.

Aux Jeux olympiques de 1948, McLane avait remarqué que son plus dangereux adversaire, l’Australien John Marshall, aimait coller à la ligne d’eau quand il respirait. McLane disposait d’un fort battement et décida de l’utiliser. Quand, vers les 1000 mètres, Marshall lança son attaque, McLane, disposant d’une longueur d’avance, se positionna contre la ligne d’eau de Marshall et se mit en devoir d’éclabousser son adversaire. Peut-être cette tactique agressive fonctionna-t-elle. Toujours est-il que McLane gagna avec 12.8 d’avance. (Pour la petite histoire, Marshall vint nager à Yale, l’Université de McLane, et, devenu le meilleur nageur de demi-fond du monde, se vengea pendant les deux ou trois ans qui suivirent, lui infligeant défaite sur défaite).

Toujours dans le coup sept années après les Jeux de Londres, McLane, qui nageait alors dans l’équipe militaire des USA, se retrouva qualifié pour les Jeux Pan Américains de 1955 qui se déroulaient à l’altitude de 3200 mètres à Mexico. Eprouvant l’énorme dette d’oxygène que provoquait l’atmosphère raréfiée, aggravée par le fait qu’il nageait beaucoup sur le battement de jambes, il respira à chaque mouvement de bras, sur la gauche comme sur la droite, pendant toute la durée du 1500 mètres (témoignage du Canadien George Park, 2e du 100 mètres libre). Il gagna 400 et 1500 mètres à ces Jeux. Il ne nagea guère vite, mais il fut sûrement le nageur de jambes qui souffrit le moins de l’altitude.

MC LANE arrêta de nager juste quand arrive un autre stratège ; Murray ROSE avait 16 ans en 1955 quand il s’affirmait comme le meilleur nageur au monde sur 400 mètres. En 1964, neuf ans plus tard, Murray améliorait encore deux records du monde, sur 880 yards et 1500 mètres. Entre ces dates, il fit référence en termes de tactique de course. D’après un témoin, ce goût de « jouer » avec ses adversaires lui était venu d’une habitude qu’il avait eu, d’effectuer des jeux, pour rompre la monotonie des longs entraînements de demi-fond. Pendant les séances, au lieu de nager mécaniquement, Rose s’amusait à suivre l’un ou l’autre de ses compagnons d’entraînement, et à effectuer des changements de rythme inopinés, appuyant, par exemple, au mur de virage pour dépasser quelqu’un qu’il suivait en se trainant jusqu’alors. Tous ses entraînements n’étaient pas seulement une mise au point physique, physiologique, de son organisme, mais un apprentissage de toutes les variations possibles et imaginables en course…

Si des nageurs aiment partir vite d’autres nageurs préfèrent commencer plus lentement que prévu. Ce sont ceux qui disposent d’un bon sprint final. Rose (qui a décidément tout fait dans le domaine) prétendait qu’il parvenait à « freiner » une course, en se postant à une certaine distance derrière l’homme de tête. Cela doit être plus difficile à réussir aujourd’hui qu’en son temps. Mais nager derrière ne freine pas celui qui mène, mais accélère celui qui est mené; la technique a été employé de façon magistrale, en relais, par Jason Lezak derrière Alain Bernard à Pékin en 2008. Quatre ans plus tôt, toujours dans le relais, Lezak, à la ligne d’eau n° 5 avait reçu la leçon de Van Den Hoogenband à la 6, parti un mètre trente derrière et qui se laissa aspirer tout du long pour jaillir par l’arrière et le coiffer !

Tout nageur a pu, découvrir que dans cette position, à une distance précise du nageur qui précède, il se trouvait porté par effet de cavitation, dans une masse d’eau à faible pression créée par le passage du concurrent, tout à fait comme le cycliste du Tour de France « suceur de roue » dans les éventails. L’économie d’énergie qui résulte de cet effet peut vous permettre de dépasser à moindre frais même un plus fort nageur que vous… un garçon faisait ça très bien il y a belle lurette aux championnats de France, Michel Pou

Se qualifier dans les lignes extérieures pour se cacher des adversaires les plus rapides est une tactique qui est souvent évoquée et de très bons nageurs s’y sont livrés. En 1966, l’Allemand Wiegand se qualifia dernier dans la finale du 400 mètres. Non seulement il gagna la course, mais battit le record du monde. Oussama Mellouli, dans le 1500 mètres des Jeux de Pékin en 2008 nage en finale à la 7 et on a prétendu qu’Hackett, favori battu de l’épreuve en 14’41.53, ne l’a pas « vu » partir depuis la ligne 4, sa vision étant masquée par Ryan Cochrane à la 5. Difficile à croire, mais c’est un fait que Mellouli, en gagnant la finale, égala le temps du 2e qualifié des séries, Cochrane, avec 14’40.84, derrière le temps de qualification d’Hackett, 14’38.92.

Aujourd’hui, il est devenu difficile de se « planquer » en séries, du moins aux Jeux olympiques. En 2008, il paraissait tellement important d’aller vite dès les séries que dans des courses, les finales furent remportées moins vite que les éliminatoires, comme on vient de la voir qur 1500 mètres messieurs. Il en fut ainsi sur 400 mètres dames où la moitié des finalistes alla plus vite en séries qu’en finale, comme la gagnante, Rebecca Adlington, 4’3.22 (finale), 4’2.24 (séries), Federica Pellegrini, 4’4.56 (finale), 4’2.19 (séries), Camilla Potec, 4’4.66 (finale), 4’4.55 (séries), et Laure Manaudou, 4’11.26 (finale), 4’4.93 (séries). Toutes ces jeunes filles s’étaient tellement données pour prendre part à la finale, qu’elles n’avaient pas suffisamment récupéré (ou, comme il arrive, nagé crispées par l’enjeu…

Effectuer des changements de vitesse au milieu de la course. Il s’agit d’une technique difficile à maîtriser, et dont les incidences physiologiques ne sont pas minces. Là encore, Murray Rose, qui l’employa à plusieurs reprises, cherchait à déconcentrer. « Il m’est arrivé de changer de rythme deux ou trois fois ; la première, l’autre recollait ; je ralentissais. Puis repartais. Parfois, à un moment, il se disait qu’il ne se laisserait plus prendre, et ne prenait pas la peine de me suivre. C’est à ce moment-là que j’appuyais franchement et pouvais prendre une avance décisive. »

Roy Saari, dans certains 1500 mètres pouvait varier sa vitesse de 5 secondes d’un cent mètres au suivant… Katie LEDECKY ne cessa de varier son rythme en 2013 contre Friis, sur 800 mètres, aux mondiaux 2013, alternant des 50 mètres en 30.5 et des 50 mètres en 31.5 ou 32. Jusqu’à ce que la Néerlandaise n’en puisse plus.

Un truc ne peut plus être pratiqué : le faux départ. Pendant près d’un siècle, des nageurs nerveux ou désireux de rendre les autres nerveux effectuaient des faux départs volontaires. En France un spécialiste de ce genre de chose était Alain Mosconi, surtout quand il voulait perdre Michel Rousseau. Chose qu’il réussissait à tout coup. On affirma qu’un faux départ de l’Allemand Klein coûta le titre au recordman du monde Français Alain Gottvalles à Tokyo en 1964. En se concentrant, celui-ci faisait monter son rythme cardiaque à 80 pulsations minute et le faux départ aurait ruiné cette faculté physiologique !

UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION ?(2)

UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION ?(2) QUAND LA MEILLEURE MÉTHODE RESTE DE SE CENTRER SUR SOI-MÊME

Éric LAHMY

Le caractère folklorique des courses de débuts de la natation, les écarts de temps parfois importants entre les nageurs, tout cela n’a pas empêché quelques inventifs ou malins d’essayer, dans les temps héroïques, des manœuvres censées leur donner un avantage, ou impliquer et influencer l’adversaire.

Je ne parle pas de ces innovations techniques qui ont constellé l’histoire de la natation. Ainsi Erich Rademacher, un Allemand, qui, un beau jour, utilisant une faille dans le règlement, ramena ses bras vers l’avant au-dessus de l’eau, pendant sa course de brasse, « inventant » le papillon. Ou encore la brasse sous-marine japonaise (interdite). Ou le crawl dauphin d’Alain Mosconi, repris par Michael Klim et Michael Phelps trente et quarante ans plus tard. Ou les ondulations sous-marines en dos et en papillon dont les différents metteurs au point furent Jesse Vassallo, Gary Abraham et Daichi Suzuki. Ou les ondulations de virage sur le côté de Misty Hyman, en papillon. Ou le départ d’athlétisme (track start), cosigné Dara Torres et Rowdy Gaines. Ou le virage avec huit ondulations « en vrille » utilisé par Michael Klim en 2000 sur 100 mètres. Ou, aujourd’hui, les ondulations dorsales au virage en nage libre de Ryan Lochte. Il y a eu une véritable recherche innovante en natation, sur les portions dites non nagées (non nagées, mais de mieux en mieux !).

L’ART DE RESTER SCOTCHÉ DANS LE VIRAGE

L’importance de ces éléments non nagés apparut clairement quand, en 1960, sur 100 mètres, le Brésilien Manuel Dos Santos toucha en tête aux 50 mètres et se retrouva derrière l’Américain Lance Larson et l’Australien John Devitt parce qu’il avait utilisé le virage de demi-fond. Il eut beau revenir sur eux, il se retrouva 3e de la course en 55.4. L’année suivante, Dos Santos améliora le record du monde de John Devitt d’une grosse seconde, avec 53.6 !

Mais alors gare à la faute. Au 100 mètres de Jeux de Tokyo, en 1964, Gary Ilman vire en position de gagner, mais oublie de « gainer » et sort du virage dans les vagues ! Faute troublante, qui ne pardonne pas, pour le vainqueur, un mois plus tôt, des « trials » US…

Ce qui est frappant, c’est que peu d’entraîneurs tirent la leçon de tels exemples, et qu’un faible intérêt entourera, en Europe, les départs et les virages. Obnubilés par le kilométrage accompli dans l’eau, nageurs et entraîneurs ne se rendent pas compte de l’économie de temps et d’énergie que recèlent ces éléments.

Ces détails ne laissaient pas tout le monde indifférents, et quand Buster Crabbe, le champion olympique du 400 mètres nage libre des Jeux de Los Angeles, en 1932, vit l’Australienne Clare Dennis se qualifier péniblement en finale du 200 mètres brasse, avec avec un départ et des virages horribles, il lui offrit une leçon gratuite de natation ou plutôt de départs et de virages, et lui expliqua qu’elle devait effectuer trois brasses sous-marine après le mur avant d’émerger. [Buster Crabbe, futur acteur de cinéma, était charmant, et Clare Dennis, 16 ans, l’une des plus jolies jeunes filles de la natation]. Dûment chapitrée par son mentor, elle revint en Australie championne olympique du 200 mètres brasse.

 ALEXANDR POPOV SEUL DEBOUT AU MILIEU DES AUTRES

C’est sur les distances moyennes et longues que les stratégies apparaissent clairement. Ce qui ne veut pas dire qu’elles n’existaient pas ne sprint. Le 100 mètres, pendant longtemps, sembla être une course assez longue, au regard de la résistance physique des nageurs très peu entraînés des temps héroïques. Aussi on pouvait y noter des effondrements ou des remontées spectaculaires. Il faudra attendre autour de1956 pour que dans l’ensemble, les nageurs parvenant en finale olympique commencent à disposer d’un « fonds » d’entrainement qui, sans éviter des fins de course parfois difficiles, fait que les « rapides » et les « résistants » se tiennent, plus ou moins, et adoptent parfois, des profils de nage assez proches… En revanche, les concurrents sont assez près de leur maximum du début à la fin de leur effort pour qu’on ne puisse pas toujours distinguer des pleins et des déliés dans leur action…

Pour les sprinters, les stratégies pouvaient apparaître plutôt comme des jeux d’influence. Alexandr Popov, par exemple, dans la chambre d’appel, se mettait debout au milieu de la pièce. Il aimait aussi regarder celui qu’il voulait impressionner droit dans les yeux jusqu’à que l’autre se sente contraint de baisser la garde. Amaury Leveaux raconte comment Cavic avait essayé de l’impressionner avant une épreuve en venant lui conseiller, avant sa course en séries, de faire bien attention (« be careful »). A quoi ? Nul ne le sait. Leveaux claque le record du monde et vint voir Cavic, qui nageait dans une série suivante, et, lui tapotant l’épaule : « be careful. » Ce genre de gri-gri peut fonctionner comme un boomerang.

Quand Cavic « agressa » verbalement Michael Phelps, il déclencha l’ire de celui qu’on peut considérer comme le meilleur compétiteur de la natation.

Par ailleurs, les psychologues ont trop tendance à ramener la victoire à des supériorités mentales. Popov est toujours aussi dominateur dans ses attitudes en 2004, mais c’est VDH qui gagne Encore aujourd’hui, on voit des nageurs partir à des allures excessives et finir comme ils peuvent, comme par exemple l’Australien Mackenzie Horton. Il y va du tempérament des gens, de l’influence des entraîneurs, ou aussi du désir de tenter quelque chose de différent.

En athlétisme, un marathonien français, Fernand Kolbeck, qui avait conquis plusieurs titres nationaux, ne connaissait pas d’autre stratégie en course à pied que de partir vite et de tenir en tête le plus longtemps. Ce mode de fonctionnement, qui lui avait donné pleine satisfaction aux championnats de France, ne rapportait pas de fruits dans les championnats internationaux. Il n’en changea jamais, n’essaya pas de suivre au lieu de mener. L’idée qu’il se faisait du marathon, une épreuve de vaillance, le lui interdisait. Pourtant, pratiquement jamais, les leaders au 20e kilomètre ne se retrouvent en haut du podium à l’arrivée !

Catherine Plewinski, une « super » en crawl et en papillon des années 1980, avait tendance à partir très vite. J’analysais à l’époque cette tendance comme une incapacité à se dominer, mais il y avait aussi là sans doute l’expression d’un tempérament qu’il pouvait être contre-productif de brider. Pourtant, elle savait s’économiser quand il s’agissait d’un 200 mètres, une course où elle ne réussissait pas mal.

Il doit y avoir une cadence où l’on se trouve bien. Don Talbot, l’entraîneur de l’Australien Robert Windle, disait que celui-ci n’avait aucune maîtrise de son rythme : il nageait très vite ou très lentement. Aux Jeux de Tokyo, 1964, Talbot lui ayant demandé de temporiser en séries, Windle temporisa tellement qu’il ne put se qualifier pour la finale. En séries du 1500 mètres, Talbot lui demanda donc de nager vite, et Windle battit le record olympique en séries et en finale ! Devenir champion olympique en ne maîtrisant pas toutes les allures est en soi un exploit, parce que cette incapacité constitue une limitation.

