LA PERLE RARE QUE LA FRANCE A RATÉE

pAR ERIC LAHMY             Vendredi 27 Fevrier 2015

D’un certain point de vue, Sharon Rouwendaal est la nageuse que la France a raté. Attention, la jeune fille (1,72m, 64kg) va bien, merci pour elle, comme championne, elle se pose là, et son entraîneur, qui n’est autre que Philippe Lucas (beaucoup de succès auprès des filles, Philippe) a l’air de faire du bon travail avec elle. La revue américaine Swimming World ne l’a-t-elle pas nommée nageuse d’eau libre numéro une de l’année 2014 ? Il n’empêche : elle a longtemps suggéré qu’elle aurait bien aimé nager pour la France et cette perspective parait désormais bouchée.

Née le 9 septembre 1993 à Barrn, Utrecht, aux Pays-Bas 1,72m, 64kg, Sharon dispose donc, en termes de gabarit, D’UN parfait outillage. Mais elle n’a pas que ça. Licenciée dans son pays à l’Eiffel Swimmers PSV d’Eindhoven, en France à Sarcelles, mais nageant à Narbonne, elle s’est trouvée longtemps écartelée entre ses divers dons d’un côté, son dilemme national de l’autre.

Van Rouwendaal a connu une année à succès à la fois dans la piscine et en eau libre, et la couronne que Swimming World lui a décernée, elle la doit à son titre de championne d’Europe des 10 kilomètres, gagné à Berlin avec une certaine maestria. Après ce succès obtenu d’entrée des championnats, elle dut attendre une semaine pour s’aligner sur 400 mètres, où elle termina deuxième, derrière la Britannique Jazmin mais devant l’Espagnole Mireia Belmonte. Sur une distance qui apparaissait comme du sprint pour elle, c’était très méritoire.

Bien des gens dans la natation française connaissent les affinités de Sharon avec la France. Cette charmante blonde a passé une grande partie de sa jeunesse dans le pays de Descartes. Elle retourna aux Pays-Bas en 2008, arracha les titres nationaux du 800 mètres et du 1500 mètres, puis, dans la foulée, conquit ses premières médailles internationales, aux championnats d’Europe juniors de Belgrade, où elle triompha sur 1500 mètres avec un nouveau record absolu des Pays-Bas. Suivit une rafle sur les médailles de bronze des 200 mètres, 400 mètres et 800 mètres libre.

OUEST-FRANCE CHANTE LA NOUVELLE MANAUDOU

L’année suivante, toujours dans les rangs des juniors, elle devint championne d’Europe du 400 mètres à Prague. En 2010, aux championnats d’Europe petit bassin, elle finit 2e des 100 et 200 mètres dos. En 2013, elle fut également 3e du 800 mètres, toujours en Europe et en petit bassin, à Herning, au Danemark, sur 800 mètres. Mais n’anticipons pas.

Sharon a d’abord été passionnée d’athlétisme et de triathlon, puis elle a bifurqué à 13 ans vers la natation. Entre 7  et 16 ans (2000 et 2009), elle a vécu en France, où elle a fait ses premières armes de nageuse, puis s’est aguerrie. A 16 ans, retour aux Pays-Bas, elle a un niveau suffisant pour signer dans le club le plus huppé du pays et avec le programme Topsport, qui va lui assurer un niveau de préparation d’élite.

Rien d’étonnant : dès avril 2008, le quotidien Ouest-France la signale à ses lecteurs sous un titre éloquent : La Nouvelle Laure Manaudou S’Appelle Sharon Van Rouwendaal.

Sous la plume de l’envoyé spécial d’Ouest-France, Jean-Luc Pellizza, on apprend alors que la jeune fille est « une crevette speedée qui file comme une possédée. Sharon Van Rouwendaal, 14 ans, 1,67 m de détermination farouche et de talent, est un de ces phénomènes qui poussent parfois dans les bassins. Voir une minime toute frétillante taper les « grandes » avec une telle aisance fait forcément fantasmer. On lui prédit un avenir de star et des médailles comme s’il en pleuvait. Un dans l’oeil de qui elle a forcément tapé, c’est Philippe Lucas. »

Un an plus tôt, en 2007, Sharon a quitté les PTT de Périgueux où elle était entraînée par Cédric Moncet, pour rejoindre le Cercle des Nageurs de Braud et Saint-Louis, basé en Gironde, et qu’entraîne Alexis Pannier, un fou de natation, le père d’Anthony, qui est alors un espoir du 1500 mètres ; et puis elle va nager de temps en temps à Narbonne avec Lucas.

