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JOURNAL D’UN NAGEUR DE L’ÈRE POST-TRUMP

Éric LAHMY

 Dimanche 19 Mars 2017

LIVRE

 Lorsqu’Olivier Silberzahn, un ingénieur issu de Polytechnique, me proposa de m’envoyer son livre, le titre était assez intrigant pour moi pour que j’accepte avec intérêt. Pourtant, je me méfiais. Pas de lui, de moi. A force de ne vouloir lire que des chefs d’œuvre de la littérature, je risque trop d’être excessivement sévère avec un premier ouvrage qui ne prétend pas renouveler Proust.

Nageur et ingénieur, le mariage avait de quoi aiguiser ma curiosité, et le mélange des genres, entre virages en natation et tournants de la politique états-unienne, que ce titre promettait, n’était pas pour me déplaire… Sur ce plan, son livre me parut réussi.

Silberzahn m’a beaucoup appris. Ainsi pourquoi je n’aime pas nager dans les piscines françaises. C’est quelque chose que je n’arrivais pas à  justifier. Grâce à lui, je sais maintenant que nos piscines ne sont pas partagées entre le public et les écoles par peur des pédophiles ! Vous y auriez pensé ? Les baigneurs, de ce fait, expulsés des créneaux de natation scolaire, se trouvent compressés dans les rares heures et le peu de lignes qui leur sont réservées, quand dans d’autres pays, en jouant avec les horaires, je parviens à nager dans des lignes d’eau moins fréquentées. Etonnez-vous, après ça, des déficits des piscines, et soyez en persuadés : nous ne sommes plus, depuis longtemps, le peuple le plus spirituel du monde !

Il y a des choses dans lesquelles je me retrouve dans son texte. Par exemple son agacement devant la crainte folle de notre époque face au moindre risque pris, qui débouche, pour le nageur, sur l’interdiction de nager de superbes plans d’eau libre. « Pourquoi déresponsabiliser les citoyens et restreindre leur liberté au nom de la défense de leur sécurité ? » Tentative de réponse ? Parce que l’accident PUBLIC nous est insupportable. Pendant ce temps, 20.000 personnes meurent chaque année d’accidents domestiques, mais cachés, personne ne les voit, donc ils n’existent pas.

L’auteur obéit à ce que j’appellerais un principe de révolte, très français, voire franchouillard, mais qui me convient parfois assez bien. Par exemple contre l’interdiction du short de bain et l’obligation de porter un bonnet de bain, même pour les chauves, et dans lesquelles il voit « le symbole d’une société toujours plus policée, toujours plus réprimante, liberticide, qui, croyant se sauver, court à sa perte en sacralisant le principe de précaution et la pseudo-hygiène, au détriment de la liberté et du goût du risque. » En colère, n’est-il pas vrai?

Ce n’est pas tout. Apnée interdite, plongeons éliminés du décor des piscines, remplacés par des toboggans bien policés. « Au bout de dix ans, ils ont réussi à dégouter et anesthésier toute une jeunesse, qui doit maintenant chercher sa dose d’adrénaline dans des pratiques autrement dangereuses. »

Très vite, le livre prend son rythme, et il devient évident, je l’ai dit, que la natation, quoiqu’excellement traîtée, y est un prétexte, un sujet marginal. Je ne dis pas qu’elle n’est pas importante dans l’esprit de l’auteur, qui connait très bien le sujet. Mais son héros aurait pu jouer au golf, à la canasta, aux échecs ou s’exercer au tir aux pigeons que presque rien n’eut été changé ou presque à son histoire.

Le sujet central du livre ?  C’est une assez ironique fiction politique. Partant de l’élection de Donald Trump, déjà acquise, et passant à celles, jusqu’ici imaginaires, de tous les représentants de l’extrême droite européenne, en France, en Autriche, et ailleurs, Olivier nous mitonne un scénario-catastrophe dont je ne puis trop vous dire où il va nous mener de crainte de vous gâcher le suspense.

Je ne sais pas trop ce qu’il pense en vrai de l’époque, Silberzahn. Partage-t-il la colère populaire qui étreint l’occident ? Oui et non, il est comme tout le monde, Olivier, il se positionne en fonction de ses aprioris.

Ce qui me parait clair, c’est, dans l’eau comme sur terre, qu’il pratique la hardiesse du propos. Quand il évoque le style du nageur, je songe à la théorie du « nager vilain » de Romain Barnier, aux tests de nage « panique » de survie, de Guennadi Touretski, ou encore à cette définition de la performance sportive vue par Lacan, « exploit dérisoire dans une situation d’égarement. » Silberzahn ne se propose-t-il pas, en effet, de « faire le contraire de ce style idéalisé que l’on trouve dans tous les manuels, mais que tant de champions ne pratiquent pas dans la vraie vie quand ils se battent pour la gagne » ?  Et d’affirmer : « à un moment, il faut savoir montrer à l’eau qui est le maître. » Pourquoi pas ?

Quelquefois, ses protestations ont quelque chose de loufoque dans le genre beauf, franco-français. Ne voilà-t-il pas que ce nageur d’eau libre diatribe contre, « aux Etats-Unis, leurs foutus bassins de 25 yards, qui ruinent tous les repères chronométriques », comme si le nageur de mer, le lac et de cours d’eau faisait si grand cas du chrono, et comme si le convertisseur yards-mètres de Speedo n’existait pas, allons, allons !!

Je ne sais trop si vous aimerez le scénario d’improbable fin du monde (et de début d’autre chose) imprégné de technologie que propose l’auteur. Raconter l’histoire de la planète entre 2017 et 2022 exige une certaine ambition et un goût de la science-fiction, mais elle m’aurait mieux accroché si racontée par un être vivant ; or ce héros a quelque chose de mécanique, il vous expose le crépuscule d’une civilisation, voire le drame d’une espèce avec des accents d’une neutralité telle que, par comparaison, Meursault, l’étranger de Camus (autre nageur) ferait figure d’hyperémotif.

Parfois jubilatoire, parfois farfelu, parfois convaincant, parfois fâcheux, j’ai eu après cinquante pages l’impression de m’appuyer une thèse, une oeuvre de futurologie à la Alvin Toffler (Le Choc du Futur, La Troisième Vague) mâtinée de fantaisie: Le Schnock du Futur, si vous préférez.

L’auteur est à son meilleur dans l’analyse. Il actionne avec un plaisir non dissimulé les mécanismes qui nous conduisent vers l’issue surprenante qu’il nous a préparée. Sans se soucier de psychologie : ce ne sont que mouvements de masses, de nations, de populations contre populations, comme à la parade.

Et au milieu de ce tohu-bohu, incapable de la moindre introspection, le personnage perd son job, nage, crève de faim, nage, fuit des drones tueurs, nage, vit (et nage) avec une fille, puis une autre, les quitte sans émotion, après analyse objective de la situation, décidément rien ne l’atteint. Bouddhiste ? Il nous l’aurait dit. Autiste, je croirais. Un calme plat des sentiments. L’homme de Silberzahn est un robot. Mais un robot pensant.

Et nageant, je vous le concède…

C’est dans l’eau que cet être sec trouve un peu d’humidité : sa part d’humanité ?

Olivier Silberzahn, Journal d’un nageur de l’ère post-Trump (Maurice Nadeau éditeur).

LES MÉDITATIONS AQUATIQUES DE RAYMOND CATTEAU

LIVRE: Raymond CATTEAU. LA NATATION DE DEMAIN

Une pédagogie de l’Action. (2015. nouvelle édition revue et augmentée). 24€90

Atlantica, 18 allée Marie-Politzer, 64200. Biarritz ; 3 rue Séguier, Paris. 0559528400 contact@atlantica.fr

Éric LAHMY

A un de ses anciens élèves, devenu à son tour un théoricien important de la natation, qui lui faisait grief d’avoir pris du retard vis-à-vis de certaines évolutions de la technique, Raymond Catteau avait répondu, mi élan de sincérité, mi aveu d’impuissance « à quatre vingt dix ans, vous admettrez que mes capacités d’acculturation sont limitées. »

Il n’empêche, 2eme édition revue et augmentée : Raymond Catteau, fringant nonagénaire, ne dételle pas. Il reprend « La Natation de Demain », ouvrage couronné en 2009 par le prix de technique et de pédagogie de l’association des écrivains sportifs.

Catteau est un personnage assez original et largement inclassable dans la natation. Guère entraîneur, à part une courte expérience en water-polo, il se posait comme conseiller technique, tel le poil à gratter de la natation française des années 1960. Je dirais qu’il s’est imposé dans quelques cénacles choisis comme un penseur, un formateur et un essayiste de ce sport, à la fois marginal – par attitude, ou conviction – par rapport à la compétition, et central au regard de l’apprentissage. Maîtres-nageurs, entraîneurs, formateurs, lui reconnaissent d’avoir conceptualisé et de s’être montré intraitable sur l’art de nager.

Il apparait fort délicat à un journaliste d’évaluer les mérites ou les travers d’un enseignant et essayiste de la natation comme Catteau, car il ne vise pas, manifestement les media. Mais il peut se vanter d’avoir coécrit avec Gérard Garoff le seul livre de technique en natation auquel je n’ai rigoureusement rien compris quand je tentais de le lire dans les années 1970. Mais on me dit qu’il s’agissait d’un ouvrage révolutionnaire, qui l’avait mis quinze ans en avant de ce qui faisait en France. Dont acte !

L’homme m’a toujours paru compliquer à plaisir son propos. D’après Roxana Maracineanu, cette confusion vient chez lui d’une difficulté dans l’expression, et d’après Jacques Meslier d’une volonté de trop dire. L’esprit de synthèse tuerait chez lui la fibre analytique.

UN CONTRADICTEUR NÉ

L’agacement mêlé d’une certaine sidération que beaucoup ont ressenti en face de sa terminologie, dans leurs conversations techniciennes, vient du soupçon que ce débateur débarque dans la conversation armé et cuirassé par la volonté de vous assujettir intellectuellement ; il y a un peu de judo, un peu de boomerang, dans sa méthode qui frôle par endroits une forme atténuée de terrorisme intellectuel; vous évoquez une conviction, il s’empare de votre propos aux manches du kimono et vous voilà o-soto-gari.

Plus que tout, Raymond Catteau est un contradicteur né.

A côté de ça, n’apparaissant jamais dans les compétitions, et, armé d’une vision hypermétrope de ce qui se passe, il ne déteste pas pratiquer la science infuse.

Catteau, je crois, n’aime rien tant que vous déstabiliser. Un technicien qui lui soumettait des textes où apparaissaient certaines notions pourtant bien déterminées comme l’endurance ou la puissance, recevait en retour des questionnements d’obédience socratique du style : « qu’est-ce que l’endurance ? » ou « pouvez-vous me définir ce qu’est la puissance ». En quelque sorte, sans se poser sur le fond, il lui suggérait de soit revoir sa copie, soit sa copie et toute son éducation.

Catteau, vous l’avez compris, n’est pas d’un abord facile, pour plusieurs raisons, dont la moindre n’est certes pas son entêtement à utiliser ce qu’il prétend être le mot exact. Vous vous trouvez sans arrêt repris par lui si vous employez un terme usuel, mais qui ne lui convient pas, ou auquel il a donné un sens particulier, ce qui manque de vous faire échouer dans une mare de confusion. En face de ce provocateur, la conversation se mue en escrime au fleuret… 

DES THÉORIES PARFOIS RISQUÉES

Il a besoin de ça, sans doute, pour amener les sujets qui fâchent et qui, si vous n’y prenez garde, vous enlisent. Ce n’est pas ce genre de débatteur qu’il vous parait nécessaire d’affronter, aussi vous lui laissez le champ libre, parce que lui va s’y accrocher… Il a ses combats, ses lubies. Son mantra qui agace tout le monde, sauf ses thuriféraires, c’est ce postulat selon lequel les jambes ne propulsent pas en crawl ou en dos. Cette négation qui ne tient ni face à la logique, ni face aux mesures scientifiques, moins encore en face de l’évolution de la natation, où les nageurs à faibles battements ont quasiment disparu du haut niveau, il la maintient avec un entêtement assez bluffant. Le fait que dans les nages crawlées, le battement de jambes ne peut pas ne pas avoir un effet propulsif ne l’arrête pas. Pour lui, les jambes ne font que stabiliser, point final.

Il m’a un jour très sérieusement expliqué que Roland Matthes avait perdu aux Jeux de Montréal en 1976 en raison d’une « faute », d’un défaut technique dans sa coordination bras jambe que lui Catteau avait repéré dans un film de l’année précédente. Or aux mondiaux de 1975, il y avait surtout que Matthes, au bout du rouleau après avoir été double champion olympique de dos à deux reprises, en 1968 et en 1972, souffrait des épaules en raison de tendinites et était contraint de continuer à nager par ses dirigeants alors qu’il voulait étudier la médecine. Aux mondiaux 1975 de Cali, je devisais dans le bus qui nous ramenait à l’hôtel avecJames Counsilman quand nous vîmes Matthes, effondré, pleurer, et appuyer son front sur l’épaule de sa petite amie d’alors, Ulrike Richter. Dès lors, on était très loin d’un défaut technique.

C’est ce genre d’assurance – et d’entêtement d’ailleurs – qu’il met dans des hypothèses parfois incertaines qui, s’il faut en croire Philippe Hellard, avait séduit Claude Fauquet quand, devenu Directeur des équipes de France puis DTN, il l’amalgama à son équipe de techniciens, non pas parce qu’il était conquis par les propositions de Catteau, mais par les controverses qu’elles faisaient naître : « Claude aimait dire que l’ordre nait du désordre, il voulait mobiliser les gens, et il avait trouvé ce qu’il fallait pour créer un débat, un bouillon de culture, ouvrir des discussions. Bien entendu, il fallait un certain désordre, mais pas trop de désordres… »

APPRENDRE N’EST PAS JOUER

La maïeutique de Catteau, empruntée, parait-il, au sociologue Joffre Dumazedier – mais qui remonte aussi loin que les dialogues socratiques contés par Platon –, était bienvenue dans ce contexte. La limite de Catteau, c’est que formateur, son goût de la théorie l’entraîne à émettre des hypothèses d’une certaine hardiesse imaginative …

A son avantage, c’est sûr, Catteau n’est pas un démagogue. Ses ouvrages sont les produits d’une recherche obstinée, d’une conviction sincère, d’une réflexion honnête et d’une liberté de penser et de ton évidentes (même si dans un cadre idéologique et philosophique contraignants). Il arpente simplement son créneau intellectuel. Aucune soupe à vendre, aucun matériel de sa conception à passer en fraude. Il est d’ailleurs farouchement opposé à tous commerces, à l’utilisation du moindre instrument, de la moindre bouée, au regard des sensations dans l’eau du jeune. S’il se trompe, c’est par passion, non par intérêt.

Il s’affiche en opposition de tout ce qui ne lui parait pas aller dans le bon sens. Donc c’est un enseignant.

Par exemple, Catteau refuse de confondre l’apprentissage avec le jeu. Avec lui, le cours ne sera pas la récréation, ni l’heure d’histoire-géo Tintin au Congo. Il rejette les jeux aquatiques d’apprentissage. Apprendre à nager, c’est un enseignement, et si partie de plaisir il y a dans cette éducation, elle est dans le fait d’apprendre, de nager, de progresser, non pas de rencontrer des bouées multicolores, des flotteurs, d’amusants canards en plastique et des cerceaux dans l’eau.

Alors que les sensations sont essentielles dans une progression aquatique, on vous file toute une panoplie des petits matériels, mini-palmes, gants de nage, plaquettes de doigts, pull-buoys, masques et tubes de plongée, qui contrecarrent l’acquisition et l’entretien des perceptions qui feront de vous un mammifère marin. Et là, Catteau se montre intraitable.

UNE NATATION COMMUNISTE

Catteau s’est naïvement posé d’emblée comme détenteur d’une arme logique, la dialectique, dont l’explication qu’il en donne tient dans les pages saumon en annexe de son livre. La dialectique n’était autre que la façon « philosophique » de Hegel puis des Marxistes du 20e siècle d’enfumer leurs lecteurs. La dialectique, l’arme du débat des penseurs grecs il y a vingt cinq siècles, et que le communisme resservait comme s’il avait découvert le Kohinoor de la pensée, pendant que Staline envoyait des millions de ses concitoyens crever en Sibérie…

Je soupçonne un peu Catteau d’avoir développé son mantra sur le caractère non propulsif des battements de jambes pour le malicieux plaisir de contredire les entraîneurs qui donnaient la priorité aux jambes. Peut-être en faisaient-ils trop, mais l’amusant, c’est que pendant que Suzanne Berlioux, Lucien Zins et Georges Garret amenaient leurs nageurs « de jambes » Christine Caron, Alain Gottvalles et Alain Mosconi aux records du monde, Catteau claironnait en chaire ses convictions discordantes sur la question sans se donner la peine d’entraîner un nageur, ni de démontrer son indémontrable postulat.

Plus d’un technicien le soupçonnait d’avoir surtout été fidèle à ses obédiences idéologiques (pourtant bien fatiguées), et de s’être toujours tourné de préférence vers les pays de l’est : sa pédagogie de l’action avait été pêchée au sein de la FSGT (et se retrouvait dans d’autres sports, gymnastique, judo ; l’endurance de force avait été développée en aviron par l’Allemand de l’Est Eberhard Mund, etc.). Personnellement, je n’y vois pas un soupçon, mais une évidence.

LE SENS DE LA FORMULE

Cela dit, l’homme a le sens des formules qu’il invente ou adapte : corps flottant, corps propulseur, corps projectile ou corps ondulant, pédagogie de l’action. Il semble manifeste qu’il peut constituer un guide de la progression du débutant.

Avec ses défauts et ses qualités, Raymond Catteau propose selon ses zélotes des vecteurs de réflexion. Il s’attaque à des problèmes qui ne paraissent pas urgents avec une âpreté, une vigueur frappantes, et sa forme de maïeutique est un bon excitant intellectuel, ne serait-ce que pas son côté contradictoire et son goût qu’on pourra trouver excessif du débat théorique. Vu qu’il s’adresse à des étudiants, il se contraint à une exhaustivité par souci pédagogique. D’où ce goût de « tout » expliquer ou de relever un détail d’une façon qui confine au sibyllin. Lisez son explication d’un départ plongé : « dans la réalisation du plongeon de départ, une relation jamais évoquée à ce jour, concerne la conscience des rapports entre l’espace du sujet et l’espace d’action justifiant l’accent porté très tôt à l’espace arrière du sujet. C’est en effet l’arrière du sujet qui se trouve engagé vers l’avant de l’espace d’action lors des départs », et demandez-vous ce que cela signifie ; ou son affirmation que, dans le virage culbute : « l’image du front amené brusquement au contact du nombril est très structurante pour les débutants » et alors questionnez-vous sur ce choc improbable de chakras (front-ventre) de la médecine traditionnelle indienne vient faire là, d’autant que dans la culbute, le « front »  est plus près des genoux que du nombril…

Il me semble que c’est dans la partie intitulée « mise en œuvre didactique » que Catteau atteint le vif de son sujet, et théorise sur les savoirs pratiques liés à son enseignement… Là, il met en place ce qu’il appelle sa didactique, c’est-à-dire l’élaboration progressive de l’enseignement de ses élèves.

