KATIE LEDECKY DEVIENT POUR LA 2eme FOIS « CHAMPIONNE DES CHAMPIONNES » DE « L’EQUIPE »

Eric LAHMY

Dimanche 31 Décembre 2017

Katie Ledecky est pour la seconde fois la « championne des championnes » de « L’Equipe ». Le quotidien de sport semble avoir bien mesuré le caractère exceptionnel, quelque part unique, de la nageuse américaine, pour l’honorer une seconde fois, en 2017, après l’avoir fait en 2014.

A l’occasion, le magazine propose un article intéressant de Maxime Malet qui a rencontré Katie Ledecky. Il y décrit une Ledecky telle que d’autres témoins nous la racontent, douée sans doute, mais aussi terriblement sérieuse, accrocheuse, et totalement immergée à la fois dans son sport… et dans ses études, un fait qui la distingue de tous les « professionnels » de la natation.

Cet article complète, me semble-t-il, par une touche de vécu et d’actualisation, le sujet que j’avais présenté le 2 juin 2016, la concernant, intitulé Qu’est-ce qui fait Katie Ledecky nager si vite :

http://galaxienatation.com/wp-admin/post.php?post=6335&action=edit

Il est frappant une nouvelle fois, de constater que Ledecky est honorée par un journal omnisports alors que la Fédération Internationale de Natation, pour la quatrième année consécutive, lui a préféré une autre nageuse. Ce fut en 2014, 2015 et 2016 Katinka Hosszu ; c’est maintenant Sarah Sjöström. Ledecky n’avait trouvé grâce auprès de la FINA qu’en 2013. Mais il est manifeste qu’une universitaire, quels que soient ses exploits, quelle que soit l’image qu’elle projette sur ce sport n’intéresse pas des responsables internationaux qui ont décidé que la natation serait professionnelle ou ne serait pas. Ledecky ne se prêtant pas aux jeux de la performance rétribuée (elle perdrait, selon des analystes financiers, 5 millions de dollars de contrats en ayant choisi une carrière universitaire) va à l’encontre de ces choix stratégiques qui représentent un suicide pour ce sport…

L’un des points intéressants soulevé par L’Equipe est le suivant :

« Le paradoxe de cette année 2017, c’est que si l’Américaine n’a jamais semblé aussi forte et aussi complète en matière de distances nagées, elle n’a pas battu de record du monde pour la première fois depuis 2012, et a connu sa première défaite en finale d’un grand Championnat, sur 200 m face à l’Italienne Federica Pellegrini. Le paradoxe dans le paradoxe, c’est qu’elle avait nagé plus vite (d’une demi-seconde) en demi-finales la veille, alors qu’elle venait de disputer la finale du 1 500 m vingt minutes plus tôt.« C’était finalement très intéressant pour nous en tant qu’entraîneurs, sourit Meehan. On essaie d’évaluer si cet échauffement sur 1 500 m lui a permis d’être rapide en demies du 200 m car elle était déjà bien en route, ou si elle a payé en finale du 200 m le lendemain la fatigue accumulée lors de cet enchaînement. On en a parlé, on a appris et on va s’ajuster.»

Autre point assez fascinant. Katie Ledecky, à vingt ans comme à ses débuts, avant même ses dix ans, continue d’inscrire sur des cahiers d’entraînement les temps qu’elle entend réaliser dans l’année, voire dans les années à venir.

« En début de saison, elle se fixe de manière individuelle des want times, des chronos qu’elle souhaite réaliser dans l’année sur chaque distance. La perspective de les atteindre est une immense source de motivation au quotidien. « Là, j’ai déjà une bonne idée de mes want times pour 2020, lâche-t-elle dans un nouveau petit rire. Pour 2017, c’était dur de m’en fixer à la sortie des JO. Je voulais simplement gagner dans toutes les disciplines. Là, je sais où j’en suis. Je peux fixer des temps pour 2020 mais aussi pour 2018 et 2019. J’ai pris quelques années d’avance. »

Ce n’est pas tant le nombre des titres mondiaux (14) enlevés par Katie Ledecky que le fait que ces titres sont de la nage libre, que je tiens pour l’essentiel du programme de natation, que ce sont pour l’essentiel des titres individuels (pour moi les titres de relais ne devraient pas compter), mais surtout qu’ils montrent l’étendue de son registre, puisqu’ils vont du 200 au 1500 mètres (et au 100 mètres par le biais des relais).

