HISTOIRE (2) Chapitre II. DE MAHOMET A LA REVOLUTION

« C’est en France que les eaux sont le moins peuplées

                                          d’hommes »  (Jean Giraudoux)

Un Hadit (propos rapporté de Mahomet – attribué aussi, parfois au Calife Sidi Omar Ibn El Khattab –, encourage les Musulmans à la pratique du sport : « apprenez à vos enfants à nager, à tirer à l’arc et à monter à cheval », s’exclamait le Prophète de l’Islam.

Son goût supposé pour la nage, Mahomet l’acquit, semble-t-il, à Médine, pourtant située à plus de cent kilomètres de la mer ; ses idées sur l’éducation sportive concernant la natation durent en surprendre plus d’un ; le prophète se souvenait qu’il avait appris à nager sur un plan d’eau proche de la tribu qui avait accueilli sa mère, à Médine, les Banou-an-Najar.

Sur les bords de la Péninsule, on nageait depuis les temps préhistoriques. Des peintures rupestres plusieurs fois millénaires qui le démontrent ont été découvertes au Yémen ou en Irak.

Les nageurs étaient sans doute nombreux le long de la mer Rouge – ils tenaient leur maîtrise de la nage des Egyptiens – au Yémen et en mer d’Oman. D’après Zyad Kashmiri, entraîneur national de l’équipe d’Arabie séoudite, interrogé à Paris en 1997, les anciens pratiquaient une nage de survie, de type brasse, la tête hors de l’eau. Les plongeurs, eux, harnachés, encordés, glissaient sous l’eau, munis de paniers où ils entreposaient les coquilles qu’ils pêchaient sous des mètres d’eau. Ibn Battuta (1304-1377), dans ses Voyages, évoque les pêcheries de perles sur l’embouchure du fleuve Khaïzoran, sans doute sur le golfe Persique.

« Sinope, raconte-t-il, est une ville populeuse combinant force et beauté. Elle est entourée par la mer, sauf à l’est, où le seul pont que nul n’est autorisé à franchir sans permission du gouverneur, Ibrahim Bek, qui est le fils de Suleyman Padshah. En-dehors de la ville, il y a onze villages habités par des Grecs infidèles. La Mosquée Cathédrale à Sanub (Sinope) est une très belle bâtisse, construite par le Sultan Parwanah. Son successeur fut son fils Ghazi Chelebi, à la mort duquel la ville fut saisie par le Sultan Sulayman. Ghazi Chelebi était un homme plein de courage et d’audace, doté d’une capacité particulière de nager sous l’eau. Il naviguait à la voile sur ses navires de guerre pour combattre les Grecs, et quand les flottes se rencontraient et chacun était occupé au combat, il plongeait sous l’eau armé d’un instrument en fer duquel il perçait les navires ennemis, ce dont ils ne savaient rien jusqu’à ce qu’ils se mettent à couler. » 

 

L’habileté à nager des populations méditerranéennes a été attestée par nombre d’anecdotes historiques. Ainsi, dans la guerre égyptienne de Jules César, les habitants de l’île de Pharos, devant Alexandrie, ayant été battus par César, se précipitèrent dans la mer et gagnèrent à la nage la ville éloignée de 1300 mètres : tous les habitants du lieu furent capables d’accomplir le trajet.

Mahomet n’eut-il pour autant aucune peine à être écouté ? La natation était largement pratiquée sur les littoraux du Maghreb comme du Machrek. Dans Les Croisades vues par les Arabes, Amin Maalouf raconte qu’en 1124, lors du siège de Tyr, « un groupe d’excellents nageurs (tyriens) se glisse jusqu’à un vaisseau vénitien qui est de garde à l’entrée du port et réussit à la tirer vers la ville où il est désarmé et détruit. »

En 1191, Richard Cœur de Lion, assiège Acre : « la ville vit dans la famine. Seuls quelques nageurs d’élite peuvent encore l’atteindre au péril de leur vie. »

L’historien arabe Bahaeddin Ibn Chaddad (1145-1234) relate l’aventure de l’un de ces commandos, « nageur musulman du nom de Issa qui plongeait sous les vaisseaux ennemis » pour passer des courriers ou de l’argent. Abou Fida, témoin du siège de Tripoli (1289), raconte que les Francs s’étant réfugiés dans une petite île au large de Tripoli, « les troupes musulmanes se jetèrent à la mer, traversèrent à la nage jusqu’à cet îlot » et passèrent les ennemis au fil de l’épée.

Mais, quelques siècles avant de devenir ces brillants nageurs des Croisades, les Arabes du temps de Mahomet, qui vivaient dans le désert, furent tellement impressionnés par les grandes surfaces d’eau qu’ils rencontrèrent lors des conquêtes qui suivirent la mort du prophète, que leur frayeur allait jusqu’à la paralysie. Ainsi, à la bataille du Pont, en 634, l’armée, défaite, d’Abu Ubayd, compta 4000 tués et noyés dans l’Euphrate. En 638, la prise de Madayin par les Musulmans vainqueurs fut hâtée en raison de la course au butin que se firent les différentes tribus. Hichem Djaït raconte dans AlKufa, Naissance de la Ville Islamique, le sentiment d’euphorie des guerriers qui avaient dominé leur hantise de l’eau : « Toute l’action militaire va être dictée par la course au butin… D’où l’épisode épique de la traversée du Tigre à gué, sur les chevaux. ‘Asim ben ‘Amir est dépêché en avant-garde avec 600 hommes dont 60 éclaireurs. ‘Amir contrôle la berge… Le gros de la troupe rejoint bientôt sur ordre de Sàd. C’était un exploit pour ces Arabes sahariens que de détruire en eux la peur de l’eau, que de défier l’immensité du Tigre, son écume, son flot saumâtre. Le «jour de l’eau » est magnifié par Sayf, […] et l’épisode est présent dans la majeure partie de la tradition. »

Peut-être entre-temps la pratique des écoles coraniques, les kuttab, avaient-elles formé les « croyants » à ces performances aquatiques ? Dans ces écoles, les élèves apprenaient à lire, écrire, calculer et nager (dans les agglomérations de la côte), outre l’éducation religieuse.

Il y a sans doute, au-delà de son sens métaphorique, une forme de reconnaissance de l’utilité de la natation dans l’histoire du soufi (voyageur) et du grammairien. Les deux hommes se retrouvent dans un bateau, lors d’une traversée. Le grammairien vante sa discipline : « Avez-vous appris la grammaire ? – Non, admet le soufi. – Alors, vous avez perdu la moitié de votre vie, » reprend le grammairien avec arrogance.La tempête éclate. Le bateau est en perdition, et, juste avant qu’il ne sombre, le soufi s’élance dans la mer et apostrophe le grammairien : « Avez-vous appris la natation ? – Non s’exclame le grammairien, terrifié. – Alors vous avez perdu toute votre vie. »

Pendant le siège de l’île de Malte par les Turcs, de véritables affrontements de nageurs décidèrent à plusieurs reprises du sort des armes. Des nageurs turcs s’en allèrent détruire des pieux reliés par une chaîne qui bloquait l’entrée du port du Château Saint Ange ; « mais dans Malte tous les habitants étaient pour ainsi dire nageurs ; plusieurs Maltais se jetèrent dans l’eau et avec des sabres, rendirent inutile cette tentative du bacha » (Histoire des Chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem).

Anne-Hilarion de Constantin de Tourville, né en 1643, « en dépit d’une mauvaise santé fut toute sa vie un nageur hors ligne et échappa trois fois à des naufrages à la force de sa brasse » (id.)

 

Les Arabes, comme les Juifs, multiplient l’usage des bains publics dans leurs cités. Ce sont les hammams, héritage des Sassanides qui les auraient empruntés aux thermes romains, et qui correspondent si bien aux nécessités religieuses des ablutions. Ils sont très nombreux dans les premières villes islamiques comme Basra ou Kufya, et très rémunérateurs. Ces hammams constituent l’une des rares activités commerciales auxquelles s’adonnait l’aristocratie des ashrafs.

