LA FONTAINE DE JOUVENCE DE FEDERICA PELLEGRINI OU COMMENT RESTER JEUNE A TRAVERS LES ANNÉES

Éric LAHMY

Dimanche 30 Juillet 2017

 

A lire aussi : l’addition salée des mondiaux de Budapest, un article de Radio France Internationale

http://www.rfi.fr/emission/20170722-budapest-addition-salee-championnats-monde-natation-orban

 

Reçu de Dominik JOSEPH-WLODARCZYK un commentaire de lecteur sur lequel j’aimerais ici rebondir.

« Dire que Pellegrini, m’écrit ce lecteur, à fait des podiums avec 3 française différentes depuis 2005 : Figues, Manaudou et Muffat! » Et de suggérer : « Il faudrait un jour essayer de comprendre le caractère et l’origine des carrières éphémères de nos nageuses dans l’élite ? Et aussi de leurs incapacités à doubler ou tripler leurs nombres épreuves disputées par championnats ou J.O. »

Intéressant et en tout cas très justifié, cher Dominik. Il faudrait creuser plus profond que dans la brève réponse que je vous donne ici, mais, au moins pour commencer, c’est plutôt la longévité sportive de Pellegrini qui pourrait être analysée, parce qu’elle est remarquable.

Comment s’y est-elle pris ? Sur ce que je connais, je vois ça comme ça. Pellegrini, fille très structurée, fidèle, très italienne sous cet angle, après avoir écarté Luca Marin qui l’avait trompée dans une atmosphère de farce à l’italienne [hachez le persil et l’ail, mettez les dans un bol avec le bœuf haché, le parmesan, le jus de citron, le sel, le poivre et l’œuf] avec son ennemie numéro une Laure Manaudou, vit depuis des années avec le même garçon, Filippo Magnini, nageur comme elle, qui comprend donc les exigences du sport.

Solide dans ses affections, elle a vécu aussi depuis ses débuts une relation très riche, très respectueuse, avec son premier entraîneur, Alberto Castagnetti, dont elle a vécu la mort comme une déchirure. Elle a cherché ensuite un entraîneur figure paternelle, a cru l’avoir trouvé avec Philippe Lucas, mais n’a pas réussi à l’attirer en Italie comme elle l’espérait, et elle a donc créé avec l’aide d’une Fédération très à son écoute une cellule sportive et familiale et sur mesure, avec notamment le cousin de son fiancé comme physiologiste, ce qui fait qu’après l’échec de Rio, il a dû lui être facile de rebondir, parce que continuer de nager, c’était retrouver son cocon et continuer la vie de famille!

Le cas Pellegrini me parait d’autant plus à part que la natation italienne n’est pas tellement réputée pour favoriser de longues carrières, et a mérité la réputation de brûler énormément ses jeunes talents…La longueur que je veux donner à cet article ne me permet pas d’approfondir et de nuancer, mais je note des carrières normalement longues dans l’équipe nationale italienne.

Maintenant, en ce qui concerne Camille Muffat, en allant revisiter sa carrière, je constate qu’elle n’est pas courte, puisqu’entre 2005 où elle bat le record de France des 200 quatre nages de Laure Manaudou et sa retraite, se passent 9 ou 10 saisons. Solenne Figues, athlète impressionnante mais moins « nageuse » selon moi, n’avait pas mis tous ses œufs dans le même panier, elle est kinésithérapeute, mariée, etc. Et Manaudou, quoi? Difficile à dire! La fille, trop éparpillée, n’aimait plus nager…

Maintenant (peut-être avez-vous un avis là-dessus) faudrait-il interroger la longévité des nageuses en général ? En me référant aux résultats des mondiaux depuis 2005, si on accepte d’aller plus loin que les seuls podiums, on constate que non seulement Pellegrini rencontre les destins de Figues, Manaudou, Muffat (et Bonnet, bien qu’elle n’atteigne pas les mêmes hauteurs), mais elle se pose en contemporaine de générations :

-d’Américaines, Katie Hoff (2005 et 2007), Whitney Myers (2005), Dana Vollmer (2007 et 2009), Allison Schmitt (2009-2011), Missy Franklin (2013-2015), Katie Ledecky (2015-2017).

