ENTRAÎNEUR, « GUIGNOL » ET TÉMOIN DE SON TEMPS

QUAND PHILIPPE LUCAS TOURNAIT

LES PAGES LAURE MANAUDOU

par Eric LAHMY 

Mercredi 17 février 2016

Philippe LUCAS ENTRAÎNEUR (Michel Lafon 2008)

IL A SUFFI D’UNE ÉMISSION DE TÉLÉVISION CANADIENNE POUR FAIRE DE PHILIPPE LUCAS UNE LÉGENDE. UNE LÉGENDE NOIRE, IL CONVIENT DE PRÉCISER. APRÈS CETTE MINUTE FILMÉE OU IL ENGUIRLANDAIT JOYEUSEMENT SA NAGEUSE LAURE MANAUDOU, UN JOUR OU LA MARIOLLE DE SERVICE AVAIT DÉCIDÉ DE NE PAS EN FOUTRE UNE RAME, UNE BONNE PARTIE DE LA FRANCE DÉCRÉTA QUE L’HOMME ÉTAIT UNE BRUTE…

…À L’ÉPOQUE, MAINTENU ÉLOIGNÉ DE LA NATATION PAR QUELQUES EXCELLENTS AMIS DE « L’ÉQUIPE », JE FAISAIS COMME TOUT LE MONDE. JE NE VOYAIS QUE LA PARTIE ÉMERGÉE DE L’ICEBERG. ALORS, BIEN SUR, LA VISION QUE J’AVAIS DU PERSONNAGE ÉTAIT ASSEZ EMBROUILLÉE. LE GARS ME PARAISSAIT PARFOIS FINAUD, PARFOIS BUTÉ ET RAS DE LA CASQUETTE. RESTAIT UNE CERTITUDE : UN HOMME QUI TRAITAIT FRANCIS LUYCE DE GROS CON NE POUVAIT ÊTRE FONCIÈREMENT MAUVAIS.

Et puis, sincèrement, l’essentiel, c’était Laure… Philippe, je voulus le rencontrer une fois en novembre 2011. Il était un peu au creux de la vague et j’ai toujours trouvé important, comme journaliste, de ne pas oublier ceux que l’actu néglige. Lucas était un fou de sport et un grand serviteur et j’étais sûr qu’il intéressait les lecteurs. Je demandais à assister à l’entraînement du Racing où notre amie commune Christine Caron, qui l’estime, l’avait attiré. Il fallait passer par des filtres, et je me suis retrouvé un six heures du matin à la piscine Beaugrenelle. J’ai vu un type à un million de kilomètres de son image médiatique, impliqué, calme, pas énervé du tout. Simplement un pro. 

Me sauvaient aussi de l’image sombre, ce qu’en pensaient Christine Caron ou Gilles Bornais, qui l’apprécient. En revanche, s’il est besoin de confirmer qu’à la Fédération et à la DTN, les sentiments à son égard n’étaient pas qu’amitié, je signe… Là, je viens de finir son livre, Entraîneur, paru chez Michel Lafon il y a huit ou neuf ans. Vous direz que j’ai mis le temps! C’est toujours bon, même si longtemps après, d’avoir la version de l’intéressé. L’avantage de Lucas écrivain sur Lucas Guignol de l’Info, c’est qu’il prend le temps de s’expliquer. Le clown des Guignols confirme sa notoriété et remplit certes son tiroir-caisse, mais le bouquin permet de pénétrer les secrets de l’homme. Enfin pas tous, seulement ceux qu’il veut nous livrer.

Quand Lucas a écrit ces pages, il a trouvé un ton qui emprunte peut-être à Audiard, voire Carco ou Céline, mais dans la mesure où ceux-ci empruntent le langage peuple, lequel n’est rien autre que du pur Lucas. Fabrice Pellerin, notre autre coach à succès à s’être fendu de mémoires, se sert, lui du langage de la psychologie positive (l’art de l’être humain de prospérer dans l’adversité) et autres rébus mathématiques. Celui-ci est plus excitant intellectuellement, mais devinez lequel est le plus marrant… Voilà pour la forme : Entraîneur est un livre entraînant ! Reste le fond. Sincèrement ? Je ne m’attendais pas à un bouquin aussi bon et surtout aussi substantiel.

