LA CROISADE DE POUND ACCABLE LES RUSSES

LE RAPPORT DE LA COMMISSION INDEPENDANTE, OU COMMENT LE SPORT EST EN TRAIN DE MOURIR

Eric LAHMY

Mardi 10 novembre 2015

Ce 9 novembre, la Commission Indépendante désignée par l’Association Mondiale Antidopage (sigle anglais : WADA) a publié en 335 pages un rapport qui accable la Russie, son gouvernement, son athlétisme, son institution anti-dopage qui orchestre le dopage.

Il y a toujours quelque chose de décevant dans la façon de percevoir la Russie, tout comme « avant » l’effondrement du mur de Berlin, comme le pays du mensonge déconcertant. Il y a quelque chose de profondément déloyal et de déviant dans la façon de considérer la vie collective dans les nations de l’Est ; une tendance au pourrissement, une forme de perversion mentale qui les rend semble-t-il inaptes, en l’occurrence, à dénouer les liens entre le sport et la compétition d’un côté, l’esprit sportif de l’autre. Le « mensonge déconcertant » revient à ne pas accorder aux mots, aux concepts, une quelconque valeur. La morale est dévoyée, tordue de toutes parts, vérolée, et finalement inversée, de façon à ressortir formatée en fonction des intérêts, ceux-ci soient-ils les plus bas, les moins défendables. C’est du Kafka dans le texte…

Tout ce qui suit, pour un site comme Galaxie Natation, sous-tend en filigrane une question : et la natation ? Comment relire l’épisode Yulia Efimova, par exemple, et les déclarations des entraîneurs russes à l’époque ? Comment penser la « grande » période Salnikov dans les années 1980, celle de Pankratov dans la décennie 1990 ? Je ne puis m’empêcher de songer que de tels agissements viendra la fin du sport, sa mort comme idéal pour la jeunesse. Gangrené par le professionnalisme, le spectacle vulgaire qu’offrent ses « stars » illettrées, incultes, la pornographie sous-jacente de ses spectacles, la rapacité de ses instances dirigeantes internationales, que va-t-il rester pour activer nos rêves?

La culture du dopage érigée en système, en Russie, dévoilée par la Commision indépendante (préside par Dick Pound, un ancien champion du Commonwealth de natation, avocat et membre du CIO) de la WADA, montre que la triche y est un mode de fonctionnement quasi-général (au niveau des décisionnaires), profondément enraciné. Il ne s’agit pas seulement de tricher. Il s’agit d’une inversion des valeurs, qui fait que tricher est la seule façon « éthique » de se comporter, en fonction d’une culture de la gagne à tout prix. Ce qui est remarquable, en Russie, c’est la gangrène du système Poutine, à l’égal de ce qu’il fut sous Staline, Brejnev et consorts.

Ce que ne comprennent pas les Russes ? Que si le sport est une culture de la victoire – car il l’est – cette victoire ne peut être acquise à n’importe quel prix. Le fair-play, l’honnêteté, et ne parlons surtout pas de morale, sont rejetés de leur vision du sport comme ils sont rejetés de leur vision de la politique. C’est comme ça que le pays fonctionne: qui veut le fin veut les moyens.

Que nous dit encore la Commission? Que non content de tricher, ce système exclut ceux qui ne trichent pas. Qui refuse de se soumettre au dopage systématique se voit retirer en retour les meilleures possibilités de s’entraîner, on ne l’inclut pas dans l’équipe nationale, on l’écarte des systèmes de soins (les médecins sont dans le coup, le complot agit du haut au bas de l’échelle). Il en va d’un système corrompu comme de ces alcooliques qui ne peuvent concevoir que les autres ne boivent pas. Il y a une fraternité de voyous qui est celle de la compromission généralisée. Ici, cela permet d’abuser l’athlète d’une autre façon. Il doit accepter de verser une partie de ses gains au système qui lui assure de ne pas être pris au contrôle…

Cette inversion des valeurs, je l’ai vu fonctionner dans trois sports auxquels je me suis intéressé à titre professionnel ou personnel. En cyclisme, j’avais demandé [pendant le Tour de France 1986] pourquoi Greg Lemond était rejeté par les milieux cyclistes français. « L’argent et le fait qu’il ne « fait pas le métier » m’avait-on répondu. L’argent, je comprenais, LeMond avait arraché un contrat très au-dessus de la moyenne, et on le jalousait. Mais « ne pas faire le métier », voilà une accusation qui m’intriguait. Il avait vraiment beaucoup travaillé, Greg, dans des circonstances défavorables, par exemple en s’exilant pour courir en Pologne à dix-sept ans très loin du confort de ses bases US. Il ne s’agissait pas de ça. Faire le métier, cela signifiait « aller au bout des choses », accepter de prendre les produits, bref se doper s’il le fallait. Dans un autre sport, l’haltérophilie, quand leur nouvel entraîneur russe des équipes de France avait réuni les athlètes, il les avait sermonnés : « niet Dianabol, niet résultats » avait-il résumé sa pensée. Le Dianabol était le premier anabolisant « humain » à la mode à l’époque (en-dehors des produits dérivés de la testostérone qui circulaient déjà en Russie). Enfin, certains culturistes américains étaient très méprisants vis-à-vis de ceux qui ne se dopaient pas. « Nous sommes des culturistes, nous boirions de l’urine d’âne à sa source s’il le fallait pour nous développer », s’exclamait l’un d’eux dans Muscle, l’autobiographie d’un certain Sam FUSSEL racontant sa descente en Enfer de culturiste US…

