FAUQUET ET MARACINEANU SOUS L’ŒIL DE JEAN-CHRISTOPHE SARNIN

17 août 2013

Jean-Christophe Sarnin, vice-champion du monde 1998 du 200 mètres brasse, a vécu les débuts du renouveau de la natation française depuis sa place de nageur. Aujourd’hui, entraîneur en Suisse, comme le démontrent ses notes, nées de longues conversations téléphoniques, il n’a rien perdu de son acuité visuelle…

Par Eric LAHMY

 

L’Homme

Jean-Christophe SARNIN a 37 ans. Né à Lyon le 2 avril 1976, il vient de Chauffailles, ville de Saône-et-Loire, où il pratique beaucoup de sport, hand, rugby, volley, athlétisme, et aussi de la danse. En 1993, l’adolescent joue des pointes dans les ballets des mercredis de l’UNSS. Dans son dernier ballet, « le Temps des Gitans ». Il jouait un rôle de mafioso. Et puis, par sa sœur Valérie, une bonne brasseuse, il découvre la natation. « D’entrée, j’ai bien marché. Fort de mes quatre ans de danse, j’avais acquis une bonne perception de mon corps dans l’espace. Me mouvoir dans l’eau qui, contrairement à l’air, est un support, fut alors facile. A mes débuts, je m’entraînais tranquillement, chez moi à Chauffailles (en Bourgogne), trois fois par semaine à raison de 1.000 mètres par séance. Puis, le conseiller technique régional m’a vu nager et m’a invité à suivre ses stages. Avec lui, j’encaissais 50 bornes par semaine: j’ai explosé, décidé d’arrêter et repris le chemin d’une troupe de copains danseurs, les Boudafous ! » André Duclaux, directeur du centre régional de Bourgogne, « avec son approche très intelligente et très humaine de la natation », parvient à  »replonger » Jean-Christophe dans le bassin. Et voilà que le garçon s’avère être un redoutable technicien de la brasse, doublé d’un athlète très volontaire. Il entre en équipe de France en 1996, année où il participe aux Jeux d’Atlanta. Champion de France du 200 mètres brasse en 1997, ce « joyeux drille, mais bosseur mature » accède aux finales des championnats d’Europe de la même année. C’est quand même une déception (au bout d’une progression phénoménale), car il s’est qualifié avec le meilleur temps de séries avec 2’13’’97, record de France; mais, jeune et inexpérimenté, il ne peut gérer cette situation et termine 7e de la finale en 2’15’’19. Même sa 4e place du 100 mètres brasse ne peut le consoler…

Six mois plus tard, en janvier 1998, il est 2e du 200 mètres brasse aux championnats du monde de Perth, en janvier 1998. Il y a seulement quatre ans qu’il a débuté en natation !  « Comme je dis souvent à Franck [Esposito], quand tu entres en finale, tu n’as plus rien à perdre, raconte-t-il, propos relevés par L’Humanité. La chance, il faut la provoquer puis la saisir. Alors, d’entrée, j’ai voulu emballer la course. Puis mon unique obsession fut de relancer, de me relancer constamment, notamment après chaque virage! Bref, j’ai fait MA course, sans m’occuper des autres. Nageant à la ligne d’eau n° 6 et respirant dans l’axe, je les voyais même à peine. Non, j’étais juste occupé à compter mes mouvements de bras. D’ailleurs, c’est la première fois que je réussis à parfaitement les compter sur les quatre longueurs: un signe, non? » Ce 16 janvier, donc, il vire en tête au 150 mètres, brasse encore devant à 10 mètres du mur fatidique. Et se fait chouraver l’or, pour 2 centièmes de seconde, par Kurt Grove, un Américain, 2’13’’40 contre 2’13’’42. Double champion du monde militaire, sur 100 mètres et 200 mètres brasse, en 1999, il prépare alors les Jeux olympiques 2000 de Sydney. Mais une blessure s’en mêle, qui entrave sa préparation. Il ne peut réaliser les minima, et mettra fin à sa carrière en 2002.

Il voue une forte estime à Franck Esposito, qui, dit-il, a tant apporté à l’équipe de France au plan de l’énergie, du sérieux, de la volonté.

Sarnin et la bande des quatre

La bande des quatre de la brasse française, ce sont à l’époque : deux Cannois, Stephan Perrot et Yohann Bernard, un Dijonnais, Jean-Christophe Sarnin et le Havrais Hugues Duboscq. Avec eux, la brasse française est l’une des meilleures du monde.