Certes, c’est une œuvre de circonstance, en 2007, Manaudou a cannibalisé les bassins, elle est LA meilleure nageuse du monde, ça ne souffre d’aucun doute. Mais au-delà d’une inévitable (et par certains côtés précieuse) subjectivité, il y a de quoi lire…

J’ai pu donc apprendre que l’entraîneur de Chlore Manaudou a débuté où finissait la Nathalie Nothomb de « Stupeur et Tremblements » : comme nettoyeur de chiottes. Elle dans sa boîte nippone, lui à la piscine de Melun.

ESTHER BARON « TROMPETTE » DE LA RENOMMEE ?

Déjà tout petit, Philippe aime étonner. Brouiller les pistes. Chaque mois de septembre, à la rentrée scolaire, à la demande écrite de renseignements de l’enseignant, il répond MNS pour désigner « ce qu’il veut faire à l’avenir ». Et se régale en attendant l’inévitable : « c’est quoi, MNS ? » de l’instit. Rien que pour le bonheur fugace d’enseigner l’enseignant, de répondre à une ignorance qui, cette fois, n’est pas sienne.

Pour le reste, « l’école ne m’a strictement servi à rien, » dit-il. Il n’emploie pas le mot, mais se décrit quand même comme un, disons le, asocial. Pas d’amis, car, dit-il, « de toutes façons, ça ne représentait rien à mes yeux ». Alors qu’est-il ? Un étranger, version Camus ? Un indifférent, version Moravia ?  

Bien sûr, comme souvent, c’est plus complexe. Lucas a son monde à lui. Même s’il est une sorte d’autiste, peut-être ? Ce genre d’autistes légers, que rien ne vient déranger de leur enfermement dans un monde à eux, dans une rumination, sont souvent des gens qui vont loin, je n’ai pas besoin de vous emmener voir le film A Beautiful Mind pour vous en convaincre… Il vous suffit de savoir ce qu’est un zèbre ou un Asperger.

Philippe, certes, avec son bac moins cinq, ne peut être un autiste savant. Mais il sait focaliser très au-delà de la moyenne. Par exemple, son sens des relations utiles, non pas dans un esprit mercantile, mais dans celui d’un intérêt partagé. Les autres ne sont pas l’enfer, tout au plus un purgatoire, mais ils m’intéressent quand ils entrent dans mon jeu (mon je ?). Il faut partager ses hobbies, par exemple quand il joue au ballon dans la rue. Une fois la partie finie, le compagnon de jeu ne l’accroche plus. La relation s’effondre, elle renaitra à la prochaine partie. Il ne sent de communion que dans un compagnonnage orienté. S’aimer, ce n’est pas se regarder, c’est regarder dans la même direction, pourrait-il dire avec Saint-Ex.

Comment il envisage ces parties de foot mérite qu’on s’y attache. Lucas veut dans son équipe les plus mauvais pour relever des défis. « Je voulais me prouver que j’étais capable de gagner avec des trompettes. Je m’imposais, j’étais le capitaine. » D’habitude, les champions veulent les meilleurs avec eux pour gagner sans effort. Lui, ce qui l’intéresse, ce n’est pas tant la victoire que le chemin. Le sommet, c’est chouette, d’ailleurs il apprendra vite à l’adorer. Mais s’écorcher à crapahuter dans les pentes, voilà le bonheur… Et plus c’est dur, plus c’est mérité.

Il y a une forme de morale ascétique, ou stoïcienne, dans cette façon de voir les choses. On trouve en outre deux entrées dans ce fonctionnement. D’abord le goût du défi. Ensuite le goût de l’autorité, du pouvoir. Les « trompettes », en effet, qu’il s’efforce de transformer en Dieux du Stade, accepteront plus facilement le chef qu’il prétend imposer si « trompettes » ils sont. Alors, borgne au pays des aveugles ? Rien n’est moins sûr. Sans doute l’anime surtout le sentiment qu’il est bon de démarrer petit. Qu’un escalier s’attaque par la première marche…

D’ailleurs, Philippe Lucas n’a pas toujours été ce personnage qu’il s’est créé, sardonique et parfois intimidant. Ceux qui l’ont connu jeune se souviennent d’un nageur laborieux et timide. Les bracelets et boucles d’oreilles, le débardeur, les lunettes noires, les cheveux longs décolorés, les biceps et le torse développés sur banc, tout cet attirail est un effort pour s’inventer dans un no man’s land que croisent Johnny Hallyday et les super-héros Marvel.

