LA CONTINUELLE ABSENCE D’ENTRAÎNEURS FEMMES

Eric LAHMY

27 Mars 2018

 « – Depuis quand es-tu devenue cynique ? – Depuis que j’ai saisi la petite différence entre les filles et les garçons ! » (ALL ABOUT EVE, de Mankiewicz)

J’avais préparé cet article en octobre 2016, et parce que je doutais fortement de sa pertinence et de sa « solidité ». J’ai toujours de la peine à publier quand je n’ai pas l’impression d’avoir épuisé un sujet, et en l’occurrence, c’est le sujet qui m’avait épuisé. Depuis, certaines données ont changé, mais je relis ces notes avec un peu plus d’indulgence, et en tout cas le sentiment que je puis les publier avec le seul risque d’ennuyer le lecteur.

Je suis étonné de ne pas trouver dans ces notes une réflexion qui m’avait frappé de Richard Martinez, l’entraîneur de Font-Romeu devenu depuis DTN adjoint chargé de la natation. Il expliquait (en partie du moins) la carence en nombre d’entraîneurs femmes par la plus grande générosité des femmes. « Les hommes sont plus égoïstes, m’avait-il dit en l’espèce, ils peuvent plus facilement fonder une famille est rester concentrés sur leur projet. Les femmes ne fonctionnent pas souvent comme cela. » Je la ressers de mémoire, même si ce n’est pas du mot à mot et si ce n’est pas du politiquement correct !

Je publie cet article tel que je l’avais rédigé à l’époque, sans changer les détails qui le datent. Le fond ne semble pas avoir changé… E.L.

 

 La fédération française de natation a publié récemment la liste des nageurs appartenant au « collectif ‘’excellence’’ ». Détail frappant, au sommet de la hiérarchie, l’excellence « élite » (panachage de nageurs pouvant figurer sur les listes de haut niveau du ministère des sports et identifiés dans le collectif national), compte quatre filles pour treize garçons.

Derrière, les effectifs de « l’élite senior » s’équilibrent entre filles (26) et garçons (25). Les éléments réunis dans « l’excellence relève », sont au nombre de 59. On sait qu’on a des soucis avec cette fameuse relève, elle ne « relève » pas très haut. Moins encore chez les filles (18) que chez les garçons (41). En juniors, le collectif « excellence » compte 7 garçons pour… une fille.

Si la jeune vague donne des inquiétudes, la situation est donc plus précaire chez les filles. On le pressentait quand Camille Muffat prit sa retraite. On en a eu confirmation aux Jeux olympiques de Rio, et l’adieu de Coralie Balmy à la compétition n’arrangera pas les choses.

D’où vient cette faiblesse du secteur féminin ? Les filles sont largement négligées. On fait beaucoup moins pour elles que pour les garçons…

Ce manque d’attention – adorné parfois d’une légère nuance de mépris – des responsables se retrouve à pas mal de niveaux, et entre Luyce, misogyne honteux mais grimé en féministe (voir la composition du comité directeur, empli à parité de femmes dont aucune n’entre dans le bureau, et Jacques Favre, dont je ne dirai trop rien de sa conception de la femme… Le milieu des techniciens français ne me parait pas, en revanche, plus sexiste que ça de nos jours, c’est comme si, pour beaucoup d’entre eux, ils ne font pas de différences entre filles et garçons, et, pour moi, c’est un compliment.

Mais les filles n’en sont pas moins mal barrées compte tenu d’un laisser aller général.

Le Ministère des sports a publié en 2014 des pages intéressantes sur la situation des femmes dans la natation française. Quelques chiffres. Du côté des licenciés, en 2013, les filles représentent 54,5% des effectifs. A dix-huit ans et avant, elles sont 63,5%, et après 18 ans ce sont les hommes qui sont à 63,55%. Pourquoi ça ? Les femmes ne se sentent-elles pas chez elles au sein de la Fédération ? C’est possible. Qu’est-ce qui fait que les filles, qui arrivent plus tard à la natation que les garçons  (elles se trouvent en infériorité en-dessous de sept ans), puis se ruent en force (51,18% à 7-9 ans, 53,72% à 10-11 ans, 54,56% à 12-13 ans et encore 52,4% à 14-15 ans), se retrouvent en infériorité (47,37%) entre 18 et 20 ans ? Qu’est-ce qui les fait se retirer plus précocement ?

