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AVEC LES SŒURS CAMPBELL L’AUSTRALIE PROLONGE UNE SAGA DE 104 ANS SUR 100 MÈTRES LIBRE

Éric LAHMY

Vendredi 15 Juillet 2016

LA PREMIÈRE RECORDWOMAN DU MONDE DU 100 MÈTRES, FANNY DURACK, FUT AUSTRALIENNE, EN 1’22s2, IL Y A CENT QUATRE ANS. LA DERNIÈRE AUSSI, CATE CAMPBELL. EN 52s06, CE MOIS-CI. ET PENDANT CES 104 ANS, LES AUSTRALIENNES DOMINÈRENT LA COURSE ÉTALON PLUS QUE TOUTE AUTRE NATION.

Le 100 mètres nage libre dames, une affaire australienne ? On dirait bien. La première championne olympique de natation de l’histoire est australienne, Fanny Durack. Nous sommes en 1912. Elle remporte à Stockholm l’épreuve étalon, dans le temps prodigieux de 1’22s2, devant Wilhelmina (Mina) Wylie, une compatriote. Deux Australiennes sur les deux premières marches du podium, on peut dire que le pli est pris. 1912, alors que les premiers Jeux, et les premières compétitions masculines, se sont tenus en 1896, 16 ans plus tôt. Le temps pour les femmes d’être conviées à participer, et non plus seulement à applaudir, voire, parfois, à remettre une coupe, un trophée, ce qui est alors un privilège de roi (et, donc, de reine). Leur présence à Stockholm est un exploit en soi, car non seulement le baron de Coubertin, le rénovateur des Jeux olympiques, est opposé à la pratique féminine, mais il a trouvé un relais dans nombre d’organismes influents de la société. Parfois, les femmes elles-mêmes assument les interdits coubertiniens, lesquels répondent d’ailleurs aux préjugés, mais aussi aux angoisses de toute une époque. Ainsi, l’association féminine de natation des Nouvelles Galles du Sud est opposée à la présence de nageuses aux Jeux. Durack, toujours la première nageuse du monde en 1920, n’est pas retenue par sa fédération.

FANNY DURACK UNE PIONNIÈRE CONTRE LES COURANTS

Je n’ai jamais pu visionner un film de plus de trois secondes concernant Fanny Durack, donc je ne me risquerais pas à évoquer sa nage. Les encyclopédies nous disent cependant, l’une qu’elle commence à s’exprimer en brasse, une autre qu’elle pratique le trudgeon (une sorte d’indienne ou de mouvement alterné des bras avec retour aérien – over arm stroke – associé à un ciseau des jambes) avant de s’initier au crawl en 1911. J’imagine que sa technique reste assez fruste. Son record est d’ailleurs fort éloigné, une vingtaine de secondes sur 100 mètres, du temps de Kahanamoku chez les hommes (mais fallait voir les tenues dans lesquelles ces pauvres filles devaient parfois s’exhiber pour complaire aux exigences de la pudeur – cela dit, dans ses photos, Wylie, l’adversaire numéro un de Durack, porte des maillots plus libérés, sans soutien-gorge sous le haut de la tenue – la suffragette Annette Kellerman est passée par là).

Le nombre de nageuses est d’ailleurs très faible, ce qui aide à expliquer la longueur de ces carrières…  Wylie est une athlète joliment tournée et athlétique, qui, sa taille exceptée (1,63m) est, comme une autre compatriote, Annette Kellermann, assez prototypique de la nageuse moderne. Cet amphibie est la fille du bâtisseur d’un des premiers bains de la côte de Sydney. A cinq ans, elle effectue des démonstrations de nage bras et jambes entravées et s’accroche sur le dos de son père quand celui-ci effectue une apnée sous-marine de cent vingt yards. Après ça, on dirait qu’elle a passé sa vie à nager. On a comptabilisé ses victoires entre les championnats d’Australie et des Nouvelles-Galles-du-Sud, 115 (!) de 1910 à 1934… En 1911, 1922 et 1924, elle enlève tous les titres disputés, dans les trois styles, crawl, dos et brasse, et sur toutes les distances.

UN SILENCE DE QUARANTE-QUATRE ANS

Il ne fait guère de doute que, présentes aux Jeux d’Anvers, en 1920, Fanny Durack et (ou) Mina Wylie auraient pu empêcher le « triplé » des Américaines, même si la première d’entre elles, Ethelda Bleibtrey, améliore à deux reprises (qualifications et finale) le record du monde (1’15s7) de Durack, avec 1’14s6 et 1’13s6. Mais le temps des Australiennes est fini, et, après Bleibtrey (1920), Ethel Lackie (Paris 1924, autre triplé US), Albina Osipovitch (Amsterdam 1928, doublé US) et Helene Madison (Los Angeles 1932, doublé US or bronze), les triomphatrices olympiques sont américaines. En 1936, à Berlin, la Hollandaise Rie Mastenbroek l’emporte. Les Australiennes n’ont pas reparu.

Après la guerre, les Américaines doivent affronter des nageuses de deux nations de l’Europe du Nord, Danoises et Néerlandaises, dont l’apport à la natation féminine est très important. Et aux Jeux de Londres, en 1948, si Ann Curtis enlève l’argent pour les USA, elle partage le podium avec une Danoise, Greta Andersen, et une Néerlandaise, Marie-Louise Linssen-Vaesen. Outre Curtis, la finale du 100 mètres compte trois Danoises, deux Hollandaises et deux Suédoises. En 1952, nouvelle arrivée en force, sur le plan international : la Hongrie. Katalyn Szökes gagne devant Hannie Termeulen (Pays-Bas) et Judit Temes (Hongrie), dans une course serrée, où une demi-seconde sépare les six premières. L’Australie reste absente des confrontations.

DAWN FRASER INSUPPORTABLE GÉNIE DES EAUX

Fanny Durack n’est pas bien âgée quand elle décède en mars 1956. Elle ne verra pas la consécration de la plus grande et la plus dominatrice équipe australienne de tous les temps aux Jeux olympiques. Neuf mois plus tard, en effet, aux Jeux olympiques de Melbourne, Dawn Fraser enlève le 100 mètres devant deux autres membres de son équipe, Lorraine Crapp et Faith Leech. Fraser, qui sera élue nageuse du siècle 44 ans plus tard, conserve le titre olympique en 1960 à Rome, et, fait sans précédent, à Tokyo en 1964. Une histoire confuse (elle vole un drapeau japonais dans les jardins du Palais impérial) clôt sa carrière. La police japonaise, qui l’a arrêtée avec quelques complices, prend les choses du bon côté, mais pas la Fédération australienne, qui lui inflige une disqualification de dix ans. Difficile de faire la part de l’autoritarisme des fédéraux [qui ont réussi l’exploit d’empêcher Murray Rose de nager à Tokyo alors qu’il a battu deux records du monde, en août et en septembre], et des fautes de Fraser. La fille n’est pas du genre disciplinée, la liste de ses incartades est impressionnante – même s’il est possible qu’elle réagisse là à l’autoritarisme obtus des dirigeants. Fraser dira que la vraie raison de sa punition est qu’elle a assisté à la cérémonie d’ouverture des Jeux malgré les interdits, et refusé l’ordre de nager en séries du relais quatre fois 100 mètres quatre nages à la place de Janice Andrew qu’on voulait reposer en vue du 100 mètres papillon, où elle enlèverait la médaille de bronze. Avec l’expédition dans les jardins du Palais impérial, cela fait beaucoup !

Mais cette révoltée est une nageuse exceptionnelle, et son style fluide, autant que sa vitesse, fait sensation. Fraser ne perdra pas un seul 100 mètres entre sa victoire olympique de 1956 et sa retraite. Huit années d’invincibilité, couronnées par un exploit chronométrique que l’on retient. Elle est en effet,en 1962,  la première nageuse de l’histoire sous la minute.

Quelques mois avant les Jeux de Mexico, en 1968, les dirigeants s’aperçoivent que la nouvelle génération ne fera pas le poids, en face des Américaines, et ils requalifient en dernier recours ce trublion de Fraser. Mais celle-ci, qu’un mariage n’a pas assagi, et qui bat les championnes australiennes en titre sur des 50 mètres lors des stages nationaux, ne se sent pas prête à tenter l’aventure. Elle estime qu’elle n’aura pas le temps de se préparer convenablement.

Dawn Fraser aurait-elle pu enlever un quatrième titre olympique à la suite, à l’âge de trente-et-un ans ? A mon avis, cela ne laisse aucun doute. En 1964, Fraser avait porté son record du monde à 58s9, et elle utilisait un virage de demi-fond ! Quand elle gagna la course olympique de Tokyo en 59s5 devant trois Américaines dont Sharon Stouder, deuxième en 59s9, elle perdit les deux ou trois dixième d’une avance construite sur les cinquante premiers mètres dans le virage et se retrouva derrière Sharon Stouder (à la cinq, Fraser à la quatre) à une distance que j’évalue à 70 centimètres. Stouder avait effectué une culbute.

TOUT PART DE THOMAS CURETON

La culbute était effectuée par les meilleurs (ou les plus audacieux) essentiellement sur les courtes distances, et le virage compta, à Tokyo, dans la victoire de l’Américain Don Schollander sur 100 mètres (une course où le français Alain Gottvalles finit cinquième) devant l’Ecossais Robert Mc Gregor et le second Américain Gary ilman, lesquels bien qu’aussi rapides que lui en nage pure, s’étaient laissé rouler dans la farine au virage.

Les Jeux de Tokyo furent la dernière course où les nageurs durent toucher à la main lors du virage de crawl. Dès 1965 le virage au pied fut autorisé. Fraser ne nageait plus. Dans le cas contraire, elle n’aurait plus pu se passer de culbute !

Je n’ai pas pu chronométrer sur le film britannique de cette course extraordinaire de Fraser contre Stouder à Tokyo, parce qu’il passe en léger accéléré. J’y ai trouvé un temps de 54s9 pour Fraser, quatre secondes six dixièmes plus vite que le temps réellement accompli !

Avec un virage culbute au pied, Dawn aurait gagné, j’imagine, près d’une seconde, et donc aurait pu nager en 58 secondes. Comme le titre olympique aux Jeux de Mexico, en 1968, fut enlevé en 60 secondes, tout porte à croire qu’une Dawn Fraser en forme aurait littéralement joué avec les Américaines, Jane Henne, 1’0s Susan Pedersen, 1’0s3, et Linda Gustafson, 1’0s3, qui réussirent le triplé à Mexico. Elle aurait également permis sans doute au relais 4 fois 100 mètres (quatrième) d’enlever la médaillé d’argent derrière les  USA, et au relais quatre nages, deuxième, éventuellement de gagner. Elle aurait pu être également dans la course pour le titre du 200 mètres nage libre, une nouvelle épreuve olympique. En 1964, elle en était la recordwoman du monde avec 2’11s2, alors qu’elle s’y essayait rarement, et la gagnante de la course en 1968, Debbie Meyer, nagea 2’10s5.

Comment les Australiennes, après quarante ans d’abstinence, purent-elles offrir à la natation une championne de l’envergure de Dawn Fraser (à côté de tant d’autres éléments de grande valeur, autant chez les hommes que chez les femmes et sur toutes les distances) ?

Bien sûr, il ne faut pas négliger le facteur personnel. Il est difficile de dire ce qui différenciait Dawn Fraser des autres, au plan individuel. Ce n’est sans doute pas grand’ chose. Assez grande pour l’époque, mais moins que Faith Leech, un peu virile dans sa détermination physique, elle était surtout très normale, avec certes de belles épaules, une cage thoracique profonde et de gracieuses jambes de sportive…

Fraser était aussi un personnage original, en ce qu’elle était dissipée dans sa vie, et assez disciplinée à l’entraînement et dans la compétition, où elle montrait un sang-froid à toute épreuve..

Reprenons. Tout à coup, en 1956, l’Australie qui avait produit un seul grand nageur, John Marshall, en quarante ans, domina le monde. Que s’était-il passé entre-temps ? La passion de la nage restait élevée dans le pays, mais elle n’était ni canalisée ni organisée, et ne pouvait progresser au prorata de celles qui dominaient alors. L’isolement ? Il n’avait pas changé depuis l’époque héroïque. Mais la natation australienne avait piétiné. La résurgence de la natation australienne fut provoquée par les recherches d’un scientifique passionné de natation, Thomas Cureton, et d’un jeune adjoint, Forbes Carlile. A coups d’innovations brillantes en physiologie de l’effort, en technique, en technologie, et dans l’éducation des jeunes, Cureton révolutionna la préparation du nageur. Entre 1948 et 1956, l’évolution australienne, d’abord discrète, connut une embellie à l’occasion des Jeux olympiques de Melbourne. Les Australiens inventèrent le rasage (une idée du père de Jon Henricks, leur champion olympique des 100 mètres). L’Australie enleva toutes les courses de nage libre, le dos messieurs et les relais. Sur 100 mètres messieurs et dames, les Aussies remportèrent chaque fois les trois médailles.

SHANE GOULD MERVEILLEUSE ÉTOILE FILANTE

Dominatrice en 1956, faisant jeu égal avec les USA en 1960, et seulement dépassée en 1964, l’Australie, qui ne pouvait lutter avec une natation dix fois plus peuplée que la sienne au plan collectif, continuait de briller par des individualités. Leurs deux étoiles majeures, Murray Rose et Dawn Fraser, dominèrent pendant tout ce temps, lui le demi-fond, elle le sprint. C’était superbe, mais cela montrait une certaine déficience en termes de renouvellement.

En 1971, une nouvelle étoile nait aux Antipodes. Une étoile filante, certes, mais incroyablement brillante ! Elle est blonde, jolie, charismatique. Elle s’appelle Shane Gould, et n’égalera pas, sur le plan de la durée, Dawn Fraser, mais aura droit, elle aussi, au titre de meilleure nageuse du monde. Son truc, c’est d’avoir amélioré entre 1971 et 1973 TOUS les records mondiaux de nage libre, sur 100 mètres, 200 mètres, 400 mètres, 800 mètres et 1500 mètres ! C’est une formidable nageuse de bras, non pas tant parce qu’elle ne dispose pas d’un bon battement, mais parce que son entraîneur, Forbes Carlile, suivant les mantras de l’école australienne de l’époque, a réduit considérablement son action des jambes. Gould, aux Jeux olympiques, triomphe (200, 400 et 200 quatre nages), mais termine 2e du 800 mètres et 3e du 100 mètres. Elle est pourtant arrivée à Mexico avec un surpoids de cinq kilos et c’est miracle qu’elle s’en soit sortie si bien.

Shane Gould, depuis ses premiers succès, est tenaillée entre ses parents et son coach Carlile. Son père juge celui-ci abusif. Cet affrontement d’adultes va signer sa perte comme nageuse. Shane décide que c’en est assez, elle part aux Etats-Unis où l’entraînement qui lui est prodigué est très insuffisant. Elle va disparaître très vite, à 17 ans (!) des radars de la haute compétition.

Peut-être est-ce une bonne chose pour l’écolière surdouée de Sydney. Car l’hiver du dopage de RDA et des pays satellites de la Russie s’annonce, et plus personne ou presque ne passe côté filles. Les Américaines, parviennent plus ou moins à suivre, grâce à des entraîneurs de haut niveau et des nageurs capables de supporter la folle surenchère kilométrique qui marque la natation et dont on se demande où elle va s’arrêter (on est passé d’une charge annuelle de 1000 à près de 3000 kilomètres). Retour d’un stage en Australie, Sherman Chavoor, un coach US, notant que les Australiens nagent huit kilomètres par jour, en rentrant chez lui, multiplie ce volume par deux ! Il sortira deux nageurs qui révolutionneront le demi-fond, Mike Burton et Debbie Meyer. Si ce genre de fonctionnement produit des résultats aux USA en raison d’un fonds de nageurs important, l’Australie dispose d’une population dix fois moindre et ne peut se permettre de casser cent nageurs pour créer un champion. De plus, les coaches qui ont réussi ont tendance à laisser tomber l’excellence et à utiliser leur réputation pour créer des écoles de natations qui rapportent. Harry Gallagher, l’homme de grand talent qui a formé Jon Henricks et Dawn Fraser ne produira plus de champions, mais sa réputation lui permettra de vivre bien de la natation. Les coaches qui suivent les Carlile, Herford, Gallagher, Talbot,ne présentent pas des profils d’excellence équivalents. Le modèle de crawl australien se périme. La magie des Antipodes s’est évaporée…  

L’EFFET INSTITUT NATIONAL DES SPORTS

Il faudra du temps pour qu’une nouvelle vague d’entraîneurs réforme de fond en comble cette méthode basée sur le kilométrage à outrance, emprunte certes de dynamisme mais assez primaire. La création d’un Institut National des sports à Canberra, inspiré de l’INSEP français, va constituer un facteur essentiel de développement du sport de l’Etat-continent. Les Australiens, qui semblent être à la traîne un peu partout, vont recoller au peloton de tête. En attendant, pendant de longues années, ils s’enfoncent dans une médiocrité qui ne fait guère honneur à une natation qui fut la première du monde.

Sur 100 mètres dames, la RDA prend la parole et ne la lâche pas facilement. Le 13 juillet 1973, Kornelia Ender, RDA, efface le nom de Shane Gould, avec un temps de 58s25. En finale des Jeux olympiques de Montréal, elle est rendue à 55s65. Sa compatriote Barbara Krause a été écartée des Jeux de Montréal : ses entraîneurs avaient tellement forcé sur les stéroïdes qu’ils craignaient qu’elle ne soit positive au contrôle. 

L’année suivante, la surdosée de Montréal prend le relais d’Ender, « casse » les 55 secondes d’abord à domicile, puis aux Jeux olympiques de Moscou où les contrôles sont effectués par le laboratoire local (on sait désormais ce que cela signifie). Quelques années plus tard les deux enfants de Barbara Krause naîtront avec les pieds déformés, les hormones mâles ayant atrophié les organes de la reproduction…

La RDA se délite à la fois en tant que nation et que puissance « sportive ». En 1986, cependant, une autre nageuse de ce pays, Kristin Otto, amène le record à 54s73. Malgré ses dénégations (1), il semble avoir été démontré que Kristin Otto a été dopée tout le long de sa carrière. Son profil hormonal était proche de celui des hommes, très au-dessus des femmes. Par ailleurs, son numéro de code dans les procédures de dopage de la RDA a été authentifié par un ancien employé du laboratoire anti-dopage. Elle a été bel et bien dopée aux Jeux de Séoul dont elle a été la grande nageuse, avec six médailles.

LA RDA JOUE « LES MONSTRES » ET LA CHINE « LES NOUVEAUX MONSTRES »

Le 9 novembre 1989, le mur de Berlin, après vingt-huit années de honteuse existence, est détruit. Le pays qui l’a construit est liquidé, et redevient une région de l’Allemagne. Vingt-huit mois plus tard, le 1er mars 1992, une grande et solide Américaine, Jenny Thompson, nage 54s48. Record du monde. Elle parait invincible mais… aux Jeux olympiques de Barcelone, en 1992, voilà que les nageuses chinoises, jusqu’ici insignifiantes au plan mondial, se déchaînent. Il ne faudra pas longtemps pour comprendre ce qui se passe. Les dopeurs de RDA ont repris du service, et se sont emparés de la natation chinoise. Ces nuisances nous jouent « Le Retour de Frankeinstein ». Leur grande adresse, c’est de savoir doper sans se faire prendre.  Thompson rejoindra au panthéon des « victimes collatérales » du dopage les Shirley Babashoff et compagnie qui, injustement, se verront interdire d’être championnes olympiques. Zhuang Yong, en 54s64, devance Thompson, 54s84 et l’Allemande de l’Ouest Franziska Van Almsick, 54s94. Comme les nageurs testés étaient tirés au sort, la gagnante de la finale olympique n’a pas été contrôlée ! Quelques jours plus tard, la même Zhuang Yong, quoique la meilleure nageuse du monde, ne fut pas engagée dans le relais quatre fois 100 mètres des Jeux olympiques. Officiellement elle était épuisée. Cette soudaine fatigue était motivée par le changement de politique de contrôle de la FINA, suite aux hurlements scandalisés : tous les médaillés devaient être testés.

Toujours à Barcelone,  sur 200 mètres quatre nages, Li Ning améliore son temps de quatre secondes, bat le record du monde et défait la favorite Summer Sanders (USA). Ces entraîneurs chinois, quels cracks…

Entre scandales divers, les Chinoises continuent de dominer le sprint, et Le Jingyi est championne olympique en 1996, à Atlanta. Derrière, Allemandes et Américaines, et, sixième, une Australienne, Sarah Ryan. Deux ans plus tard, Jenny Thompson, toujours vaillante, enlève le titre mondial à Perth, en Australie. Si des médailles sont enlevées par les Australiennes dans des courses de spécialités, leur nage libre est en réfection.

Un nouvel élan est donné par l’organisation des Jeux olympiques à domicile. Mais l’état de la natation locale demande plus de temps pour fleurir, et, en 2000, au Centre Aquatique de Sydney, c’est une Néerlandaise, Inge de Bruijn, qui vole la vedette. Nageant successivement en 53s80 et en 53s77, elle est cette année la seule fille sous les 54 secondes sur la distance. Elle bat les records mondiaux en demi-finales des 50 et 100 mètres et s’empare des finales sans difficulté. Sur quatre fois 100 mètres, son seul apport fait passer son équipe de la 7e à la 2e place.

LIBBY LENTON ET JODIE HENRY REPRENNENT LE FLAMBEAU

Les filles d’Australie satisfont l’orgueil national dans le relais quatre fois 200 mètres, où pour la première fois, les trois équipes médaillées finissent en moins de huit minutes.

Trois ans plus tard, remake des duels Durack-Wylie en 1912 et Fraser-Crapp en 1956, les Australiens s’offrent deux championnes, Libby Lenton et Jodie Henry. Henry frappe la première, en 2002. Aux Jeux du Commonwealth, elle gagne le 100. A Barcelone, aux mondiaux 2003, elle empoche l’argent du 100 mètres derrière la Finlandaise Hanna-Maria Seppala. Lenton bat le record du monde aux trials australiens 2004 avec 53s66, mais sa forme est plus incertaine aux Jeux d’Athènes. Dans le relais quatre fois 100 mètres, c’est Henry qui nage, lancée en 52s95 : plus vite que toutes les autres. Henry gagne ensuite l’épreuve individuelle en 53s84 devant Inge de Bruijn et Natalie Coughlin après avoir battu le record mondial de Lenton, 53s52, en demi-finale. Lenton, elle, est éliminée en demi-finales. Henry effectue un autre parcours tonitruant, 52s97 dans le relais quatre nages par équipes australien vainqueur.