A ce sujet, Sarnin ne s’étonne pas. Il a une explication : il l’appelle imprégnation. « Marc Begotti avait fait cette remarque qui vaut sans doute pour les nageurs et les entraîneurs. Tous s’observent, et s’imprègnent. Ils s’approprient des façons de faire, petit à petit. » On le voit quand, par exemple, Fabien Gillot pique des trucs à Frédéric Bousquet, la vélocité des bras tendus dans le retour aérien. Jean-Christophe a un autre exemple en tête. « Regardez Michaël Phelps, dit-il, comment il a déteint sur les autres nageurs américains. Lochte nage à peu près comme lui, en amplitude, en relâchement. Et toute l’équipe américaine s’est mise à nager sur ces mêmes principes. »

Et Jean-Christophe, dans les années 90, comment vivait-il d’être dans l’équipe qui, autour de Claude Fauquet, est en train de révolutionner la natation française ? « La transmission de nageur à nageur s’effectuait pour moi comme pour les autres ; pour ce qui était de mon projet technique, j’étais surtout sensible à ce que je ressentais. Une fois, je me trouvais avec Duclaux (son entraîneur) à Canet, c’était en 1996 ou en 1995, il y avait Fred Deburghgraeve, on l’avait regardé nager et je m’étais imprégné de cette capacité qu’il avait développée, de replonger, d’utiliser sa tête pour piloter son corps. Prendre ce qui me convient chez les meilleurs nageurs du monde, oui. Mais sombrer dans le mimétisme, non. L’entraîneur me donnait des tâches ; des objectifs pour que je puisse organiser mon action. Et je me construisais dans la pédagogie de l’action. L’idée était de se construire de façon de plus en plus efficiente. »

L’imprégnation, mais pas n’importe comment

D’après Jean-Christophe, quand il nageait, il ne poursuivait pas cette démarche de façon volontaire. C’est une analyse ultérieure qui lui a fait saisir l’ensemble de la méthode. On n’avait pas conscience que l’on fonctionnait comme ça, avec des objectifs globaux, explique-t-il. Par exemple, au plan technique, cette petite part d’imprégnation s’est faite parce que Fred Deburghgraeve était présent.

« En-dehors de ça, je n’étais pas très attentif à ce que faisaient les autres. Stephan (Perrot) était très fort naturellement ; il adorait ça, faire des choses très costaudes dans l’eau. Je le notais mais ne m’en inspirais pas. Moi, c’était la précision. On était rivaux sur une course, mais pas à l’entraînement, pas à l’année. »

Ce sont des années de réflexion, de recherches. On va voir ce qui se passe à l’extérieur de l’Hexagone. Ainsi, Eric Rebourg se rend au Japon. « Il s’était immergé dans le fonctionnement japonais. C’était un travail d’une précision incroyable. Tout était hiérarchisé, on trouvait un entraîneur derrière chaque ligne d’eau, la reproduction du mouvement devait se faire au millimètre. »

Les changements du ‘paradigme’’ ne s’étaient pas faits sans débats, ni, d’ailleurs, de sacrés accrochages : « Lionel Volckaert avait refusé la démarche de Claude Fauquet, d’où un certain retrait de Stephan Perrot. Claude a refusé autant de nageurs avant Rome, pour les Mondiaux 1994, et pour des résultats médiocres.

« Johann Bernard avait un énorme potentiel. Quand il a nagé sérieusement (pendant deux ans) il est passé de 2’15’’ à 2’11’’. Johann était un nageur de quatre nages potentiellement très fort. Il était très différent de Perrot, leurs qualités étaient diamétralement opposées. Il n’aurait pu réussie en copiant Stéphan. L’exemple du copiage avéré, c’était, en papillon, le fait que Frank Esposito et le Russe Pankratov respiraient sur le côté. Et on a vu dans les bassins fleurir les nageurs qui respiraient sur le côté… à des vitesses différentes. »

Roxana et la concurrence malsaine

L’an passé, Roxana Maracineanu, dans une enquête de L’Equipe sur le début de la révolution de la natation française, aurait évoqué une « concurrence malsaine » entre les nageurs avant les championnats du monde 1998. Sarnin s’inscrit en faux contre l’assertion. « Je m’étonne qu’elle ait perçu les choses comme cela à l’époque. En 1998, on vivait l’embryon de ce qu’il s’est passé en 2012.  Ça commençait à se construire dans des stages en commun où on commençait à réunir les gens, où ils apprenaient à travailler en commun en conservant leur identité. Cette équipe de France avait une âme. Roxana, Frank Esposito, Xavier Marchand, étaient des personnes qui amenaient à la fois de la singularité et de la complexité, mais pour qu’un mariage dure, il faut prendre du recul. »

« Moi, j’étais un petit nageur. J’ai vécu l’aventure à Atlanta. J’étais tout nouveau, je découvrais, j’idéalisais l’Equipe de France. Pourtant aux Jeux Olympiques, j’ai été choqué par cette culture de la non-performance. Le seul qui se démenait, c’était Franck Esposito. J’ai eu l’impression qu’il luttait contre cette influence.