La maturité, en natation, d’une fille, arrive deux ans avant. Est-ce une explication suffisante ?

Mais après ça, on constate qu’elles y reviennent. Beaucoup plus tard ? Les nageuses sont en supériorité numérique, au-delà de 21 ans. Statistiquement on n’en sait pas plus, on n’a pas cru bon d’affiner, le chiffre englobe les nageuses en fin de carrière et les populations plus âgées, les masters, les dirigeantes… Il ne s’agit donc plus de la même natation. Dans cette catégorie d’âge fourre-tout, les femmes se comptent 55.153 (en 2013), et représentent 60,68% des licenciés. Le nageur de plus de 21 ans est une nageuse.

Quoi d’autre ? Le ministère faisait le constat que tous les présidents de la fédération avaient été des hommes [Il faut dire que ce sport a raté sous cet angle une belle occasion quand Francis Luyce a devancé Arlette Franco, qui avait une vraie passion pour la natation et le démontra en faisant de Canet un haut-lieu de ce sport]. Qu’aujourd’hui, zéro femme accède au bureau directeur, contre huit hommes, nous montre en quelle estime sont tenues les femmes dans la natation française.

Que le « bureau élargi », instance tout à fait officieuse, sans poids réel, accueille trois femmes pour onze hommes. Le comité directeur est, selon une décision de Luyce (sur une interprétation mal informée de Dominique Bahon, secrétaire de la fédération à l’époque qui aurait mal compris les directives ministérielles) formé d’autant de femmes que d’hommes. Le souci a été qu’appliquée ainsi brutalement, façon « sexisme à rebours » a vu le comité directeur envahi de femmes pas préparées, peut-être trop contentes d’être là par le fait du prince, pour se sentir justifiées et légitimes, ce qui les a contingentées et réduites au silence, et a finalement défavorisé, décrédibilisé la féminisation de la Fédération. Ce fut une de ces solutions à la louche, c’est-à-dire grossière, mal pensée, mal préparée, complètement démagogique et tout à fait contre-productive. Prise dans la confusion et sans esprit de suite. Un gâchis.

D’ailleurs, les femmes d’énergie de la fédération ont été soigneusement écartées. Dans le temps, Suzanne Bentaberry, qui savait parler fort, n’a pas été réélue après les gros succès en natation synchronisée. Henri Sérandour, qui disait « tout lui devoir, » ne put l’empêcher d’être battue. Elle refusa ensuite d’entrer au comité directeur dans le « contingent féminin. » « J’ai travaillé comme un homme, je veux être élue comme un homme », dit-elle alors. Le soir même, elle rentra dans sa région et fit des choses épatantes dans un autre sport, le canoë. Madeleine Bernavon, qui lui a succédé, effacée, a dû sa longévité au fait de ne jamais s’être fait remarquer. Elle se rendit inodore et sans saveur. C’était ce qu’il fallait pour ne pas se faire éjecter. Aujourd’hui, Luyce a écarté Hélène Tachet des Combes des fonctions de trésorière. Il se pourrait qu’elle ait pris sa tâche au sérieux ?

Luyce et autres messieurs croient-ils que la pensée est une vertu virile ? Faudrait leur expliquer qu’il y a autre chose dans la vie…

Même faible féminisation à tous les niveaux : seulement quatre femmes contre neuf hommes parmi les dirigeants « référents », quinze commissions fédérales sur vingt présidées par des hommes. Seulement trois sur les vingt-huit régions présidées par des femmes.

En 2014, la fédération était censée produire un plan de féminisation qu’elle a remis avec deux mois et huit jours de retard (69 fédérations avaient répondu dans les temps) ce qui pourrait bien être le signe d’un faible désir d’améliorer le statut de 55% de ses effectifs, et, de toute façon, a fait qu’elle n’a pu être inscrite dans le « panorama » produit par le ministère. Dans ce plan, la Fédé a inscrit tout un blablabla plein de belles promesses d’actions futures dont on n’a pas vu l’ombre dans les deux années et demi qui ont suivi. La fédé est plus occupée à « communiquer » qu’à travailler sur les questions réelles liées au sport et à l’excellence. Plus on opacifie autour de ce qu’on fait ou ne fait pas, plus on communique c’est-à-dire qu’on cache et qu’on envoie des leurres de toutes parts. 

