IL Y A POPOV, ET IL Y A AUSSI BIONDI!

Par Eric LAHMY                                                Samedi 16 Mai 2015

Lorsque, en 1992, le sceptre du 100 mètres nage libre passa de Matt Biondi à Alexandr Popov, il se passa quelque chose de frappant. Pour moi. Il me sembla que tout le monde avait trouvé dans Popov quelque chose de nouveau, d’unique, qu’il ouvrait une voie nouvelle dans la natation. J’entendis proférer qu’on avait là le meilleur sprinteur de l’histoire, et même, d’après un bon connaisseur de la natation, le  nageur du siècle.

Je deviens prudent quand des points de vue autorisés contrecarrent mes opinions. Ce qu’on disait du champion russe me paraissait parfois trop enthousiaste. Certes, Popov méritait l’admiration comme nageur et, ce qui n’est pas rien, l’estime en tant qu’homme.

Mais en haussant le champion russe, les commentateurs semblaient s’ingénier à rabaisser son prédécesseur, l’Américain Matt Biondi. Comparer (sauf par jeu) Alexandr Popov à Duke Kahanamoku et à Johnny Weissmuller, les deux Américains qui, à eux deux, avaient raflé tous les titres olympiques du 100 mètres entre 1912 et 1928, est un exercice des plus aléatoires : époques et techniques trop éloignées. Il pourrait paraître incongru de lui opposer John Henricks, le vainqueur olympique de 1956, lequel, malade, n’avait pu défendre sa chance à Rome en 1960 de conserver son titre (Henricks restera pour l’éternité le premier nageur à s’être rasé le corps pour une compétition). Si je mettais Mark Spitz devant Popov, ce qui me parait d’ailleurs équitable, ce serait plus par la variété de ses talents (il avait approché de 0’’4 le record du monde du 1500 mètres, battu trois fois le record du 400 mètres, été champion olympique du 100 mètres, du 200 mètres, des 100 et 200 mètres papillon) que pour toute autre raison. En revanche, juste avant Popov, Biondi avait été le cador des 100 mètres, et de façon assez extraordinaire. Pour moi, il serait candidat « sprinteur du siècle » autant, ou plus, que Popov…

L’une des notations que répétaient devant moi ces connaisseurs, partait d’une comparaison entre Popov et Biondi tellement à l’avantage du Russe qu’elle me laissait sans réaction. C’était quand même un point sur lequel Francis Luyce et Claude Fauquet étaient d’accord, c’est dire ! Il m’est difficile de faire le tour de ces points de vue épars, souvent des bouts de conversations sans suite. Mais j’ai trouvé dans la littérature un texte de Laughlin qui résume avec abondance d’arguments ce sentiment général que, donc, je ne pouvais partager.

« Popov, écrit Laughlin, a attiré l’attention du monde entier sur lui à l’âge de 20 ans pendant les J.O. de Barcelone en 92 en détrônant le favori de l’époque Matt Biondi, l’Américain, arrachant l’or du 50 et du 100 libre. Mais ce ne fut pas seulement sa vitesse de course qui retint l’attention. Ce fut surtout parce, mieux qu’aucun nageur de sa génération, il prouva à la face du monde, confirmant les résultats scientifiques, que c’est l’efficacité, plus que la condition physique ou la puissance, qui distingue les champions de leurs concurrents. »

Laughlin continue : « Quand  Popov gagna sa première médaille d’or olympique, avec un 50 libre en 21″91, il battit Biondi de deux dixièmes de seconde, un écart d’1% de la performance chronométrique. Mais c’est en réalité un véritable gouffre quand vous réunissez, dans une seule course, les meilleurs nageurs du monde. Ce fut surtout l’écart d’efficacité motrice de Popov qui laissa les spectateurs stupéfaits au bord du bassin. Les entraîneurs furent surpris de voir que Popov n’eut besoin que de 33 coups de bras pour couvrir 50 mètres, un écart de 10% comparés aux 36 de Biondi. Biondi avait toujours été considéré comme le summum de la précision d’horloger, avec ses bras d’une envergure de plus de 2 mètres qui travaillaient élégamment, presque en dilettante lorsqu’il survolait le bassin à la conquête des record du monde. Avec Popov, le principe selon lequel « l’efficacité génère la vitesse » est étayé avec une force inimaginable auparavant.