Ibn Battuta, le plus grand voyageur du Moyen Age, le pendant islamique de Marco Polo, ne cesse de décrire, dans le compte rendu de ses pérégrinations, les bains, les fleuves, les lacs du Maghreb et du Machrek, de l’Inde, de l’Asie centrale, de la Chine et du Soudan. L’eau, dans des régions que menace constamment l’aridité et le désert, est perçue selon sa vraie valeur. De Damas, qu’il visite en 1326, il rapporte le spectacle de la colline bénie, en haut du mont Kacioun, au nord de la ville, d’où partent les sources qui arrosent la ville. « Celles-ci se partagent en canaux, dont chacun se dirige d’un côté différent. Cet endroit s’appelle le lieu des divisions. Le plus grand de ces canaux, nommé Tourah, coule au-dessous de la colline, et on lui a creusé dans la pierre dure un lit qui ressemble à une caverne. Souvent quelque nageur audacieux plonge dans le canal, du haut de la colline, et il est entraîné dans l’eau, jusqu’à ce qu’il ait parcouru le canal souterrain, et qu’il en sorte en bas de la colline : et c’est une entreprise fort périlleuse. »

Au confluent oriental du monde musulman se trouve l’Inde. Selon Henri Michaux (Un Barbare en Asie, 1933), qui a visité le sous-continent en 1931-32, « peu d’êtres se baignent aussi souvent que l’Hindou. A Chandernagor, qui est plus petit qu’Asnières, il y a seize cents étangs, plus le Gange, dont les eaux sont sacrées. Eh bien, vous pouvez passer à n’importe quelle heure de la journée, il est rare qu’il s’en trouve un d’inoccupé. Et le Gange, naturellement, ne reste pas vide. » Mais Michaux, dans un texte assez ironique, ne voit pas beaucoup de nageurs dans ces foules qui barbotent : « dans l’eau l’Hindou se tient sérieux. Bien droit, de l’eau sur les genoux. De temps à autre, il se baisse, et l’eau sacrée du Gange passe sur lui, puis il se relève… Mais pas de rires. Près de quelques grands centres urbains pourtant, près des usines de jute, on peut voir, parfois, rarement, quelques polissons qui essaient le « crawl ». Le crawl ! Nager ! Nager dans une eau sacrée ! On en a même vu qui s’éclaboussaient. Ces spectacles, heureusement, sont rares, rares, et sans suite. »

 

Richard Alix, signalant la présence de stations palafittes – villages sur pilotis – dans la région du Mâconnais, à Charavinnes, dans l’Isère, suppose une pratique natatoire préhistorique, dès ~2300 dans ces régions. Mais tout au long de son texte, Alix surexploite les plus maigres indices et croit déceler de la nage quand il ne nous montre que cabanes sur pilotis et navigation sur barques.

Les Francs se baignaient et nageaient. Ils croyaient se distinguer des nations barbares par leur adresse aquatique. Nul ne pouvait être chevalier franc s’il ne montrait sa dextérité à la nage. « Les Erules triomphent à la course, les Huns quand il s’agit de lancer le javelot, les Francs à la nage » écrivait Sidoine Apollinaire (430-486).

L’empereur Charlemagne se vantait d’être de première force à la nage. Son secrétaire, Eginhard, raconte que l’empereur plongeait dans le fleuve quand le soleil avait réchauffé les eaux vertes du Rhin. C’est au sortir d’un bain qu’il prenait au mépris des conseils de son médecin à l’âge de 72 ans, en 814, qu’il fut saisi par la fièvre qui devait l’emporter.

Le chevalier du Moyen Âge était tenu de savoir nager, selon le modèle du soldat romain. Ainsi, le héros du poème épique Beowulf (7e – 8e siècles) nage pendant cinq jours dans une tempête, passant au fil de l’épée les monstres marins (narvals, requins et autres serpents de mer) qui viennent le taquiner. Mais petit à petit, la pratique de la natation déclina. La nage se rattachait à une activité naturelle – mécanique, comme on disait – que la noblesse rejetait en bloc. Ce qui avait été un sport de rois devint en quelques siècles d’obscurantisme un exercice tout juste bon pour manants et roturiers. Henri IV aimait pourtant se baigner « à l’île de Saint-Germain ou au Pecq et y menait le dauphin. Il fréquentait aussi les bains d’Aix, se baignait quelquefois plus d’une heure » rapporte Négrier. Mais le roi nageait-il ?

 

        La revue Eau, sport et soleil du 8 octobre 1932 signale « un bien curieux bas-relief à l’hôtel de Bourgtheroulde, à Rouen. Sur la place de la Pucelle, à deux pas du lieu exact où fut brûlée Jeanne d’Arc, s’élève l’hôtel de Bourgtheroulde, splendide monument de la Renaissance, édifié en plein cœur du seizième siècle. La tourelle qui flanque ce palais, aujourd’hui occupé par une banque, présente, à la hauteur du premier étage, un bien curieux bas-relief. Celui-ci évoque une série de plaisirs estivaux. Dans le groupe on remarque un nageur qui pratique un crawl à peu près parfait. Pas plus que celui des bras, le mouvement des jambes ne laisse place au doute : le sculpteur connaissait ce style que nous croyions moderne. Il parait indéniable qu’à Rouen au seizième siècle, des gens pratiquaient le crawl. » Certes, il convient d’émettre un bémol à une pensée aussi assurée : car ce qu’on a pris pour du crawl pouvait être une autre nage asymétrique, proche de l’indienne ou des nages sur le côté.

En 1668, un abbé, Michel de Pure tente de militer en faveur d’un enseignement de la nage dans un ouvrage intitulé Idée des spectacles anciens et modernes. Il utilise l’argument militaire : « je désirerais que la noblesse s’exerçât pour l’obliger d’apprendre à nager et pour lui rendre par ces périls affectés ceux des véritables combats… » Il considère l’art de nager comme un savoir utile et même indispensable au militaire, qui doit s’entraîner dans le temps de paix à la pratique de la guerre.

Compte tenu du mépris qui frappait l’art de nager, rien d’étonnant si, dans son énorme Journal, Jean Héroard, médecin de Louis XIII, n’en parle qu’une fois. Le 22 juillet 1609, note Héroard, on emmena le futur roi, âgé de huit ans, se baigner au-dessous de Conflans, à l’Isle Gauloise. Louis plongea sans crainte. Son grand écuyer, de Bellegarde, ayant parié le contraire, le jeune roy. s’amusa en guise de joyeuse punition de « lui [verser] de l’eau à pleins chapeaux. M. de Daistry lui montra à nager, le conduisit, le tenait sur le menton : luy prend envie de plonger, il beust, y est une demie heure. » Une seule notation dans un tel ouvrage qui décrit avec minutie le moindre fait ou geste de Louis XIII. Pourtant, estime l’historienne Madeleine Foisil, en guise de commentaire, la natation était « moins négligée que la rareté des textes sur le sujet ne le laisserait supposer ».

On sait pourtant que Louis XIV « prenait des bains froids pendant l’été dans la Seine à Valvine, pendant ses séjours à Fontainebleau ; dans la Seine encore à Saint-Germain ou Marly. »  Et tant pis pour la légende du roi qui ne se baignait jamais. En 1660, Saint-Amant publie une poésie intitulée « La Lune parlante. » Dans ces vers courtisans, il imagine le jeune roi nager, la nuit, à Saint-Germain :

 « Tantôt, quand pour jouir de la fraîcheur liquide,

Vers son ample canal sa volonté le guide…

Mais en ce cher moment, à peine il coupe l’onde,…

Il bat l’eau qui l’embrasse, il bat l’eau qui le choque ;

Il s’y fait un sentier de ses bras vigoureux,

Le sentier en écume, et bouillonne sur eux;

Ses mains, ses belles mains l’agitent et le percent,

Tandis que ses beaux pieds le poussent, le renversent,

Et qu’en l’émotion qui s’approche et s’enfuit

Un murmure ondoyant le devance et le suit.

D’autres autour de lui s’efforcent et s’étendent,

Leurs membres allongés écartent ce qu’ils fendent ;

Il en souffre d’abord, tout monarque qu’il est,

Et dans ce noble jeu la dispute lui plait.

Mais autant qu’il les passe en mérite, en noblesse,

Autant leur montre-t-il qu’il les passe en adresse… »

Vains efforts : le Roi n’apprécie guère cette œuvre servile.

Jean-Jacques Rousseau, en 1762, exposera les raisons du noble mépris de l’art de nager. « Une éducation exclusive qui tient seulement à distinguer du peuple » fait préférer par le gentilhomme « les instructions les plus coûteuses aux plus utiles. Ainsi les jeunes gens élevés avec soin, apprenant tous à monter à cheval parce qu’il en coûte beaucoup pour cela, presqu’aucun n’apprend à nager parce qu’il n’en coûte rien et qu’un artisan peut savoir nager aussi bien que qui que ce soit. » Or, ajoute l’auteur de L’émile, il est bien plus important de savoir nager que de monter à cheval, car « sans avoir fait son académie, un voyageur monte à cheval et s’y tient et s’en sert pour ses besoins, mais dans l’eau, si l’on ne nage pas, on se noie et l’on ne nage pas sans avoir appris. » On lui objecte qu’un enfant peut se noyer en apprenant à nager : « qu’il se noie en apprenant ou pour n’avoir pas appris, ce sera toujours votre faute », répond-il. Et de signaler en pédagogue que l’effort demandé sera bien évidemment progressif. Pas question de jeter d’entrée l’élève dans le grand bain. « Emile sera dans l’eau comme sur la terre. L’exercice ne dépend pas du risque… Dans un canal du parc de son père, il apprendra à traverser l’Hellespont. »

Le refus aristocrate de se commettre dans des activités « peuple » était tel que dans un plaidoyer pour un apprentissage de la natation par la noblesse, Michel de Pure prévoyait comme première étape de cette reconquête d’éloigner la populace de cette activité en la lui interdisant! Le complot échouera. Pendant longtemps encore, « à Paris, pendant les chaleurs, hommes et femmes faisaient du plein eau à Paris… Les bourgeois de Paris jettent des sous dans la Seine. Les bateleurs plongent du haut du pont pour aller les chercher. Tout Paris va voir et admirer les plongeurs. Quelques-uns ont une véritable réputation et font des élèves », signale Paul Négrier dans Les bains à travers les âges.