M’exerçant dans une salle de fitness, j’avais vu s’opérer le changement des mentalités. J’avais la chance de me « développer » assez vite et cela provoquait certaines curiosités: vers 1967, on me demandait des tuyaux sur ma façon de m’entraîner, les exercices que j’effectuais. Dix ans plus tard, on m’interrogeait sur les « produits » que je prenais! Désireux de me distancer de certains dysfonctionnements, je m’achetais un kit d’entraînement avec barre et banc et m’entraînais désormais à domicile…

 ZUT ! 1417 ECHANTILLONS ONT DISPARU…

Le système dénoncé par la Commission indépendante remonte jusqu’à l’IAAF, où, disons-le, il n’y a pas que des Russes, mais de drôles d’oiseaux, dont l’un d’une espèce des plus rares, le médecin français Gabriel Dollé, responsable de… la lutte anti-dopage de l’IAAF (1). Pound et ses assesseurs de la Commission Indépendante n’oublient personne. Les laboratoires sont visés. L’Association russe anti-dopage est visée. L’Association d’athlétisme russe est visée. Le Ministère des Sports russe est visé. La Fédération Internationale d’Athlétisme est visée. S’appuyant sur des rapports d’Interpol, la WADA affirme que la Fédération Internationale est complice, et ceci jusqu’en haut de sa pyramide.

Au niveau russe, les laboratoires de Sotchi et de Moscou, apprend-on, étaient infiltrés par des agents du FSB (les services de sécurité d’Etat), lesquels imposèrent un système d’intimidation sur les laborantins…

Disparition intentionnelle de 1417 échantillons afin d’empêcher la WADA d’enquêter et un autre laboratoire d’effectuer des découvertes. Des analyses suspectes permettaient au laboratoire d’élaborer des façons de battre le système de contrôle anti-dopage. M Portugalov, responsable du département médical de la Fédération russe d’athlétisme, dispensait des produits aux athlètes contre 5% de leurs gains. On extorque donc leur argent aux athlètes positifs. C’est une opération nettoyage pluridirectionnelle…

La Commission révèle l’existence d’un second laboratoire, monnayé par la ville de Moscou, le « Laboratoire du Comité des Sports de Moscou pour l’identification des produits interdits dans les échantillons des sportifs ». Ce laboratoire est chargé de la destruction des échantillons. Il effectue un filtrage. Les échantillons propres sont envoyés au Laboratoire officiel. L’Implication centrale du Directeur du laboratoire, Rodchenkov est avérée.

LES RUSES DE LA RUSADA

La RUSADA annonce à l’avance son passage quand elle part tester les sportifs. On utilise aussi de fausses identités (les Chinois ont été accusés de pratiquer cela. Par des Russes. Qui c’est-y qui ment ? ). On intimide. On traîne les pieds quand on est censé utiliser les protocoles de la WADA. De l’argent est versé par les athlètes testés. Il blanchit les tests instantanément. Des athlètes suspendus concourent pendant leur temps de sanction.

« Pound et associés » recommandent du coup un certain nombre de mesures nécessaires : virer Grigory Rodchenkov, le directeur du laboratoire de Moscou, suspendre, puis ôter son accréditation au laboratoire ; déclarer l’Association russe antidopage et la Fédération russe d’athlétisme non conformes ; exclure le membre russe de la WADA.

Pound relève la fameuse émission de télévision d’ARD, qui a mis en lumière ce système de dopage d’Etat dans une émission intitulée « Top Secret Dopage : comment la Russie fabrique ses vainqueurs. » On y trouvait des témoignages de championnes comme la discobole Evguenia Pecherina selon qui 99% de l’équipe russe était dopée ou Mariya Savinova qui admettait avoir utilisé un stéroïde, l’oxandrolone, surnommé « ox ». Ou Lilya Shobukhova qui estimait avoir payé, elle et son mari, 450.000€ pour couvrir ses diverses violations, tandis qu’en stages à l’étranger les athlètes russes utilisaient des faux noms. Etc.

La Commission va plus loin. Elle fait la part des dénégations qu’elle a rencontré de la part des diverses autorités concernées et qu’elle désigne clairement, qui sont allées jusqu’à forger une théorie de la conspiration contre la Russie (bien sûr). Elle désigne Lamine Diack, lequel défend « la Russie, grande nation de sport » qui ne saurait être abandonnée, et trouve ces allégations « ridicules » et « exagérées. » Être des fripouilles ne suffit pas : il convient d’avoir des alliés.

La croisade de Pound, on le voit, n’épargne ni le sommet ni les quatre coins de la pyramide. On se demande comment on pourra aller plus loin dans l’abjection. Mais souvenez-vous: plus loin, plus haut, plus fort. Alors quoi? Plus nul?

