Category: Livres

ALLEZ LES PETITS

16 Octobre 2014

Eric LAHMY

Moi, mes Parents et l’Eau. 72 pages – 14€. Parution le 6 novembre. 23 rue du Cherche-Midi 75006 Paris. Téléphone 01 42 22 71 20 – Télécopie 01 45 44 08 38 www.cherche-midi.com

Depuis maintenant une bonne soixantaine d’années, les ‘’tout petits’’ nagent ou du moins évoluent dans l’eau et y apprennent à flotter, à respirer et à y maîtriser la crainte des profondeurs. Un ouvrage signé Daniel Zylberberg et Jean-Jacques Chorrin, l’un psychologue, l’autre médecin (et membre du Comité directeur de la FFN), réactualise la connaissance de ce qu’on a appelé les bébés-nageurs…

La Fédération française de natation et les éditions du Cherche-Midi, à Paris, annoncent la parution, le 6 novembre prochain, d’un ouvrage intitulé Moi, mes parents et l’eau ! A la découverte de l’éveil aquatique, signé Daniel Zylberberg, et Jean-Jacques Chorrin.

DANIEL ZYLBERBERG, né le 11 juillet 1948, est un psychologue clinicien, formateur FAAEL (Fédération des activités aquatiques d’éveil et loisirs, qu’il co-fonda en 1974) et membre de la commission 0-6 ans de l’École de natation française de la Fédération française de natation. Auteur d’autres ouvrages sur le sujet, ses écrits ont fait l’objet de traductions en anglais, en italien et en japonais. Il a reçu le prix 2010 ‘’Virginia Hunt Newman’’ (pionnière de la ‘’natation’’ pour les tous petits et les enfants d’âge préscolaire) du World Aquatic Babies & Children (357 membres en France). Il a participé à des conférences internationales à Los Angeles, Melbourne (1995), Oaxaca, Mexique (1997), Oslo, et joué le rôle de modérateur à la conférence de Montpellier (1999) suivie par 500 professionnels de 27 pays…

JEAN-JACQUES CHORRIN, médecin, CES en médecine du Sport, né le 21 septembre 1946, est un membre fondateur de la FNNP (Fédération de natation préscolaire) en 1982 et vice-président, puis le président de 1983 à 2000 de la FFNP qui deviendra FAAEL. Formateur et référent médical FNNP & FAAEL de 1983 à 2000, il est membre du comité directeur de la FFN en tant que président de la FAAEL (de 1988 à 2000). Il préside la commission 0-6 ans, école de natation française de la Fédération française de natation.

Partenaire de la Fédération française de natation, Huggies Little Swimmers a apporté son soutien à la rédaction de l’ouvrage. Si un enfant ne peut pas traduire dans les faits les indications techniques qui lui sont données avant l’âge de six ans, « la maîtrise de la flottaison, de la respiration, et de l’appréhension de la profondeur s’acquiert progressivement entre 0 et 9 ans », estime Jean-Jacques Chorrin, et la joie de s’immerger, d’évoluer dans l’eau, appartient à tous les âges.

Si, comme l’affirme joliment dans sa présentation du livre  le communiqué de la FFN, «explorer, c’est grandir, s’affirmer et gagner en autonomie ! », alors l’action qui consiste à maîtriser l’eau précocement représente un enjeu particulièrement riche. « Dans cet ouvrage pédagogique riche en illustrations exceptionnelles, la Fédération française de natation a mis en œuvre tout un savoir-faire pour répondre aux interrogations légitimes des parents et les aider à découvrir les différentes étapes d’un éveil aquatique réussi. »

Nous essaierons ultérieurement de revenir sur cette question.

 

aucune terre à l’horizon

François-Bernard Tremblay, L’Aventure de l’eau libre, éditions Phoenix, 206 rue Laurier, l’Île-Bizard, Montréal, Québec, Canada, H9C2W9. Prix : 11,95$.

www.editionsduphoenix.com

Par Eric LAHMY

Un soir d’été 2005, Bernard Tremblay téléphone à sa mère comme chaque semaine. Celle-ci lui raconte que dans la journée, le mauvais temps l’a amenée à préférer son fauteuil de salon à sa promenade quotidienne dans le quartier de la Malbaie, au Québec, où elle habite. C’est alors qu’elle « tombe sur les images diffusées au bulletin de nouvelles de Radio-Canada montrant l’athlète saguenéen Michel Dufour, atteint de poliomyélite », plongeant « dans les eaux à dix-huit heures du soir pour tenter rien de moins qu’une traversée aller-retour du lac Saint-Jean. » Voilà un garçon que le mauvais temps n’a pas amené à remettre son raid qui représente, en cas de réussite, un minimum de 64 kilomètres en vingt heures de nage… Piquée au vif, un peu honteuse, cette brave femme prend son châle et s’en va faire sa promenade quotidienne.

L’incident, si c’en est un, a un autre effet à plus longue échéance. Il pousse Bernard à se lancer dans l’aventure, à trente-cinq ans, avec une fougue de cadet. Tremblay vit sur le bord du lac Saint-Jean, assiste chaque année à l’une des traversées mythiques de la longue distance, et a toujours admiré les nageurs de marathon sans jamais participer, passant sa vie sportive entre handball, football et softball… Aujourd’hui, il compte plusieurs descentes du Saguenay (42 kilomètres, dans le sens du courant certes mais quand même…) d’innombrables traversées d’entraînement avec des copains.

Neuf ans plus tard, Tremblay (nom de plume, François-Bernard Tremblay) a signé un petit livre intitulé « L’aventure de l’eau libre », modestement sous-titré : guide à l’intention des nageurs et des triathloniens. Une guide, peut-être, mais mieux que ça. Tremblay, professeur de littérature au collège d’Alma, une agglomération de 33.000 habitants opportunément (pour un nageur d’eau libre) posée le long des rives du lac Saint-Jean, est un graphomane impressionnant, créateur d’un fanzine, Clair Obscur, chroniqueur littéraire à Radio-Canada, auteur de plusieurs livres englobant autant de genres, poésie, roman policier, fantastique, science-fiction. Il sait écrire et s’ajoute au côté guide ce léché, cette valeur ajoutée que représente un ouvrage BIEN rédigé.

L’idée de ce texte nait le soir d’une arrivée de Lac Saint Jean, où le fameux Bulgare Petar Stoychev, après avoir gagné à Roberval, n’a attendu personne, provoquant ainsi une polémique en raison d’un comportement que l’on trouve cavalier. Tremblay, qui veut comprendre, le rencontre et l’interroge longuement. Que faire de ce long interview ? Il agit comme déclencheur. Tremblay rencontre des flopées de nageurs, canadiens, puis français, ainsi Loïc Branda et Stéphane Gomez avec lesquels il s’entretient. Il retient neuf témoignages (dont le sien) d’aventures en eau libre, qui soulignent tous le caractère exceptionnel, limite, quelque part inhumain ou à tout le moins surhumain de ce sport auprès duquel le marathon terrestre ferait presque figure de promenade récréative.

Avant d’en venir à ces entrevues, Tremblay évoque les côtés techniques et pratiques du raid de pleine eau. Conseils pratiques, différents plans d’eau, matériels et équipements, alimentation… Tout y est, on n’oublie rien.

Après ça, neuf courtes histoires de grand frisson (normal, de l’eau, parfois, à 10 degrés), courses, raids aquatiques, tentatives de records. Particularité de ces courses à part et à faire peur : la ligne d’arrivée est derrière la ligne d’horizon… Je suis sans doute bon public, mais rien que de lire : « Cossette plonge dans le Piegouagami ; autour d’elle les yachts, sur le lac, font entendre leur klaxon en guise d’encouragement », puis de la suivre dans la descente d’une rivière au nom merveilleux de Péribonka, j’éprouve des frissons tout partout. Ou quand Loïc Branca, qui gagnera la course, prend le départ, dans le canyon mexicain de Sumidero, de l’épreuve du même nom, qui traverse le Chiapas et le Tabasco, dans un canyon infesté de crocodiles et que les organisateurs rassurent les concurrents, puisque « les crocodiles ne chassent pas s’ils ne sont pas en mesure de toucher le fond de l’eau », je me dis que, décidément, j’aurai mauvaise figure, demain, de me plaindre que l’eau de la piscine de Côte Saint-Luc (dans laquelle les crocos n’attaquent pas eux non plus) est plus froide d’un degré, ce matin !

Au bout de tout cela, un remarquable petit livre, qui fleure bon l’accent délicieusement particulier, ancien et royal, du Québec.

François-Bernard Tremblay, L’Aventure de l’eau libre, éditions Phoenix, 206 rue Laurier, l’Île-Bizard, Montréal, Québec, Canada, H9C2W9. Prix : 11,95$.

www.editionsduphoenix.com

DARA TORRES, LEGENDE DU SIECLE

Mercredi 4 Juin 2014

TORRES [Dara Grace] Natation.(Beverly Hills, Californie, 15 avril 1967-). États-Unis.

DaraTorres est sans doute l’héroïne de la plus incroyable aventure survenue à une nageuse. Elle est la première nageuse américaine présente dans cinq Jeux olympiques, en 1984, 1988, 1992, 2000 et 2008, et l’une des « candidates » au titre (officieux) de plus grande nageuse du quart de siècle. Sa carrière internationale débuta en 1983 avec le titre panaméricain du quatre fois 100 mètres, et s’acheva vingt-cinq ans plus tard, aux Jeux de Pékin (à l’issue desquels non seulement elle n’annonça pas sa retraite, mais continua pour nager aux championnats du monde 2009). A l’issue de sa très longue carrière, elle remporta quatre titres olympiques de relais, trois sur quatre fois 100 mètres (à Los Angeles en 1984, en 3’43’’43, Barcelone en 1992, en 3’39’’46 et Sydney en 2000, en 3’36’’61) et un dans le quatre fois 100 mètres quatre nages (2000, en 3’58’’30), ainsi que l’argent des relais 4 fois 100 mètres (3’34’’33) et 4 fois 100 mètres quatre nages (3’53’’30) des Jeux de Pékin, en 2008, et le bronze du quatre fois 100 mètres des Jeux de Séoul en 1988, où elle oeuvra à la qualification du relais quatre nages mais ne nagea pas en finale. Au plan individuel, son palmarès olympique comprend trois médailles de bronze – 50m, 100m et 100m papillon – aux Jeux de Sydney, en 2000.

Dara Torres restera surtout inscrite dans les mémoires comme la femme qui, à 41 ans, à l’issue de son ultime quête, a été médaillée d’argent du 50 mètres nage libre des Jeux de Pékin, sans doute le plus beau couronnement qu’on puisse imaginer pour sa carrière. Elle avait établi un record du monde sur 50 mètres vingt-sept ans plus tôt (en 1983, avec 25’’62), mais n’était jamais montée sur un podium olympique individuel avant d’avoir pris sa deuxième « retraite » en 1992.

Aux Jeux de Pékin, à 41 ans révolus, donc, Dara enleva l’argent du 50 mètres, en 24’’07 ; elle fut battue d’un centième par l’Allemande Britta Steffen après avoir donné l’impression de mener jusqu’aux 48 mètres, et fut médaillée d’argent avec les relais US quatre fois 100 mètres (où elle nagea lancée en 52’’44, 2e 100 mètres lancé de l’histoire) et quatre fois 100 mètres quatre nages (où elle nagea lancée en 52’’27, 100 mètres lancé le plus rapide de l’histoire).

Torres n’avait que quinze ans quand elle cassa le record du monde du 50 mètres. Ce fut donc une nageuse précoce. Dans les six saisons qui suivirent, et jusqu’en 1988, outre ses médailles de relais olympiques de 1984 et de 1988, elle collectionna 28 titres NCAA, un record, pendant qu’elle étudiait à l’Université de Floride.

Elle reprit le chemin des piscines en 1991, à 24 ans. Alors assistante de production à NBC Sports, à New York, l’idée d’un retour lui fut donnée par le come-back que tentait le patineur artistique Brian Boitano. Elle téléphona à un ancien entraîneur de sa sœur Lara, un ancien médaillé olympique du nom de Mitch Ivey.

Elle reprit une nouvelle fois la compétition dans l’optique des Jeux de Sydney 2000 à la suite d’un pari ; elle convainquit l’entraîneur de sprint Richard Quick de la préparer en vue de ces Jeux, et quitta la Californie pour rejoindre sa base de préparation en Floride. A l’issue de ce « come-back » de douze mois, elle enleva deux titres olympiques de relais, records mondiaux à la clé, 3’36’’61 (libre) et 3’58’’30 (quatre nages), et trois médailles de bronze individuelles, sur 50 mètres (24’’63), 100 mètres (54’’43) et 100 mètres papillon (58’’20).

Lors du clinic mondial de l’ASCA, en 2001, Richard Quick donna son avis sur Dara Torres. « Dara avait quitté la natation pendant sept ans et reprit treize mois avant les Jeux, dit-il. Trois mois plus tôt, elle m’avait demandé si je serais intéressé à l’aider dans une tentative de come back. Certes, elle n’avait pas nagé à l’entraînement pendant sept ans, mais c’était une maniaque de l’entraînement et une cinglée du fitness. Elle avait 33 ans aux Jeux, mais son corps, point de vue condition physique, avait dans les 26 ans. Elle n’avait jamais été hors de forme en dix ans. Elle était aussi très ouverte à des changements dans sa technique de nage. Nous avons beaucoup travaillé sa technique, opéré certains changements, et elle a gagné 17 livres (près de 8kg) de muscles et perdu un certain pourcentage de graisse. C’était une adepte formidable des exercices avec poids et au sol. Elle est dotée d’une personnalité véhémente. J’ai entraîné beaucoup d’autres grands athlètes, mais elle voulait parvenir à concentrer quatre années en seize mois, chose qu’elle réalisa à raison de huit heures par jour, six fois la semaine, dans l’eau, en salle, en étirements, en séances de Pilates, en massages. Elle passa beaucoup de temps, effectua beaucoup d’efforts, de rotations, de courses. Je n’ai jamais vu une telle éthique de travail et une telle focalisation sur une période de treize ou seize mois. »

Ayant réalisé son objectif, Torres se retira une nouvelle fois du sport de haut niveau, mais les circonstances firent qu’elle tenta un nouveau retour. S’étant mariée et ayant mis au monde en avril 2006 une fille, Tessa Grace, elle reprit la natation pour s’entretenir puis, se prenant au jeu, s’entraîna, et fut la première surprise quand elle battit, quelques mois plus tard, un « record du monde » dans sa catégorie « masters » (vétérans). Elle décida de continuer sur sa lancée afin de tenter de se qualifier aux Jeux olympiques de Pékin. Pour ce faire, elle s’entoura d’une équipe originale, voire résolument révolutionnaire, qui comprenait, outre son entraîneur allemand Michael Lohberg, qui lui concocta un programme allégé de cinq séances de cinq kilomètres dans l’eau par semaine, presque trois fois moins que ce qu’elle avait coutume d’accomplir ; elle s’adjoignit un masseur, un spécialiste des étirements en résistance (une méthode nouvelle révolutionnaire), et suivit une préparation en salle éloignée du travail haltéro-culturiste classique, lui permettant de perdre 7kg tout en travaillant les muscles utiles, et de développer des qualités spécifiques à la natation. Ce programme s’avéra payant. En 2007, elle enleva à 40 ans passés son quatorzième titre américain, sur 100 mètres, à Indianapolis, en 54’’45. Ce second retour, dans lequel elle améliora ses records personnels, visait une accession à ses cinquièmes Jeux olympiques vingt-quatre ans après les premiers. En 2007, elle améliora son record du 50 mètres en 24’’53. En 1992, Torres avait appris qu’elle souffrait d’asthme, comme beaucoup de sportifs de haut niveau. Elle put se soigner afin de respirer normalement.

En 2007 et 2008, elle investit plus de 100.000$ par an, s’offrant un entraîneur général, un entraîneur de sprint, deux spécialistes des étirements, un chiropracteur et une garde pour sa fille. « Toute sa démarche est basée sur la récupération : programme léger, acides aminés, diététique pointilleuse. Dara… est compulsive pour tout ce qui concerne la nutrition et l’entraînement », relève Jenny Thompson » (Le Temps, 31.7.2009).

Ce retour, débuté à l’approche de la quarantaine, n’est pas motivé, prétend-elle, par le désir de s’exercer. En effet, c’est une fille qui s’est toujours entraînée, même si elle n’a pas toujours nagé. Elle fait du sport et de la salle, dit-elle, comme d’autres mangent, ou respirent. « Certaines personnages ont une religion. J’ai le gymnase, écrit-elle. A l’automne 2005, j’ai 38 ans, suis enceinte de 7 semaines, et vomis plus ou moins non-stop, quand David, mon compagnon, et le père de ma fille, et moi, commençons à parler de nager. » Si elle recommence à se mettre à l’eau enceinte, c’est parce qu’elle a vu dans le passé des femmes enceintes rechercher avec gratitude dans l’eau le moyen d’échapper à la gravité, et qu’elle s’est promis de faire de même quand elle-même attendrait un enfant ! David la prend au mot. Il repère un club de natation de « masters » au complexe aquatique de Coral Springs, à seize kilomètres de Parkland, en Floride, où elle vit. Elle repère les lieux, qui lui plaisent par leur simplicité, et s’inscrit.

Après avoir gagné ce record master, elle est ferrée. Elle continue avec des buts plus ambitieux. A l’arrivée, elle remportera les sélections américaines sur 50 mètres et 100 mètres, mais déclarera forfait pour le 100 mètres individuel des Jeux de Pékin, en raison des tensions d’un grand nombre de courses, avec les séries et les demi-finales, qui solliciteraient trop une épaule douloureuse et diminueraient ses chances sur 50 mètres. Aux Jeux, elle réussit l’exploit remarquable de ramener les médailles d’argent du 50 mètres libre – 2e en 24’’07, à 1/100e de la gagnante, Steffen –, et des relais quatre fois 100 mètres (où, après Coughlin, Nimeyer, Joyce, elle nage le 2e meilleur temps lancé, seule l’Australienne Trickett réalisant un meilleur temps qu’elle) et quatre fois 100 mètres quatre nages. Se comportant en véritable patronne dans les courses qu’elle dispute, quelques instants avant la finale du 50 mètres, elle plaisante dans la chambre d’appel, se plaignant d’avoir chaud et feignant de croire que ses chaleurs sont dus à sa ménopause ; avant le relais, elle détaille à ses concurrentes australiennes son accouchement et leur explique l’usage des étriers ! Idéal pour déconcentrer l’adversaire, n’est-ce pas ? Mais elle montrera aussi un grand sens du fair-play, en aidant, avant sa demi-finale, la Suédoise Therese Alshammar dont la combinaison a explosé. Un réflexe maternel, dira-t-elle.

En 2009, Torres publie “Age is just a number”, dans lequel elle livre ses expériences. Après les Jeux de Pékin, elle subit des opérations à un pouce, à l’épaule droite et au genou gauche, où elle n’a « pratiquement plus de cartilage ». Cela ne l’empêche pas de plaisanter : « j’ai l’impression que plus je vieillis, moins je travaille et plus je vais vite. »

Suite à la mort de Lohberg et à une opération lourde à un genou, Torres a-t-elle envisagé de se retirer ? Selon sa propre expression, elle laisse les performances dicter sa conduite, mais les douleurs, l’âge pèsent sur ses capacités ; pour diminuer la charge de l’entraînement, estimant que son corps, dont les facultés de récupération ont baissé, ne tiendrait pas une répétition rapprochée d’efforts maximaux, elle abdique toute ambition sur 100 mètres. Elle s’ôte ainsi une chance de rattrapage en relais, mais a-t-elle vraiment le choix ? L’hiver 2011, elle termine 2e des championnats US d’hiver, à Atlanta, signant à 44 ans un honorable 25’’24, derrière Jessica Hardy, 25’’08. Enfin, elle tente d’entrer dans l’équipe olympique américaine : 3e temps des séries, 24’’80, et des demis, 25’’, elle ne peut faire mieux que 4e de la finale, 24’’82 derrière Jessica Hardy, 24’’50, Kara Lynn Joyce, 24’’73, et Christine Magnussen, 24’’78. C’est le bout de la route pour Dara, âgée de 45 ans, battue mais avec les honneurs.

 

DARA TORRES DANS LE TEXTE

J’ai traduit les lignes qui suivent de son livre autobiographique, « Age is just a number » (l’âge est juste un nombre). Un livre exceptionnel d’une athlète unique, comme s’en convaincront ceux qui liront ces extraits. J’avais traduit ces lignes dans le cadre d’un travail sur Dara Torres, et vous les livre telles quelles, pas mieux arrangées que ça. Malheureusement, ce livre merveilleux n’a pas été adapté en français, aussi seuls ceux qui maîtrisent l’anglais pourront s’y référer. Dara Torres a laissé d’autres témoignages écrits au sujet de l’entraînement, mais je n’y ai pas eu accès !

 

         Traduit du livre : « Age is just a number  » par Dara Torres avec Elizabeth Weil (Broadway Books, New York, 2009)

         « Dans ma vie, je me suis retirée du sport puis y suis retournée trois fois. Je me suis retirée en 1989 et revins en 1992. Je me retirai cette même année et revins pour les Jeux de 2000. En 2008, je revins au titre de la nageuse la plus âgée à nager aux Jeux olympiques.

         « Dès ma première retraite, je m’étais dit que je recommencerais à nager quand je serais enceinte. J’avais 22 ans, et c’était avant que j’aie envie d’avoir un enfant. Je ne sais d’où une telle idée m’était venue. J’avais certes vu tant de femmes enceintes se jeter à l’eau pour s’exercer sans avoir à supporter leur poids de corps. Mais mon plan de nager enceinte était très différent. Il ne s’agissait pas de seulement s’exercer. Je suis une folle d’exercice, il est aussi vital pour moi que manger et dormir. Certaines personnes ont la religion. J’ai le gymnase. J’aime le défi, l’accomplissement, le travail, atteindre le but. Je n’ai jamais été une athlète de loisir, à la coule. Aussi l’idée de nager enceinte était peut-être motivée par l’idée de, une seule fois dans ma vie, ne pas être aussi compétitive.

         « En 2005, j’avais 38 ans, étais enceinte de sept semaines, et en train de vomir presque sans arrêt quand mon ami et père de ma future fille, David, et moi, nous mîmes à parler natation.

         « David s’enquit de l’existence d’un complexe aquatique à Coral Springs, à dix miles de Parkland, en Floride, où nous vivons. J’allais le visiter et ce bassin olympique sans fioritures me plut. Je décidai de suivre les séances des nageurs masters. Les masters sont une énorme association de nageurs qui s’entraînent au-delà de l’âge habituel des nageurs de compétition. Ils concourent dans des catégories d’âge de cinq ans, qui vont jusqu’à 89 ans pour les hommes et 94 pour les femmes.

         « Je captais tout de suite les bonnes sensations, d’être haute sur l’eau, d’agripper l’eau avec mes mains et non pas de mouliner dans le vide, de retrouver la connexion avec l’élément.

         « J’étais alors entraînée par Chris Jackson.

         « Beaucoup de ce que les gens appellent le toucher de l’eau est la capacité à se concentrer à tous les instants sur la façon dont toutes les parties du corps avancent dans l’eau. Faire attention à son corps et à la façon dont il se meut dans l’eau est difficile et mentalement éprouvant.

         « Honnêtement, je n’étais pas assez brave pour rêver ce rêve d’un retour olympique d’emblée dans son entier. Je ne me suis pas éveillée un matin, enceinte à 38 ans après sept ans sans aller dans l’eau, et mise à penser : Oh ! J’ai une riche idée : je vais aller à Pékin y gagner quelques autres médailles olympiques.

         « C’est dans le premier de mes come-back que j’ai rêvé spontanément à une médaille. Je n’avais que 24 ans, travaillai comme assistante de production à NBC Sports, à New York, m’étais retirée deux ans plus tôt et détenais encore le record américain du 50 mètres nage libre. J’avais le sentiment d’avoir vécu une carrière bien remplie. J’avais battu mon premier record mondial à 15 ans, en 1982. J’avais gagné des médailles d’or en relais aux Jeux olympiques de 1984 et de 1988, et remporté 28 victoires dans les courses des NCAA, quand je nageais à l’Université de Floride. Aussi avais-je eu ma dose, et m’étais-je retirée.