« Moi, je vivais ça à deux cents pour cent. J’étais déçu, mais je ne voyais pas autre chose  que ça. Quand Claude Fauquet a désigné le nouveau collectif olympique, cela avait tout l’air d’une micro-aventure. Il y avait là Karine Brémond, Maxime Duclaux, quelques autres Nous avons effectué notre premier stage avec Begotti à Megève. Dans tous les cas, je savais que nous ne resterions pas aussi peu nombreux.

« En octobre, en décembre 1996, nous étions dix à Megève. Begotti, Duclaux, Lacoste sont venus prendre contact. Ça se faisait prudemment, parce qu’il n’y avait pas de culture d’échanges, de ‘’qu’est-ce qui nous réunit ?’’ Et tous voulaient la même chose, mais préféraient faire ça ‘’seul que mal accompagné.’’  

« De cette façon d’échanger, de partager, qui s’est mise en place petit à petit, est née une culture de la performance. Avec la complexité de la nature humaine, l’envie d’exister à travers un groupe, mais jamais cette diversité dans les fonctionnements n’est venue polluer la performance.

 « Franck Esposito a fait un bien fou. Il s’entraînait, était exceptionnel de volonté, de désir de faire des choses, ça nous a guidé. J’ai des souvenir en stages à Font-Romeu, et de sa course à Atlanta où il se démène pour arracher la quatrième place. Ce fut pour lui une année très difficile. Le climat dans lequel on était a rendu très négative sa performance…

« Roxana est apparue dans le groupe en février 1997.

 « Roxana, dans ce contexte, avait opté pour l’isolement. On se réunissait beaucoup, Xavier Marchand et moi. On parlait de médailles avec un ton second degré, galéjade, mais on n’en songeait pas moins qu’une fois dans l’action, ce serait possible. Elle ne s’en mêlait pas, restait à part.

« Avant les Jeux d’Atlanta, certains nageurs se sont dit : je suis qualifié, c’est peinard; on avait la culture du rêve. Cette culture faisait qu’on disait d’un nageur limite, qui n’avait pas sa place : « si on le sélectionne, ça va l’aider. » En fait, c’est faux. Claude a énoncé cette erreur de la façon qui suit : »il n’y a rien de pire que de faire croire à un athlète qu’il a le niveau qu’il n’a pas. »

« Claude Fauquet avait une vision globale : la formation, la volonté de susciter une culture chez les jeunes. Dans ces quatre années qui ont suivi son départ, il y a eu chaque année une baisse de valeur chez nos juniors en Europe. Bien entendu, il ne faut pas faire comme les Italiens, qui font des cimetières de cadets. Lorsqu’ils arrivent à seize ans, dix-sept ans, on dit qu’ils ne sont pas motivés. En fait ils sont dégouttés, ce qui n’est pas la même chose et questionne le système.  

Jean-Christophe se rate aux sélections olympiques. L’homme compte tellement dans les débuts de la saga de la natation française  que Claude Fauquet envisage de le récupérer, de trouver un biais pour qu’il aille aux Jeux. « Je n’ai pas voulu. Il avait établi des règles et il devait s’y tenir. Il en allait de sa crédibilité. »

Fauquet s’en souviendra quand il faudra trancher le cas… Maracineanu, éliminée pour n’avoir pas réussi le temps exigé au centième près en demi-finale du 200 mètres dos des championnats de France qualificatifs pour les Mondiaux de Fukuoka. On sait aussi que la réaction de Roxana sera moins, disons, compréhensive, que celle de Jean-Christophe Sarnin dans ce cas de figure.

Coach Sarnin

Jean-Christophe Sarnin, carrière achevée en 2002, a été responsable d’un pôle natation à Besançon, puis il est allé entraîner en Suisse. « Claude Fauquet, dit-il, a amené une vision tellement globale et le sens du détail tout à la fois. Il appliquait la fameuse maxime de Joël de Rosnay : « reculer pour mieux percevoir, relier pour mieux comprendre et situer pour mieux agir. » Il savait réfléchir, analyser. Quand il exposait sa vision des choses, les Conseillers techniques avaient l’impression d’être anéantis. Il ne s’éternisait pas sur de faux problèmes… »

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