Henry, en 2005, confirme sa suprématie. Elle gagne le 100 mètres des mondiaux de Montréal, dans un temps plus modeste (54s18) comme il arrive souvent en contrecoup des efforts consentis en vue des Jeux, nettement devant Natalie Coughlin et Malia Metella que le chronomètre n’a pu départager (54s74).

Lenton s’est rabattue sur les 50 mètres, qu’elle gagne en 24s59, et n’est engagée dans aucune autre course individuelle de Montréal. Ce qu’elle peut regretter. En effet, elle nagera plus vite que Henry sur 4 fois 100 mètres libre, ce qui la fera préférer à Henry pour achever le 4 fois 100 mètres quatre nages. En outre elle réussira, au départ du quatre fois 200 mètres un nettement meilleur temps, 1’57s06, que la championne du monde de Montréal, la Française Solenne Figues, 1’58s60. Lenton aurait pu être la grande nageuse de ces championnats!

Dès lors, il n’est pas étonnant que Lenton reprenne la main en 2006. Elle récupère le record du monde du 100 mètres (53s42) aux sélections australiennes, puis gagne 50 et 100, toujours devant Henry, 24s61-24s72, 53s54-53s78, et prend part aux trois relais vainqueurs.

En 2007, les championnats du monde se déroulent à Melbourne, Lenton double 50 et 100 mètres. Henry est chaque fois 6e. Lenton prend aussi part aux trois relais, dont deux, le 4 fois 100 mètres et le 4 fois 100 mètres quatre nages, l’emportent. En 2008, des douleurs pelviennes entravent la carrière d’Henry qui prend sa retraite avant les Jeux, pour lesquels elle n’a pu se qualifier.

Lenton continue sa quête. Aux sélections australiennes, elle bat les records du monde du 50 (23s97) et du 100 mètres (52s88). Elle va devenir championne olympique du 100 mètres papillon, et finit 2e du 100 mètres derrière l’Allemande Britta Steffen, 53s16 contre 53s12, après avoir mené l’essentiel de la course, mais ne parvient pas en finale du 50. C’est la fin d’une glorieuse carrière, mais le relais semble assuré. Une gamine de 16 ans, Catherine Campbell, enlève la médaille de bronze du 50 mètres et joue sa partition sur 100 mètres et dans les relais…

DEUX CAMPBELL NOUS FONT RÊVER D’ANTIPODES

Deux nageuses se présentaient en fait sous le patronyme de Campbell. Cate et Brontë. Elles représentent le cas presque unique de frères ou de sœurs capables de monter sur le même podium de natation. Leur domaine de prédilection est le sprint, 50 mètres et (ou) 100 mètres en nage libre (2).

Les sœurs renouvellent ce chic Australien, qui consiste à se présenter à deux dans la poursuite de la suprématie mondiale en sprint, et après Durack et Wylie, Fraser et Crapp, Henry et Lenton, voici Campbell et Campbell. Les deux filles sont inséparables, qui partagent un appartement à Brisbane, et Brontë a calligraphié et collé sur un mur les vers du fameux poème de Rudyard Kipling intitulé « tu seras un homme, mon fils» : « Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite et recevoir ces deux menteurs d’un même front », voilà des mots à forte résonnance pour une jeune fille de 21 ans qui envisage une année olympique à la poursuite du trophée suprême, l’or du 100 mètres nage libre, et passe en 2015 l’examen que constituent les championnats du monde de Kazan, en Russie.

L’un des aspects les plus inédits de l’aventure est que, sans doute, sa plus redoutable rivale, celle qui peut, plus que toute autre, s’interposer entre elle et son rêve, est une majestueuse jeune femme de deux ans son aînée : sa sœur Cate Campbell. Pour l’emporter, Brontë devra donc devancer la personne la plus essentielle de sa vie, celle qui, depuis quatorze ans, partage son existence et ses entraînements en piscine, sa meilleure amie, sa seule confidente, sa grande sœur. « Savourez la plaisanterie. Je suis la troisième nageuse du monde et seulement la deuxième de ma famille. Je trouve ça ridicule. Absolument pas normal, » explique-t-elle en 2015. Mais depuis cela s’est aggravé. Meilleure nageuse du monde en raison de son titre à Kazan, elle est toujours 2e de la famille, vu le record du monde qu’établit Cate en juillet !

LA CHAIR DE MA CHAIR EST MA PLUS CHÈRE ADVERSAIRE

Bien sûr, Cate vit elle aussi, en miroir, cette étrange aventure, nœud gordien émotionnel, où sa plus grande adversaire est sa meilleure amie, mieux encore, sa chair et son sang. Personne plus d’elle ne désire le succès de sa jeune sœur, mais ce succès représente son échec personnel car toutes deux partagent exactement le même projet : remporter 100 mètres et 50 mètres libre. Depuis les Jeux olympiques de Londres, où elle participa au relais champion olympique du quatre fois 100 mètres, mais tomba salement malade (mononucléose) avant les courses individuelles, Cate s’est régulièrement imposée comme la plus rapide sprinteuse du monde. « La battre me met mal à l’aise, mais pas pendant que nous nageons, » dit-elle.

C’est une destinée partagée ; toutes deux sont extrêmement proches, même pour des sœurs, et se considèrent « un peu comme des sœurs siamoises. » Elles ne vivent pas avec leurs parents, mais ont pris un appartement à Bowen Hills, à cinq minutes à pied de la célèbre Valley Pool de Brisbane, siège du Commercial Swimming Club qui abrita les carrières de Kieren Perkins, Libby Lenton Trickett, Susie O’Neil, Hayley Lewis, Samantha Riley. Elles s’entraînent ensemble deux fois par jour, mangent ensemble et il n’est pas rare que l’une achève la phrase que l’autre a commencée. Au Malawi, en Afrique, où elles commencèrent à nager, c’était leur mère qui leur enseignait le programme scolaire, à la maison.

A l’addition, leurs forces forment un tout plus grand que la somme de ses parties. Le succès de l’une catapulte l’autre. Selon le coach Simon Cusack « Cate ne serait pas aussi bonne sans Brontë et Brontë ne serait pas aussi bonne sans Cate. Si les deux sœurs finissent 1 et 2 à Rio, ce sera l’histoire des Jeux. 1 et 3 sur 100 mètres, 1 et 2 sur 50 mètres, il n’y a aucun précédent australien… Dans le sport, seules les sœurs Williams, Venus et Serena, présentent une similitude dans leur parcours… »

C’est une histoire dont la natation australienne a désespérément besoin, après une série d’incidents qui ont terni son image : les accusations d’agressions sexuelles pesant sur l’entraîneur Scott Volkers, les déficits d’image de Ian Thorpe (alcool et bisexualité) et de Hackett (alcool et violence, encore renouvelées en 2015), les violences de Nick d’Arcy (brutalités sur des co-équipiers), les prises de Stilnox, un somnifère prohibé, par les six membres du relais quatre fois 100 mètres des Jeux de Londres et le dopage de Geoffrey Huegill ont rendu le citoyen vigilant sur le prix de revient d’une natation de compétition qui coûte cher. L’Australie est en manque d’un(e) champion(ne) admirable dans le bassin et dans la vie, et il se pourrait bien que les sœurs Campbell leur en offrent deux.

« Nous avions sept et neuf ans, étions assises dans la voiture qui nous emmenait à l’entraînement, et nous parlions de ce que nous ferions après les Jeux olympiques », se souvient Cate. « Ce n’était jamais l’une de nous deux, toujours les deux ensemble. Le meilleur moment de ma vie fut le championnat national d’Australie 2012, quand le mur afficha 1 et 2 à côté de nos noms, au 50 mètres libre. Y penser me file toujours la chair de poule. A cet instant notre rêve se réalisa. » Toutes deux furent retenues pour le voyage à Londres.

Mais elle admet que ça a été dur pour sa sœur. « Brontë a toujours été tellement compétitive et tellement forte pour son âge, et alors qu’elle progressait, les gens disaient, c’est la sœur de Cate. C’est seulement l’an dernier qu’elle s’est affirmée au niveau mondial. » Et si elle gagne de façon régulière ? « J’espère accepter cela gracieusement ; si elle se mettait à me battre régulièrement, ce serait dur. Mais je ne laisserai jamais quelque chose comme une épreuve de natation nous séparer. Ce ne sera jamais qu’une course de natation. »

Aux championnats d’Australie 2014, Cate battit Brontë de près sur 100 mètres. « J’ai touché le mur et j’ai dit à Brontë : je suis désolée, je t’aime beaucoup. » Dans le 50 mètres, Brontë vit qu’elle avait battu sa grande sœur de façon inattendue dans une épreuve majeure, se tourna vers elle, l’étreignit et lui dit qu’elle l’aimait. Une façon se se retrouver à égalité… Loi du sport. Tout faire pour se battre et après coup, être dérangé d’avoir tant voulu gagner ! Cela peut paraître étrange, mais c’est comme ça, et la natation ne permet d’ailleurs pas de laisser gagner l’autre car il y a six autres nageuses dans les finales et qu’une générosité envers une pourrait faire le profit d’une autre, voire de plusieurs.

La question de savoir ce qui se passera si c’est l’une ou l’autre qui gagne à Rio n’effleure pas leur entraîneur : « Si elles font une et deux, Cate et Brontë, leur ordre d’arrivée est la moindre de mes préoccupations. »

En pleine saison automnale, il fait frais à Brisbane, posée assez près du tropique du Capricorne dans l’Est de l’Australie, dans les 15° en mai, les 12° en juin. Les filles nagent, s’étirent. Leurs compagnons d’entraînement, Jayden Hadler ; Tommaso D’Orsogna, Christian Sprenger. Les garçons sont solides, secs, et affectent des musculatures d’écorchés ; les filles nerveuses et anguleuses. Brontë est grande avec son 1,79m, mais petite au regard de Cate et de son 1,86m. Le surnom de cette dernière, à l’école, était haricot grimpant (beanpole). Elle parle avec un fort accent australien tandis que des sonorités d’Afrique du Sud Est parsèment la voix de sa sœur. La taille de Cate lui donne un avantage naturel sur la plupart de ses adversaires. Elle parcourt un bassin en 33 coups de bras, contre 39 ou 40 pour sa sœur. En fait, aux mondiaux 2013, elle nage l’aller en 30 attaques de bras, 38 au retour.

Cate Campbell, (30+38)           68 coups de bras  52’’34

Sarah Sjöström, (33+43)          76                          52’’89

R Kromowidjojo, (35+44)         79                          53’’42

Missy Franklin, (37+43)           80                          53’’47

Femke Heemskerk (35+41)      76                          53’’67

Britta Steffen (39+44)              83                         53’’75

Ty Yang (34+39)                     73                          54’’27

Shannon Vreeland, (38+43)    81                          54’’49

En termes de physique de nageuse, Cate Campbell pourrait représenter un canon idéal. Larges épaules, presque pas de hanches et très longues jambes. Ses retours de blessure (elle a été arrêtée l’an passé pour une opération d’une épaule) et de maladie sont merveilleux. Mais ceux qui les connaissent disent que Brontë est la plus motivée des deux.

Même pour des yeux de béotiens, d’ignorants, il y a une grande différence entre elles et leurs équipiers. Les garçons utilisent leur puissance pour se frayer un chemin dans l’eau, qu’ils traitent comme une adversaire à dominer. Les Campbell, elles, paraissent glisser à travers l’élément, et chaque coup de bras est placé et précis. C’est comme si elles chuchotaient à l’élément, et que celui-ci acceptait de se fendre pour leur laisser le passage. La propulsion semble se faire sans effort. Ce sont des stylistes.

« Elles ont une sensation de l’eau très intime, dit Cusack. Elles ressentent l’eau dans leurs mains et leurs membres, et c’est une qualité instinctive, presqu’impossible à enseigner. » Cusack les a depuis qu’elles l’ont rejoint, à sept et neuf ans, toutes nouvelles arrivées du Malawi. Elles ne présentaient alors aucune certitude de devenir des championnes, affirme-t-il. Trop de jeunes présentent des éléments de ce qui peut faire un bon nageur, et n’y parviennent pas. C’est qu’il faut passer par un trop grand nombre de phases avant de devenir une championne de natation et les qualités ne se dévoilent pas toutes forcément dès le départ. L’un des éléments, par exemple, est la discipline. Chez les Campbell, elle est innée. « Elles se sont poussées toutes seules, ce ne sont pas leurs parents qui les ont poussées. Elles se rendaient à l’entraînement elles mêmes, déjà toutes jeunes. Elles se levaient le matin de leur propre initiative. Nager, c’était leur rêve, et non pas celui de leurs parents. »

Le virus n’a pas atteint le reste de la famille : ni Jessica, 19 ans, ni Abigail, 13 ans, moins encore Amish, 17 ans, qui est sévèrement handicapé, très malade, de paralysie cérébrale, ne nagent. « Du fait d’Amish, la famille, pour survivre, se devait d’être très disciplinée, parce que beaucoup de temps était réservé au frère paralysé sur sa chaise. Chacun d’eux devait pousser ce poids. Il n’y avait aucune issue. »

D’après lui, les filles ont un sens de leur valeur qui ne se mesure pas en termes de victoires. « Cela peut paraitre banal, mais elles se satisfont d’avoir fait de leur mieux. » A la différence de bien d’autres sportifs, tout ne tourne pas autour de leurs succès sportifs. Elles étudient à l’université, Brontë commerce et relations publiques, Cate media et communications. Cusack est sûr que leurs succès dans la vie iront au-delà de leurs carrières sportives, qu’elles ne vivront aucune affreuse transition, ni rien qu’on retrouvera dans les tabloïds. « Je vous le garantis. »

Cusack voit Cate et Brontë plus que leurs parents, ce qui est classique en sport, mais il ne les côtoie que très rarement en-dehors de la piscine. Chacun son domaine. Cusack ne s’intéresse pas à leur vie, et les parents ne se mêlent pas de natation.

Les parents, Eric et Jenny, vivent à une demi-heure de Brisbane dans une maison d’immeuble du bush à une demi-heure du centre business de la ville. On ne trouve aucun trophée des filles dans la maison. Ils sont enfermés « quelque part. On a toujours essayé de mettre les choses en perspective. On a vu des familles où ils ont trois enfants, mais on ne le devinerait pas. Leur maison ressemble à un temple consacré à l’enfant qui fait du sport. Vous pensez alors : n’avez-vous pas un autre enfant ? A la maison tout ne peut pas tourner autour de Cate et Brontë. Les médailles olympiques sont rangées dans le sous-sol quelque part. »

Eric et Jenny, deux Sud-Africains, se sont rencontrés à Johannesburg. Ils voyageaient de par le monde et décidèrent de s’installer au Malawi, où Eric avait obtenu un job de comptable. Partis pour deux ans, ils y restèrent une décennie. « Nous avions des dindes, des lapins, des cochons d’Inde, des chiens, des chats et des poulets. Chaque matin ressemblait à une chasse aux œufs de Pâques, les poules lâchaient leurs œufs à travers la maison, » raconte Cate. Ils avaient aussi une piscine. Jenny, infirmière, ancienne nageuse synchronisée de compétition, leur apprit à nager. Elles se firent des copines dans la communauté des expatriés et Jenny joua les institutrices à domicile. Plusieurs gens de service, mais jamais un sentiment de droit. La mère achetait beaucoup plus de pain que nécessaire pour en distribuer : beaucoup de pauvres au Malawi. « Beaucoup d’enfants vivent des vies tragiques au Malawi. Voir ce qui s’y passe vous donne un sentiment de gratitude pour les privilèges que vous avez. »

Les possibilités pour les enfants étant limitées, les Campbell s’installèrent en 2001 à Brisbane – Jenny était alors enceinte de leur 5e enfant et travaillait à plein temps. Cate et Brontë nagèrent à Indooroopilly et tombèrent sur Simon Cusack qui retournait à la natation après avoir vécu dans un ranch. Cet homme de peu de mots les prit en mains, leur enseigna la meilleure technique afin qu’elles acquièrent ce « feeling » de l’eau.

Au début, Brontë était la meilleure et la plus appliquée. Elle revint d’une réunion avec toute une série de médailles. N’ayant pas le triomphe modeste elle se pavanait au petit déjeuner avec ses médailles autour du cou. Cate les lui vola, et sa mère les retrouva sous son lit : « si tu veux des médailles comme Brontë, tu n’as qu’à faire les mêmes efforts qu’elle, » lui dit-elle.

Moins de cinq ans après, en 2007, Cate bat son premier record du Commonwealth. Membre de l’équipe australienne elle fête ses seize ans peu avant les Jeux de Pékin. Elle estime y avoir mal nagé, mais elle a aidé quand même l’équipe à enlever le bronze du 4 fois 100 mètres. Sur 100 mètres, elle nage en-dessous de sa valeur : l’ampleur des Jeux la dépasse. Cusack lui demande alors de se calmer, et Cate décide de « prendre du plaisir. » Plus relâchée, elle effectue un 50 mètres qui lui vaut du bronze. Dès lors, elle se sait capable de mener une course parfaite et de se sortir d’une situation périlleuse.

En 2010, une mononucléose la met sur le flanc pendant de longs mois. Elle passe son temps à dormir, ne retrouve sa vitesse que vers la fin 2011. Brontë et elle se qualifient pour les Jeux. Dès le premier soir, Cate fait partie du relais champion olympique sur 4 fois 100 mètres. Immédiatement après ça elle tombe gravement malade, nage un mauvais 50 et ne prend pas le départ du 100, course dont elle était l’une des favorites. On diagnostiquera plus tard une pancréatite, affection qui atteint d’habitude des vieillards alcooliques ! Pour achever le désastre, elle se casse une main après s’être pris les pieds dans un câble de télévision. Malgré cela, au milieu de ce désastre, les Campbell apprennent à relativiser, car pendant ce temps, le petit frère, Hamish, a atterri en urgence à l’hôpital, où il est resté entre la vie et la mort.

En 2013, aux championnats du monde de Barcelone, les sœurs ont terminé 2e (Cate) et 5e (Brontë) du 50 mètres, 1ere (Cate) et 11e (Brontë) du 100 mètres. Elles ont participé au relais quatre fois 100 mètres médaillé d’argent. Et Cate a assuré l’argent du relais quatre nages.

Aux Jeux du Commonwealth de Glasgow, Cate et Brontë ont fini 2e et 3e du 50 mètres derrière Francesca Halsall, 1e et 2e du 100 mètres. Elles ont aidé le relais quatre fois 100 mètres à battre le record du monde. Au relais quatre nages, Cate a pris le dernier départ, lancée, derrière Halsall, qu’elle devancera à l’arrivée d’un mètre cinquante. Un mois plus tard, Cate et Brontë réussissent le doublé sur 50 mètres, puis sur 100 mètres, torchent les Américaines dans le relais quatre fois 100 mètres, et Cate enlève le relais quatre nages où elle réalise un temps de 1 seconde 6 dixième plus rapide que Simone Manuel !

Kazan va représenter l’opportunité de s’imposer, cette fois, au niveau mondial. Leur barrent le chemin deux Nord Européennes. Ce sera un duel au sommet. « Je veux savoir jusqu’où je peux aller vite. Jusqu’où je peux encaisser de la douleur. Tu conquiers un instinct, en quelque sorte, » dit Cate.

La saga des deux sœurs continue en 2016. Non seulement elles établissent les deux meilleures performances mondiales de l’année, lors des sélections australiennes, mais Cate bat le record du monde, quatre mois plus tard. Seule la Suédoise Sarah Sjöström parait en mesure de les inquiéter. On ne peut jamais trop prédire, mais on dirait qu’au plus mal, la deuxième des sœurs Campbell sera troisième du 100 mètres des Jeux olympiques.

Qui vivra verra. Ce qui est sûr, c’est que la grande tradition de la natation australienne est diablement bien représentée par les sœurs !

De certaines courses, Cate n’a ramené aucun souvenir : « je suis dans une sorte de nirvana. C’est comme si je me regardais d’en haut et mon subconscient prenait les choses en charge. » Cet état ne dure pas et parfois, après la course, l’excès d’acide lactique dans son organisme l’amène à vomir. C’est comme cela que certains êtres vont jusqu’au bout d’eux-mêmes. On a baptisé ces personnages hors-normes d’un nom évocateur : les champions.

(1) Kristine Otto s’est défendue en disant qu’elle n’avait pas été dopée en connaissance de cause. Rien ne le prouve, mais rien non plus ne prouve le contraire !

(2) reprise ici d’un article de juin 2015 sur les sœurs Campbell.

HISTOIRE (2) Chapitre II. DE MAHOMET A LA REVOLUTION

« C’est en France que les eaux sont le moins peuplées

                                          d’hommes »  (Jean Giraudoux)

Un Hadit (propos rapporté de Mahomet – attribué aussi, parfois au Calife Sidi Omar Ibn El Khattab –, encourage les Musulmans à la pratique du sport : « apprenez à vos enfants à nager, à tirer à l’arc et à monter à cheval », s’exclamait le Prophète de l’Islam.

Son goût supposé pour la nage, Mahomet l’acquit, semble-t-il, à Médine, pourtant située à plus de cent kilomètres de la mer ; ses idées sur l’éducation sportive concernant la natation durent en surprendre plus d’un ; le prophète se souvenait qu’il avait appris à nager sur un plan d’eau proche de la tribu qui avait accueilli sa mère, à Médine, les Banou-an-Najar.

Sur les bords de la Péninsule, on nageait depuis les temps préhistoriques. Des peintures rupestres plusieurs fois millénaires qui le démontrent ont été découvertes au Yémen ou en Irak.

Les nageurs étaient sans doute nombreux le long de la mer Rouge – ils tenaient leur maîtrise de la nage des Egyptiens – au Yémen et en mer d’Oman. D’après Zyad Kashmiri, entraîneur national de l’équipe d’Arabie séoudite, interrogé à Paris en 1997, les anciens pratiquaient une nage de survie, de type brasse, la tête hors de l’eau. Les plongeurs, eux, harnachés, encordés, glissaient sous l’eau, munis de paniers où ils entreposaient les coquilles qu’ils pêchaient sous des mètres d’eau. Ibn Battuta (1304-1377), dans ses Voyages, évoque les pêcheries de perles sur l’embouchure du fleuve Khaïzoran, sans doute sur le golfe Persique.