 « C’est du très bon, du très costaud, affirme le coach à notre confrère. Elle a commencé à travailler plus tôt le demi-fond et, surtout, bosser ne lui fait pas peur. Pour ça qu’elle est meilleure que Laure à son âge, même si elle est moins grande de 10 cm ». On se dit qu’une nageuse qui parvient à épater Lucas sous l’angle de la détermination et du courage au travail doit en effet être particulièrement solide mentalement. Lucas a remarqué l’encore fragile Sharon lors de stages à Canet. La petite demoiselle, qui depuis a pris de la taille et des muscles, est insatiable dès qu’il s’agit de faire des allers et retours dans une baignoire surdimensionnée (selon l’expression d’Yannick Agnel). Lucas se positionne assez près de cette ondine de caractère qui l’intéresse au plus haut point, et sa chance est d’être proche d’Alexis Pannier. Sharon habite à l’époque chez Pannier, à Braud-et-Saint-Louis, près de Bordeaux, depuis un an.

« Je l’adore, déclare alors Pannier à Pellizza. Sa jeune locataire encaisse fort bien les 80 kilomètres d’entraînement qu’il lui impose par semaine. Il y a tellement de belles choses dans elle. Elle sait ce qu’elle veut, comment y arriver. Sharon est très réfléchie ».

Quant à Sharon, à l’époque, elle se demande pour quel pays elle va nager. Ses parents envisagent une naturalisation française… Une idée qui la séduit :« j’ai passé la moitié de ma vie ici, et je me sens Française. Je suis arrivée à 7 ans quand mes parents sont venus vivre près de Périgueux. Je ne veux pas nager pour un autre pays, car ici c’est chez moi », dit-elle alors.

TROP TÔT POUR DEVENIR FRANÇAISE

La Fédération française de natation a-t-elle alors un œil sur elle ? Oh ! Que oui…Elle a même cherché à la faire naturaliser tout de suite. De bonne guerre mais… Trop jeune. La demoiselle devra en faire la demande à 16 ans. Et elle n’en a alors pas quinze. C’est ça la natation. Un sport où l’on peut rencontrer une Katie Ledecky championne olympique qui n’a le droit ni de voter, ni de conduire une automobile… « Mais je voulais aller à Pékin. »Alors adieu la France ? Elle ne peut courir que sous les couleurs des Pays-Bas. Il lui suffira de nager un 800 mètres en 8′ 35’’98. Mais ce ne sera pas pour cette année.

En 2008, à défaut de visiter la Chine, elle est championne d’Europe de la jeunesse, détient le record néerlandais du 100 mètres dos. Encore un an, et la voilà aux Pays-Bas, à nager dur à Eindhoven avec Jeanet Mulder  (qui entraîna Ranomi Kromowidjojo).  S’étant qualifiée, en 2010, pour les championnats d’Europe de Budapest, elle passa sous la férule de Jacco Verhaeren. Elle y sera 8e du 100 mètres dos en 1’1’’79, 5e du 200 mètres dos en 2’11’’56…

2011. Sharon continue de progresser. Les mondiaux 2011 de Shanghai viennent à point pour étalonner son évolution. Sur 100 mètres dos, ses 1’0’’61 (9e)et ses 1’0’’14 (12e ex-aequo) en demi marquent son développement, mais ne suffisent pas à la distinguer suffisamment dans une épreuve où désormais la minute ne suffit plus… Sur 200 mètres dos, elle fait honneur à sa résistance : toujours seulement 9e avec 2’9’’65 en séries, qualifiée en finale avec le 6e temps, 2’8’’42 (à un centième d’Alexianne Castel), elle arrache le bronze en finale, en 2’7’’78, derrière Melissa Franklin, 2’5’’10, l’Australienne Belinda Hocking, 2’6’’06, et tout juste devant l’Ukrainienne Daryna Zevina, 2’7’’82. Mais aucune présence de Sharon dans les épreuves de 400 mètres, 800 mètres, 1500 mètres. La demi-fondeuse a fondu.