         « Au printemps 1991, j’étais devant mon écran quand j’appris à travers mes écouteurs que le champion olympique de patinage Brian Boitano, âgé de 27 ans, tentait un come-back. Je pensais : je devrais tenter un come-back. Je réfléchis et vers 5 heures, j’appelais un coach de l’U. Floride, Mitch Ivey. Il me demanda si je souffrais toujours de désordres alimentaires !

         « Je n’accuse ni mon entraîneur de collège, Randy Reese, ni le programme de natation de l’Université de Floride, de m’avoir rendue boulimique. J’avais choisi de rejoindre cette Université parce que Reese avait la réputation d’être innovateur et dur. De préférence à Stanford (trop académique) et à Texas, qui était menacé de perdre son coach pendant ma carrière. A notre première séance, Reese nous fit nager 7000 mètres (deux fois plus que ce à quoi j’étais accoutumée), et jeta une chaise à travers les travées. Il nous faisait monter et descendre les escaliers du stade. Il avait inventé des tortures comme la roue. Il ne complimentait pas, donnait ses ordres, hurlait si vous n’avanciez pas.

         Il nous pesait avant l’entraînement. A 1,82m, j’étais supposée peser moins de 59kg. Qui dépassait le poids, rejoignait le « breakfast club », soit deux séances ajoutées au tarif normal de neuf séances, les mercredis et vendredis matins à 5h30. Je n’en fus jamais. Le moindre compliment de Reese me nourrissait pour la journée. J’en rajoutais à l’entraînement. L’entraînement devint une drogue et je développais des désordres alimentaires. Reese nous pesait les lundis, et donc le dimanche, j’allais courir quatre miles et crevais de faim. Après la pesée, nous courions toutes nous goinfrer dans les toilettes. Reese eut vent de ce qu’il se passait, et nous pesa deux fois par semaine. Un jour, je dînais avec d’autres filles quand l’une d’elles, qui n’était pas une nageuse, dit : « si vous mangez trop, tout ce que vous avez à faire est de vous en débarrasser. » Elle nous montra sa méthode dans les toilettes. Il me fallut cinq ans pour arrêter. Recordwoman du monde du 50 mètres ou pas, j’étais devenue boulimique en quelques jours. Je le savais, c’était terrible pour mon corps et pour ma nage, mais je ne pouvais m’arrêter. Je perdais mon énergie dans l’eau, mon visage enflait, ma peau, mes cheveux étaient secs. Je perdis surtout mon mental, devins sombre, ne pensais plus qu’à manger, envieuse de toute fille qui mangeait, des garçons, aux membres longs et minces. Certes, j’ai remporté 28 titres NCAA, mais ces années furent très difficiles.

         « J’avais alors disputé les Jeux olympiques de 1984, à Los Angeles. J’avais 17 ans. Je ne me qualifiais que pour une seule épreuve, le 4 fois100 mètres. Le 50m n’était pas encore olympique.

         « La vue soudaine des 17.000 spectateurs des Jeux me valurent une crise de panique, et je nageais si mal dans les séries du relais que les coaches envisagèrent de me substituer Jill Sterkel en finale. Mais cet après-midi, Jill fit quelque chose que je n’ai jamais oublié. Elle me ramena au dortoir du Village olympique et m’imposa de faire des puzzles et de voir des comédies à la télé afin de me calmer. Elle me prépara à la course, et m’apprit ce qu’était une bonne équipière. C’est une leçon que je n’oublierai jamais. Je nageais, grâce à Jill, la finale, en 55’’92, record personnel.

         « Avant la saison 1988, je consultais un nutritionniste, mais n’étais pas prête à me défaire de ma boulimie ; je parvins juste à ne pas me faire vomir avant les grandes compétitions. Aux NCAA, aidée par le coach des sprinters, Skip Foster, je remportais les 50 et 100 yards et le 100 yards papillon et fus nommée Etudiante de l’année. Mais, mentalement fragile, je nageais mal aux Trials. Le 50 était devenu une épreuve olympique, mais je terminais 4e – deux nageurs étaient retenus. Sur 100m, les six premières entraient dans l’équipe en raison des deux relais qui s’ajoutent à la course individuelle : les deux premiers qualifiés pour la course individuelle, les quatre autres au titre des relais. 3e du 100m, j’avais en théorie un strapontin pour un relais. Mais une semaine plus tard, la gagnante du 100m, Angel Myers, fut disqualifiée pour dopage. Cela m’ouvrait la course individuelle.

         « Les Jeux de Séoul m’épuisèrent. Je ne savais pas quoi manger et aux Jeux le climat était anti-américain. Avant les trials, j’étais classée 1ere au monde mais j’avais nagé mal aux Trials, puis aux Jeux. Ma 7e place fut une grosse déception pour moi. La course fut gagnée par Kristin Otto.

         « En 1990, ma mère comprit que quelque chose allait mal avec ma boulimie. Je refusais de manger, sauf en cachette. Elle me supplia de consulter un docteur qu’elle connaissait à New York. En janvier, lassée de mes secrets, de me sentir faible et honteuse, j’y allais. Le médecin me donna le nom d’un psychiatre. La thérapie m’aida un peu. C’est alors que j’entendis l’annonce du come-back de Boitano. Je décidais d’en faire autant. Mitch Ivey accepta de m’entraîner à condition que je continue à voir un psy. Une semaine plus tard, j’en trouvais un en Floride et m’envolai pour Gainesville.

         « Dès cette époque, je savais que je pourrais nager plus vite qu’aux Jeux de Séoul en 1988. Mais je n’étais pas préparée à la douche froide qu’allait être ma relation avec l’équipe des Gators. Particulièrement glaciale fut la réception que m’offrit Nicole Haislett, l’écolière qui avait battu mon record US aux mondiaux 1991. Nicole, blonde, bronzée, sourire mignon, était une dure, au physique et au moral. Vous ne pouviez l’avoir au mental. Mais contre toute attente, nos vies nous rapprochèrent.

         « Comme espéré, le but que je m’étais fixé de nager aux Jeux me poussa à cesser de vomir. Cela se fit d’un coup, à mon arrivée en Floride. Avant les Jeux, je rencontrais Jeff Gowen, un producteur sportif beau et athlétique qui deviendrait mon premier mari. Je tombais vite amoureuse, mais j’étais si concentrée sur mon projet olympique que je le vis à peine.

         « Les Trials 1992 se tinrent à Indianapolis. Je devais battre mes records si je voulais me qualifier pour les Jeux. Je gagnais une place dans le relais avec une 4e place sur 100m en 55’’48. Mais je finis 5e du 100m papillon, en 1’0’’30, et 8e du 50m en 26’’15. Je ne pouvais croire que j’avais produit un si mauvais temps dans ma course fétiche.

         « A Barcelone, déçue de ne pouvoir nager en individuelle, je fis le relais. Des douleurs menstruelles atroces me firent presque évanouir pendant la cérémonie des médailles. Après les Jeux, je retournais à New York. Jeff et moi nous mariâmes en mai 1993. Je savais que c’était une erreur mais j’étais trop entêtée et effrayée pour reculer. Jeff me criait dessus pour des petites choses. Je tentais de porter le blâme sur moi-même, mais quand il s’emporta au sujet de ma coupe de cheveux, je compris que, quoiqu’il se passe, Jeff continuerait à hurler. Nous divorçâmes après deux ans. Je retournai à New York, tentai de relancer ma carrière, de lancer des shows reliés au sport sur ESPN2 et Discovery Channel, où plaisantais avec des champions devant la caméra. Je battis ainsi le champion du monde de luge de rue…

         Un an avant mon divorce, en 1994, je devins la première athlète dans le numéro spécial maillots de bain de Sports Illustrated. J’avais espéré me pavaner dans de petits bikinis sexy, mais le styliste me réserva des maillots une pièce ; ceci m’ouvrit d’autres opportunités professionnelles. Armée de mon passé et de mon physique, je devins mannequin sportif, illustrai des exercices dans des magazines comme Glamour ou Self. Ce qui m’amusait énormément, c’était qu’on me coiffe et me maquille, moi le garçon manqué. Mais c’était un métier frustrant. Dans le sport, j’avais gagné avec mon talent et mon travail. Là, on aimait ou on n’aimait pas mon nez, mes jambes, ou mon visage, et les auditions m’angoissaient.

         « Je m’exerçais alors au gymnase Reebok, faisais du cerceau, de la course et du vélo à Central Park, mais ne nageais jamais. Au printemps 1999, le sénateur de New York, Al D’Amato, me demanda d’accompagner sa nièce aux championnats nationaux, à Long Island. En 1996, je n’avais pas suivi une épreuve de natation aux Jeux d’Atlanta ! J’assistais aux championnats et glissais à une oreille amie : « je suis tellement heureuse de ne plus nager. » A quelques temps de là, lors d’un dîner, un ami me fit cette remarque : « sais-tu que chaque fois que la natation vient dans la conversation, tes yeux s’allument ? »

         « Ce n’est pas vrai, j’en ai assez de la natation. – Non, sérieusement. As-tu jamais pensé à un come-back ? – Non, lui dis-je, cela n’arrivera pas. Mais l’idée devint obsession. Je rêvais de natation chaque nuit. A 32 ans, je me trouvais vieille quand lors d’un jogging de dix kilomètres à Central Park, je me fis doubler par une femme de 70 ans. J’appelais Richard Quick, qui entraînait alors Stanford. Il me rappela le lendemain : « je sais pourquoi tu appelles. Tu veux recommencer à nager. » Tout le monde, dans l’équipe de Quick, y compris Jenny Thompson, qui nageait toujours à 26 ans, parut enchanté.

         « Je me sentis tout de suite bien dans l’eau – j’étais restée très en forme pendant ces années, et avais réglé mon désordre alimentaire. Jenny Thompson me présenta Robert Weir, son coach de musculation. Je passais au moins une heure par jour à soulever des poids. J’effectuais des pyramides de développés au banc, huit répétitions à 135 (61,5kg) livres, six à 155 (70,5kg), quatre à 175 (79,5kg), trois à 195 (88,5kg). En jambes, mes pyramides s’achevaient avec trois répétitions à 270 kilos. Ajoutez quatre heures dans l’eau.

         « Dès la première séance, Richard me dit qu’on ne nageait plus comme je le faisais ; il m’apprit à regarder au fond de la piscine, et me fit changer le pourcentage de temps passé dans chaque phase de ma nage. Je devais raccourcir ma phase propulsive, sortir mon bras de l’eau à la hauteur de la ceinture au lieu d’aller jusqu’au niveau de la cuisse. Cela rendait ma nage plus efficiente parce que, dans la partie où le bras rejoint la cuisse, la force propulsive est quasi nulle. Si la main quitte l’eau plus tôt, l’autre main entre plus vite dans une phase propulsive, ce qui augmente la part des phases propulsives du mouvement.

         « En novembre, quatre mois après m’être remise à nager, je réalisai un record perso sur 50m libre dans une course en petit bassin de Coupe du monde à Maryland. Un mois plus tard, nous disputâmes l’US Open à Orlando, Texas ; je remportai le 50m devant la recordwoman des USA Amy Van Dyken et Jenny Thompson, en 25’’29, 0’’36 devant Jenny, et 4/10e plus vite que mon record mondial de 1983. Ce succès était plus que notre relation pouvait supporter.

         « Richard Quick me dit plus tard que les autres nageuses trouvaient que je lui demandais trop de temps, et que ma rivalité avec Jenny avait dépassé les bornes. Nos efforts pour battre l’autre ruinaient notre entraînement. Un journaliste local baptisa notre « dynamique d’entraînement » « une guerre et un fiasco ». Richard Quick me dit que je devais partir. A 32 ans, mariée et divorcée sans enfant, je me trouvais pathétique. Je ne pouvais m’entraîner au Training Center en présence de Jenny, et n’avais droit qu’au coach assistant. Je m’apprêtais à rejoindre Mark Schubert quand Quick trouva la solution : il m’entraînerait le matin dans une ligne du Santa Clara Swimming Club, à 20 minutes de Stanford, et l’après-midi, sans lui, avec une douzaine de garçons de l’équipe nationale US. A Santa-Clara, Quick m’entraîna plus que jamais : les lundis et mercredis étaient intenses, mardi et jeudi récupération, vendredi et samedi en fonction des besoins.

         « Dans les années 1980, on m’enseignait de tenir la tête de façon que le niveau de l’eau atteigne mon front. Maintenant, Richard voulait que je tienne ma tête baissée, les yeux regardant le fond de l’eau et l’eau atteignant le sommet du crâne. Cela relevait et allongeait mon cou et améliorait ma position dans l’eau pendant que je nageais.

         « Ce juillet, aux sélections olympiques d’Indianapolis, j’établis un record américain sur 100m papillon, en préliminaires : 57’’58. Mais en finale, ma rage de battre Jenny fit que je tournai la tête pour la regarder et troublais mon rythme. Elle me battit de 0’’08, ce qui me fit mal, même si nous fîmes toutes deux l’équipe olympique. Au 100m libre des Trials, je touchais seconde derrière Jenny encore. Je gagnais le 50m. A 33 ans, j’allais aux Jeux olympiques dans cinq épreuves, trois individuelles et deux relais.

         «A Sydney, outre Jenny, j’affrontais Inge de Bruijn, une sprinter néerlandaise de 26 ans qui avait établi huit records mondiaux avant les Jeux. Puissante et dominatrice, elle nageait dans toutes mes épreuves. Je fis le bronze du 100m papillon, derrière elle et la Slovaque Martina Moravcova. Sur 50m, De Bruijn gagna devant Therese Alshammar et deux ex-æquo, Jenny Thompson et moi-même. D’après Mark Spitz, le nom de Torres apparut le premier sur l’écran ce qui signifiait que j’avais précédé Thompson de quelques millièmes. Je gagnais avec les deux relais. A 33 ans, j’avais fait mieux qu’à 17, 21 et 25. Mais j’étais épuisée. Je n’effectuais même pas mon retour au calme après mon dernier relais, me séchais, pris mes vêtements, et éclatais en sanglots en allant au contrôle de dopage. J’avais disputé ces Jeux dans ma tête chaque jour des treize derniers mois. J’avais réussi et ne savais pas quoi faire de ma vie.

         « Au début, mon retour pour les Jeux de 2008 n’en était pas un. J’attendais un enfant. Tessa était in utero et nous faisions équipe. C’était ma partenaire, elle me motivait et m’attachait aux réalités. Après quelques semaines, nous ne nous sentions plus de nous lever pour nager à 5 heures du matin. Chris Jackson, le coach des masters, m’envoyait une séance à réaliser l’après-midi. Je nageais avec une femme très sérieuse, de dix ans mon aînée, Barbara Protzman. Souvent, j’allais m’exercer au gymnase, sans idée de retour, seulement je suis une personne très physique. J’adore m’exercer. Il m’importe que mon corps soit beau et fort. L’exercice me rend saine et calme. Aussi pas étonnant que j’aie conservé une forme physique extrême pendant ma grossesse, où je gagnais 35 livres (16kg).

         « La première chose que j’ai apprise en étant athlète enceinte et athlète maman, c’est la réaction des gens :’’non, vous ne pouvez pas faire ça’’. Ne pas faire ces exercices. Ne pas aller si vite. Ne pas gagner cette course. Or la plupart du temps cette négativité n’est pas basée sur des faits. Je recherchai les réponses moi-même. Les athlètes olympiques sont des personnes extrêmes. Très petits gymnastes, très grands basketteurs, nageurs très souples avec des pieds comme palmés. Les miens font du 10 ½ (44 ½). J’étais commanditée par Toyota et Speedo, et être en forme était au cœur de mes activités. En tant que mère athlète, je nageais cinq fois deux heures par semaine et m’exerçais au sec quatre fois 1h30. J’en aurais fait plus mais ce travail assurait les meilleures performances.

         « Vers la fin de ma grossesse, je rencontrais Michael Lohberg, chef coach du programme de natation au Complexe Aquatique. Il me demanda si je pouvais nager dans un meeting qu’il tenait à Coral Springs dans quatre semaines, la veille de la fête des Mères. Un reporter du Sun Sentinel, Sharon Robbs, lui avait suggéré cette idée, pour lui permettre d’écrire un papier sur moi à la Fête des Mères.

         « J’ai financièrement beaucoup de chance. Aussi j’essaie d’être généreuse de mes ressources et de mon temps. Mais là, enceinte de neuf mois dans mon Speedo, ou toute nouvelle maman épuisée par son accouchement accompagnée d’un braillard tétant mon sein, mon ventre en ballon dégonflé !

         « Moins de deux semaines après l’accouchement je nageais au meeting deux 50 yards en 24’’, deux secondes moins vite que mon record. Très déçue. Le coach me dit que je ne me rendais pas compte de ce que j’avais fait. Il me  recommanda la prise d’acides aminés en suppléments, qui facilitaient la récupération : les « Fitness Nutrition Amino Acids » qui avaient passé le test de l’antidopage. Il semblait me dire que j’avais un avenir en natation.

         « Même si elle dort mal et ses seins sont douloureux, le premier mois qui suit la parturition est bizarrement très favorable pour une nageuse : les tendons et ligaments sont assouplis par les hormones de la grossesse chargées de détendre le bassin et faciliter l’expulsion du bébé. Le sang est abondant, d’où une plus grande richesse en oxygène. Je m’entraînais donc trois fois une heure la semaine

         « Tessa avait trois mois et demi quand je nageais en Masters à San Francisco. Je rencontrais un grand nombre de gens, peut-être des centaines, qui semblaient rêver pour moi d’un come-back de dimensions olympiques. D’un côté, je me disais qu’ils feraient mieux de s’inquiéter d’eux-mêmes. D’un autre, leurs projections m’électrifièrent. Je voulais nager en moins de 26’’ (grand bassin). Mais quand le speaker m’annonça comme ‘’la quadruple olympienne Dara Torres’’ je perdis le contrôle. L’attention générale m’envahit. Je tombais presque du plot de départ. Dans l’eau, j’essayais trop. Je touchais la première en 26’’4. Déçue par mon temps. Je partais dans le relais, fis une bonne course : 25’’9, assez vite pour me qualifier aux sélections olympiques.

         « Mes parents divorcèrent quand j’avais cinq ans. Mon père, un fanatique du travail, passait son temps à Las Vegas où il possédait ou dirigeait  une série d’hôtels, comme le Fremont et l’Aladdin, où Elvis et Priscilla Presley se marièrent deux semaines après ma naissance, le 15 avril 1967. Plus tard, mon père acheta le Thunderbird, qui devint ElRancho. Il dirigea aussi le Riviera où Dean Martin chantait et détenait des actions.

         « Garçon manqué, même l’école élémentaire ne me convenait pas. J’eus beaucoup d’ennuis, le plus souvent pour m’être battue avec les garçons. Je me partageai entre les maisons de mon père et de ma mère (remariée à Ed Kauder) et l’été à la villa de mon père à Long Island. A sept ans, mes frères aînés commencèrent à nager au Y de Beverley Hills et je les suivis. J’étais un fatras osseux, bronzé, hyper compétiteur, grands pieds, grandes mains, longs membres. Je voulais tant gagner que, dans une course de sprint, je trouvais malin de « virer » à mi bassin et à revenir dare-dare. Je n’aimais pas trop le Y. Des copains me signalèrent qu’un coach assez borduré, moitié hippie, Terry Palma, avec qui j’avais nagé à Venice Beach, donnait la leçon au Tandem Swim Club de Culver City. C’était moins rigide que Beverley. J’y allais avec joie. J’étais une bonne nageuse, talentueuse, quoique sans éthique de travail. Mais mon désir de vaincre submergeait tout. Je ratais des entraînements, mais gagnais quand même des courses. A douze ans, je me disciplinais un peu, nageais six fois 5000 yards par semaine. En 1980, j’établis un record US du 50 yards libre des 11-12 ans, en 24’’66.

« Mon père était un juif né d’immigrants espagnols. Nous étions proches. J’épousais un de ses médecins, Itzhak Shasha, de 19 ans plus âgé que moi. Je me fis juive pour l’épouser. Nous tentâmes d’avoir un bébé, en vain. La tension de notre infertilité détruisit notre couple. Nous divorçâmes après 16 mois, en décembre 2004.

« Mon père mourut le 31 octobre 2006 alors même que je me réinvestissais comme nageuse. Cet hiver, installée dans une routine de maman nageuse, je m’entraînais le matin à Coral Springs avec un Bulgare d’1,95m, Ray Antonov. Ses meilleurs temps étaient en général d’une seconde et demie meilleurs que les miens. Il me motivait sans me détruire : être battu par un homme m’était moins difficile. En février 2007, Michael  Lohberg me demanda si je voulais rejoindre un camp d’entraînement avec l’élite de ses nageurs. Son adjoint, Chris, exigeait beaucoup et j’étais parfois épuisée. Lohberg, expérimenté, diplômé de l’Ecole des sports en Allemagne, faisait attention à mon degré de fatigue, il prélevait du sang derrière mon oreille pour mesurer mes lactates. Il avait conduit son équipe, le SSF Bonn, à cinq titres nationaux allemands, ses élèves comptaient 62 records nationaux. Il me prit sous son aile, ramena les distances nagées dans mes séances à 5000 mètres, cinq fois, soit 25 kilomètres, une distance que je faisais jusque là en deux jours. Une seule séance par semaine était « de qualité », à haute intensité.

« J’allais visiter la tombe de mon père à New York, trouvais un énorme mausolée. Je téléphonais à ma mère, lui demandais le pourquoi d’un tel monument. ‘’Ton père voulait que sa tombe soit plus grande que celle de Zuckerman, enterré à côté de lui. »

« Mes chances de me qualifier aux Jeux étaient minces. Si j’enlevais une médaille, le serais la nageuse la plus âgée de l’histoire… J’allais voir un médium, Bernard McCue.

« Il me faut rassembler la meilleure équipe possible. J’avais déjà été la vieille femme loufoque qui croyait toujours pouvoir nager. A 33 ans, j’avais été la plus ancienne nageuse à tenter d’aller aux Jeux, la plus vieille médaillée de l’histoire des Jeux. Les remarques des gens étaient frappantes, un peu horrifiées. Toute notre culture est basée sur la terreur de vieillir. Quand je me mis à gagner, la frontière se fit entre ceux qui croyaient que je me dopais et ceux qui disaient que j’étais un héros. J’appris plus tard que c’est leur style de vie, plus que la génétique, qui pousse les gens à ralentir. D’après le Laboratoire de Recherches sur le vieillissement cardio-vasculaire de l’Université du Texas, à Austin, les coureurs de l’élite ou non peuvent maintenir leurs performances jusqu’à 35 ans, après quoi les performances déclinent de façon linéaire pour les coureurs jusqu’à 50-60 ans pour les coureurs, 70 pour les nageurs. Après quoi la dégradation devient exponentielle. Le déclin des nageurs est le plus faible et celui des sprinters est plus faible que celui des autres nageurs. D’après une table de cotations publiée par un certain Ray Fair, de l’Université de Yale, mes 24’’63 réalisés à 35 ans valaient 25’’37 à 41 ans. Sept dixièmes de handicap que j’entendais bien compenser en m’entraînant plus dur et plus intelligent.

« Pour les Jeux de 2000, j’avais déjà appris qu’à 33 ans, je ne pouvais m’entraîner comme à 20 ans. Richard me faisait nager moins que les autres, mais je reliais douleur et progrès. J’appuyais tellement à chaque entraînement qu’un vendredi d’octobre 1999, j’arrivais à la piscine dans un tel état de fatigue que je ne pouvais soulever mes bras hors de l’eau. Quick me mit au repos complet le week-end. Le lundi, je me sentais en pleine forme. J’appris que je ne pourrais vaincre des courses en prétendant que j’avais l’énergie de la jeunesse, mais en faisant attention à mon  corps et en lui permettant de récupérer.

« Ils disaient que la fontaine de jeunesse est dans le gymnase et Robert Weir, le coach physique de Jenny Thompson, m’en fit boire une grande lampée. Je gagnais 9kg de poids de corps, développais couché 93kg, et des biceps qui me faisaient croire invincible. Mais il y a différentes sortes de force. Pour 2008, il me fallait une autre sorte de force physique. Un corps plein de muscles se meut difficilement dans l’eau, où la vitesse dérive de la glisse et de la technique. Les plus gros bras ne touchent pas le mur les premiers. C’est le manager général de Toyota, mon sponsor, qui venait de me délivrer une Lexus qui, écoutant mon souci, me parla d’un autre de ses clients, coach de force des Florida Panthers, Andy O’Brien. Je le rencontrai, lui parlai de mes performances, de mes objectifs. Dans son esprit, si j’avais gagné toutes ces médailles avec une préparation aussi « crue », je ferais bien mieux, même sept ans plus tard, avec un travail plus sophistiqué.