Mais cette idée de tirer le maximum de gens pas doués donnera peut-être cette réflexion que j’ai entendu proférer autour d’un bassin, bien plus tard, le concernant : « la force de Philippe Lucas, ce n’est pas tant d’avoir fait Laure Manaudou une championne olympique et une recordwoman du monde, mais d’avoir fait Esther Baron championne d’Europe. » Je ne sais s’il y a du vrai là dedans, mais j’y souscris jusqu’à preuve du contraire.

Je ne prétends pas que Lucas soit un génie. Mais vous ne m’enlèverez pas de la tête qu’il y a du génie dans cette façon de fonctionner.

Lucas l’a beaucoup dit, son sport, ce n’est pas la natation mais le ballon. Petit, ce fou de foot collectionne les images Panini. Sa vision de la natation ? Le spectacle est inférieur au foot. On ne va pas lui disputer ça. Entre les Jeux olympiques et la finale Coupe du monde, il n’hésite pas, dit-il. « Regarder faire des allers-retours dans le bassin, ça me fait chier. » Alors, qu’est-ce qui l’a amené là ? Le hasard. Et puis l’obsession de gagner.

COMME ON « COACHE » UNE GRILLE DE LOTO

Né le 15 avril 1963, Philippe Lucas prétend avoir été mis au monde plus tard dans l’année, le 5 octobre, parce que ce jour-là, on pose la première pierre de la piscine municipale de Melun. Ses débuts dans l’eau sont calamiteux. Le déclic s’opère en 1970. Ça fait mal mais il aime ça ! Sauf que le chlore lui bouffe les yeux, les lunettes n’existaient pas. Les bonnets non plus, « ce qui au fond n’était pas plus mal quand on voit les têtes de nœud qu’on se paie avec. »

Pour le reste, dans l’eau, il n’est pas très doué, Lucas, et le verdict du coach vis-à-vis du nageur qu’il fut tombe tel un couperet : « je n’étais pas aquatique pour un sou, je ne sentais rien. » S’il se qualifie de « pince », sans rire, il ne garde pas non plus une grande impression de ses coaches. Qui donnaient l’entraînement « comme on coche une grille au Loto. » On en a connu des comme ça. Ils ne savaient rien, et ne voulaient rien savoir.

Alors que fait-il ? Il se prend en main. Nage seul, de midi à une heure et demi. Il se donne à fond, sérieusement, en « réfléchissant » à ce qu’il fait, il quatre nage avec entrain, sans pitié pour lui-même : mot d’ordre, aller au bout. Se défoncer… Masochiste, Lucas ? Je ne crois pas. Pas du tout. Mais curieux de se tester, de se mesurer, d’aller chercher ses limites.

Il me rappelle ce premier entraînement de fou qu’Arnold Schwarzenegger raconte, dans son autobio, s’être infligé à quinze ou seize ans, quand il se met à rêver de devenir le prochain Reg Park, « le » culturiste anglais (naturel) des années 1950-60. 30 kilomètres à vélo pour rejoindre la salle à Graz, deux ou trois heures à soulever comme un malade, trente kilomètres pour rentrer à la maison. Et le lendemain matin, la douleur de tous les muscles qui rend le lever mi comique, mi pathétique, la station debout douloureuse et incertaine, la marche ivre et torturante, et les mains qui se dérobent autour du bol du petit déjeuner, le lait répandu.

Tous les sportifs, je crois, ont ressenti cette terrible « douleur délicieuse » des muscles, comme s’ils avaient grillé, à l’issue d’une séance à fond, et qu’ils reçoivent comme un bonheur, la certitude du travail bien fait et des progrès qu’il annonce. Je me souviens même de l’inquiétude, quand après une grosse séance, la brûlure, force de l’habitude, n’apparaissait plus: « horreur!  je ne progresse plus. »

Agissant ainsi, Lucas expérimente ce qui sera l’alpha, sinon l’omega, de sa méthode. Le travail intensif, sans relâche. Un demi-siècle avant, au fond, le grand James « Doc » Counsilman, avec son « no pain, no gain », s’en était déjà fait l’apôtre. Et pas un nageur de demi-fond, ce creuset de la natation, n’a pu faire l’économie d’un tel slogan…

