INGE DE BRUIJN, PIONNIÈRE INCOMPRISE DU 21éme SIÈCLE

par Eric LAHMY                                              28 Mai 2015

DE BRUIJN [Inge] Natation. (Barendrecht, 24 août 1973-). Pays-Bas. Entraînée à Eindhoven par Jacco Verhaeren et aux Etats-Unis par Paul Bergen, après des années à fréquenter les places d’honneur, cette Néerlandaise change de statut et s’impose rapidement mais sur le tard, à 26 ans, comme la meilleure nageuse du monde, dans le même temps que son compatriote et camarade d’entraînement Pieter Van den Hoogenband. Inge a sept ans quand elle découvre son talent de nageuse. Ses parents l’aident et l’encouragent, et la voici qui dispute son premier meeting international à 12 ans. Elle collectionne les sélections nationales dès 1991, année où elle est championne d’Europe avec le relais quatre fois 100 mètres, 2e du 100 mètres papillon en 1’1’’64 derrière Catherine Plewinski, 1’0’’32, et 3e des 50 mètres et du relais 4 fois 100 mètres quatre nages. En 1992, une intoxication alimentaire ruine ses prétentions olympiques, mais elle finit 8e du 50 mètres et 10e sur 100 mètres papillon. Pendant plusieurs saisons, elle collectionne des places de finalistes dans les grandes compétitions, et même quelques podiums (3e sur 50 mètres aux championnats d’Europe 1993). Mais elle a perdu toute ambition et commence à sauter les entraînements. Elle est même exclue (pour nonchalance) de l’équipe nationale en 1996 par son entraîneur et fiancé, Jacco Verhaeren ! C’est dans l’Oregon, sous les ordres de Paul Bergen, que, dès 1997, De Bruijn change à la fois son attitude mentale, la forme de sa nage – optant pour un crawl « moulin à vent » avec un retour aérien bras tendus – et sa condition physique, pour devenir non seulement la meilleure nageuse du monde, mais aussi celle qui révolutionne les performances en sprint.

En 1998, sa transformation est en cours, mais tout ce travail auquel elle se soumet n’a pas encore porté ses fruits ; elle existe à peine au plan mondial, même si elle lance le relais 4 fois 100 mètres néerlandais en 55’’85 ; elle atteint la finale du 100 mètres des mondiaux de Perth en Australie, où elle termine 8e et dernière en 56’’69. Dans le relais quatre nages, ses 59’’66 sont juste honorables. Pour beaucoup, elle reste cette surdouée trop émotive et pas assez stable pour conduire sa carrière de manière exigeante. Mais l’année suivante, il en va autrement.

LA GRANDE METAMORPHOSE DE L’AN 2000

Championne d’Europe 1999 sur 50 mètres libre et 100 mètres papillon, 2e du 100 mètres nage libre, ce ne sont que prémisses. Elle effectue une saison 2000 impressionnante : sur 50 mètres nage libre, elle égale le record du monde de Linyi Le, vieux de six ans, 24’’51, le 26 mai à Sheffield, l’amène à 24’’48 le 4 Juin aux sélections néerlandaises, à 24’’39 le 10 juin aux sélections brésiliennes à Rio, enfin à 24’’13 en demi-finales des Jeux olympiques de Sydney, où elle gagne aussi la finale en 24’’32 devant Therese Alshammar, 24’’51, et Dara Torres, 24’’63. Sur 100 mètres, elle entame sa conquête également à Sheffield, en devenant la première femme « sous » les 54’’, avec 53’’80 le 28 mai. Aux Jeux olympiques, elle est la seule en moins de 55’’ en séries, la seule en moins de 54’’ avec 53’’77 en demi-finales, le 20 septembre, et elle gagne la finale en 53’’83 devant Therese Alshammar, 54’’33, et Jenny Thompson et Dara Torres ex-æquo en 54’’63. Sur 100 mètres papillon, toujours à Sheffield, elle bat le record mondial de Jenny Thompson d’une grosse seconde, 56’’69 contre 57’’88, nage ensuite la distance en 56’’64 le 22 juillet et enfin en 56’’61 en finale olympique à Sydney le 17 septembre. Son parcours olympique sur 100 mètres papillon est des plus impressionnants, car elle gagne ses courses d’une longueur, s’emparant du record olympique en demi-finale en 57’’14, puis dominant la finale où Martina Moravcova, 2e, 57’’97, et Dara Torres, 3e, 58’’20, sont respectivement à deux et trois mètres. Toujours aux Jeux, elle emmène le relais quatre fois 100 mètres néerlandais à la médaille d’argent. Quand elle plonge, les Pays-Bas se trouvent en 6e position, et De Bruijn (53’’41) remonte l’Australie, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et la Suède.