 

Le premier traité de natation, attribué à un professeur de langues allemand, Nicolaus Wynman, s’intitule Colombete, sive de art natandi – « Le plongeur, ou un dialogue sur l’art de nager », à la fois plaisant et agréable à lire – date de 1538. Depuis, et jusqu’en 1896 « ont été répertoriés 489 ouvrages ou parties d’ouvrages, rééditions comprises, sur le sujet » indiquent Patrick Pelayo et Terret qui ont tenté ce recensement. « Sur ce corpus, la production française concerne 101 unités. »

Dès 1534, Rabelais, dans sa Vie de Gargantua, décrivait l’entraînement de son héros en Seine. Trois ans plus tot, Sir Thomas Elyot publiait The Boke Named The Governor. Il y exposait l’utilité de la natation en temps de guerre.

Everard Digby, un maître es arts de l’Université de Cambridge, écrivit (1547 ?-1587 ?) en latin le premier traité sur l’art de nager, illustré de figures explicatives. Dans son texte, on voit que la préoccupation militaire a cédé le pas au souci de maîtrise d’un élément supposé hostile. L’ouvrage fut traduit en anglais en 1595. Digby prétendait que l’homme nageait « naturellement. » En France, le premier traité pédagogique est L’Art de Nager, publié en 1696 par Thévenot Melchisedech, physicien, membre de l’Académie royale des sciences de 1685 à 1692 et garde de la bibliothèque du roi.

Mais l’art de nager semblait s’être bel et bien égaré dans les brumes du Moyen Âge. Au mépris du corps s’ajoutait la crainte des épidémies dont on disait qu’elles étaient transmises par l’eau. « Le frère du cardinal de Richelieu était destiné à être chevalier de Malte. En ce dessein on voulut lui apprendre à nager ; mais il n’en put jamais venir à bout. »  La maîtrise, fort relative, de l’élément liquide, se concentrait sur les pêcheurs, les bateleurs et les mariniers.

Au beau milieu des troubles de la Fronde, Vauban fit ses premières armes dans le parti du Prince de Condé. En 1652, il se distingua fort dans l’exécution des fortifications de Clermont en Argonne, et révéla ses immenses talents d’ingénieur des armées françaises ; au siège de Sainte-Menehould il se distingua par une action d’éclat, en passant une rivière à la nage sous le feu de  l’ennemi.

Au 18e s. la mode est aux bains de rivière et L’Encyclopédie de 1782 décrit les bains publics. Le petit peuple fréquente de grands bateaux, ou toues, qui donnent accès par de petites échelles à un point de la rivière où des pieux enfoncés par endroits soutiennent les baigneurs.

Les gens de qualité, eux, se retrouvent dans des gores, sorte de cabines de toile dressées autour de pieux enfoncés sous l’eau. En 1771 et pendant dix-sept ans, Lyon a son établissement de bains chauds et naturels créé par l’Anglais Gence. En 1785, Turquin ouvre une école de natation sur la Seine fréquentée par l’aristocratie; son gendre, Deligny, en fait l’école royale de natation. Un an plus tard, Amédée Raibaud crée le premier établissement de bain flottant sur la Saône.

Macquart, dans son Manuel sur les propriétés de l’eau, insiste sur l’avantage de la natation sur le bain « parce que le mouvement fort et répété est bien plus favorable pour la faire pénétrer intérieurement et assouplir l’activité musculaire de toutes les parties du corps. »

Le bain reste une activité populaire. A Lyon, les baigneurs déposent leurs habits sur le ponton d’une « bêche », plongent du bord en caleçon et prennent le bain dans une surface délimitée sous surveillance. A Mâcon, en revanche, au 18e siècle, la baignade, sauvage, utilise comme « base » des bateaux amarrés à quai. Les baigneurs pauvres se voient refouler loin de la ville, au-delà des bastions Saint-Antoine, au nord et Bourgneuf au sud. A Paris comme à Mâcon, des récompenses sont accordées aux sauveteurs. Le 22 juillet 1776, une délibération des autorités de Mâcon ordonne à tous les patrons mariniers, voituriers par eau et autres personnes fréquentant la rivière de secourir les personnes en danger d’être noyées.

L’art de nager ne concerne il est vrai qu’une minorité. Travaillant à la réfection d’un pont, les ouvriers mâconnais, qui craignent la noyade, obtiennent en 1779 qu’un marinier et un bateau se tiennent en permanence sous chaque arche en réparation.

Casanova évoque dans ses mémoires des situations diverses, où des nageurs s’activent. Lui-même se dit « bon nageur », mais n’en avoue pas moins lors d’une tempête, dans la lagune vénitienne, (vers 1750) craindre de n’être pas assez fort dans cet art pour survivre en cas de naufrage.

« Je m’embarque sans crainte en voyant deux barcarols vigoureux, et nous quittons aisément le rivage sans que le vent incommode la manoeuvre ; mais dès que nous avons dépassé l’île, le vent nous prend avec une telle fureur que je me vois en danger de périr si j’avance ; car, quoique je fusse bon nageur, je n’étais ni assez sûr de mes forces pour me sauver à la nage, ni pour pouvoir résister à la violence du courant. J’ordonne aux barcarols de se lier à l’île ; mais ils me répondent que je n’avais pas affaire à des poltrons, et que je devais être tranquille. Connaissant le caractère de nos barcarols, je prends le parti de me taire. Cependant les coups de vent se succédaient avec force, les ondes écumeuses entraient dans la gondole, et mes deux rameurs, malgré leur intrépidité et leur vigueur, ne pouvaient plus la régir. Nous n’étions qu’à cent pas de l’embouchure du canal des Jésuites lorsqu’un coup de vent furieux fit tomber le barcarol de poupe dans la mer ; mais, s’étant accroché à la gondole, il y remonta sans beaucoup de peine. Il avait perdu la rame, il en prit une autre, mais la gondole virée de bord avait déjà parcouru un grand espace par le travers. »

A Naples, Casanova évoque des nageurs et des nageuses :

« Nous allâmes dîner ensemble chez le prince de Francavilla, qui nous donna un repas magnifique : vers le soir, il nous mena à un petit bain qu’il avait au bord de la mer et où il nous fit voir une merveille. Un prêtre se jeta tout nu dans l’eau et, sans faire aucun mouvement, il surnagea comme une planche de sapin. Il n’y avait en cela aucun artifice, et il est indubitable que cette faculté était le résultat de son organisation intérieure. Après cette immersion vraiment étonnante, le prince donna à la duchesse un spectacle très intéressant : il fit plonger à la fois tous ses pages, jeunes gens de quinze à dix-sept ans, beaux comme des Amours, et ces plongeurs, sortant presque simultanément du sein des ondes, vinrent nager sous nos yeux, développant leurs forces et leurs grâces et faisant mille évolutions. Tous ces jeunes Adonis étaient les mignons de ce prince aimable et magnifique, qui préférait l’amour Ganymède à l’amour Hébé.