Aujourd’hui, Catteau n’est sans doute plus à la pointe des recherches. Il élude souvent des phases essentielles (ainsi le retour aérien des bras, me suggère-t-on) voire nie certaines évidences (l’action des jambes au rapport de la propulsion), mais il reste un assez formidable poseur de questions. Et un fertiliseur d’idées…

ENTRAÎNEUR, « GUIGNOL » ET TÉMOIN DE SON TEMPS

QUAND PHILIPPE LUCAS TOURNAIT

LES PAGES LAURE MANAUDOU

par Eric LAHMY 

Mercredi 17 février 2016

Philippe LUCAS ENTRAÎNEUR (Michel Lafon 2008)

IL A SUFFI D’UNE ÉMISSION DE TÉLÉVISION CANADIENNE POUR FAIRE DE PHILIPPE LUCAS UNE LÉGENDE. UNE LÉGENDE NOIRE, IL CONVIENT DE PRÉCISER. APRÈS CETTE MINUTE FILMÉE OU IL ENGUIRLANDAIT JOYEUSEMENT SA NAGEUSE LAURE MANAUDOU, UN JOUR OU LA MARIOLLE DE SERVICE AVAIT DÉCIDÉ DE NE PAS EN FOUTRE UNE RAME, UNE BONNE PARTIE DE LA FRANCE DÉCRÉTA QUE L’HOMME ÉTAIT UNE BRUTE…

…À L’ÉPOQUE, MAINTENU ÉLOIGNÉ DE LA NATATION PAR QUELQUES EXCELLENTS AMIS DE « L’ÉQUIPE », JE FAISAIS COMME TOUT LE MONDE. JE NE VOYAIS QUE LA PARTIE ÉMERGÉE DE L’ICEBERG. ALORS, BIEN SUR, LA VISION QUE J’AVAIS DU PERSONNAGE ÉTAIT ASSEZ EMBROUILLÉE. LE GARS ME PARAISSAIT PARFOIS FINAUD, PARFOIS BUTÉ ET RAS DE LA CASQUETTE. RESTAIT UNE CERTITUDE : UN HOMME QUI TRAITAIT FRANCIS LUYCE DE GROS CON NE POUVAIT ÊTRE FONCIÈREMENT MAUVAIS.

Et puis, sincèrement, l’essentiel, c’était Laure… Philippe, je voulus le rencontrer une fois en novembre 2011. Il était un peu au creux de la vague et j’ai toujours trouvé important, comme journaliste, de ne pas oublier ceux que l’actu néglige. Lucas était un fou de sport et un grand serviteur et j’étais sûr qu’il intéressait les lecteurs. Je demandais à assister à l’entraînement du Racing où notre amie commune Christine Caron, qui l’estime, l’avait attiré. Il fallait passer par des filtres, et je me suis retrouvé un six heures du matin à la piscine Beaugrenelle. J’ai vu un type à un million de kilomètres de son image médiatique, impliqué, calme, pas énervé du tout. Simplement un pro. 

Me sauvaient aussi de l’image sombre, ce qu’en pensaient Christine Caron ou Gilles Bornais, qui l’apprécient. En revanche, s’il est besoin de confirmer qu’à la Fédération et à la DTN, les sentiments à son égard n’étaient pas qu’amitié, je signe… Là, je viens de finir son livre, Entraîneur, paru chez Michel Lafon il y a huit ou neuf ans. Vous direz que j’ai mis le temps! C’est toujours bon, même si longtemps après, d’avoir la version de l’intéressé. L’avantage de Lucas écrivain sur Lucas Guignol de l’Info, c’est qu’il prend le temps de s’expliquer. Le clown des Guignols confirme sa notoriété et remplit certes son tiroir-caisse, mais le bouquin permet de pénétrer les secrets de l’homme. Enfin pas tous, seulement ceux qu’il veut nous livrer.

Quand Lucas a écrit ces pages, il a trouvé un ton qui emprunte peut-être à Audiard, voire Carco ou Céline, mais dans la mesure où ceux-ci empruntent le langage peuple, lequel n’est rien autre que du pur Lucas. Fabrice Pellerin, notre autre coach à succès à s’être fendu de mémoires, se sert, lui du langage de la psychologie positive (l’art de l’être humain de prospérer dans l’adversité) et autres rébus mathématiques. Celui-ci est plus excitant intellectuellement, mais devinez lequel est le plus marrant… Voilà pour la forme : Entraîneur est un livre entraînant ! Reste le fond. Sincèrement ? Je ne m’attendais pas à un bouquin aussi bon et surtout aussi substantiel.

Certes, c’est une œuvre de circonstance, en 2007, Manaudou a cannibalisé les bassins, elle est LA meilleure nageuse du monde, ça ne souffre d’aucun doute. Mais au-delà d’une inévitable (et par certains côtés précieuse) subjectivité, il y a de quoi lire…

J’ai pu donc apprendre que l’entraîneur de Chlore Manaudou a débuté où finissait la Nathalie Nothomb de « Stupeur et Tremblements » : comme nettoyeur de chiottes. Elle dans sa boîte nippone, lui à la piscine de Melun.

ESTHER BARON « TROMPETTE » DE LA RENOMMEE ?

Déjà tout petit, Philippe aime étonner. Brouiller les pistes. Chaque mois de septembre, à la rentrée scolaire, à la demande écrite de renseignements de l’enseignant, il répond MNS pour désigner « ce qu’il veut faire à l’avenir ». Et se régale en attendant l’inévitable : « c’est quoi, MNS ? » de l’instit. Rien que pour le bonheur fugace d’enseigner l’enseignant, de répondre à une ignorance qui, cette fois, n’est pas sienne.

Pour le reste, « l’école ne m’a strictement servi à rien, » dit-il. Il n’emploie pas le mot, mais se décrit quand même comme un, disons le, asocial. Pas d’amis, car, dit-il, « de toutes façons, ça ne représentait rien à mes yeux ». Alors qu’est-il ? Un étranger, version Camus ? Un indifférent, version Moravia ?  

Bien sûr, comme souvent, c’est plus complexe. Lucas a son monde à lui. Même s’il est une sorte d’autiste, peut-être ? Ce genre d’autistes légers, que rien ne vient déranger de leur enfermement dans un monde à eux, dans une rumination, sont souvent des gens qui vont loin, je n’ai pas besoin de vous emmener voir le film A Beautiful Mind pour vous en convaincre… Il vous suffit de savoir ce qu’est un zèbre ou un Asperger.

Philippe, certes, avec son bac moins cinq, ne peut être un autiste savant. Mais il sait focaliser très au-delà de la moyenne. Par exemple, son sens des relations utiles, non pas dans un esprit mercantile, mais dans celui d’un intérêt partagé. Les autres ne sont pas l’enfer, tout au plus un purgatoire, mais ils m’intéressent quand ils entrent dans mon jeu (mon je ?). Il faut partager ses hobbies, par exemple quand il joue au ballon dans la rue. Une fois la partie finie, le compagnon de jeu ne l’accroche plus. La relation s’effondre, elle renaitra à la prochaine partie. Il ne sent de communion que dans un compagnonnage orienté. S’aimer, ce n’est pas se regarder, c’est regarder dans la même direction, pourrait-il dire avec Saint-Ex.

Comment il envisage ces parties de foot mérite qu’on s’y attache. Lucas veut dans son équipe les plus mauvais pour relever des défis. « Je voulais me prouver que j’étais capable de gagner avec des trompettes. Je m’imposais, j’étais le capitaine. » D’habitude, les champions veulent les meilleurs avec eux pour gagner sans effort. Lui, ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant la victoire que le chemin. Le sommet, c’est chouette, d’ailleurs il apprendra vite à l’adorer. Mais s’écorcher à crapahuter dans les pentes, voilà le bonheur… Et plus c’est dur, plus c’est mérité.

Il y a une forme de morale ascétique, ou stoïcienne, dans cette façon de voir les choses. On trouve en outre deux entrées dans ce fonctionnement. D’abord le goût du défi. Ensuite le goût de l’autorité, du pouvoir. Les « trompettes », en effet, qu’il s’efforce de transformer en Dieux du Stade, accepteront plus facilement le chef qu’il prétend imposer si « trompettes » ils sont. Alors, borgne au pays des aveugles ? Rien n’est moins sûr. Sans doute l’anime surtout le sentiment qu’il est bon de démarrer petit. Qu’un escalier s’attaque par la première marche…

D’ailleurs, Philippe Lucas n’a pas toujours été ce personnage qu’il s’est créé, sardonique et parfois intimidant. Ceux qui l’ont connu jeune se souviennent d’un nageur laborieux et timide. Les bracelets et boucles d’oreilles, le débardeur, les lunettes noires, les cheveux longs décolorés, les biceps et le torse développés sur banc, tout cet attirail est un effort pour s’inventer dans un no man’s land que croisent Johnny Hallyday et les super-héros Marvel.

Mais cette idée de tirer le maximum de gens pas doués donnera peut-être cette réflexion que j’ai entendu proférer autour d’un bassin, bien plus tard, le concernant : « la force de Philippe Lucas, ce n’est pas tant d’avoir fait Laure Manaudou une championne olympique et une recordwoman du monde, mais d’avoir fait Esther Baron championne d’Europe. » Je ne sais s’il y a du vrai là dedans, mais j’y souscris jusqu’à preuve du contraire.

Je ne prétends pas que Lucas soit un génie. Mais vous ne m’enlèverez pas de la tête qu’il y a du génie dans cette façon de fonctionner.

Lucas l’a beaucoup dit, son sport, ce n’est pas la natation mais le ballon. Petit, ce fou de foot collectionne les images Panini. Sa vision de la natation ? Le spectacle est inférieur au foot. On ne va pas lui disputer ça. Entre les Jeux olympiques et la finale Coupe du monde, il n’hésite pas, dit-il. « Regarder faire des allers-retours dans le bassin, ça me fait chier. » Alors, qu’est-ce qui l’a amené là ? Le hasard. Et puis l’obsession de gagner.

COMME ON « COACHE » UNE GRILLE DE LOTO

Né le 15 avril 1963, Philippe Lucas prétend avoir été mis au monde plus tard dans l’année, le 5 octobre, parce que ce jour-là, on pose la première pierre de la piscine municipale de Melun. Ses débuts dans l’eau sont calamiteux. Le déclic s’opère en 1970. Ça fait mal mais il aime ça ! Sauf que le chlore lui bouffe les yeux, les lunettes n’existaient pas. Les bonnets non plus, « ce qui au fond n’était pas plus mal quand on voit les têtes de nœud qu’on se paie avec. »

Pour le reste, dans l’eau, il n’est pas très doué, Lucas, et le verdict du coach vis-à-vis du nageur qu’il fut tombe tel un couperet : « je n’étais pas aquatique pour un sou, je ne sentais rien. » S’il se qualifie de « pince », sans rire, il ne garde pas non plus une grande impression de ses coaches. Qui donnaient l’entraînement « comme on coche une grille au Loto. » On en a connu des comme ça. Ils ne savaient rien, et ne voulaient rien savoir.

Alors que fait-il ? Il se prend en main. Nage seul, de midi à une heure et demi. Il se donne à fond, sérieusement, en « réfléchissant » à ce qu’il fait, il quatre nage avec entrain, sans pitié pour lui-même : mot d’ordre, aller au bout. Se défoncer… Masochiste, Lucas ? Je ne crois pas. Pas du tout. Mais curieux de se tester, de se mesurer, d’aller chercher ses limites.

Il me rappelle ce premier entraînement de fou qu’Arnold Schwarzenegger raconte, dans son autobio, s’être infligé à quinze ou seize ans, quand il se met à rêver de devenir le prochain Reg Park, « le » culturiste anglais (naturel) des années 1950-60. 30 kilomètres à vélo pour rejoindre la salle à Graz, deux ou trois heures à soulever comme un malade, trente kilomètres pour rentrer à la maison. Et le lendemain matin, la douleur de tous les muscles qui rend le lever mi comique, mi pathétique, la station debout douloureuse et incertaine, la marche ivre et torturante, et les mains qui se dérobent autour du bol du petit déjeuner, le lait répandu.

Tous les sportifs, je crois, ont ressenti cette terrible « douleur délicieuse » des muscles, comme s’ils avaient grillé, à l’issue d’une séance à fond, et qu’ils reçoivent comme un bonheur, la certitude du travail bien fait et des progrès qu’il annonce. Je me souviens même de l’inquiétude, quand après une grosse séance, la brûlure, force de l’habitude, n’apparaissait plus: « horreur!  je ne progresse plus. »

Agissant ainsi, Lucas expérimente ce qui sera l’alpha, sinon l’omega, de sa méthode. Le travail intensif, sans relâche. Un demi-siècle avant, au fond, le grand James « Doc » Counsilman, avec son « no pain, no gain », s’en était déjà fait l’apôtre. Et pas un nageur de demi-fond, ce creuset de la natation, n’a pu faire l’économie d’un tel slogan…

Malgré ce fanatisme, Lucas ne sera pas le Schwarzenegger de Mark Spitz, il lui faudrait plus de talent, il laissera ça à Ian Thorpe ou à Michael Phelps. Une année à Poitiers le convainc qu’il ne sera pas le nouveau dieu de la brasse coulée… Il rentre à Melun, passe son diplôme de MNS, le métier qui intriguait tant ses instituteurs, avec des notes superlatives en pédagogie (mais oui mais oui). Puis le voilà maître nageur à Fontainebleau, au 12e régiment, qui, nous dit-il, se distingue déjà, mais pas toujours dans le sens que préconise la Grande Muette ; avec lui la France est bien défendue ! Lucas raconte son festival, non, son armée de « conneries » en rangs serrés. Ça ne s’arrête pas, truandages à tous les étages, et vaut le déplacement.

A part ça, il entraîne des troufions qui ne savaient pas nager, et enrage de voir l’entraîneur national dépêché par la Fédération à Fontainebleau effectuer un travail qui l’énerve au plus haut point…

Bon, à force de faire du Lucas, Philippe ne reste pas plus de six mois au Bataillon. Il est bombardé maître-nageur à Saint-Germain-en-Laye. A peine réchappé du service militaire, il est le 1e septembre 1983 coach à Melun.

L’ART D’AIMER VERSION COACH ABUSIF

« Ce n’est pas parce que j’étais un mauvais nageur que je suis devenu entraîneur, se défend-il, c’est parce que j’avais étudié, cherché ce qu’il fallait faire pour permettre aux mauvais d’être bons et aux bons d’être meilleurs. »

Obsédé du long, mais aussi de la schlague, dès le premier jour, il accueille ses troupes par un sarcastique « bienvenu en Enfer », ils commencent à trente-sept et trois heures plus tard se retrouvent sept. Mais les parents suivent : « ça c’est de l’entraînement ».

Il se sent coach dans l’âme, se teste en aviron, en athlé, a toujours des résultats. Mais il travaille 80 heures par semaine, entraîneur, maître-nageur, et paie un remplaçant de son argent quand il part en déplacement avec l’équipe ! Son but : que Melun devienne la référence en natation. Mais rien n’est fait. Le budget reste faible ; « le directeur de piscine se tournait les pouces, logé, nourri, blanchi il se la coulait douce. Il m’avait établi un planning à la mords-moi le nœud… » Il tente de lui expliquer, l’autre fait le sourd, de guerre lasse, Lucas rentre dedans : « j’ai renversé sa bibliothèque ». En 1990, les choses s’arrangent, quand son père est devenu président du club.

« Je ne préparais jamais mes entraînements. Tout était dans ma caboche, à la virgule près. J’avais mes secrets et je les ai toujours. Et il y a tellement de mecs qui ont dégueulé sur ma façon de faire que je n’ai pas envie d’en parler. C’est chacun pour soi… Les athlètes sont en compétition, les entraîneurs aussi. Les sportifs, il ne faut pas les lâcher, il faut les avoir constamment à l’œil, se mettre à leur place pour mieux contrôler leurs réactions, vouloir leur réussite. Bref, les aimer. »

Maître mot, qui peut étonner de sa part, mais qui n’est pas déplacé dans sa bouche. Ceux qui le connaissent bien en attestent : Lucas, grande gueule ou pas, aime ses nageurs.

Ce dur a ses tendresses. C’est un tendre refoulé. Mais quelques fois, ça pousse trop, et ça sort. Il faut lire comment il parle de son père, de ses enfants, ou encore de Guy Boissière, son camarade de chambre quand il entraîne en équipe de France et avec qui il va nouer une vraie complicité…  

A côté de ça, il claironne avec sa fermeté habituelle qu’il ne dira rien de sa méthode, mais il dit tout. Bon, il ne vous explique pas si l’éventail des doigts doit être ouvert ou fermé dans la trajectoire sous-marine, ni ne pinaillera sur la position de la tête lors de la respiration, mais il écrit l’essentiel. D’abord qu’il travaille à l’instinct. Au feeling. Pas besoin de prendre le pouls ou les lactates du nageur pour savoir quand il doit repartir dans sa série. Mais si je comprends bien, l’instinct, c’est chez lui la somme finale de tout un travail, d’une rumination, un art d’aiguiser ses observations.

Ce qu’on sait mieux, c’est que le coach exige : « quand je leur imposais quarante longueurs, ce n’était pas trente-neuf que je voulais, c’était quarante… S’il manquait une longueur, j’en rajoutais plusieurs… A cette époque, les coachs n’avaient pas mesuré l’importance du physique sur l’évolution de l’athlète. » Et puis il crée deux salles, une de musculation pure, l’autre de musculation spécifique de natation. Pour rejoindre les sommets, les nageurs doivent disposer du meilleur…

Où Philippe Lucas emmène-t-il ses élèves ? Par-delà le mur, nous dit-il! « Lorsqu’ils étaient brisés… je les obligeais à s’arracher comme des dingues pour dominer l’acide lactique qui commençait à les paralyser… Il faut dominer la douleur. Si vous la laissez vous dominer, vous ne serez jamais un athlète de haut niveau. » Le champion doit élargir le mur de sa prison physiologique.