« Sinope, raconte-t-il, est une ville populeuse combinant force et beauté. Elle est entourée par la mer, sauf à l’est, où le seul pont que nul n’est autorisé à franchir sans permission du gouverneur, Ibrahim Bek, qui est le fils de Suleyman Padshah. En-dehors de la ville, il y a onze villages habités par des Grecs infidèles. La Mosquée Cathédrale à Sanub (Sinope) est une très belle bâtisse, construite par le Sultan Parwanah. Son successeur fut son fils Ghazi Chelebi, à la mort duquel la ville fut saisie par le Sultan Sulayman. Ghazi Chelebi était un homme plein de courage et d’audace, doté d’une capacité particulière de nager sous l’eau. Il naviguait à la voile sur ses navires de guerre pour combattre les Grecs, et quand les flottes se rencontraient et chacun était occupé au combat, il plongeait sous l’eau armé d’un instrument en fer duquel il perçait les navires ennemis, ce dont ils ne savaient rien jusqu’à ce qu’ils se mettent à couler. » 

 

L’habileté à nager des populations méditerranéennes a été attestée par nombre d’anecdotes historiques. Ainsi, dans la guerre égyptienne de Jules César, les habitants de l’île de Pharos, devant Alexandrie, ayant été battus par César, se précipitèrent dans la mer et gagnèrent à la nage la ville éloignée de 1300 mètres : tous les habitants du lieu furent capables d’accomplir le trajet.

Mahomet n’eut-il pour autant aucune peine à être écouté ? La natation était largement pratiquée sur les littoraux du Maghreb comme du Machrek. Dans Les Croisades vues par les Arabes, Amin Maalouf raconte qu’en 1124, lors du siège de Tyr, « un groupe d’excellents nageurs (tyriens) se glisse jusqu’à un vaisseau vénitien qui est de garde à l’entrée du port et réussit à la tirer vers la ville où il est désarmé et détruit. »

En 1191, Richard Cœur de Lion, assiège Acre : « la ville vit dans la famine. Seuls quelques nageurs d’élite peuvent encore l’atteindre au péril de leur vie. »

L’historien arabe Bahaeddin Ibn Chaddad (1145-1234) relate l’aventure de l’un de ces commandos, « nageur musulman du nom de Issa qui plongeait sous les vaisseaux ennemis » pour passer des courriers ou de l’argent. Abou Fida, témoin du siège de Tripoli (1289), raconte que les Francs s’étant réfugiés dans une petite île au large de Tripoli, « les troupes musulmanes se jetèrent à la mer, traversèrent à la nage jusqu’à cet îlot » et passèrent les ennemis au fil de l’épée.

Mais, quelques siècles avant de devenir ces brillants nageurs des Croisades, les Arabes du temps de Mahomet, qui vivaient dans le désert, furent tellement impressionnés par les grandes surfaces d’eau qu’ils rencontrèrent lors des conquêtes qui suivirent la mort du prophète, que leur frayeur allait jusqu’à la paralysie. Ainsi, à la bataille du Pont, en 634, l’armée, défaite, d’Abu Ubayd, compta 4000 tués et noyés dans l’Euphrate. En 638, la prise de Madayin par les Musulmans vainqueurs fut hâtée en raison de la course au butin que se firent les différentes tribus. Hichem Djaït raconte dans AlKufa, Naissance de la Ville Islamique, le sentiment d’euphorie des guerriers qui avaient dominé leur hantise de l’eau : « Toute l’action militaire va être dictée par la course au butin… D’où l’épisode épique de la traversée du Tigre à gué, sur les chevaux. ‘Asim ben ‘Amir est dépêché en avant-garde avec 600 hommes dont 60 éclaireurs. ‘Amir contrôle la berge… Le gros de la troupe rejoint bientôt sur ordre de Sàd. C’était un exploit pour ces Arabes sahariens que de détruire en eux la peur de l’eau, que de défier l’immensité du Tigre, son écume, son flot saumâtre. Le «jour de l’eau » est magnifié par Sayf, […] et l’épisode est présent dans la majeure partie de la tradition. »

Peut-être entre-temps la pratique des écoles coraniques, les kuttab, avaient-elles formé les « croyants » à ces performances aquatiques ? Dans ces écoles, les élèves apprenaient à lire, écrire, calculer et nager (dans les agglomérations de la côte), outre l’éducation religieuse.

Il y a sans doute, au-delà de son sens métaphorique, une forme de reconnaissance de l’utilité de la natation dans l’histoire du soufi (voyageur) et du grammairien. Les deux hommes se retrouvent dans un bateau, lors d’une traversée. Le grammairien vante sa discipline : « Avez-vous appris la grammaire ? – Non, admet le soufi. – Alors, vous avez perdu la moitié de votre vie, » reprend le grammairien avec arrogance.La tempête éclate. Le bateau est en perdition, et, juste avant qu’il ne sombre, le soufi s’élance dans la mer et apostrophe le grammairien : « Avez-vous appris la natation ? – Non s’exclame le grammairien, terrifié. – Alors vous avez perdu toute votre vie. »

Pendant le siège de l’île de Malte par les Turcs, de véritables affrontements de nageurs décidèrent à plusieurs reprises du sort des armes. Des nageurs turcs s’en allèrent détruire des pieux reliés par une chaîne qui bloquait l’entrée du port du Château Saint Ange ; « mais dans Malte tous les habitants étaient pour ainsi dire nageurs ; plusieurs Maltais se jetèrent dans l’eau et avec des sabres, rendirent inutile cette tentative du bacha » (Histoire des Chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem).

Anne-Hilarion de Constantin de Tourville, né en 1643, « en dépit d’une mauvaise santé fut toute sa vie un nageur hors ligne et échappa trois fois à des naufrages à la force de sa brasse » (id.)

 

Les Arabes, comme les Juifs, multiplient l’usage des bains publics dans leurs cités. Ce sont les hammams, héritage des Sassanides qui les auraient empruntés aux thermes romains, et qui correspondent si bien aux nécessités religieuses des ablutions. Ils sont très nombreux dans les premières villes islamiques comme Basra ou Kufya, et très rémunérateurs. Ces hammams constituent l’une des rares activités commerciales auxquelles s’adonnait l’aristocratie des ashrafs.

Ibn Battuta, le plus grand voyageur du Moyen Age, le pendant islamique de Marco Polo, ne cesse de décrire, dans le compte rendu de ses pérégrinations, les bains, les fleuves, les lacs du Maghreb et du Machrek, de l’Inde, de l’Asie centrale, de la Chine et du Soudan. L’eau, dans des régions que menace constamment l’aridité et le désert, est perçue selon sa vraie valeur. De Damas, qu’il visite en 1326, il rapporte le spectacle de la colline bénie, en haut du mont Kacioun, au nord de la ville, d’où partent les sources qui arrosent la ville. « Celles-ci se partagent en canaux, dont chacun se dirige d’un côté différent. Cet endroit s’appelle le lieu des divisions. Le plus grand de ces canaux, nommé Tourah, coule au-dessous de la colline, et on lui a creusé dans la pierre dure un lit qui ressemble à une caverne. Souvent quelque nageur audacieux plonge dans le canal, du haut de la colline, et il est entraîné dans l’eau, jusqu’à ce qu’il ait parcouru le canal souterrain, et qu’il en sorte en bas de la colline : et c’est une entreprise fort périlleuse. »

Au confluent oriental du monde musulman se trouve l’Inde. Selon Henri Michaux (Un Barbare en Asie, 1933), qui a visité le sous-continent en 1931-32, « peu d’êtres se baignent aussi souvent que l’Hindou. A Chandernagor, qui est plus petit qu’Asnières, il y a seize cents étangs, plus le Gange, dont les eaux sont sacrées. Eh bien, vous pouvez passer à n’importe quelle heure de la journée, il est rare qu’il s’en trouve un d’inoccupé. Et le Gange, naturellement, ne reste pas vide. » Mais Michaux, dans un texte assez ironique, ne voit pas beaucoup de nageurs dans ces foules qui barbotent : « dans l’eau l’Hindou se tient sérieux. Bien droit, de l’eau sur les genoux. De temps à autre, il se baisse, et l’eau sacrée du Gange passe sur lui, puis il se relève… Mais pas de rires. Près de quelques grands centres urbains pourtant, près des usines de jute, on peut voir, parfois, rarement, quelques polissons qui essaient le « crawl ». Le crawl ! Nager ! Nager dans une eau sacrée ! On en a même vu qui s’éclaboussaient. Ces spectacles, heureusement, sont rares, rares, et sans suite. »

 

Richard Alix, signalant la présence de stations palafittes – villages sur pilotis – dans la région du Mâconnais, à Charavinnes, dans l’Isère, suppose une pratique natatoire préhistorique, dès ~2300 dans ces régions. Mais tout au long de son texte, Alix surexploite les plus maigres indices et croit déceler de la nage quand il ne nous montre que cabanes sur pilotis et navigation sur barques.

Les Francs se baignaient et nageaient. Ils croyaient se distinguer des nations barbares par leur adresse aquatique. Nul ne pouvait être chevalier franc s’il ne montrait sa dextérité à la nage. « Les Erules triomphent à la course, les Huns quand il s’agit de lancer le javelot, les Francs à la nage » écrivait Sidoine Apollinaire (430-486).

L’empereur Charlemagne se vantait d’être de première force à la nage. Son secrétaire, Eginhard, raconte que l’empereur plongeait dans le fleuve quand le soleil avait réchauffé les eaux vertes du Rhin. C’est au sortir d’un bain qu’il prenait au mépris des conseils de son médecin à l’âge de 72 ans, en 814, qu’il fut saisi par la fièvre qui devait l’emporter.

Le chevalier du Moyen Âge était tenu de savoir nager, selon le modèle du soldat romain. Ainsi, le héros du poème épique Beowulf (7e – 8e siècles) nage pendant cinq jours dans une tempête, passant au fil de l’épée les monstres marins (narvals, requins et autres serpents de mer) qui viennent le taquiner. Mais petit à petit, la pratique de la natation déclina. La nage se rattachait à une activité naturelle – mécanique, comme on disait – que la noblesse rejetait en bloc. Ce qui avait été un sport de rois devint en quelques siècles d’obscurantisme un exercice tout juste bon pour manants et roturiers. Henri IV aimait pourtant se baigner « à l’île de Saint-Germain ou au Pecq et y menait le dauphin. Il fréquentait aussi les bains d’Aix, se baignait quelquefois plus d’une heure » rapporte Négrier. Mais le roi nageait-il ?

 

        La revue Eau, sport et soleil du 8 octobre 1932 signale « un bien curieux bas-relief à l’hôtel de Bourgtheroulde, à Rouen. Sur la place de la Pucelle, à deux pas du lieu exact où fut brûlée Jeanne d’Arc, s’élève l’hôtel de Bourgtheroulde, splendide monument de la Renaissance, édifié en plein cœur du seizième siècle. La tourelle qui flanque ce palais, aujourd’hui occupé par une banque, présente, à la hauteur du premier étage, un bien curieux bas-relief. Celui-ci évoque une série de plaisirs estivaux. Dans le groupe on remarque un nageur qui pratique un crawl à peu près parfait. Pas plus que celui des bras, le mouvement des jambes ne laisse place au doute : le sculpteur connaissait ce style que nous croyions moderne. Il parait indéniable qu’à Rouen au seizième siècle, des gens pratiquaient le crawl. » Certes, il convient d’émettre un bémol à une pensée aussi assurée : car ce qu’on a pris pour du crawl pouvait être une autre nage asymétrique, proche de l’indienne ou des nages sur le côté.

En 1668, un abbé, Michel de Pure tente de militer en faveur d’un enseignement de la nage dans un ouvrage intitulé Idée des spectacles anciens et modernes. Il utilise l’argument militaire : « je désirerais que la noblesse s’exerçât pour l’obliger d’apprendre à nager et pour lui rendre par ces périls affectés ceux des véritables combats… » Il considère l’art de nager comme un savoir utile et même indispensable au militaire, qui doit s’entraîner dans le temps de paix à la pratique de la guerre.

Compte tenu du mépris qui frappait l’art de nager, rien d’étonnant si, dans son énorme Journal, Jean Héroard, médecin de Louis XIII, n’en parle qu’une fois. Le 22 juillet 1609, note Héroard, on emmena le futur roi, âgé de huit ans, se baigner au-dessous de Conflans, à l’Isle Gauloise. Louis plongea sans crainte. Son grand écuyer, de Bellegarde, ayant parié le contraire, le jeune roy. s’amusa en guise de joyeuse punition de « lui [verser] de l’eau à pleins chapeaux. M. de Daistry lui montra à nager, le conduisit, le tenait sur le menton : luy prend envie de plonger, il beust, y est une demie heure. » Une seule notation dans un tel ouvrage qui décrit avec minutie le moindre fait ou geste de Louis XIII. Pourtant, estime l’historienne Madeleine Foisil, en guise de commentaire, la natation était « moins négligée que la rareté des textes sur le sujet ne le laisserait supposer ».

On sait pourtant que Louis XIV « prenait des bains froids pendant l’été dans la Seine à Valvine, pendant ses séjours à Fontainebleau ; dans la Seine encore à Saint-Germain ou Marly. »  Et tant pis pour la légende du roi qui ne se baignait jamais. En 1660, Saint-Amant publie une poésie intitulée « La Lune parlante. » Dans ces vers courtisans, il imagine le jeune roi nager, la nuit, à Saint-Germain :

 « Tantôt, quand pour jouir de la fraîcheur liquide,

Vers son ample canal sa volonté le guide…

Mais en ce cher moment, à peine il coupe l’onde,…

Il bat l’eau qui l’embrasse, il bat l’eau qui le choque ;

Il s’y fait un sentier de ses bras vigoureux,

Le sentier en écume, et bouillonne sur eux;

Ses mains, ses belles mains l’agitent et le percent,

Tandis que ses beaux pieds le poussent, le renversent,

Et qu’en l’émotion qui s’approche et s’enfuit

Un murmure ondoyant le devance et le suit.

D’autres autour de lui s’efforcent et s’étendent,

Leurs membres allongés écartent ce qu’ils fendent ;

Il en souffre d’abord, tout monarque qu’il est,

Et dans ce noble jeu la dispute lui plait.

Mais autant qu’il les passe en mérite, en noblesse,

Autant leur montre-t-il qu’il les passe en adresse… »

Vains efforts : le Roi n’apprécie guère cette œuvre servile.

Jean-Jacques Rousseau, en 1762, exposera les raisons du noble mépris de l’art de nager. « Une éducation exclusive qui tient seulement à distinguer du peuple » fait préférer par le gentilhomme « les instructions les plus coûteuses aux plus utiles. Ainsi les jeunes gens élevés avec soin, apprenant tous à monter à cheval parce qu’il en coûte beaucoup pour cela, presqu’aucun n’apprend à nager parce qu’il n’en coûte rien et qu’un artisan peut savoir nager aussi bien que qui que ce soit. » Or, ajoute l’auteur de L’émile, il est bien plus important de savoir nager que de monter à cheval, car « sans avoir fait son académie, un voyageur monte à cheval et s’y tient et s’en sert pour ses besoins, mais dans l’eau, si l’on ne nage pas, on se noie et l’on ne nage pas sans avoir appris. » On lui objecte qu’un enfant peut se noyer en apprenant à nager : « qu’il se noie en apprenant ou pour n’avoir pas appris, ce sera toujours votre faute », répond-il. Et de signaler en pédagogue que l’effort demandé sera bien évidemment progressif. Pas question de jeter d’entrée l’élève dans le grand bain. « Emile sera dans l’eau comme sur la terre. L’exercice ne dépend pas du risque… Dans un canal du parc de son père, il apprendra à traverser l’Hellespont. »

Le refus aristocrate de se commettre dans des activités « peuple » était tel que dans un plaidoyer pour un apprentissage de la natation par la noblesse, Michel de Pure prévoyait comme première étape de cette reconquête d’éloigner la populace de cette activité en la lui interdisant! Le complot échouera. Pendant longtemps encore, « à Paris, pendant les chaleurs, hommes et femmes faisaient du plein eau à Paris… Les bourgeois de Paris jettent des sous dans la Seine. Les bateleurs plongent du haut du pont pour aller les chercher. Tout Paris va voir et admirer les plongeurs. Quelques-uns ont une véritable réputation et font des élèves », signale Paul Négrier dans Les bains à travers les âges.

 

Le premier traité de natation, attribué à un professeur de langues allemand, Nicolaus Wynman, s’intitule Colombete, sive de art natandi – « Le plongeur, ou un dialogue sur l’art de nager », à la fois plaisant et agréable à lire – date de 1538. Depuis, et jusqu’en 1896 « ont été répertoriés 489 ouvrages ou parties d’ouvrages, rééditions comprises, sur le sujet » indiquent Patrick Pelayo et Terret qui ont tenté ce recensement. « Sur ce corpus, la production française concerne 101 unités. »

Dès 1534, Rabelais, dans sa Vie de Gargantua, décrivait l’entraînement de son héros en Seine. Trois ans plus tot, Sir Thomas Elyot publiait The Boke Named The Governor. Il y exposait l’utilité de la natation en temps de guerre.

Everard Digby, un maître es arts de l’Université de Cambridge, écrivit (1547 ?-1587 ?) en latin le premier traité sur l’art de nager, illustré de figures explicatives. Dans son texte, on voit que la préoccupation militaire a cédé le pas au souci de maîtrise d’un élément supposé hostile. L’ouvrage fut traduit en anglais en 1595. Digby prétendait que l’homme nageait « naturellement. » En France, le premier traité pédagogique est L’Art de Nager, publié en 1696 par Thévenot Melchisedech, physicien, membre de l’Académie royale des sciences de 1685 à 1692 et garde de la bibliothèque du roi.

Mais l’art de nager semblait s’être bel et bien égaré dans les brumes du Moyen Âge. Au mépris du corps s’ajoutait la crainte des épidémies dont on disait qu’elles étaient transmises par l’eau. « Le frère du cardinal de Richelieu était destiné à être chevalier de Malte. En ce dessein on voulut lui apprendre à nager ; mais il n’en put jamais venir à bout. »  La maîtrise, fort relative, de l’élément liquide, se concentrait sur les pêcheurs, les bateleurs et les mariniers.

Au beau milieu des troubles de la Fronde, Vauban fit ses premières armes dans le parti du Prince de Condé. En 1652, il se distingua fort dans l’exécution des fortifications de Clermont en Argonne, et révéla ses immenses talents d’ingénieur des armées françaises ; au siège de Sainte-Menehould il se distingua par une action d’éclat, en passant une rivière à la nage sous le feu de  l’ennemi.

Au 18e s. la mode est aux bains de rivière et L’Encyclopédie de 1782 décrit les bains publics. Le petit peuple fréquente de grands bateaux, ou toues, qui donnent accès par de petites échelles à un point de la rivière où des pieux enfoncés par endroits soutiennent les baigneurs.

Les gens de qualité, eux, se retrouvent dans des gores, sorte de cabines de toile dressées autour de pieux enfoncés sous l’eau. En 1771 et pendant dix-sept ans, Lyon a son établissement de bains chauds et naturels créé par l’Anglais Gence. En 1785, Turquin ouvre une école de natation sur la Seine fréquentée par l’aristocratie; son gendre, Deligny, en fait l’école royale de natation. Un an plus tard, Amédée Raibaud crée le premier établissement de bain flottant sur la Saône.

Macquart, dans son Manuel sur les propriétés de l’eau, insiste sur l’avantage de la natation sur le bain « parce que le mouvement fort et répété est bien plus favorable pour la faire pénétrer intérieurement et assouplir l’activité musculaire de toutes les parties du corps. »

Le bain reste une activité populaire. A Lyon, les baigneurs déposent leurs habits sur le ponton d’une « bêche », plongent du bord en caleçon et prennent le bain dans une surface délimitée sous surveillance. A Mâcon, en revanche, au 18e siècle, la baignade, sauvage, utilise comme « base » des bateaux amarrés à quai. Les baigneurs pauvres se voient refouler loin de la ville, au-delà des bastions Saint-Antoine, au nord et Bourgneuf au sud. A Paris comme à Mâcon, des récompenses sont accordées aux sauveteurs. Le 22 juillet 1776, une délibération des autorités de Mâcon ordonne à tous les patrons mariniers, voituriers par eau et autres personnes fréquentant la rivière de secourir les personnes en danger d’être noyées.

L’art de nager ne concerne il est vrai qu’une minorité. Travaillant à la réfection d’un pont, les ouvriers mâconnais, qui craignent la noyade, obtiennent en 1779 qu’un marinier et un bateau se tiennent en permanence sous chaque arche en réparation.

Casanova évoque dans ses mémoires des situations diverses, où des nageurs s’activent. Lui-même se dit « bon nageur », mais n’en avoue pas moins lors d’une tempête, dans la lagune vénitienne, (vers 1750) craindre de n’être pas assez fort dans cet art pour survivre en cas de naufrage.

