DOPAGE.- LES RUSSES S’ÉTONNENT DES FAMEUSES EXEMPTIONS MÉDICALES

Éric LAHMY

Mardi 8 Novembre 2016

Je n’ai pas l’habitude de noter les bons points pour les Russes dans le domaine de l’antidopage (manqué de fair-play de ma part?), mais je dois dire qu’Alexandr Zhukov (président du Comité olympique russe, membre du CIO et président de la commission d’évaluation de Pékin 2022), en a marqué un. Il a lancé une proposition assez intéressante, bien qu’elle fasse l’effet d’un coup de pied dans la fourmilière (ou peut-être parce qu’elle fait cet effet).

Mr Zhukov a demandé purement et simplement d’interdire l’usage des exemptions thérapeutiques ou de le réformer.

Cette proposition a été lancée dans le cadre des discussions en vue de réformer l’agence mondiale antidopage. Mr Zhukov a expressément demandé la disparition du groupe d’experts qui présidaient à l’attribution de ces fameuses exemptions thérapeutiques, devant des représentants du « gratin » olympique –  directeur général, vice-président, directeur médical – parmi lesquels se trouvait le Français Tony Estanguet. 

Mr Zhukov avait été invité à donner ses impressions sur les réformes de l’AMA et à évoquer la situation actuelle en Russie, en amont des réunions ad hoc de Glasgow des 19 et 20 novembre prochain.

Si l’on saisit bien la pensée (voire la stratégie) de Mr Zhukov, elle répond à l’exigence affichée des nations occidentales d’une « tolérance zéro » vis-à-vis du dopage. En l’espèce, il commence par leur annoncer que les Russes ont criminalisé le dopage, par une loi passée à la chambre basse du parlement. Puis il leur dit : maintenant on va mettre tout à plat pour jouer à égalité.

Le président de l’AMA n’avait pu se déplacer pour cette réunion et il a eu tort parce que Mr Zhukov a « causé » de lui. Il s’est d’abord plaint du manque de représentation de la Russie dans les instances de l’anti-dopage – ce qui, mais ne le répétez pas, compte tenu des récents exploits russes en la matière, correspondrait au regret de la camorra napolitaine de ne pas être représentée dans les commandos antimafia de la préfecture de police.

L’argument de Mr Zhukov concernant le manque d’efficacité des contrôles opérés par l’AMA pour un coût « énorme », qui le conduit à demander un redémarrage de RUSADA, l’organe antidopage russe suspendu l’année dernière, n’a guère de séduction à mes oreilles, en fonction de la crédibilité aujourd’hui réduite à néant d’une institution dévoyée… et dont je soupçonne que le dévoiement remonte beaucoup plus loin que 2014, année la plus lointaine où l’AMA a pu investiguer.

Je le souviens des interrogations qui furent les miennes, lors des Jeux olympiques de Moscou, en 1980, devant des records mondiaux, et en l’absence du moindre contrôle anti-dopage positif.

Mais certes, aujourd’hui une nouvelle RUSADA serait sous le contrôle total et exclusif de l’AMA, ce qui changerait la donne. Selon Mr Zhukov, seule la RUSADA, ainsi subordonnée et donc crédible, pourrait lancer un programme antidopage cohérent, massif et efficace sur le pays.

Cependant, l’AMA a promis de nouvelles révélations sur l’étendue du dopage russe, alors que sur ce plan, elle nous avait si on ose dire gâtés !

Pour Mr Zhukov, l’agence mondiale anti-dopage n’est pas pourtant tout à fait immaculée. « L’AMA demande plus de pouvoir mais ne se tient pas pour responsable de ses structures subordonnées. Ses activités ne sont pas transparentes – un grand nombre de décisions sont prises portes closes et elle en devient un instrument de manipulations, y compris de nature politique, aussi bien que la source d’avantages compétitifs » explique Zhukov.

De quoi peut-il s’agir ?  Des fameuses exemptions thérapeutiques. Ces pratiques ont été mises en lumière par le cambriolage informatique des dossiers de l’AMA par les hackers des Fancy Bears : on a pu voir les nombreuses exemptions en tous genres dont profitent des dizaines de champions occidentaux, et non des moindres. Lesquels peuvent donc se doper en toute tranquillité d’esprit, puisqu’avec l’autorisation de l’AMA, en raison d’une maladie qu’ils sont censés soigner avec des produits interdits.

Richard McLaren, l’auteur d’un des deux rapports qui ont accablé la Russie, a lui-même admis que les champions peuvent abuser de ce système. On peut être sûr que s’il « peuvent » en abuser, ils en abusent !

Le dévoilement de dossiers médicaux de champions comme Cate Campbell, Madison Wilson, Taylor McKeown, Serena Williams et sa sœur Venus, Rafael Nadal, Mohammed Farah (champion olympique des 5000 et 10000m en 2012 et 2016), Chris Frome et des champions olympiques comme Laurie Hernandez (USA, gymnastique) et Helen Glover (GBR, aviron) a peut-être contrevenu à la règle du secret médical, mais il a surtout montré que la pratique, quoique défendue mordicus par les autorités de l’antidopage, a quelque chose de dérangeant. « La situation, avec ces exemptions, revient à permettre l’utilisation de substances prohibées par des athlètes. Que des athlètes sérieusement malades, parfois de façon chronique, puissent devenir champions du monde ou olympiques tout en prenant des substances qui sont interdites à d’autres athlètes, voilà qui est un pur non sens. Ces types de sportifs augmentent sans arrêt. Au train où vont les choses, les athlètes en bonne santé vont devenir l’exception. »

La différence avec la plupart des dopés est certes que les exemptés sont, sauf truqueurs professionnels, des personnes honnêtes qui ont suivi le règlement.

Pour Mr Zhukov, on ne peut ouvrir de telles exceptions à la tête du client. « A présent, les processus ne sont pas standardisés et peuvent être sujets à manipulations. » A son avis, un conseil-expert du CIO devrait être chargé des exemptions, et le secret ne devrait pas être gardé : « il devrait être requis de publier les exemptions thérapeutiques pour tous les athlètes. » Le secret médical n’étant plus de mise dans ces cas ?

 

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