ROLAND SCHOEMAN CHAMPION OLYMPIQUE DES 99 METRES

Cependant, même dans les championnats de vitesse pure, les nageurs ne pouvaient appuyer du début à la fin. Et chacun développait une certaine façon de nager le 100 mètres. John Devitt, champion olympique 1960 nageait pratiquement en tête du début à la fin, mais on le voyait clairement démarrer aux 70 mètres (et ressentir le contrecoup de cette attaque après les 85 mètres). Mike Wenden, vainqueur olympique en 1968, équilibrait son 100 mètres et partait relativement plus vite sur 200. Des trois sprinteurs qui se partagèrent la vedette entre 1985 et 2005, Matthew Biondi partait, Alexandr Popov et Pieter Van Den Hoogenband revenaient. Or Biondi et Popov étaient des cracks du 50 mètres, Biondi et VDH de forts nageurs de 200 mètres, et leurs différences d’approches du 100 mètres libre répondaient plus à une différence de tempérament et d’approche mentale ou de soucis stratégiques que de qualités physiques.

En 2000, ayant battu en demi-finales le record du monde du 100 mètres en 47.84 après être passé en 23.16, VDH était mené en finale et assurait le titre par un fort retour.

En 2004, le spectacle du 100 mètres vint de la tentative de Roland Mark Schoeman, le sprinteur sud-africain. Voilà quelqu’un qui avait une stratégie ! Il passait aux 50 mètres avec presqu’une longueur de corps d’avance sur les autres et avait encore course gagnée aux 90 mètres. Même après avoir revu la course vingt fois, on se demande encore par quel tour de passe-passe VDH put revenir sur ce bolide et arracher l’or, d’extrême justesse !

Parlant de VDH, sa course sur 200 mètres des Jeux de Sydney, contre Thorpe, me parait bien nagée, et surtout pensée. Quand je dis « pensée », il ne s’agit pas forcément d’une déduction née d’un long processus intellectuel, mais peut-être d’un choix immédiat, quasi-instinctif, en coupe-circuit. Ian Thorpe a expliqué qu’il ne pensait à rien de particulier pendant une course : « ce qui me passe par la tête, je ne sais pas. Je laisse mon corps faire ce qu’il connait. »

Sous l’influence du spectacle, aux Jeux du vainqueur des 5000 et 10.000 mètres, Vladimir Kuts (URSS), qui effectuait en plein milieu de la course des démarrages meurtriers, Murray Rose gagne son 1500 mètres libre des Jeux de Melbourne quand il décide (brusquement), quoique très fatigué, d’accélérer aux 1000 mètres, Les autres (Yamanaka, Breen) ne réagissent pas, il mène de sept mètres aux 1300 mètres !

Revenons à VDH et à son 200 mètres. En face de Thorpe, il est le sprinteur, Thorpe le stayer. VDH est champion olympique du 100m, Thorpe du 400m. La course du 200m est le lieu de jonction immédiat de deux talents divergents. Sur le papier, VDH doit « raccourcir » la course, c’est-à-dire la rapprocher des 100 mètres, et pour cela la ralentir le plus possible au départ pour faire prévaloir sa vitesse finale, la plus intacte possible, le plus tard possible. Thorpe doit au contraire « durcir » la course, pour détruire les capacités de sprint de VDH avant qu’il n’ait à s’en servir. Est-ce sûr ? Pas selon Michel Rousseau, l’ancien champion d’Europe, pour qui VDH doit au contraire partir vite. Pour quoi ? Pour désorganiser la nage de Thorpe. Rousseau estime que Thorpe perd sa nage et de sa superbe quand il est mené.

Au modeste niveau universitaire où j’évoluais, je m’étais fait une réputation. J’étais capable de nager un 200 mètres brasse à la même vitesse du début à la fin. Une fois, j’avais gagné en face d’un garçon qui m’avait pris plus de quatre mètres à mi-course, un chronométreur vint me voir : j’avais nagé les trois derniers 50 mètres de mon effort dans le même temps, après un premier 50 mètres à peine plus rapide. Ce qui était une façon pas trop bête de gérer mon effort était devenu ma « stratégie », mais je fus peu de temps après battu à deux reprises par deux garçons qui répétèrent ma méthode et sur lesquels je ne pus revenir. La seconde de ces courses se tint à Monaco, aux championnats de France scolaires et universitaires, mais je m’en souviens surtout parce qu’à peine séché, je montai sur les gradins assister au 400 mètres libre d’un certain Alain Mosconi. Ce jour là, Alain égala le record du monde du 400 mètres d’un jeune Américain, Mark Spitz !

Je fus battu sans doute par plus fort que moi, mais aussi parce que je ne disposais pas de stratégie de rechange qui m’eut permis de reprendre la main. J’étais enfermé dans un modèle qui me garantissait contre l’effondrement et m’avait appris à ne pas être affecté mentalement par les départs les plus tonitruants des autres nageurs, mais qui m’interdisait toute action innovatrice… Si j’étais sorti de mon rythme par une accélération à n’importe quel moment de la course, peut-être aurai-je pu détruire la mécanique de mon adversaire d’alors, et récupérer les 2/10e par lesquels il me devança ? Mais le mieux que j’avais à faire était de m’entraîner plus dur et progresser !

IL N’Y A PLUS DE FAUX DÉPARTS

Parmi les tactiques, on peut retenir celle qui revient à partir plus vite que prévu. Après avoir été largement abandonnée, elle revient à la mode avec Mackenzie Horton. Le premier « fou furieux » du demi-fond était Michael Burton, qui fit gagner presque 55 secondes au record du 1500 mètres en quatre saisons (1970-73). Burton estimait qu’il devait être fatigué dès les 500 premiers mètres et continuer de nager « à travers la douleur ». En général, son avance était telle à mi-chemin que les autres étaient découragés, ou, s’ils remontaient, ne parvenaient pas à revenir sur lui. L’Allemand Michael Gross creusait sur ses distances favorites, 200 mètres libre, 400 mètres libre et 200 mètres papillon, des écarts énormes. Vladimir Salnikov pouvait livrer des courses tactiques, mais préférait partir vite et détruire les adversaires au physique… et au mental.

Prendre la tête de course d’emblée comporte un risque, mais Yannick Agnel, Michael Gross, Kieren Perkins ont réussi des échappées fantastiques, et raté quelques autres. Hackett a été en tête d’un 400 mètres des championnats du monde 1998, à Perth, pendant sans doute 399 mètres. Thorpe l’emporte en 3’46.29 contre 3’46.44 après avoir été mené de plus de deux secondes ; Hackett a nagé 1’51.33 et 1’55.11.

Les faux départs avaient-ils exaspéré les dirigeants ? Mais c’est quand ils exaspérèrent les télévisions qu’ils furent interdits. Cet interdit est allé beaucoup trop loin, et quand des nageurs de la dimension de Park ou de Thorpe perdirent involontairement l’équilibre au départ et se firent ramasser, on a vu qu’il y avait problème. Mais la FINA est restée droit dans ses bottes. Pas de faux départ ! Scrogneugneu. Un faux-départ aux Jeux olympiques se résume ainsi : quatre ans d’entraînement, un incident, viré, rendez-vous dans quatre ans… Ah! Si les dirigeants s’appliquaient la méthode!

DES ENTRAINEMENTS TECHNICO-TACTIQUES

Une bonne stratégie devrait se travailler, me semble-t-il, à l’entraînement. Ainsi comme atout technique : la capacité de finir la course… Les stratégies sont des choix de nageurs – ou d’entraîneurs. Il est possible que les Chinois travaillent systématiquement leurs finish, en demi-fond. Les fins de course de Ye Shiwen en quatre nages, de Sun Yang, étaient exceptionnelles. Ce que fit Ye Shiwen à la fin de son 400 mètres quatre nages aux Jeux olympiques de Londres, en 2012, amena certains journalistes anglo-saxons à crier au dopage !

Il semble que disposer d’une stratégie peut donner des effets bénéfiques parce que même chargée de déstabiliser les autres, elle permet de se centrer sur soi-même, donc d’ajouter à la confiance. A condition d’être maîtrisée. Le problème actuel de la stratégie tient à la diversité des nageurs adversaires. Jusque dans les années 1970-80, les nageurs en course pour le titre étaient peu nombreux et étalés au plan chronométrique. Depuis, on trouve plus de nageurs compétitifs. La bonne stratégie consiste avant tout à nager convenablement sa course. Sur 100 mètres papillon, Mark Spitz entre 1966 et 1972, Michael Phelps entre 2000 et 2008, illustrèrent l’art de ramasser les morts. Spitz aimait dire que les courses ne se gagnaient pas au début, mais à la fin. C’est comme cela qu’il passait d’habitude son rival Doug Russell sur 100 mètres papillon, ou Jerry Heidenreich sur 100 mètres crawl. Phelps, lui, savait assez exactement quelle avance il pouvait tolérer, au virage, sur 100 mètres papillon, de ses sprinteurs d’adversaires, Ian Crocker ou Milorad Cavic.

Je n’ai jamais rien aimé, en natation, autant que l’évidence d’une stratégie en action, parce que ce n’est pas facile à mettre au point et à appliquer !

Les techniques de visualisation, qu’utilisait Stephan Caron et qui sont devenues la propriété de tous permettent à tout un chacun de s’évader dans sa propre course, d’éliminer tous les parasitages qui pourraient aliéner son effort. C’est une bonne façon d’éluder le combat de la grande finale et de le transformer en une course très technique contre son propre record. Le premier exemple de visualisation en sport que j’ai rencontré est un témoignage concernant le champion olympique du décathlon des Jeux olympiques de 1912. Jim Thorpe. Un jour qu’il paraissait prostré dans un coin, ses équipiers vinrent lui demander ce qu’il faisait là. Thorpe, un sang mêlé dont le nom indien signifiait « sentier lumineux » leur répondit : « ne me dérangez pas, je suis en train de battre le record du monde du saut en hauteur. »

J’imagine que tout le monde ne gagne pas à nager ainsi, mais que c’est beaucoup mieux que d’arriver sur le bord du bassin sans savoir ce qu’on va y faire.

Cependant, certains nageurs ne veulent rien tant, dans l’eau, que de faire tomber l’adversaire. Ce sont les approches de ces personnalités extrêmement compétitives que nous suivrons dans notre troisième article Prochain article: L’Art de Faire Tomber les Autres

UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION ? (1)

 

UNE STRATÉGIE EST-ELLE POSSIBLE EN NATATION ?

(1). L’ART DE FAIRE PERDRE L’ADVERSAIRE,

ILLUSION OU RÉALITÉ

 

Éric LAHMY

En août 1975, les championnats du monde de natation se déroulèrent à Cali, en Colombie. Une ou deux fois, je pus apercevoir, assis en tailleur au beau milieu d’une plage de la piscine, un jeune garçon fin et brun de peau, affecté d’un léger strabisme que corrigeaient ses lunettes cerclées de fines montures, qui paraissait méditer, le regard plongé en direction du bassin où s’évertuaient les nageurs.

Ce jeune homme, Djan Madruga, appartenait à l’équipe brésilienne de natation, promettait d’être à quinze ans le spécialiste de demi-fond de l’Amérique latine, et ne se recueillait ainsi qu’aux entraînements de l’équipe américaine. Madruga, je le connaissais, comme tous les Brésiliens, entraîneurs et athlètes, pour le rencontrer chaque année à la Coupe latine de natation). Il m’avait posé, au début des mondiaux, une question qui le tourmentait : « pensez-vous que Tim Shaw peut être battu ? » Je ne sais quelle réponse diplomatique j’inventais alors (ne jamais dire à un nageur qu’il n’a aucune chance) mais, c’est sûr, je pensais que oui : Shaw ÉTAIT imbattable ; l’année précédente, il avait amélioré les records du monde des 200 mètres, 400 mètres et 1500 mètres ; il avait réitéré un mois avant Cali lors des sélections américaines. Son avance sur les autres concurrents était considérable. Cette supériorité oppressait Madruga, il devait, disait-il, y avoir un moyen de battre le gringo…

Ce furent ses équipiers brésiliens qui m’informèrent en riant de ce que faisait exactement Madruga sur le bord du bassin : en transe, le regard figé en direction du bassin, il s’efforçait de marabouter Shaw, utilisant pour ce faire le Diable sait quel vaudou.

Toutes ces ondes maléfiques que projetait Madruga en direction du bassin ne servirent à rien. Peut-être manquait-t-il à la cérémonie du sang de poulet ou un bouc noir ? Le côté obscur de la force ne se montra pas, Tim Shaw réalisa son triplé mémorable du demi-fond, et seule l’altitude, 1100 mètres, de Cali, l’empêcha d’améliorer les records du monde.

Madruga n’en avait pas moins tenté d’utiliser une stratégie, un peu inhabituelle, pour déstabiliser un adversaire trop fort pour lui. Une stratégie du désespoir.

FRANÇOIS OPPENHEIM ET LA NOTION D’ÉGALITÉ D’ALLURE

Pendant longtemps, pour l’essentiel, on n’a pas utilisé réellement de stratégie, en natation. Chacun partait dans une course en fonction de ses forces telles qu’il les présumait, ou de son tempérament, et finissait comme il pouvait.

Si des stratégies, des tactiques, étaient employées par des nageurs, elles paraissaient tout à fait circonstancielles. Elles naissaient surtout en demi-fond, où les nageurs étaient contraints de ménager leurs forces pour ne pas s’effondrer s’ils se lançaient trop vite. Ils devaient se méfier de leurs limites, ne pas s’épuiser avant la fin de leur parcours. L’idée de stratégie n’était pas ancrée, la façon de nager de tel ou tel semblait n’avoir de valeur qu’anecdotique.

A posteriori, certains entraîneurs, en récupérant les « temps de passage » des nageurs, se sont mis à réfléchir sur le concept de stratégie de nage. Pendant longtemps, nul ne cherchait à retenir dans quel temps était passé un nageur. Pour quelques entraîneurs et pas mal de nageurs, partir vite était une preuve de virilité, de vaillance !

Un entraîneur (au Cercle des Nageurs de Marseille) et journaliste, François Oppenheim, dans les années 1950, cherchait, lui, à tout savoir, à tout mesurer, et il collationnait ces informations, ce qui lui permit d’acquérir certaines connaissances et de développer un concept, sur l’art de conduire une course. C’est grâce à lui, et dans ses ouvrages, qu’on peut apprendre que ce nageur avait changé son rythme de battement de jambes à tel moment, accéléré ici et décéléré là, ou bien quel avait été le rapport chronométrique entre ses deux moitiés de course. Oppenheim passa du constat à la thèse : un tel était passé trop vite, l’autre avait mieux équilibré sa course. Assez bizarrement, il ne lui vint pas à l’esprit, me semble-t-il, de rapporter le nombre des coups de bras, ce qui me parait plus importants que les battements. Les « jambes » du nageur, ce sont ses bras, et leur compas représente la vraie « foulée » du nageur, et la mesure de sa puissance. Mais Oppenheim comptait les battements, et les références aux deux temps, quatre temps, six temps, voire huit temps, inondaient ses rapports de course…

L’un des points sur lequel « Oppy » mit l’accent fut ce qu’’il appelait l’égalité d’allure… Les meilleures courses étaient délivrées par ceux qui conservaient une vitesse égale, du début à la fin. Constat, rudimentaire, mais qui alimenta un début de réflexion… L’égalité d’allure était le meilleur moyen d’économiser ses forces ; les excès de vitesse et les accélérations inconsidérées, surtout en début de course, pouvaient s’avérer ruineux en fin de parcours.