J’ai dit que tel était l’alpha de sa méthode. Et l’oméga ? L’organisation, la patience, la présence, la constance. La psychologie…

LES FEMMES D’ABORD

J’ai été particulièrement content de lire ça sous sa plume : « J’étais fait pour être un meneur de femmes. Car elles étaient – elles sont toujours – bien plus déterminées, bûcheuses et résistantes que les gars. Les mecs de seize ou dix-huit ans manquaient de sérieux. Les filles avaient la tête sur les épaules, la bonne attitude. » Cela, c’est bien sûr. Je ne sais si c’est une preuve, mais qui, dans la natation mondiale, a innové ces dernières années ? Katinka Hosszu et Katie Ledecky… Deux femmes. Deux monstres de volonté. A côté, les hommes s’appuient plus sur le talent. Même s’il est vrai, la natation, sous l’angle du travail, est, de toutes façons, le sport le plus dur…

Alors, bien entendu, coach de femmes, cela exige une envie (par exemple, Romain Barnier ne l’a pas, et Fabrice Pellerin l’a), et un certain doigté. Une fille c’est plus facile, mais aussi plus difficile à coacher qu’un garçon. Pour ouvrir la porte, il ne faut surtout pas se tromper de clé. « Aves les filles, qu’on le veuille ou non, il faut jouer sur le registre affectif.  Il […] était impensable que je les laisse gamberger à tort et à travers, cultiver leurs doutes et leurs hésitations…»

L’ART DE COULER NADEGE CLITON

Si l’on comprend bien, la méthode, pointilleuse, de Lucas, est de prendre tout en compte et de ne laisser aucune chance à la chance. Maintenant, toute une partie de son aventure affecte la forme d’un combat contre des forces hostiles. C’est perturbant, parce que nous sommes dans un monde où l’on ne devrait pas pouvoir tricher. Le résultat du nageur est objectif. C’est en cela que ce sport diffère des jeux collectifs. Je me souviens m’être laissé expliquer par Jacques Fouroux pourquoi en rugby, deux plus deux ne faisaient pas quatre. Le sélectionneur ne pouvait espérer créer la plus forte équipe de France en prenant simplement les meilleurs du championnat dans les quinze postes en raison d’un « facteur humain » qui procédait soit de la psychologie (l’entente entre joueurs), soit des modes de jeux (et il y avait comme ça des « charnières » qui marchaient mieux que d’autres, des concordances entre joueurs).

Même dans des sports moins complexes, des fonctionnements laissent sans voix le béotien. Dans un quatre fois 100 mètres d’athlétisme, tel coureur de 200 mètres, quoiqu’inférieur en vitesse a en ligne droite, maîtrise si bien la course oblique, en virage, qu’il y laisse sur place les rois de l’effort rectiligne.

En natation, rien de tout cela. Le sport est chronométrique et chacun nage dans sa ligne. Aussi est-il dérangeant de saisir comment et à quel point, à certains moments, la Fédération n’a pas joué le rôle qui était le sien vis-à-vis de Lucas (et sans doute d’autres entraîneurs). Les résultats sont indéniables, incontournables, le boulot a été fait, mais le rejet est violent…

A la page 53 de son livre, le coach attaque un chapitre qu’il intitule « Fédération désillusions« . D’une certaine façon, c’est d’une lecture pénible, parce qu’on y voit deux natations parallèles et qui ne se rencontrent jamais que pour s’exclure. La natation clubs et la natation fédérale. Et parfois on se demande si la fonction fédérale n’est pas d’entraver la natation!

Le premier incident date de 1992. Lucas a hérité en début d’année de Julia Reggiany, une « surdouée » qui, jeune, battait, dit-il, Catherine Plewinski, et qu’il va recueillir à la 11e place où l’a laissée l’INSEP, fidèle à sa solide réputation de cimetière des champions français de natation. En une saison, la voilà retoquée, 3e du 100 des France et dans le relais olympique. Mais son coach n’ira pas l’accompagner aux Jeux de Barcelone…

Bon, une relayeuse, c’est un quart de relais, donc peut-être en effet ne justifie pas un déplacement de son coach aux Jeux. Mais quatre ans plus tard, Nadège Cliton est sélectionnée olympique à Atlanta, en quatre nages. Et là, les ennuis continuent. Le coach est de nouveau persona non grata « Cette fois on m’empêchait de faire mon travail jusqu’au bout… Les entraîneurs ignoraient mes habitudes… Certains d’entre eux n’étaient d’ailleurs plus sur le terrain depuis quinze ans. Moi je connaissais Nadège par cœur, je lui aurais tenu un discours précis, je lui aurais dit ce qu’il fallait, j’aurais su la préparer ». Pour un jeune coach et une ondine au potentiel intéressant, vivre l’expérience jusqu’aux Jeux eut été en tous cas très enrichissante. Mais c’est ainsi…

Entêté, il part à Atlanta, billet payé par Melun, et quand il retrouve Nadège, raconte-t-il, elle nage 16 secondes moins vite au 400 mètres quatre nages. On a réduit considérablement son kilométrage sans se poser la question de ce qui lui convient. Quand ces coaches sauront-ils que l’entraînement, ce ne peut pas être du prêt-à-porter, mais du sur-mesure ! Ce n’est pas un mal français, c’est une carence professionnelle universelle. Même l’immense Shane Gould, la Ledecky d’avant Ledecky, raconte que, partie aux Etats-Unis, tomba sur un coach qui la sous-employait ainsi et acheva sa carrière…

« J’avais coaché Nadège une saison entière pour qu’elle soit prête le jour J. Je la leur avais filée au top et ils l’avaient démolie. En trois semaines… Sciemment. Comme Nadège n’était plus dans un pôle fédéral, il valait mieux pour eux qu’elle se plante. Sinon ça risquait de foutre en l’air leur théorie à deux balles. » Possible.? Navrant, dès lors. Comme il n’est pas avec l’équipe, Philippe doit acheter ses entrées à la piscine, sort de sa poche quinze mille francs pour avoir le droit de voir nager sa nageuse. L’humiliation suprême, c’est l’histoire du billet de stade promis par un dirigeant et qui ira à Patricia Quint, laquelle n’a pourtant pas de nageuse… Et Nadège? Nadège se désagrège.

Aux championnats de France, à Dunkerque, elle a nagé ses deux courses de quatre nages en 2’18.55 et 4’55.38. Aux Jeux olympiques, les qualifications finales A et B se joueront respectivement à 2’16.34 et 2’18., à 4’45.54 et 4’51.35. Avec une bonne préparation finale, peut-être aurait-elle pu progresser assez pour atteindre les deux finales B? On pourra toujours en rêver, parce qu’aux Jeux, Cliton, ça sera 2’25.25, 36e sur 43 partantes, et 5’6.46, 32e et dernière des séries olympiques !!

Vous comprenez la rage du coach?

Cela va continuer avec Laure Manaudou, et à sa première apparition, Claude Fauquet n’arrange pas le coup. Le directeur des équipes de France, futur DTN, n’apprécie pas Philippe pour des raisons qui ne sont pas liées aux résultats. Ces deux fortes personnalités se posent en s’opposant, et se situent aux antipodes l’un de l’autre.

A force de prendre des coups, Lucas apprend à en donner. Il dénonce un gâchis humain dont aujourd’hui tout le monde (enfin ceux qui sont informés) sont conscients. Il désigne le coupable numéro un: c’est Francis Luyce. Le président de la Fédération, explique-t-il, « a enrayé le système en ne nommant pas aux postes stratégiques les personnes adéquates. Savez-vous qu’au Comité directeur, il y a certains membres qui n’ont jamais mis les pieds dans une piscine ? »

Ce n’est pas tout. « La Fédé a plus de 80 conseillers techniques régionaux. Moi je peux vous dire que s’ils n’étaient pas là, ce serait pareil. Ce sont des électrons libres dont la majorité ne brille pas par son ardeur au travail. Ils sont là pour réfléchir, remplir des missions sans intérêt. Des CTR qui cherchent, on en trouve. Mais des CTR qui trouvent, on en cherche. » Critiques de 2008. Que dirait-il aujourd’hui ?

UNE ENVIE D’INSEP

Il y a huit ans, parmi les recettes qu’il proposerait au ministère des sports, « savez-vous qu’en Île-de-France, il n’y a pas un seul pôle espoirs national, pas un pôle pour la formation des tout jeunes ? ça veut dire quoi, ça ? ça veut dire qu’on a procédé à l’envers. On a tué la natation parisienne en décentralisant tout ailleurs. Avant il y avait des grands clubs comme le Racing, le Sfoc, Boulogne-Billancourt, Clichy, Melun. Ces fleurons ont été détruits. Ils sont morts aujourd’hui, morts et enterrés. Alors que la région parisienne est une pépinière de nageurs. Par contre il y a un pôle espoirs à Amiens ! Dans ce cas pourquoi pas un pôle espoirs à Forbach ? »

Là, je ne crois pas le suivre. La natation, elle ne vit pas avec des structures, mais avec des hommes: Melun, c’est lui, Lucas, Amiens, c’est Chrétien, Mulhouse, c’est Horter. La natation aime le soleil: Antibes, Nice, Marseille, Canet-en-Roussillon. A l’étranger, c’est pareil. La natation US n’est ni à New-York, ni à Washington mais en Floride, en Californie… Maintenant, il n’est pas interdit de placer les « right men in the right places. »

 » Ce qui les dérange le plus, s’agace-t-il, c’est que Philippe Lucas a réussi des trucs hors normes en ne suivant pas leur voie, en n‘étant pas dans le moule. Ça les emmerde qu’un mec qui lavait les chiottes de la piscine de Melun à son adolescence avant de devenir maître-nageur à vingt ans leur ait damé le pion sans avoir emprunté le même cursus qu’eux. »

Pour lui, pas de doute, le système fédéral n’existe pas. Il cite les médaillés d’avant 2007 et la parution du livre. Ils sont tous issus des clubs. Ce sera encore plus vrai en 2012 où Nice effectuera une razzia sans être pôle France. La Fédé a seulement donné le coup de pouce. Et c’est seulement sur le tard qu’elle saura le mieux gérer la haute compétition…

Cela n’empêche pas le coach de se rêver… à l’INSEP. Page 65, il raconte qu’il déjeune avec Luyce (ce jour là, il doit utiliser sans doute une très longue cuiller). Il lui explique qu’il aimerait entraîner à l’INSEP. Comment le candidat Lucas voit-il cela ? Deux assistants, 40 nageurs, vingt préparés quatre ans pour les prochains Jeux olympiques, vingt préparés huit ans pour les Jeux suivants… Luyce l’écoute. Et ? Rien. Rien du tout. Pas de suite, pas un mot, pas un oui, pas un non. Pas une explication. Aucun « retour ». Encéphalogramme plat. Du Luyce tout craché, mais à la figure !

Ce jour là, en fait de guignol, Lucas a trouvé son maître.

Bien entendu, le cœur du bouquin, c’est Laure Manaudou. « Physiologiquement c’était un avion à réaction. » La rencontre a quelque chose de magique, raconte-t-il. Elle, toute enfant, disait à son instit vouloir être nageuse professionnelle, lui, on l’a dit, c’était MNS. Lucas cite l’anecdote. Il y voit un signe des Dieux, étoiles alignées, destins qui s’embrassent…

…C’est, je crois, ce qu’on connait le mieux dans la saga de ces deux là, cet aventure duelle, mais c’est bon de voir retracer une épopée qui a déterminé la natation française, débloqué les esprits et démontré aux uns et aux autres qu’on pouvait conquérir le monde… Neuf années sont passées. A quand le tome 2.

 Philippe LUCAS ENTRAÎNEUR (Michel Lafon 2008)

LA NATATION DE DEMAIN- DEUXIEME EPOQUE

UN CATTEAU DE FIN D’ANNÉE

Mardi 22 décembre 2015

Marc Begotti a eu l’obligeance de nous signaler la nouvelle édition du livre de Raymond CATTEAU La Natation De Demain, et nous garanti que « c’est du solide. » On peut lire dans la présentation de l’ouvrage (éditions Atlantica, Grand Prix de technique et de pédagogie en 2008) ce qui suit : « Cette seconde édition ne se caractérise pas seulement par un changement de couverture. Elle se présente comme une œuvre plus aboutie et plus accessible que la première.

La structure de l’ouvrage comporte de nouveaux chapitres et de nouvelles annexes qui viennent agrémenter et compléter l’ensemble.

Sept années après la première édition de « la natation de demain », cette seconde édition revue et corrigée s’enrichit d’une importante iconographie et d’un chapitre inédit sur la connaissance des nages. On sait que les conceptions relatives aux apprentissages, à l’enseignement, aux techniques sont interdépendantes. En cohérence avec une pédagogie de l’action se trouve ici développée une analyse fonctionnelle des techniques de nage qui devrait intéresser tous les intervenants dans le domaine de la natation. L’utilisation d’un référentiel prenant en compte les actions du nageur dans l’eau en même temps que son propre déplacement permet de lire et interpréter autrement les nages. Voici un nouvel outil pour mieux observer les nageurs et intervenir plus efficacement pour les faire progresser.

Le nouveau contenu et les annexes, particulièrement « l’incursion dans le cadre de référence », devraient inciter et aider le formateur et l’entraîneur à expérimenter le plus souvent avec le sentiment de dépasser l’exercice ou la recette. »

Dès réception du livre, je m’efforcerai d’en donner un compte-rendu plus développé. E.L.

QUAND LEISEL JONES SOUFFRAIT DE SA CÉLÉBRITÉ

LEISEL JONES : SOUVENIRS D’UNE

GLORIEUSE DÉPRESSIVE

Éric LAHMY

Lundi 9 Novembre 2015

La nageuse australienne Leisel JONES vient de s’ajouter à la longue liste des champions et des championnes de ce sport qui ont été frappés par la dépression. Dans un schéma qui nous semble classique, elle évoque son cas ; dépression, donc, et tentative de suicide. Dara TORRES n’est pas allée si loin, mais a beaucoup souffert de boulimie et parlera de ses équipières qu’atteint ce mal.

Jones n’est pas une petite cylindrée, et sa carrière n’est pas rien du tout. Quatre présences à des Jeux olympiques, neuf médailles, autant que Ian Thorpe (autre célèbre névrosé) ; sept titres mondiaux ; dix titres aux Jeux du Commonwealth ; 23 fois championne d’Australie.

JONES s’est trouvée dans l’équipe olympique australienne à 14 ans, et cela explique en partie, croit-elle, ce qui lui est arrivé. Se trouver si jeune, exposée aux regards des média, n’est pas sans conséquences. Il y a aussi, très probablement, un problème glandulaire, qui, à la puberté, change son aspect physique. En 2012, Jones, BELLE blonde aux yeux clairs, sorte de Shane Gould bis, a pris beaucoup de poids, et les photographes s’en donnent à cœur joie pour la surprendre dans les poses qui dénoncent son volume qu’elle semble ne pas pouvoir bien contrôler…

Les coaches n’arrangent rien. Ils organisent à dates rapprochées des cérémonies de pesée dans lesquelles celles qui ne leur conviennent pas sont traitées de 6/1/20. Chaque chiffre fait référence à la place de la lettre dans l’alphabet, et 6/1/20 signifie « fat » : grosse ! Leisel est plus qu’à son tour désignée par ce code infâmant.

Ses rondeurs ne l’empêchent pas de se défendre. Aux Jeux olympiques de 2008, elle gagne le 100 mètres brasse devant Rebecca Soni qui la devance sur la distance double.

En 2010, témoigne-t-elle, “je commençai à réaliser que nager n’était pas tout, et encore moins le but ultime de la vie ; et que, peut-être, je ne ressentais plus le plaisir de nager »… « Je commençai à me demander pourquoi je continuais à nager. Ma vie n’était pas assez équilibrée: je n’avais rien d’autre ; cela me terrifiait. »

Voilà pourquoi ses mémoires de nageuse, intitulées “Body Length” (jeu de mot sur la Longueur de corps qui mesure l’avance d’un nageur sur un autre et les mensurations qui la travaillent) évoquent longuement sa situation, sa dépression. Un jour de 2011, assise dans sa salle de bain de chambre d’hôtel, en Espagne, elle se retrouve, dit-elle, avec une boite de somnifères dans la ferme intention de se suicider. Par chance, son entraîneur la surprend avant qu’elle ne passe à l’acte. Son psychologue du sport, expliquera-t-elle, devient alors son plus fidèle allié dans ces temps difficiles.

Jones avait commencé à nager dans l’équipe nationale à quatorze ans, à une époque où l’on ne s’était pas posé la question du besoin d’un psy pour les athlètes d’élite. La croyance selon laquelle le psy était un besoin de personnes faibles mentalement a joué un rôle crucial dans le refus du sport de se poser la question.

De façon caractéristique, elle vit mal de se voir. Malgré un entraînement sévère et une alimentation calculée, elle se trouve trop grosse et les autres ne manquent pas de le lui rappeler. « Quand je suis engoncée dans ma combinaison, sur la plage de la piscine, sachant que mon corps est l’objet des conversations comme s’il s’agit d’un moteur, et non pas des bras, des jambes, des cuisses et de l’estomac d’une jeune fille, je me sens misérable. » La veille d’une course, aux Jeux de Londres, un journaliste la traite de grosse. Cela n’a l’air de rien, mais c’est un désastre. « Le suicide parmi les jeunes devient épidémique. On parle tout le temps de bien être. Pourquoi pas de santé mentale également ? »

Leisel JONES, qui a commenté pour un media australien les Jeux du Commonwealth 2014, a participé à un concept télévisé qui lui va comme un gant : « Je suis une célébrité… sortez-moi de là. » Et – ça n’étonne pas – elle étudie pour devenir psychologue.

LES SECRETS DERRIERE LAPORTE

LES MOTS POUR GAGNER OU L’ART

    DE NE PAS RATER LE COACH

***Bernard Laporte. « SECRETS DE COACHS Les mots justes, les coups de gueule, les silences. » Editions du moment, 17,95€

Eric LAHMY

Bernard Laporte a pesé d’un bon poids dans le sport français. Entraîneur du Stade Français de rugby, sélectionneur national, ministre des sports, aujourd’hui manager du Racing Club de Toulon. Aussi quand il publie aux éditions du moment « SECRETS DE COACH », sous-titré « les mots justes, les coups de gueule, les silences », cela risque d’être intéressant.