(1). Présence qui a beaucoup interpellé mon ami Jean-Claude PERRIN, l’entraîneur des perchistes du Racing. Lequel se souvenait de s’être fait tancer par le Dollé en question pour avoir fait suivre ses athlètes, Quinon et Vigneron, par le docteur François Bellocq, médecin un peu sulfureux (il pratiquait le rééquilibrage hormonal). Pour Dollé, Bellocq était infréquentable! Mais depuis, un quart de siècle plus tard, on a trouvé 87.000$ de cash chez Dollé, dont le point de vue sur les fréquentations douteuses a bien changé…

ADDENDUM

Tout ce qui se précède se trouve dans le rapport de la Commission Pound. Et beaucoup d’autres choses. Le rapport pèse 335 pages

3 comments:

  1. Cremailh

    Rien de nouveau sous le soleil, la Russie ce n’est qu une partie de l’iceberg, Et les autres pays Chine, Amérique, Jamaïque, Kenya….. ne seraient pas touchés? Une hypocrisie générale, quand on voit certains records on reste dubitatif, et pourtant il y a des exceptions qui confirment la règle, mais c’est tellement rentré dans les mœurs que dés que quelqu un réalise quelque chose de bien, on entend tout de suite: « il (ou elle) est dopé(e), sans savoir, par bêtise humaine, mais il est vrai que certains exploits laissent songeur.
    Et là, faute à qui? Aux médias, aux politiques, aux fédés, on veut voir des cyclistes grimper des cols comme des chevreaux en réalisant des chronos surhumains et tout ça à l’eau? Soyons sérieux, j’ai lu une fois un truc qu’avait écrit mon fils, et que j’ai trouvé très juste, il disait « ça n’a pas changé, donnez-leur du pain et des jeux. »

    1. admin *

      Je refuse la tentation du “tous pourris”. Du pain et des jeux, formule de la Rome du Bas-Empire, cela signifie « du pain et des jeux », cela ne signifie pas « du pain putréfié et des jeux truqués », il ne faut pas confondre. Dire que tout le monde est comme la Russie ne me semble pas raisonnable, même s’il en est d’autres, il est des niveaux d’évolution. Après tout, la Russie, c’est le pays des Tsars tous puissants, et de Staline qui a fait massacrer des millions de gens, et je ne vois pas ce qu’un pays comme la France, ou la Grande-Bretagne, nation du habeas corpus, ont à voir avec cette pourriture mentale, cette inversion des valeurs. La Russie ne respecte pas ses citoyens, comme la Chine d’ailleurs, où la triche est sport national. Je crois pouvoir mesurer l’étendue du dopage en France, cela n’a rien à voir. Bien entendu, il y a d’autres nations qui pratiquent, tiens, Gabriel Dollé, médecin français de la FFA et du ministère qui venait donner des leçons, jouer les incorruptibles, etc., et qui est pris la main dans le sac ! Minable, minable, ce ripou avait sans doute des besoins d’argent !
      Après cela, après l’affaire Blatter-Platini en football, allez dire que l’argent n’a pas corrompu les hauts dirigeants du sport!
      J’irai plus loin. Beaucoup de gens affirment que le dopage avait une longueur d’avance sur l’anti-dopage et que ceux qui se faisaient prendre étaient ceux qui ne savaient pas bien se doper. Or ce qui vient d’arriver tendrait à démontrer le contraire. C’est parce que l’antidopage est parvenu à mieux sérier les problèmes que toute cette gigantesque magouille a été mise en place. Le dopage n’ayant plus aucune avance technologique sur les contrôles, il avait mis en place sa toile mafieuse. Il y a quelques années, Lucien Bailly, ancien DTN du cyclisme français, m’avait exposé ce trafic, désigné l’AGFIS et Poutine, et déconseillé d’écrire un article en raison des risques auxquels le journaliste était exposé. C’est à l’honneur de Dick Pound d’avoir mis les pieds dans le plat en envoyant paître le Kremlin.

  2. crémailh

    Du pain et des jeux, oui, formule Romaine, période que mon fils affectionne, et l’Antiquité d’une manière générale, mais s’il a écrit ça sur un site, c’est que pour lui nous, spectateurs, sommes aussi un peu coupables, et je pense qu’il a raison, les sportifs font une sorte de show, comme dans un cirque où on finit par les livrer aux lions une fois qu’on est las d’eux, la vrai question c’est: est ce que nous, spectateurs, continuerons à nous passionner pour le sport, si les grimpeurs du tour étaient moins impressionnants, si moins de records étaient battus….Cela ne veut pas dire qu’il faille se doper pour réussir des exploits. Comme il y a des génies, dans les sciences, l’art, les lettres, il y en a dans le sport mais ce serait peut être moins spectaculaire car pourquoi Usain bolt ou Phelps font rêver, c’est pour leurs exploits, attention je ne dis pas qu’ils se dopent, je dis juste que les spectateurs aiment les exploits mais à quel prix? Là est la question.

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