Malgré ce fanatisme, Lucas ne sera pas le Schwarzenegger de Mark Spitz, il lui faudrait plus de talent, il laissera ça à Ian Thorpe ou à Michael Phelps. Une année à Poitiers le convainc qu’il ne sera pas le nouveau dieu de la brasse coulée… Il rentre à Melun, passe son diplôme de MNS, le métier qui intriguait tant ses instituteurs, avec des notes superlatives en pédagogie (mais oui mais oui). Puis le voilà maître nageur à Fontainebleau, au 12e régiment, qui, nous dit-il, se distingue déjà, mais pas toujours dans le sens que préconise la Grande Muette ; avec lui la France est bien défendue ! Lucas raconte son festival, non, son armée de « conneries » en rangs serrés. Ça ne s’arrête pas, truandages à tous les étages, et vaut le déplacement.

A part ça, il entraîne des troufions qui ne savaient pas nager, et enrage de voir l’entraîneur national dépêché par la Fédération à Fontainebleau effectuer un travail qui l’énerve au plus haut point…

Bon, à force de faire du Lucas, Philippe ne reste pas plus de six mois au Bataillon. Il est bombardé maître-nageur à Saint-Germain-en-Laye. A peine réchappé du service militaire, il est le 1e septembre 1983 coach à Melun.

L’ART D’AIMER VERSION COACH ABUSIF

« Ce n’est pas parce que j’étais un mauvais nageur que je suis devenu entraîneur, se défend-il, c’est parce que j’avais étudié, cherché ce qu’il fallait faire pour permettre aux mauvais d’être bons et aux bons d’être meilleurs. »

Obsédé du long, mais aussi de la schlague, dès le premier jour, il accueille ses troupes par un sarcastique « bienvenu en Enfer », ils commencent à trente-sept et trois heures plus tard se retrouvent sept. Mais les parents suivent : « ça c’est de l’entraînement ».

Il se sent coach dans l’âme, se teste en aviron, en athlé, a toujours des résultats. Mais il travaille 80 heures par semaine, entraîneur, maître-nageur, et paie un remplaçant de son argent quand il part en déplacement avec l’équipe ! Son but : que Melun devienne la référence en natation. Mais rien n’est fait. Le budget reste faible ; « le directeur de piscine se tournait les pouces, logé, nourri, blanchi il se la coulait douce. Il m’avait établi un planning à la mords-moi le nœud… » Il tente de lui expliquer, l’autre fait le sourd, de guerre lasse, Lucas rentre dedans : « j’ai renversé sa bibliothèque ». En 1990, les choses s’arrangent, quand son père est devenu président du club.

« Je ne préparais jamais mes entraînements. Tout était dans ma caboche, à la virgule près. J’avais mes secrets et je les ai toujours. Et il y a tellement de mecs qui ont dégueulé sur ma façon de faire que je n’ai pas envie d’en parler. C’est chacun pour soi… Les athlètes sont en compétition, les entraîneurs aussi. Les sportifs, il ne faut pas les lâcher, il faut les avoir constamment à l’œil, se mettre à leur place pour mieux contrôler leurs réactions, vouloir leur réussite. Bref, les aimer. »

Maître mot, qui peut étonner de sa part, mais qui n’est pas déplacé dans sa bouche. Ceux qui le connaissent bien en attestent : Lucas, grande gueule ou pas, aime ses nageurs.

Ce dur a ses tendresses. C’est un tendre refoulé. Mais quelques fois, ça pousse trop, et ça sort. Il faut lire comment il parle de son père, de ses enfants, ou encore de Guy Boissière, son camarade de chambre quand il entraîne en équipe de France et avec qui il va nouer une vraie complicité…  

A côté de ça, il claironne avec sa fermeté habituelle qu’il ne dira rien de sa méthode, mais il dit tout. Bon, il ne vous explique pas si l’éventail des doigts doit être ouvert ou fermé dans la trajectoire sous-marine, ni ne pinaillera sur la position de la tête lors de la respiration, mais il écrit l’essentiel. D’abord qu’il travaille à l’instinct. Au feeling. Pas besoin de prendre le pouls ou les lactates du nageur pour savoir quand il doit repartir dans sa série. Mais si je comprends bien, l’instinct, c’est chez lui la somme finale de tout un travail, d’une rumination, un art d’aiguiser ses observations.