On ne doit pas s’étonner si l’idée d’une stratégie de course, dans un sport où les exposants sont séparés par des lignes d’eau, sans possibilité d’interactions, ait eu tant de mal à s’imposer.

VINGT SECONDES DE DIFFÉRENCE AU 400 MÈTRES

Beaucoup d’éléments empêchaient ne serai-ce que de s’interroger. Les meilleurs du monde ne se rencontraient jamais, et eux-mêmes gagnaient par des écarts extraordinaires. Un exemple ? Quand l’Argentin Alberto Zorilla remporta la course olympique du 400 mètres, en 1928, avec deux secondes d’avance sur l’Australien Boy Charlton, et trois sur le Suédois Arne Borg, il n’avait jamais rencontré ces adversaires, et l’écart de temps de leurs trois suivants, les Américains Buster Crabbe, Austin Clapp et Ray Ruddy, était de vingt secondes. La différence chronométrique entre Zorilla et Clapp, 5e, 14 secondes 4 dixièmes, équivaut à celle de 14.14, entre les vainqueurs messieurs et dames du 400 mètres de Kazan, en 2015 – les 3’44.99 de Yang et les 3’59.13 de Ledecky. 14 secondes 4 est aussi en 2015 la différence de temps entre le vainqueur et le 54e de la course masculine, le Malais Sim Wee Sheng Welson Sim… Rentré dans son pays, chacun des médaillés ne disposait d’aucun nageur capable de l’approcher de moins de vingt secondes sur 400 mètres. Dans un tel contexte, développer des stratégies offensives et défensives, pratiquer les changements de rythme pour dérouter l’adversaire, s’efforcer à respecter l’égalité d’allure ou aiguiser le sprint final, à quoi cela aurait-il servi ?

CES JEUX OLYMPIQUES NAGÉS DANS DE LA BOUE !

Si, de nos jours, on exige une eau filtrée, et utilise des lunettes de nage, les nageurs des premiers temps se trouvaient parfois à évoluer dans des eaux fort peu transparentes. « On nous a fait nager dans de la boue », se plaignit Ethelda Bleibtrey, la championne américaine, retour des Jeux olympiques de 1920. Il est un fait, également, que les différences de valeur entre les nageurs dans la plupart des compétitions étaient très importantes. Les lignes d’eau, absentes lors des premières compétitions, apparurent sur le tard et n’étaient que des cordes tenues en surface par des bouchons. Il était impératif de se qualifier dans les lignes d’eau centrales avant les années 1960 et l’introduction des plages brise-vagues, dites californiennes. Nager dans l’un des deux couloirs extérieurs était un calvaire de nageur. Le nombre de tasses qu’on y pouvait boire était vertigineux.

(à suivre) (2) LA STRATÉGIE COMME ARME TECHNIQUE

LES FEMMES NAGERONT-ELLES PLUS VITE QUE LES HOMMES ?

Par Eric LAHMY                                                     Dimanche 3 Mai 2015

L’Américain Philip Whitten, l’un des auteurs les plus pointus et prolifiques de la natation, vient de signer une chronique assez suggestive, que j’ai trouvée sur le site de la Fédération américaine, USA Swimming, et intitulée : « une nageuse battra-t-elle jamais un record du monde masculin ? »

En m’apprêtant à lire ce sujet type idéal de conversation au Café du Commerce, je ne vous cacherai pas que je maugréai déjà : bien sûr, puisque cela a déjà eu lieu, et me faisais un devoir d’envoyer ces infos au collègue quand, avançant dans ma lecture, je m’aperçus qu’il connaissait la chose. En 1923, une très belle nageuse de dix-huit ans, l’Américaine Sybil Bauer, avait, nous dit Whitten, établi un record mondial supérieur (de quatre secondes) à celui des hommes sur 440 yards dos. Elle avait nagé aux Bermudes la distance en 6’24’’8, qui plus est dans des conditions rigoureuses, puisqu’en bassin de 55 yards. Le record ne fut pas reconnu par la FINA pour des raisons administratives, sans qu’on puisse sérieusement mettre en doute la véracité de l’exploit qui mettait bout à bout quatre 110 yards en 1’36’’2.  

Les deux autres fois qu’un « record » féminin améliora celui des hommes, nous signale Whitten, ce fut à l’occasion de la traversée de la Manche. En 1926, une certaine Gertrude Ederlé traversa le Pas de Calais en 14h39’. Le record, détenu par un homme, était de 16 heures. 52 années plus tard, Penny Dean, une redoutable nageuse de très longues distances, pulvérisa, cette fois avec 7h40’, le record (hommes et femmes) de la Manche. Ce temps tint debout 16 années, et fut amélioré par un « élève » de Penny Dean, Chad Hundeby.

Dans d’autres occasions, que Whitten ne relève pas, des performances absolues ont été établies par des nageuses. J’ai retrouvé la traversée du Catalina Channel par Lynn Cox, 8h48’ le 22 septembre 1974, améliorant de deux secondes le record (David Cox, le 1er septembre 1972) ; record battu successivement par deux autres femmes, Marybeth Golpo, 8h43’16’’ et la légendaire Penny Dean, 8h33’. Le dernier mot semblait être revenu à Peter Huisveld, 7h37’31’’ le 20 août 1992. Mais le 5 octobre 2012, Grace van der Byl signait un 7h27’25’’ qui redonnait la suprématie au sexe « faible ». Depuis, elle a nagé en 7h14’ et laissé quelques mecs dans son sillage. 

Whitten ne cache pas que sa question lui est venue des exploits en demi-fond de Katie Ledecky, et notamment d’une récente coïncidence, dans un meeting où, en séries Ledecky réalisa, sur 400 mètres, exactement le même temps, au centième de seconde près, qu’un certain Michael Phelps.

Mais revenons, voulez-vous, au record battu voici 92 ans par Sybil Bauer. Il appartenait à Harold Hermann « Stubby » Kruger, qui était assez bon nageur de dos pour avoir terminé 5e de la finale olympique en 1920. Stubby était plus connu pour son numéro de plongeons comiques, effectué avec un compère qui deviendrait immensément célèbre, Johnny Weissmuller. Dans l’un de leurs vaudevilles, on voyait Weissmuller arborer une médaille sur sa poitrine. Kruger venait l’admirer, puis se tournait et lui montrait sa médaille, accrochée au dos de son maillot. Weissmuller lui demandait le pourquoi d’une telle originalité… Et Kruger, l’air important : « parce que je nage en dos.” Cela dit, sans vouloir diminuer les mérites de Sybil Bauer, qui était une très bonne dossiste, Kruger, lui, n’était pas un si grand champion; en outre, le 440 yards dos était plutôt délaissé, rarement nagé; aussi le succès, obtenu en bassin d’eau de mer, dans une eau très porteuse, de Bauer, reste, quoique marquant, assez anecdotique. Quand elle remporta le 100 mètres dos des Jeux olympiques de Paris, Sybil, 1’23’’2, resta à distance respectueuse des 1’13’’2 de Warren Kealoha, le vainqueur masculin.

DANS VINGT ANS ON SERA TOUS DES UNISEXES

Interrogé par Whitten, Frank Busch, le DTN américain, s’est amusé à répondre à la question de savoir si une femme, un jour dépasserait les hommes : « ça se discute, de toutes façons, dans vingt ans, nous serons tous des unisexes. » Puis il a raconté ces anecdotes nombreuses où, à l’entraînement, dans certaines circonstances, les filles battaient les garçons avant d’ajouter : « mais l’entraînement est une chose, la compétition une autre, et je doute que nous puissions voir un jour une nageuse, même aussi dominante que Katie Ledecky, battre les garçons. » Le coach de l’Université du Texas, Eddie Reese, sans croire le moins du monde dans ce scénario futuriste, admet que « les filles sont plus coriaces que les garçons et nous les voyons battre les hommes à l’entraînement, surtout dans des tests très éprouvants.  Plus la distance s’allonge, plus les femmes se rapprochent. Les hommes disposent d’une plus grande force, mais les femmes ont une endurance supérieure, et une capacité aérobie relativement supérieure. De ce fait, si un jour une femme battra les hommes, ce sera sur une longue distance. Elle devra aussi être ce que j’appelle une briseuse de barrières, comme Katie Ledecky. »

Et, en effet, cette femme telle qu’il l’imagine devra être une conquérante, que l’idée de limites n’effleure pas. Pour ce qui est des différences entre les records, il est un fait que les écarts entre les records hommes-femmes s’amenuisent en fonction inverse de la distance, en passant du 50 au 1500 mètres :

50 mètres    20’’91    (Cesar Cielo)         23’’73    (Britta Steffen)    Différence : 13,4%

100 mètres  46’’91    (Cesar Cielo)        52’’07     (Britta Steffen)      Différence : 10,9%

200 mètres   1’42’’   (P. Biedermann)   1’52’’98    (F. Pellegrini)      Différence : 10,7%

400 mètres   3’40’’07 (P. Biedermann)   3’58’’37  (K. Ledecky)        Différence : 8,3%

800 mètres   7’32’’12 (Zhang Lin)            8’11’’     (K. Ledecky)        Différence : 8,5%

1500 mètres 14’31’’02 (Sun Yang)         15’28’’36  (K. Ledecky)      Différence : 6,5%

Au vu de ces chiffres, la tendance peut être de se dire que les différences entre les records messieurs et dames s’estompent quand les distance augmentent, et que plus loin, il devrait y avoir un point où ces courbes se rejoignent et s’inversent. Et il est vrai que c’est arrivé, on l’a vu, sur les très longues distances des raids au large. Mais l’influence des courants est telle dans ce domaine que rien n’est sûr. A Londres, le marathon (10km) a été gagné chez les hommes par Mellouli en 1h49’55’’1, le féminin par Eva Risztov en 1h57’38’’2. Whitten ne l’évoque pas, peut-être parce que ces résultats ne servent pas son sujet ? En effet la différence ici est un petit peu plus élevée que dans le record du 1500 mètres. Elle est de l’ordre de 7%.

D’un autre côté, on l’a vu, sur des raids de l’importance de la Manche ou du détroit de Catalina, les femmes ont été souvent devant les hommes, et, quelles que soient les influences des courants et autres aléas, ou même encore s’il s’avère que les femmes qui réussissaient le faisaient parce qu’elles analysaient mieux les conditions de telles randonnées où, au-delà de la performance physique, il faut savoir naviguer, il y a de quoi réfléchir. Après tout, le sport est aussi une question de jugeotte!

CHERCHE LUNETTES POUR LIRE L’AVENIR

Selon Whitten, « nous pouvons raisonnablement penser que dans 45 à 50 ans, les records féminins seront aussi rapides que ceux des hommes d’aujourd’hui. En d’autres termes, les femmes ont le potentiel de nager plus vite que les records masculins actuels. Peut-être ce dont elles ont besoin est d’essayer de se mettre en pensée dans un mode futur : imaginer que nous sommes en 2065 et attendre que les femmes les plus rapides nageront sous les 47’’ au 100 mètres, moins de 2’7’’ au 200 mètres brasse, etc. »

Deux ou trois choses me frappent dans ce raisonnement de Whitten : d’abord, c’est ce sentiment qui agace tout nageur d’une génération passée face aux progrès de la génération suivante : « ah, si j’avais su », ou « ah ! si nous avions cela de mon temps. » Mais il est un peu puéril de songer qu’il suffise de se « mettre en pensée dans un mode futur. » Parce qu’en fait, nul ne sait très bien où vont se nicher les progrès à venir. On a vu dans le passé par exemple des nageurs atteindre une stature sans précédent pour une chose qu’ils faisaient, mais que personne n’avait analysée et encore moins reprise. Par exemple, comme Dick Cleveland, qui faisait de la musculation, ou, comme Duke Kahanamoku, qui était un surfeur ou, comme Ada Kok, qui fréquentait une salle de boxe, ou, comme Shane Gould, fille du plein air, qui avait grimpé aux arbres, varappé et jamais cessé de jouer dans la nature pendant toute son enfance, se donnant des bras et des jambes d’acier. Ces réussites en leur temps n’influencèrent pas (ou si peu) le petit monde de la natation fasciné par le mantra: pour nager vite, il faut nager plus (mantra qui n’est pas faux, mais court). D’une certaine façon, l’entraînement moderne, actuel, est né quand Janet Evans a tourné ses bras tendus et poussé sur un battement qui était un  battement de dauphin alternatif, ou quand Inge de Bruijn est arrivée armée et casquée, telle une moderne Walkyrie, sur le marché (et a été accueillie par un soupçon assez généralisé), ou encore quand Dara Torres s’est donnée à 40 ans les moyens de corriger des filles deux fois plus jeunes, ou encore quand Dave Salo a commencé à critiquer les entraînements marathons dans sa chronique dans Swimming World. Mais il a fallu aussi que ces innovateurs soient suivis, et leurs découvertes analysées et comprises. Et tout cela dans un brouhaha incessant, des désaccords de principe, des remises en cause, la vie quoi!

Ensuite, la question que Whitten posait au départ n’était pas de savoir si les filles de l’an 2080 iront plus vite que les garçons de l’an 2015, ce dont tout le monde se moque bien (les filles de 2012 n’ont-elles pas battu les temps de Don Schollander en 1968 sur 200 mètres, comme les filles de 1968 avaient battu les temps de Johnny Weissmuller en 1928, etc.  etc. ??), c’était de savoir si elles iront plus vite que les garçons de l’an 2080. Il n’y a pas trop de raisons de le croire, pas plus qu’en 1975, quand des penseurs de course à pied, influencés par les exploits de Shane Gould, ou encore de marathoniennes malheureusement assez souvent dopées, ont commencé à divaguer sur « la femme athlète à ferment » donc super résistante destinée à devenir à brève échéance plus rapide que l’homme, (sur une musique de Jean Ferrat)?

Enfin, tabler sur un progrès futur en fonction d’un progrès passé est chose très puérile. La suite du chemin ne se lit pas dans le rétroviseur, on risque de rater un virage. Exemple? Les records ne cessent d’évoluer, mais beaucoup moins vite que par le passé et à force d’avoir bossé sur la force, la résistance, la technique, on approche certaines limites peut-être pas infranchissables, mais beaucoup plus difficiles à surpasser. Ledecky est épatante, mais à côté de ça, rien ne bouge et le record du monde du 100 mètres brasse de Peaty – aidé d’ailleurs par la nouvelle « tricherie autorisée » par la FINA d’effectuer un dauphin dans sa coulée –  a été accueilli en Grande-Bretagne comme si ce jeune homme d’ailleurs fort sympathique avait changé l’eau en vin!

Pour tout vous dire, 1° je ne parierais pas sur un 100 mètres dames nagé en 47 » en 2080… 2°) Si oui, un homme nagera en 43 ».