La révélation de Popov, aussi étonnante qu’elle fût pour la natation mondiale, ne fut une surprise ni pour lui, ni pour son entraîneur. Popov s’était entraîné pendant des années pour devenir le nageur le plus rapide du monde en apprenant à nager avec plus d’efficacité qu’aucun nageur avant lui. »

Laughlin se posait du point de vue de la technique et partait de là pour proposer (avec son concept de Total Immersion) un enseignement de la nage disons révolutionnaire qui lui permettait de se poser en compagnie de 45.000 élèves, etc., selon la méthode de vente toujours un peu crispante des gourous américains qui prétendent toujours avoir inventé quelque chose qui, finalement, se traduit en millions de dollars dans leur compte en banque. Laughlin proposait donc l’image pathétique d’un Biondi étriqué dans une godille de bras obsolète en face d’un Popov aux nageoires de géant ou encore d’une brute domptée par un artiste.

Je me souviens fort bien de l’événement, parce que j’étais, en 1992, à la piscine à Barcelone. Il est vrai que Biondi y était tellement favori que nul (du moins autour de moi) ne voyait réellement ce qui était en train de se passer. La façon dont les media traitèrent l’événements me donna l’un des exemples de ce que j’appelle regarder l’avenir dans le rétroviseur. Toutes les images du passé brouillaient la vue et le raisonnement, et troublaient littéralement l’événement.

Pendant ces Jeux, en raison d’un accord entre Canal Plus et L’Equipe, j’avais été appelé à assister le commentateur de Canal en tant qu’expert. Notre groupe avait été renforcé par un ancien champion, qui était Alain Mosconi. Le matin, après les séries du 100 mètres, le journaliste de Canal qui avait du bagout, mais en termes de natation différenciait difficilement un bonnet de bain, un bonnet de nuit et un bonnet d’âne, pratiquait assidument l’erreur de parallaxe et n’aimait rien tant que d’annoncer qu’untel, à la ligne 4, était « bien parti ». Ce charmant garçon avait trouvé judicieux de faire commenter le « fameux départ » de Biondi par Mosconi. Je n’étais pas au courant et fut mis devant ce fait accompli, ce dont je me fichais comme de mon premier Speedo, après tout je n’étais qu’un invité.

Donc la régie repassa les images du départ de Biondi vieilles de quelques minutes et Mosconi, sommé de commenter et qui ne savait trop quoi dire, lançait des « bon, là bonne position sur le plot, bonne poussée, très bonne entrée dans l’eau », etc., sans conviction J’étais interloqué par ce qui se passait à l’écran, mais surtout par l’incapacité dans laquelle  autant le journaliste de Canal que Mosconi se trouvaient de voir ce qu’il s’était passé. J’attendais donc la fin de ce brillant exemple de journalisme à chaud et poussais déjà un soupir de soulagement quand l’exercice parut terminé, quand le présentateur eut le bon goût de se tourner vers moi en me disant (d’un air un peu goguenard) ! « Eric Lahmy, vous avez quelque chose à ajouter ? » Ma réponse jaillit à la seconde : « oui, pendant que Matt Biondi réalisait ce magnifique plongeon départ d’école, Popov, dans la ligne d’à côté, lui a pris un mètre. »

C’était bien entendu cela qui s’était passé, et personne ne semblait l’avoir vu. Un Biondi défait, en-dessous de sa valeur, 3e de cette série derrière Popov et Borges, qui, quatre ans ou six ans plus tôt, mangeait un mètre à Stephan Caron au départ, calait maintenant au démarrage. Canal avait décidé de montrer Biondi le meilleur partant du monde, ce qu’il n’était plus, ce fut Biondi le meilleur partant du monde !