Ce qu’on sait mieux, c’est que le coach exige : « quand je leur imposais quarante longueurs, ce n’était pas trente-neuf que je voulais, c’était quarante… S’il manquait une longueur, j’en rajoutais plusieurs… A cette époque, les coachs n’avaient pas mesuré l’importance du physique sur l’évolution de l’athlète. » Et puis il crée deux salles, une de musculation pure, l’autre de musculation spécifique de natation. Pour rejoindre les sommets, les nageurs doivent disposer du meilleur…

Où Philippe Lucas emmène-t-il ses élèves ? Par-delà le mur, nous dit-il! « Lorsqu’ils étaient brisés… je les obligeais à s’arracher comme des dingues pour dominer l’acide lactique qui commençait à les paralyser… Il faut dominer la douleur. Si vous la laissez vous dominer, vous ne serez jamais un athlète de haut niveau. » Le champion doit élargir le mur de sa prison physiologique.

J’ai dit que tel était l’alpha de sa méthode. Et l’oméga ? L’organisation, la patience, la présence, la constance. La psychologie…

LES FEMMES D’ABORD

J’ai été particulièrement content de lire ça sous sa plume : « J’étais fait pour être un meneur de femmes. Car elles étaient – elles sont toujours – bien plus déterminées, bûcheuses et résistantes que les gars. Les mecs de seize ou dix-huit ans manquaient de sérieux. Les filles avaient la tête sur les épaules, la bonne attitude. » Cela, c’est bien sûr. Je ne sais si c’est une preuve, mais qui, dans la natation mondiale, a innové ces dernières années ? Katinka Hosszu et Katie Ledecky… Deux femmes. Deux monstres de volonté. A côté, les hommes s’appuient plus sur le talent. Même s’il est vrai, la natation, sous l’angle du travail, est, de toutes façons, le sport le plus dur…

Alors, bien entendu, coach de femmes, cela exige une envie (par exemple, Romain Barnier ne l’a pas, et Fabrice Pellerin l’a), et un certain doigté. Une fille c’est plus facile, mais aussi plus difficile à coacher qu’un garçon. Pour ouvrir la porte, il ne faut surtout pas se tromper de clé. « Aves les filles, qu’on le veuille ou non, il faut jouer sur le registre affectif.  Il […] était impensable que je les laisse gamberger à tort et à travers, cultiver leurs doutes et leurs hésitations…»

L’ART DE COULER NADEGE CLITON

Si l’on comprend bien, la méthode, pointilleuse, de Lucas, est de prendre tout en compte et de ne laisser aucune chance à la chance. Maintenant, toute une partie de son aventure affecte la forme d’un combat contre des forces hostiles. C’est perturbant, parce que nous sommes dans un monde où l’on ne devrait pas pouvoir tricher. Le résultat du nageur est objectif. C’est en cela que ce sport diffère des jeux collectifs. Je me souviens m’être laissé expliquer par Jacques Fouroux pourquoi en rugby, deux plus deux ne faisaient pas quatre. Le sélectionneur ne pouvait espérer créer la plus forte équipe de France en prenant simplement les meilleurs du championnat dans les quinze postes en raison d’un « facteur humain » qui procédait soit de la psychologie (l’entente entre joueurs), soit des modes de jeux (et il y avait comme ça des « charnières » qui marchaient mieux que d’autres, des concordances entre joueurs).

Même dans des sports moins complexes, des fonctionnements laissent sans voix le béotien. Dans un quatre fois 100 mètres d’athlétisme, tel coureur de 200 mètres, quoiqu’inférieur en vitesse a en ligne droite, maîtrise si bien la course oblique, en virage, qu’il y laisse sur place les rois de l’effort rectiligne.

En natation, rien de tout cela. Le sport est chronométrique et chacun nage dans sa ligne. Aussi est-il dérangeant de saisir comment et à quel point, à certains moments, la Fédération n’a pas joué le rôle qui était le sien vis-à-vis de Lucas (et sans doute d’autres entraîneurs). Les résultats sont indéniables, incontournables, le boulot a été fait, mais le rejet est violent…

A la page 53 de son livre, le coach attaque un chapitre qu’il intitule « Fédération désillusions« . D’une certaine façon, c’est d’une lecture pénible, parce qu’on y voit deux natations parallèles et qui ne se rencontrent jamais que pour s’exclure. La natation clubs et la natation fédérale. Et parfois on se demande si la fonction fédérale n’est pas d’entraver la natation!