SHANE GOULD, LA LEDECKY DE 1973

Je crois que l’un des risques de ces sortes d’analyses est de généraliser à partir de cas d’espèces. En 1973, une nageuse, Shane Gould, détint tous les records du monde de nage libre féminin, du 100 mètres en 58’’5 au 1500 mètres en 16’56’’9. Ils étaient séparés des records messieurs de respectivement 7’’3 (100 mètres) et de 1’4’’4 (1500 mètres), soit, en pourcentage des records masculins, 14% (100 mètres) et 6,7%  (1500 mètres) ! Gould était une immense nageuse de demi-fond qui était venue chatouiller les sprinteuses (et qui avait pris sa retraite à 16 ans). En s’emparant du record du 100 mètres, elle démontra, ce que personne ne vit alors, l’énorme retard du sprint féminin. Il n’en reste pas moins que depuis février 1973, c’est surtout EN SPRINT que les femmes se sont rapprochées des hommes, grâce à l’extraordinaire athlétisation, réalisée en quelques décennies, du « deuxième sexe » cher à Simone de Beauvoir ! Et si Gould, sans doute l’une des trois ou quatre plus grandes nageuses du siècle passé, nageait aujourd’hui, je crois que Ledecky se présenterait un peu moins sûre d’elle-même aux mondiaux de Kazan… En revanche, je ne suis pas sûr que Gould représenterait une menace pour les sprinteuses actuelles ! (Mais elle aurait pu être elle aussi considérablement ‘’athlétisée’’)…

ON DEMANDE UNE MUTATION GENETIQUE

L’un des meilleurs arguments tendant à démontrer que les femmes ne risquent pas de battre les hommes dans l’eau, c’est que, quand certains systèmes essaient de tricher, notamment pour essayer de dépasser les limitations de la féminité, ils utilisent des hormones mâles. Le dopage le plus efficace, c’est la testostérone, et, donc, la virilisation!

Alors ? La seule raison qui pourrait selon moi amener les femmes à battre les hommes serait une mutation génétique. Improbable mais pas impossible. Les hommes ont de tous temps été plus grands et forts que les femmes pour des raisons génétiques complexes. Chez certaines espèces, une distribution des cartes différentes a fait le mâle plus petit et plus faible. Il en va ainsi chez certains types d’autruches, chez la hyène, chez certaines araignées, etc. La taille supérieure de la hyène femelle a assuré la survie de l’espèce, les mâles ayant la regrettable habitude de se nourrir des petits. Les femelles moas (sortes d’oiseaux géants aujourd’hui disparus) ont dépassé la taille des mâles parce qu’en l’absence de prédateurs, le développement des individus a nettement avantagé les femelles. Certains poissons, comme l’espadon, on réglé la question à leur façon. Ils sont mâles jusqu’à 90 kilos, femelles ensuite!

Et nous, dans tout ça? On peut toujours s’amuser à imaginer des circonstances  provoquant une inversion du rapport de taille et de force femmes-hommes (Robert Merle en avait fait un roman de science-fiction, Les Hommes Protégés). Les idées ne manquent pas, pour justifier cette évolution, que cependant rien ne nous permet d’envisager aujourd’hui!.

Mais faisons confiance à la nature et laissons tout cela. Demandons-nous maintenant ce que va nous faire Katie Ledecky!

BROUILLARD FRANÇAIS ET REALISME BRITISH

 

Par Eric LAHMY                                     Jeudi 2 Avril 2015

On a souvent dit que l’une des actions qui firent la fortune des années de Claude Fauquet à la Direction technique de la natation française fut le choix de minima élevés. On sait combien il fut difficile de se montrer aussi exigeant que l’ancienne direction technique, combien ses choix ne pouvaient faire l’unanimité (sauf contre elle), tant ils allaient à l’encontre d’intérêts particuliers, tel élu local influent, tel entraîneur de renom, essayant de sauver la mise de leur nageur ou nageuse.

Nous avons ici laissé au cours des derniers mois s’exprimer un certain scepticisme quant à la façon dont cette partie du legs a été peu à peu érodée, ratiboisée, remise en cause par les épigones, qui, surfant sur l’erre créée par Fauquet, détruisaient en fait ce système gagnant pour plaire à qui de droit.

Aujourd’hui, l’œuvre de démantèlement de ce pan d’une politique est achevée. Les intentions ne sont pas en soi mauvaises, puisqu’il s’agit de maintenir à flot ou de récupérer les anciens et d’encourager les jeunes (déclaration d’hier du directeur adjoint de la natation de course sur le site fédéral). Tout cela est bien mignon, mais autant dire que le processus régressif est enclenché…

La natation française achève de se dévitaliser par la baisse de ses objectifs, par la petitesse de ses exigences, par la reprise en mains de ceux qui voient midi à leur porte, ou qui croient que l’effort ayant été consenti, on peut maintenant se reposer sur ses lauriers, et naviguer à vue sur le lac de la haute compétition.

Croit-on pouvoir revitaliser une épreuve faible en emmenant « tel ou tel » à la compétition-phare afin de l’aguerrir ? Ne sait-on pas que pour les « tel ou tel » en question, il s’agira bien souvent d’un bâton de maréchal. Et au lieu de s’aguerrir, ils se décourageront en songeant qu’ils ne sont pas à la hauteur… Quand ils n’entraîneront pas les autres vers le bas.

Non seulement la natation française n’est plus exigeante, et donc chutera bien évidemment, si ce n’est déjà fait, mais elle est entrée dans une contraction, une régression dont elle ne se relèvera pas avant longtemps. On n’aimerait pas que Francis Luyce boucle ainsi la boucle. Et qu’ayant pris la natation en assez mauvais état, il la laisse dans un état pire encore. On ne l’aimerait pas pour lui, et encore moins pour le sport !

MAMAN LES P’TITS BATEAUX

Car la natation est le sport le plus exigeant, ce n’est pas un lac, mais une mer agitée, et y jouer à maman les petits bateaux, c’est aller au naufrage.

Ceux qui ont compris cela, ce sont les Britanniques. Avez-vous leurs minima pour Kazan ? Ouh ! la la… Si vous aimez les thrillers, lisez ce qui suit…

Classiquement, les Britanniques ont décidé de sélectionner 30 filles et garçons. Donc une équipe resserrée. Selon les règlements internationaux, pas plus de deux nageurs n’entrent dans une épreuve. Six sélections au maximum peuvent être à la discrétion du head coach et du Comité de sélection. Jusque là, on est dans le classique. Mais peu à peu la terreur s’installe…

La rigueur britannique se lit dans les minima choisis. La Grande-Bretagne est exigeante, elle sort de Jeux olympiques et de championnats mondiaux qu’elle a trouvé décevants, et ses minima sont extraordinairement difficiles. Cela est le signe d’une ambition très élevée. Les nageurs britanniques sont avertis. Il faudra nager très vite aux championnats de Grande-Bretagne, les 14-18 Avril dans le bassin olympique de Londres.

Non seulement cela, mais les Britanniques n’ont pas tenu compte des courses FINA, 50 mètres dos, brasse et papillon, 1500 mètres dames, 800 mètres messieurs, relais mixtes ces épreuves folkloriques que l’organisme qui prétend diriger la natation (et, hélas, la dirige) essaie de lancer et d’imposer à un Comité International Olympique qui ne rêve, lui, que de réduire un programme qui s’alourdit d’année en année. Les nageurs qui réussiront des temps dans ces courses non-olympiques ne pourront être inscrits qu’à condition d’avoir souscrits aux minima dans les seules épreuves olympiques. Nos amis d’outre Manche sont sérieux. Ils ne prêtent pas attention au programme bidon de mister Marculescu.

Dans chaque épreuve, ces minima sont tellement plus stricts que les français qu’on se demande si nous pratiquons le même sport des deux côtés du Channel.

DES MINIMA QUI CAUSENT

Ici, voici les minima comparés des Français et des Britanniques. Après les avoir lu, demandez-vous quelle est la natation ambitieuse…

 

Dames

50 METRES, France, 25’‘23,       Grande-Bretagne, 24’’35

100 METRES, France, 54’‘90,     Grande-Bretagne, 53’’43

200 METRES, France, 1’58’‘70,  Grande-Bretagne, 1’55’‘93

400 METRES, France, 4’09’‘80,  Grande-Bretagne, 4’04’‘47

800 METRES, France, 8’34’‘30,  Grande-Bretagne, 8’21’‘22

1500 METRES, France, 16’26’‘40, Grande-Bretagne, NON

50 DOS, France, 28’‘60,            Grande-Bretagne, NON

100 DOS, France, 1’01’‘25,       Grande-Bretagne, 59’‘59

200 DOS, France, 2’11’‘10,       Grande-Bretagne, 2’08’‘55

50 BRASSE, France, 31’‘50,       Grande-Bretagne,  NON

100 BRASSE, France, 1’8’‘36,    Grande-Bretagne, 1’06’‘51

200 BRASSE, France, 2’27’‘90,  Grande-Bretagne, 2’23’‘05

50 PAP, France, 26’‘54,             Grande-Bretagne, NON

100 PAP, France, 58’‘90,           Grande-Bretagne, 57’‘43

200 PAP, France, 2’9’‘40,          Grande-Bretagne, 2’06’‘81

200 4 NAGES, France, 2’13’‘98, Grande-Bretagne, 2’10’‘20

400 4 NAGES, France, 4’44’‘50, Grande-Bretagne, 4’33’‘01

4X100, France, 3’39’‘44,           Grande-Bretagne, 3’34’’40

4X200, France, 7’54’‘96,           Grande-Bretagne,7’45’’58

4X1004NAGES, France, 4’3’‘77, Grande-Bretagne, 3’55’’60

 

Messieurs

50NL, France, 22’‘25,               Grande-Bretagne, 21’’65

100NL, France, 48’‘90 ,            Grande-Bretagne, 48’’13

200NL, France, 1’48’‘37,          Grande-Bretagne, 1’45’’63

400NL, France, 3’49’‘50,          Grande-Bretagne, 3’44’‘58

800NL, France, 7’57’‘69,          Grande-Bretagne, NON

1500N, France, 15’13’‘98,        Grande-Bretagne, 14’51’‘06

50 DOS,  France, 25’‘40,         Grande-Bretagne, NON

100 DOS, France, 54’‘40,        Grande-Bretagne, 53’‘12

200 DOS, France, 1’58’‘50,     Grande-Bretagne, 1’55’‘30

50 BRASS, France, 27’‘58,      Grande-Bretagne, NON

100 BRA, France, 1’0’‘44,        Grande-Bretagne, 59’‘58

200 BRA, France, 2’11’‘71,      Grande-Bretagne, 2’8’‘34

50 PAP, France, 23’‘53,           Grande-Bretagne, NON

100 PAP, France, 52’‘52,         Grande-Bretagne, 51’‘69

200 PAP, France, 1’57’‘,          Grande-Bretagne, 1’55’‘29

200 4N, France, 1’59’‘99,         Grande-Bretagne, 1’57’‘83

400 4N, France, 4’19’‘,             Grande-Bretagne, 4’10’‘49

4X100, France, 3’15’‘72,          Grande-Bretagne, 3’12’’63

4X200, France, 7’13’‘68,          Grande-Bretagne, 7’4’’40

4X1004nages, France, 3’36’‘81, Grande-Bretagne, 3’31’’89

 

Maintenant, essayons de comprendre ces minima. Sur 50 mètres messieurs, 22’’25, minimum français, correspond au temps du 16e nageur des séries des championnats du monde de Barcelone. Sur 100 mètres, 48’’90 est très proche du 16e temps. Le minimum français du 200 mètres, c’est aussi le 16e temps de Barcelone. Vous avez compris le système ? Les techniciens français disent à leurs nageurs : nous visons la demi-finale. C’est la place de la France. Le classement de la FINA tient compte des 16 meilleurs nageurs classés, c’est ce qui nous intéresse. Le système de la FINA donne autant de considérations à deux 9e de courses qu’à un vainqueur. On va marquer des points avec des demi-finalistes, ça va faire monter le schmilblick et on va vendre ça à l’opinion et au Ministère. C’est pas nous les plus forts ? Mais les plus malins !

Les minimas britanniques, d’un autre côté, sont plus qu’exigeants. Ils paraissent aberrants. Soyons clair : ILS SONT TERRIBLES.

COCORICO ET GOD SAVE THE QUEEN

Dans cinq épreuves masculines, ces minima sont supérieurs en valeur aux records nationaux : sur 50 mètres (record, Benjamin Proud, 21’’76), 100 mètres (Simon Burnett, 48’’20), 200 mètres (Robert Renwick, 1’45’’99), 200 mètres dos (James Goddard, 1’55’’58), 400 mètres quatre nages (Daniel Wallace, 4’11’’04).

Sur 400 mètres, le record de James Guy est exactement le minimum exigé (3’44’’58). Sur les sept autres distances, les records britanniques sont meilleurs que ces minima : 1500m (David Davies, 14’45’’95), 100 mètres dos (Liam Tancock, 52’’73), 100 mètres brasse (Adam Peatty, 58’’68), 200 mètres brasse (Ross Murdoch, 2’7’’03), 100 mètres papillon (Michael Rock, 51’’41), 200 mètres papillon (Michael Rock, 1’54’’58), 200 mètres quatre nages (James Goddard, 1’57’’12).

Comme en outre certaines de ces records datent de l’ère polyuréthane et n’ont pas été rejoints, la probabilité qu’ils soient dépassés à Londres reste faible. C’est dire.

Ces demoiselles n’ont pas été logées à meilleure enseigne, mais leur valeur internationale, supérieure à celle des garçons, leur assure un bien meilleur traitement.

Les records britanniques féminins outrepassent les minima sur 50 mètres (Francesca Halsall, 23’’96), 100 mètres (Francesca Halsall, 52’’87), 200 mètres (Joanne Jackson, 1’55’’54), 400 mètres (Joanne Jackson, 4’0’’60), 800 mètres (Rebecca Adlington, 8’14’’10), 100 mètres dos (Gemme Spofforth, 58’’12), 200 mètres dos (Gemma Spofforth, 2’6’’66), 100 mètres brasse (Sophia Taylor, 1’6’’35), 100 mètres papillon (Ellen Gandy, 57’’25), 200 mètres papillon (Ellen Gandy, 2’4’’83), 200 mètres 4 nages (Siobhan Marie O’Connor, 2’8’’21), 400 mètres quatre nages (Hannah Miley 4’31’’33).

Seuls le record britannique du 200 mètres brasse (Molly Renshaw, 2’23’’82) est inférieur en valeur au minimum. Comme la plupart de ces records ont été réalisés en polyuréthane par des nageuses qui ne sont plus en activité, cette meilleure position des femmes est quand même un peu illusoire.

Le message british à leurs nageurs est aussi clair que celui des Français. Il se lit comme cela : la compétition internationale, aux championnats du monde,  est peuplée de natations hyper-fortes, l’Américaine, l’Australienne, la Japonaise, et de groupes de valeurs, Espagnoles, Canadiennes, Hongrois, Sud Africains, Français, Chinois. Nous dépensons beaucoup de moyens pour vous offrir les meilleures conditions pour vous mesurer aux meilleurs d’entre ceux là. Mais nous ne vous laisserons pas tomber, ou être finir dans les choux. On ne vous lâchera dans cette jungle que si vous êtes surarmés. Si vous ne l’êtes pas, il y a plein de compétitions au programme en 2015. On vous y enverra en fonction de vos compétences afin de vous aguerrir. Honni Soit Qui Mal Y Pense et God Save the Queen.