Andy m’expliqua que la vitesse dérive de mouvements hautement coordonnés et d’un timing fluide, non de paquets de poids dans une salle. Le bodybuilding, d’où sortent les séances du gymnase, développe le corps mais ne sert pas à fabriquer de la vitesse. Il voulait me voir dans un gym, inventorier mes forces et mes faiblesses, comment j’utilisais les muscles forts pour compenser les carences des faibles. Puis voir comment je nageai, et de là, établir un régime spécifique qui changerait chaque cinq semaines. Il nota que, dans le calendrier, les Trials des Jeux se tenaient cinq semaines avant les Jeux. Il voulait m’établir un cycle de cinq semaines, pour obtenir une pointe de forme aux deux événements. Il voulait entraîner, outre mes muscles, mon système nerveux central, c’est-à-dire mes réflexes et ma coordination. Que mon corps soit vif et frais, ce qui signifiait que je devais récupérer vite entre les séances.

« Andy, me voyant d’abord nager, puis dans le gym, me dit que mes muscles étaient déséquilibrés. Ceux qui tiraient en haut et en bas du corps étaient très forts, ceux qui tiraient vers le corps étaient faibles. Résultat, j’étais voûtée, ce que je savais et détestais. Mon mouvement était inefficace. Je contorsionnais mon corps afin que mes puissants muscles de tirage vers l’avant fassent le travail, compensais mes faiblesses par ce mouvement défectueux. Il me soumit à des exercices dingues. Je devais m’agenouiller sur une balle d’équilibre, avec des haltères, et prétendre écrire des lettres. Je travaillais ainsi de petits muscles entre mes omoplates, dont j’ignorais jusque là l’existence. Le but était de me redresser, et me rendre plus efficiente au plan mécanique. J’adorais ça. J’avais toujours collé à la bonne technique. Les coaches m’avaient toujours dit que j’avais un équivalent cinétique du « perfect pitch » du joueur de baseball. Une facilité à copier les mouvements qu’on me montrait, et de garder la forme prescrite à travers les répétitions.

« Je croyais en Andy et quand je me mets à croire en quelqu’un, je cesse de poser des questions et me soumets. Dans ma vie, je suis plutôt la personne qui contrôle. Mais quand je signe avec un coach, j’obéis.

« Je pense en fait que c’est une de mes plus grandes forces en tant qu’athlète plus âgée. Je suis plus stable. Je ne fais pas les choses de façon nerveuse, ou à moitié. En quelques mois, de travail avec Andy, je perdais 5,5kg sur mon poids des Jeux d’Atlanta, en 2000, et je me sentais plus légère et plus forte que jamais. Je ne savais pas encore comment cela se traduirait en termes de vitesse de course. Andy n’avait jamais préparé une nageuse, mais le pari que j’avais pris s’avérait gagnant. Ce que je ressentais était fantastique et j’obtenais un vrai plaisir dans ce que je faisais. Et j’avais un filet de sécurité. Les Jeux étaient dans dix-huit mois. Si je ne nageais pas vite aux championnats US 2007, je pourrais laisser tomber les petits muscles des omoplates et revenir à une musculation traditionnelle.

« 3e leçon : l’athlète vieillissante a besoin de s’étirer. Pas seulement de se pencher en avant et toucher ses orteils. Mais construire une vraie flexibilité. Une capacité de se détendre et de se retendre dans le mouvement.

« Tous les nageurs connaissent l’importance des étirements. Si au début d’un programme d’étirement vous gagnez un pouce dans chaque mouvement de nage libre, cela fera deux pieds de gagnés par 50 mètres. Des muscles flexibles permettent au nageur de générer plus de force à travers un plus large éventail de mouvements, ce qui donnera plus de force à sa nage. Des chevilles flexibles permettent ainsi à vos pieds d’agir comme des palmes. et donc d’obtenir un fortbattement. La flexibilité permet aussi de ne mouvoir que la partie du corps intéressée, et donc d’obtenir une bonne forme de mouvement. Imaginer un type vraiment raide nageant. Sa rigidité va entraîner une vilaine technique.

« Vers 2000, je travaillais sur un Pilates quand je vis deux personnes qui, dans la salle, s’exerçaient en tandem de façon inattendue. Le gars en T shirt guidait les membres de son client dans des positions très spécifiques. Ma coach me dit que ces mouvements étaient ce dont j’avais besoin. Il s’agissait d’étirements résistance.Ils utilisaient leur corps comme s’il s’agissait de machines à muscler. Ilsétiraient les membres du client dans une direction précise, puis lui demandaient de lutter contre cet étirement. Il s’agissait apparemment de créer de la force et de la flexibilité en même temps.

« Ces étirements résistance avaient été créé par Bob Cooley, le survivant d’un accident, une voiture le frappant alors qu’il marchait à pied. Dans l’accident, il fut projeté et les muscles de son épaule disloquée se contractèrent si fort qu’ils déchirèrent son humérus gauche. Une fois ses graves blessures guéries, il s’aperçut que rien ne l’aidait plus que les étirements. Il décida de s’étirer seul et dans les diverses manœuvres qu’il employa, il s’aperçut que quand il étirait ses jambes en les contractant, elles s’assouplissaient de façon spectaculaire. Il inventa finalement seize types d’étirements et contractions simultanés pour des groupes musculaires différents.

« Le lendemain d’une séance, je me sentis incroyablement bien dans l’eau. Pleine d’énergie, haute sur l’eau, comme affûtée pour une compétition. Mes épaules tournaient dans toutes les directions sans effort comme  jamais depuis mes années de collège, quand je m’étais tordu le labrum, la coiffe d’un cartilage de l’épaule. Je me mis donc à travailler avec Bob et ses collègues.

« Cinq semaines plus tard, à six semaines des Trials, je nageais au Santa Clara Invitational un 50m en 24’’73, record personnel – et des USA !

« Bob et Tom se déplacèrent à Sydney où ils m’étirèrent.

« J’amenais Steve Sierra et Anne Tiernay à travailler ensemble à me masser et m’étirer, parfois pendant 90 minutes. Le règlement FINA exigeait d’un  nageur qu’il se déclare et attende neuf mois avant de nager dans une épreuve reconnue. Le stretching me faisait sentir plus jeune et relâchée. Steve expliquait : on ne gagne pas une course en faisant faire plus de tours de piste à la voiture, mais en améliorant sa mécanique, en réglant parfaitement ses pistons, en huilant la mécanique et en la faisant tourner de son mieux. Même chose pour le corps humain. Au printemps, j’eus 40 ans. Je m’entraînais cinq fois par semaine contre neuf au collège, et j’aimais le rythme de mes journées. Je trouvais un excellent masseur. J’avais la chance d’avoir réuni une équipe exceptionnelle. Sept heures par jour, de 7h30 à 2h30, je m’entraînais. En juin 2007, ma période d’attente FINA terminée, je signais pour le meeting des Sept Collines, à Rome. Il lançait le Mare Nostrum, un tour qui continuait en Espagne et s’achevait à Monte Carlo.

« Un de mes premiers buts à Rome, Monte-Carlo et dans les autres compétitions que je comptais disputer était de roder mes routines pré compétitives, de façon que tout devienne automatique à Pékin. Je voulais m’échauffer une heure environ avant la course puis effectuer des étirements résistance

         « Un sociologue, Daniel Chambliss, suivant la préparation olympique de Mission Viejo en 1984, écrivit un livre ‘’Champions : the making of Olympic Swimmers’’. Il capte ce qui dans la natation, est fait de milliers de points qui la font ressembler à un tableau de Seurat. Nager vite n’est pas seulement une affaire de grandes mains, de grands pieds, de chevilles flexibles. Nager vite est avoir la discipline mentale d’être exact dans chaque détail, chaque jour. ‘’Le champion ne fait pas plus d’exercices que les autres ; il les fait mieux.’’ ‘’La vérité est que la plupart des athlètes choisissent chaque jour de ne pas faire bien les choses. Dans un sens, tout le monde pourrait être champion olympique, mais pourrait ne compte pas. L’or est réservé à ceux qui font.’’ » 

         « Telle est ma philosophie : faire ce que les autres ne font pas. C’est pourquoi je suis allé plus vite en devenant plus mure. Je raffine tout – mon entraînement, ma technique de course, ma diète, même mon sommeil. Je m’assure que les gens autour de moi soient positifs, bons pour mon état mental. Je surveille ce que je fais entrer dans mon corps – ni café ni alcool. Je bois mon shake Living Fuel au petit déjeuner (combinaison de baies surgelées, de protéines extraites de riz brun, d’herbes, de minéraux, de vitamines, et de bactéries saines, et prend 10 tablettes d’acides aminés par jour. Quand les gens m’accusèrent de me doper, je me rendis comme Michael Phelps et quelques autres à l’agence antidopage US et leur demandai de me tester aussi loin qu’ils le pourraient. Les accusations de dopage commencèrent dès mes 32 ans, de la part de petits esprits ou de cyniques.

         « Michael Lohberg me dit un jour, dans un restaurant, que je pourrais bien faire sur 50m, mais pas sur 100m. Quand il répéta cette phrase, je lui expliquais qu’elle détruisait ma confiance et qu’il ne fallait plus qu’il agisse ainsi. Quand j’étais jeune Mark Schubert croyait qu’entraînée, je pouvais toujours gagner. Je ne supportais pas la négativité. Gaines, avant ses grandes courses, imaginait son discours en cas de défaite, s’excusant de sa contre-performance et annonçant sa retraite. Moi, je visais haut.

         « A Rome, je me qualifiais dans un 25’’ lent. Puis je me fis masser et étirer. Lohberg vint, eut l’air d’étouffer de rire : que fais-tu, hurla-t-il. Je m’étire. Il partit en secouant la tête. Je finis 2e du 50m en 24’’93 et gagnais le 100m en 54’’63, à trois et deux dixièmes de mes records. Quelque chose parut alors changer dans la tête de Lohberg. Je l’entendis suggérer à ses nageurs d’essayer de s’étirer.

         « Compétitrice acharnée (page 138).

         « Vertical kicking (battements de pieds corps à la verticale), 40 secondes, les 10 dernières mains en l’air.

         « En novembre 2007, je m’envolais pour l’Allemagne où je battis les records US du 50 et du 100m libre en petit bassin. Là, mon épaule n’était pas bien. Le lendemain de mon retour, je subis une opération appelée décompression sub-acromiale par arthroscopie. Le chirurgien rabota quelques excroissances osseuses et nettoya une coiffe de rotateur partiellement tordue.

         « Mon ambition olympique était de me qualifier dans quatre courses, dont deux relais. Lohberg me trouvait molle au départ, donc je travaillai à partir comme une flèche, droite en touchant l’eau. Dans les virages, il voulait que j’abaisse ma tête plus tôt dans la culbute. Dans la coulée, il ne voulait pas que j’use trop de battement, et que j’attaque mes coups de bras très tôt. A l’arrivée, je devais rouler mon épaule, et battre des pieds jusqu’au bout.

         « Mouvement par mouvement, à la surface, je suis aussi rapide que quiconque au monde. Ce sont les détails qui doivent être travaillés. 

         « Nous nous rendîmes au Grand Prix du Missouri à Columbus. Les séries s’y déroulaient le soir, les finales le matin, comme aux Jeux olympiques. J’entrai seulement dans le 50m, estimant que mon épaule ne tiendrait pas le 100m. J’effectuais des étirements résistance pendant 20 minutes avant chaque course. Je ne m’échauffai qu’une fois, comme à Rome. Ce meeting inaugura les combinaisons LZR Racing. Ces merveilles d’engineering qui compressaient le corps et réduisaient la traînée étaient si dures et serrées qu’entrer dedans n’était pas une mince affaire. Je décidai finalement d’entrer dans une tenue d’homme. Je cherchais une taille 27 longue et dus m’étriquer dans une 26. J’en déchirais trois, à 500$ l’une. J’enfilais de guerre lasse une vieille combinaison que j’avais embarquée pour le cas dans mon sac. Je nageais au bout de mes forces, touchais en 24’’85, derrière Karla Lynn Joyce et devant Nathalie Coughlin.

         « J’ai aimé être Dara Torres, cette inconnue hyperactive de Los Angeles qui pouvait sprinter. Et être cette femme de 40 ans de retour sur les bassins contre toute attente.

         « L’été 2007, je nageais les  Nationaux au Natatorium de l’université d’Indiana, à Indianapolis. Je découvris qu’en 1982,  j’avais nagé la première compétition disputée dans cette piscine. Je remportai le 50m en 24’’53, record US, et le 100m en 54’’45, montant sur le podium avec Tessa dans les bras.

         « En 1981, mon entraîneur de Culver City, Terry Palma, m’emmena à mes premiers nationaux. J’avais tant d’énergie qu’aujourd’hui on m’aurait signalée comme souffrant de déficit d’attention et hyperactivité. Je finissais 6e ex-æquo du 50 yards avec Amy Caulkins. Je fus surprise de me découvrir un potentiel de super nageuse. Mais le 50 n’était pas alors une épreuve olympique.

         « En 1982, mon coach hippie voulut connaître mes capacités en vitesse pure. Il coupa le volume, élimina les « kilomètres d’ordures », et je nageais 4000 à 5000 mètres cinq fois par semaine. Ce que je nage aujourd’hui. Aux Championnats US 1982, à Gainesville, en Floride, je me rasais pour la première fois. Je gagnais en 22’’44 face à Jill Sterkel et entrais dans ma première équipe nationale.

(Rowdy Gaines).- Il avait 22 ans, était diplômé de l’Université d’Auburn depuis 1981, s’était retiré depuis quelques mois, désenchanté par le boycott des Jeux de Moscou. Son père le convainquit de nager à nouveau. Rowdy était amusant, beau gosse, intelligent, charmant et très rapide. Je le suivais partout si ma sœur Lara était là. J’étais totalement amoureuse et quand il choisit d’aller en France et en Hollande, je signais pour la même destination. En Hollande, avant que je nage le 50m dont le record du monde était 25’’71, Rowdy me prédit que je nagerais 25’’69. Le temps exact que je fis ce jour là.

« Je nageais tous les jours à Culver City, jouais au volley en automne et au basket en hiver. Je demandais beaucoup d’attention au coach, Darlene Bible, et aucune en classe. Au printemps de 1983, Mark Schubert, apprenant que je voulais m’entraîner à Fort Lauderdale (avec Jack Nelson aux côtés de ma copine Page Zemina) m’attira à Mission Viejo. Je quittais Westlake et m’installais dans la famille de Mike et Flo Stutzman. J’eus beaucoup de mal à m’adapter au régime, 9000 mètres le matin, 9000 mètres le soir, de MV. Un jour, nous eûmes un tel différent que je sortais de l’eau et partis dans ma voiture. Schubert me bloqua sur le parking.

« Quand Schubert arriva à Mission Viejo en 1972, le club n’avait même pas gagné la Conférence du Comté d’Orange. En 1974, il fut champion national. Schubert était attentif aux détails. Aux mondiaux 1973, les allemands de l’Est avaient nagé avec des maillots « skin suits », il en commanda pour nous. Il instaurait le couvre-feu, vérifiait notre nourriture, interdisait les bonnets noirs qui captaient le soleil, verrouillait l’entrée pour interdire l’accès aux retardataires. Cette année 1983, j’amenais le record du monde à 25’’62. En janvier 1984, je nageais un 100m en 56’’64. Je faisais 700 sit-ups par jour. Je courais de 2 à 4 miles outre ma nage et le gym.

« L’année précédant les Trials, j’avais inscrit au-dessus de mon lit : 26’’4+28’’4 = 54’’8. Pendant les Trials, un nageur pouvait défier, c’est-à-dire qu’il demandait un temps chronométré. S’il nageait plus vite que l’un quelconque des autres relayeurs, le plus lent de ces relayeurs était jeté.

« 4e des séries, je nageai en 56’’36, 4e en finale. J’étais chagrinée, n’étant pas qualifiée en individuelle. Tracy Caulkins défia, mais elle ne put battre mon temps. Je restais titulaire du relais.

« Les trials 2008 se tenaient fin juin début juillet à Omaha. J’avais bien récupéré de mes opérations aux épaules et aux genoux mais avais développé de l’arthrite dans l’articulation acromio-claviculaire, qui rattache la clavicule à la scapula. Au printemps, j’eus plusieurs injections de cortisone pour calmer la douleur, dont une quelques semaines avant les sélections. Je craignais que trop d’efforts maximaux aggravent la situation. Depuis les nationaux 2007, j’avais nagé un seul 100m, en mai, au circuit senior du Texas, en 54’’17, et un 50m en 24’’56.

« Les règles d’USA Swimming interdisaient aux membres de la famille d’un nageur d’entrer dans les chambres des athlètes. Ces règles avaient été écrites avec les parents des nageurs à l’esprit, mais c’était les règles.

« Avant moi, Gaines avait été le plus vieux nageur qualifié pour les Trials, à 35 ans. En 2008, Susan Rapp Von der Lippe, 2e du 200m brasse en 1984, était qualifiée, sur 100m brasse et 100m papillon (page 173).

« La fierté que je ressentais était à l’égal de ma peur.

« Après une émotion (on crut que le bassin où Lohberg me chronométrait était de 25 yards au lieu de 25m), je nageais finalement en séries : 54’’47, 3e temps derrière Nathalie Coughlin et Lacey Nymeyer. Je ne m’étais pas sentie très bien, mais le temps n’était pas mauvais. En demi, je nageai bien : 53’’76, meilleur temps. Je décidais de foncer sur 100m de bout en bout. Je nageai ma propre course, sans me préoccuper des autres, et gagnai.

« Le lendemain, en séries du 50m, Lara Jackson (Arizona) battait mon record, en 24’’50. Conformément au conseil du coach, je ne nageais pas à fond.

« L’après-midi, dans la première demi-finale, Jessica Hardy de Long Beach battit le record de Jackson. Je reprenais le record dans la seconde demi-finale, en 24’’38, malgré un mauvais départ.

« Je travaillai une dernière fois mes départs. Avec un départ seulement honnête, je nageai 24’’25, record US.

« Pendant que Michael Lohberg luttait contre une anémie aplastique, je nageais seule aux Jeux. Nous décidâmes que je ne nagerais pas le 100m aux Jeux, dont les séries et demi-finales ajouteraient trop de tension  sur mon corps, surtout mon épaule, mais que je nagerais les deux relais où j’avais gagné ma place. Le quatre nages se situait 30’ après ma finale de 50m.

« (Page 195). Dix jours avant le début des Jeux olympiques, j’étais tellement soucieuse au sujet de Michael Lohberg que j’allais consulter le psychologue de l’équipe Jim Bauman. Il utilisait une technique appelée « eye movement designation reprocessing » qui réplique la façon dont le cerveau traite les informations pendant les rapides mouvements des yeux (REM phase) dans le sommeil. L’idée est d’évacuer les traumatismes psychiques, lesquels envahissent vos pensées trop fréquemment dans les moments inappropriés. Nous travaillâmes pendant 90’, lui en utilisant ses doigts, et nous conjurâmes les pensées négatives. 

« A Pékin ma première course fut le relais 4 fois 100m. Je suivis ma routine habituelle et préétablie. Vers la fin des Jeux de Sydney, en 2000, Richard Quick montra à l’équipe nationale une vidéo de moi nageant le quatre fois 100 ; j’y stoppais pratiquement au milieu et soulevais ma tête comme un bébé phoque pour voir comment ça allait par rapport aux autres nageurs. ‘’Voilà que je ne veux pas vous voir faire’’ annonça Quick à l’équipe. Mon relais avait enlevé l’or, mais ce n’était pas de cela qu’il s’agissait. Nathalie prit un bon départ, fut pendant cinquante mètres sur un rythme de record du monde. Britta Steffen la passa mais les autres Allemandes n’étaient pas au niveau. Nathalie eut un rude retour. Lacey, notre seconde nageuse, partit derrière l’Allemande et la Britannique. Elle maintint sa 3e place derrière l’Allemagne et les Pays-Bas qui gagnaient vite du terrain. Kara Lynn Hoyce et moi avions une mission impossible dans l’optique de la victoire. Les Hollandaises ne faibliraient pas et les Australiennes étaient redoutables. Les Hollandaises avaient une équipe très solide, quatre filles égales qui venaient de battre le record du monde aux Européens, à Munich. Je nageais contre Marleen Veldhuis,  créditée du 100m lancé le plus rapide de l’histoire et Libby Trickett, qui détenait le record du monde individuel.

« Kara effaça les Allemandes et donna le relais à moins d’une seconde de la Hollande. Je partis à fond, reprit d’abord quelque distance sur Velduis, mais au retour me trouvais à court. A l’arrivée, j’avais maintenu notre place, face à Trickett. Argent.

« Mark Schubert me signala que j’avais nagé, lancée, 52’’4, ce qui était le 2e relais lancé de l’histoire. J’avais maintenant cinq jours pour le 50 mètres.

« Dans la seconde demi-finale du 50m, une Alshammar défaite vint me voir : peux-tu m’aider ? La fermeture dorsale de sa combinaison s’était déchirée de haut en bas (page 207 suiv). Je parvins à garder le contact avec ma concentration. Je nageai la demi et gagnai en 24’’27, à 2/100 de mon record. Cette nuit j’appelle mon entraîneur qui de son lit d’hôpital me rappelle. Garder mon corps droit et dur au départ. Bien tourner l’épaule pour augmenter ma stature dans l’eau à la touche. Ne pas cesser de battre des jambes jusqu’à la touche.

[Se change dans une certaine précipitation. Dans l’attente de la chambre d’appel, l’histoire de la ménopause, puis de l’accouchement. Je touchais en 24’’07, record US, à un centième de Steffen.]

« Dans le relais quatre nages, je touchais le mur si rudement que je déchirais les ligaments de mon pouce jusqu’à l’os. Encore 2e, j’avais nagé 52’’27, ce qui faisait de moi la relayeuse lancée la plus rapide de l’histoire. Après Pékin, une image par résonnance magnétique démontra que des bouts d’os se développaient dans la jointure de l’épaule. Mon docteur effectua une résection distale claviculaire orthoscopique. Je décidais de rester en grande forme physique. » 

 

L’ODYSSEE EN FORME DE CADOT

Par Eric LAHMY

Les éditions du Cherche-Midi et la Fédération française de natation publient une Odyssée de la Natation Française, par Adrien Cadot. Une aventure de plus de vingt ans, résumée dans un beau livre de 180 pages, abondamment illustré

Samedi 19 avril 2014

Lorsque Galaxie Natation publia son enquête en cinq volets sur les années qui virent le renouveau de la natation française, le secrétaire général de la Fédération française, l’ayant lu, émit la critique suivante : il était remarquable, disait-il, qu’on n’ait pas interrogé les personnes actuellement en poste à la Fédération.

Ce n’était pas tout à fait vrai. Je m’étais déplacé au siège de la Fédération avec l’idée d’interroger Francis Luyce sur les fameuses années 1994-2012 et la réponse du président fut : « le passé ne m’intéresse pas. » Nous parlâmes donc de l’avenir, qui passionnait Luyce, un homme qui aime projeter, et qui était d’ailleurs candidat à sa propre succession au poste. Donc, la question avait été posée, et n’obtint pas de réponse.

Il y a aussi bien sûr que, pour parler d’une époque historique, il est préférable d’interroger les acteurs plutôt que les gens en place au moment où vous enquêtez ! Sauf bien entendu à rédiger une histoire officielle, auquel cas, bien sûr, ce n’est pas la réalité des faits qu’on s’efforce de présenter, mais l’idée qu’on veut que le lecteur en rapporte.

C’était mon inquiétude quand je reçus dans ma boite aux lettres l’ouvrage intitulé « L’Odyssée de la Natation Française. » L’Homère de cette Odyssée, Adrien Cadot, on le sait, rédige mois après mois la revue de la natation française. En l’occurrence, il a, semble-t-il, évité les pièges de l’histoire officielle, qui est à l’histoire ce que la musique militaire est à la musique. Mais c’est sans doute parce qu’il a préféré rester en surface, une bonne chose pour un nageur, mais qui ne représente pas la première qualité d’un historien.