Les Anglais demandèrent au prince s’il leur donnerait le même spectacle en substituant des nymphes aux Adonis, et il le leur promit pour le lendemain dans une superbe maison qu’il avait aux environs de Portici, au milieu d’un immense bassin de marbre qu’il avait fait construire au centre du jardin. »

Dans sa « Confession d’un Enfant du Siècle » (1836), Alfred de Musset raconte : « Un jour, au Pont-Royal, je vis un homme se noyer. Je faisais avec des amis ce qu’on appelle une pleine eau, à l’école de natation, et nous étions suivis par un bateau où se tenaient deux maîtres nageurs. C’était au plus fort de l’été ; notre bateau en avait rencontré un autre, en sorte que nous nous trouvions plus de trente sous la grande arche du pont. Tout à coup, au milieu de nous, un jeune homme est pris d’un coup de sang… Je vis deux mains qui s’agitaient à la surface, puis tout disparut. Nous plongeâmes aussitôt ; ce fut en vain… Tandis que je plongeais dans la rivière, … je regardais de tous côtés, dans les couches d’eau obscures et profondes qui m’enveloppaient avec un sourd murmure. Tant que je pouvais retenir mon haleine, je m’enfonçais toujours plus avant ; puis je revenais à la surface, j’échangeais une question avec quelque autre nageur aussi inquiet que moi ; puis je retournais à cette pêche humaine. » La Confession étant pour moitié une fiction, on ne sait si, en l’occurrence, Musset inventait ou racontait une expérience vécue ; la seule certitude est qu’il témoigne bel et bien de l’existence d’un enseignement de l’art de nager, au sein d’une école de natation qui pratiquait en pleine eau – loin des préceptes de prudence rousseauistes –, dans la première moitié du dix-neuvième siècle…

La natation a depuis fort longtemps été parfaitement maîtrisées par les Indiens d’Amérique, les Cafres d’Afrique du sud et les indigènes des mers du Sud. Dans le compte-rendu de son 3e voyage autour du monde, James Cook note au sujet des naturels des îles Sandwich : « ces insulaires sont vigoureux, actifs, et particulièrement versés dans l’art de la natation ; ils quittent leurs embarcations à toute occasion, plongent, passent dessous et vont en rejoindre d’autres à de grandes distances. On voyait communément des femmes portant des enfants à la mamelle sauter par-dessus bord quand la houle était trop forte pour atteindre le rivage dans leurs embarcations et nager jusqu’à terre à travers une mer d’aspect terrifiant sans que leurs nourrissons fussent le moins du monde en danger. » Cette observation de Cook préfigurait les annotations de l’anthropologue Margaret Mead dans Une Education en NouvelleGuinée : « Dès les premières années de la vie, le bébé Manus est habitué à l’eau. Si la vue d’un bébé assis tout seul au bord d’une pirogue sans rien pour l’empêcher de passer par-dessus bord et de tomber à l’eau, a de quoi nous horrifier, il faut nous dire que les Manus seraient également horrifiés en voyant la façon dont nous estimons devoir habituer nos enfants à l’eau, en les obligeant à boire la tasse. » Aude Legrand (1998) qui cite Mead, conclut pour sa part : « les enfants Manus ne reçoivent aucune leçon de natation : les petits barbotent,… se lancent par leurs propres moyens. Le risque de l’eau est abordé comme un risque comparable à celui d’un enfant qui, en courant, tombe par terre. »

Membre de l’expédition Cook, le capitaine King, qui reprend son journal après la mort de Cook, note au sujet des Hawaïens qui viennent entourer les navires anglais : « une multitude de femmes et de garçons qui n’avaient pas trouvé place dans les pirogues vinrent nager autour de nous par bancs. Beaucoup d’entre eux, n’ayant pu s’introduire à bord, passèrent toute la journée à s’ébattre dans l’eau. » Et un peu plus loin : « quelques-uns de leurs plus habiles nageurs furent découverts un jour sous les navires, desquels ils retiraient les clous de bordage, ce qu’ils exécutaient au moyen d’un petit bâton muni à l’un de ses bouts d’une pierre à fusil. Pour mettre fin à cette pratique, qui mettait en danger l’existence même des vaisseaux, nous avions d’abord tiré du menu plomb sur les coupables, mais ils se mettaient facilement hors d’atteinte en plongeant sous la cale. »

Dans son récit d’expériences et d’observations situé dans les îles Marquises, les Pomotou et les Gilbert en 1890, intitulé Dans les Mers du Sud, Robert-Louis Stevenson témoigne de l’habileté des nageurs de cette région : « une femme de Hawaii nagea avec son mari, je n’ose dire combien de milles, par une mer démontée, et finalement gagna la terre avec le corps de son mari mort dans ses bras ». Une autre fois, c’est un couple qui chavire dans le lagon de l’atoll Fakarava dans les Pomotou (aujourd’hui Tuamotu) : « François et la femme nageaient à l’arrière, et manœuvraient le gouvernail avec leurs mains. Le froid était cruel ; la fatigue, à la longue, devenait excessive, et dans ce réservoir de requins, la peur gagnait. François, le demi-sang, voulait tout lâcher et couler; mais la femme, de bonne et pure race amphibie, l’encourageait avec des paroles de bonne humeur. (Ils) abordèrent après neuf heures de natation à Rotoava. » C’est dans ces parages que les Cavill, une véritable dynastie de nageurs professionnels australiens, empruntèrent la « nage rampante » qu’ils appelleront crawl.

Cette aisance aquatique des habitants du Pacifique, de nombreux auteurs s’en font l’écho.  Dans son ouvrage Voyage autour du monde par la frégate la Boudeuse et la flûte l’Etoile, paru en 1766, Louis-Antoine de Bougainville décrit des sauvages rencontrés en Terre de feu, dont les femmes « voguent dans les pirogues et prennent soin de les entretenir, au point d’aller à la nage, malgré le froid, vider l’eau qui peut y entrer dans les goémons qui servent de port à ces pirogues, assez loin du rivage. » Bougainville ne dit rien de tel sur l’habileté des Tahitiens à la nage, à peine note-t-il que « la plus grande propreté embellit ce peuple aimable. Ils se baignent sans cesse. » Dans les Grandes Cyclades, à 2000 kilomètres à l’ouest de Tahiti, puis en Nouvelle-Guinée, le navire de Bougainville est attaqué par des pirogues d’indigènes armés de flèches, de pierres et de sagaies. A chaque fois, une ou deux décharges les mettent en fuite et « plusieurs se jetèrent à la mer pour gagner la terre à la nage. » Manifestement, les marins français n’ont pas la même aisance dans l’eau. L’un d’eux tombe à la mer et se noie le 30 janvier 1768 et Bougainville, quand un des vaisseaux est menacé de naufrage sur un récif, note qu’en raison de la violence de la mer « quelques-uns des meilleurs nageurs eussent à peine sauvé leur vie. »

L’Inde ancienne connaît la piscine et l’art militaire y inclut l’apprentissage de la nage. Dans le monde antique, des voyageurs assuraient que les plongeurs indiens pouvaient tenir des apnées d’une heure, ce dont il est permis de douter. Dans son superbe essai Haunts of the Black Masseur, The Swimmer as Hero, le chroniqueur anglais Charles Sprawson signale que cette maîtrise indienne des activités natatoires restait vivace sous le Colonial Rule : « dans les peintures anglaises de l’Inde, on montre les Indiens qui plongent des balcons des temples ou qui lézardent au bord des lacs. »

Vers 1930, un certain Bhairamma aurait établi un record en nageant pendant dix huit heures d’affilée dans une impressionnante citerne, désormais asséchée, de Bangalore, le Kempabudhi. Bangalore, aujourd’hui au cœur de la « Silicon Valley » indienne, était célèbre pour ses puits et ses étangs. Son fondateur, Kempe Gewda (1513-1569), avait fait creuser des citernes et des lacs pour assurer l’approvisionnement en eau (1). Dans l’Etat d’Ovissa, les pécheurs forment une caste : les Nulia,et ce sont tous des nageurs experts. Cette capacité est exigée par leurs méthodes de pêche, qu’emploient aussi les naturels des îles Laccadive, le chaalai valai. Quand une bande de poissons est repérée, un nageur pousse devant lui une ligne « de panique », les repousse ainsi devant lui jusqu’à côté d’un bateau, au-dessus d’un filet qui est alors relevé.

On soupçonne la civilisation de Mohenjo-Daro (âge de bronze Indien, ~3250-~2750), dans la vallée de l’Indus, d’avoir connu la nage, en raison de l’existence du « grand bain » au cœur de la ville. Certains savants pensent qu’il s’agissait d’une piscine, laquelle se compare aisément à celle d’un hôtel moderne. Le Docteur A D Pusalkar a établi que ce bain faisait partie d’un vaste établissement hydropathe. Les dimensions totales de la construction sont de 55 mètres sur 33. Le bain mesurait 13 mètres sur 7, et 2,53 mètres de profondeur. La bâtisse qui y conduisait disposait de six entrées. Le bain se situait au milieu d’un rectangle, un patio niché de vérandas. Au sommet d’une volée de marches avait été érigée une plate-forme. Le sol était fait de briques, les murs rendus à l’épreuve de l’eau par des briques d’un mortier de gypse, recouvertes d’une couche de bitume. Un conduit souterrain pouvait remplir ou vider le bassin. On se perd en conjectures au sujet de ce qui s’y passait.