Cela dit, il sera intéressant de voir comment les sélectionneurs britanniques vont pouvoir monter une équipe sur des chiffres aussi inflexibles.

Mais avec notre collection de demi-finalistes en puissance, la difficulté ne sera pas de former une équipe. Elle sera de la faire performer à Kazan. Tous nos vœux accompagnent ces jeunes gens et leurs entraîneurs, car ils ont fait ce qui leur a été demandé. Ils ont répondu présent. Ce sont nos représentants et, qu’ils gagnent ou non, nous serons leurs fans. Mais… Cela sera un drôle de boulot.

COMMENT BOSSENT LES ITALIENS

La natation italienne prétend se situer désormais à la 6e place dans la monde. Loin devant la Française, qui a pourtant fait mieux dans les rendez-vous d’été de ces trois dernières années, Jeux olympiques de Londres en 2012, championnats du monde de Barcelone en 2013 et championnats d’Europe de Berlin en 2014. La Federnuoto essaie aujourd’hui de mettre un peu de science dans son  jeu, basé jusqu’ici sur le travail et l’intuition.

Lundi 2 Mars 2015

Les Italiens travaillent leur technique avec l’Université de Bologne et… leur sponsor Arena. Ce 24 février, quelques-uns de leurs meilleurs nageurs de sprint, derrière l’espoir sarde Giuseppe Guttuso, 20 ans, participant à ce qui s’appelle le projet Arena Swim Your Best, se sont retrouvés à Bologne, où ils ont été soumis à des tests spécifiques d’évaluation physiologique et de biomécanique du mouvement dans l’eau. Plus particulièrement, ont été observées, à l’aide d’instruments « d’avant-garde » la puissance mécanique, la résistance hydrodynamique et l’efficacité propulsive (que les scientifiques reconnaissent comme les éléments qui entrent dans l’amélioration de la vitesse du nageur), à travers quatre types de tests dans l’eau et trois tests en salle.

Chaque athlète a eu droit à des relevés concernant sa puissance, son hydrodynamique (traînée) et l’efficacité de sa technique de nage. Un seul but : aller plus vite dans l’optique des championnats du monde de Kazan, cette année, et des Jeux olympiques de Rio, l’année prochaine. En salle, chacun des participants s’est vu proposer trois tests, un en simulation de résistance dans les conditions typiques qu’il trouve dans l’eau, pour vérifier les différences entre l’efficacité à sec et l’efficacité dans l’eau, dans les conditions d’entraînement ou de course. Un test de tractions. Un de poussées avec des charges progressives. Dans l’eau, en revanche, quatre tests ont été effectués : dans le premier, le nageur est freiné par une machine à moteur électromagnétique commandé, pour mesurer la courbe de force, la vélocité et la puissance ; le second, avec l’athlète complètement freiné pendant quinze secondes (pour évaluer sa force maximale ; le troisième avec une session de huit fois 25 mètres, à vitesse croissante, pour relever les paramètres de fréquence et l’amplitude de l’action du bras ; l’ultime, de « fluidodynamique », avec l’athlète étant traîné pour évaluer la friction de l’eau.

Ces tests, qui ne nous paraissent guère être en soi particulièrement originaux, ont pu être effectués à la suie d’une convention signée par le président de la Fédération Italienne de Natation avec le département de l’Université de Bologne dit de la Qualité de la Vie (« Qualità delle Vita – Alma Mater Studiorum »).

Une première phase de cette étude avait été conduite en octobre dernier. Ce 24, les parties prenantes de cette opération ont souhaité que de tels rendez-vous deviennent traditionnels.

Il s’agit d’un échange à égalité, lit-on dans l’organe de la Federnuoto. De son côté, l’Université assure « les instruments et les cerveaux », recueille les données et les élabore à fin de recherches didactiques et de publications scientifique. Est analysée l’hydrodynamique, de façon à obtenir une nage qui permette de réduire au maximum la résistance. On observe chaque détail, parce que même quelques centièmes peuvent faire la différence entre une médaille et une « place ». Mercredi et jeudi les filles, jeudi et vendredi les garçons. Les cobayes ? Guttuso, Luca Dotto, Matteo Rivolta, Piero Codia, Francesco Giordano, Marco Belotti, Alessandro Bori, Michele Santucci, suivis par le directeur technique italien, Cesare Buttini, le professeur Giorgio Gatta, de l’Ecole de Pharmacie de l’Etude du Mouvement de l’Homme dans l’Eau.

Outre la Fédé et l’Université, un troisième commanditaire de l’opération est la marque Arena, à travers le programme Arena Swim Your Best, réunion de talents, voulue par Arena et la Fédération italienne, des meilleurs prospects de la natation italienne, avec aussi Rachele Ceracchi (cadets), Nicolangelo di Fabio et Simona Quadarella (juniors), Giovanni Izzo et Martina Rossi (ragazze). Le projet prévoit la surveillance constante des enfants par les techniciens fédéraux, dans un parcours hautement spécialisé, qui donne aux athlètes, dans le temps de douze mois de préparation, la possibilité de s’entraîner dans les centres fédéraux italiens et d’être soumis à des tests physiques et athlétiques. Les deux meilleurs d’entre ces jeunes, en outre, entreront dans le très sélect Team Arena, avec un contrat de commandite (sponsorisation) sportive. En outre, informe l’organe de la Federnuoto, ces bons élèves seront invités dans l’un des Centres de Haute Spécialisation les plus importants au monde, l’ InnoSports de Eindhoven, aux Pays-Bas. Pendant cette période de formation, ces jeunes seront accompagnés par Massimiliano Rosolino, Gregorio Paltrinieri et Lisa Fissneider qui leur procureront les conseils issus de leur expérience.

Cesare Buttini, le DTN italien, a ainsi présenté l’opération « pendant les tests nous évaluons l’aspect fonctionnel, la réponse du corps dans l’alimentation de l’énergie ; par moments, nous avons analysé exclusivement cet aspect, qui pour nous est fondamental : il s’agit de comprendre comment, à égalité de vitesse, consommer moins d’énergie. Pour ce faire, nous avons des scientifiques professionnels, des protocoles d’analyses approfondis et des machines d’avant-garde, qui nous permettent également d’effectuer des reprises vidéo ; après cela, nous nous réunissons pour réfléchir sur tout ce que nous avons pu voir, afin de faire la part du bon et du mauvais des mouvements de chaque nageur. Nous pouvons ainsi adapter les entraînements pour suivre la plus grande efficacité : d’abord définir ce que nous voulons améliorer, ensuite travailler et mesurer chaque semaine les évolutions pour chaque nageur. Tout progrès est bienvenu. Cinq centièmes de mieux, cela peut représenter une conquête car cela peut faire la différence entre la première et la seconde place. Aux athlètes ce parcours demande beaucoup d’investissement, d’attention aux détails et de sensibilité : aussi est il essentiel d’ouvrir ces tests aux plus jeunes, et ici à ceux de l’Arena Swim Your Best. Cette approche perfectionniste et spécialisée s’inscrit dans la philosophie de ce projet qui en fait donne la possibilité, à qui parmi les six talents sera parvenu à effectuer les progrès les plus importants, de faire l’expérience de l’InnoSport d’Eindhoven, aux Pays-Bas, où ces aspects sont déjà depuis longtemps au centre de la préparation. »

Giorgio Gatta, enseignant à l’Ecole de Pharmacie, de Biotechnologie et de Sciences de la Motricité de l’Université, a ainsi décrit les apports des divers participants à ce projet. « Le monde académique fait des recherches et publie ses études tandis que les athlètes reçoivent des indications pour améliorer les modalités de l’entraînement et leurs résultats. L’amélioration de la vitesse est le produit de trois facteurs que nous prenons en compte et que nous analysons, la puissance mécanique, la résistance hydrodynamique et l’efficacité propulsive. »

COMMENT LES NAGEURS ACCEDENT AUX MEDAILLES OLYMPIQUES

Par Philippe HELLARD et Robin PLATT

Etude Document réalisé à partir de l’étude des carrières de 2800 nageurs.

1. Les épreuves de demi‐fond.

Dans les épreuves de demi‐fond, 800 mètres nage libre filles et 1500 mètres nage libre garçons, les filles rentrent en moyenne dans les 100 meilleures Mondiales à 17,5 ans (+/‐ 2,5 ans) et les garçons à 19 ans (+/‐2,5 ans). Le rang d’entrée pour les non finalistes est le 64eme, le 35eme  pour les finalistes et le 25eme (+/‐ 20 places) pour les médaillés Olympiques. Les plus grandes progressions au cours de la carrière ont lieu autour de 19 ans (+/‐ 2 ans) pour les filles et de 20 ans (+/‐ 2 ans) chez les garçons. Au cours de cette progression, les filles et les garçons médaillés aux Jeux Olympiques et aux championnats du Monde gagnent environ 25 places (+/‐ 20 places) au classement Mondial alors que les finalistes gagnent 15 places et les non finalistes 10 places. A deux ans des Jeux Olympiques les médaillées sont dans les 15 premiers Mondiaux (+/‐ 10 places) et dans les 5 premiers Mondiaux (+/‐ 5 places) à une année des Jeux Olympiques. La première médaille Olympique est obtenue en moyenne à 19 ans chez les filles et 20 ans chez les garçons. Les médaillés Olympiques ont une carrière plus longue dans les 100 meilleurs Mondiaux, 24,3 ans pour les médaillés contre 21 ans pour les non finalistes. Le nombre de régression n’influence pas les chances d’accès aux médailles Olympiques.

INTERPRETATIONS

 Les dispersions sont considérables, ce qui signifie qu’au‐delà des tendances moyennes de nombreux schémas sont observés.

 Les filles rentrent dans les 100 meilleures Mondiales un an plus tôt que les garçons.

 Les médaillés Olympiques accèdent au niveau de la trentième place, c’est le facteur talent, dans les deux ans suivant cette accession elles (ils) progressent d’environ 25 places (c’est le facteur qualité de l’entraînement et entraînabilité). A deux ans des JO, les médaillés sont autour des 15 meilleurs Mondiaux et dans les 5 meilleurs Mondiaux l’année des Jeux Olympiques (c’est le facteur qualité de la préparation Olympique).

 Les carrières des médaillés Olympiques durent plus longtemps  et le nombre de régressions n’a que peu d’influence sur les chances de succès.

Ce que nous pensons :

 Dans les épreuves de demi‐fond‐comme dans les épreuves de sprint la base de nageurs doit être la plus élevée possible à 14, 15, 16 ans. Une augmentation importante du volume à 17, 18, 19 ans, doit conduire les nageuses et nageurs au plus près de la trentième place mondiale. Dans les 1 à 3 années qui suivent une nouvelle augmentation du volume et de l’intensité doit conduire les nageurs dans les 5 à 10 meilleurs Mondiaux 1 an avant les Jeux Olympiques.

2. Les épreuves de sprint.

Dans les épreuves de sprint ,100 nage libre, les filles rentrent en moyenne dans les 100 meilleures Mondiales à 19 ans (+/‐ 2 ans) et les garçons à 21 ans (+/‐2,5 ans). Le rang d’entrée pour les non finalistes est le 65e, entre le 40e et le 35e pour les finalistes et le 30e (+/‐ 20 places) pour les médaillés Olympiques. Pour les médaillés Olympiques, les plus grandes progressions au cours de la carrière ont lieu 3 ans après l’entrée dans le ranking Mondial autour de 22 ans (+/‐ 2 ans) pour les filles et de 23 ans (+/‐ 2 ans) chez les garçons. Au cours de cette progression les filles et les garçons médaillés aux Jeux Olympiques et aux championnats du Monde gagnent entre 25 et 30 places (+/‐ 20 places) au classement Mondial alors que les finalistes gagnent entre 10 et 15 places et les non finalistes moins de 10 places. A deux ans des Jeux Olympiques les médaillées sont dans les 20 premiers Mondiaux (+/‐ 10 places) et dans les 8 premiers Mondiaux (+/‐ 5 places) à une année des Jeux Olympiques. La première médaille Olympique est obtenue en moyenne à 22 ans chez les filles et à 23 ans chez les garçons. Les médaillés Olympiques ont une carrière plus longue dans les 100 meilleurs Mondiaux. L’âge de sortie des rankings est de 26 ans pour les médaillés contre 22 ans pour les non finalistes. Au cours de ces nombreuses années les évolutions de carrière sont non linéaires pour les médaillées alternant plusieurs progressions et régressions. Le nombre de régression n’influence pas les chances d’accès aux médailles Olympiques.

IINTERPRETATIONS

 Les dispersions sont considérables, ce qui signifie qu’au‐delà des tendances moyennes de nombreux schémas sont observés.

 Les filles rentrent dans les 100 meilleures Mondiales 1 an plus tôt que les garçons mais les sprinters rentrent en moyenne dans les 100 meilleurs Mondiaux 2 ans plus tard comparativement aux nageurs de demi‐fond (Maturation probable du système anaérobie et développement de la force).

 Les médaillés Olympiques accèdent au niveau de la trentième place, c’est le facteur talent, dans les trois ans suivant cette accession elles (ils) progressent d’environ 25 places (c’est le facteur qualité de l’entraînement et entraînabilité).

 La durée de la plus forte progression est plus longue chez les sprinteuses et sprinters comparativement aux nageuses et nageurs de demi‐fond (3 ans contre 2 ans). C’est sans doute le temps nécessaire au développement des qualités de force et du système anaérobie.

 A deux ans des JO, les médaillés sont autour des 20 meilleurs Mondiaux et dans les 8 meilleurs Mondiaux l’année des Jeux Olympiques (c’est le facteur qualité de la préparation Olympique).

 Les carrières des médaillés Olympiques durent longtemps (environ 6 ans) et le nombre de régressions n’a que peu d’influence sur les chances d’obtention d’une médaille Olympique.

45% des médailles sont obtenues au cours de la seconde Olympiade pour les sprinters.

Ce que nous pensons :

Dans les épreuves de demi‐fond‐comme dans les épreuves de sprint la base de nageurs doit être la plus importante possible à 15, 16, 17, 18 ans. Une augmentation importante du volume à 19, 20, 21 ans doit conduire les nageuses et nageurs au plus près de la trentième place Mondiale. Au cours des

3 années qui suivent une nouvelle augmentation du volume, de l’intensité et du travail à sec doit conduire les nageurs dans les 5 à 10 meilleurs Mondiaux 1 an avant les Jeux Olympiques. Les carrières doivent être aménagées pour durer longtemps. Les médailles Olympiques chez les sprinters sont souvent obtenues au cours de la seconde Olympiade.

Note de bas de page   Par Eric LAHMY

Samedi 21 Février 2015

Travail d’un intérêt sociologique, voire stratégique. Montrant comment on accède à l’excellence, ce profil statistique d’une population de nageurs de haut niveau peut donner l’idée d’une façon de procéder, ou d’accompagner les carrières de jeunes espoirs de façon qu’ils suivent cette évolution à condition d’interpréter correctement les données. Savoir quand il faut appuyer sur le champignon, connaître les virages dangereux, bref ce qu’on peut savoir d’une topologie de carrière est toujours intéressant.