La dossiste va-t-elle s’affirmer ? Que nenni. Aux Jeux olympiques, elle n’est pas engagée sur 100 mètres dos, finit 16e des séries sur la distance double en 2’10’’60 et 11e des demi en 2’9’’50. Privée de finale ! Dans le relais quatre nages, manquant totalement de vitesse, elle plombe toutes les chances de l’équipe qui échoue à la 6e place malgré une monumentale Kromowidjojo qui récupère une grosse longueur sur les Danoises. On cherchera en vain une trace de la présence de Sharon aux mondiaux 2013. Après la demi-fondeuse fondue, voici la dossiste volatilisée. Rien ne va plus. Sharon est inscrite aux abonnées absentes.

Elle effectue une petite remontée aux Europe petit bassin de décembre 2013, à Herning. Qui marque son retour en demi-fond. Nage libre : 3e du 800 mètres nagé en finales directes en 8’14’’23, assez loin de Mireia Belmonte Garcia, 8’5’’18, et de Lotte Friis, 8’8’’78, toutes dans la 3e série, et devant Jazmin Carlin, 8’16’’91, qui a nagé dans la première série. Pas de quoi s’accrocher aux rideaux, mais un petit frémissement. D’autant que Sharon passe sous les 4’ au 400 où elle passe assez près de la médaille, en 3’59’’22, derrière Belmonte, 3’56’’14, Friis, 3’58’’35 et Federica Pellegrini, 3’58’’90. Elle ne prend pas le départ du 200 mètres où son manque de vitesse de base l’aurait condamnée à jouer les utilités… et rate la qualification en finale du 200 mètres dos où son temps, 2’11’’18, très loin des leaders, ne lui vaut que la 14e place.

Revenue en France, Sharon a rejoint Philippe Lucas. Elle pense avoir besoin d’un coach intransigeant, qui demande beaucoup de travail. Il est des tempéraments comme ça, qui ne s’expriment jamais mieux qu’à travers un développement de leurs capacités de résistance et d’endurance et qui se sentent frustrés quand on les en prive. La grande Shane Gould avait marqué un certain dépit quand elle avait nagé aux Etats-Unis, après les Jeux olympiques de 1972 dont elle avait été la grande triomphatrice. Les séances de Nort Thornton, à côté de ce qu’elle subissait avec Forbes Carlile, lui semblaient être de la roupie de sansonnet, et elle en aurait redemandé. Je ne sais dans quelle mesure Katinka Hosszu n’a-t-elle pas reproché la même chose à USC chez David Salo, quand elle se fut « plantée » aux Jeux de Londres.

LA DÉSOBÉISSANCE PEUT ÊTRE BONNE CONSEILLÈRE

Avec Lucas, cette sensation de ne pas en faire assez, inscrite dans ses muscles, on imagine mal qu’elle ait perduré. A Narbonne, où Lucas a  élu domicile tout en étant licencié à Sarcelles, elle s’en donne à cœur joie. Et les résultats arrivent. Aux championnats d’Europe 2014, elle titille Jazmin Carlin sur 400 mètres en 4’3’’76 contre 4’3’’24 et passe devant deux divas, Belmonte et Pellegrini. Sur 800 mètres, elle est 5e en 8’28’’28. Et sur 1500, elle n’a pu se qualifier pour la finale, finissant 9e des séries en 16’26’’53. Contrecoup sans doute de sa victoire, sept et neuf jours plus tôt, dans le 10 kilomètres (épreuve olympique). Un formidable exploit, car elle s’est jouée au sprint de la championne olympique hongroise Eva Risztov au monstrueux palmarès (58 titres hongrois), laquelle a devancé l’Italienne Aurora Ponselé et la Française Aurélie Muller. Victoire de l’instinct qui contraint Sharon à désobéir à Lucas. Celui-ci lui a donné comme consigne de « partir » aux cinq kilomètres. Mais Van Rouwendaal sent alors qu’elle ne pourra pas créer le trou et choisit l’attentisme. Stratégie gagnante ! Le coach ne lui en voudra pas, qui vantera son intelligence.