Amusant. Une citation, au début du bouquin : « le manager qui pense avoir toujours raison n’est pas un manager. Manager, c’est être dans l’échange, le dialogue, la proximité, la transparence. » Et c’est signé ? Bernard Laporte. Preuve qu’on n’est jamais si bien servir que par soi-même.

A l’attaque, l’auteur pose la question, le management, art ou science ? Comme souvent, l’entraîneur n’est pas celui qui a été le meilleur joueur. Un lien existe entre Laporte et Jacques Fouroux. Ce petit (Fouroux), et ce frêle (Laporte) entraînent des colosses et des surdoués. C’est par ses carences d’athlète, de sportif, que nait le grand coach. Laporte, petit, était chétif et adorait le rugby. Voilà la bonne combinaison. Au rebours de ce physique déficient au regard de l’élite sportive, il prend conscience d’un « petit ascendant psychologique ». Demi portion et demi-de-mêlée, à peine range-t-il ses crampons qu’il entraîne à haut niveau. Stade bordelais, Stade français.

« Je garde une image, une trace, un souvenir de chacun de mes entraîneurs. Parfois pas plus que quelques phrases, mais quelque chose quand même. »

Son livre fonctionne un peu comme un dictionnaire des citations, mais de citations qu’il commente librement… Parmi ses « héros », Arrigo Sacchi, Aimé Jacquet (football) Yannick Noah (tennis), Fabrice Pellerin (natation), Claude Onesta (handball), et bien d’autres. . Si je puis donner mon avis, il aurait pu y ajouter Daniel Costantini!

Laporte croit à l’inné. Il y a des choses qui ne s’acquièrent pas. Partant de sa première-ligne de joueurs d’avant, Philippe Gimbert, Vincent Moscato, Serge Simon, il développe sa certitude du caractère atavique, irréductible et impossible à acquérir de ce qu’il appelle l’ego. Une qualité qu’on n’aura jamais si on ne l’a pas. « Je n’ai jamais rencontré un joueur manquant de caractère en prendre conscience et rectifier le tir ; l’ego, c’est génétique. » Idée des plus excitantes, selon laquelle le refuge de l’inné, c’est dans la tête! 

Je ne dirai pas qu’il ne croit pas au talent. Mais sans doute contresignerait-il cette maxime de Georges Brassens selon qui « sans technique le talent n’est qu’une sale manie. » D’ailleurs, il ne faut pas s’y laisser prendre. Parlant de footeux de génie : « qu’il est bon d’apprendre, de leur entraîneur en personne, que ces garçons ayant manifesté tant de facilité et déployé en apparence si peu d’efforts par rapport à leurs adversaires ont par dessus tout travaillé, répété sans fin leurs gammes. » Il y a longtemps, en sport, que le talent ne suffit plus !

Pour mener ces talents au succès, il faut des meneurs d’hommes. Les coaches…

Laporte va citer notamment quelques entraîneurs de natation : Fabrice Pellerin et Fabrice Lucas. Point de vue de Pellerin : « soit ils adhèrent, soit ils s’en vont. On doit partager les mêmes valeurs, avoir le regard porté dans la même direction. Le plus dur et le plus fort, ce n’est pas la méthode, c’est la culture. »  Là-dessus, Laporte brode. La méthode, c’est bien entendu le savoir technique. La culture en revanche,  est beaucoup plus profonde : « une sorte de réseau de veines et d’artères qui traverse le groupe… En pratique, ce sont des rites et des habitudes que tous doivent partager. » La culture, c’est l’essentiel, dit encore Laporte, qui cite l’exemple de son club, Bègles-Bordeaux, où la culture fait que chacun s’impose librement « le don de soi, sans retenue et sans conditions… Nous sommes devenus champions de France grâce à cela. Puis soudain nous nous sommes moins aimés, le collectif s’est délité et patatras ! Nous sommes devenus quelconques et ça a été la dégringolade. » Essentielle, mais fragile, guère immuable, la culture (de la victoire) s’entretient, ou dépérit… Cette plante rare nécessite un riche terreau, des soins attentifs et constants.

Là, il convoque Alex Ferguson au secours de sa thèse suivante. Pour le manager de Manchester « la chose la plus importante dans [son] travail est le contrôle. Dès qu’ils menacent votre contrôle, vous devez vous débarrasser d’eux. » Il y a une dimension impérieuse, autocratique, dans le coaching – surtout d’une équipe, dont on ne peut faire l’économie parce que les comportements de chacun retentissent sur le groupe. La discipline, dit-on, fait la force des armées. Ici on se souvient du jour où Eddie Reese pète les plombs parce que tous, ses adjoints et les nageurs, se vautrent dans la facilité: « je suis prêt à virer tout le monde sauf moi-même si cela ne change pas. » Cette même année, Texas gagne le championnat NCAA.

Là-dessus, Laporte propose de s’appuyer sur les meilleurs éléments de son groupe. Lui, sa chance est d’avoir disposé de certains éléments d’exception, comme ce Jonny Wilkinson, qu’il convie tant de fois dans son texte pour signaler son caractère : « Wilkinson aimait être coaché… [Parfois], c’était moi qui spontanément lui adressais quelque remarque technique qu’il aurait pu juger désobligeante s’il n’avait pas été aussi ouvert d’esprit… J’étais frappé par son attention à mes conseils, tous sens en éveil, regard pénétrant, jamais dans la contradiction, cherchant obstinément à en savoir plus, à comprendre… C’est un peu comme être parent d’un enfant surdoué… Toujours en demande, curieux, en quête d’une réponse satisfaisante. » Epaté par son joueur, Laporte ne cache pas que parfois, une telle demande est difficile à combler, car les défauts que l’athlète d’élite demande à corriger sont tellement minuscules qu’ils exigent de lui, le coach, pour les cerner, puis les solutionner, un effort terrible de compétence technique ! Le désir d’excellence du grand champion aiguise les talents de son coach. Combien de fois ai-je entendu des coachs dire que leurs élèves leur avaient appris leur métier!

Laporte insiste beaucoup sur un point qui n’est guère évident, dans le coaching d’une équipe : celui des derniers instants à l’approche de la compétition. Il semble être obnubilé par cette idée de trouver la bonne approche, le bon discours, parfois seulement le bon mot qui va délivrer l’équipe et l’amener à se surpasser. Dans certains cas, pas besoin du coach, si l’on a la chance de disposer dans l’équipe du « capitaine parfait », qui s’appelle, ajoute Laporte, Jean-Pierre Rives, ou encore Tony Parker. Mais alors le coach doit savoir laisser parler ces moteurs de l’équipe, et laisser passer les flux d’énergie que ceux-ci dispensent à leurs équipiers.

Laporte rappelle l’incroyable histoire d’ « un des plus invraisemblables renversements de situation de l’histoire du sport », quand Oracle Team USA, mené 1-8 par Emirate Team New Zealand lors d’une Coupe America en neuf manches, finit par gagner 9-8. « Parmi les mesures d’urgence prises au moment où le fiasco menaçait, un coup d’audace en forme de coup de poker : confier l’ultime briefing, une heure avant le début de chaque régate, à KINLEY FOWLER, un équipier lambda empêché de naviguer à cause d’une blessure à la colonne vertébrale. A chaque fois, l’équipage termine plié de rire. Un jour il s’ingénie à ridiculiser Dean Barker, skipper du bateau néo-zélandais qu’il connait bien. « Aujourd’hui, je vais vous raconter Dean Barker qui ne tient pas la pression. » Il faut se mettre un instant à la place des Américains… Ils sont les tenants du titre…, évoluent à domicile,… ont édicté les règles du défi… et sont en train de prendre une énorme raclée.  Dean Fowler… a fait reculer la peur qui rongeait ses co-équipiers. »

On le voit, le coaching n’est pas exclusivement l’affaire du coach. Laporte cite Renaud Lavillenie, qui bat l’imbattable record du monde du saut à la perche et explique : « pour battre le record de Bubka, je devais le démythifier. Moi, à aucun moment, je me dis : c’est trop haut pour moi. » Vu ainsi, cela a presque l’air simple… Laporte, après avoir noté le phénomène, conclut : « tous les coachs doivent pouvoir compter sur une part d’auto-coaching de la part de leurs ouailles. » De formidables compétiteurs comme Murray Rose, Don Schollander, Mike Burton, Lars Frolander, Alain Mosconi, Fred de Burghgraeve, Amy Van Dyken ou Mike Phelps ajoutaient au coaching de leurs entraîneurs, de par leur caractère et leur personnalité!

La victoire s’acquiert sur des difficultés. C’est du moins la méthode deYannick Noah, selon qui triompher de choses difficiles à l’entraînement est essentiel : « il faut que tu fasses ce que tu n’as pas envie de faire, cela va t’aider à gagner. » Mais la méthode a du bon seulement si elle répond à une logique. Il faut démontrer son bien fondé. Fabrice Pellerin se distinguera ainsi en faisant nager ses Niçois sept jours sur sept. Ce sera, pour lui, une façon de créer sa culture sur une difficulté supplémentaire qui distingue des Niçois à l’approche des Jeux olympiques de Londres. Parfois, cependant, l’entraîneur cherche juste seulement à se rassurer lui-même en faisant trimer ses athlètes.

Ici, Fabrice Pellerin est rappelé à la barre des témoins. « Aucune séance ne doit ressembler à une autre. Chaque matin le nageur doit se jeter dans le bassin avec la perspective d’un apprentissage et la certitude d’une progression. Il faut que chaque journée raconte une histoire. Sinon, ça tient un mois, deux mois, et puis on craque physiquement, mentalement. »

Le coach n’a pas d’états d’âme. Il ne peut pas se permettre ce luxe. Parfois, cependant, face à l’incompréhension, il se permet de laisser entrevoir à ses ouailles qu’il n’a pas le choix, qu’il lui faut agir ainsi. Phil Jackson, le coach des Chicago Bulls, l’équipe de basket de Michael Jordan, après s’être montré particulièrement dur avec Luke Walton, le prend à part : « Je sais que tu envisages d’être coach un jour. Parfois, aussi gentil sois-tu, tu devras être un connard. Tu ne peux pas être coach si tu as besoin d’être apprécié. » Ce disant, il fait d’une pierre deux coups. Il se décharge un instant de son fardeau de dureté, dévoile que derrière le coach intraitable se niche un être humain. Mais aussi il rappelle au futur coach qui l’écoute ce que sera la voie à suivre… Quelquefois, l’athlète saisit le sens de cette démarche impitoyable. Quand Benoit Campargue demande un jour à Teddy Riner : « Je t’ai bien fait chier toutes ces années, hein ? – La réponse fuse : « Heureusement. » Le champion est celui qui intègre l’intransigeance, la dureté du coach, comme ce qui lui convient. C’est ce paradoxe que nous explique Michel Pedroletti quand il nous explique le fonctionnement d’Amaury Leveaux: « il cherchait les entraîneurs les plus durs, Horter ou Lucas, parce qu’il savait qu’il devait être tenu. Olivier Borios, toujours tenté par la fête, était venu chez moi parce qu’il savait que je lui remonterais les bretelles. »

Revenons à Laporte. La limite de la dureté exigée du coach, dit-il ? « Je ne peux pas entraîner des gens que je n’aime pas. » Mais voilà : apprécier ses joueurs, ce n’est pas s’inquiéter de son image parmi eux, ni chercher à être populaire. Pour prendre les bonnes décisions dans l’intérêt du collectif, « il ne faut à aucun moment se soucier de l’opinion des autres. » Laporte nous indique la voie étroite entre affection et indifférence que doit suivre l’entraîneur, coach, manager. Fabrice Pellerin, lui, allait plus loin; dans son livre, n’expliquait-il pas qu’il refusait toute affectivité dans une relation qu’il voulait purement professionnelle? Mais cette défense d’introverti, après les Jeux, l’a rendu rigide et finalement desservi.

Il y a, au fond, dans toutes ces leçons de coaching, un éloge de l’intuition qui parcourt son texte en filigrane. Intuition et non déduction, perspicacité et non science.  Et donc, d’une certaine façon, une méthode implicite, qui ne s’enseigne pas, voire dont les résultats, faut-il le préciser, procèdent aussi, parfois, de la chance. Le coach navigue au feeling et sans boussole sur des mers incertaines, dont les cartes n’ont pas été relevées… Et dans cette invraisemblable situation, sa tâche, impossible, s’appelle: garder le cap!

Ecoutons Laporte à ce sujet : « l’analyse fine, a posteriori, du dénouement heureux ou malheureux de telle ou telle compétition raconte souvent l’histoire d’un instant précis où le rapport de force entre un manager et son ou ses athlètes a été plus ou moins bien vécu et exploité de part et d’autre. »

Pour l’auteur, c’est comme si le travail d’une saison peut basculer, être réduit à néant ou au contraire, se sublimer, en raison d’une phrase heureuse ou malheureuse, d’un mot de travers ou prononcé à bon escient, d’un encouragement foireux, d’une exhortation stimulante. Il évoque une sorte de poésie guerrière du coaching, dans le style des discours de Bonaparte à l’armée d’Italie. Parmi les maîtres de ce coaching de la parole, Costantini et Onesta, les meneurs d’homme du handball français de ces dernières années!  

Laporte rapproche au contraire un discours de Roger Lemerre après le premier match, perdu face au Sénégal, et la suite, néfaste, des événements. Discours malheureux, explique l’auteur qui ajoute « la suite et l’issue fatale de cette Coupe du monde démontrent en tout état de cause que le coup a été mal joué. » On admettra facilement. D’ailleurs, s’il connait le football, Roger Lemerre n’est pas Monsieur Personnalité.

Lemerre a-t-il « brutalisé » ses joueurs et manié le coup de pied dans le derrière de façon maladroite ? Laporte le suggère. Sans doute peut-on le suivre là, même s’il est permis de croire que l’équipe de France (sans Zidane) n’était plus qu’un milieu de tableau peuplé d’egos hypertrophiés et mal orientés qui se fracasseraient collectivement des années plus tard à Knysna, en Afrique du Sud. Laporte insiste : ne jamais humilier. Et donne le contre-exemple bien connu autour des bassins de Philippe Lucas qui étrille Laure Manaudou : « tu fais quoi là ? Tu m’expliques ? Tu n’as pas envie de nager depuis près d’une semaine […] Allez, rentre chez toi. » Pourtant, cette manière étrange va porter ses fruits pendant quelques années. [On sait aussi le coaching sévère qu’a employé Pellerin vis-à-vis de ses Niçois!]

Là, Bernard explique : « connaissant Lucas, je suis convaincu que, au moment d’armer sa torpille, il n’avait pas pensé à la caméra saisissant ses moindres faits et gestes. » Opinion qui ne me convainc pas complètement. Lucas n’était jamais aussi prompt à faire du Lucas que quand il savait que la caméra se trouvait là. Rapprochant le couple Lucas-Manaudou et celui de Nadal et son oncle-coach Toni, « j’ignore si ces binômes singuliers, aussi bien dans les sports individuels que dans les disciplines collectives, doivent être regardées d’un œil admiratif ou suspicieux, » s’interroge Laporte, qui ne cache pas un certain scepticisme. Il y a là une brutalité dans la relation, une subordination telle entre le coach et le coaché qu’elles lui paraissent presque effrayantes. Mais ces cas extrêmes, dit-il, interrogent sur la durabilité de ces couples.

Notre auteur évoque tout de suite après un autre cas où le manager prend toute sa dimension. C’est dans la « stratégie », la façon d’aborder une compétition. Et l’éventualité dans laquelle le manager choisit de changer tout à coup de stratégie. L’exemple ? Le discours d’Aimé Jacquet à la mi-temps, égalité 0-0, de la demi-finale France-Croatie, en Coupe du monde 1998, sans doute le plus grand exploit sportif français de tous les temps. Jacquet, soutient Laporte, a le choix entre un discours optimiste à tout crin et celle radicalement contraire, alarmiste. C’est celui-ci que choisit Jacquet : « aucune chance. Aucune chance, les gars ! On est en train de s’annihiler toutes nos chances […] Vous allez perdre, les gars. Vous allez perdre. Vous allez perdre. » En fait de stratégie, il ne s’agit que d’un discours. Quelle place prend-il dans la victoire finale ? On se le demande. Laporte non : « ce genre de coup de gueule de mi-temps, c’est un appel d’urgence au rengagement. »

 Au détour de ses réflexions, Laporte effectue un rappel que bien des medias devraient méditer : un champion n’est le champion qu’au moment où il gagne. Son titre ne représente rien de plus qu’une ligne de palmarès et, surtout, n’offre aucune (mais vraiment aucune) garantie d’avenir. Et c’est le rôle du coach de lui faire saisir la fragilité de son statut. Non pas par rapport à l’opinion, qui pourra voir le champion dans son rôle pour l’éternité, ou les sponsors, qui vont miser sur son nom et sa « gloire ». Mais par rapport à ce qu’est l’excellence sportive. Quand Rafael Nadal devient champion d’Espagne des moins de douze ans, son oncle lui prouve, palmarès à l’appui, que ces vingt-cinq dernières années, seulement cinq de ses prédécesseurs, soit un sur cinq, est passé professionnel, et lui conseille de ne pas trop se réjouir de ce minuscule succès. Et Laporte de souligner cette idée essentielle : « quand une compétition démarre, il n’y a plus de champion de rien du tout. » Qu’on soit champion en titre, double, triple ou quintuple champion, rien de tout cela ne pèse. Les compteurs sont mis à zéro. Mieux: « être favori n’a jamais donné trois points d’avance. Être favori n’apporte pas grand-chose, sinon une part de risque supplémentaire, celui d’une érosion de l’agressivité. » Être sur un piédestal n’est pas la meilleure position pour atteindre un podium…

Cette réflexion me rappelle un propos de Brigitte Deydier, triple championne du monde, vice-championne olympique et, pendant six ans, la meilleure judokate poids moyens au monde. Pour elle, les championnats de France étaient l’épreuve la plus difficile. « J’avais du mal, retour des mondiaux ou des championnats d’Europe, à me motiver pour cette compétition, mais je tombais sur des filles qui étaient très dangereuses car, montées de leur club de province, m’affronter, c’était le match de leur vie. »

De tous les autres sujets que traversera Laporte, je retiendrai celui-ci, parce qu’il correspond à une préoccupation qui ne semble pas inquiéter beaucoup de gens de la natation. « Dans le rugby, discipline pourtant hyper-professionnelle aujourd’hui, évoluent encore des joueurs ayant appris un autre métier en parallèle. Le Toulonnais Juan Martin Fernandez Lobbe est, par exemple, architecte de formation. Il représente bien ce que ces garçons apportent à un groupe. Une vivacité d’esprit, une vitesse d’analyse qui les sert à titre individuel et dont profite toute l’équipe. Concrètement, ces joueurs-là manifestent une très grande intelligence de jeu, quel que soit le poste où ils exercent. Ils sont souvent ceux qui contribuent à trouver les meilleures solutions dans la fatigue, la difficulté. »

LAMARCK, DES GIRAFES ET DES NAGEURS

par Eric LAHMY                                                              Lundi 25 Mai 2015                   

 

Je viens de lire dans le site USA Swimming un article de Chuck Wielgus dans lequel il met en avant l’arrivée de noirs et de latinos dans la natation des 50 Etats. C’est le genre de papier dont on aime se distancier parce qu’il pue quand même un peu le racisme (et quelquefois le racisme à rebours). Comme je crois que les races n’existent pas, que je suis content qu’on ne chante pas ce genre de musique chez nous, et que j’ai envie de m’exprimer sur la question, je n’ai trouvé rien trouvé de mieux que ressortir une critique d’un livre écrit il y a trois-quatre ans par Jean-Philippe Leclaire qui a été entre autres directeur de rédaction de L’Equipe Magazine et intitulé « pourquoi les blancs courent moins vite » dans laquelle j’xpliquais mes idées sur la question… E.L.