Dans l’ensemble, l’étude confirme certaines impressions anciennes, qui avaient conduit par exemple à créer une différence dans les catégories d’âge entre filles et garçons. Dans les années 1960, les différences d’âge dans les accès au haut niveau étaient plus proches de deux ans que d’un an. Cela était-il dû, comme je le crois, au poids de la natation américaine et à la faible possibilité pour les nageuses de ce pays dominant de continuer à nager au plus haut niveau au-delà du lycée (18 ans) alors que les garçons disposaient de quatre années de carrière de plus grâce aux bourses universitaires ? Aujourd’hui la natation américaine n’est plus aussi dominante, le « Titre IX » a permis d’offrir des possibilités comparables aux filles et aux garçons, et des carrières « professionnelles ». Ces trois facteurs ont contribué à rallonger les carrières des nageuses, et, donc, à rendre un peu plus difficile l’entrée des jeunes dans l’élite (il est évident qu’une Dara Torres, 41 ans, une Thérèse Alshammar, 30 ans et plus, un Katinka Hosszu) « prennent » des places de jeunes ou bloquent des places dans le top niveau. Reste que la femme atteint sa maturité physiologique et sportive (et serai-je tenté de dire, intellectuelle et émotionnelle) plus tôt que l’homme.

Dans les détails, il est difficile de se faire une opinion. Exemple d’une donnée brute : « Pour les médaillés Olympiques, les plus grandes progressions au cours de la carrière ont lieu 3 ans après l’entrée dans le ranking Mondial autour de 22 ans (+/ 2 ans) pour les filles et de 23 ans (+/ 2 ans) chez les garçons ». Que veut dire ce type de profil ? Est-ce qu’une fois ayant accédé au ranking mondial, les filles et les garçons ont du mal à repartir en avant ? Dans la compétition, et dans le ranking en particulier, l’excellence est située en fonction des autres, c’est la compétition qui va décider si vous êtes bon… Y a-t-il une hésitation du nageur avant de se donner les moyens ? Y a-t-il des freins sociologiques (essentiellement d’études), les filles et les garçons cherchant à se prémunir sur le plan diplôme avant de se donner au sport (d’où l’âge, 22 ans, du redémarrage, qui correspond à la fin d’un cycle d’études ? Il y a aussi l’importance de l’année olympique. Prenons le cas de Melissa Franklin, qui depuis 2012 se contente de se maintenir au plus haut niveau sans vraiment progresser, mais qui va mettre tous les atouts de son côté en 2016, passer pro après avoir retardé de deux ou trois ans ce passage, pour se dédier à la natation…

DOIT-ON ETOUFFER LES NAGEURS ?

Décidément, la science, quand elle se coupe des réalités du terrain (enfin, du bassin) n’apporte pas grand’ chose en natation. Seuls les nageurs et les entraîneurs font ce sport. Nouvelle preuve avec le jeu du foulard, version aquatique, que nous propose la revue Sport & Vie.…

Par Eric LAHMY

Lundi 1er décembre 2014

Intrigant : la dernière livraison de la revue « Sport & Vie » (n° 147, novembre-décembre 2014) balance en une de couverture une accroche qui éveille l’intérêt de la Galaxie Natation : « Entraînement en natation », avec en sous-titre : « Enfin la science se mouille. » Mais après avoir lu, je me dis que la natation pose un problème de compréhension aux gens de l’extérieur. Comme si l’eau troublait leur vue et leur entendement…

Deux articles dans la revue répondent à cet appel de page de couverture de Sport et Vie. L’un est une interview (par Nicolas Knap) de Raymond Catteau, qui n’est pas un entraîneur de natation. En annexe, on y lit que Claude Fauquet est « aujourd’hui directeur adjoint de l’INSEP »… Pour information, Claude, retraité depuis deux ans, est président du Comité régional olympique et sportif de Picardie et du Sporting Club National d’Abbeville.

L’autre de ces deux articles s’appelle : « A Bout de Souffle ». Ce n’est pas de Jean-Luc Godard, mais de Xavier Woorons. L’auteur se présente comme un expert de l’hypoventilation, dont il analyse la pratique en natation.

Après un survol historique des notions de travail scientifique et d’hypoxie en natation, M. Woorons développe son sujet. On vous passera les détails discursifs des tâtonnements des scientifiques pour parvenir à ce que l’auteur estime être une découverte essentielle : « il y a une dizaine d’années, explique notre auteur, des chercheurs de l’Université Paris 13 eurent l’idée de relancer la recherche. D’après eux, si l’effet hypoxique n’était pas obtenu en respirant de loin en loin, c’était tout simplement que les nageurs conservaient un maximum d’air dans les poumons entre deux inspirations. Ils émirent l’hypothèse que le résultat pourrait être bien différent si l’on appliquait la technique inverse, c’est-à-dire en bloquant la respiration avec des poumons à moitié vides. Des études approfondies furent donc entreprises dans des sports terrestres tels que le cyclisme et la course à pied. Chez des sujets rompus à cette technique de respiration, on mesura de nombreux paramètres au niveau des poumons, du cœur, du sang, des muscles. Les résultats furent éloquents. Oui,  on pouvait par ce biais là obtenir une baisse des concentrations en oxygène dans l’ensemble de l’organisme, très similaire à celle que l’on enregistrerait pendant un effort de même durée à 2400 mètres d’altitude. Cette nouvelle technique d’hypoventilation s’appliquerait-elle aux nageurs ? On pouvait le supposer. Mais sans disposer de la moindre certitude. On sait en effet qu’en position allongée, les concentrations en oxygène se maintiennent généralement à des niveaux plus stables qu’à la verticale. »     

Le développement de nouveaux matériels, dont un ‘’oxymètre’’ de pouls qui, grâce à un petit capteur posé sur le doigt ou l’oreille, placé en situation d’étanchéité, par exemple sous le bonnet, permet de mesurer en continu la saturation en oxygène de l’hémoglobine dans le sang (je vous passe l’explication par le menu des développements de cette technologie)…, les mesures ont montré que la technique dite d’expirer-bloquer « permettait d’obtenir un effet hypoxique très net avec une baisse de concentrations en oxygène  comparable à celle qu’on avait enregistrée auparavant chez les coureurs et les cyclistes… Le facteur clé était d’avoir les poumons à moitié vides au moment de bloquer sa respiration. La SaO2 (saturation en oxygène) passait de 94% quand les nageurs nageaient en hypoxie poumons gonflés à 87% quand ils nageaient en hypoxie poumons à moitié vidés. »

Toujours selon notre auteur, « on obtenait (de façon surprenante) l’effet inverse avec la technique d’hypoventilation classique [où] les niveaux de lactate, et même la consommation d’oxygène et la fréquence cardiaque, étaient plus bas qu’avec la série faite en travaillant normalement. L’efficacité de ce travail était donc sérieusement mise à mal. Après 40 ans d’existence, la légende de l’entraînement en hypoxie façon Counsilman prenait fin. Une nouvelle méthode venait de voir le jour pour la remplacer. La démonstration de son efficacité a été faite. Reste à présent à convaincre la planète natation. »

On ne sait en effet pas trop si la planète en question se laissera convaincre aisément par une méthode aussi désagréable. On se demande d’ailleurs s’il ne s’agit pas, du même coup, de convaincre la planète natation de placer un oxymètre au bout du doigt de chaque nageur. 300.000 nageurs, un oxymètre de pouls de natation à 93€, ce n’est pas loin de trente millions de chiffre d’affaires potentiel. Ce n’est pas tout à fait aussi émotionnel qu’une bague de fiançailles, mais enfin… Voyons maintenant le fond du problème…

Xavier Woorons démontre dans son papier qu’il a un avantage sur nous : il ne connait rien à la natation. Certaines ignorances permettent d’améliorer la confiance. Peut-être l’auteur, ayant abusé de parcours en apnée, a-t-il obéré l’oxygénation de son propre cerveau… Quoique d’un certain point de vue, il ne manque pas d’air ! Son article  accumule les approximations et les contre-vérités. Dire que la seule piscine au monde où l’on peut s’entraîner en hypoxie se trouve au centre olympique de Sydney est d’une naïveté absolument confondante.  L’hypoxie peut se pratiquer dans n’importe quelle piscine et même à sec. Il suffit de retenir sa respiration. Par essence, toute piscine en altitude vous offre un moyen de nager en hypoxie. Un type qui s’appelait Emil Zatopek, champion olympique de 5000, 10000 et marathon, effectuait des séries de courses en apnée, et s’efforçait d’allonger ces apnées, au point, avec sa volonté farouche,  de s’évanouir lors de ses parcours… Abebe Bikila, le champion olympique éthiopien des marathons de Rome en 1960 et de Tokyo en 1964, travaillait en hypoxie sans le savoir quand il courait dans ses hauts plateaux. Expliquer que l’hypoxie a été découverte après les Jeux de Mexico en 1968 est faux. C’est treize années plus tôt, toujours à Mexico, lors des Jeux Panaméricains 1955 dans la capitale mexicaine, que de nombreux entraîneurs et champions s’aperçurent des difficultés de « performer » en altitude au-delà de 400 mètres plat ou de 100 mètres nage libre. En natation, le 1500 mètres libre de Mexico 1955 fut gagné en 20’4’’, quarante secondes moins vite que quatre ans plus tôt, par Jimmy McLane qui le nageait d’habitude une grosse minute plus vite que ça. Le marathon, en athlétisme, fut couru en trois heures, une demi-heure moins vite qu’au niveau de la mer, et les performances dans toutes les courses longues souffrirent. Mais, bien avant 1955, voire avant la découverte de l’oxygène (1772), les effets de la raréfaction de l’air (mal des montagnes) et de l’apnée (pêche aux éponges de Grèce et du Japon) étaient connus, même s’ils n’étaient pas toujours bien mesurés et interprétés.

Le premier champion olympique français de natation, Charles Devendeville, le fut en 1900 dans une épreuve d’apnée pure : il s’agissait de plonger, de nager une certaine distance et de tenir un certain temps. Chaque mètre comptait pour deux points, chaque seconde pour un point… Si une telle compétition fut organisée aux Jeux olympiques, c’est que des jeux d’apnée se déroulaient spontanément.

L’idée que le travail en hypoxie en natation a été inventé par James « Doc» Counsilman est une erreur. Les Australiens pratiquaient le travail en apnée bien avant Counsilman, qui, en fait, esprit curieux, essaya de rendre la natation plus « scientifique », et surtout eut la possibilité de publier. Les Australiens n’appelaient pas encore hypoxie ce type de séances, et Dawn Fraser, l’icône de la natation australienne, fait état dans son autobiographie traduite en français, Championne olympique, de ce type de travail que lui imposait son entraîneur Harry Gallagher dans les années 1950. Les Australiens prétendaient, par ces sprints en apnée, « travailler le cœur droit. » (Il faut savoir que le cœur gauche a pour mission de faire parvenir le sang oxygéné à l’ensemble des organes du corps, tandis que le cœur droit a pour rôle d’éjecter le sang vers les poumons où il sera oxygéné). Les Américains, qui, comme les Français, prétendent avoir tout inventé, ont peut-être crédité Counsilman d’une trouvaille qui n’était pas sienne?

Les nageuses synchronisées ont été très tôt des adeptes de l’hypoxie. Nombre de figures qu’elles réalisaient exigeaient des apnées parfois longues… Dans les années 1980, j’ai assisté à une surenchère dans ce domaine et Tracie Ruiz avait lancé son solo en finale des Jeux par une apnée colossale de près d’une minute!

Xavier Woorons, l’auteur de l’article, fait une erreur classique, en ce qu’il confond : 1) la pratique d’une technique avec les publications concernant cette technique dans des revues « scientifiques », et 2) les publications concernant cette technique dans des revues « scientifiques » avec les publications concernant cette technique dans des revues scientifiques qui sont tombées sous ses yeux. A la fin, on prend les étangs de Ville d’Avray pour l’Océan Pacifique…

Il n’est d’ailleurs guère certain que les conclusions des scientifiques de Paris 13 fassent l’unanimité. En lisant « Metabolic consequences of reduced frequency breathing during submaximal exercise at moderate altitude », de C. Lee, L. Cordain, J. Sockler et A. Tucker du Departement of Exercise and Sport Science and Physiology, Colorado State Université, Fort Collins, USA, paru dans l’European Journal of Applied Physiology, en date du 10 avril 1990 (pages 289-293), on lit en guise de conclusion que Yamamoto et al, en 1987 et 1988, avaient observé une hypoxie systémique et une hypercapnie (augmentation trop importante du taux de CO² dans le sang) dans un travail à fréquence respiratoire réduite. Si le taux de lactates dans le sang n’était pas plus élevé pendant l’entraînement, Yamamoto et al notaient des taux plus élevés de lactates pendant la récupération et en avaient induit que l’acidose respiratoire provoquée par une ventilation pulmonaire réduite inhibait le transport des lactates depuis les muscles pendant l’activité.

Qu’est-ce que cela signifie? Que l’hypoxie « classique » (celle de la méthode Harry Gallagher et James Counsilman) fait bien l’effet escompté (mais qu’il n’apparait qu’après l’effort, pendant la récupération) et n’est donc pas aussi obsolète que l’expérience Paris 13 tend à nous le faire croire).

Un autre problème se trouve relié aux conclusions de certaines expériences. Détacher un paramètre, l’élire comme étant le facteur essentiel, voire nécessaire, c’est tabler sur le caractère contingent de tout le reste, et c’est se planter. C’est de la natation scientifique, avec une grande scie. Un exemple? Dans les années 1970, en natation, les Français avaient appris à mesurer les lactates, à la suite des Allemands de l’Est. Pour les entraîneurs de feue la RDA, la mesure des lactates permettait un flicage des nageurs. Quand ceux-ci se disaient fatigués, le coach flic et le docteur flic leur agitaient les chiffres de leurs taux de lactates devant le nez, et décidaient qu’ils n’étaient pas fatigués et qu’ils devaient continuer de s’entraîner.

Or les paramètres de la fatigue sont très nombreux, et les Australiens, dans la préparation des Jeux olympiques de Sydney, en 2000, avaient pris en compte 72 paramètres biologiques, pour mesurer la fatigue: sept paramètres hématologiques, vingt-quatre témoins du métabolisme lipidique, dix-sept paramètres immunitaires, huit témoins de l’activité anti-oxydative de l’organisme, sans oublier les analyses d’acide urique et de protéines plasmatiques (actes des troisièmes journées spécialisées de natation des 19 et 20 juin 2003, par Patrick Pelayo- et Michel Sidney).

Alors? Raconter que le développement d’une technique d’apnée va révolutionner la natation est assez optimiste! Comme disait déjà B. S. Rushall dans le Journal des Coaches de Natation Australiens en 1991, « les mesures des lactates sont beaucoup plus intéressantes pour les scientifiques que pour les coaches. »

Les lactates avaient cependant une petite utilité, moins vis-à-vis du nageur que de l’entraîneur. Celui-ci pouvait mesurer s’il travaillait dans la direction qu’il avait choisie, au plan physiologique. Mais bien entendu, ils ne donnaient aucune indication au plan de la technique, et donc de la rentabilité de la nage ; ils ne donnaient aucune indication sur la fraîcheur du nageur, en général indispensable pour produire sa meilleure performance. Cette fraîcheur est une chose personnelle, donc subjective. Elle est peut-être mesurable, quantifiable par des mesures physiologiques de métabolites, d’acide urique et autres données, mais elle est aussi vécue par le nageur. Il est une fraîcheur mentale qu’il est bien difficile de mettre en équation !