Côté forme, il s’agit d’un beau livre, soigné, fignolé, couverture cartonnée. Ensuite, tout en donnant l’impression de survoler son sujet, il donne à entrevoir de façon subjective mais tout à fait défendable ce qu’a été la période 1992-2013. Je penserai personnellement que quatre personnages essentiels, entraîneurs pourvoyeurs de ces succès – Begotti, Lucas, Barnier, Pellerin – n’ont pas été assez sollicités ou salués, mais je comprends qu’on veuille mettre les nageurs en avant. Je n’ai rien à opposer, bien au contraire, à ce qu’on interroge Auguin et Lacoste, dont le travail a donné de superbes résultats mais les quatre noms précédents auraient été bienvenus. En revanche, quoique sans s’attarder sur son cas, Claude Fauquet a été interrogé à deux reprises et il est l’objet d’un joli témoignage de Frank Esposito. C’est un bon point pour ce livre.

Bien entendu, interroger ces gens et quelques autres, c’eut été faire preuve d’une autre ambition. Se poser la question du pourquoi du comment, élucider les raisons profondes du succès. Ce point de vue autre, on le trouve d’ailleurs évoqué dans l’avant-propos d’Alexandre Boyon, ce qui n’téonnera guère de la part de ce grand journaliste qui, depuis des années, raconte avec autant de verve que de justesse les grands événements de la natation sur France 2.

J’ai regretté (c’est certes un détail, mais dans un ouvrage qui fait référence…) que l’on n’ait pas ajouté les noms des relayeurs médaillés aux Jeux, aux championnats du monde et d’Europe, dans les tableaux des médailles. Il est vrai que dans l’abondance des résultats dorés, cela aurait pris de la place. Il fut un temps où les médaillés français de relais étaient si rares qu’ils étaient des héros à part entière. Il faut dire par ailleurs que l’ouvrage étant placé sous l’éclairage du collectif, les Lefert, Gutzeit et autres s’y retrouvent, notamment par le biais de l’illustration.

Car enfin, l’essentiel reste la photo. Est-ce réussi? Difficile à dire. Depuis que Vandystadt a mis les clés sous la porte, les reportages photos dignes de ce nom en natation n’existent plus. Ici, dans l’ensemble, on a retenu beaucoup de bras levés aux arrivées, mais enfin, cela donne au livre sa valeur émotionnelle et de souvenirs. C’est beaucoup comme cela qu’on a vécu les succès des nageurs, ce côté « divine surprise », ces bouches ouvertes, ces bras tendus vers le ciel, ces regards extatiques, qu’on comprend dirigés vers le panneau d’affichage. Et puis il y a des attitudes, et des personnages qu’on aimerait ne pas oublier, des nageurs essentiels qui ont fait leur part de travail, ces Marchand, Gutzeit, Caron, Figues, Jeanson, Baron, Kalfayan, Balmy, qui ont tous tant donné… Pour le reste, les interviews phares du livre, ceux de Franck Esposito, de Roxana Maracineanu et d’Alain Bernard, sont des témoignages précieux, essentiels et bien menés. Laure Manaudou et son frère, ainsi que Camille Muffat, en revanche, ont l’air d’avoir fait vœu de silence. La perfection n’est pas de ce monde. Yannick Agnel signe une sorte de « conclusion » provisoire avec des accents de passion contenue… Mais dans l’ensemble tout cela est bien ficelé, et donne un livre souvenir qu’on n’est pas mécontent d’installer dans sa bibliothèque.

L’Odyssée de la Natation Française, par Adrien Cadot, Fédération française de Natation et Cherche-Midi éditeurs (www.cherche-midi.com) 24,50€ TTC.

La plus belle médaille de Michael Phelps

Livre

Beneath The Surface, par Michael Phelps (with Brian Cazeneuve), Sports Publishing, 804 North Neil Street, Champaign, Il. 61820

Le nombre de médailles gagnées par Michael Phelps a fait sa gloire. Mais la plus belle d’entre elles est sans doute celle qu’il n’a pas eue !

Par Eric LAHMY

C’est Michael Phelps qui le dit. Son but était de changer la natation. Plus exactement, de changer le regard du public sur ce sport. L’affaire n’est pas facile. Chaque sport a son image, et cette image ne change pas de but en blanc. Dans la plupart des pays, la natation n’est pas un sport spectacle. Elle peut être le plus pratiqué, celui dont on reconnait les bienfaits, mais cela en fait-elle un sport qu’on peut regarder pendant des heures ? Elle a ses fadas, ses fondus, mais ils sont trop faciles à compter.

Phelps n’a pas changé la natation de façon définitive, mais il a changé le regard qu’on en avait pendant qu’il nageait, et sous cet angle, il a bien réussi son coup. Au départ d’une grande compétition, mondial ou Jeux olympiques, la question que tout le monde se posait était : que va faire Michael Phelps ? C’est pour cela que sa carrière doit se lire comme une success story. On compte les médailles d’or olympiques, les records du monde, les titres planétaires, et personne d’autre, au moins depuis Johnny Weissmuller et c’était il y a quatre-vingt dix ans, n’a jamais empilé un palmarès comparable.

Phelps a donné quelques livres à lire pour ceux que la natation passionne. Lui-même s’est fendu de deux ouvrages autobiographiques, le premier, Beneath The Surface, paru après sa première razzia olympique, en 2004. Le second, No Limits, après son historique plein de huit ors, en 2008. A la suite de ses succès, sa mère, Debbie, s’est elle aussi fendue d’un ouvrage, A Mother For All Seasons, tandis que plusieurs autres ouvrages de commande ont pris pour thème le nageur. Après ça, il y a les œuvres techniques et didactiques, dont l’une cosignée avec le sorcier, Bob Bowman.

C’est Beneath the Surface dont il est question ici. C’est une bonne entrée dans le monde de Phelps. Le livre raconte tout depuis les débuts jusqu’aux Jeux de 2004. A Athènes, Phelps n’a pas encore atteint sa pleine taille, il va encore grandir. Mais c’est beaucoup plus qu’un alevin, il a raté d’un rien le record de titres de Mark Spitz, et on s’en veut d’employer l’adjectif « raté » pour signifier une accumulation de tant de réussites !

Sur le podium, raconte Phelps, recouvert du laurier du vainqueur « alors que je fixais les drapeaux, je pouvais voir des clichés d’un garçon de Baltimore qui avait peur de l’eau et d’un enseignant disant qu’il n’arriverait nulle part parce qu’il ne pouvait pas se concentrer. » Raccourci saisissant. A cette aune, l’histoire de Phelps n’est pas un échec, n’est pas une réussite, c’est un miracle.

L’HYPER QUI CACHAIT SES OREILLES

Le bébé n’est pas fluet. Le 30 juin 1985, jour de sa naissance, il pèse déjà 9 livres 6 onces. Lisez : 4,3kg. Dans tout petit garçon, il y a un brise-fer qui s’éveille. Ne discutez pas, c’est dans les hormones. C’est la testostérone qui parle. Michael ne fait pas exception à la règle. Il pourrait même déjà être reconnu comme un champion dans ce domaine. « Si une chose était cassable, je savais la trouver. Je ne pouvais carrément jamais rester tranquille. » C’est un tel tourbillon qu’une enseignante livre ses états d’âme à Madame Phelps. Pour des gamins de ce style, l’Amérique et une psychiatrie doublée d’une médecine normative ont trouvé une étiquette. Phelps est un hyperactif.

L’hyperactivité, bien des entraîneurs vous le diront, n’est rien d’autre qu’une bonne blague. Un dérivé de la sédentarisation et du calfeutrage des enfants… Le nom médicalisé donné à un comportement normal de personnes saines. Bien sûr, il y a aussi la difficulté de se concentrer. Mais… Qui sait si, au temps de Croisades, les hyperactifs d’aujourd’hui n’auraient été les enfants normaux, et les normaux d’aujourd’hui des mollassons ? Allez deviner.

Phelps n’a pas sept ans quand les parents se séparent. Ils avaient grandi dans des petites villes industrielles du Maryland, Luke, 100 habitants, Westernport, 2000. Debbie, la mère, est une enseignante de haute volée, élue à deux reprises professeur de l’année de l’Etat du Maryland ; c’est elle le personnage central du foyer; Fred, le père, est policier, puis officier de sécurité. Quand celui-ci quitte la maison, Michael a, selon ses propres termes, « besoin de quelque chose pour soutenir son attention. » Ses deux sœurs aînées, Hilary et Whitney, nagent depuis qu’un médecin de famille a convaincu que ce sport leur donnera une sécurité aquatique. Elles exécutent des longueurs à l’Ecole de Loyola, où se trouve alors le North Baltimore Aquatic Club (NBAC) – avant qu’il ne déménage à Meadowbrook. Le jeune Michael est frappé par le courage des sœurs, levées à 4 heures chaque matin pour être présentes à la première séance. Fred, au volant de la voiture, conduit les gamines à la piscine… Après avoir lu ça, irez-vous soutenir que les succès des nageurs américains s’expliquent parce qu’ils ont les meilleures conditions ?

La première rencontre avec la natation est un désastre. Michael déteste d’emblée. S’il n’y avait pas d’eau, cela pourrait aller à la rigueur, mais allez vous colleter avec ce liquide épouvantable qui vous aveugle, vous entre dans les oreilles, s’insinue dans le nez, et s’avale de travers ! Sa première enseignante, une amie de « Mom », Cathy Lears, transige. A-t-il peur de mouiller sa tête? Cathy le laisse nager sur le dos. Et petit à petit, le plaisir s’engouffre dans cette horreur, et prend toute la place. Après quelques leçons, Michael apprend à sortir ses bras de l’eau sans couler. Et voilà, surprise, retournement des sentiments. Phelps ? On ne peut plus le tirer de l’eau ! Et quand, peu après, il se casse une clavicule en se chamaillant avec un garçon du club, Russel Fitzell, et, bras en bandoulière, ne peut nager l’été, il vit presque ce manque comme un drame.

Courses de jeunes. Il gagne une épreuve d’un mile dans la baie de Chesapeake, et balance tout à trac à sa mère qu’il aimerait travailler dans la natation. C’est qu’il a découvert le magasin de sport d’un officiel du club, Greg Eggert, et y passe des heures. Greg lui propose je ne sais quel marché et s’amuse à le présenter comme « mon assistant, Mr Phelps ». Le gosse s’avère être un bon vendeur! Il doit faire marrer les clients, il leur fait le coup du bagout, a du mal à articuler, se mélange les « s » et les « p ».

Mais surtout il cache ses grandes oreilles sous un bonnet. D’autres gamins le harcèlent à ce sujet ! Parfois, il trouve des encouragements dans sa situation  de vilain petit canard. Son institutrice de 3e année, Barbara Kines, au rebours d’autres enseignants que son tempérament hyper rebute, lui trouve une « personnalité active », ce qu’elle estime être sain chez un jeune, et achève de le séduire en lui demandant ce qu’il veut faire au lieu de lui ordonner ce qu’il doit faire.

Michael va donner dans son livre les noms des personnes qui se sont penchées avec gentillesse, intérêt, amitié, sur le petit garçon qu’il était : Greg, Barbara, son mari Roge, ont été gentils avec lui. Tom Himes, le premier coach qui va développer son goût pour la natation quand Hilary a 16 ans et lui 9. Tom est le « parfait entraîneur de groupe d’âge qui enseigne les bases et encourage les jeunes à s’amuser », raconte-t-il, se souvenant que le coach, le 24 décembre, entraîne les enfants dans un costume de père Noël. Dans cet entourage favorable, Michael est comme un poisson dans l’eau…

BOB SEMBLE AVOIR DES YEUX DERRIERE LA TETE

« Ma mère comprit que j’étais accroché quand je commençai à lui parler de dixièmes de seconde et de train inversé. Si mes profs de maths avaient développé leurs leçons sur des temps de natation, je serais devenu un as du calcul mental. »

Bob Bowman, c’est chose bien connue, va arriver très tôt dans le scénario. Michael a onze ans, mais ses dons sont tels que, déjà, il nage avec les 13-14 ans. Bob sera un coach exigeant. Il ne lâchera rien, témoigne Phelps qui ajoute. « Il semble avoir des yeux derrière la tête. Impossible de raccourcir une séance, même quand il s’absente du bassin. » Mais qui est Bob ?

« Bob, raconte Michael, avait nagé à Florida State grâce à une bourse d’études natation et, junior, fut élu capitaine des Séminoles. Diplôme de psychologie pour enfants à FSU, il tendait à sur analyser ce qu’il faisait dans la piscine. La formule : « coupez votre tête et laissez votre corps aller au travail » lui aurait convenue, mais il ne pouvait pas y arriver. Bob se hissa jusqu’aux nationaux seniors sur 100 papillon, mais, frustré par ses temps, il décida d’arrêter de nager après son année de juniors. Il quitta la piscine avec le sentiment de n’avoir pas atteint ses objectifs ; mais il en connaissait tellement sur le sport qu’il lui semblait logique de se diriger vers le coaching. Début 1986, Il devint assistant à l’Area Tallahassee Aquatic Club. L’entraîneur chef, Terry Maul, lui tendit un paquet de livres, de magazines et de brochures sur la motivation, la stratégie, et la technique d’entraînement. Il y avait bien là deux mois de lecture, mais Bob passa la nuit dessus et avait terminé le lendemain matin. Puis il alla voir Terry et lui demanda s’il avait d’autres choses à lire.

« Bob se retrouva à Cincinnati, au club des Marlins. Il tomba sur une nageuse de brasse, Michelle Schroder, une personne très positive, et optimiste, qui influença son approche du coaching. Des fois, Michelle annonçait qu’elle allait accomplir des choses, et Bob doutait qu’elle y parvienne. Il apprit à se nourrir de sa confiance et je crois que certains jours il se nourrit de la mienne. Quand il partit au Texas, Michelle le suivit. Bob bougeait pas mal. Il eut un job à Birmingham, en Alabama, et deux autres au Napa Valley Swim Club. Il entraîna dans sept endroits, dans cinq Etats, en l’espace de neuf ans.

« En 1995, la carrière d’entraîneur de Bob allait très bien. Eric (Vendt) promettait d’être son premier nageur olympique en 1996. Bob eut un entretien pour son job de rêve: entraîneur chef du prestigieux Dynamo Swim Club d’Atlanta. C’était sa seconde tentative d’y entrer. En 1990, il avait sollicité un poste d’assistant, mais, sentant qu’il s’entendrait mieux avec les nageurs qu’avec les parents et les administrateurs, ils en engagèrent un autre.

« Cette fois, le bruit courut que Bob aurait le job. Mais il fut donné à un autre et Eric Vendt lui annonça qu’il le quittait ! Ça y est, pensa Bob, il est temps d’essayer un autre métier. Il décida de poursuivre un diplôme de gestion des fermes à l’Université d’Auburn, afin de devenir entraîneur de chevaux, et il prit un job à temps partiel avec l’équipe d’Auburn, jusqu’à ce qu’il obtienne son diplôme. C’était la fin de sa carrière d’entraîneur.

« Mais alors que les Jeux d’Atlanta approchaient, Bob fut appelé par Murray Stephens, le coach en chef du North Baltimore AC. Murray y entraînait Anita Nall, brasseuse olympique à 16 ans en 1992, et Beth Bosford, qui allait enlever le 100 mètres dos à Atlanta. Murray avait de l’estime pour Bob et voulait lui donner une chance de s’embarquer. ‘’Bob, nous cherchons quelqu’un ici’’. ‘’Murray, je ne crois pas que mon avenir soit là. Je veux seulement retourner à l’école.’’ ‘’Okay, mais tu peux entrer dans une école quelque part à Baltimore, et juste nous aider à temps partiel. Combien Auburn te paie-t-il ?’’ ‘’Dix mille par an, c’est pas mal pour un temps partiel.’’  ‘’Je te paierai 35.000. Quand commences-tu ?’’ ‘’Euh ! C’est bon, la semaine prochaine ?’’

PHELPS-BOWMAN, C’EST LA GUERRE

Les chevaux allaient attendre longtemps Bob. Et Bob rencontra un autre genre de pur-sang, de pure race amphibie. Dire qu’ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre et que ce fut le coup de foudre est très, très éloigné de la vérité. « Bob et moi ne faisions pas la paire, à l’évidence, raconte Phelps. J’étais l’idiot, lui le tyran. J’aimais le baseball et le Top40. Bob aimait les chevaux de course et la musique classique. J’agissais sans penser, il pensait avant d’agir. Tout nous séparait. »

L’affrontement n’attend pas. Dès l’automne, début de saison, Bob décide que la technique de Phelps doit évoluer. Tous les grands coachs – et les moins grands – veulent ajouter ou retrancher quelque chose à la nage de leurs élèves. Dès que l’Australien Forbes Carlisle vit Shane Gould, qui nageait déjà très vite et très bien à quatorze ans, il lui fit réduire son battement. Quasi avec ce même battement, Shane battit les records du monde du 100 mètres, du 200 mètres, du 400 mètres, du 800 mètres et du 1500 mètres ! J’ai parfois été frappé, chez les entraîneurs qui disposaient de grosses « écuries », de voir combien les styles de leurs nageurs se ressemblaient. En France, Zins, Garret, faisaient école. Aux USA, où les coachs sont très libres, on pouvait reconnaître un nageur de Jochums d’un nageur de Schubert ou de Richard Quick. Romain Barnier affirme qu’à Marseille, ses sprinteurs se sont influencés, et Gilot a changé son attaque de bras pour la rapprocher de celle de Bousquet sans que lui-même, Barnier, soit clairement intervenu. Touretsky a modifié l’attaque de bras de Thorpe à l’image de Klim (et ça n’a rien donné). Et Bob? « Il essaya de me faire passer d’un battement deux temps à un battement six temps, explique Phelps qui ajoute :  je le combattis. » Marc Begotti dit que le bien nager n’existe pas, disons qu’il souffre des interprétations diverses. Le point de vue peut ressembler à une abdication, mais c’est surtout la libération des stéréotypes, des nages d’école.

Toujours est-il que Bowman a vu quelque chose dans la nage de Phelps qu’il veut changer, et entend greffer un battement plus actif. Et que Phelps n’est pas très sensible à l’avantage de cette réforme. « Je commençais par une longueur de la façon qu’il voulait, puis je retournais à mon vieux style. Parfois c’était une forme de rébellion, parfois de paresse. L’antidote de Bob était simple. Si je ne pouvais pas nager avec six battements, il me virait de l’entraînement et je rentrais à la maison. Le lendemain, il fit de même. Pendant une semaine, Bob me vira du bassin, jusqu’à ce que j’en aie assez et me mette à faire ce qu’il disait. J’étais furieux contre lui. Un jour, il me dit que je n’étais pas assez âgé ou mûr pour tenir un jour entier avec un battement à six temps. Je lui prouvais que je le pouvais. »

Est-ce par ce qu’il se disait que, de toute façon, quand, immanquablement, Phelps, en raison de ses progrès, entrerait dans le groupe d’élite, il ne lui appartiendrait plus ? Toujours est-il que le coach ne lui dit jamais clairement combien il le trouvait doué, ou qu’il pourrait entrer dans le groupe de performance des seniors. « D’une certaine façon, il ne voulait pas plus avoir affaire à moi que je ne voulais avoir affaire à lui », raconte Phelps, chose plaisante quand on sait ce que deviendraient leurs relations.

« Bob vit que je progressais. Et que je ne fatiguais pas. » Avantage de l’hyperactivité, elle représente une capacité de reprendre ses forces et son énergie plus vite que les autres. Camille Lacourt, Oussama Mellouli, Phelps, comptent parmi les hyperactifs repérés, et traités comme tels. La légendaire Dawn Fraser n’a jamais été taxé d’hyperactivité, mais cela n’aurait rien d’étonnant qu’elle l’ait été. Est-ce un avantage déterminant ? Cela reste à élucider. Mais le sportif est homme d’action… Et, avant Phelps, nombreux furent ceux qui jouèrent à l’hyper gagne.

COACHER C’EST APPUYER SUR LES BONS BOUTONS

Un coach de l’intelligence de Bowman ne peut pas ne pas « remarquer que, quand on trouvait les bons boutons sur lesquels appuyer, l’on pouvait m’amener assez loin dans la bonne direction. » Phelps a douze ans quand l’entraîneur convoque ses parents. « Il fut très franc avec eux, au sujet de mon talent, mon attitude, ma difficulté à me concentrer, mes fréquents passages de l’indifférence à la détermination. Il leur parla des sacrifices à consentir pour être le meilleur nageur possible. Je devais abandonner les autres sports ; or je les aimais. » Le gamin a gagné quelques trophées en scolaire, il joue au lacrosse comme milieu de terrain. Le samedi, afin de lui laisser toute sa vitalité, on ne lui donne pas de Ritaline, le produit censé combattre son trop plein d’énergie… Son programme pourrait venir à bout d’un autre. Il passe d’un match de lacrosse à un  match de baseball à un entraînement de natation. Si tout ça ne l’a pas assez fatigué, il rentre à la maison, mange, et tente des paniers avec un copain, en un contre un, au premier qui en marquerait cinquante.

WHITNEY PHELPS, LA SOEUR, L’INSPIRATRICE

C’est ce point de son livre que choisit Phelps pour évoquer sa sœur Whitney, qui va jouer un rôle important dans sa réussite. Un rôle, dit-il, d’exemple et de modèle. Whitney aurait pu être la première Phelps à s’imposer dans la natation. Il est arrivé plus d’une fois que de grands nageurs aient débuté dans un groupe familial riche de talents. La jeune sœur de John Konrads, Ilsa, battit des records du monde : dans l’ombre immense de son frère, Nancy Spitz fut championne des Etats-Unis sur 500 yards nage libre ; Whitney Peirsol, sœur d’Aaron, l’une des meilleures spécialistes du 1500 mètres, tout comme Christina Thorpe, sœur aînée de Ian. Peirsol mise à part, toutes ces frangines, aînées ou puinées, souffriront de la comparaison, comme marginalisées et nanifiées au regard du crack de la famille. Il en va de même pour Whitney Phelps, qui, elle, nage dans le Maryland en 1990-93, et, à 14 ans, se qualifie pour les mondiaux de Rome, dont elle revient 9e du 200 mètres papillon. Mûre pour son âge, raconte Michael, elle est sérieuse, parfois à l’excès. Elle va au-delà des demandes du coach, se pointe à ses rendez-vous avec une demi-heure d’avance. On en fait déjà la future star de la natation US. Mais vers neuf ans, elle est prise de douleurs dorsales. Ce n’est pas encore trop méchant, mais en 1995, l’entraîneur, Murray Stephens, s’avise d’inclure de la mono-palme dans ses entraînements. La mono-palme sollicite énormément le dos et ne convient pas à tout le monde, des témoignages français nous assurent qu’elle a « cassé » pas mal de monde. Les douleurs empirent. A travers ses souffrances, Whitney parvient quand même à arracher une médaille de bronze aux PanPacifics 1995 d’Atlanta. Mais ses soucis prennent une autre direction. Voilà qu’elle se met à manger moins, dans l’idée que, plus légère dans l’eau, elle ira plus vite. C’est une illusion assez courante chez les nageurs. En fait, elle est entrée dans un épisode d’anorexie assez classique chez les ondines. Une dirigeante de l’équipe des USA, Susan Teeter, avise Mme Phelps. Whitney biaise, nie, et continue de se faire vomir. Elle ne cessera plus de s’affaiblir, ne tiendra pas les entraînements. Sa carrière va se briser…

Michael Phelps voit les tourments de sa sœur, mais aussi sa combativité. Lui, pendant ce temps, continue de s’opposer à son coach, lequel, « attentif aux petites choses, » ne laisse rien passer.

A 13 ans, Michael se qualifie pour les Nationaux juniors, et doit répondre à une interview du Baltimore Sun, mais nage aux Nationaux moins vite que prévu : « ce fut sans doute une leçon, pour Bob : je n’étais pas prêt » (pour un tel rendez-vous).

Bob Bowman, 18 mois après avoir commencé d’entraîner Phelps, reçoit enfin l’offre tant espérée au Dynamo d’Atlanta, le club où il avait cherché d’entrer tant de fois ! Mais à North Baltimore, Murray Stephens, qui n’entend pas le laisser partir sans combattre, trouve les mots pour le retenir : s’il reste, lui dit-il, il entraînera Phelps définitivement! Bob n’a plus le choix, il doit penser qu’il y a plus de talent dans ce nageur que dans la moitié du reste des Etats-Unis! Il refuse l’offre du Dynamo et devient le coach de Phelps à vie !