 

  • Jean-Philippe LECLAIRE. Pourquoi les blancs courent moins vite. Grasset, 2012

 

 

En s’interrogeant au sujet de savoir « pourquoi les Blancs courent moins vite », le journaliste Jean-Philippe Leclaire n’a pas craint de s’attaquer à un marronnier de la plus belle espèce, ainsi qu’à un thème très haut placé dans la hiérarchie des conversations de café.

Pourquoi les blancs courent moins vite, pourquoi nagent-ils plus vite, pourquoi les jaunes courent moins vite, pourquoi les voix noires sont plus belles, pourquoi les Tchèques jouent mieux au tennis, qu’est-ce qui est mieux la cuisine chinoise ou la française, que s’est-il passé à Roswell en 1947, Ben Laden est-il bien mort, les Américains ont-ils vraiment marché sur la Lune ? Voilà des sujets incontournables de notre époque…

Pourquoi les blancs courent moins vite, écrit il y a soixante ans, aurait pu s’intituler « pourquoi les blancs courent-ils plus vite » vu qu’alors, à quelques exceptions près, le coureur à pied type, du 60 mètres au marathon, était de « race » caucasienne. A ce sujet, on en entendait et en lisait de belles. Parce que bien entendu, la supériorité pédestre des Blancs était tellement incontestable.

Pourtant, déjà, la suprématie actuelle des hommes à peau sombre, sur toutes les distances pédestres, qui n’existait alors pas, n’aurait pas paru si étonnante que ça, à ces entraîneurs d’athlétisme qui avaient bien compris le problème, et qui m’expliquaient, en 1970, quand, jeune journaliste à L’Equipe, j’arpentais les stades pour le compte du quotidien de sport, pourquoi la course à pied française allait disparaître.

Ces coaches du passé s’appelaient Roger Grange, Roger Thomas, Hervé Stephan, Maurice Etourneau… Les champions  français d’athlétisme, m’expliquaient-ils, étaient en train d’être étouffés dans l’œuf par la motorisation. Entre la mobylette et le vélomoteur, aucun élève ne se rendait plus à l’école à pied. Or c’est là qu’ils avaient trouvé leurs champions ! Grange, qui dirigeait une pépinière de coureurs de 800 mètres à moins de 1’50’’, avertissait : « on n’en aura plus. » La vie des villes et l’auto signait la fin de cette rusticité qui fait le coureur à pied. Bon, les Kényans ont tout raflé, mais notre mode de vie les a bien aidés… Et eux, ils allaient à l’école en courant.

Ces coachs du pasé avaient vu où le bât blessait: dans la vie de tous les jours.

Vers la même époque, pourtant, quelques bons esprits prétendaient que la paresse interdisait aux coureurs noirs de prospérer en demi-fond. Même si Abebe Bikila puis Kipchoge Keino avaient fendillé cette opinion, d’aucuns prétendaient que ces exceptions confirmaient la règle… On sait ce qui s’est passé depuis.

Venant après la bataille, et la déroute de nos blancs pur-sang, et ne manquant pas de rhétorique, Jean-Philippe Leclaire tente de débroussailler le terrain. Mais s’il est souvent parfaitement justifié, on ne peut le suivre sur tous les terrains.

FAUVE QUI PEUT

Un exemple, quand il reprend un texte paru dans France Football, du 19 mars 1974, concernant Laurent Pokou, et qui dit ceci : « Pokou avait pénétré sur le terrain avec cette nonchalance affectée qui n’appartient qu’aux Noirs. Ce félin promène une allure chaloupée et désinvolte dès qu’il ne se sent plus concerné par le jeu ; mais gare au réveil quand il fait un appel de balle, ou qu’il a la boule de cuir au bout du pied, c’est un fauve. » Texte anodin ? Pas du tout, nous dit, Leclaire, qui ajoute : « aujourd’hui, écrit-il, même Thierry Roland n’oserait plus abuser de tels clichés. » Or là, l’accusation de racisme tombe à plat. D’abord, en effet, l’admiration que toute une génération nourrit à l’endroit du relâchement des athlètes noirs n’avait rien de raciste ! Ensuite l’image du fauve est très valorisante en sport et pas seulement en sport. Dans sa  belle naïveté, la métaphore animalière a toujours côtoyé les terrains de jeu ; les champions n’ont pas dédaigné de s’accoler de telles images : en rugby, les Sud-Africains sont des Springboks, les Argentins des Pumas, les (pauvres) Français des Coqs, les Anglais des Lions. Les grands marqueurs en foot s’appellent « renards des surfaces » et le plus fameux gardien de but du siècle dernier était identifié à une araignée. Le nageur allemand Michael Gross évoquait l’ « Albatros », Bernard Hinault ne s’est jamais offusqué d’être baptisé « blaireau », le culturiste guadeloupéen Serge Nubret s’était autoproclamé « panthère noire », et c’est l’affection qui poussait les Italiens énamourés à avoir baptisé « gazelle noire » la merveilleuse Wilma Rudolph (reine des Jeux olympiques de Rome en 1960). Le pilote de F1 Fernando Alonso était « le taureau des Asturies », le boxeur Ezzard Charles « Le Cobra de Cincinnati », Jack La Motta « Le Taureau Enragé », Tony Kukoch « la Panthère Rose », Kobe Bryant le « mamba », et aucun grimpeur du Tour de France ne réfutait son surnom d’Aigle (qu’il eut été de Tolède : Bahamontes ; ou de Vizille : Claveyrolat).

ET DUKE KAHANAMOKU ?

Parfois, Leclaire ne maîtrise pas son sujet. Il aurait pu laisser à Wikipedia (et à L’Equipe du 10 juillet 2010) l’idée que Nesty, vainqueur du 100 mètres papillon des Jeux de Séoul en 1988, a été le premier champion olympique noir.  Car, trois quarts de siècle plus tôt, ce sont bien des noirs mélanésiens, canaques de la plus belle eau, qui formèrent l’essentiel des équipes hawaïennes quand celles-ci dominèrent la natation US et mondiale, avec Duke Paoa Kahanamoku, vainqueur du 100 mètres nage libre en 1912 et en 1920. Seule la Première Guerre mondiale l’empêcha de devenir triple champion olympique. Duke encore, et son frère Sam, enlevèrent l’argent et le bronze du 100m en 1924. Warren Kealoha fut champion olympique du 100 mètres dos en 1920 et en 1924, et son frère Pua 2e du 100 mètres derrière Duke Kahanamoku et champion olympique du 4×200 mètres, en 1920. Les frères Kalili, Maiola et Manuela, se distinguèrent également, dans les années 1930.

Pour ce qui concerne le sprint, les à priori de Leclaire sont assez étonnants. Ecoutez-le raconter, dès son introduction, sa « rencontre » avec Lemaitre, notre sprinteur blanc. Quand il voit le blondinet apparaitre sur son écran de télé, il s’écrie : « mais que fait-il là, il va se faire éclater. » Uniquement sur sa pigmentation de peau !

Ce n’est qu’un détail, mais porter crédit aux hallucinations de Jean-François Toussaint, directeur de l’Institut de Recherche biomédicale et d’Epistémologie du sport de l’INSEP, qui apporte sa pierre à l’amoncellement de raisonnements paranoïaques, n’est pas une bonne idée. Toussaint, par ailleurs un spécialiste respecté dans son domaine, raconte que la vérification des urines de Ben Johnson aux Jeux de Séoul, en 1988, avait été décidée par les Etats-Unis, désireux de compter plus de médailles olympiques que les Russes, ce qui est quand même farce ! Je peux lui opposer les nombreux journalistes de l’AFP et de L’Equipe, témoins des faits, sur place, de l’origine du scandale, et de la façon dont Monsieur Samaranch a traité l’affaire. Quant à présenter Carl Lewis comme un produit du dopage, sur les soi-disant contrôles qu’il n’aurait pas passé (des gouttes pour le nez, sans aucun effet « sportif » connu, prises en dehors des compétitions pour soigner un rhume), comparer et mettre sur le même pied ces accidents, au dopage hormonal lourd, orienté, quotidien, systématique, de Ben Johnson, dire que ces infractions répétées (trois) auraient dû interdire la présence de Carl Lewis, athlète propre s’il en fut un [du moins à cette époque, car après de lourds soupçons de dopage aux hormones de croissance pèsent sur lui], aux Jeux, constitue un exercice flagrant de mauvaise foi aggravée.

Ou il les choisit mal, ou Jean-Philippe Leclaire n’a pas de chance, quand il interroge des scientifiques. Exemple, quand il décide de pourfendre des théories qui expliquent la suprématie des héritiers des Africains de l’Ouest sur le sprint par la traite négrière. Selon ces théories, la traite des esclaves aurait pu aboutir à une sélection des plus résistants et influer sur des caractéristiques favorables aux performances physiques. Qui Leclaire interroge-t-il sur la question, pour savoir si un événement tel que la traite des noirs aurait pu conduire à une évolution « génétique » des populations concernées ? Richard Cooper, un expert de l’hypertension à l’Université de Loyola, et un historien, Philip D. Curtin. Deux spécialités qui n’ont pas grand’chose à voir avec le sujet. Cooper tranche : « attribuer des bouleversements génétiques à une si courte période de l’histoire relève du fantasme. » Et Curtin d’ajouter : « comment une expérience traumatique physiologique de moins d’un an pourrait encore avoir des conséquences génétiques deux siècles plus tard ? » L’expérience de moins d’un an est bien entendu le voyage à fond de cale des bateaux négriers. Mais la brutale sélection ne s’est pas arrêtée à la traversée de l’Atlantique. Elle s’est poursuivie pendant des siècles d’esclavage, de travail forcé…

Mais ce n’est pas tout, et il est quand même dommage qu’au cours de son année à creuser son sujet, Leclaire n’ait pas rencontré les découvertes sur l’épigénétique.

QUAND LE GÈNE N’EXPLIQUE RIEN

Pourtant, il réserve de longs développements à la génétique, et ouvre les guillemets aux grands sorciers du déterminisme héréditaire. La grande nouveauté, nous dit-il, c’est l’ACTN3. Le soi-disant gène du sprint, qu’on retrouverait en grand nombre chez les Jamaïcains. L’ennuyeux, avec la génétique, c’est que, présentée ainsi, une fois qu’elle a tout expliqué, elle n’a rien expliqué.  Dire qu’on a un génome comme ci ou comme ça, c’est une autre façon de dire qu’on a de grandes mains, de grands pieds, des fibres rapides dans les muscles, etc. C’est désigner le facteur génétique lié (ou du moins on suppose) à telles qualités. Mais une fois tout cela exposé bien à plat, on n’a toujours rien compris du pourquoi. Au lieu de dire qu’on a là des fibres musculaires rapides en abondance, on annonce qu’on a le chromosome des fibres rapides en abondance. La belle affaire ! Cela nous rappelle la grande scène du « Malade Imaginaire » où Toinette répète à Argan : « c’est le poumon, vous dis-je. » Pour beaucoup, l’explication génétique s’arrête à : « c’est le gène, vous dis-je. »

On espère (à moins qu’on ne redoute) que la génétique sert à autre chose. A un moment, Leclaire reprend l’interrogation d’un physiologiste : « qui a dit que la motivation n’était pas génétique ? » Peut-être bien que oui, mais alors ?

Si l’explication génétique, telle que la rapporte Leclaire, n’explique rien, c’est qu’il a raté l’arrivée sur le champ de bataille de l’épigénétique. Il s’agit d’une approche relativement nouvelle, mais déjà assez bien établie, nous disait voici cinq ans déjà le paléoanthropologue Pascal Picq. Qu’apporte-t-elle de nouveau ? Une possibilité, que Darwin refusait, celle d’une évolution rapide du génome. L’idée selon laquelle un bouleversement important des facteurs héréditaires pouvait être obtenu en une génération. Darwin avait établi qu’une évolution nécessitait des millions d’années, qu’elle était basée sur des hasards, des chances, qui prennent ou ne prennent pas. Or la thèse darwinienne ne parvenait pas à expliquer des phénomènes récents, spectaculaires et ultra-rapides, comme le grandissement de 10% de la taille de la population mondiale, ou l’épidémie d’obésité qui frappe les populations de l’Occident.

 

LA REVANCHE DE LAMARCK

L’épigénétique est née des travaux d’un savant suédois, Lars Olov Bygren. En étudiant une population assez homogène, celle d’un village perdu du nord de la Suède, il a démontré que certaines variantes dans le mode de vie pouvaient conduire à des différences statistiques de TRENTE-DEUX ANS dans la longévité de leur progéniture ! Aujourd’hui, la bonne (ou la mauvaise) nouvelle, de l’épigénétique, est l’évidence que des éléments de votre mode de vie, comme le fait de fumer ou de trop manger peuvent changer les marques épigénétiques qui entourent votre ADN, permettant ainsi aux gènes de l’obésité de manifester très fortement, et celles de la longévité de s’exprimer faiblement. Les marqueurs épigénétiques se placent au-dessus des gènes et leurs pourvoient des instructions simples, du style oui-non. Des experts de l’épigénétique ont proposé l’image de l’orange. Si l’ADN était une orange, les événements de la vie de l’individu viendraient se disposer sur l’écorce. L’épigénétique permettrait d’expliquer des changements physiques et physiologiques importants qui se déroulent sous nos yeux comme l’arrivée de nations d’obèses, ou du grandissement exponentiel de la race humaine (plus de vingt centimètres en une génération dans certaines régions), choses que le Darwinisme ne peut expliquer. Selon les historiens des sciences, l’épigénétique est une revanche posthume de Jean-Baptiste Lamarck sur Darwin. Lamarck, qui illustrait son propos de l’exemple des girafes, dont le grandissement avait té effectué relativement vite, estimait que l’évolution pouvait se produire aussi vite qu’en une ou deux générations alors que Darwin ne croyait pas en évolution, mais en une sélection ! Aujourd’hui, face à Darwin, en fait de génétique, Lamarck a repris l’avantage.

         Pour notre sujet, l’épigénétique est essentielle, car elle permet de rouvrir toutes les portes que la science classique, et Leclaire à leur suite, ferment au sujet de l’évolution des qualités physiques des différents groupes humains.

PYGMÉES ET PIGMENTS

L’intrigant, dans le livre de Leclaire, c’est qu’il touche du doigt l’explication épigénétique quand il relate les expériences sur des souris qui, en seize générations, voient leurs performances quotidiennes passer de cinq à seize kilomètres par jour, et la taille de leur cerveau se développer. Mais la seule conclusion qu’il tire de mutations aussi rapides est aussi hardie que réductrice : « seule certitude, la compréhension du fonctionnement du cerveau constituera la prochaine grande frontière d’explication de la performance sportive. »    

Au bout du compte, Leclaire ne s’élève pas au-delà d’un certain formalisme sculpté dans l’air du temps. Nous sommes conscients que les blancs ont beaucoup de choses à se faire pardonner. Mais on peut regretter que le souvenir d’un drame effrayant semble condamner des esprits aussi perspicaces que Leclaire à penser de travers. Fidèle à une famille d’esprit traumatisée par le racisme anti-noir, il se fourvoie parfois dans une position figée, coincée, faussement moderne. Il est aussi dommage de dépenser autant d’énergie et de ne pas conclure clairement. LES RACES HUMAINES N’EXISTENT PAS. Il existe une race humaine. Les hommes les plus grands du monde, les Watusi, et les plus petits, les Pygmées, sont des noirs : dire que les noirs forment une « race » est une plaisanterie ! Fondamentalement, la différence entre peau noire et blanche nous parait moins importante qu’entre oreilles collées et décollées. Les blancs, les noirs et les asiatiques sont, collectivement, assez « égaux » sur le plan des qualités physiques et morales, et le don est la chose la mieux partagée au monde à travers les groupes humains. Aujourd’hui, 20% des Croates et des Hollandais mesurent plus de 1,90m. Par la taille, ils sont plus proches des géants watusis (noirs) du Ruanda que ceux-ci des Pygmées.

Essayons ici une autre hypothèse génétique de la domination des Jamaïcains, de leur supériorité sur les rois du sprint noirs américains du siècle dernier. Aujourd’hui, 80% des femmes noirs aux USA sont obèses ou en surpoids. Alors, peu importe si leurs enfants disposent du gène LTCN3. Quand on pèse 130kg, tous les gènes du monde ne vous permettront pas d’améliorer des records.

ALEXANDRE POPOV, SUPER TSAR DU SPRINT

Par Eric LAHMY                                                 Lundi 12 Mai 2015

Cet article a été rédigé voici quelques années en grande partie à partir de l’autobiographie d’Alexandre Popov, adaptée par Alain Coltier, intitulée « Nager dans le vrai », publiée par les éditions du Cherche-Midi. Je l’ai juste légèrement remanié. En ce qui concerne cette autobiographie, elle a été assez mal jugée dans les milieux de natation. Ce livre souffre il est vrai un peu du fait qu’il vise à la fois le grand public et les connaisseurs, ce qui ne satisfait au bout du compte personne complètement. Mais on y apprend beaucoup de choses et il reste un bon livre de référence en ce qu’il présente  le meilleur nageur de la fin du 20e siècle et les méthodes d’un entraîneur original et très créatif, Guennadi Touretski. C’est pour cela que vous trouvez cet article dans les biographies et dans les critiques de livres…

Vous aurez remarqué (ou pas) que j’appelle Popov Alexandre et non Alexander. Aucune originalité de ma part. Quand, l’ayant rencontré aux Goodwill Games de 1994, à Saint-Pétersbourg, je l’interrogeais, j’inscrivis sur mon calepin « Alexander », Popov me reprit et épela son nom. Je dirais donc qu’Alexandre en est l’orthographe officielle! 