Bien entendu, ce n’est de nager du 200 au 1500 qui la rend exceptionnelle (cela est même assez banal), mais bien de détenir des records et de gagner des titres olympiques et mondiaux sur toutes ces distances ! Si l’on remonte dans l’histoire de la natation mondiale, on trouve relativement peu de nageuses qui en ont fait de même : Gertrude Ederle, américaine des années 1920, Hélène Madison, américaine des années 1930, Ragnhild Hveger, Danoise des années 1940, Lorraine Crapp, Australienne, en 1956, Debbie Meyer (1968), Shane Gould, Australienne, 1971-1973) ; sans le dopage des Allemandes, de l’Est, Shirley Babashoff (1972-1976), une autre Américaine, en aurait sans doute fait autant…

Précisons que Lorraine Crapp et Shane Gould avaient ajouté à leurs palmarès le record du 100 mètres…

Il convient quand même de noter que la domination de Katie Ledecky, aujourd’hui, est plus difficile à réaliser que dans le passé, surtout aux tous débuts du sport, quand les piscines étaient rares et la natation peu pratiquée.

Cela en fait une nageuse unique. Il faut remonter à 40 années pour trouver l’équivalent de Ledecky, dans l’Australienne Shane Gould, laquelle, dans un contexte moins difficile certes, seuls les USA et l’Australie développaient des programmes importants de natation, établit des records du monde dans toutes les courses, du 100 mètres au 1500 mètres. Sous cet angle, le registre de Gould était plus impressionnant que celui de Ledecky, et seule depuis, Shirley Babashoff a réussi à dominer le demi-fond en tant très compétitive sur l’épreuve de sprint prolongé qu’est le 100 mètres. En revanche, Shane Gould n’avait pas su durer…

Comment s’explique l’étendue du registre de l’Américaine ? Par l’impressionnante supériorité qui est la sienne sur ses distances fétiches, dont on ne peut dire s’il s’agit plutôt du 400, du 800 ou du 1500 mètres. Katie Ledecky a tellement poussé sa supériorité sur 400 mètres, améliorant de quatre secondes le record du monde en maillot de bain (l’Italienne Pellegrini, précédente recordwoman du monde, avait bénéficié des combinaisons de polyuréthane), avait gagné en vitesse de base de quoi inquiéter les nageuses de la distance inférieure. C’est un schéma classique, chez les nageurs de demi-fond (comme d’ailleurs chez les athlètes, les cyclistes, les patineurs de vitesse), et dans le cas de Ledecky, il eut été paradoxal qu’elle dispose d’une telle avance sur 400 mètres sans tirer son épingle du jeu sur la distance inférieure.

Je ne sais pas si cette particularité a été étudiée scientifiquement. De façon purement empirique, je dirai que la possibilité d’exceller sur  plusieurs distances est accentuée par une caractéristique de la natation. C’est un sport porté. En raison de la poussée d’Archimède, le corps ne pèse guère, dans l’eau, qu’une faible partie du poids qu’il accuse sur terre (entre 5 et 10 kilo, en fonction entre autres de la vitesse à laquelle coule un homme les poumons vides).

En outre, l’essentiel de la traction du corps du nageur se fait par les bras, dont les masses musculaires sont faibles, alors que le coureur à pied utilise essentiellement les plus gros muscles du corps (cuisses et fessiers) pour se mouvoir. Enfin la natation est un sport couché, qui plus est dans l’eau. Tous ces détails jouent dans le sens d’un ralentissement du rythme cardiaque (bradycardie). La fatigue cardiaque est donc moindre dans la nage, ce qui permet au nageur de maintenir sa vitesse à mesure que la distance parcourue augmente. En fait, pour le nageur (au moins le nageur jeune et correctement entraîné), c’est la fatigue asphyxique, plus que la fatigue cardiaque, qui est le facteur limitant de la performance.

On peut le constater quand on compare les records des distances dont les temps d’effort correspondent plus ou moins, 400 mètres et 800 mètres nage libre d’un côté, 1500 mètres et 3000 mètres course à pied de l’autre. 

Les records mondiaux de ces épreuves sont, en nage libre, au 400 : 3’56s46 (Katie Ledecky) ; au 800 : 8’4s79 (Katie Ledecky). En course à pied , au 1500 : 3’50s07 (Genzebe Dibaba) ; au 3000 : 8’6s11 (Wang Junxia).

Comme on le voit ci-dessous, la perte de vitesse au niveau des records du monde féminins fait que si le 400 mètres dames est nagé 6s39 MOINS VITE que le 1500 mètres en course à pied, sur les distances doubles, la nageuse de 800 termine son effort 1s39 AVANT la coureuse de 3000 mètres…

Ou, si l’on préfère, la perte de vitesse de la distance à la distance double est de 11s87 en natation (du 400 au 800) en natation et de 25s97 (du 1500 au 3000) en athlétisme.

Cela n’ôte rien au caractère exceptionnel du talent de Ledecky, dont ne sait pas, d’ailleurs, quelles pourraient être les limites sur 5 kilomètres, la distance la plus courte du programme d’eau libre. On ne le saura vraisemblablement jamais, car l’intéressée a fait s’avoir qu’elle… n’était pas intéressée.

Les eaux du bassin font pour l’instant son bonheur. Mais, à vingt ans, elle a tout le temps de changer d’avis.

(à suivre – prochain article : « de Katie Ledecky à la comédie des sportifs de l’année »).


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