« CLAM CHOWDER » FAIT DES « BONGS »

Il est difficile d’entraîner au niveau d’excellence qu’exige Bowman et d’être populaire parmi les jeunes qui se disputent à celui qui en fera le moins. Les garçons dessinent un panneau où ils ont écrit: « Beware to the Bob » jouant sur la sonorité de Bob et de « dog », chien. Ils ont inventé un langage, le « bong », qui utilise tous les mots en « ong » possible. Bien entendu, un « bong » n’est autre que… « Bob Bowman ». Ils rivalisent d’inventions dans ce langage codé dont ils sont persuadés que l’intéressé ignore tout. Faux ! Quand Bowman tend à Michael, en fin de saison un papier sur lequel sont inscrits les temps qu’il attend de lui l’année suivante, il donne ses projections non pas en minutes ou en secondes, mais en « bongs » !!! « C’était sa façon de nous dire qu’il connaissait notre langage, et qu’il restait relié à nous, » suggère Phelps. Le coach n’a pas seulement des yeux derrière la tête, mais des oreilles qui traînent partout. Et un fichu sens de l’humour…

A la rentrée scolaire d’automne 1999, Phelps, qui passe à la Towson High School, désire renouer avec d’autres sports que la natation qu’il avait délaissés, et avec son esprit dispersé. Mais il faut d’abord qu’il tienne son nouveau régime, qui prévoyait désormais deux séances par jour :

« L’entraînement marcha bien cet automne et l’été. Bob sortit de son sac des trucs pour améliorer mes nages. Je fis du papillon et du dos du bras gauche ou du bras droit de façon à isoler les bras et travailler le mouvement dans l’eau. On améliora mon crawl en laissant le coude haut et en tirant l’eau avec les pointes des doigts, de façon à faire plus travailler mes jambes et les renforcer. Bob me faisait souvent nager bras seuls, jambes seules ou avec un bras ou une jambe. Un jour, il me faisait nager avec des chaussures, un autre jour attaché à une poulie, vêtu d’une veste de plongée ou une chambre à air aux chevilles. Ces entraves me permettaient d’augmenter ma résistance. La nage devenait plus facile dès qu’elles étaient ôtées. La variété rendit le travail intéressant, aida à passer les deux séances par jour. »

Bob n’informe pas d’emblée les Phelps des progrès de Michael. Mais, avant les championnats d’hiver 2000, il avertit Debbie Phelps. A notre retour, lui dit-il en substance, nous devrons parler parce que rien ne sera plus pareil. Debbie s’inquiète : qu’est-ce qui ne va pas ? Bowman la rassure, ce n’est que du bon. Il y a seulement que le vilain petit canard se change en cygne, et pas n’importe lequel, et que la nouvelle va faire du bruit…

Phelps, tout à fait indifférent à son statut à naître, pense plutôt en adolescent qui se respecte à nourrir la bête. Et ce n’est pas triste. Pendant toute la semaine des championnats, il commande la même entrée, soupe aux palourdes  et le même dessert, gâteau au fromage. Pendant 21 repas, trois par jour pendant sept jours. C’est comme ça que naissent les légendes et qu’il méritera un joli surnom : Clam Chowder (soupe aux palourdes). Ce régime de monomaniaque ne le dessert pas : « Clam » nage 1’59’’4 en séries du 200 mètres papillon et finit 3e en finale derrière Stephen Parry (GB) et Tom Malchow.

C’est très bien, mais quand, autour de lui, on se met à crier « miracle »,  Bob essaie de calmer les choses, et, pour cela, va employer la manière forte. Fière comme peut l’être une mère tigre de sa trempe, Debbie Phelps accueille le héros avec les honneurs: elle a fabriqué un panneau tout enrubanné où elle a inscrit tendrement « félicitations ». Bob le met en pièces et l’éparpille sur la pelouse des Phelps ! Il interdit désormais qu’on prononce le mot « Olympique » en présence de Michael.  La semaine de son retour, la fédération, USA Swimming, invite dans le Colorado une centaine de nageurs sélectionnables aux Jeux pour discuter d’éléments les concernant sur la compétition, les installations de Sydney, etc. Là encore, Bob s’oppose. Phelps est déçu « Michael, la meilleure chose à faire pour aller aux Jeux, c’est de rester à s’entraîner. »

LA TENSION TERRIBLE DES TRIALS

Aucun nageur de son âge ne s’était qualifié pour les Jeux olympiques depuis 1932. Fort de ce précédent, la revue Swimming World prédit au sujet des sélections : « le jeune Michael Phelps, 14 ans, a produit un phénoménal 1’59’’02 sur 200 mètres papillon mais est probablement à un ou deux ans de devenir un facteur dans la scène mondiale de la natation. » Bien vu, l’aveugle !

Mais c’est vrai qu’un jeune garçon probablement immature peut se déliter dans une ambiance aussi particulière que les « trials », ces sélections couperets où six cents nageurs sur les 400.000 que recèlent les USA ont été qualifiés, dont cent ont la pointure et une trentaine seront choisis. Elles sont particulièrement cruelles en fonction de l’énormité du réservoir de la natation américaine. C’est pour éviter des monopoles US des podiums, qui n’étaient pas rares aux Jeux, et pour complaire aux petites natations, que la  FINA a voté cette très démagogique limitation à deux nageurs par nation. Le stress des sélections US a été défini par Gary Hall Jr : « si je suis 3e aux Jeux olympiques, cela signifie que je monte sur le podium prendre ma médaille, si je suis 3e aux trials US, cela signifie que je suis malade au lit pendant un mois. »

Dans ces trials, Whitney Phelps, qui avait retrouvé la santé, et s’est qualifiée, retrouve malheureusement les spasmes des douleurs dorsales. Michael, lui, qui ne perd pas la tête, et ne manque pas d’estomac, découvre à son hôtel les joies du room service et commande systématiquement des chicken sandwiches. Dieu merci, ses copains ne s’en rendent pas compte, car Clam Chowder aurait pu changer de nom et « chicken » n’est pas un compliment, sandwich ou pas, dans le vernaculaire américain.

Phelps  est engagé sur 200 mètres papillon, 200 mètres et 400 mètres quatre nages, et négligera le 1500 mètres, où ses chances sont trop faibles. Premier jour, échec : 11e du 400 mètres quatre nages en 4’25’’97, un moins bon temps que prévu. Bob lui dit de ne pas s’en faire, et de se concentrer sur le 200 mètres papillon, sa carte maîtresse. Il sort 3e qualifié des séries, derrière Tom Malchow, le recordman du monde, 1’55’’18. Mais il faut maintenant passer la finale. « Bob me dit que j’ai une chance de refaire du terrain dans la dernière longueur mais que je devais pour ça me trouver en situation de frapper au virage des 150 mètres. » Or il vire 5e au virage et Bob et la famille préparent le speech « nous t’aimons quand même. » Sa mère cesse de regarder pour fixer le panneau. Or Phelps accélère. Il finit second. Qualifié ! Malchow 1’56’’87, Phelps, 1’57’’48.

GAGNER UNE SECONDE DES TRIALS A SYDNEY

Il court embrasser Whitney. La sœur aînée, exemplaire, souffre et ne s’est pas qualifiée. Lui est trop jeune pour lui dire tout ce qu’il lui doit. Les mots lui manquent. Pourtant, tant de choses ont été réalisées grâce à elle ! « Quand j’aurais voulu exploser face à Bob et lui dire qu’il n’y a pas besoin d’en faire autant, l’idée du courage de Whitney, du réveil qui sonne à quatre heures chaque matin m’a conservé dans la bonne voie. » Il veut dire à cette sœur que ce courage a servi. « Son travail avait fini par emmener un Phelps aux Jeux olympiques ».

Avant les Jeux, Bob balise le chemin. Phelps est le plus jeune sélectionné US, devant Aaron Peirsol et Megan Quann. Aussi, il ne restera pas la deuxième semaine aux Jeux, qu’il ne croit pas très indiquée à son âge, mais retournera à la maison, tout de suite après la compétition. Et puis, pour définir l’ambition olympique de son nageur, il ne parle pas de médaille, mais propose à Phelps un but chronométrique: il essaiera, ces semaines qui mènent à Sydney, de gagner une seconde sur son record. Présentée ainsi, la tâche semble à Phelps raisonnable. Dans les stages, Phelps partage la chambre d’Aaron Peirsol, autre plus jeune sélectionné olympique, en dos, qui, lui, parle de médaille.

Sydney olympique. 200 mètres papillon. Séries, 1’57’’30, 3e temps derrière Malchow et Silantiev. Demi-finales, 1’57’’, 3e temps de sa demi et 4e temps général : les autres ont élevé le ton. Bob le veut à la piscine 2h30 avant la finale. Mais Michael reste lui-même. Lui qui a perdu déjà les clés de sa chambre se trompe de badge, prend celui de Peirsol, et perd une bonne heure à rectifier. Bob coupe dans l’échauffement, Phelps va voir Tom Malchow, lui souhaite bonne chance, lui parlant de cette finale comme d’une course d’équipe, les USA contre les autres. La démarche impressionnera Malchow et sa famille. Mais, reconnait Phelps, il y avait là, en moi ce jour là, plus de nerfs que de sportivité. Il nage 1’56’’50, à deux centièmes près le temps proposé par Bowman après les trials, et termine 5e de la finale, à 0’’33 du bronze. Malchow gagne 1’55’’35 devant Sylantiev, 1’55’’76, Norris, 1’56’’13, Polyakov 1’56’’34.

Bob se fait un peu tirer les oreilles : on lui reproche de ne pas laisser le gamin s’éclater, de l’avoir empêché de rester aux Jeux la semaine qui a suivi les compétitions de natation. A quinze ans! De quoi se mêlent-ils, ceux là? A la fin d’un entraînement, Bob tend un papier à Phelps, où est inscrit un laconique : « WRAustin » – (WR, c’est bien entendu record du monde. Et c’est à Austin qu’auront lieu dans neuf mois les championnats US qualificatifs pour les Mondiaux 2001 de Fukuoka… C’est la réponse de Bowman aux critiques. Cette façon farouchement lapidaire de montrer le chemin, suffit à bouleverser Phelps.

COACH INSTIT, COACH PROF DE FAC

Son école a organisé une réception monstre de bienvenue au « champion olympique » avec 1500 élèves, les profs, bref tout le monde. Le prof d’anglais Jeff Brotman s’approche et lui lance : « Michaël, avez-vous une excuse pour vos absences ? » Il est reçu par les joueurs de base-ball, puis, avec l’équipe olympique, par la Maison  Blanche (Clinton) et… retour sur terre avec reprise en mains, dans quelques chauds moments auprès de Bob Bowman. Un jour que celui-ci s’énerve, Murray Stephens lui offre un Coca. Bob comprend le message. Désormais, quand il sentira la colère monter, il ira prendre un coca.

Et à Austin, à 15 ans et 273 jours, Phelps devient le plus jeune recordman du monde de l’histoire, accomplissant un 200 mètres papillon en 1’54’’92 (contre 1’55’’18).

Mondiaux 2001. A Fukuoka, Phelps nage les séries raisonnablement bien, mais Bob demande d’aller plus vite en demi que Phelps ne le fait, terminant 3e en 1’56’’41 derrière Tom Malchow et Frank Esposito. « Bob est livide. Des nageurs ont tendance à partir trop vite, j’avais le défaut inverse, ça avait failli me coûter un billet pour les Jeux ». Bob le travaille au corps et au psychisme. Phelps attaque, passe près d’une seconde (0’’83) plus vite que son record aux 50, trop vite en fait, finit en 1’54’’58… Champion du monde et nouveau record.

Voilà Phelps. Qui ne perd pas son humour quand il se présente aussi comme « l’homme qui oublie ses clés, qui oublie son portefeuille, qui oublie sa carte d’identité, qui oublie ses lunettes de nage et son bonnet… »

Mais Phelps grandit, et son statut ajoute à sa stature. Bowman sait qu’il ne pourra plus jouer les pères fouettards, qu’il va  devoir trouver d’autres façons d’agir avec ce jeune homme qui n’est plus un gamin. C’est une étape pleine d’écueils pour un entraîneur, car il lui faut passer en quelque sorte, assez vite, d’un comportement d’instituteur à celui d’un professeur de faculté. Traversée tellement délicate que, d’habitude, les deux fonctions ne se rejoignent pas, et qu’on différencie précisément les entraîneurs pourvoyeurs des coaches du haut niveau. Rares sont ceux qui s’intéressent aux deux versants du métier, et surtout qui s’y épanouissent. Mais à force d’introspection, Bowman a réussi la transformation.

GRANDIR, C’EST GAGNER LE DROIT DE SE TROMPER

Phelps en veut pour preuve qu’aux championnats nationaux 2002, quand il rate de peu le record du monde, bien que déçu, il sait qu’il doit imputer cet « échec » à un manque de rigueur à l’entraînement. Bob lui avait laissé le choix, à la fin de chaque séance, de terminer avec du papillon. Et la plupart du temps, Phelps a refusé. Le fait qu’il comprenne qu’il s’est agi d’une erreur de sa part montre sa maturité nouvelle, et la justesse du calcul de Bowman qui lui a laissé la bride sur le cou. Autre exemple : Phelps visionne la nage de Thorpe et admire la puissance et la fluidité de son dauphin, dans les départs et les virages. Avec Bob, il décide d’améliorer le sien, en le travaillant sans cesse. « Le dauphin fut le facteur décisif quand je passais Vendt sur 400m4nages à Fort Lauderdale. Je virais au 350 mètres derrière lui, mais restais douze mètres sous l’eau… Battu par Klete Keller au 200 mètres quatre nages, je battis Ian Crocker au 100 mètres papillon à la touche. » Phelps est devenu assez grand pour participer à son propre développement.

Les PanPacifics, à Yokohama, sont le sommet de la saison. Mal adapté au décalage horaire, Phelps dort encore quand le bus qui doit l’amener à la piscine s’apprête à partir. Bowman doit sauter du bus où il se trouve, réveiller son nageur, ils arrivent en retard, mais Phelps battra Vendt, quoiqu’en nageant deux secondes moins vite qu’aux championnats nationaux. Des fois, des contre-performances n’en sont pas, bien au contraire, un sportif n’est pas un robot.  Battu par Tom Malchow, Phelps y voit  ‘’une indication qu’[il] ne pouvait pas prendre le 200 mètres papillon pour acquis parce qu’[il] détenait le record du monde » On sent, dans le texte de Phelps, l’omniprésence de Bob Bowman pour rattraper les coups quand le gamin se rate. Il y a un jeu subtil du coach, qui laisse la bride sur le cou, mais doit assurer quand certaines défaillances suivent : l’apprentissage de l’âge adulte dans l’air raréfié de la très haute compétition n’est pas une voie royale, elle est faite d’essais et d’erreurs incessants. Phelps finit les PanPacifics avec deux victoires, sur 200 mètres 4 nages et 4x100m4nages où le quatuor bat le record du monde. Thorpe est élu nageur mondial de l’année, mais Phelps se rapproche et Bob Bowman se voit reconnaître « entraîneur de l’année ».

UN PHENOMENAL NAGEUR D’ENTRAINEMENT

La montée en puissance se confirme. En avril 2003, Phelps devient le premier nageur US de l’histoire à gagner des titres dans trois styles différents : 200 libre, 200 dos et 100 papillon. (Seule une fille, Tracy Caulkins, en a fait autant dans le passé). Il compare avec Lenny Krayzelbug leurs temps d’entraînement, et Lenny de lui dire : « tes temps d’entraînement sont dingues ! » Avant de devenir le meilleur nageur du monde, Phelps est le meilleur nageur d’entraînement du monde et Bob s’amusera à bluffer ses collègues avec les temps de son nageur.

Le ‘’Duel In The Pool’’, qui deviendra plus tard un match USA-Europe, vient de naître, sous la forme d’un affrontement avec les Australiens sur un programme limité à vingt-deux épreuves. Or, les meilleurs représentants des Antipodes se sont fait excuser: Ian Thorpe, malade, Jody Henry, terrifiée par la hantise des attentats (les USA sont en pleine guerre d’Irak), Geoff Huegill, Leisel Jones, Michael Klim, bref les gros bras sauf Hackett sont absents.

Qu’importe. Phelps assurera la vedette. Selon Bob Bowman : « quand nous nous entraînons de longues heures, nous déposons de l’argent à la banque. Nous devons déposer assez pour le jour où nous aurons à faire face à un retrait important. » Bob Bowman mesure les taux de lactate de ses nageurs. Chez Phelps, il peut monter jusqu’à 10 ou 12 après une course dure. Il faut le faire descendre si possible en dessous de 2, idéalement sous 1,1, s’il veut retrouver ses moyens. Bowman, à coups de tests, parvient à la conclusion qu’il doit nager souple 23 minutes après une course pour retourner à ce taux.

« Duel in the Pool » va révéler la puissance de ces investissements : jamais Phelps n’a connu une journée aussi difficile.  Il y bat le record du monde 400 mètres 4nages en 4’10’’73, rate celui du 100 papillon de 0’’03 quarante minutes plus tard et gagne le 200 mètres papillon contre Malchow ; enfin, dans le relais 4 nages, il réalise 51’’ au 100 papillon lancé, temps équivalent au record du monde (51’’71) !

IAN THORPE SE DEFILE

Après le match, Grant Hackett, qui a gagné le 200 mètres et le 1500 mètres et qu’interroge la presse, et qui ne s’est jamais fait remarquer par son intellect, déclare que Phelps ne devrait pas se disperser, mais se concentrer sur 2 ou 3 épreuves, vu qu’aux Jeux olympiques, il lui faudra nager chaque fois au niveau du record mondial. Bien entendu, Bob va mettre l’entretien sous le nez de Phelps. Rien de tel pour remonter la machine à « motiver ».

Bob a travaillé des mois pour que Phelps s’entraîne en Australie avec Ian Thorpe qui l’a invité à Sutherland, puis avec Hackett qui nage à Gold Coast. Une semaine avant le départ, Tracy Menzies, qui entraîne Thorpe, câble que celui-ci, en raison d’une obligation commerciale, ne sera pas disponible. Phelps est exaspéré. Il voulait apprendre du meilleur nageur de libre du monde et celui-ci s’est défilé. Reste le rendez-vous avec Hackett. Avec lequel il s’entend. Ils s’entraînent ensemble, et cela fait au quotidien de grosses bagarres aquatiques. Si pour tout ce qui est le travail au sol, avec poulies, etc., Grant le « détruit », en nage pure, ils sont très près l’un de l’autre. Phelps note surtout que les Australiens nagent énormément en crawl, et, conclue-t-il, il n’est « pas étonnant qu’ils y soient si dominateurs ».

Et puis, il rencontre la passion australienne pour la natation. A l’issue d’un « clinic » avec Bob, celui-ci annonce aux deux journalistes attendus qui se révèlent être quarante que « demain, l’entraînement sera ouvert ». A 5h30 du matin, stupéfaction : par un temps pourri, les gradins sont pleins de monde.

LA COMPETITION N’EST PAS UN REGLEMENT DE COMPTES

Les Australiens, eux, apprennent de Michael une recette culinaire, celle du « sandwich Michael au cholestérol bien frit » : qui consiste en un sandwich beurré et confituré des deux côtés de pain, contenant deux œufs, quatre tranches de bacon et une de fromage américain. Lui défend l’image de la natation face à ceux qui n’y voient pas un sport viril : « Quand Matt et Ayo étaient dans l’équipe de football, raconte-t-il au sujet de deux copains de l’ovale, ils se moquaient du fait que la natation n’est pas un sport de contact. Je leur suggérai d’intervertir nos entraînements pour voir combien ils tiendraient. »

Il doit aussi expliquer que vouloir battre un autre nageur n’est pas un manque de considération. Cela coule de source, mais voilà un reproche qu’on lui a fait et qu’il ne comprend pas. « Ian Thorpe, j’aimerais le rencontrer et le battre parce que j’ai tant de respect pour lui. Ce n’est pas une affaire personnelle, c’est une question de compétition. » La compétition, dit-il en substance, répond à un sain désir de mesurer ses forces, et n’a rien à voir avec un règlement de comptes. Ou alors elle ne vaut rien du tout, et ne devrait même pas être tolérée.  Or Bob Bowman lui amène un article australien, un  »point de vue » de Don Talbot qui est tout sauf un spécialiste des opinions nuancées, dans lequel le coach australien explique que « Phelps est un gentil garçon qui n’a rien fait au plan international, dont on ne peut dire qu’il a dépassé Thorpe ». Bien sûr de telles  »opinions » mettent Phelps en rage pour l’été. Le nageur est souvent choqué par la façon biaisée dont certains analysent le sport. Au meeting de Santa-Clara, un plumitif finlandais le titille au sujet du record du monde du 200 mètres quatre nages de Jani Sievinen, 1’58’’16, qui tient debout depuis bientôt neuf ans. Ce personnage soutient étrangement que Phelps ne battra jamais ce record que sa longévité assure d’un caractère  »imbattable », et joue au chat et à la souris avec le nageur. Lequel, bien entendu, est coincé, puisqu’il ne peut pas annoncer qu’il va battre le record, puisqu’immanquablement on le taxerait d’enflé de la tête. Le lendemain, 29 juin 2003, Phelps, ni rasé ni affuté, seulement bien entraîné, nage 1’57’’94. Un mois plus tard, il réussit 1’57’’52, puis 1’56’’04, enfin 1’55’’94. Le journaliste finlandais aurait dû savoir que plus il vieillit, plus un record est fragile et pas le contraire!!

PHELPS CONTRE PEIRSOL, LE DOS AU MUR

Dans la suite, Phelps décrit son entraînement, dans le détail duquel nous ne nous étendrons pas. On arrive dans les cent jours qui précèdent les Jeux olympiques. Au Doc Counsilman Classic, Phelps empoche sept médailles… Bob le fait nager trois courses à la suite, il en est à trente-sept courses sans défaite. Là, il devra perdre, car il a prévu de le faire nager le 200 brasse pour taxer son organisme un peu plus. Quand il arrive à Indianapolis, Phelps, dont on connait maintenant le point faible, mange un poulet au bourbon et au riz dans un petit restau, et quelque chose ne passe pas. Il arrive vaseux aux préliminaires du vendredi, mais se qualifie en tête aux 200 libre et 400 4 nages. Le soir, il se sent de moins en moins bien, se bat pour finir son 200 mètres (2e derrière le Sud Africain Ryk Nethling). Malade, brûlant et glacé à la fois, il doit déclarer forfait sur les autres courses, quatre nages, 200 brasse et 200 papillon,

A Santa Clara, remis, il bat d’entrée Ian Crocker au 100 mètres papillon, mais est devancé sur 200 mètres dos par un Peirsol inflexible. Le lendemain, il gagne le 100 mètres libre devant Jason Lezak, le 200 mètres 4 nages et finit 2e du 100 mètres dos derrière Peirsol en 55’’49. Peirsol, mi agacé, mi narquois, explique en conférence que « Phelps devrait arrêter d’effectuer des manœuvres psychologiques au sujet des courses qu’il nagera. » Son agent communique : « Peirsol a battu Phelps en dos sur deux courses. Le soleil se lèvera aussi lundi matin. » En face d’une telle ironie, que répondre? Car Peirsol est plus fort et tient son domaine, quoique d’assez peu. Mais une certaine fièvre monte autour du choix de Phelps de nager, ou pas, en dos.

A LA POURSUITE DE MARK SPITZ… OU NON

Aux trials à Long Beach, Phelps tentera sa chance dans six courses individuelles, en l’absence de relais : les deux « quatre nages », les deux « papillon », le 200 mètres et le 200 mètres dos. Les journalistes lui demandent comment il peut débarquer dans un tel meeting avec autant de confiance. « En fait, écrit-il, j’étais beaucoup plus nerveux que je ne laissais paraître. » Ils le questionnent sur les médailles qu’il peut faire, les sept médailles, ce bout du monde, ce Nirvana de la compétition où Mark Spitz, aidé par la multiplication des épreuves voulue en 1968 par la FINA, l’a poussée, et Phelps essaie de rectifier. « Je veux faire une médaille. » Mais parfois, la presse, et l’opinion ont une façon de poser les choses qui est une véritable prise de position idéologique, et il est bien difficile de les en déloger, car ils s’y agrippent avec une mauvaise foi qui semble relever de la lutte pour la vie. Car bien sûr, tout le monde se présente aux sélections comme dans tous les matches de la vie pour gagner. Mais, en même temps, l’essentiel reste de participer. C’est une évidence qui devrait être vitale pour le plumitif de deuxième zone ou pour son lecteur lambda, parce qu’alors, vu leur statut, si l’essentiel était de gagner, eux-mêmes seraient des ratés de l’écriture, des écrivains loupés, auxquels il ne resterait qu’une issue, le suicide de désespoir!