-de Chinoises : Yang Yu (2005, 2007, 2009), Zhu Kianwei (2011), Qiu Yuhan (2013), Shen Duo (2015),

-d’Australiennes : Linda McKenzie (2005-2007), Stephanie Rice (2009), Bronte Barratt (2011), Kylie Palmer (2013), Emma McKeon (2017).

Et on peut en faire de même avec les Britanniques, les Japonaises, etc. Il y a donc une longévité exceptionnelle de Pellegrini qui tient à sa personne, à son intelligence très au-dessus de la moyenne, à son histoire, à sa foi dans son entraîneur, à son amour de la natation, à la fidélité qu’elle démontre dans tous les actes. Ex-cep-tion-nelle!

Bien entendu, j’en reviens à votre suggestion de questionner la longévité des nageurs et des nageuses de talent.  

Elle me rappelle un questionnement de mes débuts de journaliste. Entre 1969 et 1974, dernier arrivé au journal, étant versé à la « rubrique olympique », j’étais chargé , entre autres de suivre les équipes juniors d’athlétisme. Jeune et inexpérimenté journaliste, j’écoutais d’autant plus les entraîneurs qui, après une contre-performance ou un résultat de leur équipe nationale, mettaient en avant les brillants résultats des juniors français, qui, à Dole, avaient battu des équipes soviétiques et allemandes. Mais après deux ans, je constatais que les juniors les plus brillants se perdaient dans les sables, l’équipe de France n’avait pas changé de statut et les entraîneurs continuaient à me vanter l’avenir avec de nouveaux juniors doués et ambitieux. Je m’en ouvrais à Jean-Claude Perrin, coach de jeunes perchistes à Colombes qui me dit : « tu as raison. Il ne faut plus les perdre. » Il se tint à sa parole et en quelques années, avec des coaches comme Houvion, Perrin, Ripoll, Collet et autres, la perche française devint l’une des premières du monde, rejoignant l’américaine, la russe, la polonaise et donnant la leçon au reste de l’Europe et du monde !

Bien entendu, de là où je débouche, je ne sais si je puis faire la soudure avec votre riche questionnement. Il y a sans doute quelque chose à faire dans le domaine de la longévité des talents. Regardez ce qui se passe dans notre natation synchronisée, vraiment contre exemplaire, où, à force de perdre ses nageuses d’élite, le groupe ne cesse d’annoncer des lendemains qui chantent, quand les résultats sont de plus en plus modestes, et de se congratuler et de regarder l’avenir sombre avec les lunettes roses.

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4 comments:

  1. Dominik JOSEPH-WLODARCZYK3

    Content de voir que mon questionnement vous interpelle. Certes je m’intéresse depuis longtemps aux curiosités qui immanent des confrontations mondiales, et je lis régulièrement vos papiers car ce sont bien les seuls à être réguliers, documentés et bien loin des bêtises d’amateurs ( certes il en faut) journalistes que la natation n’amuse que trop peu. Comment ne pas se questionner sur la maturité sportive de certaine nation surtout féminine. On y trouve des gamines de 15 ans au summum de leur préparation, et ce dans différents continents. Mais ce qui m’interroge le plus c’est l’incapacité des nageurs et nageuses français à multiplier les courses lors des meetings et championnats. Certes on comprend que la hongroise est au dessus du lot mais Phelps l’était aussi dans une moindre mesure.
    Franchement pourquoi réduire autant nos participants à ces mondiaux. Aucun relais quand on connaît la force de motivation et les temps souvent jamais égalés que les nageurs y réalisent.
    Mais cumuler les épreuves semble réservé aux autres. Je pensais qu’on savait intégrer le programme des compétitions dans l’entrainement pour répéter les efforts dans la même configuration. Au lieu de cela Medhi ne peut tenir trois 100 pap et trois cent libre, et ce sans aucun relais.
    Enfin vous appréciez les questions et celle ci me vient de ma vieille expérience de nageur entraîneur : je constate que l’Insep n’a pas de représentants aux mondiaux ! De mon époque pouvoir y intégrer était un summum. Faire un stage à Vittel un passage imposé. On a maintenant une multitude de pôle espoir où l’émulation entre nageur disparait au profit d’une espèce de complémentarité des talents avec une multitude d’entraîneurs par nages, et des préparateurs physiques et mentales personnalisé etc. Le résultat est catastrophique. Pas de lien avec les jeunes espoirs qui restent à l’Insep ou dans leur club quand par manque de maturité ou motivation on préfère rester proche des siens. Parfois un « grand club » les récupère… La fédé n’impose aucune règle sur la formation mais reste très strictes sur la sélection…
    Le niveau dans les clubs baisse et la qualité des entraînements aussi. Ce que je vois régulièrement dans les clubs m’afflige, entraînements sur un tableau et pas de correction de style. Un pap qui ressemble à rien, des entraînements qui ne visent que les interclubs « fête annuelle » et une détection qui piétine. À quand un nageur de 200 m pap à 1′ 55 comme Esposito ou une dosiste de la qualité de Laure. Et quand le 4 nages deviendra enfin une vrai spécialité. Voyez les questions ne manquent pas, et le gâchis actuel m’attriste.