La liste des  78 cadres techniques fédéraux du ministère des sports : au premier regard, je me persuade qu’elle a son content de femmes. Mais quand je veux m’en assurer et compter, je n’en trouve que  24. Moins de 30%. Puis j’ôte les cadres de la natation synchronisée (elles sont 10, toutes des femmes), il reste 68 cadres hors synchro : 54 hommes pour 14 femmes. Je dois l’admettre, la natation, qui licencie plus de femmes que d’hommes, ne les promeut pas dans ses services.

Il est vrai que pour faire une nageuse, pas besoin d’une femme au bord du bassin. Philippe Lucas (Laure Manaudou, Aurélie Muller), Lionel Horter (Roxana Maracineanu), Frédéric Barale (Coralie Balmy) en France, Todd Schmitz (Missy Franklin), Yuri Suguiyama et Bruce Gemmel (Kathie Ledecky) aux USA, ou Shane Tusup (Katinka Hosszu) en Hongrie, Bill O’Toole (Penny Oleksiak), au Canada, etc. en sont autant de preuves. La question qui se pose est de savoir pourquoi si peu de femmes s’épanouissent dans cette profession.

Le phénomène n’est pas français. Dans l’Université américaine (chiffres publiés par San Francisco Gate), sur les 330 collèges majeurs et universités disposant de programmes de natation, seulement 43 équipes sont emmenées par des coaches femmes. Selon Swimming World en mars 2014,  « sur les 123 écoles qui sont entrées dans la Première Division NCAA femmes, seulement 17, soir 13,8% avaient une femme entraîneur chef.

Kim Brackin, entraîneur femme au Texas (Kirsty Coventry) racontait une anecdote qu’elle trouvait révélatrice. Au début d’un « dual meet », l’organisateur de la compétition demanda une petite réunion des entraîneurs-chefs pour les informer d’un changement de programme. Se retrouvèrent à cette réunion Eddie Reese et… l’adjoint de Brackin. « C’était sans malice, s’en amuse l’intéressée, ils ne pouvaient pas imaginer inviter une femme dans une réunion d’entraîneurs. » Pourtant coach Brackin « pesait » déjà sept médailles olympique dont deux en or !

Souvent, une touche féminine dans la préparation et l’entraînement ne rate pas son effet. Je crois aussi que l’alchimie dans certains couples est à la base de la réussite. Cela éclate de façon évidente entre Katinka Hosszu et Shane Tusup, qui sont mariés et dont l’accord est total, l’un tant l’entraîneur, l’agent, l’homme d’affaires et le mari de l’autre, ce qui les met à part (1). Il y a maintenant trente ans, Vladimir Salnikov décida qu’il ne serait plus entraîné que par madame.  Roland Matthes fut entraîné par une femme et dans les années 1960, l’entraîneur français qui obtint les meilleurs résultats (record du monde, argent olympique, finales olympiques en 1960, 1964 et 1968 – sur 100 mètres dos féminin, championne des USA était une femme (née en 1898 – Suzanne Berlioux.

Mais tout le monde ne peut pas épouser son entraîneur. Et quand Ian Thorpe quitta après six années de carrière au sommet Doug Frost, son coach de toujours pour son assistante Tracey Menzies, surtout connue pour ses capacités de technicienne, c’était en raison de ce qu’elle lui apporterait dans sa vie de nageur.  Fin septembre dernier, le double champion du monde de dos Mitchell Larkin et Thomas Fraser-Holmes ont décidé de s’entraîner cette saison avec Menzies au centre national d’entraînement, à Canberra. Aux USA, le sauvetage de Natalie Coughlin, blessée et en perdition, assura la réputation de Teri McKeever, et fit d’elle la première entraîneur-chef de l’équipe US aux Jeux olympiques 2012, à Londres.