Mais semble-t-il, il est des êtres auxquels il parait légitime à certains de poser des questions ou de tracer des parcours obligés. Ces stars de la politique, du show business, du sport, sont des « fair game » (des cibles légitimes), selon l’expression consacrée: un gibier sur lequel il est permis de tirer à vue. Phelps en est. Il  »est » l’histoire du jour et donc l’opinion commence à broder sur les médailles, et le nageur se trouve coincé. Il ne doit pas seulement répondre: il doit donner la réponse exacte qu’on attend de lui. On lui demandera s’il veut tout gagner jusqu’à ce qu’il réponde que oui. Jusqu’à cet aveu, ce qu’il pourra dire sera nul et non avenu. Et après, s’il ne réussit pas à tout gagner, ils décrèteront qu’il aura tout perdu! A la fin, las de ce jeu d’une dialectique approximative avec une gent médiatique à la ténacité de hyène, Phelps s’irrite et lâche, tel un coup de griffe exaspéré : « si je veux faire 15 médailles, je les ferai. » Bob Bowman s’étrangle… La meute a gagné à l’usure.

UN  »ECHEC » FABULEUX

Le 400 mètres 4 nages ouvre son programme des Trials ; il aime ça, Michael, car c’est une course longue, qu’il ne se sent pas de nager en fin de championnat. En avance sur ses temps de passage record, il gagne de deux longueurs de corps, et bat le record mondial en 4’8’’41.

Le 200 mètres a lieu deux jours plus tard (« c’est là où mon record est le plus éloigné du record du monde »). A midi, il mange avec le « Team Phelps », sa mère et ses sœurs. Le soir, il gagne en 1’46’’27, ce qui n’a pas l’heur de le contenter : Bob et lui voulaient un 1’45’’ car c’est à ce niveau que se trouve la grande classe mondiale, celle de Thorpe et de Van den Hoogenband. Phelps quitte le bassin en se disant qu’il ne sait pas s’il nagera cette épreuve aux Jeux d’Athènes. Sur 200 mètres papillon, il évolue dans le rythme du record du monde pendant 150 mètres, mais effectue un virage quelconque. Il termine en 1’54’’31, à 3/10e du record, mais devant Malchow. C’est Mark Spitz, l’homme aux sept titres olympiques, l’homme dont il poursuit la légende, qui lui remet sa médaille sur le podium. Phelps est remué…

Mais le lendemain, trois courses en un jour l’attendent. Finales du 200 mètres dos et du 200 mètres quatre nages, demi-finale du 100 papillon. Un quotidien de Sydney attribue à Kieren Perkins un point de vue selon lequel il voit dans le pari de Phelps le signe de son faible respect pour ses adversaires. Si l’on se réfère à la façon dont les journalistes américains font parler Phelps, on peut se demander si ce commentaire n’a pas été extorqué de la même façon par les hommes de l’art des Antipodes. Qu’importe, voilà une « opinion » que Bob Bowman court montrer à Phelps afin de lui faire monter sa température. Mission accomplie. Phelps met l’accent sur le caractère ridicule de ces conjectures. « La question, dit-il, n’est pas de savoir qui va gagner, la question est de savoir ce qu’est la compétition. »

Mais il faut nager le 200 mètres dos, où Peirsol mènera de bout en bout, battra le record du monde en 1’54’’74 et laissera Michael, second en 1’55’’86, à ½ seconde de son record, 1’55’’30. De ne pas s’être surpassé l’agace plus que d’avoir été battu. « Je pars dans les meetings contre Michael Phelps. Mes questions sont : qu’a-t-il fait ? Que peut-il faire ? » Afin de positiver, ils évoquent ce médiocre 3e virage. « Sujet suivant », dit Bob. Le 200 mètres quatre nages semblait facile à Bob, mais à la fin de la journée, le 100 mètres papillon qui suivrait s’avérera, la fatigue aidant, difficile à passer. Il fallait rester concentré. « Se convaincre que j’étais moins fatigué, avec des jambes plus reposées qu’elles ne l’étaient ».

Sur 200 mètres quatre nages, « j’atteignis mes temps de passages comme voulu. Je me trouvais devant après le 50 papillon en 25’’05, et restais bien pendant toute la course. Mon vieux locataire Clemens était 3e à mi-course avec une chance de faire l’équipe. Je touchais en 1’56’’71, loin du record mais dans un temps respectable avec l’acide lactique que j’avais accumulé, Ryan Lochte était 2e, et Clemens nagea bien mais finit 5e. »

Si en séries du 100 papillon Phelps a nagé lentement, en demi-finale, un « savon » de Bob le relance: il fonce et en 51’’89, se qualifie 2e derrière un Crocker impérial, 51’’25. Il réfléchit intensément au sujet de savoir s’il nagera aux Jeux le 200 mètres libre ou le 200 mètres dos. Mais il y avait encore le 100 mètres papillon. Crocker avait très bien nagé, il avait même disputé un bon 100 mètres crawl, qui n’était pas son « forte ». Il disposait d’un super départ, et Phelps comptait sur son retour. Mais Crocker eut un départ phénoménal, passage en 23’’62 contre 24’’37 à Phelps. A l’arrivée, ce fut Crocker 50’’76 contre Phelps 51’’15.

A la conférence qui clôture cette fabuleuse accumulation d’exploits, on lui parle d’échec alors que lui-même pense avoir gagné son pari, question d’attente anormalement élevée de ces sangsues d’ ‘’observateurs’’…

Sangsues, incompétents, choisissez le mot qui vous convient. Le sport est ainsi manipulé par une opinion de béotiens. Un sport n’est pas grand parce que quelqu’un y réussit quelque chose de grand, mais c’est comme ça que fonctionne la machine à décerveler de l’information. (Et ça risque de durer).

FACE AUX SPRINTERS

« Je m’étais qualifié dans six courses sur six, avais battu mon record dans une seule. Bob et mois avions placé la barre très haut, maintenant, la question était de savoir où nous la placerions aux Jeux. Le choix devait se faire entre le 200 mètres dos et le 200 mètres crawl. » Le dos semble offrir une chance de médaille à peu près sûre, mais Michael veut nager contre Thorpe. C’est décidé en un instant. Il nagera le libre…

Bob appelle Pete Malone, coach des Kansas City Blazers, le club de sprinters, dont les compétences devraient aider Phelps dans les départs. En effet, il est issu du demi-fond et va se heurter à des sprinters, donc des artistes du départ électrique, technique, maîtrisé, aux coulées gigantesques, Peirsol, Lezak, Crocker entre autres… Il faut se donner toutes les chances, et Malone est un expert du domaine. « Pete nous donna des idées que nous incorporâmes, et quelques-unes que nous laissâmes. Avec mon corps long, il m’est difficile d’être aussi rigide quand j’entre dans l’eau. Dans l’idéal, je voudrais être dur et droit de haut en bas, mais j’entre souvent avec quelque chose de plié et c’est en général la taille. Bob veut aussi que j’aie ma tête serrée contre mes bras, de façon que ma tête ne soit pas visible de côté. Quand je plonge, ma tête est souvent pendante et laisse voir un espace. Cet espace crée une trainée, et freine. Nous incorporâmes plus de départs à l’entraînement. Bob et moi donnâmes aussi au moins un quart d’heure aux virages ; Je suis grand et mince comme la plupart des nageurs, mais mes bras sont vraiment longs. Quand je vire, je ne suis pas dans une position assez tendue sur le mur, je ne change pas assez vite de direction, et je perds de l’élan en allant sur le mur. Bob m’explique qu’Aaron et Ian, les gars du Texas, gagnent du terrain sur moi dans les virages. »
Se pose aussi la question du relais 4 fois 100 mètres. Bowman prétend que Phelps, ayant gagné le 100 des championnats devant Lezak, doit être dans le relais. Gary Hall Jr, le sprinter dont la réputation de grande gueule est rarement prise en défaut, exprime haut et fort le point de vue contraire : Phelps, prétend-il, ne peut pas être dans le relais, n’ayant pas nagé l’épreuve individuelle aux sélections où Lezak, Crocker, Hall et Neil Walker ont fini dans l’ordre, devant Nate Dusing et Gabe Woodward. Phelps écoute Gary qui lui lance : « Gabe veut nager vite. » La réponse cingle, toute dictée : « Tout le monde veut nager vite. » La position de Hall est peut-être moins généreuse qu’il aimerait faire croire, car il a moins à craindre de Gabe que de Michael, pour sa place dans le relais. Qu’importe: Eddie Reese, le coach en chef, laisse causer. Le moment venu, c’est lui qui décidera.

CROCKER TOUSSE, LE RELAIS EST ENRHUME

Le 1er août, l’équipe part de Palo Alto. Elle se retrouve au Camp d’entraînement de la Decallia Air Force, à Majorque, sécurité oblige. Phelps nage bien, deux séances par jour, et bat un record personnel d’entraînement sur 100 mètres papillon, en 52’’6. Et déclare sa flamme à une certaine Amanda, restée aux USA. Toute la famille Phelps viendra voir les Jeux d’Athènes, père et sœurs incluses. Phelps souhaite avoir Lenny Krayzelburg comme compagnon de chambre : le dossiste venu d’Ukraine, champion olympique sortant, est, dit-il, un garçon plein d’énergie positive.

La 1ere course des Jeux pour Phelps est le relais quatre fois 100 mètres. En séries, Neil Walker a nagé lancé 48’’16, le plus vite des Américains. Finale. Eddie Reese choisit l’équipe, écarte Gary Hall, mais Ian Crocker, malade et qui n’a pas nagé le matin, se traîne en 50’’05 : bon dernier. Phelps remonte 2 places, puis Walker trois places et Lezak conserve le bronze. Les Américains sont déçus. « 3e, je hais, je hais. » Puis il nage le 200 mètres, bat le record US, fait 3e derrière Ian Thorpe et Van Den Hoogenband, et, cette fois, apprécie la 3e place. Mais il doit faire face à la meute journalistique qui ne veut voir dans cette course que l’échec et la déception alors que lui est si heureux de s’être confronté à ces deux monuments dans ce que d’aucuns ont appelé la course du siècle.

Le lendemain du 200 mètres, Michael afrronte deux courses dans la journée : le 200 mètres papillon et le relais quatre fois 200 mètres (dont il ne nage pas les séries). En papillon, Bob veut le voir battre le record du monde, mais Phelps, remonté comme une  pendule, part trop vite : 25’’55 contre 25’’95 lors le record. Passe avec 0’’7 d’avance à mi-course, devant Stephen Parry, Grande-Bretagne, et Takashi Yamamoto, Japon. Puis il se fait remonter un peu au 150 mètres où il se retient volontairement, et repart à trente mètres du but. Il gagne en 1’54’’04, devant un étonnant Yamamoto, 1’54’’56 et Parry, 1’55’’52. Tom Malchow, 8e, est toujours impeccable de dignité, qui le félicite et lui dit d’aller « donner la fessée » aux Australiens.

Pas une tâche facile, car en face, se dresse une formidable, une monumentale équipe « Aussie » avec Hackett, Klim, Sprenger et Thorpe, imbattue depuis huit ans.  En face, les US proposent Phelps, Lochte, Vanderkay, Keller. Le head coach  Eddie Reese montre à ses relayeurs une cassette du 4 fois 200 mètres de 1984. Les Américains avaient course perdue face aux Allemands menés par un monstrueux Michael Gross, quand Hayes, moins bon nageur mais énorme finisseur, dans un sursaut, l’a emporté de quatre centièmes. Mais, rappelle Phelps, « une équipe est toujours meilleure que la somme de ses individualités. » ça tombe bien, c’est lui qui part, face à Grant Hackett. Il termine fort en 26’’78 et, son temps 1’46’’49, donne 1’’01 d’avance aux US. A l’arrivée, les US l’emporteront de 0’’13. La nuit, Phelps est dans un état d’excitation qui l’empêche de bien dormir. Il doit nager les séries du 200 quatre nages : pas très bien d’ailleurs; dans cette épreuve qu’il devrait écraser, il est crédité de 2’0’’01, 2e temps.

Cela contenterait n’importe qui, mais pas lui. Alors, en demis, il établit un record olympique, et gagne la finale devant Ryan Lochte. 1’57’’14-1’58’’78. 38 minutes après, c’est la demi-finale du 100 mètres papillon. Andrei Serdinov, 51’’74, efface le record olympique en première demi-finale, Phelps répond, et nage 51’’61 après que Ian Crocker soit passé en tête en 24’’36.

Vendredi matin, Michael nage le parcours de papillon des séries du relais quatre nages, relax, en 52’’48. Crocker, en tant que vainqueur des sélections, devra nager la finale. Entre-temps, la course individuelle se déroule et c’est Phelps qui domine ! Cruel dilemme. Ian a été diminué par son incident de santé du début de semaine, qui a coûté sans doute le titre du relais quatre fois 100 mètres, et Eddie Reese, conscient de ce fait, l’a mis au repos, en vue de la finale. Or là, la place de relayeur en finale appartient à Phelps puisqu’il est le champion olympique. Et comme c’est Phelps et non Crockett qui a nagé en séries, Crockett ne recevra pas la médaille dont sont crédités depuis quelques années les relayeurs des séries.

PHELPS « DONNE » SA MEDAILLE A IAN CROCKER

Flash-back. Phelps n’a pas assisté pas à la conférence qui précède les finales. Bob le voit nager à l’échauffement, comprend son « body language » et se dit : « Michael va gagner ce soir. » Phelps, en effet, est confiant. Il s’est bien entraîné, il a beaucoup travaillé le papillon, il n’a pas emmené sa copine aux Jeux, il est là comme nageur. Au 50 mètres, Crocker mène, et de quelle façon! Phelps est 0’’77 derrière, en cinquième position. Mais il revient, et ça devient très chaud, entre Crocker, Serdinov et Phelps. A la touche, Phelps sait qu’il a parfaitement négocié, bras idéalement étendus dans le prolongement du corps. Lui-même dira, ayant visionné sa course avec Rowdy Gaines, le champion olympique de Los Angeles qui commente comme consultant pour NBC, qu’à aucun moment avant cette touche miraculeuse, il ne donne l’impression qu’il va gagner.

Phelps est remué. Il a gagné mais il ressent le drame de Crocker, meilleur nageur du monde sur 100 mètres papillon, culpabilisé d’avoir fait perdre le quatre fois 100 mètres à son équipe et maintenant écarté du quatre fois 100 mètres quatre nages par sa défaite de la onzième heure. Si le relais avait eu lieu avant le 100 mètres papillon, c’est Crocker qui nagerait le parcours de papillon! Phelps saisit le caractère injuste, inhumain, de la situation, pour son équipier et adversaire. Il ne peut en rester là, il veut faire quelque chose, et en parle à Bob. Il ne veut pas nager, dit-il. Il veut donner sa place de relayeur à Crocker. C’est un acte étonnant et significatif, car il montre que, derrière l’assoiffé de victoires, se cache un sentimental et un gentleman, un être plus généreux qu’il n’en a l’air. Il aura plus tard quelque mal à faire accepter son geste à sa tribu, surtout à Debbie, qui ne peut se lasser de voir son fils gagner…

Bien entendu, l’expérience nous a appris à nous méfier des autobiographies. Elles répondent trop souvent au dicton : on n’est jamais si bien servi que par soi même. Pourtant, le livre d’un nageur de vingt ans ne devrait pas provoquer de suspicion. Celui de Phelps nous parait sincère, et convaincant. Mais qu’est-il arrivé à ce relais quatre fois 100 mètres quatre nages ?

Peirsol, premier relayeur, lance en 53’’45, record du monde du 100 mètres dos ; Brendan Hansen, 59’’37 en brasse, maintient le rythme du record mondial, Ian Crocker plonge très vite, à la limite, et nage un 50’’28 ; avec 47’’58 pour Lezak, le RM, 3’31’’54, est battu. Le quatuor a nagé en 3’30’’68. A Athènes, Phelps a gagné une médaille en moins, joli pied de nez à ces comptables qui ne mesurent qu’en termes d’intérêts. Mais ce jour là, il a tellement gagné en termes d’élégance, en échangeant ainsi une médaille en fer blanc contre une médaille en fair-play ! Pas étonnant qu’il ait l’air plus heureux comme ça !

Le sport a-t-il un sens ?

+++Sport de Haut Niveau. La Performance Humaine à la Recherche du Sens, par François Bigrel, 98713.- Papeete, Tahiti, Polynésie Française, ST987@jeunesse-sports.gouv.fr

Par Éric LAHMY

13 janvier 2014

  « Ce que l’homme est, il l’est devenu à travers cette cause qu’il a faite sienne »  (Karl Jaspers)

 

Lors d’un séminaire sport de haut niveau organisé en juin 2009 en Polynésie française, et auquel participait Claude Fauquet, François Bigrel, agrégé d’EPS, fondateur et coordonnateur des « Rencontres d’Aquitaine », s’était interrogé sur le sens de la performance humaine. Un ouvrage (couplé avec un DVD) « La Performance Humaine à la Recherche du Sens » fut alors publié en janvier 2010 par les autorités Jeunesse et sport de Tahiti. Le sujet interpellait toujours deux ans plus tard l’ancien Directeur technique de la natation française devenu directeur adjoint de l’INSEP.
Le terme même de sens n’est pas privé d’ambiguïté. On peut questionner le sens de la vie  ou de telle activité humaine en se situant au niveau théologique ou anthropologique. Même si le sport des Grecs anciens représentait une expérience religieuse (leurs Jeux honoraient les Dieux) et si, dans certains pays (les USA pour ne citer qu’eux) la compétition commence par une prière, le sens invoqué par les sportifs modernes nous parait plutôt être d’ordre sociologique.

Dans sa réflexion, Bigrel semble n’avoir pas vu ou voulu tenir compte de cette duplicité, développant ses réflexions sans trop se préoccuper de l’acception du « sens » qu’il privilégie. Laisser traîner une équivoque peut se révéler fertile. Bigrel lance son projet par une définition large du mot : le sens, dit-il est le « contenu conceptuel et affectif présent dans un signe, dans un geste ou dans une existence. Par extension, la raison d’être, la justification d’une action ou d’une existence… Le but qui, investi d’une valeur confère en retour une signification au sujet qui la constitue. »

 ENTRAINEUR, MÉTIER IMPOSSIBLE

 François Bigrel, qui s’adresse alors essentiellement à des entraîneurs, compare leur action à celles du médecin et de l’homme politique, qu’il qualifie de « métiers impossibles. » Ces trois professions sont censées répondre à des exigences élevées, parfois irréalistes, face à des enjeux extrêmes, l’organisation de la vie collective, la performance, la mort.

Il n’est pas toujours facile de relier les questions que soulève le « sens » du sport à celles de la performance, mais l’enjeu tombe sous le sens si l’on écoute d’une oreille attentive les problématiques que soulèvent les responsables (quand ils sont éclairés).

Bigrel part ainsi à l’assaut des « représentations », ces habitudes de pensée qu’il compare à des vêtements d’idées, indispensables pour traduire le monde tel qu’il est en termes fonctionnels, mais qui, malheureusement, correspondent en foule à des erreurs, et font perdre un temps et une énergie énormes. Il donne l’exemple de la musculation, qui a été une source permanente de pièges de pensée, et de la musique, où le passage prétendument obligé par le solfège des apprentissages a fait de millions de musiciens potentiels de possibles « Mozart assassinés ». Bigrel milite pour un véritable strip-tease de ces vêtements d’idées préconçues, d’a priori stérilisants qui entravent la pensée, l’enferment dans des routines. On sait combien Fauquet se sera appliqué à effectuer une remise en cause – ou du moins un réexamen minutieux – de ces préjugés, dans chaque secteur de son action de DTN, qu’il s’agisse des minimas, de la détection des talents, des primes à la performance, du calendrier, de l’organisation des stages, des techniques de nage, de l’approche de la compétition, etc.

 ATTENTION AUX CONTRESENS

 La difficulté, on l’aura compris, reste de démêler la représentation fallacieuse de l’intention vertueuse, rien ne ressemblant plus à la première que la seconde. Dire qu’on est victime d’une représentation fausse est une chose, le démontrer en est une autre…

…Bigrel note la complexité de la situation de compétition, qui lui donne ses caractères : imprévisible, singulière, ouverte ; elle représente une situation qui ne se reproduira plus (« contingente », dit-il, et « irréductiblement spécifique »). Ces caractéristiques, soutient Bigrel, font de la compétition une productrice de sens.

C’est là que l’auteur se voit contraint de poser une question fondamentale : le sens préexiste-t-il quelque part et s’agit-il de le trouver ? Ou bien le sens n’existe-t-il pas et doit-il être inventé ? Philosophiquement, la question nous paraissait avoir été réglée depuis un siècle par Husserl, et importée en France, depuis soixante cinq ans par Sartre, avec son « existence précède l’essence », mais Bigrel doit douter que ses auditeurs aient lu l’introduction de « L’Être et le Néant » ou ruminé les « Ideen », car le conférencier se sent contraint d’enfoncer le clou. On ne peut lui donner tort d’insister, car poser les questions qu’il pose sans s’être assuré que la donne a bien été comprise, c’est risquer d’aller percuter un mur de confusions. Il serait assez farce de s’interroger sur le sens et d’enfiler les contresens comme autant de perles. « Le sens, expose-t-il donc, ne préexiste pas. Il doit être inventé. »

Pas de sens qui tombe du ciel, prêt à porter, il revient donc à l’homme de s’en inventer un, sur mesure. Fort de cette certitude, Bigrel se sent à même de se positionner philosophiquement vis-à-vis de la performance. Le sportif serait « cet être humain en ‘’expansion d’être’’ dont l’organisation et la capacité d’action augmentent et se renforcent grâce à des occurrences qui le déstabilisent. » La poursuite de la performance, comme celle de tant d’autres activités humaines, emprunte la forme d’un tricotage d’habitudes et d’innovations, « un système toujours entre le cristal et la fumée. » Dans l’entraînement et la compétition, « le sujet et son cerveau questionnent l’environnement, l’habitent peu à peu et finalement le maîtrisent… » C’est dans ce travail habité d’essais et d’erreurs, ces répétitions incessantes qui lui permettent d’affiner son projet et d’atteindre son ‘’intention’’ initiale que, selon Bigrel, se fonde le sens : « ce tâtonnement fait d’essais et d’erreurs et de temps passé à agir est essentiel à l’émergence d’un sens incarné par l’acteur. »

Cela revient à confirmer dans le champ de la performance « la qualité auto-transcendantale de l’existence humaine [qui] fait de l’homme un être qui va au-delà de lui-même, » telle que la désigne l’anthropologie.

On ne saurait trop dire si la démonstration est convaincante, ou, pour reprendre ses termes si elle est cristal ou fumée. Mais Bigrel est plein de bonne volonté, et on lui en saura gré. Dans sa conclusion, il se fait le champion de la créativité et de la dimension artistique du sport. Son essai s’achève sur un éloge de la diversité, une prise en compte de notre exotisme généralisé, du caractère exceptionnel de chacun de nous. Voilà un appel libérateur et humaniste qu’on n’aurait pas le cœur de dédaigner. Bigrel nous incite aussi à distinguer le pouvoir de l’autorité, et débouche sur une exhortation éthique de l’entraîneur. Le pouvoir est la maladie de l’autorité, pourrait-on dire. Le pouvoir cherche à assujettir, quand l’autorité aimante les adhésions. De tout ce qui précède, on soupçonnera que le sens ne se situe pas dans le sport, mais bel et bien dans l’homme !

 DES NAINS JUCHÉS SUR LES ÉPAULES DES GÉANTS

Dans notre société, cependant, il me semble que l’approche technicienne et dynamique de l’entraînement représente un danger sous-jacent plus pernicieux que l’excès de pouvoir qu’entend conjurer Bigrel. Pour Viktor Frankl, ce psychiatre germano américain (peu connu en France) qui a dédié son œuvre à la recherche du sens de la vie, « approcher l’être humain en termes de techniques implique nécessairement qu’on les manipule et les approcher en termes de dynamique implique qu’on les réifie, qu’on transforme les êtres humains en objets. » L’action de ce que serait un entraîneur de natation authentique, par rapport à celle de ceux que je nommai non sans une certaine colère dans les années 1970 des « contremaîtres de bassin » (race, heureusement, en voie de disparition) vient de ce que le contremaître de bassin ne voit dans ses nageurs que des objets d’expériences techniques et dynamiques et l’entraîneur authentique vit leur relation comme une rencontre d’êtres humains.