Ce n’est pas tout. Je me rendis un peu plus tard dans ce qui se trouvait une zone mixte où se rencontraient nageurs et journalistes. Un groupe de média français commentait les séries, autour de Franck Schott (1), qui avait nagé très bien quelques minutes plus tôt sur 100 mètres dos. Notre Stephan Caron s’était qualifié également avec brio pour la finale du libre, et je me souviens du commentaire de Gilles Bornais, pour qui Biondi « avait caché son jeu ». Point de vue déconcertant, car Biondi en fait était à cent lieues de ce qu’il avait été dans une autre vie, entre 1985 et 1988. Ces propos me firent douter : après tout pourquoi Biondi n’aurait-il pas feint, en effet ? Mais en 1991, Biondi était passé à Paris, et je m’étais plu à lui servir de taxi. Je l’accompagnais ainsi à la piscine du CNP où il voulait s’entraîner, et ce que je vis, ce fut le premier professionnel de l’histoire, un peu à l’abandon, vaguement paumé, sans entraîneur, effectuer des allers retours de bassin.

Aussi, ses défaites de Barcelone me désolèrent (pour lui) mais ne me surprirent pas. Il est vrai que, sur 50 mètres, Popov couvrit le terrain en 33 mouvements et Biondi en 37. Mais quatre ans plus tôt, Biondi avait couvert les premiers 50 mètres de son 100 mètres en 34 mouvements, la seconde moitié de l’épreuve en 37 mouvements, et son parcours du 50 mètres en 39 mouvements. Techniquement, Biondi « boitait » parce qu’il se tournait largement du côté où il respirait, ce qui n’est pas une faute, mais donnait un rythme très particulier à sa nage, une brève une longue. Enfin, malgré toute l’admiration que suggère une « belle » nage, il s’agit d’aller vite par tous les moyens. D’ailleurs, la nage de Biondi était belle à sa façon. Ou plutôt les nages, car il n’en allait pas de même sur 50, 100 et 200 mètres. Quoiqu’il en soit, sa nage procédait, par rapport à Popov, plus du talent que de l’apprentissage.

Et pour ce qui est du palmarès ? Popov a eu deux titres olympiques, Biondi un. Mais c’est une question de circonstances. Biondi était un peu trop jeune en 1984, même s’il a été champion olympique du relais quatre fois 100 mètres, il a gagné son titre individuel à Séoul après avoir dominé toute l’olympiade, et donc s’est trouvé un peu trop vieux en 1992, mais son règne a duré sept ans. Comme Popov, qui, lui, est arrivé idéalement en année olympique1992, a dominé en 1996 et a trouvé Van Den Hoogenband sur son chemin en 2000. Popov a été deux fois double vainqueur 50 mètres 100 mètres, Biondi une seule fois, mais Biondi nageait aussi le 200 mètres et le 100 mètres papillon.

Biondi a amené le record du monde de 49’’36 à 48’’42. Popov de 48’’42 à 48’’21. Biondi a nagé tous ses records du monde dans des grandes compétitions, 49’’24, 48’’95, aux championnats US, 48’’74 aux sélections mondiales de 1986 et 48’’42 aux sélections olympiques 1988 ; Popov son meilleur chrono dans une sorte de tentative, à Monaco. C’était d’ailleurs le cas du précédent recordman, Gaines, 49’’36 en tentative. Biondi a battu ses meilleurs adversaires, Stephan Caron de 0’’99 soit pratiquement une longueur, aux mondiaux de 1986, et Chris Jacobs, 0’’45 aux Jeux de 1988 ; il a à un moment, a détenu les 10 meilleures performances sur 100 mètres, et été pendant huit ans le seul nageur sous les 49’’; Popov, lui, a laissé Borges à 0’’42 à Barcelone, Gary Hall à 0’’07 à Atlanta. En 1988, Biondi a battu le record olympique du 100 mètres de 1’’07, Popov n’a pas battu ce record en 1992 ou en 1996. Même si sa nage représentait en effet une signature bien à lui, Popov était dans une position plus incertaine, en course, que Biondi. Il a moins dominé que l’Américain en son temps…

Je m’aperçois là que je me trouve piégé, avec l’air de diminuer Popov en remontant Biondi, en réaction à ceux qui diminuaient Biondi. Tel n’est pas mon propos. Je veux seulement dire qu’il ne me parait pas juste de rapetisser Biondi pour magnifier son successeur.

 (1). Franck Schott  qui a 45 ans aujourd’hui: BON ANNIVERSAIRE.

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