KAZAN (1) CHAD HO, L’OMBRE QUI NAGE

LE SUD AFRICAIN A DÛ PAYER SON BILLET

 Eric LAHMY

26 Juillet 2015

Le vainqueur sud-africain du 5 kilomètres mondial n’a été sélectionné qu’à condition de participer à son déplacement en Russie.

Chad Ho, vainqueur du 5 kilomètres eau libre des mondiaux de Kazan, était suivi comme son ombre, dont il aurait bien voulu s’en débarrasser.

Cette ombre, c’était l’Allemand Rob Muffels. A moins que Chad Ho n’ait été l’ombre de Muffels qui, près du groupe compact des chefs de file à mi-course, recolla et joua la gagne dans les tous derniers mètres.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, sur une distance de 5000 mètres, il est aujourd’hui extrêmement difficile de faire la moindre différence. On dirait que la diffusion des méthodes d’entraînement et des modes de travail dans l’eau a nivelé les valeurs au point où un rien peut faire basculer une course. Il y a aussi que dans un parcours tracé en eau morte, la ligne droite est le chemin le plus court d’un point à un autre, et chacun de l’emprunter. Il y a enfin que tout leader attire immédiatement dans son sillage un équivalent aquatique des suceurs de roue. Il est une distance idéale, quelque part sur le flanc, au niveau des hanches du prédécesseur, que tout nageur connait, et à laquelle on glisse littéralement sur la traînée du meneur qui, dès lors, n’en mène pas large et ne peut pas décoller ses suiveurs que dope sa traînée aquatique. Le nageur ainsi « aspiré » devrait mériterait d’ailleurs l’appellation de tire au flanc ! Une de ces aspirations, passée au rang de mythe, nourrit depuis les Jeux de Pékin, en 2008, les cauchemars des nageurs français, c’est celle que s’offrit l’Américain Lezak aux dépens d’Alain Bernard, et qui se termina par le triomphe US et la déconfiture tricolore…

Sur la Kazanka, Chad Ho et Muffels lancèrent tous deux ce qu’il est convenu d’appeler une main de vainqueur. En natation, c’est le centième qui départage. En demi-fond, le centième n’est pas retenu, mais en revanche la photo-finish fonctionne et c’est la technologie qui détermina l’identité du gagnant…

Un peu plus tôt, l’Allemand avait légèrement dévié et au moment du sprint, il se retrouva en train de ‘’poursuiter’’ Ho et l’Italien Matteo Furlan. Le Sud-Africain, lui, avait trouvé une trajectoire quasiment idéale pour franchir la ligne le plus tôt possible. Les caméras fixées sur la tour terminale, haute de 27 mètres (laquelle accueillera les plongeons de très haut vol), ne perdirent rien de la lutte furieuse des dix derniers mètres !

Ho, six ans après la médaille de bronze, conquise sur la même distance à Rome en 2009, enleva l’or, au grand dam d’un Muffels qui se voyait irrésistible. Il avait reçu mission de gagner de Lutz, le héros du grand fond allemand, une vingtaine de médailles de championnats, aujourd’hui jeune (ou presque) retraité, et s’efforçait d’obéir à ce commandement. Ayant mis Furlan à l’ouest, il se mit en devoir de dévorer invinciblement le Sud-Africain. Les deux hommes furent crédités de 55 minute 17 secondes 6 dixièmes… Si la ligne s’était située trois mètres plus, loin, qui sait ce qui se serait passé. Furlan, 55 minute 20 secondes, n’était pas loin, mais bien battu, en revanche.

Derrière, ce fut un peloton qui déboula. Qu’on songe seulement qu’Aubry, le premier Français, avec 55 minutes 28 seconde 5/10, était 17e, et Alex Reymond, 55 minutes 31 seconde 8, écopait de la 22e place !

Avec Ho, l’eau libre héritait d’un premier vainqueur mondial 2015 original. Non seulement le Sud-Africain, né (à Durban, en 1990) un 21 juin – comme Jean-Paul Sartre, Jacques Goddet (l’historique directeur du journal L’Equipe) et Michel Platini – est d’un gabarit vraiment banal, avec ses 1,69m pour 69 kg, mais sa Fédération nationale sud-africaine, à court de moyens, n’avait pas jugé bon de lui payer son déplacement. Ses commanditaires, les maillots de bain Speedo, avaient ouvert une souscription, pour trouver les 1500 dollars qui lui permettraient de concourir. Je ne puis m’empêcher de songer que cette humiliation a joué dans la victoire la finale de notre héros, qui, à l’instar de Jules César préférait sûrement être premier à Kazan que troisième à Rome.

Chad Ho est aussi premier dans son village, et pas qu’une fois. Il s’est fait un devoir de remporter à six reprises le Midmar Mile, qui se tient le mois de février au barrage de Midmar, au nord de Pietermaritzburg, près de chez lui. Déjà, dans une Antiquité, qui remonte aux années soixante, dans le Vingtième Siècle, le légendaire Steve Clark prétendait ne s’intéresser qu’à deux courses : la finale olympique et la traversée du lac de son village.

Pour ce qui est des Jeux, l’ennui, pour Ho, c’est que la distance olympique, 10 kilomètres, est trop longue pour lui. Deux fois trop longue. En 2008, à Pékin, dûment qualifié, il termina 9e à vingt et une seconde du colossal Néerlandais Marrten ven der Weijden, 2,02m. A Rome, en 2009, outre sa médaille de bronze sur 5000 mètres, il fut 23e des 10 kilomètres. En 2010, il enleva la Coupe du monde surtout en raison de sa fidélité, gagnant une étape, celle de Hong-Kong, mais étant présent à tous les départ. Et fut proclamé nageur d’eau libre de l’année… Cela ne l’empêcha pas de ne pouvoir se qualifier pour les Jeux olympiques de Londres.

AXEL REYMOND VICTIME D’UN ACCIDENT DE TRAIN…

Admirateur, s’il faut en croire une interview de son sponsor, de Lance Armstrong (oui!) et de Michael Phelps, Ho, qui s’entraîne dix fois par semaine et ajoute à son programme aquatique de la musculation (d’où peut-être ce corps râblé ?), devrait avoir, à Kazan, achevé son destin… On ne devrait plus le revoir aux avant-postes, ni, non plus, l’an prochain, au sommet du podium olympique.

Il aura mangé son pain blanc…

…Tandis qu’Axel Reymond, dans ce même 5000 mètres, avalait son pain noir, qui plus est de travers. Au virage de la bouée, sous des rafales de vent qui soulevaient des clapots sur la rivière Kazanka, le « train » des finalistes lui est carrément passé dessus et l’a recraché vers l’arrière. Sur une distance beaucoup trop courte pour ce spécialiste des 25 kilomètres, un retour en tête du peloton était quasi interdit… Lui-même a raconté plus tard qu’il n’avait jamais pris autant de coups, chose fort déconseillée si l’on n’est pas prêt à en rendre à bon escient. Stéphane Lecat, directeur de l’eau libre et ancien leader mondial de la spécialité, s’est promis de le chapitrer sur le sujet suivant : l’art de se faire respecter. En termes de pugilat, dans l’eau libre, en water-polo ou en boxe, il est recommandé de suivre la doctrine chrétienne selon laquelle « il vaut mieux donner que recevoir. »

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