C’est Touretski, l’un des personnages les plus chaleureux et les plus intéressants de la natation, avec toujours des histoires, des anecdotes à raconter, et que je connaissais depuis les Européens d’Athènes en 1991, qui me présenta Popov, me disant à peu près ceci: « il peut devenir ombrageux quand il ne te connait pas, mais c’est moi qui vais te le présenter, et après tu pourras lui demander ce que tu voudras. » Et en effet, tout se passa bien avec Popov, garçon courtois, posé et très représentatif, qui incarne à tous égards, dans mon souvenir, la classe et la séduction à l’état pur. Dans l’eau, et hors de l’eau. E.L.

POPOV [Alexandre Vladimirovitch « Sacha »] Natation. (Lesnoï, Sverdlovsk, 16 novembre 1971-). Russie.

Le grand sprinteur des années 1990. Entraîné par Guennadi Touretski, qu’il suivra en Australie, s’installant à Canberra, quand celui-ci s’y exilera en 1993. Popov connait des débuts dans la vie assez difficiles. Il est né en novembre, au cœur de l’Oural, où le thermomètre descend souvent sous les – 20°, et dans la première année de sa vie, sa mère a cru le perdre à quatre reprises, en raison de fortes pneumonies. Ses parents vivent à Lesnoï, une ville « interdite » (on y fabrique des tanks) de 60.000 habitants, dans un appartement collectif de trois pièces, chacune occupée par une famille, où l’isolation thermique, des plus sommaires, n’empêche pas le froid de s’engouffrer. Ses parents l’emmènent à six ans et demi à la piscine. Après quelques mois d’initiation, il est inscrit au Fakel (Flambeau) Club, où le maître-nageur, Galina Witman, une jeune débutante, qui l’a déjà remarqué, le prend sous sa coupe bien qu’il ne sache pratiquement pas nager. Il progresse, malgré une grande peur de l’eau, mais à huit ans, il se met à sécher la piscine pour s’amuser avec des copains.

L’été 1980, il voit les Jeux de Moscou à la télé, et décide de devenir un nageur sérieux. Dès sa première compétition, il gagne un 200 mètres 4 nages (en 3’9’’1). Il ne jure que par le dos, mais, se souvient-il, Galina affirme qu’un jour le crawl sera sa spécialité. Sérieux, une fois dans l’eau, il ne songe qu’à la technique. Il a 14 ans, nage un 100 mètres dos en 1’8’’, quand son père lui demande d’arrêter de nager pour se concentrer sur ses études. Mais il continue, conciliant les deux activités. Il a seize ans, a amené son record du 100 mètres dos à 59’’.

En 1988, bachelier, il devient pensionnaire de l’université de culture physique et des sports de Volgograd (ex-Tsaritsyne, ex-Stalingrad) afin de préparer le professorat d’éducation physique (une sorte de sport-études qui lui permet d’échapper au service militaire). Il partage sa chambre avec le dossiste Vladimir Selkov, de six mois et seize jours son aîné. L’atmosphère empestée de la ville industrielle ne lui vaut rien, il est continuellement malade. Ce qu’il ne sait pas encore, c’est que, quelques mois après les Jeux olympiques de Séoul, le chef de la délégation de natation aux Jeux, le rameur Leonid Drachevsky, ayant demandé à Guennadi Touretski, l’entraîneur vedette de l’équipe, quel Soviétique serait champion olympique à Barcelone, Touretski lui a répondu : « Alexandre Popov. » Il a remarqué ce parfait inconnu, qu’il a vu nager l’année précédente en finale B des nationaux juniors. Mais il ne l’insère pas encore dans son groupe d’élite : il le juge trop tendre. Et le laisse sous la responsabilité d’Anatoli Tchuikov, qui l’utilise comme faire-valoir de son protégé Selkov, avant que Gleb Petrov, l’entraîneur en chef de l’Université, lui annonce qu’il passera au crawl avec Guennadi Touretski.

Alexandre ne tarde pas à découvrir les méthodes originales de cet homme passionné de mécanique du mouvement. Le premier jour, marche de trois heures en montagne le matin ; l’après-midi, échauffement dans l’eau en se passant un ballon de basket, et seulement trois mille mètres dans l’eau. Un jour, huit heures d’escalade de la montagne, sans pause, descente rapide. Pas de fonte, de musculation, seulement quelques abdominaux. Fin 1990, à la Coupe de l’Union soviétique, Popov passe sous les 23’’ au 50 mètres où il gagne plus d’une seconde, gagne le 100 mètres. Mais Touretski ne l’envoie pas aux mondiaux de Perth, en janvier 1991 ; il préfère le garder avec lui pour de véritables « leçons particulières. » Si le kilométrage annuel atteint de 1800 à 2000 kilomètres, les nageurs ont une grande liberté concernant l’échauffement, la préparation physique.

COMME KAHANAMOKU ET WEISSMULLER

 Popov va dominer le sprint mondial entre 1992 et 1998, sinon par sa taille (1,97m, 90kg), du moins par son talent. Il est le troisième nageur de l’histoire à conserver un titre olympique du 100 mètres, après Duke Kahanamoku (1912-1920) et Johnny Weissmuller (1924-1928), dans un contexte international bien plus difficile que celui du temps de ces précurseurs. Il enlève son premier titre international majeur, sur 100 mètres libre, aux championnats d’Europe 1991 avec 49’’18, un temps qui égale le record d’Europe de Stefan Caron et le meilleur temps mondial de l’année de Matthew Biondi. En une course, Popov s’est hissé au niveau des deux nageurs emblématiques de la distance des huit dernières années. En 1992, aux Jeux de Barcelone, quoiqu’il donne des signes d’usure, Biondi, parce qu’il a tellement dominé, est donné favori du 100 mètres olympique, mais on n’a pas mesuré que le grand Américain, devenu un précurseur du professionnalisme moderne, s’entraîne tout seul, sans la structure dont il disposait à l’Université, et le résultat est navrant : il a perdu une partie de sa technique et de sa forme. Même ses fameux départs ne sont plus ce qu’ils étaient.

Dans ce contexte, Popov se montre imbattable. Il maîtrise parfaitement la course des Jeux, et l’emporte en 49’’02 – donnant l’impression de « contrôler » et de pouvoir nager plus vite – ; il gagne aussi le 50 mètres en 21’’91, ce qui surprend tous ceux qui ont vu pendant des années Biondi et Jager s’y partager les honneurs. Mais le Russe impose sa longue glissée sous-marine et sa nage précise. Guennadi Touretski, qui n’attend que ça, signe à l’issue des Jeux un contrat de quatre ans à Canberra, en Australie. Il propose peu après à son protégé, avec l’autorisation du directeur de l’Institut national de sports, l’ancien marathonien Rob de Castella, de le rejoindre en Australie. Popov a coupé l’entraînement pendant six mois, mais n’a pas laissé là ses moyens. Il réussit le doublé 50 mètres-100 mètres dans tous les événements majeurs des années 1993-1997 : championnats d’Europe 1993, 1995 et 1997, championnats du monde de Rome en 1994 (devant Gary Hall, 49’’12 contre 49’’41, puis 22’’17 contre 22’’44).

Il s’étonne d’avoir battu le record du monde de Biondi à Monte-Carlo avec 48’’21 contre 48’’42. Aux Jeux olympiques de 1996, à Atlanta, il vient à bout de l’Américain sans paraître s’inquiéter des déclarations musclées, agressions verbales et autres danses du scalp de celui-ci. Fidèle à son personnage de fêlé de la toiture, Hall lance la finale des 100 mètres sur des bases terribles, mais faiblit à la fin et Popov l’emporte de justesse en 48’’74 contre 48’’81 ; même scénario sur 50 mètres, Popov, 22’’13, Hall, 22’’26. « A Barcelone, je voulais tout simplement gagner ; à Atlanta, la donne était un peu différente, note Popov dans ses mémoires ; l’enjeu était plus psychologique, car le souvenir de Barcelone me travaillait. Il fallait se battre contre l’Amérique entière. Et l’organisation défaillante : les athlètes n’ont pas eu la part belle à Atlanta. »

A DEUX DOIGTS DE LA MORT

Quelques jours après, le 24 août 1996 à Moscou, Popov est victime d’une rixe, où il est frappé d’un caillou à la tête et poignardé. Le temps d’être hospitalisé, il a perdu deux litres de sang qui se sont accumulés dans la région du cœur, et menace de crise cardiaque, Le poignard a en outre endommagé un rein et un poumon, percé le diaphragme, sectionné une artère. Opéré par un as de la chirurgie, Avantdil Manvelidze, qui évite l’ablation d’un muscle et d’un rein, Popov pourra renager. L’événement crée une certaine émotion à travers le monde. Popov est hospitalisé au Kremlin, la Suisse veut l’accueillir, prendre en charge sa convalescence, et le CIO se propose d’affréter pour le transporter un avion privé. Il est guéri, mais perd sept kilos pendant sa convalescence, pèse 83kg contre 90kg.

Impressionné par un rêve prémonitoire, cinq jours avant l’agression, qui lui a pratiquement détaillé son agression, il accepte la proposition d’un ami, le lutteur Alexandre Karéline, triple champion olympique de gréco-romaine des 130kg, et se fait baptiser. Popov retrouve Canberra, cette fois accompagné de sa fiancée, la nageuse Daria Shmeleva, qu’il va épouser. Il se remet à l’eau assez vite. Non sans mal. Touretski lui cite en exemple un rameur russe, blessé de guerre, qui a retrouvé son niveau. Mais quand lui plonge, il ne peut s’allonger dans l’eau. Le ventre est comme noué par les atteintes du poignard et l’opération qui a suivi. Il doit suivre des séances de physiothérapie. Peter Blanch, du service médical de l’AIS, l’Institut des Sports Australien, le masse et pratique des étirements sur la cicatrice, deux fois par semaine. Dans l’eau, Popov alterne dos et crawl. Peu à peu, sa ligne de flottaison s’améliore. Il est moins plié dans l’eau. « Le travail d’étirements avec Blanch porte ses fruits, témoigne Popov. En l’espace de deux mois mon torse gagne six centimètres de périmètre entre l’inspiration et l’expiration. »

En revanche, il ne reprend pas de poids, ou trop peu. Touretski décide de changer son approche : il utilisera les « blocs de travail » : « trois semaines intensives où le volume d’effort augmente de 30% à condition bien sûr que l’organisme soit capable d’encaisser, suivies par quinze jours de repos actif. Et ainsi de suite. » Deux mois après, sa masse musculaire est revenue intégralement. Touretski affirme : « je n’aurais jamais imaginé tous les bénéfices que pouvaient procurer deux semaines de repos enchaînées à trois semaines intensives. Je crois que pendant la période intensive, le corps absorbe l’énergie avant de la relâcher en abondance dès que tu lèves le pied. »

Il nage parfois des 5 kilomètres d’une traite, sans un arrêt, méthode qui l’aide, dit-il, à produire un bon mouvement dans l’eau. Le 26 mars 1997, il se marie… l’après-midi, après sa séance du matin, 7 kilomètres dans l’eau. Il s’attelle à la préparation des championnats d’Europe, qui se déroulent à Séville mi août, en enchaînant des meetings. Le premier à Santa Clara. Puis à Sao Paulo, où il trouve en face de lui des nageurs affûtés et rasés de près. « Un guet-apens digne des Brésiliens. » Il est battu par Gustavo Borges. Et ne fait valoir aucune excuse, quand les Brésiliens attendaient Dieu sait quelle réaction. Pour Popov, rester de sang froid est important dans la lutte psychologique que les Brésiliens mènent contre lui. « Mon attitude déboussole mes rivaux. Sans le savoir je marque des points dans la perspective du Mondial, programmé en janvier prochain, à Perth. »

GYM ET DANSE CONTRE LA CYPHOSE DU NAGEUR

A Séville, une compétition qu’il affectionne, sans doute en raison des moindres tensions qu’elle lui procure, en raison d’un environnement plus tranquille que les Mondiaux ou les Jeux, il attend l’arrivée de Touretski, qui a accompagné les Australiens au tournoi Panpacifiques. « L’essentiel, lui assène celui-ci, est de rechercher la perfection dans l’eau. » Or c’est là que le bât blesse, et le matin des séries du 100 mètres, s’il signe le second temps, il lui semble que sa technique l’a abandonné. Touretski lui demande tout de suite après de faire des sprints, avant la finale, pour retrouver de bonnes sensations : vingt-cinq minutes de sprints. Il ne comprend pas où son entraîneur veut en venir. L’après-midi, il l’aide à visualiser sa technique avec un travail de coordination : un exercice qui porte sur le relâchement, un autre sur l’amplitude du moulinet des bras. Il lui demande de bien nager plutôt que de nager vite. Forlancer, le Suédois, un redoutable compétiteur aguerri dans les courses en yards américaines, a nagé plus vite en séries, en 49’’67 contre 49’’87, mais en finale, Popov l’emporte nettement, 49’’09 contre 49’’51 au Suédois. Touretski qualifiera cette course de « perfection technique ». Sur quatre fois 100 mètres, Popov lance le relais russe en 49’’02, contre 49’’65 à Forlancer, et ses co-équipiers portent l’avance russe à deux secondes. Sur 50 mètres, il domine séries (22’’57) et finale (22’’30). Enfin, sur quatre fois 100 mètres 4 nages, la Russie, favorite, l’emporte. Quand Popov s’élance en crawl, ses équipiers lui ont ménagé 1’’7 d’avance. Il assure en 49’’02 lancé pour un temps final de 3’39’’67. Ce retour, impensable onze mois plus tôt, rassérène Popov et son groupe. Ils « nagent dans le vrai. » Lui se dit que si son organisme n’était pas en mesure de nager en 49’’, sa tête, en revanche, était prête. A la reprise, lors d’un stage, Guennadi trouve que quelque chose cloche dans la nage de Popov. Et en trouve la raison : il a perdu du poids dans le haut du corps Ces kilos en moins ont créé un déséquilibre que les jambes essaient en vain de compenser. Une affaire vient menacer la présence même des Russes aux championnats du monde 1998. Lors d’un stage à Chypre, Vladimir Pychnenko, sa femme, Natasha Mesheryakova et Olga Kochetkova sont contrôlés positifs aux anabolisants à compter du 18 octobre. En cas de récidive avec un produit identique, les règlements de la FINA prévoient l’interdiction de toute l’équipe. De plus, la sérénité du groupe est menacée par la rivalité de Popov et de Klim, qui ne cache pas son ambition de gagner le 100 mètres. Même après avoir battu le record du monde du 100 mètres papillon aux sélections australiennes pour les mondiaux, Klim affiche clairement ses prétentions sur la « distance reine », au ravissement des médias locaux, qui adorent asticoter Popov à ce sujet. Les mondiaux 1998 ont lieu à Perth. Popov jugera sa course des séries calamiteuse, mais elle lui donne le 2e temps, 49’’57, derrière Klim, 49’’33, et devant un nouveau venu, Van Den Hoogenband, 49’’61. Touretski s’inquiète, son nageur a paru indolent, paresseux, ou éteint. Le soir, il ne lui donne qu’une consigne : « Songe avant tout à activer ton système nerveux, et surtout ne songe pas à la technique. » Popov, qui s’attend à être mené par Klim, spécialiste des départs canon, se retrouve en tête au virage, mais la fin du parcours lui parait interminable. Il l’emporte d’assez peu, mais nettement quand même, en 48’’93 contre 49’’20. Sur 50 mètres, en revanche, il restera légèrement scotché au départ et ne pourra reprendre l’avance qu’il consent à l’Américain Bill Pilczuk, 22’’43 contre 22’’29. L’année suivante ne lui parait pas excitante, et il décide de se faire opérer d’un genou. Un problème qu’il traîne depuis ses seize ans. Il s’est fait une entorse à un genou en jouant avec un chien, un berger de l’Europe de l’Est (une race de chiens qu’apprécie le KGB), sa rotule est restée bloquée sur le côté. Il racontera que cette blessure a été provoquée par la chute d’une branche d’arbre, et cela deviendra la version officielle. L’aventure a laissé des séquelles, et la multitude de plongeons départs qu’il a effectués dans sa carrière n’a pas arrangé les choses. L’état de son genou s’est détérioré au point que des bouts de cartilage flottent. Une arthroscopie est pratiquée. La rééducation est longue. Il nage long, en aérobie, comme un nageur de demi-fond, 2000 kilomètres par an. Un autre problème se pose, pour Touretski. Les épaules de Popov sont de plus en plus en dedans, le dos voûté en point d’interrogation. C’est la cyphose du nageur, provoquée par la nage : un développement déséquilibré des muscles. Il faut redresser tout ça. Il se souvient des nageurs des débuts, qui allaient faire de la danse au Bolchoï, de Sulamith Mikhailovna Messerer (27 août 1908-3 juin 2004), qui détint le record d’Union soviétique du 100m crawl de 1927 à 1930, étudiait à l’Ecole des Ballets de Moscou et dansa au Bolchoï de 1926 à 1950. Il charge un gymnaste, Andrei Kravtsov, de le prendre en main, trois fois par semaine, pendant le mois d’août, après quoi Popov s’aperçoit qu’il a redressé son dos, éliminé ses problèmes de vertèbres et récupéré deux centimètres sous la toise.

TOURETSKI AVAIT PRONOSTIQUE 47 »71!

Aux championnats d’Europe 1999, en Turquie, la nouvelle génération s’installe. Le nouvel avatar du « Hollandais volant », Pieter Van Den Hoogenband enlève 50 mètres en 22’’06, 100 mètres en 48’’47 et 200 mètres en 1’47’’09, démontrant d’ailleurs un registre supérieur à celui de Popov, qui, lui, fait 3e du 50 mètres en 22’’32, étant devancé aussi par l’Italien Lorenzo Vismara, 22’’21, et 2e du 100 mètres. En fait, le Néerlandais en le devançant sur 100 mètres, lui a infligé sa première défaite significative sur la distance reine, en 48’’47 contre 48’’82. Il a gagné également le 50 mètres papillon, et permis au relais quatre fois 100 mètres des Pays-Bas de devancer largement le Russe, 3’16’’27 contre 3’19’’49, et le quatre fois 100 mètres quatre nages, 3’39’’52, l’emporter devant l’Allemand, 3’40’’15, et le Russe et le Suédois, ex-æquo, 3’41’’18. Van den Hoogenband a donc devancé quatre fois Popov, et se présente donc comme le plus dangereux rival du Russe à un an de ses troisièmes Jeux olympiques.

