DOPAGE : UN COMPTE A DORMIR DEBOUT ?

POUR CES LABORATOIRES, CRIER AU DOPAGE GENERALISE, C’EST UNE FACON DETOURNEE DE DEMANDER PLUS D’ARGENT

Par Eric LAHMY

Mercredi 25 Février 2015

Entre le “tous dopés” des uns et “un sport propre” des autres, je ne sais pas pour vous, mais j’ai toujours navigué dans un brouillard de convictions. C’est sans doute ce brouillard qui m’a permis de continuer à m’intéresser à la compétition. Les illusions d’un « sport propre » m’habitaient (comme sans doute beaucoup de jeunes, j’ignorais l’existence de moyens de se doper). Mais peut-être manquai-je d’imagination ! Quand, étudiant nageur, mon entraîneur m’avait recommandé de prendre de la striadyne, un vaso-dilatateur, que, dans mon souvenir, j’avais refusé d’ingurgiter, ou quand, de ma propre initiative, je consommais du Guronsan, une vitamine C effervescente au goût d’orange contenant de la caféine (plus pour me soutenir dans mes études que pour nager d’ailleurs), j’aurais été très étonné de savoir que ces produits d’apparence anodine seraient un jour inscrits dans des listes de produits dopants !

Une toute récente étude néerlandaise publiée dans Sports Medicine de janvier 2015 prétend que la prévalence du dopage dans le sport d’élite s’inscrit dans une fourchette (trop large pour être prise au sérieux ?) de 14 à 39 pour cent – mais, malgré l’imprécision dans sa précision, je me dis que jusqu’ici, jamais l’on avait envisagé une telle étendue du problème – très au-dessus de ce qu’on croyait, et pour ainsi dire catastrophique …

Sur quoi se base une telle conclusion? Sur deux études utilisant des méthodes très différentes. La première a comparé 7.000 tests sanguins prélevés entre 2001 et 2010 chez 2700 pratiquants d’élite de l’athlétisme avec des lectures effectuées à la fois sur des dopés et des non-dopés également répertoriés. Il est apparu que 14 pour cent des athlètes d’élite montraient un taux d’hémoglobine élevé. Pourraient-ils s’être engagés dans une quelconque manipulation sanguine ? C’est ce que supposent les auteurs de cette recherche. Ce travail était centré sur le dopage sanguin seul et s’était désintéressé du « reste ». Le passeport stéroïdien ne devrait pas permettre d’étude sur les prises d’anabolisants avant quelques années.

AUCUNE PREUVE DE DOPAGE

La deuxième étude effectuée par Olivier De Hon, directeur des affaires scientifiques de Dopingautoriteit, l’organisation néerlandaise anti-dopage (NADO), et ses confrères, consiste en une technique de réponse aléatoire dite RRT dans laquelle on questionne un groupe : en l’occurrence 400 athlètes allemands de niveau olympique en 2007. Le principe de cette technique de questionnement, utilisée dans les affaires criminelles, permettrait d’éliminer les réponses évasives et de compenser les répugnances à répondre franchement à une question directe en associant la question qui fâche à une autre anodine et dont la portée peut être déduite de façon mathématique. De vous à moi, je n’y ai rien compris mais d’après De Hon, la proportion d’athlètes qui ont admis ainsi implicitement (1) s’être dopés se situait dans une fourchette large) de 20 à 39%.

Un que ce rapport n’a pas impressionné, c’est Frédéric Nordmann, ancien nageur et hockeyeur sur gazon, qui a longtemps travaillé et s’est souvent exprimé sur les questions du dopage; des taux d’hémoglobine élevés, nous explique-t-il, ne sont en rien la preuve d’un dopage. « Entre trois et quatre virgule cinq pour cent des citoyens présentent naturellement des taux plus élevés que les normes établies. De plus, des dosages sur des gens qui s’entraînent en altitude vont vous donner là aussi des chiffres hors-normes. Ajoutez ces deux populations, et vous n’êtes pas bien loin des quatorze pour cent dénoncés par l’étude ! Maintenant, pour ce qui concerne le test de réponse aléatoire, il me semble relever de la psychiatrie cognitive, dont raffolent les Américains, mais qui ne correspond pas à notre approche. » On ne saurait être plus dubitatif que Nordmann selon qui l’urgence serait de poser la question du dopage dans l’entreprise : « le sport est à l’image de ce qui se passe dans le monde ; si la réflexion concernant les produits a bien été menée dans l’aviation et dans l’armée, il n’en va pas de même pour certaines professions, ainsi les routiers. »

C’EST FOU? OU C’EST FLOU?

Quoiqu’il en soit, interrogé par le journaliste britannique David Owen, pour le site britannique insidethegames, De Hon a regretté la minceur des informations courant sur la question du dopage, et en a appelé aux gouvernements pour qu’ils permettent une meilleure connaissance du phénomène. « Notre conclusion est que la fourchette 14-39 est la meilleure estimation qu’on puisse avoir aujourd’hui, a continué De Hon, pour qui cette imprécision était le signe d’une vraie méconnaissance de la pratique dopante et de son étendue. « Si les organismes gouvernementaux étaient plus actifs et plus transparents dans ce domaine, nous serions en mesure de nous faire une meilleure idée de la vraie prévalence du dopage dans le sport. » Maintenant, avouer son ignorance et publier de tels chiffres, qu’est-ce que cela peut signifier? Un effet d’annonce? Ou une vraie inquiétude? Et ces chiffres fous sont-ils autre chose que des chiffres flous? Il y a un côté « je ne sais rien mais je dirai tout » assez décevant dans tout cela.

Déjà, il y a trois ans, David Howman, directeur général de l’Agence mondiale anti-dopage (WADA) avait suggéré que, si le nombre des dopés avait été évalué à un ou deux pour cent des sportifs, des recherches récentes suggéraient de retenir plutôt un nombre à deux chiffres. Mais, ajoutait-il, les incertitudes restaient nombreuses, et, donc, impossible de savoir si le dopage gagnait ou perdait du terrain, si la politique menée est efficace, si l’argent employé dans cette lutte était bien dépensé et si les désagréments que vivaient les sportifs contrôlés régulièrement en valaient la peine. Pour De Hon, comme ses confrères Harm Kuipers et Maarten van Bottenbourg, des Universités de Maastricht et d’Utrecht, les autorités ont une responsabilité morale  dans l’impact des contrôles sur les champions ; d’autres études non publiées ont été menées sur la question, dont ils souhaitent qu’elles soient rendues publiques. Un jour, ont-ils ajouté, on devrait pouvoir mesurer les taux de certains produits à travers l’analyse chimique des égouts dans les centres d’entrainement !

Quel bonheur! Passera-t-on ainsi, sans crier gare, du goût du sport à l’égout du sport ?

(1) Le implicitement est ajouté par moi. E.L.

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