Au cours de la première époque, hindoue, de ~600 à ~300, le peuple, nous disent les deux grands ouvrages, le Ramayana et le Mahabarata, s’intéressait à divers jeux : course de chars, équitation, chasse. La natation était prisée : Ravana disposait d’une belle piscine à Asoka Vatika, où il aimait nager ; Duryodhana était un nageur expert et sur son invitation, les princes de Panava et de Kaurava allaient jouer dans l’eau du Gange. Plus tard, à la fin de l’ère hindoue, entre 320 et 1200, on vit, à l’Université Nalanda comme à celle de Takshila, la natation faire partie du programme, à l’égal des techniques de respiration et du yoga.

La mère de Swami, Isvaramma, et ses deux sœurs, enseignaient à nager aux enfants de leur village, depuis le plus jeune âge : elles les maintenaient à la surface, et les laissaient nager seuls.

 

Les populations du Pacifique nageaient, même celles des îlots les plus isolés. A l’époque où l’île de Pâques fut « découverte », une de ses cérémonies, le culte de l’homme-oiseau, témoignait des qualités de nageurs des Pascuans, par ailleurs adeptes du surf. Les rites de l’homme-oiseau consistaient à découvrir le premier œuf d’hirondelle de mer (manutara) de la saison. Son possesseur « recevait le dieu », il devenait tangata-manu (homme-oiseau). L’œuf en question se cherchait dans la population d’hirondelles de mer de l’îlot Motu Nui. Il fallait traverser à la nage le bras de mer infesté de requins qui sépare l’îlot de la falaise Rano-kao, à l’ouest de l’île et aborder au milieu des récifs et des brisants qui en défendent l’accès. Un parcours de deux kilomètres à haut risque. Celui qui trouvait le premier œuf avertissait ses concurrents, et tous retournaient à la nage sur l’île principale. (2)

En dehors de cette cérémonie, les Pascuans nageaient dans des conditions plus reposantes, sous la protection de la barre, dans l’anse d’Anakena.

 

Goethe est le plus grand écrivain allemand. Du temps où Bonaparte règne par la force des canons, Goethe règne par la puissance de l’esprit. Ce pédagogue avisé professe des idées avant-gardistes sur la natation. Dans son roman Les affinités électives, il décrit non pas un, mais deux sauvetages : « Le capitaine se décida… Un cri de surprise s’éleva de la foule lorsqu’il se jeta à l’eau. Tous les yeux suivirent l’habile nageur, qui atteignit bientôt le jeune garçon, et le ramena sur la digue. » Plus loin, une jeune femme se jette à l’eau : « Jetant ses habits les plus gênants, le jeune homme se jette à l’eau et nage vers sa belle ennemie. »

Goethe continue par une annotation fort moderne, émettant l’idée d’une eau favorable à celui qui sait s’y comporter, que les entraîneurs actuels pourraient servir à leurs élèves. En effet, « l’eau, écrit-il, est un élément amical à qui le connaît et sait s’en servir. Elle le porta et l’habile nageur la maîtrisa. Il eut bientôt atteint la belle… Relevant la tête, il… nagea comme il pouvait vers une plage unie et bocagère. »

Cette réflexion de connaisseur ne doit pas nous étonner. Car Goethe est un expert. Il aime la natation comme il aime la nature, en panthéiste qu’il est. Pour Goethe, les joies de la natation représentent une passion raisonnée. Il nage dans l’Ilm, la rivière locale, surtout quand l’eau est glacée, comme il le signale à une amie, Charlotte von Stein, le 12 janvier 1778 : « j’ai baigné mon esprit triste et lent dès ce matin dans la neige. Je pense que cela ravive les sens. » L’enthousiasme de Goethe pour les bains glacés est bien connue en son temps. Le 3 août 1775, il recommande au théologien Johann Kaspar Lavater « un peu plus de nage en eau glacée et de  robustesse » et ajoute « rien de tel pour vous. » Il ne cesse d’encourager ses amis à nager dans l’eau glacée, surtout le duc Carl-August. Il dirige les bains des enfants de madame Von Stein dans les eaux glacées de l’Ilm pour les endurcir. Quand il n’est pas à Weimar, Goethe cherche toutes les bonnes occasions de se tremper : il nage à Ilmenau, Tiefurt, Iéna, dans le lac de Genève en compagnie de Carl-August au cours d’un voyage en Suisse en 1779, mais aussi dans le Rhône et dans le Tibre.

Non content d’aimer et de promouvoir la natation, il l’enseigne. En 1778, il se fait tailler un gilet de natation, composé d’une veste de lin et d’un pantalon à bandes bleues. Fagoté dans cet ancêtre du costume de bain, il enseigne les mouvements aquatiques aux enfants de sa chère Charlotte et à Peter Linden, son protégé de treize ans.

Son renom est tel qu’il lance une mode en Allemagne qui ne s’est jamais démentie. L’Allemand n’est-il pas resté, même pendant le vingtième siècle, en Europe, le nageur par excellence ? Les médecins prescrivent la nage à leurs patients.

Goethe, avons-nous dit, inscrit un sauvetage dans Les Affinités. Le sauvetage va devenir une tarte à la crème initiatique très appréciée des romanciers de l’ère romantique. Germaine de Staël-Holstein décrit dans Corinne ou l’Italie (1807) le sauvetage d’un baigneur surpris par la tempête alors qu’il se baignait : « un pauvre vieillard se baignait non loin du môle, mais a été pris par l’orage, et n’a pas assez de forces pour lutter contre les vagues, et regagner le bord… Oswald n’hésita plus, et s’élança dans la mer, malgré les vagues qui recouvraient sa tête. Il lutta cependant heureusement contre elles, atteignit le vieillard qui périssait un instant plus tard et le ramena sur la rive. » Madame de Staël en note, nous indique qu’elle s’est inspirée, pour conter cette anecdote, d’un « M. Elliot, ministre d’Angleterre, [qui] a sauvé la vie d’un vieillard, à Naples, de la même manière ». Ce ministre était Hugh Elliot (1752-1830).

 

Victor Hugo savait nager. Il a loué une maison, Marine-Terrace, de 1852 à 1855, quand il se trouve à Jersey, et passe son temps à méditer, écrire, dessiner, nager (nu) et marcher chaque jour. Alors qu’il doit traverser le Rhin pour visiter une maison hantée, il décrit dans une lettre à un ami le dilemme dans lequel il se trouve. « Mais comment faire ? Où trouver un bateau, à une telle heure, dans un tel lieu ? Traverser le Rhin à la nage, c’eût été pousser le goût des spectres un peu loin. D’ailleurs, eussé-je été assez grand nageur et assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, à quelques brasses de la Maüsethurm, un gouffre des plus redoutables, le Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un hareng, et pour qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un goujon. J’étais fort embarrassé. »

        Hugo évoque les bains et la nage tels qu’ils étaient pratiqués à Guernesey, dans son roman Les Travailleurs de la Mer, 1866. « L’été les hommes se baignent nus ; un caleçon est une indécence ; il souligne », écrit-il au début du roman, quand il décrit la capitale de Guernesey, Saint-Pierre-Port. Il revient, dans un autre chapitre, sur cette notion de nudité, cette sorte d’obligation de nager nu qui a rendu la pratique de la nage indécente aux yeux de générations : « Un soir qu’il était à sa fenêtre du Bû de la Rue, cinq ou six jeunes filles de l’Ancresse vinrent par partie de plaisir se baigner dans la crique de Houmet. Elles jouaient dans l’eau, très naïvement, à cent pas de lui. Il ferma sa fenêtre violemment. Il s’aperçut qu’une femme nue lui faisait horreur » Un peu plus loin, vêtement ou pas, Hugo déconseille certaines pratiques trop hardies de la natation en mer : « La marée croît insensiblement d’abord, puis violemment. Arrivée aux rochers, la colère la prend, elle écume. Nager ne réussit pas toujours dans les brisants. D’excellents nageurs s’étaient noyés à la Corne du Bû de la Rue » (Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, 1865). Il évoque dans le même roman un de ses personnages, Clubin, comme étant un nageur émérite. « Sieur Clubin, en outre, était un nageur renommé ; il était de cette race d’hommes rompus à la gymnastique de la vague, qui restent tant qu’on veut dans l’eau, qui, à Jersey, partent du Havre-des-Pas, doublent la Colette, font le tour de l’Ermitage et du château Elisabeth, et reviennent au bout de deux heures à leur point de départ. Il était de Torteval, et il passait pour avoir souvent fait à la nage le trajet redouté des Hanois à la pointe de Plainmont »(Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, 1865). L’action de son roman le fait revenir sur le sujet. Son protagoniste a besoin, pour réussir un hold-up, de se lancer audacieusement dans un raid de pleine mer : « Qu’un nageur franchisse le détroit des Hanois à Plainmont, cela est malaisé, non impossible. On se souvient que c’était une des prouesses de sieur Clubin. Le nageur qui connaît ces bas-fonds a deux stations où il peut se reposer, la Roque ronde, et plus loin, en obliquant un peu à gauche, la Roque rouge ». Plus loin, il précise la capacité du nageur : « Il allait atteindre la côte à la nage, à la nuit… Le moment était venu de se jeter à la mer, une heure de nage n’était rien pour Clubin, un mile seulement le séparait de la terre, puisqu’il était sur les Hanois ».   