 Revenons en France. On a eu une époque où la natation féminine a plutôt bien marché, et il suffit de citer les noms de Roxana Maracineanu, de Laure Manaudou et de Camille Muffat pour s’en convaincre. Aujourd’hui, Charlotte Bonnet est la chef de file de la natation française. Or son palmarès ne se compare pas à ceux de Solenne Figues, Coralie Balmy ou d’Esther Baron, qui ne semblaient pas « exister » tant Manaudou captait de lumière…

Se pourrait-il que les filles aient besoin d’un petit surcroît d’accompagnement ?

Certaines ont été de brillantes pourvoyeuses de nageuses, sans remonter au déluge, Suzanne Berlioux déjà citée ou plus tard Pierrette Gheysen, et dans le collectif fédéral, je n’ai aucune difficulté à distinguer Frédéric Barale (Coralie Balmy), Marc Begotti (Catherine Plewinski). Sylvie Le Noach a « sorti » sa propre fille, Alicia Bozon, Annick de Susini, Joanne Andraca. Philippe Lucas parait être essentiellement un entraîneur de filles, et ne s’en cache pas, il les dit plus disciplinées que les hommes, Fabrice Pellerin, qui a fourni un énorme travail et depuis plus de dix ans a sous sa coupe la meilleure nageuse française (Camille Muffat d’abord, Charlotte Bonnet depuis) mais qui semble être en fin de cycle à Nice où me dit-on, la présidence du club, concentrée sur le water-polo, a négligé la natation (et vient de perdre ses meilleurs éléments, Marie Wattel, Anna Santamans, Cloé Hache). 

 Selon PATRICIA QUINT, qui fut responsable des juniors entre 1983 et 1995. « Les filles ont été plus ou moins suivies selon les époques. Anne-Marie Agel l’a fait – très peu car elle n’était pas intégrée dans l’encadrement masculin. En 1996, j’ai entraîné avec Gérard Garoff, Patrice Prokop, et Jean-Paul Clémençon a souhaité féminiser l’encadrement de l’INSEP ; Claude Fauquet a adhéré à cette idée.

« Patrice Prokop avait initié cela.

« Claude Fauquet, lui, avait cherché à se reposer sur des expertises, et pour cela mis en place un secteur de recherche, cela allait vers l’alimentation, la technique, la nage, le plongeon.

« Une forte opportunité de développement du sport féminin avait été offerte par la politique de Marie-George Buffet. Cette ministre des sports (d’obédience communiste) a donné une grosse priorité à l’encadrement féminin à l’époque. Un congrès à Tours, un autre à l’INSEP, avaient annoncé ce volontarisme. » Marie-George Buffet a été une grande ministre des sports, elle a été féministe dans le meilleur sens du terme, jamais en opposant ni en stigmatisant, toujours en relevant ce qui devait être relevé, en travaillant. [Elle avait réussi, ce que je considère comme un exploit, par son ouverture d’esprit, à charmer Monique Berlioux, qui avait pourtant une certaine aversion des communistes.]

« Après les projets, continue Patricia Quint, il fallait mettre en place ces choses. On s’est appuyé sur Roxana Maracineanu, sur Solenne Figues, Laetitia Choux, Jacqueline Delors, Malia Metella, et on a eu une période de natation féminine dominatrice, avec Lucien Lacoste directeur des équipes. L’organisation nous a permis de mettre en place des expertises, Laurence Bensimon est venue ainsi travailler avec nous.

« Laure Manaudou a été complètement intégrée au collectif ; ce qu’on ignore un peu la concernant, et Lucas aussi, c’est qu’ils savaient utiliser ce groupe de travail. Laure était timide, mais c’était une leader effective, elle avait de bons rapports avec les autres, elle se plaisait bien. On avait aussi Frédéric Barale, Olivier Antoine, qui avait entraîné Laetitia Hubert et Aurélie Muller. Tout cela faisait qu’il y avait une émulation des entraîneurs au féminin, sont arrivés Martinez et Andraca. Après les Jeux d’Athènes, on a bossé sur les formateurs et on s’est dirigées vers les Jeux de Pékin.

« Auparavant, il y avait toujours eu assez de masculins pour étouffer le féminin, avant Prokop, mais ensuite, avec Clémençon, Fauquet, et Marie-Georges Buffet à l’ouverture, on a marqué des progrès. »

 Anne Riff, contactés par téléphone, n’a pu être jointe. 

(1). Shane Tusup et Katinka Hosszu se sont depuis séparés.


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