L’année suivante, elle enlève les 50 mètres (24’’47) et 100 mètres (54’’18) nage libre ainsi que le 50 mètres papillon (25’’90), toujours par des marges inusitées sur ses suivantes, aux championnats du monde de Fukuoka. Elle est élue meilleure nageuse du monde. Plus le temps passe, plus elle fait sa niche dans le sprint pur. Elle remporte 50 mètres libre (24’’47) et 50 mètres papillon (25’’84) aux mondiaux 2003, à Barcelone. Aux Jeux d’Athènes, en 2004, elle conserve le titre du 50 mètres en 24’’58, loin devant la Française Malia Metella, 24’’89, et l’Australienne Lisbeth Lenton, 24’’91, mais elle ne domine plus vraiment. En mars, une Australienne, Lisbeth Lenton, a battu son record du 100 mètres libre en 53’’66. Inge domine les séries olympiques en 54’’43, mais tout le monde a nagé en se réservant un peu. Dans la première demi-finale, Lisbeth Lenton, petit drame, nage en 55’’30. Dans la seconde, une autre Australienne, Jody Henry, détruit le record du monde en 53’’52. De Bruijn est à un mètre, 54’’06. En finale, Henry ne renouvelle pas l’exploit, mais l’emporte, 53’’84 contre 54’’16. Inge, battue, est nettement devant Coughlin, 54’’40. Sur 100 mètres papillon, elle est 3e en 57’’99 derrière une Australienne, Petria Thomas, 57’’72, et une Polonaise, Otylia Jderzejczak, 57’’84. Ces temps, éloignés de sa grande forme de Sydney, montrent qu’Inge n’est plus ce qu’elle était. Elle enlève quand même aussi le bronze avec le relais 4 fois 100 mètres, où elle nage un bon 53’’37 lancé. Elle annonce sa retraite au début 2007, alors qu’elle n’a plus nagé depuis deux saisons et demie.

UN PHYSIQUE DE MANGAS

ENTRAINEMENT.- Dès 1997, Paul Bergen créa pour Inge de Bruijn un entraînement innovant. Il transforme son style en s’appuyant sur les découvertes qu’il a faites du style, alors fort décrié, de Janet Evans, qu’il juge innovant, et la soumet à des exercices de musculation et de force dont on vit apparaître les premiers résultats aux championnats d’Europe 1999. Quand, à 26 ans, à l’approche des Jeux olympiques de Sydney, alors qu’en raison de son âge, on pensait qu’elle se trouvait sur la pente descendante, elle réalisa un bouquet de performances, elle fut accueillie – entre autres – par des doutes fortement exprimés. L’Australienne Susie O’Neil parla de performances « assez suspectes. » D’aucuns évoquèrent une nouvelle Michelle Smith, c’était parler à la légère. Smith n’avait jamais été ni douée, ni taillée pour la natation. Inge, elle, était une fille au physique assez sensationnel, très grande blonde, très fine et athlétique, sculpturale voire spectaculaire – immenses yeux bleus et cheveux blonds par-dessus le marché  – avec quelque chose d’irréel dans ses proportions, qui évoque un personnage d’heroïc fantasy ou d’urban comics, sorte de Tarzanette, de Wonderwoman ; en outre très douée, mais qui n’avait pas donné jusque là sa pleine mesure. Plutôt que les produits illicites, c’était ses séances  gymniques ou avec poids et haltères, ses grimpers de corde, ses séances d’arts martiaux, de nage avec chaussures pour ajouter du poids. Pour elle, son éviction de l’équipe olympique en 1996 fut aussi une bonne chose. « Pendant un an, je ne nageai pas. Je m’ennuyais à nager. Quand je revins, j’employais mes talents à fond. » A son sommet, cependant, émaciée par l’entraînement et la recherche d’un poids maigre, son ossature faciale privée de chair pour l’habiller, comme sculptée, lui donnait une apparence impressionnante, beauté insolite, quasi surnaturelle ; ses muscles détachés, en relief, furent autant de détails sur lesquels on s’appuya aussi pour l’accuser et le descendre. De Bruijn, personne émotive, a raconté qu’elle dut se protéger de ces attaques en refusant de lire les journaux. Aujourd’hui, il est démontré que ces procès étaient injustifiés. Dara Torres, puis d’autres nageuses, ont réutilisé les méthodes de De Bruijn, qui sont entrées en quelque sorte dans la culture de la natation. Mais les doutes renaissent à chaque avatar : on montra ensuite du doigt Torres, et c’est maintenant le tour de Katinka Hosszu.

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