« Je m’embarque sans crainte en voyant deux barcarols vigoureux, et nous quittons aisément le rivage sans que le vent incommode la manoeuvre ; mais dès que nous avons dépassé l’île, le vent nous prend avec une telle fureur que je me vois en danger de périr si j’avance ; car, quoique je fusse bon nageur, je n’étais ni assez sûr de mes forces pour me sauver à la nage, ni pour pouvoir résister à la violence du courant. J’ordonne aux barcarols de se lier à l’île ; mais ils me répondent que je n’avais pas affaire à des poltrons, et que je devais être tranquille. Connaissant le caractère de nos barcarols, je prends le parti de me taire. Cependant les coups de vent se succédaient avec force, les ondes écumeuses entraient dans la gondole, et mes deux rameurs, malgré leur intrépidité et leur vigueur, ne pouvaient plus la régir. Nous n’étions qu’à cent pas de l’embouchure du canal des Jésuites lorsqu’un coup de vent furieux fit tomber le barcarol de poupe dans la mer ; mais, s’étant accroché à la gondole, il y remonta sans beaucoup de peine. Il avait perdu la rame, il en prit une autre, mais la gondole virée de bord avait déjà parcouru un grand espace par le travers. »

A Naples, Casanova évoque des nageurs et des nageuses :

« Nous allâmes dîner ensemble chez le prince de Francavilla, qui nous donna un repas magnifique : vers le soir, il nous mena à un petit bain qu’il avait au bord de la mer et où il nous fit voir une merveille. Un prêtre se jeta tout nu dans l’eau et, sans faire aucun mouvement, il surnagea comme une planche de sapin. Il n’y avait en cela aucun artifice, et il est indubitable que cette faculté était le résultat de son organisation intérieure. Après cette immersion vraiment étonnante, le prince donna à la duchesse un spectacle très intéressant : il fit plonger à la fois tous ses pages, jeunes gens de quinze à dix-sept ans, beaux comme des Amours, et ces plongeurs, sortant presque simultanément du sein des ondes, vinrent nager sous nos yeux, développant leurs forces et leurs grâces et faisant mille évolutions. Tous ces jeunes Adonis étaient les mignons de ce prince aimable et magnifique, qui préférait l’amour Ganymède à l’amour Hébé.

Les Anglais demandèrent au prince s’il leur donnerait le même spectacle en substituant des nymphes aux Adonis, et il le leur promit pour le lendemain dans une superbe maison qu’il avait aux environs de Portici, au milieu d’un immense bassin de marbre qu’il avait fait construire au centre du jardin. »

Dans sa « Confession d’un Enfant du Siècle » (1836), Alfred de Musset raconte : « Un jour, au Pont-Royal, je vis un homme se noyer. Je faisais avec des amis ce qu’on appelle une pleine eau, à l’école de natation, et nous étions suivis par un bateau où se tenaient deux maîtres nageurs. C’était au plus fort de l’été ; notre bateau en avait rencontré un autre, en sorte que nous nous trouvions plus de trente sous la grande arche du pont. Tout à coup, au milieu de nous, un jeune homme est pris d’un coup de sang… Je vis deux mains qui s’agitaient à la surface, puis tout disparut. Nous plongeâmes aussitôt ; ce fut en vain… Tandis que je plongeais dans la rivière, … je regardais de tous côtés, dans les couches d’eau obscures et profondes qui m’enveloppaient avec un sourd murmure. Tant que je pouvais retenir mon haleine, je m’enfonçais toujours plus avant ; puis je revenais à la surface, j’échangeais une question avec quelque autre nageur aussi inquiet que moi ; puis je retournais à cette pêche humaine. » La Confession étant pour moitié une fiction, on ne sait si, en l’occurrence, Musset inventait ou racontait une expérience vécue ; la seule certitude est qu’il témoigne bel et bien de l’existence d’un enseignement de l’art de nager, au sein d’une école de natation qui pratiquait en pleine eau – loin des préceptes de prudence rousseauistes –, dans la première moitié du dix-neuvième siècle…

La natation a depuis fort longtemps été parfaitement maîtrisées par les Indiens d’Amérique, les Cafres d’Afrique du sud et les indigènes des mers du Sud. Dans le compte-rendu de son 3e voyage autour du monde, James Cook note au sujet des naturels des îles Sandwich : « ces insulaires sont vigoureux, actifs, et particulièrement versés dans l’art de la natation ; ils quittent leurs embarcations à toute occasion, plongent, passent dessous et vont en rejoindre d’autres à de grandes distances. On voyait communément des femmes portant des enfants à la mamelle sauter par-dessus bord quand la houle était trop forte pour atteindre le rivage dans leurs embarcations et nager jusqu’à terre à travers une mer d’aspect terrifiant sans que leurs nourrissons fussent le moins du monde en danger. » Cette observation de Cook préfigurait les annotations de l’anthropologue Margaret Mead dans Une Education en NouvelleGuinée : « Dès les premières années de la vie, le bébé Manus est habitué à l’eau. Si la vue d’un bébé assis tout seul au bord d’une pirogue sans rien pour l’empêcher de passer par-dessus bord et de tomber à l’eau, a de quoi nous horrifier, il faut nous dire que les Manus seraient également horrifiés en voyant la façon dont nous estimons devoir habituer nos enfants à l’eau, en les obligeant à boire la tasse. » Aude Legrand (1998) qui cite Mead, conclut pour sa part : « les enfants Manus ne reçoivent aucune leçon de natation : les petits barbotent,… se lancent par leurs propres moyens. Le risque de l’eau est abordé comme un risque comparable à celui d’un enfant qui, en courant, tombe par terre. »

Membre de l’expédition Cook, le capitaine King, qui reprend son journal après la mort de Cook, note au sujet des Hawaïens qui viennent entourer les navires anglais : « une multitude de femmes et de garçons qui n’avaient pas trouvé place dans les pirogues vinrent nager autour de nous par bancs. Beaucoup d’entre eux, n’ayant pu s’introduire à bord, passèrent toute la journée à s’ébattre dans l’eau. » Et un peu plus loin : « quelques-uns de leurs plus habiles nageurs furent découverts un jour sous les navires, desquels ils retiraient les clous de bordage, ce qu’ils exécutaient au moyen d’un petit bâton muni à l’un de ses bouts d’une pierre à fusil. Pour mettre fin à cette pratique, qui mettait en danger l’existence même des vaisseaux, nous avions d’abord tiré du menu plomb sur les coupables, mais ils se mettaient facilement hors d’atteinte en plongeant sous la cale. »

Dans son récit d’expériences et d’observations situé dans les îles Marquises, les Pomotou et les Gilbert en 1890, intitulé Dans les Mers du Sud, Robert-Louis Stevenson témoigne de l’habileté des nageurs de cette région : « une femme de Hawaii nagea avec son mari, je n’ose dire combien de milles, par une mer démontée, et finalement gagna la terre avec le corps de son mari mort dans ses bras ». Une autre fois, c’est un couple qui chavire dans le lagon de l’atoll Fakarava dans les Pomotou (aujourd’hui Tuamotu) : « François et la femme nageaient à l’arrière, et manœuvraient le gouvernail avec leurs mains. Le froid était cruel ; la fatigue, à la longue, devenait excessive, et dans ce réservoir de requins, la peur gagnait. François, le demi-sang, voulait tout lâcher et couler; mais la femme, de bonne et pure race amphibie, l’encourageait avec des paroles de bonne humeur. (Ils) abordèrent après neuf heures de natation à Rotoava. » C’est dans ces parages que les Cavill, une véritable dynastie de nageurs professionnels australiens, empruntèrent la « nage rampante » qu’ils appelleront crawl.

Cette aisance aquatique des habitants du Pacifique, de nombreux auteurs s’en font l’écho.  Dans son ouvrage Voyage autour du monde par la frégate la Boudeuse et la flûte l’Etoile, paru en 1766, Louis-Antoine de Bougainville décrit des sauvages rencontrés en Terre de feu, dont les femmes « voguent dans les pirogues et prennent soin de les entretenir, au point d’aller à la nage, malgré le froid, vider l’eau qui peut y entrer dans les goémons qui servent de port à ces pirogues, assez loin du rivage. » Bougainville ne dit rien de tel sur l’habileté des Tahitiens à la nage, à peine note-t-il que « la plus grande propreté embellit ce peuple aimable. Ils se baignent sans cesse. » Dans les Grandes Cyclades, à 2000 kilomètres à l’ouest de Tahiti, puis en Nouvelle-Guinée, le navire de Bougainville est attaqué par des pirogues d’indigènes armés de flèches, de pierres et de sagaies. A chaque fois, une ou deux décharges les mettent en fuite et « plusieurs se jetèrent à la mer pour gagner la terre à la nage. » Manifestement, les marins français n’ont pas la même aisance dans l’eau. L’un d’eux tombe à la mer et se noie le 30 janvier 1768 et Bougainville, quand un des vaisseaux est menacé de naufrage sur un récif, note qu’en raison de la violence de la mer « quelques-uns des meilleurs nageurs eussent à peine sauvé leur vie. »

L’Inde ancienne connaît la piscine et l’art militaire y inclut l’apprentissage de la nage. Dans le monde antique, des voyageurs assuraient que les plongeurs indiens pouvaient tenir des apnées d’une heure, ce dont il est permis de douter. Dans son superbe essai Haunts of the Black Masseur, The Swimmer as Hero, le chroniqueur anglais Charles Sprawson signale que cette maîtrise indienne des activités natatoires restait vivace sous le Colonial Rule : « dans les peintures anglaises de l’Inde, on montre les Indiens qui plongent des balcons des temples ou qui lézardent au bord des lacs. »

Vers 1930, un certain Bhairamma aurait établi un record en nageant pendant dix huit heures d’affilée dans une impressionnante citerne, désormais asséchée, de Bangalore, le Kempabudhi. Bangalore, aujourd’hui au cœur de la « Silicon Valley » indienne, était célèbre pour ses puits et ses étangs. Son fondateur, Kempe Gewda (1513-1569), avait fait creuser des citernes et des lacs pour assurer l’approvisionnement en eau (1). Dans l’Etat d’Ovissa, les pécheurs forment une caste : les Nulia,et ce sont tous des nageurs experts. Cette capacité est exigée par leurs méthodes de pêche, qu’emploient aussi les naturels des îles Laccadive, le chaalai valai. Quand une bande de poissons est repérée, un nageur pousse devant lui une ligne « de panique », les repousse ainsi devant lui jusqu’à côté d’un bateau, au-dessus d’un filet qui est alors relevé.

On soupçonne la civilisation de Mohenjo-Daro (âge de bronze Indien, ~3250-~2750), dans la vallée de l’Indus, d’avoir connu la nage, en raison de l’existence du « grand bain » au cœur de la ville. Certains savants pensent qu’il s’agissait d’une piscine, laquelle se compare aisément à celle d’un hôtel moderne. Le Docteur A D Pusalkar a établi que ce bain faisait partie d’un vaste établissement hydropathe. Les dimensions totales de la construction sont de 55 mètres sur 33. Le bain mesurait 13 mètres sur 7, et 2,53 mètres de profondeur. La bâtisse qui y conduisait disposait de six entrées. Le bain se situait au milieu d’un rectangle, un patio niché de vérandas. Au sommet d’une volée de marches avait été érigée une plate-forme. Le sol était fait de briques, les murs rendus à l’épreuve de l’eau par des briques d’un mortier de gypse, recouvertes d’une couche de bitume. Un conduit souterrain pouvait remplir ou vider le bassin. On se perd en conjectures au sujet de ce qui s’y passait.

Au cours de la première époque, hindoue, de ~600 à ~300, le peuple, nous disent les deux grands ouvrages, le Ramayana et le Mahabarata, s’intéressait à divers jeux : course de chars, équitation, chasse. La natation était prisée : Ravana disposait d’une belle piscine à Asoka Vatika, où il aimait nager ; Duryodhana était un nageur expert et sur son invitation, les princes de Panava et de Kaurava allaient jouer dans l’eau du Gange. Plus tard, à la fin de l’ère hindoue, entre 320 et 1200, on vit, à l’Université Nalanda comme à celle de Takshila, la natation faire partie du programme, à l’égal des techniques de respiration et du yoga.

La mère de Swami, Isvaramma, et ses deux sœurs, enseignaient à nager aux enfants de leur village, depuis le plus jeune âge : elles les maintenaient à la surface, et les laissaient nager seuls.

 

Les populations du Pacifique nageaient, même celles des îlots les plus isolés. A l’époque où l’île de Pâques fut « découverte », une de ses cérémonies, le culte de l’homme-oiseau, témoignait des qualités de nageurs des Pascuans, par ailleurs adeptes du surf. Les rites de l’homme-oiseau consistaient à découvrir le premier œuf d’hirondelle de mer (manutara) de la saison. Son possesseur « recevait le dieu », il devenait tangata-manu (homme-oiseau). L’œuf en question se cherchait dans la population d’hirondelles de mer de l’îlot Motu Nui. Il fallait traverser à la nage le bras de mer infesté de requins qui sépare l’îlot de la falaise Rano-kao, à l’ouest de l’île et aborder au milieu des récifs et des brisants qui en défendent l’accès. Un parcours de deux kilomètres à haut risque. Celui qui trouvait le premier œuf avertissait ses concurrents, et tous retournaient à la nage sur l’île principale. (2)

En dehors de cette cérémonie, les Pascuans nageaient dans des conditions plus reposantes, sous la protection de la barre, dans l’anse d’Anakena.

 

Goethe est le plus grand écrivain allemand. Du temps où Bonaparte règne par la force des canons, Goethe règne par la puissance de l’esprit. Ce pédagogue avisé professe des idées avant-gardistes sur la natation. Dans son roman Les affinités électives, il décrit non pas un, mais deux sauvetages : « Le capitaine se décida… Un cri de surprise s’éleva de la foule lorsqu’il se jeta à l’eau. Tous les yeux suivirent l’habile nageur, qui atteignit bientôt le jeune garçon, et le ramena sur la digue. » Plus loin, une jeune femme se jette à l’eau : « Jetant ses habits les plus gênants, le jeune homme se jette à l’eau et nage vers sa belle ennemie. »

Goethe continue par une annotation fort moderne, émettant l’idée d’une eau favorable à celui qui sait s’y comporter, que les entraîneurs actuels pourraient servir à leurs élèves. En effet, « l’eau, écrit-il, est un élément amical à qui le connaît et sait s’en servir. Elle le porta et l’habile nageur la maîtrisa. Il eut bientôt atteint la belle… Relevant la tête, il… nagea comme il pouvait vers une plage unie et bocagère. »

Cette réflexion de connaisseur ne doit pas nous étonner. Car Goethe est un expert. Il aime la natation comme il aime la nature, en panthéiste qu’il est. Pour Goethe, les joies de la natation représentent une passion raisonnée. Il nage dans l’Ilm, la rivière locale, surtout quand l’eau est glacée, comme il le signale à une amie, Charlotte von Stein, le 12 janvier 1778 : « j’ai baigné mon esprit triste et lent dès ce matin dans la neige. Je pense que cela ravive les sens. » L’enthousiasme de Goethe pour les bains glacés est bien connue en son temps. Le 3 août 1775, il recommande au théologien Johann Kaspar Lavater « un peu plus de nage en eau glacée et de  robustesse » et ajoute « rien de tel pour vous. » Il ne cesse d’encourager ses amis à nager dans l’eau glacée, surtout le duc Carl-August. Il dirige les bains des enfants de madame Von Stein dans les eaux glacées de l’Ilm pour les endurcir. Quand il n’est pas à Weimar, Goethe cherche toutes les bonnes occasions de se tremper : il nage à Ilmenau, Tiefurt, Iéna, dans le lac de Genève en compagnie de Carl-August au cours d’un voyage en Suisse en 1779, mais aussi dans le Rhône et dans le Tibre.

Non content d’aimer et de promouvoir la natation, il l’enseigne. En 1778, il se fait tailler un gilet de natation, composé d’une veste de lin et d’un pantalon à bandes bleues. Fagoté dans cet ancêtre du costume de bain, il enseigne les mouvements aquatiques aux enfants de sa chère Charlotte et à Peter Linden, son protégé de treize ans.

Son renom est tel qu’il lance une mode en Allemagne qui ne s’est jamais démentie. L’Allemand n’est-il pas resté, même pendant le vingtième siècle, en Europe, le nageur par excellence ? Les médecins prescrivent la nage à leurs patients.

Goethe, avons-nous dit, inscrit un sauvetage dans Les Affinités. Le sauvetage va devenir une tarte à la crème initiatique très appréciée des romanciers de l’ère romantique. Germaine de Staël-Holstein décrit dans Corinne ou l’Italie (1807) le sauvetage d’un baigneur surpris par la tempête alors qu’il se baignait : « un pauvre vieillard se baignait non loin du môle, mais a été pris par l’orage, et n’a pas assez de forces pour lutter contre les vagues, et regagner le bord… Oswald n’hésita plus, et s’élança dans la mer, malgré les vagues qui recouvraient sa tête. Il lutta cependant heureusement contre elles, atteignit le vieillard qui périssait un instant plus tard et le ramena sur la rive. » Madame de Staël en note, nous indique qu’elle s’est inspirée, pour conter cette anecdote, d’un « M. Elliot, ministre d’Angleterre, [qui] a sauvé la vie d’un vieillard, à Naples, de la même manière ». Ce ministre était Hugh Elliot (1752-1830).

 

Victor Hugo savait nager. Il a loué une maison, Marine-Terrace, de 1852 à 1855, quand il se trouve à Jersey, et passe son temps à méditer, écrire, dessiner, nager (nu) et marcher chaque jour. Alors qu’il doit traverser le Rhin pour visiter une maison hantée, il décrit dans une lettre à un ami le dilemme dans lequel il se trouve. « Mais comment faire ? Où trouver un bateau, à une telle heure, dans un tel lieu ? Traverser le Rhin à la nage, c’eût été pousser le goût des spectres un peu loin. D’ailleurs, eussé-je été assez grand nageur et assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, à quelques brasses de la Maüsethurm, un gouffre des plus redoutables, le Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un hareng, et pour qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un goujon. J’étais fort embarrassé. »

        Hugo évoque les bains et la nage tels qu’ils étaient pratiqués à Guernesey, dans son roman Les Travailleurs de la Mer, 1866. « L’été les hommes se baignent nus ; un caleçon est une indécence ; il souligne », écrit-il au début du roman, quand il décrit la capitale de Guernesey, Saint-Pierre-Port. Il revient, dans un autre chapitre, sur cette notion de nudité, cette sorte d’obligation de nager nu qui a rendu la pratique de la nage indécente aux yeux de générations : « Un soir qu’il était à sa fenêtre du Bû de la Rue, cinq ou six jeunes filles de l’Ancresse vinrent par partie de plaisir se baigner dans la crique de Houmet. Elles jouaient dans l’eau, très naïvement, à cent pas de lui. Il ferma sa fenêtre violemment. Il s’aperçut qu’une femme nue lui faisait horreur » Un peu plus loin, vêtement ou pas, Hugo déconseille certaines pratiques trop hardies de la natation en mer : « La marée croît insensiblement d’abord, puis violemment. Arrivée aux rochers, la colère la prend, elle écume. Nager ne réussit pas toujours dans les brisants. D’excellents nageurs s’étaient noyés à la Corne du Bû de la Rue » (Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, 1865). Il évoque dans le même roman un de ses personnages, Clubin, comme étant un nageur émérite. « Sieur Clubin, en outre, était un nageur renommé ; il était de cette race d’hommes rompus à la gymnastique de la vague, qui restent tant qu’on veut dans l’eau, qui, à Jersey, partent du Havre-des-Pas, doublent la Colette, font le tour de l’Ermitage et du château Elisabeth, et reviennent au bout de deux heures à leur point de départ. Il était de Torteval, et il passait pour avoir souvent fait à la nage le trajet redouté des Hanois à la pointe de Plainmont »(Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, 1865). L’action de son roman le fait revenir sur le sujet. Son protagoniste a besoin, pour réussir un hold-up, de se lancer audacieusement dans un raid de pleine mer : « Qu’un nageur franchisse le détroit des Hanois à Plainmont, cela est malaisé, non impossible. On se souvient que c’était une des prouesses de sieur Clubin. Le nageur qui connaît ces bas-fonds a deux stations où il peut se reposer, la Roque ronde, et plus loin, en obliquant un peu à gauche, la Roque rouge ». Plus loin, il précise la capacité du nageur : « Il allait atteindre la côte à la nage, à la nuit… Le moment était venu de se jeter à la mer, une heure de nage n’était rien pour Clubin, un mile seulement le séparait de la terre, puisqu’il était sur les Hanois ».   

Georges Prades (1898) cité par Fernand Legouge dans La Natation, évoque les jeunes Calabrais qui « sont comme les jeunes canards et… savent nager avant de savoir marcher. »

         La première nation qui réalisa une organisation de la natation sportive est le Japon. Un édit impérial de 1603, prévoyait non seulement que la natation ferait désormais partie du programme scolaire, mais aussi que sa pratique serait encouragée par la création de matches inter écoles. Ce décret fut appliqué immédiatement et ces rencontres inter écoles se sont toujours poursuivies pendant près de quatre siècles. « Alors qu’elle demeurait encore ignorée des Européens, la natation sportive était déjà si en vogue au Japon en 1810 qu’un meeting de trois journées y fut organisé », écrit François Oppenheim en 1961. Le Japon est formé d’une multitude d’îles, et les Japonais se sont vite montrés friands des ressources maritimes. Encore fallait-il s’en emparer. Dans la fameuse île aux perles de Mikimoto, au Japon, évoluent les fameuses ama. Ces étonnantes pêcheuses de perles descendent à quinze mètres et restent plus d’une minute sous l’eau dans des conditions d’une rigueur féroce. Leur vêtement de bain, le  mizugi, n’est-il pas censé prévenir l’animosité des requins ?

On ignore tout des débuts de la natation japonaise. Dès le 3e siècle, on trouve dans Sangokushi, un livre d’histoire chinoise, une allusion à l’habileté des pécheurs japonais à plonger dans l’eau et à prendre des poissons qui confirme l’ancienneté de la pratique de la nage dans l’archipel. Deux compilations, l’une, Nihonshoki – chroniques du Japon, effectuée en 720 par décision impériale, l’autre, intitulée Kojiki – les histoires légendaires du vieux Japon, achevée en 712, mentionnent la natation.

Cette activité devint, à une époque mal déterminée, un art militaire. Des témoignages écrits de l’époque de la guerre civile (1462 – 1587) décrivent cette « dérive » martiale de l’art de nager :  ainsi, après la bataille d’Uchidehama (1532), un samouraï traversa le lac Biva en nageant, complètement équipé, à côté de son cheval.