La technique n’en est pas moins indispensable. C’est à travers elle que le sport peut se saisir dans le flux d’un progrès de l’homme, qui s’appréhende dans le phénomène du record, et l’image des nains juchés sur les épaules des géants est parfaitement explicite du sport actuel. Qu’une nageuse presque « médiocre » de douze ans puisse en 2014 nager un 400 mètres nage libre plus vite que Tarzan Weissmuller quatre-vingt-dix ans plus tôt peut être considéré comme une conquête collective de ces auto-transcendances individuelles, par le biais d’une foule d’acquisitions techniques. Aucun animal n’effectue de tels progrès et l’espadon, recordman de vitesse, n’a sans doute pas évolué d‘un iota, sous cet angle, depuis cent mille ans ! Le sens de ce progrès de l’homme est celui d’une maîtrise à la fois de la gestuelle et de l’élément, par une meilleure compréhension  de l’enjeu que représente le fait de nager.

Mais bien entendu, il ne s’agit pas que de ça. L’affaire qui nous concerne est manifestement une question morale, liée à certaines exigences, « liberté de vouloir, volonté de sens, et sens de la vie. La liberté humaine ne consiste pas à se libérer des conditions, mais elle est liberté d’adopter une attitude en face de toutes les conditions qui pourraient la confronter. » Toujours d’après Frankl, survivant de quatre camps d’extermination, « l’humour et l’héroïsme nous rappellent à la capacité humaine de détachement de soi. On s’élève du somatique et du psychique au mental. La dimension spirituelle du sens ne l’est pas dans son acception religieuse. Elle témoigne seulement de notre humanité. »

JEANNE D’ARC ET TEDDY RINER

Il convient de ne pas se tromper. Si l’homme n’est pas qu’un animal, il n’en reste pas moins aussi, un animal. A ce sujet, lorsque Bigrel, au détour de sa démonstration, dénonce le point de vue du commentateur selon qui le champion de judo Teddy Riner, pour l’emporter aux Jeux olympiques, a « réveillé la bête qui est en lui », je peux comprendre son dépit. Mais si j’examine de près cette assertion a priori choquante, je conclus que Bigrel a tout à fait raison de la dénoncer, et tout à fait tort. Raison parce que Riner est un talent du judo, que le déchaînement qu’il opère sur un tatami pour mettre ippon l’armoire normande qui lui fait face, est parfaitement maîtrisé, et répond à des choix « guerriers » qui, simples ou compliqués, correspondent à des opérations mentales ou à des réflexes conditionnés par une longue pratique qu’aucune « bête » ne pourrait maîtriser, suivant la logique d’un sport codifié de façon trop précise et complexe pour qu’une animalité, aussi éveillée soit-elle, puisse la respecter. D’une certaine façon, quand Mike Tyson, au milieu d’un combat de boxe, déchira l’oreille d’Evander Holyfield d’un coup de dents, il avait éveillé la bête qui dormait en lui, parce que son acte de sauvagerie échappait aux règles de ce qu’il était censé faire dans un ring et retrouvait la férocité du fauve. Mais si Bigrel a tout de même tort de s’insurger contre cette métaphore appliquée à notre champion de judo, c’est parce qu’un geste technique aussi affiné, gorgé de signification et d’humanité, qu’une prise de judo, un saut à la perche et toute une kyrielle de gestes athlétiques, n’est jamais complètement débarrassée d’une dimension animale.

L’erreur aurait été bien entendu de réduire le combat de Riner, homme à la fois raffiné, intelligent et pétri d’humanité, à un éveil de la bête, comme dans d’autres champs de l’activité humaine, les réductionnistes ont interprété l’amour comme une simple sublimation du sexe, ou analysé la conscience comme une intervention du surmoi freudien. Mais il n’en est pas moins vrai que les interdits du surmoi se connectent à la conscience ou que l’amour intègre la sexualité. Si l’homme n’est ni ange ni bête, il opère à divers niveaux qu’il intègre dans sa personnalité, et résume en lui toute l’évolution qui le précède, phénomène que la biologie a résumé sous l’assertion selon laquelle « l’ontogénèse résume (ou récapitule) la phylogénèse. » L’homme, en étant devenu un homme, ne cesse pas d’être un animal.

Continuons dans cette direction, car l’enjeu, vis-à-vis du sens, n’est pas mince. Diverses interprétations peuvent être données d’un même phénomène. Analysant le cas célèbre de Jeanne D’Arc, Viktor Frankl avait bien cerné cette problématique : « il ne fait aucun doute que d’un point de vue psychiatrique, la sainte aurait été reconnue schizophrène, et aussi longtemps que nous nous confinons dans le champ de la psychiatrie, Jeanne D’Arc ne sera rien d’autre qu’une schizophrène. Ce qu’elle est au-delà de la schizophrénie ne pourra être perçu depuis la dimension psychiatrique. Mais dès que nous la suivrons dans la dimension de l’esprit, de la pensée, et que nous analysons son importance théologique et historique, il devient clair que Jeanne D’Arc est plus qu’une schizophrène. L’un n’empêche pas l’autre et en sens inverse, le fait qu’elle était une sainte ne change rien au fait qu’elle était schizophrène. »

Pour en revenir à Teddy Riner, la différence entre le judoka et la bête, c’est que même s’il est possible d’enseigner o soto gari ou de-ashi-garai à un orang-outang, vous seriez très étonné de voir ce cousin éloigné de l’homo faber disputer une rencontre de judo en respectant les codes de ce sport. Montrez m’en un et je l’inviterai volontiers à venir boire un verre à la maison !

Il est un point sur lequel Bigrel n’a pas voulu insister, celui de la pluridisciplinarité : aujourd’hui, le dialogue de l’entraîneur et de l’athlète est remplacé par un fonctionnement plus collectif. La formidable progression des performances sportives rend l’entraîneur incapable de répondre à nombre d’aspects de la problématique du haut niveau. Même un entraîneur de natation aussi farouchement indépendant que Philippe Lucas délègue certaines responsabilités et fait appel à des spécialistes dans le domaine, par exemple, de la musculation. Nous avons par ailleurs dans d’autres articles de Galaxie Natation évoqué les différents apports, extérieurs au duo fatidique, médecin, kiné, psychologue.

LA GREVE DE KNYSNA, DÉFAITE DU SENS

 Le sport a donc suivi l’air du temps, et s’est engouffré dans l’ère du spécialiste. Phénomène qui se paie, parfois cher. Dans un travail d’équipes, le spécialiste est indispensable. Il représente à la fois un bien et un mal nécessaires. Ce que nous devons déplorer, n’est pas que les hommes se spécialisent, mais que les spécialistes se mettent à généraliser. Mais pour ce qui concerne l’équipe de France de natation, les choses ont eu l’air de bien se passer.

Une menace autrement redoutable plane sur le sport et ses significations, et elle est liée à l’invasion de valeurs qui ne sont pas siennes. On a beaucoup parlé de la grande plongée du football français et les suites de la grève de Knysna, pendant la Coupe du monde 2010. Mais qui a fait le lien entre cette lamentable affaire et tout un ensemble de choix qui l’ont précédée ? Dans les années 1980, toute une stratégie avait été mise en place dans les zones difficiles, dans laquelle le sport devait ‘’récupérer’ une jeunesse volatile. Comme celle-ci n’était pas près de se soumettre aux règles du sport, on la laissa définir ses codes, et ceci sous la garde de « grands frères », bien souvent les trublions les plus actifs! Les valeurs éducatives s’étiolent, le lien social se défait, quand les conventions du sport ne fonctionnent pas. Depuis un siècle, la coutume voulait qu’on s’essuyât les pieds (et les esprits) en entrant sur le terrain. Les lois de la rue, en pénétrant sur le stade, piétinèrent ses valeurs séculaires. Le nouveau paradigme n’avait plus qu’à faire des petits. L’atmosphère du foot atteignit un paroxysme tel qu’entre autres, en Seine-Saint-Denis, les arbitres, conspués et menacés à chaque week-end, décidèrent de faire grève.

 LIBÉRATEUR ET CRÉATEUR DE TENSIONS

 Quand le sport parvient à imposer ses valeurs à ses pratiquants, il répond en revanche assez bien à cet impératif de la psychologie qui veut qu’ « être un être humain signifie toujours d’être dirigé, et de pointer vers quelque chose ou quelqu’un autre que soi-même. » Ce n’est pas d’un mince intérêt. L’épanouissement de la personnalité se réalise à travers un travail important. Des expériences dites « de pointe » offrent ce sentiment d’accomplissement que nous recherchons tous plus ou moins. Un sentiment de bonheur peut être atteint par d’autres stimulants. La musique, la drogue, l’alcool, un accomplissement personnel, etc. Malgré un renversement récent, et un retour des tensions, le monde moderne évolue vers une réduction des tensions. Ce qui peut se percevoir comme un progrès produit pourtant des effets contraires au développement de la personnalité : un affaiblissement du sens de la vie, qu’on appelle aussi le vide existentiel. En effet, une certaine tension est nécessaire à l’obtention d’un sentiment d’accomplissement. L’affaiblissement des tensions dans une société provoque ces manifestations de vide existentiel. Un tel vide, de telles frustrations, se traduisent par un sentiment d’ennui général. Le 15 mars, huit semaines avant l’explosion de mai 1968, le journaliste du « Monde » Pierre Viansson-Ponté avait titré : « la France s’ennuie. »

Il est frappant de constater que, pendant les guerres, ou les périodes de tensions, les problèmes psychologiques s’effacent. Sur le campus de Berkeley, lorsque les agitations étudiantes commencèrent, on nota un effondrement des admissions d’étudiants dans le département psychiatrique de l’Université. Pendant des mois, à travers la libre parole véhiculée par mai 1968, les étudiants rencontrèrent un sens dans leur vie

Nous sommes-nous éloignés du sport ? Point du tout. L’anthropologie a reconnu dans le sport une façon de redonner cette tension nécessaire à la santé mentale de l’homme. 

« Une saine création de tension, écrit ainsi Viktor Frankl dans The Will To Meaning, me semble être une fonction des sports, qui permettent aux gens d’exprimer leurs besoins de tension en s’imposant délibérément une demande qui leur est épargnée par une société privée de contraintes et d’exigences. Le sport réintroduit dans cette société un équivalent séculaire, substitut de l’ascétisme médiéval. »

Le sens du sport pourrait bien se nicher là, semble-t-il, tel un idéal à notre portée. Et s’il est vrai que « les idéaux sont l’étoffe de notre survie », il n’est peut-être guère besoin d’aller le chercher beaucoup plus loin.

+++Sport de Haut Niveau. La Performance Humaine à la Recherche du Sens, par François Bigrel, 98713.- Papeete, Tahiti, Polynésie Française, ST987@jeunesse-sports.gouv.fr

 

 

 

 

 

 

 

Lire et nager avec méthode

16 octobre 2013

Par Eric LAHMY

Les Grecs anciens disaient d’un ignorant : « il ne sait ni lire, ni nager ». Rien de tel dès lors qu’une méthode de natation pour vous cultiver. C’est l’ambition de Matthieu Chadeville, auteur d’une méthode d’entraînement parue chez Amphora.

Les éditions Amphora viennent de publier un ouvrage intitulé sobrement « natation », sous-titre : « méthode d’entraînement pour tous. » Signé Matthieu Chadeville, dont l’ambition proclamée est de proposer un guide pour le nageur, quel que soit son niveau, qui « (l’) accompagnera tout au long de l’année, (lui) donne les clés concrètes et un cadre cohérent pour mieux s’entraîner et obtenir des résultats, » c’est un produit classique d’Amphora, un éditeur qui a su se situer au confluent du populaire et du technique.

Entraîneur de natation diplômé de l’Education Populaire et du Sport, l’auteur a créé en 2008 un site intitulé « Natation pour tous », qui, explique-t-il, « d’abord  source d’information, a ensuite permis de développer de nouvelles méthodes d’entraînement au travers des stages de perfectionnement organisés tout au long de l’année. »

Il est délicat de dire si ce livre révèle vraiment une « méthode » discernable de ce qui se fait ailleurs, et moins encore qu’elle est destinée à « tous ». Est-ce le livre tant attendu de tous ceux (ils seraient près d’un million) qui se jettent à l’eau et nagent en solitaires ?

Je me demande si le tout venant des nageurs pourront atteindre leur meilleure rentabilité dans l’eau en se référant à un livre qui se contente de leur demander de compter le nombre de coups de bras, et qui ne leur donne pas ce qui nous semble le B, A, BA de la technique, comme le coude haut (évoqué cependant page 114 mais de façon insuffisante), le parcours du bras dans l’eau, le roulis du corps, la bonne utilisation des battements, le travail des abdominaux, la position et le parcours des jambes. Si je saisis bien que le comptage des mouvements est utile, assure-t-il que le nageur trouvera vraiment tout seul sa solution technique ? Un tel paradigme nous parait porteur d’effets contradicteurs, car dès lors, si le nageur peut progresser en comptant seulement ses mouvements, alors l’entraîneur qui va lui conseiller de recentrer son attaque de bras le long de l’axe du corps (entre autres) ne servira plus à rien… ce que je ne crois pas.

Ce qui nous a semblé le plus utile est le contenu du chapitre 3 sur les exercices techniques, à condition de bien comprendre qu’ils n’ont rien de résolument technique, même s’ils permettent de développer les habiletés. Ils ne sont guère originaux, mais depuis des décennies que les « drills » et autres « éducatifs » ont été développés par des pelotons de coaches inventifs, on imagine difficilement dans ce domaine du nouveau sous le soleil.

Il nous a été un peu plus difficile, en revanche, d’entrer dans la seconde partie, intitulée « les séances », farcie de tableaux de fréquences et de moyennes de nage, mais il n’est pas dit que vous n’y trouverez pas votre bonheur.

En revanche, nous nous permettrons de nous inscrire en faux au sujet de l’assertion selon laquelle l’entraînement de sprint est plus efficace que les séances de long. Cette affirmation est basée sur une étude très limitée, voire sur une interprétation erronée des résultats de cette étude.

Matthieu CHADEVILLE. Natation, méthode d’entraînement pour tous. Amphora éditeur. 22,95€

Courtivron rare, en vente et pas cher!

Un ami collectionneur, Jean-Pierre Sarge, met en vente deux livres de natation rarissimes. Il s’agit de La natation et de son application à l’art de la guerre, par Courtivron, dans la deuxième édition de 1824 avec les planches couleurs.
L’autre ouvrage est de La Reynie, Traité du scaphandre, édition de 1774 avec la préface de 1805, et ce à la faveur d’une reliure. Par ailleurs les 4 premiers feuillets manquants de 1774 ont été remplacés par des photocopies. Les planches sont bien présentes.
Jean-Pierre Sarge en demande 150€ par ouvrage, « que l’on ne rencontre pas tous les jours« , ajoute-t-il. Signalons d’ailleurs qu’un exemplaire du Courtivron est proposé pour 1955€ et un autre pour 2000€ sur Price Minister. Le prix demandé par Sarge parait de ce fait très raisonnable.

8 MINUTES DE LA VIE DE GILLES BORNAIS

Livre

*Gilles BORNAIS. 8 Minutes de Ma Vie. Jean-Claude Lattès, 16 €

 

            L’écrivain Gilles Bornais, journaliste, nageur, entraineur de natation, s’était jusqu’ici illustré dans le roman policier. Il s’est fendu d’un livre sur la natation, qui fut sa première passion, avant la littérature. Avec « 8 minutes de ma vie », il passe en revue les états d’âme d’une ondine, Alizée, qui ressemble comme une sœur à une certaine Laure Manaudou, dans l’un des meilleurs romans qui aient paru sur le sport.

Eric Lahmy : « Dirais-tu du personnage de ton roman, « 8 minutes de ma vie », comme Flaubert de son héroïne madame Bovary : ‘’Alizée, c’est moi ?’’ »

Gilles Bornais : « Alizée, c’est un peu moi, dans la mesure où je nage depuis l’âge de douze ans, que j’en ai cinquante-quatre, que je n’ai jamais abandonné ce sport, ayant été nageur, nageur de masters, entraineur, dirigeant, et, journaliste, ayant couvert entre autres la natation. Il est normal que je puise dans cette expérience pour décrire ce personnage de nageuse. »

E.L. : « Le roman est un monologue d’Alizée. Si cette fille est un peu toi, c’est aussi Laure Manaudou.

G.B. : « Manaudou ? Je vais être honnête. Même s’il n’est pas facile d’être honnête dans ce type d’aveu. J’ai voulu raconter l’histoire d’une championne de natation parce que je désirais montrer le mérite d’être championne de natation, présenter la réalité crue, sans me laisser influencer par la présentation réductrice qu’en fait la presse.

E.L. : « Pourtant, en te lisant, l’image de Manaudou s’impose ; le parcours d’Alizée ; son entraineur, culturiste oxygéné, que tu appelles d’ailleurs Philippe Lucas ; ses adversaires, la Roumaine qui ne peut être que Potec ; l’Espagnole qui fait d’effrayantes crises d’angoisse, l’Italienne Pellegrini ; ses histoires de cœur ; jusqu’aux distances qu’elle nage ; tous ces détails qui s’ajoutent m’ont fait dire à chaque page : c’est Manaudou !

G.B. : D’abord, la distance : j’avais besoin du 800m, une course que je détaille au cœur du livre, parce que c’est une épreuve romanesque. La seule où on peut se regarder un peu les uns les autres sous l’eau, où il se passe des choses, où on a le temps de penser. Le 50m, c’est un pur déboulé sans état d’âme, ce n’est pas une distance romanesque ! Si j’avais pu la faire nager en eau libre, où les distances sont encore plus longues, ça aurait été encore mieux pour décrire ce qui lui passe par la tète. Pour revenir à Laure, c’est vrai qu’elle m’intéressait, parce qu’à travers ses paradoxes, ses faiblesses, ses errances, elle cristallisait ce que j’avais envie de dire : c’est quoi, le champion, quelle est la vérité de cet être, répond-il à ce qu’en dit la presse, qui reste à la surface des choses et finalement en dit n’importe quoi ? Il y avait tant de choses à démystifier, ou à redire, sur cet être que tout le monde s’ingénie à présenter de travers.

« Laure Manaudou est un talent, encore plus grand peut-être qu’on ne l’a dit. On n’avait jamais vu quelqu’un nager aussi vite avec autant de classe et battre des records du monde, enlever des titres mondiaux et olympique en accumulant autant de limites. Car enfin, au plan technique, voilà une fille qui ne plonge pas bien, qui ne sait pas virer, dont la nage est rudimentaire, dont les courses atteignent au degré zéro de la stratégie… Il faut revoir ses 800m, sa course des Jeux d’Athènes, en 2004, où la Japonaise Ai Shibata l’attend, l’attend, l’attend, pour lui placer une accélération et gagner, c’est tellement prévisible, j’ai gagné des paris sur les erreurs de course de Manaudou…

Mais en même temps, je ne voulais pas raconter Laure Manaudou, écrire un livre sur Laure Manaudou. Car alors, j’aurais du raconter ses frasques, ce qui ne m’intéressait pas. En revanche, je voulais décrire ce que c’est que de rencontrer une rivale amoureuse dans une chambre d’appel – le genre de situation qui n’est pas arrivé qu’à elle seule, soit dit entre parenthèses – ou ce que c’est d’être au top en ne faisant pas tout ce qu’il faut à l’entrainement. En ce sens, elle m’intéressait par ce coté, monstrueux, fellinien, de la fille qui fait tout et n’importe quoi. En n’écrivant pas la biographie de Manaudou tout en m’inspirant de cette richesse d’éléments qu’elle présente, je préservais ma liberté d’écrivain de choisir ce qui m’intéressait chez elle.

E.L. : « Donc c’est bien de Manaudou qu’il s’agit.

G.B. : « Oui… Non… Avant ce que tu as lu, il y a eu une première version. Ce n’était pas ça. Mais il s’est passé que, pendant que j’écrivais cette version, je nageais au Lagardère. Je voyais Camilla Potec et Philippe Lucas tous les jours et cela n’a pas pu ne pas m’interpeller à un moment.

« Finalement, je ne délivre pas un message. Pourquoi m’orienter vers Laure Manaudou plutôt que Camille Muffat ? Eh ! Bien, c’est que Camille Muffat est la perfection en natation. Elle y fait tout bien. Qu’elle nage en dos, en brasse, en papillon ou en crawl, c’est parfait. Sa gestion de carrière est parfaite. Sa relation avec son entraineur, celle avec ses équipiers, sa façon de fonctionner dans une équipe, tout cela est exemplaire. Alors, bien sur, au bout du compte, elle peut apparaitre lisse, sans aspérités, et cette fille sage, cette fille bien, ce n’est pas un personnage idéal de roman. On a déjà dit qu’on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments. Pas plus qu’avec des gens parfaits. J’ajoute que l’idée du roman n’est pas de moi. Elle me vient d’un éditeur qui ne cessait de me tarabuster sur le point suivant : qu’est-ce que ça fait de nager ? J’étais le seul écrivain nageur de sa connaissance, il voulait que je lui explique.

« Je suis très circonspect au sujet de la façon dont les média présentent la haute compétition. Comme un moment d’intense bonheur, celui où les compétiteurs se régalent dans l’attente d’en découdre, de se castagner avec de grands sourires guerriers. Quelle plaisanterie ! Le compétiteur qui arrive avant la grande course, le grand concours, il est dans l’état du gars qui va se faire opérer et qui est nu comme un ver, allongé sur la table d’opération, tandis que les événements vont totalement lui échapper, et qui se demande s’il se réveillera de l’anesthésie, s’il sera vivant demain. Il n’est rien que cela : 70kg de trouille, à poil, avant de se faire opérer…

E.L. : « C’est en effet une dimension qu’on a totalement fait disparaitre, qu’on ne présente jamais. Ces histoires de gens qui se régalent, trépignent de joie à l’approche de la bagarre, c’est des propos de psychologues qui soufflent ça aux nageurs pour lutter contre la méga trouille de la haute compétition, et que les nageurs – et les autres sportifs – répètent de façon mécanique. Je connais des grands guerriers du sport qui ne parvenaient pas à dormir de la semaine qui précédait la course olympique… Seuls les intimes savent ce qu’a vécu Yannick Agnel avant son 200m, avant son 100m…

G.B. : « … Chaque fois que j’explique cela aux gens, que ce soit chez le coiffeur ou dans les diners en ville, ils ouvrent des yeux comme des soucoupes. Je leur dis : vous ne savez pas ce que c’est de vouloir devenir champion. Après, il y a aussi le traitement des media. Ils fonctionnent comme au tiercé. Si tu n’es pas dans les trois premiers, tu n’es rien, tu n’existes pas, tu peux avoir fait une course grandiose, le truc de ta vie, tu n’es pas sur le podium, donc ça compte pour beurre.

E.L. : « Patrick Abada avait fait 4e du concours de perche des Jeux de Montréal, en 1976. Les gens n’arrêtaient pas de le plaindre, des années durant, de son échec, 4e, la place de l’idiot, la médaille en chocolat. Et il leur répondait qu’il avait vécu sa 4e place aux Jeux comme une chose magnifique, le plus grand moment de sa vie…

G.B. : « De tout ça, on parle sans ne rien comprendre des enjeux du sport. Il y a aussi le coté festif, que veulent vendre maintenant les média : c’est tout le contraire du sport. Dans certaines compétitions, ils meublent les épreuves avec des feux d’artifice ! Ils veulent des images, c’est ce qu’ils ont trouvé. Je déteste cela. Car alors, que reste-t-il d’une performance, présentée dans un tel cocon, que peut-on en appréhender ? Même la performance d’ailleurs, vingt ans après, a tellement été mangée par les progrès, que tu n’oses pas la donner, tu aurais l’air ridicule. Le record mondial, trente ans après, a l’air ridicule ! La seule chose qu’on ne t’enlèvera pas, c’est l’effort que tu as consenti pour réussir ta performance. L’effort ne sera jamais démodé. Aussi, éliminer cet aspect là, cette ferveur, cette volonté, est dramatique…

« …On  n’est pas vainqueur d’une compétition. On est rescapé. Le survivant d’un processus d’élimination qui est un douloureux sacrifice, tout sauf une fête.