Georges Prades (1898) cité par Fernand Legouge dans La Natation, évoque les jeunes Calabrais qui « sont comme les jeunes canards et… savent nager avant de savoir marcher. »

         La première nation qui réalisa une organisation de la natation sportive est le Japon. Un édit impérial de 1603, prévoyait non seulement que la natation ferait désormais partie du programme scolaire, mais aussi que sa pratique serait encouragée par la création de matches inter écoles. Ce décret fut appliqué immédiatement et ces rencontres inter écoles se sont toujours poursuivies pendant près de quatre siècles. « Alors qu’elle demeurait encore ignorée des Européens, la natation sportive était déjà si en vogue au Japon en 1810 qu’un meeting de trois journées y fut organisé », écrit François Oppenheim en 1961. Le Japon est formé d’une multitude d’îles, et les Japonais se sont vite montrés friands des ressources maritimes. Encore fallait-il s’en emparer. Dans la fameuse île aux perles de Mikimoto, au Japon, évoluent les fameuses ama. Ces étonnantes pêcheuses de perles descendent à quinze mètres et restent plus d’une minute sous l’eau dans des conditions d’une rigueur féroce. Leur vêtement de bain, le  mizugi, n’est-il pas censé prévenir l’animosité des requins ?

On ignore tout des débuts de la natation japonaise. Dès le 3e siècle, on trouve dans Sangokushi, un livre d’histoire chinoise, une allusion à l’habileté des pécheurs japonais à plonger dans l’eau et à prendre des poissons qui confirme l’ancienneté de la pratique de la nage dans l’archipel. Deux compilations, l’une, Nihonshoki – chroniques du Japon, effectuée en 720 par décision impériale, l’autre, intitulée Kojiki – les histoires légendaires du vieux Japon, achevée en 712, mentionnent la natation.

Cette activité devint, à une époque mal déterminée, un art militaire. Des témoignages écrits de l’époque de la guerre civile (1462 – 1587) décrivent cette « dérive » martiale de l’art de nager :  ainsi, après la bataille d’Uchidehama (1532), un samouraï traversa le lac Biva en nageant, complètement équipé, à côté de son cheval.

Sous l’ère Tokugawa (1603-1867), la natation militaire était pratiquée dans certains domaines féodaux. Petit à petit, des spécialistes apparurent et développèrent des formules adaptées aux circonstances locales. L’ensemble de ces procédures, techniques et écoles, allait donner ce qu’on appelle aujourd’hui la Natation classique japonaise. On estime à 90 le nombre d’écoles dont douze seulement furent reconnues. L’école Suifu ainsi nommée en 1842 fut établie en 1697 dans le domaine féodal de Mito, l’école Mukai en 1619, et les écoles Nojoma – qui reprenait les techniques de nage des pirates de la mer intérieure de Seto – et Iwakura dans le domaine féodal Kii en 1655. Le style de l’école Shinden, réputé avoir été enseigné par Dieu, en 1617 dans le domaine féodal d’Ohzu, à Shikoku. L’école Suinin en 1643 dans le domaine féodal de Takamatsu. Si l’école Kobori, établie en 1633 à Kumamoto, donna lieu à la publication du premier livre de pratique de la natation publié au Japon (en 1756), la prime de l’ancienneté revient à l’école Shinto, établie en 1534 à Kagoshima, dans l’île de Kyushu, dans la partie la plus méridionale du Japon. Elle enseigna longtemps une formule secrète d’apprentissage de la natation.

La Natation japonaise classique se scinde en trois groupes de méthodes qui se différencient par la forme de l’action des jambes. Le « ciseau » est surtout utilisé par les écoles qui s’entraînent dans les rivières, la « grenouille » par celles qui pratiquaient en mer, le « pas » par les familiers des étangs. Quel que fut le système prévalent, il s’incluait dans une éducation guerrière. On traversait les rivières à cheval, on n’hésitait pas à s’aider de flotteurs, on combattait dans l’eau avec des lances et des épées, on nageait armé et casqué, jambes et bras entravés, sur le dos ou sur le ventre, on tirait à l’arc ou – au 19e siècle – au fusil en étant immergé.

Les Japonais distinguent plusieurs ryus, (manières de nager) : entrer dans l’eau complètement équipé en veillant à conserver une attitude noble ; nager en position verticale et transporter une charge sans la mouiller ; tracer en nageant un poème au pinceau.

Le mukaï-ryu, sorte de judo aquatique, est une technique de combat singulier dans l’élément liquide où l’on peut se servir, tout en nageant, de l’arc ou du fusil.

Dans le suito-ryu, on plonge de quinze mètres de haut dans un mètre d’eau. Enfin, nager avec un drapeau (de 2 mètres sur 3 mètres) est considéré comme une performance exceptionnelle et un spectacle extraordinaire.

A noter le tachi-oyogi, « nage debout. » Il s’agit d’une technique permettant à un guerrier en armure de se déplacer verticalement dans l’eau, par des mouvements de jambes « en grenouille » et des battements de bras « en nage de chien » (Frédéric, Arts martiaux, 1988).

La première compétition internationale qui eut lieu au Japon opposa un groupe de Japonais et des marins américains en 1884. Une rencontre internationale entre résidents étrangers de Yokohama et des membres de l’école de natation de Ota, en 1898, accrut la popularité des courses de natation à travers le pays.

Quand, en 1866, l’ère Meiji abolit le système féodal, la pratique de la natation classique fut menacée de disparaître également. Mais dès 1870, les instructeurs féodaux commencèrent d’enseigner l’été, souvent sur les lieux même d’apprentissage des domaines féodaux. Sur le fleuve Sumida, à Tokyo, chaque école classique eut ses installations jusqu’en 1917, où la rivière fut interdite en raison de sa pollution.

A l’issue des Jeux olympiques de 1920, le Japon se débarrassa presqu’entièrement de ses vieilles méthodes pour adopter les styles occidentaux, et, huit ans plus tard, Yoshiyuki Tsuruta devenait le premier champion olympique japonais. En 1932, cinq des six épreuves du programme olympique de natation revenait aux Nippons. Après la Deuxième guerre mondiale, l’intérêt pour la Natation classique resurgit. Certaines techniques de la Natation classique japonaise sont utilisées en water-polo et en natation synchronisée.

Si sa poésie a fait la gloire de Lord Byron, lui-même mettait surtout en avant ses qualités de nageur. Sa passion pour l’art de nager lui est venue de ce u’il avait un pied bot. Byron souffrait énormément de cette déformation, et prétendait qu’elle faisait de lui le dernier des hommes. Dans l’élément liquide, il devenait normal, et son habileté de nageur faisait parfois de lui un être supérieur.

.      « Lorsqu’il crawle, il oublie son pied bot. Tout jeune homme, il traverse Londres à la nage, sous la surveillance de son professeur de boxe, le fameux Gentleman Jackson. En Orient, dans une lettre à Henry Drury du 3 mai 1810, il raconte comment, ce jour-là, renouvelant l’exploit de Léandre, il a traversé l’Hellespont à la nage, de Sestos à Abydos, en une heure et dix minutes. Plus tard, à Venise, où le petit peuple l’a surnommé « le poisson anglais » et le « diable marin », il nagera du Lido à l’extrémité du Grand Canal, restant quatre heures dans l’eau sans toucher terre ni se reposer dans une embarcation. « Toutefois, note-t-il, l’eau de la lagune est trouble, et il n’est pas agréable de s’y baigner. » Dans les deux Foscari il décrit le personnage, largement autobiographique, de Jacopo : « …frappant les ondes avec vigueur, écartant les flots d’écume qui m’entouraient, je poursuivais ma route, pareil à un oiseau de mer » et dans l’Île « elle nageait dans sa mer natale comme si c’eut été son élément, tant elle progressait avec aisance, grâce et brio, laissant un sillon de lumière derrière ses talons, dont les coups étincelaient tel un acier amphibie. »

Byron ne peut s’empêcher de rappeler ses exploits dans son poème Don Juan (chant 2, 105) : « Mais dans son fleuve natal, le Guadalquivir, Juan avait eu l’habitude de baigner ses jeunes membres ; il avait appris à nager dans ces eaux charmantes, et ce talent plus d’une fois lui avait été utile ; on aurait difficilement trouvé plus habile nageur ; peut-être eut-il même été capable de traverser l’Hellespont, comme nous l’avons fait, Léandre, M. Ekenhead et moi (et nous n’avons pas été peu fiers de cet exploit. »