En janvier 2000, Popov nage en camp d’altitude à Thredbo, altitude 1400 mètres, dans les montagnes neigeuses des Nouvelles-Galles-du-Sud. Touretski veut se servir du 50m comme rampe de lancement sur 100m, à condition de surveiller son mouvement de bras. Depuis six ans, Popov mouline en surrégime, appliquant, croit-on savoir, trop de force dans l’eau. Lors d’un test d’entraînement, à Colorado Springs, il nage un 50 mètres en test : 21’’42. Le record du monde de Tom Jager est de 21’’81 (certes chronométré par Touretski, qui a le pouce catatonique au départ et hypertonique à l’arrivée ! Michael Klim et les coaches américains pâlissent. A Melbourne, il ouvre la saison olympique sans être affûté avec 22’’3 et 49’’5.  A Moscou, aux sélections olympiques, Popov se qualifie en 21’’91, prend le meilleur départ de sa vie en finale, mais les nageurs sont rappelés : faux départ. Il gagne finalement en 21’’99. Il demande une tentative de record, qui a lieu le lendemain, 1er juin. Il réussit 21’’64, un record qui ne sera pas battu avant huit ans par Eamon Sullivan. Le lendemain, il se lance dans sa série, sur 100 mètres, se relâche à la fin de course et signe un 48’’27 qui approche son record mondial de 6/100e.  Sans ce relâchement, on ne sait trop le temps qu’il aurait obtenu !… Touretski avait pronostiqué un temps de 47’’71.

En finale, il ne retrouve pas cet état de grâce, cherche à contrôler la course, accélère un peu son mouvement, et gagne en 48’’59. Il n’empêche, il a montré qu’il n’était pas fini. En 2000, son record du monde est battu deux fois pendant les Jeux olympiques : d’abord par Klim, 48’’18 au départ du relais australien champion olympique, le 16 septembre, puis par Van Den Hoogenband, 47’’84 trois jours plus tard en demi-finales de la course individuelle. Popov est aussi battu par les premières combinaisons qui maintiennent les abdominaux et placent les hanches bien haut sur l’eau. Popov ne les utilise pas. En finale, Popov parvient à nager près de son meilleur niveau, en 48’’69, mais il est battu par le Néerlandais, qui reste à une demi-seconde de sa meilleure valeur, mais dont les 48’’30 ont suffi à assurer le titre. Popov sauve l’argent par un fort retour, une arrivée extraordinaire, pour respectivement quatre et cinq 100e, devant Hall, 48’’73, et Klim, 48’’74. Klim le grand battu, 4e, floué du bronze pour un centième ! Sur 50 mètres, le surlendemain, Popov est 3e des séries (22’’25), 4e des demi-finales (22’’17), 6e de la finale (22’’24). Sur le podium, deux Américains co-paradent, Ervin et Gary Hall, ex-æquo en 21’’98. Ils ont coiffé VDH, 22’’03.

On pourrait alors croire Popov sur le déclin quand, en 2003, à près de 32 ans, il réussit à nouveau le doublé sur 50 (21’’92) et 100 mètres (48’’42) aux championnats du monde de Barcelone, devançant chaque fois le « patron » VDH, 48’’68. Il participe (47’’71 lancé) au relais russe vainqueur. Est-il reparti pour les Jeux ? On peut le croire, mais à Athènes, il finit 18e ex-æquo sur 50 mètres (22’’58). Qualifié pour les demi-finales du 100 mètres, ses 49’’23 lui donnent la 9e place. Il est évincé de la finale, deux centièmes derrière Ian Thorpe, dernier qualifié. C’est la fin d’un long règne. Au bout du compte, Popov a battu sept records du monde, dont le plus prestigieux reste le 48’’21 sur 100 mètres, qui a tenu six ans debout. En petit bassin, il a nagé la distance en 46’’74, une marque qui a résisté dix années avant d’être effacée par Ian Crocker. Il a raflé quatre titres olympiques, six médailles d’or mondiales, 21 titres européens de 1991 à 2004. En juin 2014, il Alexandre Popov a nagé en 52’’25 sur 100 mètres à Monaco. Son fils, 17 ans…

*Alexandre Popov a écrit une autobiographie, Nager dans le vrai, Le Cherche-Midi, 2001).

*Ronald Cohn Jesse Russell Alexander Popov, Swimmer.

LEVEAUX FAIT DES RONDS HORS DE L’EAU

Amaury Leveaux. SEXE, DROGUE ET NATATION. Un Nageur Brise l’Omertà. Fayard éditeur. 18€.

Par Eric LAHMY                                                       Mardi 21 Avril 2015

Les nouvelles arrivent trop vite. Tiens, par exemple, tout en apprenant qu’Amaury Leveaux vient de publier chez Fayard une autobiographie qu’il n’a sûrement pas écrite mais dont je présumais qu’elle intéressait sa vie de nageur, j’ai à peine le temps de penser : « il faut que je lise ça », on m’explique que ce farceur n’aurait retenu de ses années slip de bain que le triptyque sexe, cocaïne et… et quoi, déjà ? Et natation. Ah ! Quand même… Et du coup, ça m’intéresse beaucoup moins.

Pourquoi, pendant une demi-seconde, ai-je voulu lire ce pensum ? Parce que je me suis imaginé durant ce laps de temps très bref, mais bien employé (j’ai un cerveau comme des ailes d’oiseau-mouche, à 200 battements par seconde) que j’allais apprendre comment un enfant des quartiers de Belfort, abandonné tout gamin par son père, élevé par une mère seule et faisant des ménages, avait été sauvé (suis-je naïf) par ce sport. Comment il avait vécu ses années mulhousiennes, puis parisiennes. Ses joies, ses peines. Une réflexion sur le haut niveau en natation. Bon, je ne savais pas trop bien si ce genre de préoccupations atteignait son cerveau… Mais j’y ai cru, vous dis-je, une demi-seconde. Il y a peut-être cela, dans son livre, mais ce qui est sûr, c’est qu’ils n’essaient pas de le vendre par ce bout-là…

Cela dit, j’ai tendance à me méfier, c’est toujours la même chose, avec les « sorties des presses ». On écrit 250 pages, et à l’arrivée, tout le monde retient trois lignes hors contexte qui portent à croire que l’horreur s’est installée au milieu de la pièce… Un exemple entre 1000 : quand Laure Manaudou sortit son bouquin, les critiques littéraires pressés qui hantent les media et n’avaient lu sans doute que le court texte concocté par l’attachée de presse, ont retenu que Laure avait « taclé » sa mère. Et sincèrement, je ne sais pas où ils sont allés pêcher ça. Je ne promets pas qu’elle n’a pas évoqué un ou deux différends avec sa chère maman, Laure, mais pour avoir lu son bouquin au laser, j’ai le souvenir d’une fille qui n’avait que de l’amour à rendre à l’auteur(e) de ses jours.

Bon, je referme la parenthèse de Laure, dont j’apprends qu’elle était l’égérie de ce grand dadais d’Amaury, qui la poursuivait de ses avances. Elle a bien fait de ne pas répondre, il lui aurait bu ses éconocroques.

La raison du livre ? Leveaux, parait-il, s’était fâché avec les media parce qu’ils ne respectaient pas ses paroles, qu’ils publiaient sous son nom des phrases qu’il n’avait pas proférées, qu’il ne leur parlait donc plus, et qu’il avait pris des notes pour écrire SA vérité. Voire. Compte tenu de l’efficience cérébrale de l’animal, ne pas respecter ses propos peut passer comme un acte d’altruisme, mais admettons. Un homme qui confond Nelson Mandela et Martin Luther King dans ses tweets n’est pas forcément un sot, il s’est trompé, c’est tout.

Or donc, entre mille et une nuits blanches au Queens, il a pondu LA vérité en un tome et au bout de tout cela, un, tous les media-avec-qui-il-est-fâché ont titré sur les deux « infos » soi-disant sulfureuses qui font vendre coco ; deux, c’est grâce aux media-avec-qui-il-est-fâché et à leur tam-tam qu’il va brocanter son périlleux chef d’œuvre ; et trois, il devra essayer d’en voir un maximum, des media-avec-qui-il-est-fâché, pour commercialiser ses écrits, bien fait pour lui.

Ce qui suit n’est pas une critique du livre que je n’ai pas lu, mais de ce qu’ont voulu en faire connaître Leveaux et son éditeur.

Il parait que les « vérités » qu’il dit vont émoustiller – mais qui, je ne sais plus. Pour moi, ce Leveaux qui ravigote, ça a fait une ligne ou deux, ça fait le buzz, ça va peut-être s’adjuger à quantités de lecteurs potentiels, soit, un peu, de la natation, désolés de s’imposer ça, soit, beaucoup, d’en dehors de la natation, frétillant d’apprendre enfin des « choses » sur des sportifs qu’on avait la faiblesse de croire propres mais qui ne seraient pas si bien lavés que ça.

LE SEXE A VINGT ANS, QUELLE HORREUR

Je ne sais pas comment le sexe peut encore fasciner à ce point, tant on l’a démystifié, mais c’est comme ça. Je vais finir par croire qu’en cette époque soi-disant libérée, on en cause plus qu’on ne le pratique. A ce sujet, dans ses pages, Leveaux nous expliquerait, parait-il, que dans le monde de la natation, qui réunit pour l’essentiel des jeunes gens et des jeunes filles de dix-huit à vingt-cinq ans, souvent supérieurement beaux, en tous cas attirants, au sommet de leur vigueur physique et donc hormonale, il y a du sexe. Quoi ? Ai-je bien lu ? Du sexe ? Ces gens là ont une vie amoureuse ? Pas possible. A vingt ans, une vie érotique, mais où va-t-on ? Que fait le Vatican ! Que font Bénarès, Jérusalem, la Mecque ! C’est un scandale. Merci Leveaux. Ça c’est de l’info…

Comme me le rappelait un ami, cette divulgation devrait d’autant plus surprendre que le Comité International Olympique avait fait distribuer 150.000 préservatifs rien que pour les sportifs aux Jeux de Londres, record battu (70.000 à Sydney, 140.000 à Athènes, 80.000 à Pékin). 150.000 préservatifs, pour 10.000 sportifs, donc 5.000 couples potentiels, cela fait trente opérations du Saint-Esprit possibles par couple pour la quinzaine, soit deux par jour et par couple, ce qui s’appelle avoir la santé. On se demande comment ils ont eu le temps de faire séries et finales. Les vainqueurs des Jeux de l’Antiquité étaient appelés olympioniques, je sais maintenant pourquoi, et ça continue ! Mais, bien entendu, jusqu’ici, dans notre candeur, nous avions cru que ces jeunes rassemblés aux Jeux ne les utilisaient, les capotes, que comme ballons qu’ils lançaient en l’air les jours de cérémonie d’ouverture et de clôture… Il faudra remercier Amaury de nous avoir dessillé les yeux : les nageurs vivent dans le péché !

Maintenant, si je puis mettre en avant une minuscule expérience personnelle, arrivant à Paris d’Aix-en-Provence, je signais au Paris Université Club et une semaine après avoir défait mes bagages, j’avais quarante amis que je ne connaissais pas la veille. Le sport, ce n’est pas des performances, c’est des copains. Et des copines. Et après cela, la vie trouve le chemin. Rien de sale là-dedans…

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DU CRETIN DE LA CREATINE, AU COQUIN DE LA COCAÏNE

Amaury Leveaux n’accuse pas Florent Manaudou de sniffer de la créatine, l’intéressé s’est déjà auto-incriminé. Il nous raconte comme s’il y était qu’un « beau gosse » (hé hé hé, suivez mon regard, a-t-il l’air de nous dire) de l’équipe de France de natation (faites votre choix, presque tous répondent à cette description un peu courte) était allé renifler de la cocaïne entre les seins accueillants d’une attachée de presse aux Jeux olympiques. Passionnant, mais si je me fiche bien du nom du nageur, quelqu’un aura-t-il l’amabilité de me filer le numéro de l’attachée ?

Ensuite, voici qu’il accuse (attention, faites sortir les enfants, ça va être terrible), il accuse, dis-je, Camille Lacourt de rouler des mécaniques et d’avoir un « melon » pas possible. A moins que ce soit Yannick Agnel ? En tous cas, c’est pas Leveaux ! Avant d’avoir le melon, il faut disposer d’une certaine estime de soi, et de ce côté-là aussi, Leveaux ne sera pas champion olympique ! Bon, doit-on continuer ? En fait, n’ayant lu de son chef d’œuvre que ces extraits d’extraits moulus extra-fin par quelque attachée de presse, et des interviews de l’intéressé, il est difficile d’en dire plus. Il y a peut-être autre chose, mais – je ne promets rien – sincèrement, ai-je envie de l’acheter ?

Dans la natation, des gens se demandent : pourquoi il a fait ça ? Je m’en fiche un peu mais… On a tous des éléments…

Par exemple, Amaury allume, toujours d’après ses revues de presse, les nageurs du Cercle.

Faut savoir quelque chose…

…Amaury Leveaux n’aime pas le Cercle des Nageurs de Marseille. Il a ses raisons : ils ne l’aimaient pas trop. Et eux aussi avaient leurs raisons. Quand, ayant épuisé ses cartouches, snobé les jeunes de Mulhouse avec ses voitures grand sport à la gomme, montré ses limites au Racing (Lagardère), usé ses entraîneurs (Horter, Lucas), et prouvé qu’égaré entre les lignes d’eau, il appartenait bien au monde de la nuit où il s’en allait tâter du côté obscur de ses faiblesses, il s’est proposé pour nager à Marseille, les nageurs ont dit : garde là. Surtout pas ce plouc ! Faut comprendre. Avec la présence d’un tel noceur, on était sûr que le niveau allait baisser grave. Il y a des mecs qui vous tirent un groupe vers le bas. C’est comme ça…

 Il avait ensuite essayé d’allécher son entraîneur de Mulhouse devenu DTN (un grand moment, c’est passé en direct à la télé) par des propositions du style : si je reviens je casse tout, mais connaissant le personnage, son vis-à-vis a eu l’air de ne pas comprendre. Et pour cause, tout comme Leveaux n’avait pas besoin du Cercle, mais avait besoin de ronds, Leveaux n’avait pas besoin de nager, il avait besoin de liquide (1).

Il y a des nageurs, nous signale donc notre dépendeur d’andouilles, qui ont la grosse tête. Cela peut n’être qu’une comparaison avec sa propre petite tête, mais enfin… C’est vrai, ça, ils sont champions du monde et ils se prennent pour qui ? Et puis Yannick Agnel, par exemple, n’est pas si gentil que ça. Ah ! Heureusement que Leveaux nous le dit, on ne s’en était pas aperçu ; Agnel, il est cultivé, il parle bien, il a passé son bac S avec mention en étant champion d’Europe juniors, il a continué à nager en maillot de bain quand Leveaux était vice-champion olympique du 50 mètres avec deux combis l’une sur l’autre, et donc, il est rigoureux, il dit des choses intelligentes, il lit des livres difficiles, des grands romans, il se sort des difficultés par des pirouettes au millimètre, il est marrant, joyeux, bien élevé, il positive tout le temps, il chante la Marseillaise sur les podiums, il donne une prime à des victimes d’attentats, il encourage les jeunes par le biais d’actions prônant les sports-études, bref, il a tout compris, il a l’air parfait, mais c’est un masque, nous dit Leveaux, il faut pas croire ces belles images, ce mec est douteux. Merci Leveaux…

Donc, les Marseillais, Leveaux leur a rendu la monnaie de leur pièce. Sur le fond, tout est possible, et surtout que des « Marseillais » aient goûté à des produits festifs, ou encore qu’il y a quelque chose d’un peu dérangeant, de mal posé, ou de mal étayé, dans le professionnalisme tel qu’il se niche dans un sport comme la natation. Mais en faire des dopés ? J’imaginais mal un garçon plus gentil que Leveaux. Jusqu’ici, il ne faisait de mal qu’à lui-même. Ce nonchalant oiseau de nuit, pour éponger ses dettes de jeu ou le Diable sait quoi, a vendu ses mémoires et un peu de son âme avec. S’il se croit de bonne foi, c’est sans doute qu’il cache bien ses 2,02m derrière son petit doigt. Son livre participe du pompier pyromane et de la projection paranoïaque. Car si les autres ont fait des bêtises, il avait quelques longueurs d’avance. A la fin, c’est celui qui le dit qui l’est. Je crois que son urgent besoin de ne rien foutre et de vivre d’expédients lui a fait tenter le coup : faire des vagues en restant vague, en dire un minimum et ramasser le maximum.

Au fond, tout cela ne me parait pas bien méchant. Même qu’il s’est fait des amis, Amaury, à balancer. Mais des amis dans ses soirées imbibées… Saint Amaury, toujours représenté avec une pelle, est devenu le patron des fossoyeurs. Son très éponyme nageur s’est un peu enterré lui-même. J’espère qu’il va bien le vendre, son opus, mais pas d’inquiétude, il n’aura rien perdu au change. Il y a longtemps qu’il a brûlé ses vaisseaux.