E.L. : « Pour Lacan, je cite, ‘’le sportif est le prototype du héros moderne qu’illustrent des exploits dérisoires dans une situation d’égarement’’. »

G.B. : « Alors, en face de ça, on peut me présenter de très belles cérémonies d’ouverture des Jeux olympiques et m’expliquer que c’est la soirée olympique la plus regardée, moi je ne les regarde pas. Puisque c’est ça que veulent les gens, qui les fait rêver, on pourrait leur passer dix cérémonies d’ouverture aux Jeux olympiques, et expédier les épreuves sportives en vitesse…

Pour en revenir au roman, en évoquant la dernière course d’Alizée telle qu’elle-même se la raconte de l’intérieur en la vivant, j’ai voulu opérer le négatif de ce qu’on nous montre, avec ces nageurs souriants de toutes leurs dents, avec ce bonheur qu’est la compétition. La machine médiatique ne veut voir de bonheur que dans la victoire. Il ne lui viendrait pas à l’esprit de nous montrer ce que peut être la grandeur de l’échec. Car enfin, c’est la relation entre l’effort gigantesque de l’entrainement et la fragilité, la fugacité, l’enjeu, de la compétition, qui donne au sport sa force tragique. Celle ou celui qui nage deux fois par jour, est toujours entre deux entrainements. Il ne cesse de sentir le chlore, son maillot de bain, ses serviettes, ne sont jamais secs. A peine sorti de l’eau, déjà l’heure lui indique le faible laps de temps qui le sépare de l’entrainement suivant. C’est un rythme lancinant, quelque chose qui bouffe ta vie. Tu rates un entrainement, tu as l’impression de ne pas savoir nager.

E.L. : « Raconte un peu ta carrière en natation ?

G.B. : « J’ai commencé dans un petit club, le Club Sportif du Val d’Oise, à Montmorency. J’habitais à Epinay-sur-Seine. Je voulais faire du rugby et vers douze ans, j’ai été opéré d’une épaule. Le médecin m’a proposé de pratiquer pendant un an un sport moins brutal. J’ai nagé. Ça m’a plu. Dès la deuxième année, j’ai commencé à m’entrainer tout seul. Aux trois entrainements hebdomadaires du club, j’ajoutais deux ou trois entrainements en solitaire. Je glanais tout ce que je pouvais dans les journaux et dans des conversations sur les bords des bassins pour bâtir mes séances. Un jour, j’ai entendu un coach vanter son nageur qui avait réalisé un 30 fois 50 mètres papillon. A ma séance, suivante, je me suis tapé 50 fois 50m papillon. J’avais une autre fois piqué une séance de Bruce Furniss qui enchainait des séries de 1000m. Je me suis tapé des séries de 1200m. Furniss, champion olympique et recordman du monde du 200m, était très doué. Moi, je n’étais pas doué, pour compenser, j’en ferais plus que lui. Pour mes séries, j’emmenais à la piscine un sablier du « Mot le Plus Long », je retournais le sablier, nageais, attendais que tout le sable ait filé, le retournais, repartais. J’ai transposé ce genre de pratiques en littérature. J’avais lu que Patricia Cornwell se levait tous les matins à 5 heures pour écrire, je me suis levé à 4 heures. Pour que mes parents ne soupçonnent pas mes activités aquatiques j’avais caché mes affaires de natation dans la benne à ordures de l’immeuble. Et un jour, je me les suis fait voler. »

E.L. : « Tu étais un fanatique, une sorte de Monsieur Plus. »

G.B. : « A 21 ans, j’ai commencé à entrainer. Et à écrire. Comme entraineur, j’officiais à l’ « Entente 95 Franconville, Harblay, Sannoy et Montigny ». Un regroupement de quatre communes. On a eu des médailles et même un champion de France en 1997, sur 1500m, Sébastien Durindel. Dans le journalisme, je suis devenu rédacteur en chef et directeur général de l’Echo Républicain, à Chartres. J’ai toujours continué à nager, malgré des ennuis de santé, tendinites, hépatite virale. après le CSVO, entre 70 et 77, j’ai nagé au CNP de 78 à 81 puis à Clichy, pendant que j’étais entraîneur à Franconville, puis à l’Entente 95 FHSM (84-97), à Saint-Denis où j’ai joué au water-polo en 98-99, aux Vauroux-Mainvilliers de 2000 à 2004, au CNP, en masters, en 2005-2007, puis au Lagardère depuis 2007. Je n’ai pas encore repris ma licence cette année, pour l’instant je nage dans un petit club FSCF, le CS France, rue du Montparnasse. A 40 ans, j’ai été champion de France masters du 50m papillon devant un grand champion et un type formidable, Xavier Savin, un finaliste olympique qui, comme les grands champions dans une course comme ça, s’est présenté au débotté, sans entrainement, tandis que moi, j’étais très préparé. J’ai encore gagné le 50 papillon en 2008, fait 4e mondial. Maintenant, à cause de petits ennuis cardiaques, je continue de nager mais ne puis plus me présenter à des compétitions.

« Je nage toujours long. Cela m’est facile. Le plus dur, c’est de s’y mettre. Mais une fois dans l’eau, je ne m’arrête plus. Nager 10km est beaucoup moins difficile que d’écrire six ou huit heures d’affilée. J’aime écrire dans un café. Presque toujours le même, à Montparnasse. J’amène mes boules Quies, n’entends rien de ce qu’on me dit. Quand j’ai bien souffert à force d’écrire, je suis content. Comme après un entrainement. Je me sens rajeuni, envahi par une bonne fatigue. »

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

FAN D’ALIZEE

 

L’héroine du roman de Gilles Bornais, « 8 minutes de ma vie », est-elle Laure Manaudou, Gilles Bornais, ou un peu de nous tous ?

 

A l’instar du « madame Bovary, c’est moi », de Flaubert, Gilles Bornais aime dire : « Alizée, c’est moi. » Alizée, c’est aussi, semble-t-il, Laure Manaudou, et plus qu’un peu. La protagoniste de « 8 minutes de ma vie », se raconte à la première personne du singulier. Comme Gilles est romancier, et que les romanciers aiment touiller la pate des réalités qu’il utilisent dans leurs fictions, il décide qu’Alizée est une adversaire, et une héritière de Manaudou, élève, comme elle, de Philippe Lucas. De plus, son vécu est assez proche de celui de la championne.

Bornais connait Lucas depuis l’époque où celui-ci était un petit nageur de brasse, il a donc assisté à la construction du personnage. Le Lucas du roman est plus vrai que le modèle ; c’est un athlète de salle aux bras hypertrophiés, doublé d’un rebelle aux croyances étroites, qui jacte comme dans un film d’Audiard, est fan de Johnny et coach d’Alizée. Laquelle, ayant été à bonne école, parle et jure elle aussi comme un charretier. Son langage n’a pas du dépayser Gilles Bornais, excellent auteur de polars, qui a obtenu deux grands prix de meilleur roman policier et qui, depuis son remarquable récit de chasse au tueur en série, intitulé Le Diable de Glasgow, n’a cessé de publier et d’élargir sa palette. Dans « 8 minutes de ma vie », il retrouve parfois le phrasé, le rythme nerveux de ce genre.

Les « 8 minutes » en question sont, à une poigné de secondes près, celles que nécessite l’accomplissement d’une finale olympique du 800m qui va faire d’Alizée « la meilleure nageuse de tous les temps ou une pauvre fille trop grande et trop blonde. ». Précédée, en un long flash-back par sa vie de nageuse, partagée entre triomphes et naufrages, puisque que le sport olympique se nourrit d’extrêmes : la cime, ou l’abime. Une existence qu’elle conte avec une désinvolture que limitent certaines pudeurs de langage. Outre Lucas, indispensable père fouettard, elle est entourée de parents partagés entre l’affection et des tentations d’instrumentaliser, compte une bonne camarade (dans laquelle on peut voir une certaine Esther Baron), et un nombre beaucoup plus élevé d’adversaires, voire d’ennemies : ces nageuses qui veulent sa place ; et de garçons, objets de désir jetés sur son chemin comme autant de passerelles vers l’espoir d’une autre vie où l’on fera l’amour, des enfants, où on ne nagera plus.

Bien sur, nous sommes dans un roman. Mais enfin, cette Roumaine « belle, rose, lisse et son regard qui pâlit sous la peur », c’est bien Camilla Potec ; et l’Espagnole au torse avantageux et au « faciès de cochon » Federica Pellegrini. Gilles s’amuse à brouiller les pistes en citant par ailleurs, les noms de ces champions, mais à condition de connaitre un peu la topographie des lieux, on s’y retrouve facilement. L’expérience de Gilles Bornais, qui est un nageur, un entraineur, un journaliste de natation, donne à ses descriptions le poids de l’authentique.
L’apothéose du livre, c’est cette course de huit minutes où se joue une vie, qu’Alizée va prendre en mains, écartelée entre sa trouille et l’envie féroce, phénoménale, d’humilier les autres finalistes, de les détruire. Quarante pages à bout de souffle, de sang, de sueur et de larmes. Sans doute la partie la plus achevée du récit, où Gilles donne sa pleine mesure. Le lecteur ne sortira pas indemne de cette course à quitte ou double, et découvrira alors, à l’instar de Gilles Bornais, qu’Alizée, c’est nous.

Eric LAHMY

*Gilles BORNAIS. 8 Minutes de Ma Vie. Jean-Claude Lattès, 16 €

UN DROLE DE PELLERIN

Livre

*Fabrice Pellerin, Accédez Au Sommet le Chemin Est En Vous. Michel Lafon éditeur, 15€.

 

Par Eric LAHMY

 

C’est un drôle de Pellerin que viennent de publier les éditions Michel Lafon. J’entends par là le livre à l’intitulé pompeux et involontairement amusant de l’entraîneur de Nice. En le déchiffrant, lettres blanches sur fond bleu, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer Fabrice Pellerin, nu jusqu’à la ceinture, vêtu d’un pagne de yoghi, assis en Padmasana (pose du lotus), les mains en supination posées sur les cuisses, doigts réunis et tournés vers le ciel, le regard ferme, fixé sur la ligne bleue des Alpes maritimes ou sur le mur du virage des 50 mètres, en train de psalmodier avec une force tranquille : « accédez au sommet le chemin est en vous »

Philippe Lucas, six ans plus tôt, avait baptisé son bouquin, chez le même éditeur, d’un viril et laconique « Entraîneur. » Question de style. Mais enfin le titre est une vitrine, entrer dans la boutique est une autre affaire. J’avais un souci. Que je le regrette ou non, lire le livre de Fabrice Pellerin après le départ précipité de son nageur vedette Yannick Agnel changeait quelque peu mon mode de lecture. J’espérais y trouver une piste au sujet de cet incident. Une indication, ne serait-ce qu’en filigrane, de ce qu’il s’était réellement passé. J’ai eu la réponse que je cherchais, page 175, et dans beaucoup d’autres endroits. Je ne vous en dirai pas plus : là n’est pas le sujet.

Même sans cet incident, je crois que bien des affirmations péremptoires, parfois des pages entières de Pellerin, m’auraient rendu perplexe. On sait combien les « originalités » de Pellerin ont interpellé le petit monde de la natation, et ses écrits portent à croire que sa jubilation d’après Londres n’en est que plus grande. On le comprend, même si on ne l’approuve pas. Afficher « neuf médailles olympiques » dans une comptabilité non euclidienne où les médailles de relais ne se divisent pas mais s’additionnent, est une satisfaction, mais pouvoir dire aux autres qu’ils ont l’air frais maintenant, avec les critiques qu’ils balançaient sur la « méthode Pellerin », c’est un vrai bonheur.

Pourtant, avec tout le respect dû au triomphateur, je vais émettre à mon tour une incongruité. Pellerin – son livre en fait foi – est la preuve qu’on peut être un entraîneur à succès en pensant beaucoup de travers.

Si ce genre d’affirmation ne pouvait se retourner en boomerang en direction de son auteur, je dirais qu’il y a quelque chose d’opaque, chez Pellerin. Attention, cet homme est sans doute sain d’esprit, sauf qu’il a une façon à lui, froide, de provoquer, révélatrice de… je ne sais quoi.  Ou il y a du souci à se faire, ou tout cela cache une méthode.

D’abord il y a le goût, un peu excessif, des mots. Tiens, il explique que la natation est une activité autotélique ; ça vous pose plus que de dire : on nage pour le plaisir. Pourquoi nagez-vous ? Parce que j’aime ça ? Parce que nager est une expérience sensuelle ? Non, parce que c’est autotélique. Travail, loisir. Draguer les filles. Prendre un bon repas. Aller voir La Joconde au Musée du Louvre. Pellerin, lui, définit ça comme autotélique. Retenez. Ça vous fera un gros mot inutile.

Bon, on peut comprendre ce plaisir pédant (autotélique ?) d’en boucher un coin. Un jour, Michel Rocard, dans un discours à l’Assemblée Nationale, avait lancé comme ça un « procrastInateur » qui avait jeté la presse nationale à l’assaut des dictionnaires. Procrastinateur, ça veut dire « attentiste ». Mais en l’occurrence, quelle belle pagaille.

Comme ce n’est pas suffisant, Pellerin forge des néologismes. « Perspection », c’est quoi ? C’est une « perspective » (un but à atteindre) telle qu’elle est vécue dans l’action. De la constance, la capacité de ne pas perdre de vue l’objectif. Pour un nageur qui prépare les Jeux, c’est de rester constamment sur la bonne longueur d’onde, ne pas aller à la piscine en ne sachant pas ce qu’on fiche là.

Allons plus loin. Comme je suis snob, et parce que j’ai, moi aussi, du vocabulaire, je vous dirai que Pellerin hypostasie sa méthode… Je veux dire par là qu’il croit que l’hostie est le corps du Seigneur. Sa méthode, concrètement, dans son livre, il n’en dit pas grand’ chose. Pas étonnant de la part de quelqu’un qui détruit volontairement ses plans d’entraînement, de crainte de se répéter ! Ce provocateur est bien sûr de lui. Il croit que c’est parce qu’il a suivi le chemin X que le résultat Y a été obtenu. Ce qui reste douteux. Il a fait nager le dimanche. Il s’en flatte. « Tout le monde nous a critiqué. » Pellerin ne veut pas que ses nageurs nagent. Il ne veut pas que ses nageurs nagent et se taisent. Il veut que ses nageurs nagent, se taisent, et qu’ils nagent contre les autres. Pellerin est un bagarreur qui a besoin d’ennemis pour se motiver, et motiver ses troupes. « Regardez ce qu’ils disent de nous. On va leur montrer. » Fouroux faisait ça dans le rugby. Lucas, à sa manière, à Melun et après. Ces deux là sont des boucaniers. Pellerin, avec sa tête de gendre idéal, est dans la ligne, seulement il y met une touche de zen intello. Nager le dimanche, ce n’est pas ça qui a donné les médailles d’or, mais ça a donné un but supérieur au pèlerin de la natation française. La secte de Mandarom lutte, parait-il contre les Lémuriens de Pluton. Pellerin contre les Primates de la natation française. Il se pose en s’opposant. Ça marche jusqu’à ce que ça ne marche plus. Mais qu’on se le dise. Le fait qu’Agnel ait claqué la porte de la secte ne l’a pas affaiblie, elle l’a renforcée. On resserre les rangs autour de la place vide, et « banzaï » ; Ça va barder aux mondiaux de Barcelone, et jusqu’aux Jeux olympiques de Rio.

Parmi ceux qu’il voue aux Gémonies, ou du moins dont il nous dit : surtout pas de ça chez moi, il y a les « battus », les abonnés aux seconds rôles, « tribu », dont, dit-il « Raymond Poulidor fut le plus fameux chef. » Et d’ajouter : « le jeune Eamon Sullivan en fait aussi partie. » Sullivan, ayant amélioré deux fois le record du monde sur 100 mètres, semblait favori pour le titre olympique de Pékin, en 2008, nous explique-t-il. Or il a perdu dans un éclat d’écume, d’un doigt derrière Alain Bernard. Stéthoscope en main, le bon docteur Pellerin ausculte la plaie. Et trouve une interview dans laquelle Sullivan déclarait apprécier Alain Bernard en-dehors de la piscine, ajoutant : « nous entretenons de bonnes relations et sommes de bons rivaux. J’adore le sport quand ça se passe comme ça. » De là, Pellerin entre dans une explication farfelue sur « celui qui ne ferait pas de mal à une mouche, quitte à jeter un mouchoir sur ses propres désirs, » et soupçonne que Sullivan ait pu « faire primer la courtoisie sur l’envie de vaincre. » Résumons : si Sullivan a perdu le titre olympique de Pékin, c’est parce qu’il est un gentil, donc un perdant.

Pellerin connaît mal Eamon Sullivan, un beaucoup moins gentil garçon qu’il n’y parait. Les Australiens ont témoigné de sa « fureur », après ses défaites sur 50m et 100m aux Jeux de Pékin. En-dehors de l’eau, sa conduite n’est guère irréprochable. Il a plus d’une fois provoqué quelques dégâts alors qu’il était en état d’ébriété. C’est ce charmant jeune homme qui a introduit une substance interdite par le Comité Olympique Australien, le zolpidem, un somnifère, dans l’équipe du relais quatre fois 100m des Jeux de Londres. Le scandale, en Australie, a conduit des sponsors de l’équipe à claquer la porte. Perte sèche, un million de dollars.

A côté de cela, Sullivan a connu beaucoup d’ennuis de santé : malade en permanence, sujet à des virus, il avait subi avant 2010 cinq opérations aux hanches en raison de déchirures répétées du labrum (cartilage de l’articulation de la hanche), et a souffert de tendinites persistantes aux épaules. Sa douleur était telle dans l’eau qu’il avait fallu pratiquement réinventer sa préparation autour d’exercices qu’il pouvait tolérer ! Au contraire de Pellerin, je décrirais la carrière de Sullivan comme l’épopée d’un gagnant de la vie, un homme qui a passé à travers des souffrances incessantes pour devenir quintuple recordman du monde, médaillé d’argent olympique et double champion du monde de relais. Le personnage a d’ailleurs gagné en 2010… un concours télévisé de chefs en cuisine et ouvert son deuxième café restaurant sur la plage de Perth… Tu parles d’un loser !

Dans la logique de Pellerin (et de millions d’autres personnes), il faut avoir un moral de vainqueur pour gagner, on est 2e quand on se trouve dans un état second, etc. On est responsable de tout ce qui nous arrive. C’est tout juste si on n’est pas coupable de recevoir une crotte d’oiseau lors d’une garden party, ou encore d’être passager dans l’avion qui s’est crashé dans l’Aconcagua. Portée à ce point d’incandescence, cette caricature volontariste est une forme d’ignorance de ce qu’est la vie très à l’honneur dans la sous-culture médiatique et sportive actuelle. Dans ma carrière de nageur puis de journaliste qui suivait la natation, j’ai vu des « perdants » devenir champions olympiques parce que c’était leur jour, et de sacrés battants être devancés pour le titre de champion du Val-de-Marne. Les éléments qui concourent à faire un champion olympique sont très nombreux, et ce n’est pas une déclaration polie de Eamon Sullivan à la presse française, au sujet de Alain Bernard qui l’avait invité à s’entraîner avec lui à Antibes, qui peut déterminer le moins du monde son statut olympique. Aux Jeux de Pékin, Sullivan aurait changé de ligne pour taper sur Bernard et Cielo pendant les finales du 100 et du 50m si les règlements l’avaient permis ! Les paroles de Sullivan que cite Pellerin en disent plus sur Alain Bernard, garçon charmant et courtois qui ne ferait pas de mal à une mouche et a gagné la course de Pékin, que sur Sullivan !

Dans sa galerie des losers, Pellerin nous dessine ensuite un « blessé », personnage qu’il présente comme un manipulateur. Pas de ça chez moi ! Ôtez cette tendinite que je ne saurais voir ! Là encore, il a tout faux. La blessure du sportif n’est pas souvent « dans la tête » (même si cela arrive), elle s’inscrit dans son corps. Parfois elle est indécelable ! Pellerin en tire des conclusions. Or, certaines douleurs suivent les lignes d’acupuncture et indiquent des déséquilibres éloignés des symptômes. Ces trente dernières années, toutes les avancées de la traumatologie ont été faites dans le sport, en raison de l’énorme propension des sportifs à se blesser, et, avec la professionnalisation et l’augmentation des charges, cela ne s’est pas arrangé ! Pellerin croit-il que l’épaule humaine a été faite pour effectuer dix millions de rotations par an ? Laissons-lui ses certitudes. Je lui conseille de lire « Golden Girl », le livre de Natalie Coughlin sur cette question. Son premier coach l’a faite nager sur sa tendinite, elle est arrivée estropiée à Berkeley, où Terri McKeever a patienté un an, le temps qu’elle soit réparée. Après ça, Natalie est devenue championne olympique et du monde à neuf reprises. Et Laure Manaudou ! Elle nageait, dit-on, à la fin de sa carrière, sur cinq tendinites aux épaules, deux ici et trois là. Après, bien sûr, il y en a qui disent : c’est une fainéante… Je sens qu’on ne va pas s’entendre.

Autre cible de Pellerin, le « presque qualifié », celui qui rate la sélection ou le record. Je crois que le grand problème de Pellerin et de notre époque volontariste est d’avoir évacué la notion d’aléa ; le hasard, automaton d’Aristote : ce qui se produit en dehors de tout dessein. Une notion estimée des Grecs et des Romains anciens, déifiée sous le nom de Fortune. William Shakespeare l’avait bien dit, avec sa sublime virulence : « Lhistoire humaine, un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Cessons, s’il vous plait, d’expliquer une deuxième place aux Jeux olympiques par un défaut, ou la première par une qualité, La qualité première de la réussite, c’est le talent. C’est là le socle, la fondation. Sans talent, rien ne peut être bâti. Après, certes, il faut le sculpter, le polir, en faire une œuvre. Du travail. Un gros psychique. Un bon entraîneur, bien évidemment. Des moyens, etc. Le talent premier de Yannick Agnel, c’est d’avoir un bon physique de 2,02m, avec des muscles secs et solides, et la tronche de Yannick Agnel par-dessus !.

Le talent premier de Pellerin, c’est de l’avoir attiré à lui, parce que Richard Martinez avait fait la fine bouche et que Font-Romeu ne plaisait pas au gamin. Un jour, un grand réalisateur, John Ford, avait été interrogé sur la façon dont il dirigeait ses acteurs. Il avait répondu : « la direction d’acteurs, c’est le casting. » Façon de dire, si vous avez John Wayne, il va vous faire votre film. Laure Manaudou, c’était la même chose, parce qu’on mettait quarante nageuses de force égale pendant trois mois dans le même point d’eau, et, jour après jour, c’était toujours, elle, Manaudou, qui faisait la différence, de plus en plus. Taille, puissance, légèreté, technique, endurance, récupération. Quand il a Camille Muffat et son 1,83m, et Yannick Agnel, Pellerin, qui est certes un bon metteur en scène, n’a pas à s’inquiéter, car quel casting !!

Yannick Agnel affirme avoir lu dans ce livre, en filigrane, l’histoire de sa vie avec son coach. Rien que pour ça, il vaut la peine d’être médité. Tout n’est pas à jeter dans ce bouquin, loin de là. Il mérite d’être lu, goûté même. Pellerin, aidé par Véronique Mougin, écrit bien. Il m’a agacé presque à chaque page, mais ce n’est pas mal, c’est une façon d’être capté par un auteur. D’ailleurs, je suis en train de le relire. Mais bon… J’aurais préféré plus de pages vécues sur Nice, sur la méthode, des précisions sur ce qu’on m’a raconté à gauche et à droite, et que j’aurais voulu authentifier, plus de pages, bref, sur la natation…

Après ça, libre à vous de vous emplir des prières du catéchisme selon Pellerin, de vous laisser bombarder de certitudes aussi ronflantes que vides comme : « chaque désir est une destination. » Et pourquo pas : « chaque destination est un désir. » Bof, ça tient aussi bien debout, n’est-ce pas ? Mais qui s’en fiche ? Bien sûr, rien ne vaut le titre : « Accédez Au Sommet Le Chemin Est En Vous. » Après ça, Pellerin n’a plus qu’à créer une secte. Il finira par guérir les écrouelles.

 

*Fabrice Pellerin, Accédez Au Sommet le Chemin Est En Vous. Michel Lafon éditeur, 15€.