Si aucune de ses actions n’a plus retenu l’attention que  sa traversée de l’Hellespont, en 1810, Byron y est pour quelque chose. Il n’a cessé d’en parler comme d’un exploit, dans sa correspondance comme dans son œuvre. Sa biographe, Phyllis Grosskvitch, confirme, dans Byron, The Flawed Angel, que ce goût de nager lui vient du sentiment de son infériorité terrestre. Vers 1805, encore écolier, « pour ne pas se trouver en arrière des autres, il nage beaucoup » écrit-elle. Etudiant à Cambridge, il arpente la rivière Cam en compagnie d’Edward Moel. Tous deux plongent « pour des assiettes, des œufs et même des schillings ». L’été, il nage avec John Piggott, qui étudie la médecine à Edinburgh, dans la rivière locale, la River Greet, dont Byron se souviendra plus tard comme de « cette  vague frissonnante. » En 1807, époque où il plonge dans un univers de boxe et de demi-monde, il n’oublie pas d’aller nager : « il descend la Tamise sur trois miles, cinq kilomètres. S’il ne pouvait pas changer son pied, il pouvait contrôler son corps. »

On le retrouve à Lisbonne, en juillet 1809, et, déjà, il retient comme l’événement le plus important de son séjour la traversée qu’il effectue de la lagune à travers le Tage, depuis la vieille ville jusqu’au château de Belem. Si la traversée de l’Hellespont a reçu bien plus d’attention en raison de son association classique, le raid de Lisbonne représente un exploit beaucoup plus difficile, qui requiert deux heures de lutte avec les courants, le vent et les contre-courants

A la ville frontière d’Elvas, entre Espagne et Portugal, Byron suit la tradition en se baignant dans le petit courant qui sépare les royaumes rivaux. Byron et ses amis chevauchent des journées entières, franchissent des 100 kilomètres quotidiens.

En 1810, la traversée de l’Hellespont est le produit des circonstances. Le navire qui transporte Byron est à l’ancre, à l’embouchure des Dardanelles. On attend l’autorisation d’avancer. Cela demande des semaines. Byron tue le temps en nageant. « Comme toujours, l’eau le revivifia. Il passait des heures à plonger repêcher des tortues de terre qu’il avait jetées à l’eau. Nul n’avait essayé de refaire la traversée de Léandre. Avec un officier du bateau, le lieutenant Ekenhead, Byron parie qu’il atteindra la rive opposée en premier. Le 16 avril, les deux hommes se lancent. Ils doivent abandonner après une heure, dans une eau glacée des fontes de neige, vaincus par la force du courant. Epuisés, gelés à ne pouvoir se tenir debout. Le 3 mai, deuxième tentative, Ekenhead réussit en 1h5, Byron en 1h10. Byron raconte : « la traversée est de plus de quatre miles, le courant était toujours fort et froid, quelques gros poissons s’approchèrent de nous quand nous nous trouvions au milieu de l’effort qui nous rendit moins fatigués que gelés. » Byron, qui ne nage jamais nu, porte un pantalon long, Ekenhead, lui, est probablement nu. Tous deux utilisent sans doute la brasse, le crawl n’existant pas à l’époque en Europe.

        « Byron écrit comme un maniaque, pendant deux mois, à ses amis, au sujet de son exploit », leur explique combien le courant a rendu la chose difficile, et s’étend sur les stratégies employées par Ekenhead et lui même.

Peu de temps après, le voilà qui se baigne dans le détroit de Corinthe avec Howe Peter Browse, Baron de Sligo. Celui-ci rapporte que Byron porte comme à l’accoutumée un pantalon de nankin (grosse cotonnade de tissu jaune).

En 1818, Byron effectue la troisième de ses nages les plus fameuses. Dînant aux Hoppners, le 27 mars, il rencontre le cavaliere Angelo Mengaldo, qui a servi dans l’armée de Napoléon, et se vante d’avoir traversé la Berezina sous le feu ennemi pendant cette bataille désastreuse de la Grande Armée. Byron ne peut être surpassé et suggère un concours de nage. A La Mira, il va souvent nager au Lido, et, quand l’eau est assez chaude, dans le Grand Canal.

Les deux concurrents sont rejoints par un  jeune Anglais résidant à Venise, Alexander Scott. Un préliminaire a lieu le 15 juin. Dix jours plus tard, les trois hommes s’élancent du Lido par vent et courant favorables. Ils doivent couvrir 4,5 miles (soit environ sept kilomètres) ; la traversée comprend l’aller retour de la lagune et la longueur du Grand Canal. Byron distance aisément ses adversaires. Mengaldo abandonne avant le Canal, Scott atteint Rialto. Byron est resté dans l’eau de 4h30 à 8h15, sans toucher ni se reposer.

En 1822, un drame, sur les côtes italiennes. Un bateau dans lequel se trouve Shelley, poète ami de Byron, sombre. Les passagers se noient. Deux jours de suite, sur la plage, on brûle les corps des victimes, Edward Williams et Shelley. Byron, les deux fois, se précipite vers la mer et nage vers le large, sur mille cinq cents mètres. Fortement malade, il refuse de revenir sur la rive avant la fin de la cérémonie. Qui dure : le corps de Shelley résiste quatre heures aux flammes.

Quelques mois plus tard, à Lerici, Byron propose une compétition de nage à un de ses compagnons, Trelawney, aventurier que ses Mémoires ont rendu justement célèbre. Il s’agit, partant du Lido, de rejoindre le navire Bolivar, à l’ancre à trois miles au large, à dîner à bord, puis à revenir toujours à la nage. Trelawney atteint le premier le navire. Les deux hommes dînent. Le retour se passe moins bien. Après cent mètres de nage, Byron a de violents haut le cœur. Trelawney a du mal à le persuader de rejoindre le Bolivar. Après un verre de brandy, il se remet à l’eau. Il frôle l’évanouissement en touchant terre, et restera quelques jours au lit.

 

     Edgar Poe, jeune, cherche l’émulation dans l’exemple de Byron. Le nageur l’inspire, semble-t-il, à l’égal du poète ; les exploits, réels ou supposés, de Poe dans la rivière James ont été rapportés, d’autant que lui-même, qui ne se fit jamais gloire d’avoir approché La Fayette, chose qui aurait passé pour considérable, évoquera souvent son aisance natatoire. Adolescent, Poe semble avoir été un bon athlète ; à onze ans, il prit des leçons de boxe à l’école Manor House de Stoke Newington, près de Londres. Un de ses intimes, Thomas Ellis, a raconté dans un témoignage recueilli par le Richmond Standard du 7 mai 1881 qu’il suivait soixante ans plus tôt le futur poète, nageant dans les rapides de la James et jure qu’il se serait noyé sans lui. Les biographes de Poe rapportent que dans les années 1821-23, alors qu’il vivait en Angleterre, loin de sa réputation lugubre d’habitué des cimetières, le jeune homme était un joyeux garçon, et la nage dans la crique de Shokoe entrait dans l’ordinaire de sa vie d’adolescent au même titre que les razzias dans les vergers, les poulaillers et les carrés de navets, ou les promenades à travers bois et champs. Cinq ans plus tard, de retour aux états-Unis, il en imposait à sa manière, par ses exploits de coureur et de nageur. « En une certaine occasion, sur une déclivité légère ; il courut et sauta 20 pieds, environ 6 mètres, ce que personne ne pouvait faire, encore qu’il y en eut deux ou trois qui pouvaient faire 18 ou 19 pieds, dont Eûphémon Labranche, un ami de Louisiane, son premier rival, éduqué en France où la gymnastique faisait partie du cursus. »

Georges Walter, qui rapporte son plus bel exploit de nageur, utilise pour ce faire des formules prudentes :

« Poe inventa lui-même pour masquer des épisodes de sa vie qu’il désavouait, quelques séquences héroïques et mystérieuses, dignes de lui. Son exploit de nageur, à quinze ans, est resté légendaire comme il l’entendait, et devait l’égaler à lord Byron qui était alors son modèle pour la pose bien plus que pour l’écriture. C’était par un jour de juin torride. Nageur réputé, Edgar décida qu’il nagerait dans la James du quai de Ludlam à Warwick, soit une distance d’environ huit kilomètres. Un ami, Robert Mayo, le suivit. Dans une barque, M. Burke, l’humaniste au fouet, entouré de plusieurs élèves, surveillait les nageurs. A mi-parcours, Mayo abandonna, on le hissa sur la rive. Poe alla jusqu’au bout, puis, tranquille, rentra à pied, la figure et la poitrine boursouflées par le soleil. Ce fut l’occasion pour lui de faire remarquer que traverser les eaux calmes de l’Hellespont [comme Byron dans une autre nage fameuse) était un jeu d’enfant comparé à l’exploit qui consistait à
lutter contre une des plus fortes marées remontant le fleuve. Lorsqu’il entendit que, dans la ville on doutait de son exploit, Edgar n’eut de cesse d’obtenir des témoins, dont Robert Gabell et Robert Stanard, une attestation écrite et signée qui, longtemps après, parut dans la presse. » (Georges Walter, Edgar Allan Poe, Flammarion).