Je me souviens, à la fin d’un championnat d’Europe autour de 1980, d’une table à quatre où je me trouvais avec les entraîneurs nationaux Michel Pedroletti, Guy Giacomoni, et le médecin Jean-Pierre Cervetti. Cervetti, qui procédait aux mesures de lactates pour les nageurs français, et se passionnait sincèrement pour son sujet, avait de bonnes raisons de croire que plus la capacité lactique était élevée, plus le nageur était en mesure de performer. Il s’inquiétait de la baisse du potentiel lactique qu’il mesurait dès que le nageur était au repos. Il se demandait si, du fait de cette baisse telle que mesurée dans ses éprouvettes, il ne fallait pas abandonner l’idée d’affûter le nageur (c’est-à-dire de le mettre au repos) avant les compétitions. Le but était bien entendu le conserver le potentiel lactique le plus haut. C’était sinon une bonne idée, du moins une hypothèse que le médecin de l’équipe nationale avait tout à fait raison de mettre sur la table ! Pedroletti, pour autant que je m’en souvienne, allait dans son sens, et privilégiait l’idée d’un maintien d’un gros volume d’entraînement jusqu’au dernier jour. (Les Russes, dont les Français s’inspiraient parce qu’ils venaient alors s’entraîner en altitude à Font-Romeu, prétendaient ne pas pratiquer d’affûtage, et poussaient dans cette direction : ce qu’ils ne disaient pas aux Français, c’est ce qu’ils faisaient manger à leurs nageurs, à quoi ils les piquaient, et autres pratiques qui changeaient, bien sûr, profondément la donne au plan de la récupération). Quoiqu’il en soit, à Cervetti et Pedroletti, Giacomoni répondait par le constat suivant : « vous me direz ce que vous voudrez, mais quand je mets Xavier Savin au repos, ses performances s’améliorent, et peu m’importe si ses lactates baissent. »

La dernière erreur de Woorons est celle-ci. De croire que ses résultats de laboratoire, ses courbes de lactatémie sont le but poursuivi de la natation. De croire que la SaCO² est le Graal du sport. De croire que des mesures de laboratoires sont « la démonstration de l’efficacité » d’ « une nouvelle méthode » qui remplace la vieille lune de Doc Counsilman. Soyons sérieux, Xavier Woorons. Revenez nous voir avec des améliorations dans les temps des nageurs soumis à votre méthode révolutionnaire, et, à condition de respecter certaines prudences oratoires, vous pourrez proposer un type d’entraînement particulièrement désagréable, proche de la torture, selon une méthode assez dangereuse. Car, n’oublions pas… L’hypercapnie de Zatopek provoquait son évanouissement. L’hypercapnie d’un nageur provoque la noyade.

MAIS QUE FONT LES JAMBES DU NAGEUR ?

L’APPORT DES JAMBES DANS LA PROPULSION

Par Eric LAHMY                                                                      Vendredi 20 Juin 2014

L’apport respectif des bras et des jambes dans la propulsion du nageur est sans doute la question la plus intrigante qui se pose en natation sinon parmi les entraîneurs, du moins chez des théoriciens et quelques éducateurs.

Telle que posée, sans doute parce que je ne ressens guère la nécessité de nourrir des convictions sur le sujet, la question me semble plus excitante d’un point de vue cérébral que féconde. Il est presque impossible d’y répondre, tant il parait difficile de démêler l’apport respectif de ses deux sources de propulsion chez un nageur en action. Pour certains, d’ailleurs, évoquer ces deux sources constitue une hérésie, car, disent-ils, seuls les bras propulsent. Jusqu’ici, on n’a pu leur opposer d’argument construit, indubitable. Croire que les jambes sont (ou ne sont pas) propulsives en natation est de l’ordre de l’intuition. Mais l’intuition, outil magnifique de la pensée, peut nous fourvoyer.

LA DECOUVERTE DE CHRISTOPHE SCHNITZLER

Assez récemment, à Lille, au cours d’un colloque de théoriciens de la natation, un intervenant, Christophe Schnitzler, professeur agrégé d’éducation physique et sportive, membre de la Faculté des Sciences du Sport de Strasbourg, a réalisé l’analyse spectrale de la nage d’un triathlète (valeur 1’6’’ au 100 mètres libre) dans lequel il a cru reconnaître les faits suivants : « aux allures lentes, les jambes n’interviennent pas dans la propulsion, alors qu’à la vitesse du sprint, le rôle des jambes est de limiter la chute de vitesse entre deux phases propulsives des bras. »

Schnitzler expose dans sa démonstration les vertus de l’analyse spectrale, qui « permet de décomposer les différentes fréquences d’un signal périodique, et associe à chaque fréquence une puissance témoignant de son importance dans la variabilité totale du signal. Un signal très variable aura donc une puissance totale importante, et un signal complexe, c’est-à-dire généré par des sources de fréquences différentes, présentera plusieurs pics de puissance à l’intérieur de son spectre fréquentiel. »

A l’arrivée, ce travail parait confirmer une recherche menée depuis longtemps (1997) par Didier Chollet, aujourd’hui directeur d’Université à Rouen, et selon qui « le battement de jambes passe d’un rôle équilibrateur à vitesse lente à un soutien actif à la propulsion en sprint, permettant de mieux conserver la vitesse de nage entre les coups de bras… »

Schnitzler, qui reste très prudent quant à la portée de son travail, estime en être aux préliminaires, et ne pas avoir réglé certains problèmes méthodologiques, liés ainsi à la fiabilité de ses instruments. Deux nageurs ne donnent pas de profils équivalents, et il faudrait mesurer ces variations de fréquence chez un grand nombre d’entre eux. Il faudrait aussi, explique-t-il par ailleurs, tenir compte des effets de la fatigue sur la forme de la nage.

Jusqu’ici, la question du caractère propulsif ou non des jambes a souvent pris l’allure de la querelle des « petitsboutiens » et des « grosboutiens », dans les Voyages de Gulliver, où le pays de Lilliput s’épuise dans une guerre féroce entre les tenants de casser les oeufs par le petit bout, ou par le gros bout.

De ce fait, les débats autour de la façon dont les bras et les jambes collaborent à l’élaboration d’une performance dans les nages crawlées, ont pris un côté académique.

LE BATTEMENT DE STEPHAN CARON

Certains enjeux d’entraînement peuvent découler de la réponse à la question de savoir si – et dans quelle mesure – les jambes participent à la propulsion du nageur. Un exemple : Stephan Caron, quand il quitta Rouen, en 1989, à 23 ans, pour étudier à Paris, laissa son vieux coach, Guy Boissière, pour Stéphane Bardoux, un jeune entraîneur de l’école de Lucien Zins et donc très attaché à l’importance du travail des jambes. Stephan n’aimait pas trop aligner des longueurs derrière une planche à battements, un exercice où il n’excellait pas. C’était un sprinter de bras. On en a connu plusieurs, sur 100 mètres, et pas des moindres. John Devitt (1956-1960) et Michaël Wenden (1968), recordmen du monde et champions olympiques du 100 mètres ; Robert Mc Gregor (1963-1968), recordman du monde du 110 yards ; Vladimir Bure (1972-1975), recordman d’Europe ; Jonty Skinner (1976), recordman du monde ; Jack Babashoff, etc… Bardoux amena quand même Stephan à travailler ses battements, en lui vantant l’excellence de l’exercice pour le coeur. Caron fit ses battements avec une planche et ne nagea ni plus, ni moins vite en compétition qu’à sa grande époque rouennaise.

Un quart de siècle après, les nageurs ont appris à travailler leur condition physique en-dehors de la piscine. Ils courent, s’étirent, soulèvent des poids… Aujourd’hui, l’argument de Bardoux sur l’effet cardiaque des battements de jambes ne tiendrait pas. Le même résultat peut être obtenu en jogging, en séances de circuit training ou de Pilates, etc. Si le battement n’est pas propulsif, dès lors, pourquoi en faire ? En revanche, s’il participe puissamment à la propulsion et s’il se développe à la planche…

DEUX PUISSANCES PEUVENT S’ADDITIONNER

L’un des arguments de ceux qui n’accordent aucun caractère propulsif au battement de jambes, c’est que « deux vitesses ne peuvent pas s’additionner ». D’accord, mais, ne serait-ce que par provocation, j’aimerais répondre : pourquoi décider que ce sont les bras, et non les jambes, qui propulsent, et les jambes, et non les bras, qui stabilisent ? Plus sérieusement, pourquoi refuser l’idée que la performance en natation soit la résultante d’une « coopération » des bras et des jambes…

LES BRAS DU SPRINTER

Comparaison n’est pas raison, dit-on. Mais voyons ce qui se passe sur terre. Il pourrait paraître idiot d’affirmer que les bras du coureur à pied ont une action propulsive. On s’accordera sur le fait que la propulsion du coureur est une affaire de jambes. Chez l’homme debout, les bras s’agitent en l’air quand les jambes adhèrent au sol. Mais il n’en reste pas moins qu’un coureur ira moins vite si ses bras sont entravés, que s’il les utilise judicieusement comme des balanciers, ou des pistons, d’arrière en avant. Pourtant, personne ne viendra pérorer sur la propulsion des bras du coureur à pied…Les bras ne sont pas propulsifs, mais le piston des bras facilite le travail des jambes et donc accroit la vitesse du coureur.

Peut-on on comparer l’action des jambes dans les nages crawlées (crawl, dos, papillon) en natation avec celle des bras en course à pied ? Certes non. L’action des jambes en natation est incomparablement plus importante que celle des bras du coureur à pied ! Agitez bravement vos bras autant que vous voudrez, vous n’avancerez pas d’un pouce en l’absence de l’action des jambes. Les battements de jambes peuvent, chez certains nageurs doués de battements efficaces, générer une avancée du corps du nageur qui approche en vitesse celle des bras seuls.

ET MAINTENANT SANS LES JAMBES

L’idée que les jambes puissent propulser dans la nage complète trouva de fiers opposants, entre autres, Terry Laughlin, l’auteur d’un best-seller, Total Immersion, et en France Raymond Catteau.

« Je suis plutôt porté à penser que les attributs physiques (NDLR : des grands nageurs de jambes comme Thorpe, van den Hoogenband, etc…) qui leur permettent de nager plus rapidement que qui que ce soit d’autre leur permettent aussi de pousser une planche plus rapidement que qui que ce soit d’autre, explique Laughlin (texte rapporté par Marc Begotti). Je doute que les séries de jambes avec planche rehaussent la vitesse, et je me demande même, à supposer que les nageurs et leurs entraîneurs osent délaisser l’entraînement avec la planche pendant une saison, s’ils perdraient vraiment de la vitesse ou s’ils ne deviendraient pas de meilleurs nageurs? »

La question ainsi posée mérite qu’on s’y attache, et nous disposons de deux exemples fameux de nageurs qui ont été forcés d’expérimenter cette idée qu’on peut progresser en abandonnant le travail des battements de pieds. (1) L’un est Jean Boiteux, le champion olympique français du 400 mètres en 1952.

En 1949, à seize ans, Jean Boiteux, aux championnats de France, nageait le 200 mètres en 2’26’’. L’hiver suivant, un accident de ski (il s’était planté le bâton dans le pied), à Ceuze, près de Gap, le contraignit à nager, jambes entravées, sur les bras seuls. Cet incident fut bénéfique car il lui permit d’améliorer son point faible, la puissance du torse et des bras : en 1950, Jean améliorait le meilleur temps français cadet sur 400 mètres, gagnait deux titres individuels aux championnats de France : 400 mètres (4’49’’8) devant Alex Jany, 1500 mètres (20’3’’) devant Jo Bernardo. On notera que sur 400 mètres, il surpassait la vitesse qu’il atteignait la saison précédente sur 200 mètres!

On peut donc dire qu’un déficit de travail des jambes ne lui nuit pas…

L’autre nageur qui a vécu une expérience équivalente est… une nageuse: l’Américaine Tracy Caulkins. Au cours de l’hiver 1977, lors d’une promenade à cheval, la chute d’une branche d’arbre lui fractura un fémur et Tracy, 14 ans, dut nager à Nashville, où elle s’entraînait, pendant des semaines sur les bras seuls, une jambe dans une gouttière. Loin de l’handicaper, cet incident lui permit de renforcer ses bras et son torse. Nageant de 13 à 16 kilomètres par jour et tâtant de la musculation, elle enleva l’été suivant cinq titres aux mondiaux de Berlin et s’imposa tout simplement comme la meilleure nageuse du monde. Là encore, l’absence ou la limitation du travail des jambes ne lui fut pas préjudiciable…

LE PLATRE QUI MUSCLE

Michaël Phelps a nagé dans des conditions équivalentes après les Jeux de Pékin après s’être fait mal en glissant sur un sol verglacé. mais sa carrière était déjà fort longue, il avait atteint un tel niveau et d’autres éléments (il avait observé une saison sabbatique) font qu’on peut difficilement tirer un enseignement de la régression de ses performances à cette époque.

Qu’est-ce que les cas de Boiteux et de Caulkins signifient ? Sans doute qu’on peut ne pas travailler un certain temps le train inférieur et améliorer ses performances. Eux-mêmes et leurs entraîneurs ont mis en avant que le plâtre qu’ils devaient traîner en nageant avait contribué au renforcement de leurs bras. En quelque sorte, ils avaient fait de la musculation dans l’eau… Bien sûr, pour être absolument sûr du lien de cause à effet entre l’immobilisation des jambes et les progrès, il faudrait en savoir beaucoup plus sur le temps d’immobilisation des champions concernés et sur d’autres possibles changements dans leurs routines; il faut savoir qu’ils se trouvaient tous deux au début de leur carrière, à un moment de grosse progression. Mais en leur temps, les expériences de ces champions intriguèrent les observateurs…

Revenons un peu plus haut dans notre réflexion. Exactement au moment où nous énoncions qu’ayant noté que la propulsion bras seuls ou jambes seules est inférieure à la vitesse de nage bras et jambes, il faut bien attribuer cette augmentation de vitesse au travail des jambes.

C’est là que Laughlin, Catteau et Begotti nous attendent avec la sentence qui suit : « l’augmentation de vitesse dans la nage complète par rapport à la vitesse obtenue bras seuls est uniquement due à l’effet stabilisateur du battement, et ce battement n’est en rien propulsif. » L’augmentation de vitesse générée par les jambes n’est pas l’effet d’une propulsion, mais d’une stabilisation du corps facilitant l’hydrodynamique. Voilà quand même un bel exemple d’argument d’autorité (c’est comme ça parce que je le dis) qui n’est fondé sur rien!

Suit l’argument selon lequel « deux vitesses ne peuvent pas s’additionner. » Cette opinion est-elle indépassable sur le sujet ? Ce n’est pas sûr.