(1) La technique du come-back a été très bien utilisée par Ian Thorpe en Australie pour s’offrir deux années de fastes aux frais de la princesse. Dix-huit mois avant les Jeux de Londres, ce charmant garçon, habitué à vivre sur un grand pied (il chausse du 54), a annoncé au Directeur de la haute performance australienne son retour. Après avoir brûlé cinq cent mille dollars payés par sa Fédé en billets d’avion et chambres d’hôtel, parce qu’il lui fallait écumer tous les meetings de la planète, cette phase 2 de sa carrière s’est fracassée en demi-finales des championnats d’Australie. Quand Thorpe a fait connaître un peu plus tard ses préférences sexuelles, un coming-out réussi a suivi ce come-back raté. Bien entendu, Swimming Australia avait été entre-temps délesté d’un lourd investissement qui aurait été imagine-t-on mieux utilisé ailleurs…

 

 

Ma Nuit « Entre les Lignes » Avec Laure Manaudou

LAURE MANAUDOU (avec Marion Festraëts). Entre les Lignes. Editeur Michel Laffon. 17,95€

Par Eric LAHMY

Ce n’est pas un livre de technique. Ce n’est pas un livre de people. Ce n’est pas un livre de natation. Mais c’est un livre de Laure Manaudou, et donc susceptible d’intéresser tous ceux que la nageuse a fascinés. Elle règle parfois des comptes, balance sur un de ses ex qui lui intente un procès quoiqu’il ferait mieux d’écraser, n’oublie pas de se malmener et de se balancer des auto-vacheries, reconnait ses fautes sans concessions. Cela a parfois le ton de la confession, et m’a laissé un peu interdit. On ne peut reprendre ici tous les thèmes qu’elle aborde. Après une nuit passée à le lire, voici les quelques thèmes qui me sont venus. Tous concernent avant tout la nageuse et négligent la people…

« JE N’AI JAMAIS AIME NAGER »

Première phrase : « je n’ai jamais aimé nager ». Brandie d’entrée telle un étendard, répétée comme un mantra, dès le premier chapitre, et qu’elle réitère plus loin, des fois qu’on aurait mal compris. Un gag : année après année, les Français élisent la natation comme le sport préféré (devant le foot, il faut le faire). Et Manaudou…

L’info mérite d’être méditée. Est-elle totalement sincère ? Sans doute, puisque, dit-elle, depuis sa retraite, elle n’a plus mis les pieds dans l’eau. Laure Manaudou précise : elle n’aime pas nager, elle aime gagner. Elle n’est pas la seule dans son cas, je pourrais vous citer dix champions olympiques ou recordmen du monde qui ont dit un peu la même chose. Les frères Joe et Mark Bottom, ou Amaury Leveaux par exemple. Seulement, chez Laure Manaudou, c’est différent. Et aggravé. Car tous ces nageurs qui déclaraient ne pas aimer la natation étaient des sprinters. Ça leur permettait d’en faire le moins possible, et de passer plus de temps en salle de musculation qu’avec la tête dans le bouillon. Elle, a hanté les courses de demi-fond. Pas conseillées aux pères la flemme…

Dans un numéro de Sport et Vie, j’ai lu un jour un article sur « ce sport que ses pratiquants champions déclaraient détester » et c’était la natation ! Combien de gens n’aiment dans leur job que le jour de la feuille de paie ? Regardez Amaury Leveaux, dont j’ai lu qu’il était « l’un des plus marrants dans les réseaux sociaux ». Marrant, sans doute, pour ceux qui l’encouragent dans cette direction. Mais le plus futé ? Lui n’aime pas nager. Il n’aime pas la musculation. Il aime boire des canons avec des potes. Et, imbiber ses tweets sur Mandela et Luther King. Il est champion olympique de relais, médaillé d’argent olympique sur 50 mètres, toujours recordman du monde du 100 mètres en petit bassin (dans un temps de fou). Il y a comme ça des gens qui réussissent là où ils ne s’attendent pas. Marie-José Pérec détestait courir. Ça ne lui enlèvera pas son palmarès.

Surtout, il faut faire attention avec ces déclarations. Quand, en octobre 1968, Don Schollander (incontestable meilleur nageur du monde en 1963, 1964 et 1966) prit sa retraite, il annonça la couleur avec humour. Il avait tellement trempé dans l’eau depuis son enfance, disait-il, qu’il ne prendrait même plus de douche. J’étais resté avec cette idée que Schollander avait trop souffert dans l’eau pour y retourner. Mais un jour de 1973 ou de 1974, je rencontre Schollander dans un ascenseur d’hôtel à Belgrade (je crois), où se déroulent les championnats du monde. Il fait partie du premier « Team Arena », un groupe de gloires de la natation réunies pour promouvoir la jeune marque d’articles de bain. Le lendemain, je suis au bord du bassin. Dans les championnats, avec ce fanatisme qui me distingue, je refuse de quitter le bassin sauf pour l’heure du déjeuner entre les séries et les finales, et je passe mon temps à lire les feuilles de résultats, à imaginer ce que seront les finales, à préparer des mini-bios des nageurs en lice. Et voilà que quelques nageurs de l’ARENA Team se mettent à l’eau. Je ne me souviens plus des autres, mais Schollander me scie ! Il effectue une longue série de 100 mètres, développant son immense compas (Schollander mesure un petit 1,78m quoiqu’en disent ses biographies où il se donne 1,83m) mais allongé dans l’eau, sa taille parait être de deux ou trois mètres. Sans plaisanter. Par curiosité, je déclenche mon chrono. Le soir, je raconte au sprinteur italien Roberto Pangaro, toujours en activité, avec qui je dîne en compagnie de mon ami du PUC et du Racing, Marc de Herdt (aujourd’hui président des Internationaux de natation) : « Schollander a nagé des séries de 100 mètres en 1’8’’. » Et Pangaro : « je ne les fais pas. » Pas mal pour un homme qui n’aime pas nager, cinq ou six ans après son arrêt d’activité !

Des vieux de la veille ne s’étonnent guère de ce propos de Manaudou. « C’est normal, me dit  Aldo Eminente, finaliste olympique du 100 mètres en 1952 et en 1956 et ancien entraîneur du Racing. Je n’aimais pas trop m’entraîner, je préférais la compétition. » Et Marc De Herdt : « quand Manaudou dit cela, elle a dix ans de natation, et des heures quotidiennes dans l’eau. Au bord du bassin, les plus vieux nageurs, c’était toujours ceux qui trainaient sur le bord, ils plongeaient toujours les derniers. Mais on aimait la course, gagner. »

Et puis un jour, beaucoup reviennent. Des qui ne pouvaient plus voir l’eau en peinture s’y remettent, et parfois se piquent au jeu des masters. Ne peuvent plus s’en passer. Structurent même pour certains leurs existences autour de la piscine…

« JE NE SAIS RIEN FAIRE »

Qu’une championne comme Laure Manaudou soit aussi peu sûre d’elle et trimballe une aussi mauvaise image d’elle-même a quelque chose de navrant. Je veux tout admettre de ce qu’elle nous dit, que sans Philippe Lucas, elle ne serait pas devenue la championne, qu’elle a tendance à ne rien faire. Il n’empêche, cette image qu’elle se donne de personne pas qualifiée ne me convainc pas tout à fait. Avez-vous entendu Laure Manaudou, dans une ou deux interventions télé ? Ne trouvez-vous pas que la fille a bien évolué ? Elle n’est pas aussi stupide qu’elle veut nous le faire croire. Elle a quelques idées et elle sait les exprimer. Elle trouve que Florent, son petit frère, perd trop de temps dans les jeux vidéo, mais elle l’approuve de prendre de la créatine et le félicite d’avoir le courage de le dire. Bon, il ne s’agit pas là d’une étude comparée des philosophies de Comte-Sponville et de Finkielkraut, et elle peut encore progresser, mais je trouve qu’elle a développé un certain bon sens, et que depuis 2004, elle a appris à réfléchir et surtout à exprimer. Jusqu’ici, je la croyais limitée, je me demande maintenant si son intelligence n’était pas seulement engourdie. Je crois cependant que c’est une fille qui a trop peu d’envies fortes, de désirs vrais, que son idéal de vie est d’une simplicité, d’une modestie très éloignées de son statut ‘’médiatique’’.

« NAGEUSE PROFESSIONNELLE »

Laure raconte que, très jeune, elle veut devenir ‘’nageuse professionnelle’’. Un métier qui n’existe pas. Et qu’elle invente. J’ai envie de dire qu’elle a été la seule nageuse professionnelle française digne de ce nom (au niveau du compte en banque). Ce qui ne l’empêche pas d’illustrer le piège du professionnalisme en natation. Elle est sans doute la nageuse qui s’est la mieux tirée de ce piège fatal. Sa popularité lui a donné le moyen de donner une épaisseur à ce concept vide: Nageur professionnel. Quarante ans après, elle a revécu l’aventure qui donna Christine Caron. Avec une personnalité certes très différente (il y a quelque chose de solaire dans Christine Caron, de lunaire dans Laure Manaudou), elle est la Christine Caron nouvelle vague avec cette autre différence que le professionnalisme en natation n’existait pas alors. Il y a deux ans, dans un marché de Rouen, j’ai pu constater le nombre de gens qui reconnaissaient Christine ! Quarante-huit ans s’étaient passés depuis son record du monde et sa médaille olympique. C’est ce statut d’icône qu’a rejoint Manaudou et je ne crois pas du tout impossible que, malgré les modes qui passent, une maraîchère la reconnaîtra, vers l’an 2050, quand elle achètera sa salade. C’est tout le mal que je lui souhaite.

Mais le plus marrant dans l’histoire, c’est que dans sa vie comme dans son livre, Laure Manaudou donne l’impression d’être une nageuse amateur doublée d’une amoureuse professionnelle !

TELLEMENT TIMIDE

Il y a eu un malentendu Laure Manaudou. Ce malentendu est né de ce qu’on a pris pour de l’arrogance l’incroyable timidité de cette femme. Elle l’écrit, et je la crois très très fort. Je ne l’ai rencontrée qu’une fois. Dans une piscine, bien sûr, elle devait avoir quinze ans et était pilotée par Michel Rousseau. Je ne venais plus que rarement au bord des bassins, n’étant plus depuis des années chargé de la natation à L’Equipe. La fille était adorablement jolie, immense, un visage comme dessiné par la plume exquise d’un calligraphe ; elle avait une ou deux canines manquantes, qui ajoutaient un je ne sais quoi, d’exotique, comme une signature inimitable, à son allure…, et des yeux de biche apeurée. De grandes pupilles noires et une expression un peu affolée. Quand Rousseau me la présenta, je la félicitais. Elle avait nagé le 100 mètres dos en moins de la minute en petit bassin et je lui dis combien cela m’avait impressionné ; elle me donnait l’air à la fois de boire du petit lait et de chercher à s’enfoncer sous terre. Pendant toute sa carrière, à l’admiration sans mélange que faisaient naître les exploits de la championne, s’ajoutait pour moi le souvenir de cette jolie et immense petite fille aux sourires fascinés, silencieuse, réservée au point de paraître craintive. Et ce souvenir me donnait  l’impression de comprendre ses réactions…

PHILIPPE LUCAS

S’il est une personne envers qui la gratitude, l’amitié, de Laure Manaudou, s’exprime spontanément, c’est bien Philippe Lucas. Laure est sûre d’une chose. Sans lui, elle n’était pas. Il s’occupe de tout et il impose ses volontés. Il la houspille. Mais c’est ce dont elle a besoin. Elle le dit. Dans la vie comme dans les bassins, il lui faut un homme à poigne, qui la dirige. Laure est une force, mais déboussolée, un gros moteur auquel il manque le volant. Prenez sa « carrière », ce qu’on a appelé « le système Manaudou ». D’abord un boy-friend qui s’intitule agent et qui tente de gratter des avantages. Ensuite Didier Poulmaire, Pygmalion qui invente un personnage, Laure Manaudou, lointaine, intouchable, une sorte de Greta Garbo. En fait, Poulmaire lui a taillé un costume sur mesure. Laure a du mal à s’exprimer, on va faire de cette carence une arme, inventer qu’elle ne dit rien parce qu’elle atteint au statut des super-stars. On agira de même avec Marie-José Pérec: chaque fois qu’elle l’ouvre, celle-ci déclenche les catastrophes. Donc elle la fermera, ça lui donnera l’air de régner. Quand elle n’en veut plus, Manaudou s’en débarrasse sans qu’il en soit averti, le Poulmaire en question. Elle aurait pu lui dire : on change de stratégie, mais non, elle le plante là… La même façon de fonctionner avec son frère Nicolas quand celui-ci l’entraîne. Elle file à Mulhouse. Pas très courageuse, Laure Manaudou ? En tout cas elle n’a pas ce courage là.

Lucas, c’est autre chose. C’est le coach indépassable. Des tas de gens ont dit qu’ils auraient pu faire mieux que lui avec Manaudou. Vrai ? Faux, très probablement. Vrai : d’autres coaches auraient pu la faire nager « mieux ». Techniquement mieux. Lui donner une « glisse » qu’elle n’avait pas, des virages, dans lesquels elle perdait du terrain sur toutes ses meilleures adversaires, des coulées réduites chez elle à leur plus simple expression. Si on additionne toutes ces scories, Manaudou aurait dû nager le premier 400 mètres en moins de quatre minutes, être championne olympique du 800 mètres loin devant Aï Shibata, battre d’autres records sur 200 mètres et 1500 mètres et effectuer des intrusions sur 100 mètres libre.

Mais bon, citez-moi maintenant le nom des entraîneurs qui auraient pu mieux que Lucas, gérer cette fille au quotidien, la suivre du réveil matinal jusqu’à la fin de son deuxième entraînement, contraindre la nageuse qui n’aime pas nager à bosser à raison de seize kilomètres par jour pendant dix ans, la tenir à bout de bras et à coups d’encouragements et d’insultes, de caresses et de coups de pieds aux fesses à l’entraînement comme à l’approche de la compétition, la remonter comme une pendule avant les finales, lui donner ce masque de guerrière avant la bataille. Si vous avez un nom, je vous félicite, vous êtes beaucoup plus fort que moi, parce que je sèche.

Il est vrai aussi, Lucas n’a pas su négocier l’entrée de sa nageuse dans l’âge adulte. Un peu comme Pellerin avec Agnel puis Muffat. Mais, pour Philippe Lucas, il y a deux énormes circonstances atténuantes. La première, de caractère général, c’est que plus il aime ses nageurs, plus il les engueule. La seconde? Manaudou devient adulte, vit sa vie, s’octroie une vie privée pas si privée que ça, d’ailleurs, qu’elle affiche à coup de tatouages et de peintures sur doigts en plusieurs langues (love, amore, etc.) et, finalement, trahie il est vrai, par les assassines photos sur l’Internet. Mais il ne s’agit que d’une maturation biologique. Cette grande fille n’est grande qu’en partie seulement. Ce papillon est resté chenille dans sa tête. Et ce corps épanoui recèle un cerveau à maturation lente. Elle veut s’élancer dans les airs, mais n’a pas d’ailes, seulement des embryons d’élytres, la pratique intense de la natation y est sans doute pour quelque chose d’ailleurs; il faudra attendre Bousquet pour qu’elle commence à changer de statut. Lentement, douloureusement. Pendant ce temps, c’est Lucas qui lui donne ce qu’il peut…

Elle a bien raison, Laure, de lui dire : merci.

LE 1500 METRES DE LA ROCHE-SUR-YON

Si Philippe Lucas a fait d’elle une nageuse, il ne l’a pas aidée sur le plan de la présentation et du comportement en général. Pygmalion peut-être, mais sûrement pas professeur de bonnes manières. L’un des plus graves malentendus entre le couple Lucas-Manaudou et le directeur technique fédéral Claude Fauquet est venu de là. Un dialogue entre Lucas et Fauquet, c’était une conversation entre pidgin et étrusque ancien, sauf que là, il n’y avait pas de dictionnaire.

Et comme à un moment, il faut que cela explose, ça a explosé à la suite d’un record du monde en petit bassin battu à La Roche-sur-Yon par Laure Manaudou, sur 1500 mètres. Lucas se dit furieux que la Fédération ne soit pas représentée ce jour là. Allons bon… Puis ‘’L’Equipe’’ publie un commentaire signé Claude Fauquet sur cette performance qui peut être mal pris. Fauquet (qui, en l’occurrence, fait le travail du journaliste qui aurait pu trouver tout ça tout seul à condition de connaître un peu la natation) y explique que le 1500 mètres n’est pas souvent nagé en petit bain, que ce record est loin de valoir celui détenu en grand bassin, que Laure a nagé seule, ce qui change des conditions de la compétition, et autres détails pointilleux, très techniques, qui tous sont parfaitement acceptables mais qui, mis bout à bout, paraissent révéler, en étant modérément soupçonneux, une certaine condescendance du Directeur technique national vis-à-vis du succès de la nageuse…

On connait la suite : Lucas explose, vitupère, et se farcit médiatiquement Fauquet qu’il couvre de formules assassines à sa manière, lesquelles formules exploitent largement les fonctions reproductrices et excrémentielles.

Le gag à double détente, c’est, d’abord, que si personne de la Fédération ne s’est déplacé, c’est parce que Lucas, en électron libre qui se respecte, a décidé au dernier moment de faire nager son élève ou en tout cas n’a pas pris la peine d’annoncer ses intentions ; c’est ensuite que le point de vue signé Fauquet qui a provoqué la colère du coach n’a pas été exprimé par son signataire !

Le DTN, fort occupé ou en réunion lorsque le journaliste lui a demandé son analyse, avait dévié celui-ci vers un conseiller technique régional, Marc Planche, cheville ouvrière du site Internet de la Fédération. Planche a donné un avis très analytique, lequel, encore une fois, est très défendable, mais peut donner au paranoïaque lambda l’impression d’ un manque de chaleur ou d’enthousiasme, voire même d’un fort dédain ! Pour achever ce chef d’œuvre de communication moderne, le journaliste qui a recueilli le point de vue, estimant le pedigree de Marc Planche insuffisant pour s’honorer d’une entrée dans ses colonnes du quotidien, attribue l’analyse au supérieur hiérarchique. Lucas, qui voit rouge chaque fois qu’on agite le nom de Fauquet, fonce alors tête baissée avec la hargne d’un taureau des Asturies. Il exécute Fauquet et souille au passage le plastron de Francis Luyce (qui ne faisait que passer), histoire de faire bonne mesure.

Le pauvre Fauquet, bien empêché de rejeter la faute sur Planche (ce qui aurait mis aussi en porte-à-faux le quotidien de sport dont le professionnalisme n’est pas en l’occurrence au-dessus de tout soupçon), se voit contraint d’émettre de plates excuses.

Mais ce n’est pas tout. Il s’avère que la piscine de La Roche-sur-Yon, choisie par Lucas pour faire nager son élève surdouée, n’a jamais été homologuée. Elle est trop courte. Dès qu’on pose le système électronique sur le mur d’arrivée, il lui manque un centimètre. La terreur règne sur le siège fédéral. Si l’affaire se répand, on ne sait quelles épithètes Philippe Lucas va maintenant trouver. Le coach, on le sait, ne dispose pas forcément d’un vocabulaire de plus de mille mots, mais dont cinq cents sont gros, et quelques-uns très gros. Un géomètre expert est expédié dare-dare qui va miraculeusement authentifier la vraie bonne longueur du bassin (et plus spécialement celle de la ligne d’eau où a nagé notre héroïne). Ce nouveau miracle de la foi s’accomplit de lui-même dans la semaine et c’est ainsi que sera sauvé le record mondial du soldat Manaudou, et évité un nouveau scandale.

Manifestement, dans cet incident sans grande importance, Philippe Lucas s’était fourvoyé sur toute la ligne, mais dans l’océan médiatique, c’est comme chez les requins, celui qui dispose de la plus grande gueule dévore l’autre. Et le rayon de morsure de Philippe Lucas de cette époque aurait fait reculer Les Dents de la Mer !