Sous l’ère Tokugawa (1603-1867), la natation militaire était pratiquée dans certains domaines féodaux. Petit à petit, des spécialistes apparurent et développèrent des formules adaptées aux circonstances locales. L’ensemble de ces procédures, techniques et écoles, allait donner ce qu’on appelle aujourd’hui la Natation classique japonaise. On estime à 90 le nombre d’écoles dont douze seulement furent reconnues. L’école Suifu ainsi nommée en 1842 fut établie en 1697 dans le domaine féodal de Mito, l’école Mukai en 1619, et les écoles Nojoma – qui reprenait les techniques de nage des pirates de la mer intérieure de Seto – et Iwakura dans le domaine féodal Kii en 1655. Le style de l’école Shinden, réputé avoir été enseigné par Dieu, en 1617 dans le domaine féodal d’Ohzu, à Shikoku. L’école Suinin en 1643 dans le domaine féodal de Takamatsu. Si l’école Kobori, établie en 1633 à Kumamoto, donna lieu à la publication du premier livre de pratique de la natation publié au Japon (en 1756), la prime de l’ancienneté revient à l’école Shinto, établie en 1534 à Kagoshima, dans l’île de Kyushu, dans la partie la plus méridionale du Japon. Elle enseigna longtemps une formule secrète d’apprentissage de la natation.

La Natation japonaise classique se scinde en trois groupes de méthodes qui se différencient par la forme de l’action des jambes. Le « ciseau » est surtout utilisé par les écoles qui s’entraînent dans les rivières, la « grenouille » par celles qui pratiquaient en mer, le « pas » par les familiers des étangs. Quel que fut le système prévalent, il s’incluait dans une éducation guerrière. On traversait les rivières à cheval, on n’hésitait pas à s’aider de flotteurs, on combattait dans l’eau avec des lances et des épées, on nageait armé et casqué, jambes et bras entravés, sur le dos ou sur le ventre, on tirait à l’arc ou – au 19e siècle – au fusil en étant immergé.

Les Japonais distinguent plusieurs ryus, (manières de nager) : entrer dans l’eau complètement équipé en veillant à conserver une attitude noble ; nager en position verticale et transporter une charge sans la mouiller ; tracer en nageant un poème au pinceau.

Le mukaï-ryu, sorte de judo aquatique, est une technique de combat singulier dans l’élément liquide où l’on peut se servir, tout en nageant, de l’arc ou du fusil.

Dans le suito-ryu, on plonge de quinze mètres de haut dans un mètre d’eau. Enfin, nager avec un drapeau (de 2 mètres sur 3 mètres) est considéré comme une performance exceptionnelle et un spectacle extraordinaire.

A noter le tachi-oyogi, « nage debout. » Il s’agit d’une technique permettant à un guerrier en armure de se déplacer verticalement dans l’eau, par des mouvements de jambes « en grenouille » et des battements de bras « en nage de chien » (Frédéric, Arts martiaux, 1988).

La première compétition internationale qui eut lieu au Japon opposa un groupe de Japonais et des marins américains en 1884. Une rencontre internationale entre résidents étrangers de Yokohama et des membres de l’école de natation de Ota, en 1898, accrut la popularité des courses de natation à travers le pays.

Quand, en 1866, l’ère Meiji abolit le système féodal, la pratique de la natation classique fut menacée de disparaître également. Mais dès 1870, les instructeurs féodaux commencèrent d’enseigner l’été, souvent sur les lieux même d’apprentissage des domaines féodaux. Sur le fleuve Sumida, à Tokyo, chaque école classique eut ses installations jusqu’en 1917, où la rivière fut interdite en raison de sa pollution.

A l’issue des Jeux olympiques de 1920, le Japon se débarrassa presqu’entièrement de ses vieilles méthodes pour adopter les styles occidentaux, et, huit ans plus tard, Yoshiyuki Tsuruta devenait le premier champion olympique japonais. En 1932, cinq des six épreuves du programme olympique de natation revenait aux Nippons. Après la Deuxième guerre mondiale, l’intérêt pour la Natation classique resurgit. Certaines techniques de la Natation classique japonaise sont utilisées en water-polo et en natation synchronisée.

Si sa poésie a fait la gloire de Lord Byron, lui-même mettait surtout en avant ses qualités de nageur. Sa passion pour l’art de nager lui est venue de ce u’il avait un pied bot. Byron souffrait énormément de cette déformation, et prétendait qu’elle faisait de lui le dernier des hommes. Dans l’élément liquide, il devenait normal, et son habileté de nageur faisait parfois de lui un être supérieur.

.      « Lorsqu’il crawle, il oublie son pied bot. Tout jeune homme, il traverse Londres à la nage, sous la surveillance de son professeur de boxe, le fameux Gentleman Jackson. En Orient, dans une lettre à Henry Drury du 3 mai 1810, il raconte comment, ce jour-là, renouvelant l’exploit de Léandre, il a traversé l’Hellespont à la nage, de Sestos à Abydos, en une heure et dix minutes. Plus tard, à Venise, où le petit peuple l’a surnommé « le poisson anglais » et le « diable marin », il nagera du Lido à l’extrémité du Grand Canal, restant quatre heures dans l’eau sans toucher terre ni se reposer dans une embarcation. « Toutefois, note-t-il, l’eau de la lagune est trouble, et il n’est pas agréable de s’y baigner. » Dans les deux Foscari il décrit le personnage, largement autobiographique, de Jacopo : « …frappant les ondes avec vigueur, écartant les flots d’écume qui m’entouraient, je poursuivais ma route, pareil à un oiseau de mer » et dans l’Île « elle nageait dans sa mer natale comme si c’eut été son élément, tant elle progressait avec aisance, grâce et brio, laissant un sillon de lumière derrière ses talons, dont les coups étincelaient tel un acier amphibie. »

Byron ne peut s’empêcher de rappeler ses exploits dans son poème Don Juan (chant 2, 105) : « Mais dans son fleuve natal, le Guadalquivir, Juan avait eu l’habitude de baigner ses jeunes membres ; il avait appris à nager dans ces eaux charmantes, et ce talent plus d’une fois lui avait été utile ; on aurait difficilement trouvé plus habile nageur ; peut-être eut-il même été capable de traverser l’Hellespont, comme nous l’avons fait, Léandre, M. Ekenhead et moi (et nous n’avons pas été peu fiers de cet exploit. »

Si aucune de ses actions n’a plus retenu l’attention que  sa traversée de l’Hellespont, en 1810, Byron y est pour quelque chose. Il n’a cessé d’en parler comme d’un exploit, dans sa correspondance comme dans son œuvre. Sa biographe, Phyllis Grosskvitch, confirme, dans Byron, The Flawed Angel, que ce goût de nager lui vient du sentiment de son infériorité terrestre. Vers 1805, encore écolier, « pour ne pas se trouver en arrière des autres, il nage beaucoup » écrit-elle. Etudiant à Cambridge, il arpente la rivière Cam en compagnie d’Edward Moel. Tous deux plongent « pour des assiettes, des œufs et même des schillings ». L’été, il nage avec John Piggott, qui étudie la médecine à Edinburgh, dans la rivière locale, la River Greet, dont Byron se souviendra plus tard comme de « cette  vague frissonnante. » En 1807, époque où il plonge dans un univers de boxe et de demi-monde, il n’oublie pas d’aller nager : « il descend la Tamise sur trois miles, cinq kilomètres. S’il ne pouvait pas changer son pied, il pouvait contrôler son corps. »

On le retrouve à Lisbonne, en juillet 1809, et, déjà, il retient comme l’événement le plus important de son séjour la traversée qu’il effectue de la lagune à travers le Tage, depuis la vieille ville jusqu’au château de Belem. Si la traversée de l’Hellespont a reçu bien plus d’attention en raison de son association classique, le raid de Lisbonne représente un exploit beaucoup plus difficile, qui requiert deux heures de lutte avec les courants, le vent et les contre-courants

A la ville frontière d’Elvas, entre Espagne et Portugal, Byron suit la tradition en se baignant dans le petit courant qui sépare les royaumes rivaux. Byron et ses amis chevauchent des journées entières, franchissent des 100 kilomètres quotidiens.

En 1810, la traversée de l’Hellespont est le produit des circonstances. Le navire qui transporte Byron est à l’ancre, à l’embouchure des Dardanelles. On attend l’autorisation d’avancer. Cela demande des semaines. Byron tue le temps en nageant. « Comme toujours, l’eau le revivifia. Il passait des heures à plonger repêcher des tortues de terre qu’il avait jetées à l’eau. Nul n’avait essayé de refaire la traversée de Léandre. Avec un officier du bateau, le lieutenant Ekenhead, Byron parie qu’il atteindra la rive opposée en premier. Le 16 avril, les deux hommes se lancent. Ils doivent abandonner après une heure, dans une eau glacée des fontes de neige, vaincus par la force du courant. Epuisés, gelés à ne pouvoir se tenir debout. Le 3 mai, deuxième tentative, Ekenhead réussit en 1h5, Byron en 1h10. Byron raconte : « la traversée est de plus de quatre miles, le courant était toujours fort et froid, quelques gros poissons s’approchèrent de nous quand nous nous trouvions au milieu de l’effort qui nous rendit moins fatigués que gelés. » Byron, qui ne nage jamais nu, porte un pantalon long, Ekenhead, lui, est probablement nu. Tous deux utilisent sans doute la brasse, le crawl n’existant pas à l’époque en Europe.

        « Byron écrit comme un maniaque, pendant deux mois, à ses amis, au sujet de son exploit », leur explique combien le courant a rendu la chose difficile, et s’étend sur les stratégies employées par Ekenhead et lui même.

Peu de temps après, le voilà qui se baigne dans le détroit de Corinthe avec Howe Peter Browse, Baron de Sligo. Celui-ci rapporte que Byron porte comme à l’accoutumée un pantalon de nankin (grosse cotonnade de tissu jaune).

En 1818, Byron effectue la troisième de ses nages les plus fameuses. Dînant aux Hoppners, le 27 mars, il rencontre le cavaliere Angelo Mengaldo, qui a servi dans l’armée de Napoléon, et se vante d’avoir traversé la Berezina sous le feu ennemi pendant cette bataille désastreuse de la Grande Armée. Byron ne peut être surpassé et suggère un concours de nage. A La Mira, il va souvent nager au Lido, et, quand l’eau est assez chaude, dans le Grand Canal.

Les deux concurrents sont rejoints par un  jeune Anglais résidant à Venise, Alexander Scott. Un préliminaire a lieu le 15 juin. Dix jours plus tard, les trois hommes s’élancent du Lido par vent et courant favorables. Ils doivent couvrir 4,5 miles (soit environ sept kilomètres) ; la traversée comprend l’aller retour de la lagune et la longueur du Grand Canal. Byron distance aisément ses adversaires. Mengaldo abandonne avant le Canal, Scott atteint Rialto. Byron est resté dans l’eau de 4h30 à 8h15, sans toucher ni se reposer.

En 1822, un drame, sur les côtes italiennes. Un bateau dans lequel se trouve Shelley, poète ami de Byron, sombre. Les passagers se noient. Deux jours de suite, sur la plage, on brûle les corps des victimes, Edward Williams et Shelley. Byron, les deux fois, se précipite vers la mer et nage vers le large, sur mille cinq cents mètres. Fortement malade, il refuse de revenir sur la rive avant la fin de la cérémonie. Qui dure : le corps de Shelley résiste quatre heures aux flammes.

Quelques mois plus tard, à Lerici, Byron propose une compétition de nage à un de ses compagnons, Trelawney, aventurier que ses Mémoires ont rendu justement célèbre. Il s’agit, partant du Lido, de rejoindre le navire Bolivar, à l’ancre à trois miles au large, à dîner à bord, puis à revenir toujours à la nage. Trelawney atteint le premier le navire. Les deux hommes dînent. Le retour se passe moins bien. Après cent mètres de nage, Byron a de violents haut le cœur. Trelawney a du mal à le persuader de rejoindre le Bolivar. Après un verre de brandy, il se remet à l’eau. Il frôle l’évanouissement en touchant terre, et restera quelques jours au lit.

 

     Edgar Poe, jeune, cherche l’émulation dans l’exemple de Byron. Le nageur l’inspire, semble-t-il, à l’égal du poète ; les exploits, réels ou supposés, de Poe dans la rivière James ont été rapportés, d’autant que lui-même, qui ne se fit jamais gloire d’avoir approché La Fayette, chose qui aurait passé pour considérable, évoquera souvent son aisance natatoire. Adolescent, Poe semble avoir été un bon athlète ; à onze ans, il prit des leçons de boxe à l’école Manor House de Stoke Newington, près de Londres. Un de ses intimes, Thomas Ellis, a raconté dans un témoignage recueilli par le Richmond Standard du 7 mai 1881 qu’il suivait soixante ans plus tôt le futur poète, nageant dans les rapides de la James et jure qu’il se serait noyé sans lui. Les biographes de Poe rapportent que dans les années 1821-23, alors qu’il vivait en Angleterre, loin de sa réputation lugubre d’habitué des cimetières, le jeune homme était un joyeux garçon, et la nage dans la crique de Shokoe entrait dans l’ordinaire de sa vie d’adolescent au même titre que les razzias dans les vergers, les poulaillers et les carrés de navets, ou les promenades à travers bois et champs. Cinq ans plus tard, de retour aux états-Unis, il en imposait à sa manière, par ses exploits de coureur et de nageur. « En une certaine occasion, sur une déclivité légère ; il courut et sauta 20 pieds, environ 6 mètres, ce que personne ne pouvait faire, encore qu’il y en eut deux ou trois qui pouvaient faire 18 ou 19 pieds, dont Eûphémon Labranche, un ami de Louisiane, son premier rival, éduqué en France où la gymnastique faisait partie du cursus. »

Georges Walter, qui rapporte son plus bel exploit de nageur, utilise pour ce faire des formules prudentes :

« Poe inventa lui-même pour masquer des épisodes de sa vie qu’il désavouait, quelques séquences héroïques et mystérieuses, dignes de lui. Son exploit de nageur, à quinze ans, est resté légendaire comme il l’entendait, et devait l’égaler à lord Byron qui était alors son modèle pour la pose bien plus que pour l’écriture. C’était par un jour de juin torride. Nageur réputé, Edgar décida qu’il nagerait dans la James du quai de Ludlam à Warwick, soit une distance d’environ huit kilomètres. Un ami, Robert Mayo, le suivit. Dans une barque, M. Burke, l’humaniste au fouet, entouré de plusieurs élèves, surveillait les nageurs. A mi-parcours, Mayo abandonna, on le hissa sur la rive. Poe alla jusqu’au bout, puis, tranquille, rentra à pied, la figure et la poitrine boursouflées par le soleil. Ce fut l’occasion pour lui de faire remarquer que traverser les eaux calmes de l’Hellespont [comme Byron dans une autre nage fameuse) était un jeu d’enfant comparé à l’exploit qui consistait à
lutter contre une des plus fortes marées remontant le fleuve. Lorsqu’il entendit que, dans la ville on doutait de son exploit, Edgar n’eut de cesse d’obtenir des témoins, dont Robert Gabell et Robert Stanard, une attestation écrite et signée qui, longtemps après, parut dans la presse. » (Georges Walter, Edgar Allan Poe, Flammarion).

 

         Alexandre Dumas témoigne que son père, le général Dumas, « admirable nageur des colonies », opéra sous ses yeux, et en compagnie de son nègre Hippolyte qui « nageait comme un poisson », un triple sauvetage. La nage est présente dans l’œuvre de Dumas ; tout le monde se souvient de l’évasion périlleuse d’Edmond Dantès de sa prison du château d’If, qui va devoir nager pendant plus d’une heure, contre le vent, avant d’atteindre la terre ferme. Dans son roman Georges, Dumas conte le bain (fort animé par une attaque de requin) d’une jeune fille des îles qui, pour nager, « commença à laisser tomber, les uns après les autres, tous ses vêtements, pour revêtir une tunique de laine blanche qui, serrée autour du cou et au dessous du sein, et descendant au-delà des genoux, lui laissait les bras et les jambes nues, et par conséquent libres de leurs mouvements…

     Puis, hardie et confiante dans son adresse et dans sa force, certaine de sa supériorité sur un élément dans lequel, en quelque sorte, comme Vénus, elle était née, elle s’élança, disparut dans l’eau, et reparut, nageant à quelques pas de l’endroit où elle s’était précipitée. » Quand il évoque la nage, Dumas ne fait pas œuvre d’imagination. Lorsqu’il écrivait son Charles VII dans la tranquillité de Trouville, il n’oubliait pas d’aller nager tous les jours, pendant une heure, de quatre à cinq. Ce qui lui vaut de vivre l’aventure qui suit :

     « Si perdu que fût Trouville, il y venait, cependant, quelques baigneurs normands, vendéens ou bretons.  Le bruit commençait à se répandre à Paris que l’on venait de découvrir un nouveau port de mer entre Honfleur et La Délivrande. Il en résultait que l’on voyait arriver de temps en temps un baigneur hasardeux qui demandait d’une voix timide : – Est-ce vrai qu’il existe un village appelé Trouville, et que ce village est celui dont voici le clocher ?
« Un jour, au nombre de ces baigneurs hasardeux, de ces touristes égarés, de ces navigateurs sans boussole, arriva un homme de vingt-huit à trente ans, qui déclara s’appeler Beudin, et être banquier.
« Le soir de son arrivée, je me baignais assez loin en mer, quand à dix pas de moi, sur le dos d’une vague, j’aperçus un poisson qui réalisait le rêve de Marécot dans L’Ours et le Pacha, c’est-à-dire un gros poisson, un énorme poisson, un poisson comme on n’en voit guère, un poisson comme on n’en voit pas.
Avec un peu plus d’amour-propre, je l’eusse reconnu pour un dauphin, et j’eusse cru qu’il me prenait pour un autre Arion ; mais je le reconnus simplement pour un poisson de taille gigantesque, et, je l’avoue, son voisinage m’inquiéta.
Je me mis à nager de toutes mes forces vers la terre.
« Je nageais bien, à cette époque ; mais, en sa qualité de poisson, mon voisin nageait encore mieux que moi ; il en résulta que, sans faire aucun effort apparent, il me suivit, se tenant toujours à une égale distance de moi.
« Deux ou trois fois, me sentant fatigué – c’était l’haleine surtout qui me manquait – j’eus l’idée de reprendre pied ; mais je craignais de m’effrayer en trouvant sous moi une trop grande profondeur.
« Je continuai donc de nager jusqu’à ce que mes genoux labourassent le sable.
Les autres nageurs me regardaient avec étonnement ; mon poisson me suivait comme si je l’eusse tenu en laisse.
« Arrivé à gratter, comme je l’ai dit, le sable avec mes genoux, je repris pied.
Mon poisson faisait culbutes sur culbutes, et paraissait au comble de la satisfaction.
Je me retournai et regardai avec plus d’attention, et surtout avec plus de calme. Je le reconnus pour un marsouin. »

Dans son autobiographie, il présente un formidable portrait de Jacques Fosse, né en 1819, reconnu par l’association nationale de sauvetage comme « le premier sauveteur de France. » Ce personnage d’exception, doté d’une force herculéenne, avait été portefaix, scieur de long, puis marchand de grain et porte drapeau de la Garde Nationale de Beaucaire. Il avait effectué son premier sauvetage à onze ans et sauva des dizaines de personnes. Il n’hésitait pas à chercher les gens en perdition jusqu’au milieu des tourbillons du Rhône en crue

     À Capri, Gustave Toudouze décrit dans son ouvrage de 1875, La Sirène, souvenirs de Capri, la scène qui suit : « Quelques voyageurs français, des touristes anglais, gouailleurs à la mine épanouie, farceurs aux traits gourmés et impassibles, s’amusaient à lancer dans l’eau des pièces de monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix à seize ans, complètement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur, à la recherche de cette manne de nouvelle espèce. Les passagers joignaient leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces tritons bruns et agiles qui s’ébattaient dans l’écume de la vague, enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau »

À Naples, soixante années plus tard, Roger Peyrefitte assiste à la « fête de Sainte Lucie, ou plutôt « de l’enseigne » (personne n’a pu me dire l’origine de cette dénomination.) Sainte Lucie, patronne du quartier homonyme, quartier jadis très populaire et qui l’est resté par endroits.(…) La fête se célèbre dans les derniers jours du mois d’août, devant la presqu’île du castel de l’Œuf (où Virgile était censé avoir enfermé un œuf magique, qui assurait l’immortalité de la cité).(…) »

  Couronne de spectateurs sur le quai et sur le castel. Au milieu de la petite baie qui forme le porte de Sainte Lucie, un ponton couvert d’un dais rouge, que surmonte une couronne et qui abrite deux grands fauteuils dorés. Des jeunes gens et des gamins en caleçons de bain et plus ou moins grimés, se précipitent dans l’eau à qui mieux mieux, pris d’une sorte de frénésie aquatique. » C’est presque le spectacle qu’offrit à Casanova le prince napolitain de Francavilla, lorsque « dans le bain qu’il avait au bord de la mer… il fit plonger à la fois tous ses pages, jeunes gens de quinze à dix-sept ans, beaux comme des amours ». La jetée appartient, ce jour-là, à cette folle jeunesse. Quiconque tombe en son pouvoir, est immergé tout habillé. (…) Des familles entières, se tenant par la main, courent à la mer, comme à une piscine miraculeuse.

        Soudain, on voit plonger un gros homme, également tout habillé : c’est le chef de la fête. Il nage jusqu’au ponton, y prend pied, allume au briquet un minuscule canon, dont la détonation annonce l’approche du roi. »

 

 

(1). Maya Jayapal, Bangalore, the Story of a City(Eastwest Books – Madras, Chennai, Madras, 1997).

(2). Le culte de l’homme-oiseau a été dépeint dans un bon film de fiction Rapa-Nui, qui donne une version vraisemblable de la fin de la civilisation pascuane.

HISTOIRE (1) Chapitre 1. LA NUIT DES TEMPS

    « Si la nature, comme il est probable, n’a pas accordé à l’homme la faculté de nager sans étude, il est au moins certain qu’elle lui a donné de grandes dispositions pour réussir en ce genre » (Roger Depagnat)

 

 

     Si la plupart des animaux nagent d’instinct, cet acte, chez l’homme, doit faire l’objet d’un apprentissage. Nager n’a rien d’inné, c’est une maîtrise qui s’acquiert, nécessite une technique, et se développe par un entraînement.