    1. Eric Lahmy *

      Merci de cette réponse. Il y a des nageurs entraîneurs qui cogitent ferme et bien en France ! Je trouve là de belles – et bonnes, et justifiées – questions, et même une passionnante tentative de synthèse.
      Un seul bémol, l’absence du ou des relais. Absence(s) regrettable(s), j’en conviens. Mais on avait établi des normes, les minima n’étaient pas trop méchants – peut-être plus durs pour les relais ? -, mais quelques contre-performances individuelles (Mignon) ont ruiné les « additions ». Guivarc’h, c’est tout à son honneur, a défendu le respect des règles qu’il n’avait d’ailleurs pas établies ; c’était pour la DTN une question d’intégrité et de crédibilité. Maintenant, est-ce que je détiens la vérité ?
      Tout le reste mériterait selon moi d’être jeté sur la table et longuement disséqué. L’INSEP, par exemple, est une question qui ne sera, hélas, jamais résolue. Le goulet d’étranglement, c’est l’hébergement : J’avais lancé, lors d’une conversation avec Jean-Jacques Beurrier, une idée : acheter, à portée d’escopette de l’INSEP un immeuble, ou une grande maison afin d’y loger les nageurs. (idéal : Fontenay-sous-Bois : ce matin, je trouve six ventes d’immeubles à Fontenay, dont un 675m² à 5.888€ par mois, et un autre de 10 appartements pour 2.000.000€). Je ne veux pas faire parler M. Beurrier, mais je crois me souvenir qu’il n’avait pas rejeté l’idée, et avait même suggéré, dans notre conversation, une solution multi-sport, avec les Fédérations de judo, de gym, etc.
      Bien entendu, faut savoir budgéter, éviter un « plantage » (la natation est peut-être riche, mais ne peut se permettre un fiasco financier) qui participe (Fédé, région, mairie locale, clubs, parents des nageurs, sponsors), comment, mais pour avoir 80 nageurs à l’INSEP (ce qu’avait proposé Philippe LUCAS à Francis LUYCE, il y a dix ans), vous ne pouvez vous passer, je crois, de solutionner l’hébergement.
      Il faut rendre aux pôles, aux clubs, leur fonction élitaire. Aujourd’hui, la nouvelle Fédé a décidé de rendre au club formateur 100% des transferts, cela peut être une belle compensation, et motivation pour amener des nageurs au top niveau.
      Au risque de courir très vite (trop vite) vers la synthèse (et donc, vers la conclusion), je pense, à ce niveau trop précoce de ma réflexion, que le nœud de cette situation, se trouve être chez les entraîneurs. Trop d’entraîneurs ne rendent plus, au top, et se trouvent bénéficier de rentes de situation… Je ne donnerai pas de noms, ils se reconnaîtront, mais dites-moi qui, en-dehors de Philippe LUCAS, se met perpétuellement en danger pour entraîner ? Personne d’autre. Je ne dis pas qu’il faut faire comme lui (vu de loin et sans connaître sa situation, je craindrais même qu’il se mette trop en danger aujourd’hui). Mais ces dix dernières années de succès de la natation française ont créé des avantages acquis qui tiennent les places et ne produisent plus
      J’essaierai peut-être de creuser ces questions (je ne vous promets rien, mettre tout cela à plat me parait difficile).