Le premier incident date de 1992. Lucas a hérité en début d’année de Julia Reggiany, une « surdouée » qui, jeune, battait, dit-il, Catherine Plewinski, et qu’il va recueillir à la 11e place où l’a laissée l’INSEP, fidèle à sa solide réputation de cimetière des champions français de natation. En une saison, la voilà retoquée, 3e du 100 des France et dans le relais olympique. Mais son coach n’ira pas l’accompagner aux Jeux de Barcelone…

Bon, une relayeuse, c’est un quart de relais, donc peut-être en effet ne justifie pas un déplacement de son coach aux Jeux. Mais quatre ans plus tard, Nadège Cliton est sélectionnée olympique à Atlanta, en quatre nages. Et là, les ennuis continuent. Le coach est de nouveau persona non grata « Cette fois on m’empêchait de faire mon travail jusqu’au bout… Les entraîneurs ignoraient mes habitudes… Certains d’entre eux n’étaient d’ailleurs plus sur le terrain depuis quinze ans. Moi je connaissais Nadège par cœur, je lui aurais tenu un discours précis, je lui aurais dit ce qu’il fallait, j’aurais su la préparer ». Pour un jeune coach et une ondine au potentiel intéressant, vivre l’expérience jusqu’aux Jeux eut été en tous cas très enrichissante. Mais c’est ainsi…

Entêté, il part à Atlanta, billet payé par Melun, et quand il retrouve Nadège, raconte-t-il, elle nage 16 secondes moins vite au 400 mètres quatre nages. On a réduit considérablement son kilométrage sans se poser la question de ce qui lui convient. Quand ces coaches sauront-ils que l’entraînement, ce ne peut pas être du prêt-à-porter, mais du sur-mesure ! Ce n’est pas un mal français, c’est une carence professionnelle universelle. Même l’immense Shane Gould, la Ledecky d’avant Ledecky, raconte que, partie aux Etats-Unis, tomba sur un coach qui la sous-employait ainsi et acheva sa carrière…

« J’avais coaché Nadège une saison entière pour qu’elle soit prête le jour J. Je la leur avais filée au top et ils l’avaient démolie. En trois semaines… Sciemment. Comme Nadège n’était plus dans un pôle fédéral, il valait mieux pour eux qu’elle se plante. Sinon ça risquait de foutre en l’air leur théorie à deux balles. » Possible.? Navrant, dès lors. Comme il n’est pas avec l’équipe, Philippe doit acheter ses entrées à la piscine, sort de sa poche quinze mille francs pour avoir le droit de voir nager sa nageuse. L’humiliation suprême, c’est l’histoire du billet de stade promis par un dirigeant et qui ira à Patricia Quint, laquelle n’a pourtant pas de nageuse… Et Nadège? Nadège se désagrège.

Aux championnats de France, à Dunkerque, elle a nagé ses deux courses de quatre nages en 2’18.55 et 4’55.38. Aux Jeux olympiques, les qualifications finales A et B se joueront respectivement à 2’16.34 et 2’18., à 4’45.54 et 4’51.35. Avec une bonne préparation finale, peut-être aurait-elle pu progresser assez pour atteindre les deux finales B? On pourra toujours en rêver, parce qu’aux Jeux, Cliton, ça sera 2’25.25, 36e sur 43 partantes, et 5’6.46, 32e et dernière des séries olympiques !!

Vous comprenez la rage du coach?

Cela va continuer avec Laure Manaudou, et à sa première apparition, Claude Fauquet n’arrange pas le coup. Le directeur des équipes de France, futur DTN, n’apprécie pas Philippe pour des raisons qui ne sont pas liées aux résultats. Ces deux fortes personnalités se posent en s’opposant, et se situent aux antipodes l’un de l’autre.