On imagine ce qui pousse, à l’aube de l’humanité, nos ancêtres à « se jeter à l’eau » : s’alimenter ou combattre, ou la nécessité de se défendre contre les bêtes carnivores. Parfois l’eau est un obstacle à franchir, parfois l’on cherche à lui arracher des objets immergés. A certaines températures, elle procure détente et loisir. Mais elle peut aussi s’emballer, devenir une ennemie et il faut alors, si possible la fuir, à défaut tenter de la dominer à ses risques et périls, parfois la dompter pour secourir des âmes perdues. Est-elle calme? On s’y affirme ou l’on y poursuit des buts économiques, pèche, poussage de marchandises. On nage aussi pour des raisons que, des millénaires plus tard, notre « raison raisonnante » d’aujourd’hui imagine mal, magiques, superstitieuses : ainsi, chez certains peuples anciens, on apprenait à nager de crainte de ne pas avoir de sépulture ; si le corps du noyé n’était pas retrouvé et mis en terre, l’âme était condamnée à errer sans repos.

Deux historiens, Masera et Von Soden, ont prétendu qu’un tabou interdisait de nager en Mésopotamie. En Perse, les mers, les lacs et les rivières, domaines où vivaient les Dieux, étaient sacrés : on ne pouvait s’y tremper ni même s’y laver les mains. Von Soden affirmait aussi que la nage était inconnue en Mésopotamie. Cette thèse a été controversée, et Rollinger, dans son Schwimmen und Nichtschwimmen in Alten Orient, s’appuyant sur divers textes et images de l’époque et des descriptions militaires ou d’épreuves de vitesse sur des traversées de rivières, semble avoir démontré sa fausseté.

Plus près de nous, s’appuyant sur un passage du prophète Isaïe, chapitre 25, concernant la chute du peuple de Moab, dans la Bible, le clergé britannique conclut que le créateur n’aimait pas la nage ; il en interdit la pratique pendant tout le Moyen Âge. Cette curieuse rage hydrophobe citait la parabole par laquelle Isaïe compare les murs fortifiés de Moab aux mains d’un nageur : « Au milieu de cette mare, il étend ses mains, comme le nageur les étend pour nager ; mais l’Éternel abat son orgueil, Et déjoue l’artifice de ses mains. Il renverse les fortifications, il les fait crouler à terre. »

Interdire pendant des siècles une activité aussi anodine que la natation sur de telles prémices ressemble fort, disons le, à un pinaillage imbécile. D’autant plus, d’ailleurs, qu’une récente traduction, œcuménique, des Écritures, a abouti à donner un sens complètement différent au passage incriminé : « L’Éternel, aurait dit en fait le texte sacré, étendant ses mains comme celle du nageur, abat les orgueilleuses fortifications. » Ne voilà-t-il pas un fâcheux contresens : ce n’était pas le mouvement de l’orgueilleux Moabite, mais bel et bien celui de l’Éternel lui-même, que l’Ancien Testament comparait à celui d’un nageur ! Le texte qui aurait dû littéralement pousser le peuple de Dieu à l’eau, par une sombre ironie, l’en avait empêché !

 

     L’homme de la préhistoire nageait-il ? Le doute n’est pas permis. Des témoignages de cent siècles l’attestent.

Cent siècles. Dix mille ans. C’est l’âge des dessins de la grotte de Kébir, dans les montagnes du Djebel El Ouenat, en Libye, qui  montrent des nageurs et des plongeurs. L’ensemble de cavernes préhistoriques  qui abritent ces grottes fut repéré en 1933 par le Comte Laszlo Almasy (1896-1951) et son ami Froebenius. Almasy devint le héros du roman d’Ondaatge, Le Patient Anglais. On a accusé ce noble hongrois d’avoir espionné pour le compte des nazis pendant la guerre. L’archéologie lui servait de couverture. Ou peut-être, vu qu’il la pratiquait avec talent, l’espionnage était-il la monnaie qu’exigeaient de lui les Allemands en échange du droit de fouille. Peu importe : sa trouvaille confirma que le Sahara n’avait pas toujours été un désert. Dans un film éponyme de 1997, tiré du roman d’Ondaatge, et qui collectionna une kyrielle d’ « Oscars » (dont celui du meilleur second rôle à la Française Juliette Binoche), on voit Almasy et ses amis, émerveillés,  découvrir les nageurs et les plongeurs de la grotte de Kébir. Le dessin de personnages allongés, battant des pieds, une main au-dessus de la tête, l’autre sous le ventre, ne présente aucune ambiguïté. Il deviendra, en Egypte, sans changement, le hiéroglyphe du verbe nager.

D’autres silhouettes rupestres de nageurs préhistoriques existent, nous a-t-on affirmé : ainsi au Yémen, sur le territoire de l’ancien royaume de Saba, et en Irak, non loin de la jonction du Tigre et du Diyala. Henri Lhote (1), qui relève, entre 1934 et 1954, des milliers de fresques dans le Tassili, fait état de figures en train de nager, comme, à Aouanrhet, une « nageuse aux seins sur dos », femme en position allongée qui remorque un homme aux membres repliés ; ou à Ti-n-Tazarift, « le nageur et l’archer », dont l’un des personnages semble bien évoluer dans l’eau ; mais dans ces peintures, on ne peut parler d’une technique de nage. Les personnages semblent « couler » dans l’eau, se laisser entraîner par un courant.

 

     Un superbe bas-relief assyrien de Ninive, âgé de trente siècles et conservé au British Museum, représente trois hommes nageant sous une pluie de flèches. Ces personnages admirablement rendus sont allongés dans l’eau. Deux d’entre eux s’aident d’outres qu’ils chevauchent et gonflent de leur souffle. Le troisième, posé sans soutien dans l’eau, effectue ce qui pourrait bien être un mouvement de crawl, action alternée des bras et jambes traînantes. Une légende commente l’action : « ils flottaient – tels des poissons traversaient la rivière. » Ou tels Dercétis, déesse de Babylone, ancêtre des sirènes, dotée d’un corps de poisson et d’un visage de femme ?

D’autres signes témoignent de l’existence d’un mouvement alternatif des bras, style crawl, en des temps très reculés. Le hiéroglyphe « nager » ne montre-t-il pas une silhouette d’homme allongé, un bras sous le corps, l’autre levé légèrement en arrière, position qui anticipe des nages réputées « modernes ? » En Égypte, la maîtrise de la nage témoigne d’un niveau supérieur de culture. Quand, à la bataille de Kadesh, les Hittites croient encercler les troupes de Ramsès II alors dans la cinquième année de son règne, le roi hittite manque de se noyer et s’attire la dérision de générations d’Égyptiens.

L’ordalie, qu’on retrouve dans la Torah juive, était prévue dans le Code (section 131-2) d’Hammourabi (~1795-~1750), l’une des premiers textes de lois connus. Une femme suspectée d’adultère par la communauté devait se jeter à la rivière, où les Dieux étaient censés résider. Si elle parvenait à se sauver à la nage, c’est que les Dieux l’avaient déclarée innocente. Une personne avait le droit de demander ce jugement divin en cas d’accusation. On imagine qu’il ne faut rien connaître de la natation pour imaginer un tel scénario : une personne assez instruite de la flottabilité du corps humain n’avait qu’à emplir ses poumons avant d’être poussée à l’eau et à se placer sur le dos, visage tourné vers la surface, pour passer victorieusement l’épreuve. Dans une culture où l’art de se propulser dans l’eau existe, l’ordalie n’aurait pu signifier présomption d’innocence ou, en cas de noyade, de culpabilité.

Vieux de 5000 ans, un bas-relief de Nagoda et un sceau des inspecteurs des eaux déposés au Musée de Berlin confirment qu’une sorte de crawl, ou de trudgeon, a été maîtrisée en Égypte. Bien entendu, on ne sait rien de l’ensemble du mouvement effectué, mais la position des mains, à l’opposite, l’une dans l’eau, l’une au-dessus de la tête hors de l’eau, ne laisse aucun doute sur le retour aérien du bras à l’issue de l’action sous-marine. De vastes piscines peuplaient les palais d’Akhenaton ; un ample réservoir du Palais de Deir el-Balah, où vécut Néfertiti vers ~1400, servait de citerne et de piscine. Avant d’échouer au Musée du Caire, un nageur d’albâtre a traversé quarante-deux siècles, saisi dans un mouvement alterné des bras, sans doute un crawl ou un over arm stroke des membres supérieurs, couplé à un mouvement en grenouille des jambes proche de la bonne vieille brasse de nos grands-pères. Ce n’est qu’une hypothèse de notre part, mais cette façon de nager a pu être développée en raison des méthodes d’enseignement en l’honneur au temps des Pharaons. L’élève nageur était posé sur une planche légère et invité à avancer en moulinant des bras. Il pouvait dès lors sortir les bras de l’eau sans boire une inévitable tasse. On peut imaginer que le même processus d’enseignement de la nage sur des planches a permis aux surfeurs des îles des mers du Sud de produire le crawl.

C’est sans doute une telle technique, ni brasse ni crawl, mais qui préfigurait ces deux styles, qui était encore pratiquée, dans les années 1930, sous le nom de double coupe. L’enseignant français G. de Villepion raconte dans son ouvrage Nageons (1929) qu’il a « vu des Indiens de la Bolivie traverser les rios en poussant devant eux des charges d’écorces de quinquina ; mais les jambes donnaient un coup de ciseau très distinct. » A Rome comme en Assyrie, ajoute-t-il, « la double coupe (lancement alternatif des bras accompagné d’un double coup de jambes en ruade) semble avoir été la nage prévalente. » Villepion qui a lu des descriptions gréco-romaines des pieds du nageur qui « tracent un sillon dans la plaine liquide », en conclut que le crawl a pu être pratiqué dans l’Antiquité, puis que « son usage va se perdre par la suite, » avant d’être retrouvé par les frères Cavill parmi les indigènes des îles des mers du Sud… Tout cela suggère que le nageur du Musée du Caire, illustrait, déjà, la double coupe.

Divers objets égyptiens attestent d’une continuité dans la pratique d’une nage type brasse, à action des membres simultanée : des pièces de bois et d’ivoire (18e Dynastie), un vase d’argent de la 21e Dynastie (~1050), des fragments de poteries (ostracon, pluriel ostraca), des manches de cuillers, des plats ou des bols, mettent en scène avec constance des nageurs de « brasse », le corps en extension, les bras étirés, les mains devant la tête.

En revanche on ne trouve pas trace d’épreuves de natation en Égypte hormis celle, indirecte, d’un combat des Dieux Horus et Seth qui, engagés dans une guerre pour l’empire de l’univers, décident de s’en remettre à un concours de plongeon : il n’empêche, la nage semble avoir été dans ce pays une activité économique – ou au moins utilitaire – et ludique que Pharaon lui-même ne dédaigne pas : dans la tombe d’un prince de Sint, Cheti, qui vécut à la fin du 3e millénaire av. J.-C., on peut lire, dans un chapitre de sa nécrologie consacrée à la liste de ses mérites, un remerciement au roi qui, dit-il, lui « a fait apprendre la natation avec ses propres fils » ?

On peut croire que la natation reste une activité pour les nobles, qui peuvent d’y exercer dans l’eau pacifiée des piscines. Le Nil, peuplé de reptiles, d’hippopotames, ne pouvait pas être le lieu privilégié d’une activité, joueuse ou sportive, sans dangers.

 

     Les témoignages écrits qui concernent la nage remontent quelques siècles moins loin dans le temps que les traces peintes ou sculptées. Rien de plus normal, puisque, historiquement, le dessin précède l’alphabet. La miraculeuse découverte de milliers de tablettes cunéiformes a offert d’abondantes et précieuses informations sur la culture plus de cinq fois millénaire de la plus ancienne civilisation connue, celle de Sumer. Avant que l’homme ne soit créé, racontait la mythologie sumérienne, des Dieux anthropomorphiques habitaient la cité de Nippur. Ayant décidé de marier sa fille la déesse Ninlil, sa mère Nunbarshegunu lui dit: « dans l’onde pure, femme, baigne-toi dans l’onde pure. Ninlil, longe la berge du ruisseau Nunbirdu. »

De la même façon, Gilgamesh, le héros sumérien de la première saga de l’humanité, dont la légende fut intégrée ensuite à la mythologie babylonienne, (~18e s.) plonge sous les eaux pour se procurer la plante de la jeunesse éternelle, qui croît au fond de la mer, et qu’il perdra, volée par un serpent, alors qu’il se baigne dans une rivière.

 

     Dans La Bible, Ézéchiel signale (47, 3-5) un fleuve qu’on doit traverser à la nage : « c’était un torrent que je ne pouvais traverser, car l’eau était si profonde qu’il fallait y nager. » Dans le premier livre des Macchabées, Jonas et les siens, au cours d’un combat, sautent dans le Jourdain et nagent. Jonathan, un héros maccabéen, plonge dans le Jourdain pour échapper à des poursuivants. Flavius Josèphe décrit dans son autobiographie un naufrage dont fut victime un groupe de prieurs qui nagèrent toute la nuit avant d’être sauvés par un navire. Rabbi Akiba, un rabbin du 2e siècle, établit qu’apprendre à nager à ses enfants était, pour un père, un devoir sacré.

Les Juifs n’ont pas attendu l’ère moderne pour s’illustrer dans la natation. Ils peuvent noter l’appartenance à leur foi de plusieurs grands nageurs comme le marquis Bibbero, vainqueur de courses en Angleterre dans les années 1860, G. Cohen, recordman des États-Unis du 440 yards entre 1878 et 1896, Alfred Hajos (de son vrai nom Guttmann, 1878-1955), champion olympique pour la Hongrie, Neumann (1875- ), champion olympique pour l’Autriche. Otto Wahle (1880-1963), Autrichien émigré aux États-unis qui, devenu un coach réputé, influença le cours de la natation US et dirigea l’équipe olympique en 1912 et en 1920. Son successeur olympique, William (Bill) Bachrach (1879-1959), un Juif également, fut le premier entraîneur de natation de l’histoire à enlever, à travers ses élèves Johnny Weissmuller et Ethel Lackie, les 100 mètres nage libre masculin et féminin – aux Jeux de Paris, en 1924 – et dirigea l’Illinois A.C. de 1912 à 1954. Léo Donath, un juif hongrois, présida la FINA dans les années 1930. Mark Spitz, qui accumula neuf médailles d’or olympiques dans sa carrière, fut élu en 2000 meilleur nageur du siècle écoulé par un jury de spécialistes, et Keena Rotthammer, championne du monde et olympique, fut l’une des rares nageuses à avoir battu sur l’une de ses meilleures distance, le 800m, la grande Shane Gould. Chassé d’Ukraine par l’antisémitisme et la misère, Lenny Kraizelburg a remporté les courses de dos aux championnats du monde 1999 et aux Jeux olympiques de Sydney en 2000 pour le compte des USA. Charlotte Epstein (1885-1938), elle, fut la principale responsable de l’établissement la natation comme sport féminin aux états-Unis. Elle fonda la Women’s Swimming Association en 1917, fut responsable de l’inclusion de la natation féminine aux Jeux Olympiques de 1920. Manager des équipes olympiques de 1920, 1924 et 1932 et chairman du Comité olympique féminin des états-Unis, elle présida le comité de natation des états-Unis des Maccabiades en 1935.

Comme nombre de peuples et de tribus de l’Antiquité, les Juifs attribuaient à l’eau un pouvoir purificateur. Son utilisation était entourée de multiples précautions, d’interdits, de contraintes. Les croyants étaient tenus à l’immersion rituelle avant le coucher du soleil, le tevul yom : « un qui s’est baigné ce jour. » Un rite d’immersion totale du corps des morts, remizah gedolah – « grand lavage » – avait été abandonné parce qu’il décourageait la présence des femmes, et le rite fut remplacé par une simple « purification » : tohorah. On s’abstenait de se baigner pour le plaisir ou pour le sport dans les rites traditionnels de deuil des trois semaines dites bein ha-mezarim – « entre deux jeûnes » – qui commémorent les destructions du Premier et du Deuxième Temples.

La pratique du bain différait selon les sectes. Ainsi les Bana’im, secte mineure équivalente aux très austères Essene (Esséniens) et dont le nom apparaît dans Mikva’ot 9 :6, étaient très concernés par la propreté de leur vêtement. On sait très peu de choses à leur sujet, mais si d’aucuns ont vu l’origine de leur nom dans le verbe hébreu banah (« construire »), Sachs et Dorenbourg estiment que Bana’im dérive du Grec Banavetov, « bain » et signifie : « ceux qui se baignent. » Ce qui les rapprocherait des hémérobaptistes dont l’événement le plus important de la vie était le baptême: le plus courant aussi puisque les rites baptismaux étaient répétés plusieurs fois par jour. (Saint Jean-Baptiste était sans doute un hémérobaptiste).

Les Samaritains imposaient un bain purificateur pour les femmes après leurs règles, et le bain pour toute personne qui touchait le mort pendant le lavage funéraire.

Le nom de Hammath, ville du territoire de Naphtali, mentionnée dans la Bible avec Rakkath et Chinnueth (Josué, 19 :35), indique la présence de sources chaudes. On la situe au sud de Tibériade, à Tiberias, où des bains et des synagogues furent trouvés. Des bains modernes ont été aménagés depuis à Hammath Tiberias, arrosés par cinq sources d’eau chaude (60-62°) curative riche en graphite, en fer et en chloride de magnésium.

Deux rites permettaient de venir à bout de l’impureté : le bain et les cendres d’un taureau roux ; on exigeait trois immersions complètes en maljiszir hayyim (eau vive) ou à défaut dans 40 séhar (550 litres environ). L’adhésion au judaïsme passait obligatoirement par un certain nombre de rites : sacrifices, circoncision, immersion. Plus d’un texte religieux précise cette relation privilégiée avec l’eau, qu’on retrouve dans les ablutions à la mode des Hindouistes, des Shintoïstes et des Bouddhistes. Les tovelei shaharits (« baigneurs du matin ») sont mentionnés dans Tosefta Yadahim 2:20. Le Talmud précise que le père doit enseigner la natation à ses enfants, dès l’âge de cinq ans. Il ne s’agit pas d’une suggestion, mais d’une prescription (Kiddouch 30 B) « parce que leur vie en dépend. »

Cette passion pour les immersions, ce goût qui dépassait l’acte de se nettoyer, de se laver – le corps devait être propre avant l’ablution – fit du bain public peut-être la seule institution romaine appréciée des rabbins : à Massada, quatre bains et une piscine de natation furent bâtis par Hérode. Ce goût de l’hygiène voyageait avec les tribus. Installés dans la corne de l’Afrique, les juifs noirs Falashas, qui pratiquaient l’immersion purificatrice, apparaissaient si propres aux Éthiopiens que ceux-ci disaient d’eux qu’ils «sentaient l’eau

L’idée pourra paraître étrange, mais certains auteurs ont suggéré que la propreté rituelle méticuleuse, individuelle et collective, l’hygiène des Juifs les a dispensés de nombreuses calamités, pestes et autres épidémies. Ce qui, ajoutent-ils, les conduisit à subir nombre de pogroms : être en bonne santé quand les Chrétiens mouraient suffisait à les faire accuser de pratiques magiques. On peut mettre en doute la première partie de cette assertion, quand on sait que la propreté fanatique des Néerlandais ne leur épargna guère une série de pestes cruelles. Quant aux pogroms…

 

…Tremper n’est pas nager et ces deux activités ne peuvent être confondues. Mais la première peut-être un encouragement à se mettre à pratiquer la seconde. Le chapitre 21 de l’épître selon Saint-Jean, dans le Nouveau Testament, raconte que Pierre, qui péchait avec des amis sur le lac de Tibériade, voyant Jésus-Christ se manifester sur la berge, plongea et nagea sur la centaine de mètres qui le séparait du sol : « Et Simon Pierre, dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, mit son vêtement et sa ceinture, car il était nu, et se jeta dans la mer ». Quand, au cours d’un voyage, le bateau de Saint Paul coula au large des côtes maltaises, tous les hommes purent rejoindre l’île à la nage.

Hérode le Grand était connu pour sa passion des piscines : plusieurs bassins furent découverts à Hérodion, dont un, s’il faut en croire Josèphe, assez vaste pour accueillir des bateaux. Il disposait d’une piscine couverte, large de 5,5m sur 9m de long, dans son palais d’Hérodion, près de Jérusalem. Netzer date sa construction de ~10, soit six ans avant la mort d’Hérode. En outre, son palais de Césarée abritait une piscine de dimensions « olympiques », à laquelle s’ajoutait une piscine découverte. C’est dans une de ses deux piscines de Jéricho qu’il fit noyer son beau-frère, un prince maccabéen, qu’il soupçonnait de pouvoir menacer son trône.

 

     En Grèce comme à Rome, savoir nager conférait un prestige supérieur à toute autre maîtrise corporelle. Passons vite sur la religion. Les Dieux et les héros de la mythologie nageaient. Orion nage quand il est tué par la flèche d’Artemis. Herakles traverse un plan d’eau avec une vitesse surnaturelle. Chez les Grecs de l’époque classique, la natation offrait de multiples visages : utilitaire, hygiénique, récréatif ou compétitif. Pour Platon, l’homme qui ne savait pas nager était un barbare. Le gouvernement d’Athènes ordonnait de la manière la plus expresse aux parents de faire apprendre à leurs enfants avant tout à lire et à nager. Un incapable, avait-on coutume de dire, ne savait « ni nager ni courir. » L’expression se changera, à Rome, en « ni nager ni lire. »

L’immersion, dans la Grèce antique, était chargée de vertus purificatrices. On se baignait après un deuil ou une maladie grave. La médecine proposait un remède original contre le mal d’amour : se jeter du haut des falaises de l’île de Leucadia, dans la mer Ionienne. Comme on y précipitait surtout les condamnés à mort, on conçoit qu’un tel remède risquait d’éliminer le malade avec la maladie ! D’aucuns, comme Sappho, ne purent survivre à une si radicale médecine. Un citoyen de Butrone, en Épire, surmonta l’épreuve et se déclara guéri.

Les plongeurs grecs – profession dédiée à la pêche du corail, des éponges, de la pourpre, des huîtres, des perles comme au pillage des bateaux naufragés – se mettaient au service des flottes pendant les guerres maritimes. Selon Isidore de Charax, auteur grec du 3e siècle avant Jésus-Christ, les plongeurs descendaient quelquefois à une profondeur de 20 orgyes, soit 37 mètres.

Dans La Guerre du Péloponnèse, Thucydide décrit les plongeurs subaquatiques au combat. Ainsi (Livres VI et VII), ils vont ôter les pieux plantés à fleur d’eau par Syracuse pour défendre l’entrée de la ville. Au siège de Sparte, des nageurs rejoignent l’île sous l’eau, tirant des sacs derrière eux, et l’approvisionnent ainsi en vivres.