 

         Alexandre Dumas témoigne que son père, le général Dumas, « admirable nageur des colonies », opéra sous ses yeux, et en compagnie de son nègre Hippolyte qui « nageait comme un poisson », un triple sauvetage. La nage est présente dans l’œuvre de Dumas ; tout le monde se souvient de l’évasion périlleuse d’Edmond Dantès de sa prison du château d’If, qui va devoir nager pendant plus d’une heure, contre le vent, avant d’atteindre la terre ferme. Dans son roman Georges, Dumas conte le bain (fort animé par une attaque de requin) d’une jeune fille des îles qui, pour nager, « commença à laisser tomber, les uns après les autres, tous ses vêtements, pour revêtir une tunique de laine blanche qui, serrée autour du cou et au dessous du sein, et descendant au-delà des genoux, lui laissait les bras et les jambes nues, et par conséquent libres de leurs mouvements…

     Puis, hardie et confiante dans son adresse et dans sa force, certaine de sa supériorité sur un élément dans lequel, en quelque sorte, comme Vénus, elle était née, elle s’élança, disparut dans l’eau, et reparut, nageant à quelques pas de l’endroit où elle s’était précipitée. » Quand il évoque la nage, Dumas ne fait pas œuvre d’imagination. Lorsqu’il écrivait son Charles VII dans la tranquillité de Trouville, il n’oubliait pas d’aller nager tous les jours, pendant une heure, de quatre à cinq. Ce qui lui vaut de vivre l’aventure qui suit :

     « Si perdu que fût Trouville, il y venait, cependant, quelques baigneurs normands, vendéens ou bretons.  Le bruit commençait à se répandre à Paris que l’on venait de découvrir un nouveau port de mer entre Honfleur et La Délivrande. Il en résultait que l’on voyait arriver de temps en temps un baigneur hasardeux qui demandait d’une voix timide : – Est-ce vrai qu’il existe un village appelé Trouville, et que ce village est celui dont voici le clocher ?
« Un jour, au nombre de ces baigneurs hasardeux, de ces touristes égarés, de ces navigateurs sans boussole, arriva un homme de vingt-huit à trente ans, qui déclara s’appeler Beudin, et être banquier.
« Le soir de son arrivée, je me baignais assez loin en mer, quand à dix pas de moi, sur le dos d’une vague, j’aperçus un poisson qui réalisait le rêve de Marécot dans L’Ours et le Pacha, c’est-à-dire un gros poisson, un énorme poisson, un poisson comme on n’en voit guère, un poisson comme on n’en voit pas.
Avec un peu plus d’amour-propre, je l’eusse reconnu pour un dauphin, et j’eusse cru qu’il me prenait pour un autre Arion ; mais je le reconnus simplement pour un poisson de taille gigantesque, et, je l’avoue, son voisinage m’inquiéta.
Je me mis à nager de toutes mes forces vers la terre.
« Je nageais bien, à cette époque ; mais, en sa qualité de poisson, mon voisin nageait encore mieux que moi ; il en résulta que, sans faire aucun effort apparent, il me suivit, se tenant toujours à une égale distance de moi.
« Deux ou trois fois, me sentant fatigué – c’était l’haleine surtout qui me manquait – j’eus l’idée de reprendre pied ; mais je craignais de m’effrayer en trouvant sous moi une trop grande profondeur.
« Je continuai donc de nager jusqu’à ce que mes genoux labourassent le sable.
Les autres nageurs me regardaient avec étonnement ; mon poisson me suivait comme si je l’eusse tenu en laisse.
« Arrivé à gratter, comme je l’ai dit, le sable avec mes genoux, je repris pied.
Mon poisson faisait culbutes sur culbutes, et paraissait au comble de la satisfaction.
Je me retournai et regardai avec plus d’attention, et surtout avec plus de calme. Je le reconnus pour un marsouin. »

Dans son autobiographie, il présente un formidable portrait de Jacques Fosse, né en 1819, reconnu par l’association nationale de sauvetage comme « le premier sauveteur de France. » Ce personnage d’exception, doté d’une force herculéenne, avait été portefaix, scieur de long, puis marchand de grain et porte drapeau de la Garde Nationale de Beaucaire. Il avait effectué son premier sauvetage à onze ans et sauva des dizaines de personnes. Il n’hésitait pas à chercher les gens en perdition jusqu’au milieu des tourbillons du Rhône en crue

     À Capri, Gustave Toudouze décrit dans son ouvrage de 1875, La Sirène, souvenirs de Capri, la scène qui suit : « Quelques voyageurs français, des touristes anglais, gouailleurs à la mine épanouie, farceurs aux traits gourmés et impassibles, s’amusaient à lancer dans l’eau des pièces de monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix à seize ans, complètement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur, à la recherche de cette manne de nouvelle espèce. Les passagers joignaient leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces tritons bruns et agiles qui s’ébattaient dans l’écume de la vague, enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau »

À Naples, soixante années plus tard, Roger Peyrefitte assiste à la « fête de Sainte Lucie, ou plutôt « de l’enseigne » (personne n’a pu me dire l’origine de cette dénomination.) Sainte Lucie, patronne du quartier homonyme, quartier jadis très populaire et qui l’est resté par endroits.(…) La fête se célèbre dans les derniers jours du mois d’août, devant la presqu’île du castel de l’Œuf (où Virgile était censé avoir enfermé un œuf magique, qui assurait l’immortalité de la cité).(…) »

  Couronne de spectateurs sur le quai et sur le castel. Au milieu de la petite baie qui forme le porte de Sainte Lucie, un ponton couvert d’un dais rouge, que surmonte une couronne et qui abrite deux grands fauteuils dorés. Des jeunes gens et des gamins en caleçons de bain et plus ou moins grimés, se précipitent dans l’eau à qui mieux mieux, pris d’une sorte de frénésie aquatique. » C’est presque le spectacle qu’offrit à Casanova le prince napolitain de Francavilla, lorsque « dans le bain qu’il avait au bord de la mer… il fit plonger à la fois tous ses pages, jeunes gens de quinze à dix-sept ans, beaux comme des amours ». La jetée appartient, ce jour-là, à cette folle jeunesse. Quiconque tombe en son pouvoir, est immergé tout habillé. (…) Des familles entières, se tenant par la main, courent à la mer, comme à une piscine miraculeuse.

        Soudain, on voit plonger un gros homme, également tout habillé : c’est le chef de la fête. Il nage jusqu’au ponton, y prend pied, allume au briquet un minuscule canon, dont la détonation annonce l’approche du roi. »

 

 

(1). Maya Jayapal, Bangalore, the Story of a City(Eastwest Books – Madras, Chennai, Madras, 1997).

(2). Le culte de l’homme-oiseau a été dépeint dans un bon film de fiction Rapa-Nui, qui donne une version vraisemblable de la fin de la civilisation pascuane.

Ces articles peuvent vous intéresser:

  • HISTOIRE (1) Chapitre 1. LA NUIT DES TEMPS     "Si la nature, comme il est probable, n'a pas accordé à l'homme la faculté de nager sans étude, il est au moins certain qu'elle lui a donné de grandes dispositions pour réussir en ce […]
  • AVEC LES SŒURS CAMPBELL L’AUSTRALIE PROLONGE UNE SAGA DE 104 ANS SUR 100 MÈTRES LIBRE Éric LAHMY Vendredi 15 Juillet 2016 LA PREMIÈRE RECORDWOMAN DU MONDE DU 100 MÈTRES, FANNY DURACK, FUT AUSTRALIENNE, EN 1’22s2, IL Y A CENT QUATRE ANS. LA DERNIÈRE AUSSI, CATE CAMPBELL. […]
  • Emilien Barascud 1er décembre 2013 Parmi les six victimes du crash, la semaine passée, d'un petit avion d'affaires dans un champ, à Mouffy, dans le département de l'Yonne au sud d'Auxerre, figure […]
  • PARALYMPIQUES EUROPEENS A MADERE Lundi 14 Mars 2016 Les médailles qui seront distribuées lors des prochains championnats d’Europe Paralympiques ont été présentées. Elles seront décernées à l’issue de chacune des 152 […]

0 comments:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


six + 8 =