A force de prendre des coups, Lucas apprend à en donner. Il dénonce un gâchis humain dont aujourd’hui tout le monde (enfin ceux qui sont informés) sont conscients. Il désigne le coupable numéro un: c’est Francis Luyce. Le président de la Fédération, explique-t-il, « a enrayé le système en ne nommant pas aux postes stratégiques les personnes adéquates. Savez-vous qu’au Comité directeur, il y a certains membres qui n’ont jamais mis les pieds dans une piscine ? »

Ce n’est pas tout. « La Fédé a plus de 80 conseillers techniques régionaux. Moi je peux vous dire que s’ils n’étaient pas là, ce serait pareil. Ce sont des électrons libres dont la majorité ne brille pas par son ardeur au travail. Ils sont là pour réfléchir, remplir des missions sans intérêt. Des CTR qui cherchent, on en trouve. Mais des CTR qui trouvent, on en cherche. » Critiques de 2008. Que dirait-il aujourd’hui ?

UNE ENVIE D’INSEP

Il y a huit ans, parmi les recettes qu’il proposerait au ministère des sports, « savez-vous qu’en Île-de-France, il n’y a pas un seul pôle espoirs national, pas un pôle pour la formation des tout jeunes ? ça veut dire quoi, ça ? ça veut dire qu’on a procédé à l’envers. On a tué la natation parisienne en décentralisant tout ailleurs. Avant il y avait des grands clubs comme le Racing, le Sfoc, Boulogne-Billancourt, Clichy, Melun. Ces fleurons ont été détruits. Ils sont morts aujourd’hui, morts et enterrés. Alors que la région parisienne est une pépinière de nageurs. Par contre il y a un pôle espoirs à Amiens ! Dans ce cas pourquoi pas un pôle espoirs à Forbach ? »

Là, je ne crois pas le suivre. La natation, elle ne vit pas avec des structures, mais avec des hommes: Melun, c’est lui, Lucas, Amiens, c’est Chrétien, Mulhouse, c’est Horter. La natation aime le soleil: Antibes, Nice, Marseille, Canet-en-Roussillon. A l’étranger, c’est pareil. La natation US n’est ni à New-York, ni à Washington mais en Floride, en Californie… Maintenant, il n’est pas interdit de placer les « right men in the right places. »

 » Ce qui les dérange le plus, s’agace-t-il, c’est que Philippe Lucas a réussi des trucs hors normes en ne suivant pas leur voie, en n‘étant pas dans le moule. Ça les emmerde qu’un mec qui lavait les chiottes de la piscine de Melun à son adolescence avant de devenir maître-nageur à vingt ans leur ait damé le pion sans avoir emprunté le même cursus qu’eux. »

Pour lui, pas de doute, le système fédéral n’existe pas. Il cite les médaillés d’avant 2007 et la parution du livre. Ils sont tous issus des clubs. Ce sera encore plus vrai en 2012 où Nice effectuera une razzia sans être pôle France. La Fédé a seulement donné le coup de pouce. Et c’est seulement sur le tard qu’elle saura le mieux gérer la haute compétition…

Cela n’empêche pas le coach de se rêver… à l’INSEP. Page 65, il raconte qu’il déjeune avec Luyce (ce jour là, il doit utiliser sans doute une très longue cuiller). Il lui explique qu’il aimerait entraîner à l’INSEP. Comment le candidat Lucas voit-il cela ? Deux assistants, 40 nageurs, vingt préparés quatre ans pour les prochains Jeux olympiques, vingt préparés huit ans pour les Jeux suivants… Luyce l’écoute. Et ? Rien. Rien du tout. Pas de suite, pas un mot, pas un oui, pas un non. Pas une explication. Aucun « retour ». Encéphalogramme plat. Du Luyce tout craché, mais à la figure !

Ce jour là, en fait de guignol, Lucas a trouvé son maître.

Bien entendu, le cœur du bouquin, c’est Laure Manaudou. « Physiologiquement c’était un avion à réaction. » La rencontre a quelque chose de magique, raconte-t-il. Elle, toute enfant, disait à son instit vouloir être nageuse professionnelle, lui, on l’a dit, c’était MNS. Lucas cite l’anecdote. Il y voit un signe des Dieux, étoiles alignées, destins qui s’embrassent…

…C’est, je crois, ce qu’on connait le mieux dans la saga de ces deux là, cet aventure duelle, mais c’est bon de voir retracer une épopée qui a déterminé la natation française, débloqué les esprits et démontré aux uns et aux autres qu’on pouvait conquérir le monde… Neuf années sont passées. A quand le tome 2.

 Philippe LUCAS ENTRAÎNEUR (Michel Lafon 2008)

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