Pline rapporte que les Grecs érigèrent à Delphes des statues à l’effigie des plus célèbres de leurs plongeurs, Scylla et sa fille Hyna. C’est à Scylla en effet qu’ils durent en grande partie leur victoire à Salamine ; avec son équipe de plongeurs en eau profonde, il défit les ancres de la flotte perse dont les navires, en dérivant, s’entrechoquèrent et s’infligèrent des pertes considérables.

Xerxès, peu rancunier, demanda à Scylla de récupérer les trésors d’un de ses navires naufragé dans une tempête. Scylla s’exécuta mais, Xerxès s’étant montré peu généreux, l’irascible plongeur s’en alla une nouvelle fois défaire l’ancre du navire impérial avant de s’enfuir à la nage. Il utilisa un roseau transparent pour respirer sans être repéré, puis franchit 80 stades, soit près de 15 kilomètres en mer, et rejoignit ainsi le cap Artémision où se trouvaient les Grecs.

A défaut d’égaler les exploits du légendaire Scylla, l’astucieux Glaucus obtenait un franc succès quand il piquait une tête. Ce diable d’homme réapparaissait quelques jours plus tard et racontait au bon peuple ses visites aux peuples marins. Glaucus prétendait avoir mangé une algue qui l’avait rendu amphibie. Son astuce consistait à nager sous l’eau assez loin de son point d’immersion pour se mettre à l’abri des regards et à revenir de la même façon, puis à faire œuvre d’imagination pour décrire le royaume de Poséidon !

 

     La première référence littéraire « occidentale » à l’art de nager remonte à ~900 et se trouve dans L’Iliade, livre 16. Après avoir tué Kébrion, l’aurige d’Hector, Patrocle, insulte sa victime, compare sa chute, la tête la première à bas de son char au plongeon des pécheurs d’huîtres. « Lui, comme un plongeur, tomba de la caisse. »

Léandre d’Abydos traversait, dit-on, l’Hellespont quand le soleil s’était couché pour y rejoindre en secret Héro, sa belle, prêtresse de Vénus à Sestos qui, pour l’aider à se repérer dans son périlleux raid nocturne de quinze cents mètres, allumait un flambeau à sa fenêtre. Une nuit de tempête, le flambeau fut soufflé et s’éteignit. Léandre, égaré, périt noyé. Héro, de désespoir, se jeta à son tour dans l’Hellespont.

L’effort, quotidien, de son amant, témoignait d’un vigoureux athlète, remarquablement entraîné. Sa légende, reprise par Ovide et Virgile, fut chantée par Musée (5e s.) dans un long poème, Héro et Léandre, qui fut très populaire à l’époque byzantine et donnait lieu à d’amples digressions poétiques sur l’art de nager: « Léandre qui fait un vaisseau de luimême et de ses bras des rames… » Tout  comme dans une médaille trouvée à Abydos, la description de son style évoque une possible pratique « crawlée. » Mais doit-on vraiment se fier à une image poétique pour ce qui concerne l’exactitude d’un geste technique ?

En Grèce classique la natation parait absente des Jeux traditionnels, quoique certains chercheurs aient supposé l’existence d’une épreuve de natation aux Jeux Isthmiques. La nage de course n’était d’ailleurs pas inconnue de tous : ainsi, à Hermione, ville de l’Argolide, contrée montagneuse de l’ancienne Grèce, on distribuait tous les ans des prix à ceux qui l’emportaient par l’adresse avec laquelle ils nageaient.

Nonnos de Panopolis, poète égyptien d’origine grecque du 5e siècle, et Pausanias décrivent des courses publiques, ouvertes à tous, qui se déroulaient à Naxos, la plus grande des îles Cyclades. Des régates et des courses de nage avaient lieu à Hermion, en l’honneur de Dionysos Melanaigis : c’étaient, semble-t-il, des épreuves courtes, proches des sprints ou des distances de demi-fond court actuels et elles se tenaient dans les eaux abritées des baies.

Nonnos évoque dans ses Dionysaca une course entre Dionysos et Ampellus: « Dionysos semblait sauter sur l’eau, la frappant à chaque bond de son torse nu. Il battait des pieds et utilisait ses bras comme des rames, et  avançait à la surface liquide selon des règles précises. » Plus loin, Nonnos écrit encore: « il avançait par le mouvement des mains, la tête projetée en avant et, sillonnant l’onde, les pieds tendus à l’opposé de la tête, il dominait l’eau. »

Hérodote signale des courses de natation organisées par le Roi des Perses Xerxès 1er (486-465), ce qui contredirait la réputation de phobie aquatique de ce peuple. L’un des rares jeux d’équipes grecs, le platanetus, pratiqué à Sparte, consistait en une dispute entre deux équipes de la maîtrise d’une île située au milieu d’un fleuve et, comme son nom l’indiquait, dans un décor de platanes ; il fallait pour vaincre jeter les adversaires à l’eau, dans une sorte de pancrace nautique, très violent.

Quant aux Lacédémoniennes, elles étaient aussi habiles que les hommes dans l’art de nager.

Un « par équipes » aquatique dont on ne connaît pas le détail du déroulement – un relais, un ballet, une joute, prémice de notre water-polo ? – était organisé à l’occasion des fêtes des Petites et des Grandes Panathénées. Quant au boxeur Thysandre de Naxos, il incluait la nage dans sa préparation, écrit Philostrate.

Enfin, Thucydide, l’historien grec le plus illustre du monde antique, évoque un concours de plongeon où des juges notaient les jeunes concurrents.

 

     Les Athéniens et plus encore les habitants de l’île de Délos étaient considérés comme les meilleurs nageurs. L’habileté des Déliens dans l’art natatoire était proverbiale, au sens étymologique du terme : elle était érigée en dicton. D’un homme très habile, Héraclite écrivait qu’il était un « nageur délien. » La question reste de savoir s’il nageait en eaux troubles…

Très tôt, les pêcheurs crétois plongèrent en bordure des criques. Ils ramenaient des murex, des pierres (agate, jaspe, ponce) et pillaient à l’occasion des épaves.

Dans L’Odyssée, Livre 5, lors d’une traversée marquée par une tempête, la déesse Leucothea, fille de Cadmos et d’Harmonie, conseille à Ulysse d’ôter ses vêtements et de nager jusqu’à terre. Le héros, « la tête en avant, se jetant à la mer (…) ouvrit les deux mains pour se mettre à nager (…) Il nageait, s’élançait pour aller prendre pied » (vers 342-417).

Les Corinthiens rapportaient l’histoire d’un certain Arion, poète lyrique qui, pour échapper aux pirates qui le menaçaient, se jeta à l’eau avec sa lyre, et se vit sauver de la noyade par des dauphins qui, stimulés par sa musique, le poussèrent au rivage. L’aventure est moins fantaisiste qu’il ne semble, car elle correspond à des « sauvetages » effectués récemment par ces petits cétacés.

Hérodote conte qu’au cours d’une bataille navale qui les opposait aux Perses, seuls un petit nombre de Grecs furent pris, la plupart ayant pu s’enfuir à la nage.

Pyrrhus, roi d’Épire, s’étant embarqué en ~281 pour secourir Tarente qu’attaquaient les Romains, fut surpris par une tempête. Comme son vaisseau coulait, il se jeta à la mer, suivi par ses gardes, ses officiers et ses amis. Pendant des heures, tout ce petit monde dut combattre la violence des vagues dans l’obscurité de la nuit. Le jour parût avant qu’ils n’aient pu gagner la côte. Ils devaient être très entraînés pour avoir su lutter si longtemps contre les flots déchaînés.

L’historien juif Flavius Josèphe (37-100) fit naufrage dans l’Adriatique, au cours d’un voyage de Jérusalem à Rome. Il nagea toute la nuit avant d’être sauvé ainsi que quatre-vingts passagers.

Ésope (~6e s.) met en scène un nageur dans une de ses fables.

Les Macédoniens nageaient volontiers dans l’eau froide. Quant aux jeunes filles de ce pays, elles allaient jusqu’à donner des spectacles aquatiques. Ancêtres des ballets nautiques?

 

     On sait des Phéniciens, qui furent les plus actifs commerçants de la Méditerranée pendant plusieurs siècles (~1200, ~600), qu’ils organisèrent des compétitions nautiques.

Leurs héritiers carthaginois, aguerris aux combats navals, s’ils étaient battus, préféraient se jeter à l’eau et nager pendant dix heures que de se rendre. Les Romains leur rendaient bien cette politesse. Au siège de Syracuse mené par Carthage contre le tyran Denys l’ancien, les vaincus se sauvèrent à la nage plutôt que de se rendre au général Himilcon. Cinquante d’entre eux furent assez bons nageurs pour aborder en Italie, après avoir traverse le détroit de Messine large de six kilomètres.

 

     En Italie, les peintures étrusques (comme « la tombe de la chasse et de la pèche », à Tarquinia) remontent à vingt-six siècles, tandis qu’en Grande Grèce, à Paestum, « la tombe du plongeur » porte allègrement ses 2500 ans d’âge.

Un vase de céramique attique exécuté par Audokidas au 6e siècle avant Jésus-Christ représente des femmes au bain. Une amphore attique illustrée par le peintre Priam montrait une nymphe nageant.

Sont aussi parvenues jusqu’à nous une statuette (~480) de plongeur (18 cm) et une céramique (~450) qui montre deux plongeurs ainsi qu’un nageur effectuant un mouvement de nage alternative (style crawl).

Deux piscines à Paestum, à 300 kilomètres au sud de Rome, témoignent d’une activité natatoire : leurs dimensions respectives, 46 mètre par 25 pour 1,80 mètre de profondeur, 25 mètres par 10 par 3 mètres de profondeur évoquent d’une façon frappante les grands bassins ou « bassins olympiques » et les « petits bassins » actuels.

Le 3 mars 1968 fut trouvée une tombe datant  de ~480. Le ciel du lit où repose le gisant est illustré par une peinture qui la fit baptiser « tombe du plongeur. » La position du plongeur dans sa chute est la même que celle du plongeur de la « Tombe de la chasse et de la pèche » de Tarquinia. Mais – chose beaucoup plus singulière –, il s’élance non pas d’un promontoire naturel mais d’une plate-forme de plongeon !

Dans les piscines de Paestum, les archéologues ont reconnu des signes étonnamment modernes d’une activité de compétition et d’enseignement de la natation : plan incliné qui délimite un grand et un petit bain, mesure des distances le long de la plage de la piscine…

 

     La Rome des origines nous rapporte la légende de Clélie et de ses neufs sportives compagnes. Prisonnières de Porsenna, ces jeunes filles s’enfuirent à cheval, puis traversèrent le Tibre (~509). Horatius Coclès, en ~508, interdit, seul, l’accès d’un pont que ses soldats détruisaient aux Étrusques, puis il s’échappa tout armé à la nage. Exploit remarquable, mais que permettait l’éducation romaine – « les Romains endurcissent leurs enfants en les faisant baigner dans le fleuve, » écrit Virgile – et que renforçait l’entraînement du soldat romain, qui nageait souvent couvert de son armure. Scipion l’Africain (~234-~183), pour donner l’exemple à ses soldats, traversait à leur tête les rivières en nageant sans quitter sa cuirasse. Un autre général romain, Sertorius (~121-~73), après une défaite de l’armée contre les Cimbres et les Teutons, se jeta dans le Rhône et quoique blessé, passa ce fleuve à la nage avec sa cuirasse sur le dos. L’impératrice Agrippine, mère de Néron, se sauva, elle, en 59, d’un naufrage orchestré par son fils et, quoique blessée à l’épaule et affligée de ce fait d’une insensibilité du bras droit, nagea, semble-t-il, à quarante-trois ans, sur des kilomètres, au large de Naples, avant de rejoindre la terre ferme !

Dans la Rome des débuts, la nage était tenue en haute estime. Elle entrait dans l’éducation des jeunes Romains qui s’exerçaient à traverser « le Tibre où la jeunesse accourt en foule pour nager. » (Cicéron). « Les Romains exerçaient leurs officiers et leurs soldats à nager, aussi bien qu’à marcher : et un auteur ordonne même de les forcer à cet exercice soit sur mer soit sur les rivières pour les accoutumer au péril et à la peine ou du moins diminuer la surprise que cause le hasard et augmente le danger », signale Michel de Pure dans L’Idée des Spectacles anciens et nouveaux. (1668). L’importance de la nage dans l’éducation guerrière se signalait par un détail topographique : la proximité du Champ de Mars du Tibre.   Après les exercices, les jeunes gens plongeaient dans l’eau du fleuve, se débarrassaient en plusieurs traversées de la sueur, de la poussière et de la fatigue des exercices. La nage entrait donc dans l’entraînement du soldat. Au temps de la République, au moins trois traversées du Tibre étaient prévues à leur programme. Le pentathlon romain, le Quinquerce, comprenait une épreuve de nage. Savoir nager était indispensable. Les troupes en campagne devaient pouvoir traverser des fleuves en l’absence de ponts.

La littérature militaire de Rome fourmille d’exemples de situations où les soldats devaient nager. Ainsi dans La Guerre des Gaules de Jules César.

Les Romains n’eurent dès lors aucune peine à faire leur le proverbe grec : « Neque litteras didicit nec natare », disaient-ils de l’ignare : « Il n’a appris ni les lettres, ni la natation. »

Non seulement ils nageaient, mais ils avaient « de la technique ». Ovide, dans le passage des Métamorphoses dédié à Salmacis et Hermaphrodite, évoque clairement une nage où les bras agissent de façon alternative (façon crawl) et nom simultanée (comme la brasse). « Le jeune homme frappe son corps du creux de ses mains, puis lestement il saute dans le lac et, tandis qu’il déploie ses bras alternativement, il brille à travers les eaux limpides. » Sa description (à la première personne) de la nage d’Aréthuse est moins détaillée : « je me plonge nue dans les eaux. Tandis que je les fends et les ramène à moi, me livrant aux mille jeux de la nage, tandis que j’agite mes bras déployés. » Plus loin, c’est Hercule qui nage. L’accent est alors mis sur l’extraordinaire vitesse de sa progression dans l’eau. Chargé de son carquois et de la dépouille du lion de Némée, Hercule jette sur la rive opposée sa massue et son arc puis affronte l’impétueux fleuve Evénus : « je veux encore venir à bout de ce fleuve, dit-il. Il n’a pas une hésitation, il ne songe pas à chercher où le courant est le plus tranquille, ni à se laisser aller au fil de l’eau obéissante » et il n’a pas plutôt plongé qu’il est « déjà debout sur l’autre bord. » Une autre description du nageur en action est tentée par Manilus : « Puis, soulevant un bras après l’autre pour faire de lents balayages, puis comme une birème cachée, il tirera ses bras de côté sous l’eau. » Ces deux mouvements se réfèrent assez clairement, le premier à une nage alternée style crawl, le second à la brasse.

 

     Il n’étonnera personne, dans ce contexte, si les grands capitaines de guerre romains – comme les Grecs – étaient fiers de leurs talents de nageurs. César et Pompée y excellaient et Auguste aimait enseigner la nage à ses petits-enfants. Virgile vantait la santé par le bain. Trebatius, un jurisconsulte, conseillait à l’insomniaque Horace de traverser par trois fois le Tibre chaque jour afin de retrouver le sommeil. Plutarque rapporte dans ses « Vies des Hommes Illustres de Rome » que Jules César, attaqué par surprise par Ptolémée dans Alexandrie, se jeta à la mer depuis son bateau enveloppé par l’ennemi. « Il se sauve à la nage avec la plus grande difficulté. Ce fut, dit-on, dans cette occasion qu’il nagea en tenant dans sa main des papiers, qu’il n’abandonna jamais, malgré la multitude de traits que les ennemis faisaient pleuvoir sur lui, et qui l’obligeaient souvent de plonger ; il soutint toujours ces papiers d’une main au-dessus de l’eau pendant qu’il nageait de l’autre. »

Quelques siècles plus tard, William Shakespeare mit en doute les qualités natatoires du conquérant des Gaules. Dans son Jules César, il mit dans la bouche de Cassius, l’un des conjurés qui s’apprêtent à assassiner César, l’anecdote suivante (vers 102-117) :

     « Une fois, par un jour gris et orageux où le Tibre agité se soulevait contre ses rives, César me dit : Oserais-tu, Cassius, te jeter avec moi dans ce courant furieux, et nager jusqu’à ce point là-bas ? Sur ce mot, accoutré comme je l’étais, je plongeai, et le sommai de me suivre ; ce qu’il fit en effet. Le torrent mugissait ; nous le fouettions de nos muscles robustes, l’écartant et le refoulant avec des cœurs acharnés. Mais avant que nous pussions atteindre le point désigné, César cria : au secours, Cassius, ou je me noie ! De même qu’Énée, notre grand ancêtre, prit sur ses épaules le vieil Anchise et l’enleva des flammes de Troie, moi, j’enlevai des vagues du Tibre César épuisé. » (1)

 

     La Rome antique abritait avec les Palombares (ou : Urinatores, plongeurs) une véritable société de natation. Les palombares allaient pêcher les fruits de mer. Avec le temps, ils diversifièrent leurs activités qu’ils mirent au service de l’art militaire.

Chaque 17 août, à Rome, Naples et dans les grandes villes, étaient fêtées les Portunalia. Tenues en l’honneur du dieu Portunus, elles donnaient lieu à des courses individuelles et par équipes. Les 7 juin et 7 juillet, les jeux pécheurs offraient l’occasion de courses nagées. A Ostie, en mai se tenait la Majume, une fête agrémentée de courses de vitesse, de combats dans l’eau et de compétitions de « style » où l’on comparait la beauté des nages. Un des grands amusements, pendant la Majume, consistait à se jeter les uns contre les autres dans l’eau : fallait-il pour cela que tout le monde sache nager !

Du temps de Domitien, qui régna sur Rome de 81 à 96, l’on donnait des divertissements dans l’eau. Un des spectacles eut le don de frapper les spectateurs. « Un char de Néréides, c’est-à-dire de jeunes gens et peut-être de femmes, habillés en nymphes, qui dessinaient différentes figures sur la surface de l’eau. Ces nageurs représentaient d’abord un trident, ensuite en s’entrelaçant ils faisaient une ancre puis une rame, puis un vaisseau, cette dernière figure se transformait tout à coup en une autre qui représentait l’étoile de Castor et Pollux, à laquelle succédait l’image d’une voile enflée par les vents. Il fallait que ces gens eussent de l’art de la nage une connaissance approfondie pour jouer leurs rôles avec toute la facilité et la vitesse nécessaires à l’illusion d’un pareil spectacle » (Martial).

Cela laisse supposer l’existence d’un enseignement aux techniques de nage, par des professeurs de natation. Ceux-ci attachaient aux corps de leurs élèves des faisceaux de jonc ou de roseau qui les aidaient à se soutenir sur l’eau, ou encore des vessies, des outres gonflées, des lièges. Quant aux techniques de nage elles-mêmes, elles préfigurent le crawl et la brasse. « On verra le nageur, dit Marcus Manilius, poète latin du 1er siècle, tantôt voler à la surface des eaux, en frappant de ses bras les flots et en les faisant retentir de ses coups. Tantôt il tiendra les mains entièrement sous l’eau, leur faisant l’office de rames, sans que l’on puisse s’apercevoir de leurs mouvements. D’autres fois il se tiendra droit dans l’eau, et il nagera comme s’il marchait et l’on dirait ainsi que les eaux sont devenues une terre ferme ; ou bien il se couchera sur le dos sans faire aucun mouvement des mains ; ainsi il ne pèse point sur l’eau et demeure suspendu à sa surface. »

 

     Le mot piscine vient du latin pesce, poisson. Au départ, le terme désigne un vivier, un bassin parfois de très grande dimension – jusqu’à 1300 mètres de long –, où le poisson est maintenu en vie. La piscine « natatio », elle, est fréquentée par les piscinensis (nageurs, baigneurs) et peut mesurer entre 4 et 90 mètres. Le bain, institution chérie par le peuple romain, constituait, plus qu’une séance de décrassage, un événement social, quotidien, vital. On ne s’étonne plus, dès lors, de la majesté et de la multiplicité des piscines dans le monde romain. à Herculanum, plusieurs piscines couvertes forment les bains sacrés disposés au bord de la mer. Ici, les jeunes athlètes se mesuraient à la lutte, à la nage, à la course à pied. C’est sur le plan de la villa Papyri, une fabuleuse habitation d’Herculanum, que le Musée Paul Getty a été construit à Malibu. Sa pièce maîtresse n’est autre qu’une immense piscine découverte, longue de plus de 50 mètres sur quatre de large. La nage avait eu une grande importance dans la vie des anciens Romains.  Le paradoxe voulait que l’Empire, qui comptait des centaines de thermes (du grec thermos, chaud) qui étaient autant de bâtiments destinés à abriter des salles où l’on pouvait se baigner et recevoir des soins de corps, finit par dédaigner la natation. A Rome même, il y aurait eu 153 thermes à la fin du – 1er siècle et 856 au 4e et il n’était pas de ville romaine qui n’avait ses thermes, monuments gigantesques comme les thermes de Dioclétien (13 hectares) ou de Caracalla (11 ha) ou de dimensions beaucoup plus modestes. Les Romains en érigèrent jusqu’en Grande-Bretagne. Mais la notion d’activité physique, avec le temps et l’amollissement de leur civilisation, perdait de son attrait. Au Bas-Empire, nager devint carrément mal vu. Les piscines furent donc des lieux d’hygiène, de farniente et de loisirs, sinon de stupre. On s’y décrassait, on s’y délassait ou on y cultivait la promiscuité, mais on ne s’y exerçait pas.