  2. Aigues

    Moi non plus je ne trouve pas que les français(es) aient des carrières particulièrement courtes, il y a des carrières éphémères, des carrières normales, et quelques carrières à ralllonge comme chez les autres. Lacourt a bien fait de l’or individuel sur 3 CM différents.

    A la limite, s’il fallait trouver un pays où les carrières sont clairement longues, j’irais du côté de la Hongrie où Cseh fait des podiums mondiaux depuis 2003 (!), où Hosszu domine son épreuve à 28ans, où Gyurta a été médaillé d’argent en 2004 et nage encore, de même que la fratrie Verraszto qui approche les 30ans.

    A contrario, les carrières chinoises me semblent anormalement courtes.

    1. Eric Lahmy *

      Il faudrait connaître le statut du nageur dans chaque pays et d’autres éléments constitutifs de la nation. La Hongrie est un pays de sport. Les sportifs ont des débouchés étonnants et la natation et le water-polo ont statuts de sports nationaux. Hosszu est l’athlète préférée de l’homme fort du pays, M. Orban, je crois bien que deux anciens nageurs ont été ministres des sports de Hongrie. Enfin, le pays est petit, 93.000km², 9.830.000 habitants, taille et population inférieures à deux régions françaises, par exemple, PACA et Occitanie. Donc des possibilités de concentration de la natation dans très peu de pôles de haut niveau. La natation hongroise se sert en général dans une population assez pauvre, très dure au mal, et très motivée, une réussite sportive constituant une possibilité de réussite sociale. Qui dit petit pays dit peu de nageurs, donc élite très concentrée. Hosszu a pu battre tous les records de Hongrie en petit bassin, 17 records dans toutes les distances et toutes les nages aussi pour ça. La Hongrie possède peu d’autres nageuses, Kapas, Jakabos, mais aucune pour rivaliser.
      La Chine, c’est un pays continent, une population d’un milliard trois cent millions d’habitants, c’est donc un pays cent trente fois plus peuplé que la Hongrie, dont 26 des 34 régions ou provinces sont plus peuplées, de une à dix fois, d’ailleurs, selon ces régions, que la Hongrie. Huit provinces sont plus peuplées que la France… La natation y dispose d’un statut compliqué : grand sport national (MaoTseToung était un nageur) symbole de la force physique. L’entrée à l’Université de Pékin exige depuis peu de savoir nager. Mais de façon très remarquable, la natation de masse n’est guère encouragée dans le pays (manque de piscines). 60.000 personnes, dont 40.000 enfants, se noient chaque année en Chine, et seulement 10% des enfants chinois savent nager. et les efforts sont portés sur les succès internationaux. On sélectionne les éléments les plus prometteurs dans des centres provinciaux. Les méthodes d’entraînement semblent carrément féroces (il faut lire les témoignages sur la mort d’une nageuse chinoise, probablement sous l’effet de produits dopants – j’en ai parlé dans ce site). Les organes de propagande jouent sur les cordes sensibles (la femme égale de l’homme dans un paradis socialiste) mais je demande à voir. Il y a longtemps, Stephan Caron, en voyage en Chine, avait été révolté par les méthodes utilisées sur les plongeurs. Il y a encore quelques années, d’aucuns témoignaient de punitions corporelles. Ça gifle à tout va. Le nombre de compétiteurs sélectionnés est assez élevé, le cheptel constamment renouvelé, et je crois que tout cela ne favorise pas les longues carrières. Malgré cela, le système de sélection parvient à récupérer nombre de nageurs, à assurer des compétitions très serrées entre les équipes provinciales, et un renouvellement qui, comme vous le dites, rend « les carrières anormalement courtes »…
      Je ne sais si cela fait sens ? Il faudrait quand même plus approfondir…

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