Menace sur les grands championnats

Jeudi 2 Janvier 2015

Ces dernières années ont vu l’organisation des grandes compétitions internationales se déplacer de façon intrigante, ou, je crois, significative.

L’une des tendances marquantes : le scepticisme grandissant, parmi les nations de vieille culture comme parmi les démocraties émergentes, quant à l’intérêt d’organiser ces grands rendez-vous dont est friande la « planète » olympique. On note une sorte de reflux d’enthousiasme, peut-être pas plus rationnel que le mouvement contraire. Il n’empêche. Le sentiment que les grandes fédérations sportives ont fait payer la facture de l’organisation aux villes candidates tout en se réservant les bénéfices de l’opération a fini par se faire jour. En sens contraire, certains pays assez inexistants en termes de sport utilisent le sport pour se faire connaître et se faire une place sur la carte du monde.

Le fait frappant, mis en avant dans une récente chronique parue sur le site « Inside the Games » par le chroniqueur David Owen, c’est la relation entre le sport et la production de pétrole. La diminution de moitié du prix du baril de pétrole a inquiété le monde du sport. Mais en fait, le prix, qui a chuté de moitié en six mois pour atteindre €49, reste assez élevé, dans l’absolu.

Cette relation est-elle une coïncidence? Difficile à dire, sauf à constater une forme de similitude entre un produit inflammable et volatile, le pétrole, et une activité aussi abstraite que la production de performances musculaires.

Les sports, qui ont trouvé d’enthousiastes relais d’organisation dans les pays producteurs de gaz et de pétrole du Golfe, de l’Europe de l’Est et de l’Asie centrale, ont de bonnes raisons d’espérer que l’accueil de leurs événements par ces nations demeure. Car il semble, à voir et à entendre ce qui se passe dans les sociétés d’abondance hautement socialisées d’Europe de l’Ouest comme dans les jeunes nations dynamiques comme le Brésil, qu’un vigoureux scepticisme quant aux vertus des grandes organisations sportives se soit développé ; la Norvège a ainsi rejeté l’idée même de candidature à l’organisation des Jeux olympiques d’hiver en 2022 et l’opposition, au Brésil, aux grandes fêtes sportives que sont les Jeux olympiques et la Coupe du monde a surpris par sa virulence. Un des boss politiques de Brasilia vient non seulement d’avancer que la capitale n’organisera pas les Universiades en 2019 comme prévu, mais d’ajouter que cette décision était une bonne nouvelle pour la capitale. Pour le bonheur des grands propriétaires du sports (CIO et Fédérations internationales), une demande venue du Qatar, d’Azerbaidjan, de Russie et de Chine, compense encore jusqu’ici ce mouvement de recul occidental… Est-ce que cela durera?

Malgré les critiques virulentes qu’a valu à la FIFA, l’organisation au Qatar de la Coupe du monde de football 2022, on peut penser que le monde du sport regretterait un retrait de la petite péninsule du Golfe Persique de l’organisation. Toujours d’après David Owen, la baisse du prix du pétrole, à moins qu’elle ne s’accentue, ne devrait pas affecter la volonté ni les capacités d’organiser des pays du Golfe. Leur faible population, leur prospérité, l’absence d’une opposition organisée, voire même de débat politique, devraient leur permettre de ne pas revoir à la baisse leur contribution au développement du sport. Celle-ci sera remise en cause le jour où l’Emir se sera levé le matin avec une telle idée en tête.

Leur manque de tradition en termes d’opinion publique les met à l’abri des échecs de certaines candidatures européennes à l’organisation de Jeux olympiques et paralympiques d’hiver. Il a suffi aux Norvégiens de faire connaître quelques exigences du Comité International Olympique concernant le traitement, vraiment royal, exigé à l’égard de ses membres, pour retourner l’opinion norvégienne au sujet des Jeux d »hiver d’Oslo, qui devront se faire voir ailleurs…

Même absence de concertation citoyenne dans les nations de l’ex Union soviétique, lesquelles ne sont pas tenues à la discipline qui lie les nations productrices de pétrole du cartel de l’OPEC. Retour d’une visite du Turkménistan, en novembre dernier, Owen a témoigné non seulement de la bonne marche du projet des Jeux Asiatiques d’arts martiaux en salle, en 2017 à Ashgabat, mais que des constructions nouvelles s’y ajoutaient sans arrêt. C’est ainsi qu’un monorail avait été adjoint au complexe olympique, en partie achevé, et dont la facture s’élevait désormais à 5 milliards de dollars ! La nouvelle selon laquelle le sport est un bien piètre secteur d’investissement, n’a toujours pas atteint certaines nations. D’ailleurs, nul ne peut dire si le monorail en question sera utile après les Jeux. Les Montréalais ont eu du mal à réaliser que leurs Jeux olympiques,  »ruineux » peut-être, incluaient la création d’un métropolitain qui reste une des grandes utilités de la grande cité québécoise (1).  Toujours selon Owen, le seul pays producteur de pétrole qui devra calmer ses ambitions olympiques est la Russie. En effet, outre l’affaiblissement du prix du marché de l’énergie, le pays souffre de sa conjonction avec les suites de la situation en Crimée et en Ukraine sous forme de boycott et avec la chute du rouble. La Russie qui, en 2015, organise les championnats du monde de natation et d’escrime, et, dans l’attente d’accueillir la Coupe du monde de football 2018, pourrait très bien se trouver surexposée à un risque de guerre froide, et du retour d’événements aussi fâcheux pour le sport que les boycottages des Jeux olympiques de 1980 (Moscou) et de 1984 (Los Angeles). Une victime possible des événements actuels pourrait bien être la candidature de Saint-Petersbourg aux Jeux olympiques de 2024. Et on pourrait penser qu’ils pousseront les Russes à placer les mondiaux de natation et d’escrime sous le signe d’une certaine austérité.

Mais ici, nous n’en sommes qu’aux suppositions…

(1). Le jour de l’annonce de la mort de Jean Drapeau, l’homme par qui arrivèrent les Jeux de Montréal, je voulus m’arrêter sur les hauteurs du mont Royal, qui donnent une vue panoramique de la ville, afin de méditer sur ce grand homme, et je pus noter que les seuls bâtiments sur lesquels les regards s’arrêtaient étaient les basiliques Marie-Reine du Monde et Notre-Dame de Montréal, et les « cathédrales » de Jean Drapeau, l’Expo et le Grand Stade olympique (peut-être le symbole le plus éclatant de la ville aujourd’hui, si vous préférez la Tour Eiffel de Montréal).

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