 

     Selon Tacite Publius Cornelius (55-120), les peuples germains aimaient dire de leurs héros qu’ils étaient des « champions dans la nage et le plongeon. »

Tacite parle aussi de légions romaines encadrées par des Bataves réputés, comme les Suédois, pour leur habileté de nageurs. Ils plongeaient leurs enfants, petits, dans les rivières et tout soldat devait savoir nager. On a prétendu qu’un lancer du disque était né chez eux, de la propulsion du bouclier d’une rive à l’autre, par le soldat désireux de s’alléger avant de traverser un cours d’eau ! Car les Bataves pouvaient nager tout armés avec heaume, bouclier, flèches, javelot, épée, etc. Entraînés à traverser les rivières de leur Keltoï (patrie des Celtes) natal, dans la Rhénanie actuelle, Tacite décrit leur traversée de fleuve pendant l’invasion de la Grande-Bretagne, en 43 : l’assaut de l’île de Mona fut ainsi effectuée par des fantassins en bateau ou des cavaliers qui nageaient quand la profondeur l’exigeait. Au cours d’une révolte barbare, les auxiliaires bataves de l’armée romaine, familiers avec les gués et habitués traditionnellement à nager de telle façon qu’ils prenaient contrôle des armes et des chevaux, avec cet effet que les barbares, qui attendaient une flotte, ou un bateau, crurent que rien ne serait insurmontable à des hommes qui arrivaient de cette façon. » Et ce soldat de l’Empereur d’entonner le chant : « Je suis celui, fameux, qui fut bien connu sur les rives de Pannonie, brave et le premier parmi un millier de Bataves. Je fus capable de nager avec Hadrien comme juge, de nager à travers la grande largeur du Danube aux eaux profondes, et de briser un javelot frappant mon arc. »

De nombreux témoignages locaux confirment les dires de Tacite. Ainsi le Kalevala, épopée des Finnois regroupée dans de vieilles chansons de Carélie, décrit (chant 7) la dérive, neuf jours durant, d’un héros à la recherche de son épouse disparue : « Vaïno le vieux barde sage nage par les vagues profondes ; sapin brisé, loton noyé, chablis de grand pin s’en dérive par trois journées de l’estivage, et trois nuitées de fil en lice, devant ses prunelles l’eau vive et le ciel clair dans son sillage. Il nage deux nuitées encore, deux jours au plus long du soleil. » Dans la Saga d’Egill, fils de Grimr le Chauve, l’un des grands chefs-d’œuvre du genre (date probable, 1250), qui raconte la vie « romancée » d’un personnage historique, le forgeron Grimr le Chauve met son bateau à rames à l’ancre, au large. « Puis il passa par-dessus bord, plongea et remonta une pierre qu’il chargea dans le bateau. » Il ramena la pierre dans sa forge. « Cette pierre s’y trouve encore, il ne faudrait pas moins de quatre hommes pour la soulever. » Bien sûr, il ne s’agit pas de prendre au pied de la lettre les contes et légendes, mais derrière l’outrance servie pour étonner et captiver l’auditoire, on ne peut s’interdire de saisir des pratiques réelles. Plus loin dans le même texte, est décrit un fait plus crédible : Egill, seul en pays ennemi, se retrouva en pleine nuit sur un promontoire. « Il vit alors une île, il y avait un chenal, qui allait d’une île à l’autre, d’une formidable longueur. » Ayant fait un paquet de ses armes enveloppées dans son manteau, qu’il s’attacha sur le dos « il sauta, se mit à la nage et ne s’arrêta pas qu’il ne fut arrivé dans l’île. » Un peu plus loin, surpris par Egill alors que ses bateaux étaient à l’ancre, un certain Eyvindr Skreyja « sauta par-dessus bord et parvint à terre à la nage ainsi que tous ceux de sa troupe qui parvinrent à s’échapper. »

Dans la Saga des gens du ValauSaumon (vers 1260), les héros Thorolfr et Asgautr n’hésitent pas entre un combat déséquilibré et un bain glacé : « ils descendirent sur le banc de glace et se mirent à nager. Et comme ces hommes étaient vigoureux et que le sort leur avait assigné une vie plus longue, il parvinrent à traverser la rivière et montèrent sur le banc de glace de l’autre côté, tordirent leurs vêtements et se mirent en devoir de partir. » Des textes moins entachés de fiction, tels l’Histoire des rois de Norvège, rédigée en vieil islandais par Snorri Sturluson (1230), qui recouvre une période qui va des premiers siècles de notre ère jusqu’à la bataille de Ré en janvier 1177, nous donnent à penser que les guerriers vikings, habiles marins, escrimeurs redoutables, cavaliers infatigables, se révélaient aussi, quand leur vie en dépendait, d’habiles nageurs.

Ainsi, Iorund, fils d’Yngvi, roi norvégien d’Upsal, partait guerroyer chaque été avec sa flotte. L’une de ses expéditions au Danemark tourna mal. « Les habitants de la contrée… affluèrent de toutes parts. Iorund sauta par-dessus bord de son navire afin de s’enfuir à la nage, mais il fut capturé, » raconte Sturluson. Bons nageurs, les rois vikings ne sont pas pour autant à l’abri d’un bain fatal. Projeté de son bateau par un épar qui raidissait la voile d’un autre navire qui faisait voile tout près du sien, le roi Eystein se noya.

Lors d’une guerre contre Hakon le Bon de Norvège, les huit fils d’Éric, son frère exilé au Danemark « se jetèrent à l’eau, suivis par leurs hommes, et se mirent à nager » pour rejoindre leurs navires. Si dans cette fuite périt Gamli fils d’Éric, « ses frères purent rejoindre leurs navires » et gagner le large.

Un peu plus tard, pressés par les troupes d’Hakon, alors qu’ils l’avaient attaqué dans l’île de Stord, ses ennemis furent à nouveau mis en déroute. « Sur le chemin qui conduisait aux navires, beaucoup se jetèrent à l’eau, et ils furent nombreux à pouvoir rejoindre les navires, avec tous les fils d’Éric. »

Erlend, fils du duc Hakon, poursuivi en bateau, tentait de rejoindre la terre, quand son navire talonna. Lui et les siens sautèrent par-dessus bord et tentèrent de gagner le rivage. Son ennemi, « Olaf vit alors un homme d’une beauté hors du commun se jeter à l’eau et se mettre à nager » et… le tua d’un coup de lance.

A la bataille de Ré, un autre Olaf, roi des Vendes, et tous ses hommes, battus, n’eurent d’autre recours, pour échapper à l’adversaire, que de quitter leur navire et se jeter à l’eau. Le roi « couvrit le chef de son bouclier et s’enfonça aussitôt dans les flots… Nombre de gens racontèrent aussitôt que le roi Olaf avait dû se défaire de sa broigne lorsqu’il plongea, qu’il avait dû nager au-dessous des longs-navires, qu’il avait dû ensuite se diriger vers l’esnèque des Vendes et que les hommes d’Astrid avaient dû le conduire à terre… Maint récit au sujet de la destinée du roi Olaf apparut ensuite,… mais jamais plus le roi Olaf Fils Tryggvi ne regagna son royaume de Norvège. »

Les Sagas, on l’aura compris, contant essentiellement l’histoire des batailles des héros, la nage n’y était décrite qu’en tant que technique de survie, de fuite ou de combat. Les hommes qui tombaient à l’eau pouvaient fort bien y rester et la Saga  du ValauSaumon  abonde en misérables noyades collectives, suite à des naufrages, survenus à faible distance de la terre, mais, doit-on ajouter, dans des conditions climatiques de vent, de courant, de profondeur des flots parfois épouvantables. Il est des situations où savoir nager ne sufit pas !

Autre exploit nautique, au cours d’un combat, dans la Saga de Gisli Sùrsson (1250-1260, chap. 27) : « Gisli se jette à l’eau et veut aller à terre à la nage. Börk lui jette une lance ; le coup l’atteint au mollet, le lui tranche et c’est là une grande blessure. » Gislin arrache la lance mais nage jusqu’à terre, fait remarquable dans ces circonstances. Dans la Saga des frères jurés qui, écrite vers 1250, raconte des faits survenus deux siècles plus tôt, on assiste (chapitre 23) à un combat dans l’eau : « Ils tombèrent tous deux du rocher jusqu’en bas dans la mer. Ils essayèrent de se mettre à la nage, l’un précipitant l’autre sous la surface de l’eau à tour de rôle […] La ceinture des braies de Falgeirr se déchira. Thormodr lui descendit alors les braies. Falgeirr eut du mal à nager : il disparut de la surface de l’eau, à plusieurs reprises, en buvant sans mesure. […] Fageirr se noya là. » Au chapitre suivant, un héros de cette saga, Thormodr, un proscrit, poursuivi, renverse sa barque dans la nuit et nage jusqu’à un rocher. Puis lorsque ses poursuivants, abusés par son stratagème, s’en allèrent, il « sortit des algues et se leva. Il nagea par le plus court pour se rendre à la côte. Il aborda sur les rochers qui se trouvaient en cours de route et y fit une pause. Alors qu’il était à peu de distance de la côte, il parvint sur un rocher : il était dans un tel état, à la fois tout roide et épuisé, qu’il ne put pas en repartir. » Une longue séquence de combat impliquant de ses acteurs qu’ils sachent nager se trouve dans la Saga de Hàvardr de l’Isafjördr (chap. 11 et 12) : «  Lorsque Thorbjörn vit cela, il se jeta à l’eau aussitôt et s’éloigna de la côte à la nage. Le vieux Hàvardr fut le premier à voir cela, il se dépêcha de se jeter à l’eau pour poursuivre Thorbjörn. Ce que voyant, [Halgrim] se mit aussitôt à leur poursuite. […] Ils s’éloignèrent de la côte à la nage. Il y avait un long chenal, jusqu’à ce que Thorbjörn arrive à un rocher. […] Les gens qui discutèrent de cela ensuite trouvaient que Hallgrim s’était comporté vaillamment en se mettant à la nage dans le fjord sans savoir qu’il y avait ce rocher vers le large ; c’était tout de même une très longue nage. » Dans la Saga de Grettirqui retrace la vie d’un proscrit qui a réellement vécu de 996 à 1031 –, le héros se méfie de Thòrir de Gadr, un  homme des bois qu’il a recueilli, et en présence duquel il doit, sa barque étant hors d’état, retirer au large des filets de pêche. « Il se débarrassa de ses armes et de ses habits et se mit à nager pour aller chercher les filets. Il les rassembla, alla jusqu’à terre et les jeta sur la rive. » Mais quand il s’apprête à remonter à terre, Thòrir le frappe d’un coup de hache. « Grettir se jeta à la renverse dans l’eau et coula comme une pierre. Thòrir examinait le lac pensant l’empêcher d’atteindre la rive s’il remontait. Grettir nagea sous l’eau tout près de la rive en sorte que Thòrir ne le vit pas, jusqu’à ce qu’il arrive dans la baie derrière lui. »

Dans la vie courante, on doit imaginer que les bains n’étaient pas toujours forcés ni dramatiques, qu’on s’y adonnait parfois par plaisir. Toujours dans La Saga de ValauSaulmon, on voit un garçon se rendre aux « bains de Saelingsdalr » dans l’espoir d’y rencontrer une jeune fille, Gudrun, qui aimait y passer le plus de temps possible. Une autre fois, « par un jour de beau temps, il se fit que les gens sortirent de la ville pour aller nager dans la rivière. Kjartan dit qu’ils iraient nager pour s’amuser. Il y avait là un homme qui nageait beaucoup mieux que les autres. » Kjartan et cet homme, qui n’est autre que le roi Olafr Tryggvason, se livreront à un étrange duel, s’étreignant et s’entraînant sous l’eau, s’y mesurant en de redoutables duels d’apnée. « Pour la troisième fois, ils replongèrent et restèrent sous l’eau beaucoup plus longtemps. Kjartan ne voyait plus comment ce jeu tournerait et il estima ne s’être jamais encore trouvé dans une situation qui exigeât tant de bravoure. » Selon Régis Boyer, le traducteur de cette saga, « quelque curieux que ce soit, toutes nos sources témoignent de la passion qui portait les gens du Nord à ce type de sport qui consiste, non à bien nager, mais à maintenir le plus longtemps possible un partenaire la tête sous l’eau. Un prestige certain s’attachait à qui se montrait le champion en la matière ! » On a vu plus haut, dans le combat de Falgeirr et de Thormodr, que la suprématie dans un tel jeu pouvait devenir une affaire de vie ou de mort.

Quoiqu’il en soit, on l’aura compris, si les hommes du Nord apprenaient à nager, ce ne pouvait être qu’à des périodes propices, l’été et l’automne, quand les lacs et les rivières sont moins frais. L’Islande, elle, disposait de ses nombreuses sources chaudes, et « la mention des « bains » est fréquente dans les sagas, tant pour se baigner que pour faire la lessive. Les plus connus, qui se visitent encore, sont ceux que fit aménager Snorri Sturluson, au début du 13e siècle, à Reykjaholt (aujourd’hui Reykholt), avec passage couvert et véritable piscine » (Régis Boyer).

 

 

     Traversons l’Atlantique. L’Amérique précolombienne nageait aussi. Dans la vallée de Maizcala, sur la côte pacifique, on a retrouvé un manche de couteau en porphyre vert en forme d’homme nageant, daté, très approximativement, entre ~ 300 et 300.

A Monte Alban, le centre principal des Zapotèques dans l’Oaxaca, à l’ouest du Mexique, qu’ils occupèrent pendant les seize siècles qui vont environ de ~ 800 à 800, on a trouvé des représentations natatoires : des pierres sculptées, des peintures et des stucs peints qui ne laissent aucun doute sur l’existence d’une technique de nage. Et le surf était pratiqué au Pérou.

Dans les anciens empires du soleil, on prenait des bains, souvent chauds. Les femmes, bonnes nageuses, n’hésitaient pas à traverser les fleuves, avec leurs enfants juchés sur leurs épaules. Le conquérant espagnol Andrés de Tapia observait que Motecuhzoma « se lavait le corps deux fois par jour » et Clavigero que tout le monde « se baignait fréquemment, et beaucoup chaque jour », dans les rivières, lagunes ou bassins. Cette habitude, rapporte Jacques Soustelle dans La Vie quotidienne des Aztèques, était inculquée aux jeunes gens. Souvent, la nuit, ils devaient se lever pour aller se baigner dans l’eau froide de la lagune ou d’une source. La capitale aztèque de Mexico-Tenochtitlan se prêtait à de telles pratiques. C’était une ville inondée, une cité lacustre et son nom signifiait probablement « (la ville qui est) au milieu (du lac) de la lune) ». On y trouvait des nageurs et des plongeurs patentés. Au cours d’une inondation particulièrement désastreuse, « quinze plongeurs se jetèrent dans l’eau et réussirent à obstruer les ouvertures par lesquelles elle jaillissait avec tant de force… » En récompense pour cet exploit,  « dix charges de quachtli – une petite fortune – (fut attribuée) à chacun des plongeurs » (Soustelle). Dans le Temple de Quetzalcóatl, véritable cité des dieux, plusieurs sources jaillissaient à l’intérieur de l’enceinte, et l’aqueduc de Chapultepec aboutissait, par un canal couvert, pour y alimenter un bassin. Les prêtres du feu se baignaient, la nuit, dans le Tlilapan, « l’eau sombre ». Le grand prêtre du Coacalpo – lieu du temple où les Aztèques gardaient « prisonniers » les Dieux des peuples vaincus – se baignait seul dans un ruisseau ou bassin appelé Coapan.

On nage aussi magnifiquement dans l’Amérique septentrionale. Dans l’Histoire de la conquête de la Floride, de Garcilasso del Vega, on lit que Ferdinand de Soto, capitaine espagnol qui avait offert à Charles-Quint de conquérir la Floride pour le compte de la couronne d’Espagne, pénétra un jour dans la province de Vitachuco. Frédéric Dillaye, dans Le Journal de la Jeunesse, en 1882, raconte cette histoire : « Par un coup de main hardi, il s’empara du cacique et culbuta les indigènes, tous gens d’élite, au nombre de dix mille environ. Beaucoup gagnèrent une forêt voisine, quelques-uns se blottirent dans les herbes d’un marais. Neuf cents autres, plus vivement pourchassés, sautèrent dans un étang, […] large de trois kilomètres et s’étendant à perte de vue.

     Les Floridiens, habiles nageurs, défièrent ainsi la cavalerie espagnole. Bien mieux, ils continuèrent à se battre, nageant trois ou quatre de front, bien serrés les uns contre les autres et portant sur leurs épaules un de leurs camarades qui tirait de là jusqu’à épuisement de sa provision de flèches.

     Ferdinand de Soto, furieux de cette résistance, fit établir un cordon de soldats tout autour de la lagune, afin d’empêcher les Floridiens de s’échapper à la faveur de la nuit. Dès que l’un d’eux approchait de la rive, les soldats tiraient dessus à coups de mousquet pour le forcer à se rejeter à l’eau.

     Le lendemain, dans la journée, un grand nombre de ces nageurs enflés par l’eau qu’ils avaient avalée et tombant de faim, de sommeil et de fatigue, consentirent à se rendre. Sept nageurs restèrent dans l’eau jurant de mourir d’épuisement plutôt que de se rendre. Le capitaine espagnol fit entrer dans l’eau douze de ses plus forts soldats et ils en retirèrent ces intrépides nageurs, plus morts que vifs et dans un état piteux. Ils avaient combattu pendant trente heures consécutives, immergés et nageant. »

La conquête n’altéra pas sensiblement les affinités que ces peuples nourrissaient avec l’eau. En 1589, Joseph de Acosta (Histoire naturelle et morale des Indes occidentales) se montre fort prolixe à ce sujet : « Dans une rivière appelée Rio Grande, dans la province de Charcas, où les Indiens Chiriguanos plongeaient sous l’eau, suivant les poissons à la nage avec une rapidité étonnante et avec des dards ou harpons qu’ils tenaient dans la main droite, nageant seulement de la gauche, ils blessaient le poisson, le sortaient ainsi transpercé, et ressemblaient davantage à des poissons qu’à des hommes de la terre. »

Acosta cite l’anecdote très impressionnante d’ « un Indien [à qui] un caïman … avait ravi un petit enfant et l’emporta sous l’eau. L’Indien… se lança après lui avec un couteau, et comme ces gens sont d’excellents plongeurs et que le caïman ne mord qu’hors de l’eau, il le blessa par-dessous le ventre. » Cette dextérité aquatique faisait qu’un art de pêcher sur des balsas poussés dans l’eau de mer ou des grands lacs comme le Titicaca était couramment pratiqué. Et les Indiens n’hésitaient pas à traverser à la nage les fleuves, parfois impétueux.

L’âpreté des Blancs ne manqua pas d’utiliser ces dons des Américains. « Les Espagnols capturaient les Indiens par la force et les obligeaient à pêcher des perles », témoigne Girolamo Benzoni dans son Histoire du Nouveau Monde (La Historia del mondo nuovo), publiée à Venise en 1572. L’anecdote est reprise par plusieurs auteurs. Un siècle après Benzoni, Vincent Le Blanc écrit : « Les Espagnols font plonger ces pauvres pêcheurs dix ou douze brasses de profondeur pour arracher les huîtres des roches, et pour fortifier leur souffle en cette grande profondeur et longue demeure de près d’une heure parfois, ils les font manger peu et garder continence. » Las Casas s’est ému de ces pratiques dans son Historia de las Indias : « la vie que suivent les Indiens pêcheurs de perles n’est pas à vrai dire une vie mais plutôt une mort infernale… Parfois ils plongent et ne remontent jamais, soit parce qu’ils se noient de fatigue et d’épuisement, ou parce qu’ils ne peuvent pas respirer ou parce que des animaux marins les tuent ou les dévorent. »

A l’autre bout de la terre, Marco Polo, dans le livre où il rapportait ses voyages en Chine, n’évoqua que de façon indirecte  des possibilités d’activités natatoires, comme à Arçingan, petite Arménie (l’actuelle Erzincan, à l’est de la Turquie) où, signalait-il, « des eaux chaudes jaillissantes forment des bains naturels les plus beaux et les plus sains de toute la Terre. » Ou encore, dans toute la province du Catai (Chine), où, disait-il encore « il n’est personne qui n’aille à l’étuve et ne se baigne au moins trois fois la semaine, et, en hiver, tous les jours s’il se peut. » Il notait également à Quinsai, quatre mille bains artificiels, « étuves, où les hommes et les femmes se baignent et goûtent de grands délices. » Rien ne dit qu’il ne s’agisse guère plus qu’une activité d’hygiène, car, et on est contraint à nouveau d’en convenir, nager n’est pas se tremper dans l’eau.

En revanche, Marco Polo partage la fascination de tous les voyageurs qui ont vu ou entendu parler des pêcheries de perles. Il décrit ainsi longuement la pêche des perles de Bettala, aujourd’hui Putta Lam, sur la côte ouest de Ceylan, dans un bras de mer d’une profondeur de dix à douze pas hanté par des requins. « Les hommes… sortent des barques et vont sous l’eau, tel à quatre pas, tel à cinq, et jusques à douze, et y demeurent autant qu’ils peuvent ; quand ils ne peuvent demeurer plus longtemps, ils remontent et restent un moment, puis plongent de nouveau au fond, et ainsi font-ils tout le jour. »

Autour de l’île de Socotra, en face de la Corne de l’Afrique, Marco Polo signale une pêche à la baleine extrêmement mouvementée, où il s’agit de monter sur le dos de l’animal pour l’étouffer en bouchant son évent. On imagine mal un médiocre nageur en train de s’essayer à cet exercice. D’autres exploits aquatiques étaient réalisés par les naturels, en Afrique de l’Ouest : les pêcheurs plongeaient et nageaient autour de leurs petits bateaux de pêche, quand ils ne s’essayaient pas à chevaucher des planches et à surfer, fait d’autant plus méritoire que les eaux abritaient de redoutables requins.

 

(1) For once upon a raw and gusty day,

The troubled Tiber chafing with her shores,

Said Caesar to me ‘Dar’st thou, Cassius, now

Leap in with me into this angry flood,

And swim to yonder point?’ Upon the word,

Accoutred as I was I plungèd in,

And bade him to follow. So indeed he did.

The torrent roared, and we did buffet it

With lusty sinews, throwing it aside,

And stemming it with hearts of controversy.

But ere we could arrive the point proposed,

Caesar cried ‘Help me, Cassius, or I sink!’

Ay, as Aeneas our great ancestor

Did from the flames of Troy upon his shoulder

The old Anchise bear, so from the waves of Tiber

Did I the tired Caesar.

 

(2). Henri Lhote. A la découverte des fresques du Tassili (Arthaud, 1958, 2006).Lhote suggère que ces dessins désignent la mort, représentée par une nageuse qui entraîne le défunt… Dieu sait où.