Ce ne l’est pas parce que la capacité propulsive des jambes dans la nage complète n’est pas à proprement parler une addition des vitesses. Certains nageurs réalisent 58’’ au 100 mètres bras seuls et 1’5’’ jambes seules. Additionner ces vitesses dans la nage complète reviendrait à nager un 100 mètres en 30’’75 ! Bien entendu, jamais personne n’a jamais proposé une telle absurdité.

En revanche, je me permettrai d’énoncer une hypothèse. Dans la nage complète, les vitesses s’additionnent, mais s’additionnent mal. Si vous préférez, dans l’arithmétique non euclidienne d’un nageur, cela donnera 10 plus 8 égale 11. Le nageur qui bat des jambes peut être un petit peu comparé à une poule qui, poursuivie par la fermière, court en battant des ailes. Je ne sais si les vitesses générées par les mouvements de ses pattes et ses battements d’ailes s’additionnent, mais la poule, elle, sait qu’il lui faut mettre les ailes pour tenter d’échapper  à la casserole.

En fait, il ne s’agirait pas tant en l’occurrence d’additionner des « vitesses »  que des « puissances ». Et deux puissances peuvent s’ajouter pour augmenter la vitesse, par exemple d’un aéronef ! C’est pourquoi, par exemple, un biréacteur dont un des réacteurs tombe en panne pendant le décollage aura besoin de plusieurs centaines de mètres de piste en plus pour s’élever dans les airs… Dans un milieu comme l’eau, dont l’effet de freinage sur le corps humain (faiblement hydrodynamique) est très important, qui dit surcroit de puissance dit surcroit de vitesse. L’homme qui nage est comme un avion qui ne parvient jamais à décoller. A chaque décélération due à l’incapacité du nageur de ne produire que des phases actives, le relais des jambes maintient la vitesse. Et c’est bien parce que l’ondulation de la hanche et de la jambe est (stabilisatrice certes, mais surtout) propulsive que le bras de Janet Evans ou de Sun Yang (deux exemples d’un battement à deux temps très efficace) se trouve doté de cette force impressionnante dans sa passée sous-marine.

S’il est convenu qu’on doive attribuer l’accroissement de vitesse, indéniable, entre la propulsion bras seuls ou jambes seules d’un côté et la nage complète de l’autre, il faut bien admettre qu’une partie de cette vitesse vient de la combinaison de ces deux propulsions – ou, pour ceux que gêne cette façon d’exprimer cette idée, de ces deux actions.

Tenir que « l’augmentation de vitesse dans la nage complète par rapport à la vitesse obtenue bras seuls est uniquement due à l’effet stabilisateur du battement, et ce battement n’est en rien propulsif, » comme l’affirme Laughlin, ne satisfera que les convaincus. Son « explication » n’est rien d’autre qu’un acte de foi. Il n’en apporte aucune preuve, tout comme je ne puis apporter la preuve du contraire ! Les jambes ne propulseraient jamais si la propulsion des bras était constante, et constamment supérieure à celle des jambes, pourrait dire, je crois, Didier Chollet.

Quand on lui demande pourquoi Catteau s’est-il accroché à cette idée comme s’il s’agissait du mystère de la Trinité, « c’est sans doute parce qu’il se trouvait dans une problématique de pédagogue. Il voyait ces entraîneurs faire travailler les battements en veux-tu en voilà », répond en l’espèce Chollet. Quant à Laughlin, son indifférence des jambes l’a amené à se faire le tenant d’un battement minimal à deux temps… Au bout du compte, il n’a fabriqué que de bons nageurs de longues distances.

Il est vrai, comme l’écrit justement Janet Evans (pour qui les jambes interviennent à hauteur de 10%, dans la vitesse du nageur), que le battement sert d’abord à empêcher les jambes de s’enfoncer (il s’agit donc là d’une stabilisation verticale)!  Et, bien réalisé, à maintenir le nageur dans la bonne direction.

Comment expliquer que la grande majorité des sprinteurs sont des nageurs « de jambes » et que la plupart des nageurs de demi-fond et de fond poussent sur les bras ? Va-t-on prétendre que la vitesse supérieure du sprinteur qui « met les jambes » est seulement dégagée par un meilleur effet stabilisateur des jambes ? Alors pourquoi le battement nécessite-t-il (du moins chez le champion) des chevilles extrêmement souples, comme « désarticulées » ? Des chevilles raides ne stabiliseraient-elles pas bien mieux le corps ? Il me semble plutôt que des chevilles raides ne « propulsent » pas parce quelles ne peuvent pas s’orienter de façon à repousser l’eau vers le bas et l’arrière. Seules des chevilles souples sont efficaces de par leur capacité d’orientation ; n’est-ce pas pour des raisons liées à leurs capacités propulsives ?

LA PLANCHE A BATTEMENT EST-ELLE PROPULSIVE ?

Il est frappant de noter que Laughlin rejette l’importance de la propulsion induite par le battement de jambes sous prétexte que le nageur se propulse en disposant d’une planche (alors que même sans planche, la propulsion par les jambes reste conséquente chez les bons – et un peu moins bons aussi – nageurs « de jambes » !) et que, dans la même réflexion, il retient comme « preuve » de l’inutilité du battement le fait qu’un nageur tiré rapidement par un câble provoque une traînée plus importante quand il bat des jambes que quand il n’en bat pas. Si utiliser une planche à battements n’a rien à voir avec battre des jambes en situation de nage complète, battre des jambes en étant tiré par un câble est-il assimilable à battre des jambes en situation de nage complète ? Si oui, il faut conclure de l’expérience du câble que le battement de jambes est défavorable à la propulsion du nageur, que le nageur doit laisser traîner ses jambes s’il veut aller plus vite. Ce qu’on aura du mal à faire admettre à Cesar Cielo ou à James Magnussen… De la même façon, en poussant à l’absurde sa présentation du  battement de jambes avec planche, doit-on croire, puisque les jambes ne sont pas propulsives, que c’est la planche qui l’est ?

LES PROGRES, C’EST DEVANT

Le seul argument qui m’apparait défavorable à une trop grande concentration sur le travail des jambes, c’est qu’une fois définie la forme du battement (mouvement partant des hanches, jambes serrées, fouetté et position des pieds en ailes de pigeon), le travail des jambes n’est pas en soi susceptible d’un fort progrès technique. Il n’est pas susceptible de susciter un riche travail pédagogique. Les jambes sont posées le long du corps, la forme du battement ne peut être dramatiquement améliorée, et la bonne façon de battre des jambes ne se perd pas facilement. Alors que l’architecture du haut du corps, le retour aérien des bras, la recherche de la prise d’eau, la position des mains, des avant-bras, des coudes, des épaules, de la tête, la respiration, la façon de se tourner à chaque coup de bras, le rattrapé (ou l’absence de rattrapé) d’un bras sur l’autre, la longueur de l’action sous-marine, le point où la main sort de l’eau, le relâchement du mouvement, l’écartement ou non des doigts, chaque détail du travail du haut du corps exige une réflexion, un fignolage de la technique, mais aussi une constante reprise en main. Si les jambes humaines n’ont pas été programmées pour effectuer des battements dans l’eau, les bras sont encore moins adaptés. Les progrès que l’on peut attendre d’une bonne technique semblent bien se situer sur le train avant du nageur ou à tout le moins à partir des bras (dans les phases nagées d’une course). Bien sûr, le corps du nageur est un tout, mais c’est par le haut du corps que paraissent se poser l’essentiel des questions techniques.

La forme de la nage telle que tous les points précités l’englobent et la définissent est également en grand danger d’être remise en cause chaque jour. Un peu de surentraînement, un coup de fatigue, et le style se délite. [Jacques Meslier l’expliquait bien, quand il disait, que, chaque jour, son nageur n’était pas celui-là même qu’il était la veille. Je serais tenté de dire, en poussant un peu, que les progrès du style se jouent à l’avant des hanches.] On pourrait défendre l’idée que les jambes, comme l’intendance, au-delà de leur rôle dans le « pilotage » du nageur, suivent plus qu’elles ne conduisent.

LA COORDINATION

Jacky Brochen,  est conscient de la difficulté à démontrer que le battement est propulseur ou ne l’est pas dans la nage complète. « C’est difficilement mesurable », dit-il avec raison. Le battement de jambes, explique-t-il, n’est efficace que s’il est bien coordonné avec le mouvement des bras. « J’avais moi-même un battement assez faible, mais qui se révélait efficace dans la nage complète.

Le battement, continue-t-il, a en tout cas un effet équilibrateur : en effet, un passage latéral du bras provoquera un « ciseau » latéral pour rééquilibrer le corps tandis qu’un passage par l’épaule ou le coude permettra de garder le battement bien aligné dans l’axe vertical.

On comprend cet effet dans le battement à deux temps, la prise d’eau est quasi immédiate et donc la jambe appuie en se coordonnant sur l’action du bras opposé. Pour le faire comprendre au nageur on donne comme repère « main droite entre, fesse gauche et talon gauche sortent ». Si la main droite appuie en même temps que la jambe droite, cette fonction d’équilibre n’agit plus et tu verras les dégâts. En effet la coordination bras / jambes est exactement la même que le balancier des bras que nous avons naturellement en marchant ! Essayez de marcher ou courir en bras gauche / jambe gauche et bras droite / jambe droite…

La coordination du battement 6 temps est plus complexe, traction du bras elliptique en S et pour chaque bras à chacun des balayages il y a un battement : prise d’eau droite battement gauche, balayage intérieur jambe droite, balayage extérieur (poussée) jambe droite

En tant qu’entraîneur,  j’essaie d’appliquer des éducatifs originaux provoquant la mise en place du geste efficace qui éliminera les mouvements parasites ; chaque nageur, chaque défaut est un cas ! »

JACKY BROCHEN : NAGER EN POSITION ETIREE

Comment sa position, prudente, vis-à-vis du caractère du battement, conduit-elle sa conception de l’entraînement ? Inclut-il beaucoup de battements dans ses séances ? « Non, dit-il, le travail à la planche à battements n’a jamais représenté plus de 10% de la séance. Mais je m’efforce de faire travailler efficacement. Pour cela, le principe essentiel est que les nageurs soient toujours en position étirée. Avec planche les mains croisées bras tendus (papillon et brasse) ou les mains l’une sur l’autre au milieu de la planche qui sera enfoncée à 10 cm sous la surface de l’eau. Une autre méthode avec effet garanti : bras tendus, les mains croisées enveloppant une balle de tennis devant le corps, Plus les mains serrent la balle « fort » pendant les battements, plus l’effet de gainage du corps sera important. La position étant très difficile à tenir, mais très efficace, l’utilisation des palmes est souvent conseillée. »

LE DISQUE ET LE PLANEUR

Comment le mouvement propulsif de la jambe peut-il cesser de l’être ? Être en quelque sorte privé de sa qualité ? Il y a comme cela des petits paradoxes. Le plané d’un avion est plus long par vent arrière que par vent de face. En sens inverse, les lancers de disque les plus longs sont réalisés contre le vent, car c’est le vent contraire qui va le porter. « La portée d’un disque est plus longue par vent de trois quart face. » Pourquoi ? Entre autres, un disque d’athlétisme n’a pas de volets d’intrados comme un avion !

A LA VOILE ET A LA RAME

Prenons maintenant l’exemple d’une trirème à rames et à voile. Par vent nul, l’action des rameurs est pleinement propulsive. Maintenant, le vent se met à souffler dans les voiles, les rameurs, d’abord, ajoutent à la propulsion par leurs coups d’aviron. Mais plus le vent va souffler et augmenter la vitesse du navire, moins l’action des rames sera importante dans la vitesse acquise. A une certaine vitesse, la rame ne pourra pas s’appuyer dans l’eau et son action propulsive sera de moins en moins productive, jusqu’à s’annuler. Il arrivera un moment où plonger les rames dans l’eau sera contre-productif et freinera, ou le rameur recevra le bout de bois dans la figure, parce que le coup de rame du nageur à l’aviron ne pourra égaler la vitesse à laquelle le vaisseau fendra l’eau !

LA NAGE DE JAMBES DE MAGNUSSEN

L’image de la trirème peut-elle être ramenée à la nage. Non, bien entendu, en natation, cela ne se passe pas exactement comme cela. Mais c’est un processus proche qui se déroule. On peut imaginer l’exercice suivant (« drill » que James Magnussen recommandait sur Facebook à un sprinter qui n’arrivait pas à finir ses cent mètres) : pour commencer, nager en exécutant le moins possible de mouvements de bras, en appuyant au maximum sur le battement. Le nageur se contente d’accompagner avec les bras l’avancée du corps propulsé par les jambes. La main entre dans l’eau, n’appuie pas vers l’arrière, mais se retrouve comme poussée vers les cuisses, puis effectue lentement son retour. Ici les jambes sont seules propulsives, par définition. Petit à petit, Magnussen demande au nageur d’appuyer un peu plus sur son coup de bras et d’en accélérer progressivement le mouvement. Dès lors, il y a transmission de l’action propulsive des jambes vers les bras. Lorsque le nageur sera passé d’un battement à vingt temps à son six temps de sprint habituel, aura-t-il  TOTALEMENT éliminé l’action propulsive des jambes ? Imagine-t-on que la force de l’action des bras pourra à un moment suppléer complètement celle des jambes ? C’est là que la question semble diviser les tenants de deux écoles. La nage complète est plus rapide de dix à quinze pour cent que la nage bras seuls, donc il y a un apport des jambes. Toutes les sorties de coulées de départ et de virage sont effectuées largement (outre la poussée sur le mur, certes) par la force propulsive des jambes. Et la force propulsive des jambes est démontrée constamment dans toutes ces phases « non nagées » (façon de dire) de la natation. Il est possible que certains nageurs dotés d’un faible battement de jambes et d’un très efficace mouvement des bras parviennent, par la puissance de l’action rotative des bras, à éliminer toute action propulsive des jambes. Mais bon, il me semble qu’après cela, les tenants de l’inexistence de l’action propulsive des jambes en nage complète poussent le bouchon. Les jambes équilibrent la nage, mais ne font-elles que ça ? Schnitzler, après Chollet (et tant d’autres) prétend que non et parait être arrivé très près de le démontrer.

Dès lors peut-on dire que le mystère est élucidé ?

 

  1. Plusieurs champions se sont mis à nager après une rééducation, suite à une blessure à une jambe, ainsi, David Theile, champion olympique 1956 et 1960 sur 100 mètres dos (lanceur de poids, il avait reçu son engin sur le pied, on ne saurait être plus maladroit) , Mike Burton, champion olympique 1968 et 1972 sur 1500 mètres libre (chute de vélo), Mike Wenden, champion olympique 1972 du 100 mètres et du 200 mètres libre. Un nombre élevé de grands nageurs ont été amenés à la piscine par la poliomyélite, comme Annette Kellermann, pionnière australienne de la natation, du plongeon et des ballets nautiques, Edward Schaeffer, le premier crack de natation universitaire des USA,  Shelley Mann, championne olympique du 100 mètres papillon, John Konrads, Australie, champion olympique 1960 du 1500 mètres. Un nombre impressionnant de nageurs ont été dirigés vers la piscine sur prescription médicale. Et un champion hongrois (et d’Europe) du 1500 mètres était unijambiste…