La fin de l’année a quelque chose d’une apothéose pour Sharon Van Rouwendaal. Qui, aux championnats du monde en petit bassin, à Doha, au mois de décembre, monte sur les podiums du 400 mètres (2e en 3’57’’76) et du 800 mètres (3e en 8’8’’17), et connait les honneurs de la première place avec le relais quatre fois 200 mètres des Néerlandaises, lequel relais bat le record du monde en 7’32’’85. C’est une course étonnante. Les Néerlandaises présentent une équipe assez intimidante, mais dont le point faible n’est autre que Sharon Van Rouwendaal. La stratégie consiste à la faire partir dernière après lui avoir assuré un maximum d’avance. Dès les séries, Sharon a réalisé un exploit, nageant son parcours en 1’54’’14, rassurant pour ses copines. En finale, ça démarre moyen : Inge Dekker finit son parcours 6e très loin de la Chinoise. Mais derrière, les Néerlandaises ont placé leur atout maître, Femke Heemskerk qui va nager 1’51’’22, le plus rapide des vingt-quatre 200 mètres lancé de cette finale. Les Chinoises sont à deux longueurs. Kromowidjojo suit avec un solide 1’54’’17. Les Chinoises à deux longueurs et demi. Mais que va faire Sharon, qui va devoir « manager » avec Shen Duo la Chinoise du 200 mètres, vainqueur de la course des Jeux asiatiques. Mais Shen n’existera pas, car Van Rouwendaal, remontée comme une pendule, signe un éloquent 1’52’’73 ! A l’interview, Kromowidjojo en majesté ne cessait de féliciter Rouwendaal, qui avait réussi brillamment son examen de passage d’équipière, elle qui a si souvent vécu dans la solitude de la nageuse de fond.

TROP TARD POUR DEVENIR FRANçAISE

Pour Sharon Ban Rouwendaal, ce relais royal signifiait qu’elle n’avait rien perdu en ne changeant pas de nationalité. Car la course lui offre une chance de médaille olympique dont l’équivalent français, orphelin de Camille Muffat, est désormais assez loin.  

Depuis, Van Rouwendaal a montré qu’elle disposait peut-être du registre le plus étonnant de la natation actuelle (si l’on se permet d’oublier un instant ce que pourrait faire dans ce domaine de l’éclectisme la terrifiante Katie Ledecky). A Perth, en Australie, cinq semaines après son relais marquant, elle a marqué une nouvelle fois son territoire de chasse, et infligé une nouvelle défaite, sur 10 kilomètres, à quelques éléments les plus douées et les plus ambitieuses du marathon nautique, la Britannique Keri-Ann Payne, l’Américaine Rebecca Mann, et les Australiennes Mel Gorman, Chelsea Gubecka et Kareena Lee

Cette capacité de passer du bassin fermé à l’eau libre, sans doute pas unique (n’est-ce pas, Oussama Mellouli ?) doit être quand même la marque de sacrés nageurs. La voilà donc, en théorie, dans la course sur trois épreuves aux Jeux olympiques de Rio 2016 : il s’agit bien entendu du 400m, du 800 et des dix kilomètres. Sans oublier le quatre fois 200m…

Cette possibilité reste pour l’instant théorique, dans la mesure où, dans le programme des Jeux tel qu’il est proposé par les organisateurs, la longue distance se disputera pendant les deux premiers jours des courses en piscine. Si les choses ne changent pas, Van Rouwendaal sera de ceux qui devront faire des choix douloureux. Si les nageurs de piscine préfèreront la piscine, les courses d’eau libre seront affaiblies…

Il fut un temps où la possibilité pour Phelps de multiplier les exploits aux Jeux de Pékin, avait conduit les édiles de la FINA, à reformater leur programme pour faciliter le parcours de l’Américain. Ils n’avaient en rien aidé, en revanche, Katie Hoff, autre ambitieuse pluridisciplinaire, d’en faire autant. N’espérons pas trop de voir les dirigeants mondiaux se pencher sur les soucis de la Néerlandaise…  

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