LAMARCK, DES GIRAFES ET DES NAGEURS

par Eric LAHMY                                                              Lundi 25 Mai 2015                   

 

Je viens de lire dans le site USA Swimming un article de Chuck Wielgus dans lequel il met en avant l’arrivée de noirs et de latinos dans la natation des 50 Etats. C’est le genre de papier dont on aime se distancier parce qu’il pue quand même un peu le racisme (et quelquefois le racisme à rebours). Comme je crois que les races n’existent pas, que je suis content qu’on ne chante pas ce genre de musique chez nous, et que j’ai envie de m’exprimer sur la question, je n’ai trouvé rien trouvé de mieux que ressortir une critique d’un livre écrit il y a trois-quatre ans par Jean-Philippe Leclaire qui a été entre autres directeur de rédaction de L’Equipe Magazine et intitulé « pourquoi les blancs courent moins vite » dans laquelle j’xpliquais mes idées sur la question… E.L.

 

  • Jean-Philippe LECLAIRE. Pourquoi les blancs courent moins vite. Grasset, 2012

 

 

En s’interrogeant au sujet de savoir « pourquoi les Blancs courent moins vite », le journaliste Jean-Philippe Leclaire n’a pas craint de s’attaquer à un marronnier de la plus belle espèce, ainsi qu’à un thème très haut placé dans la hiérarchie des conversations de café.

Pourquoi les blancs courent moins vite, pourquoi nagent-ils plus vite, pourquoi les jaunes courent moins vite, pourquoi les voix noires sont plus belles, pourquoi les Tchèques jouent mieux au tennis, qu’est-ce qui est mieux la cuisine chinoise ou la française, que s’est-il passé à Roswell en 1947, Ben Laden est-il bien mort, les Américains ont-ils vraiment marché sur la Lune ? Voilà des sujets incontournables de notre époque…

Pourquoi les blancs courent moins vite, écrit il y a soixante ans, aurait pu s’intituler « pourquoi les blancs courent-ils plus vite » vu qu’alors, à quelques exceptions près, le coureur à pied type, du 60 mètres au marathon, était de « race » caucasienne. A ce sujet, on en entendait et en lisait de belles. Parce que bien entendu, la supériorité pédestre des Blancs était tellement incontestable.

Pourtant, déjà, la suprématie actuelle des hommes à peau sombre, sur toutes les distances pédestres, qui n’existait alors pas, n’aurait pas paru si étonnante que ça, à ces entraîneurs d’athlétisme qui avaient bien compris le problème, et qui m’expliquaient, en 1970, quand, jeune journaliste à L’Equipe, j’arpentais les stades pour le compte du quotidien de sport, pourquoi la course à pied française allait disparaître.

Ces coaches du passé s’appelaient Roger Grange, Roger Thomas, Hervé Stephan, Maurice Etourneau… Les champions  français d’athlétisme, m’expliquaient-ils, étaient en train d’être étouffés dans l’œuf par la motorisation. Entre la mobylette et le vélomoteur, aucun élève ne se rendait plus à l’école à pied. Or c’est là qu’ils avaient trouvé leurs champions ! Grange, qui dirigeait une pépinière de coureurs de 800 mètres à moins de 1’50’’, avertissait : « on n’en aura plus. » La vie des villes et l’auto signait la fin de cette rusticité qui fait le coureur à pied. Bon, les Kényans ont tout raflé, mais notre mode de vie les a bien aidés… Et eux, ils allaient à l’école en courant.

Ces coachs du pasé avaient vu où le bât blessait: dans la vie de tous les jours.

Vers la même époque, pourtant, quelques bons esprits prétendaient que la paresse interdisait aux coureurs noirs de prospérer en demi-fond. Même si Abebe Bikila puis Kipchoge Keino avaient fendillé cette opinion, d’aucuns prétendaient que ces exceptions confirmaient la règle… On sait ce qui s’est passé depuis.

Venant après la bataille, et la déroute de nos blancs pur-sang, et ne manquant pas de rhétorique, Jean-Philippe Leclaire tente de débroussailler le terrain. Mais s’il est souvent parfaitement justifié, on ne peut le suivre sur tous les terrains.

FAUVE QUI PEUT

Un exemple, quand il reprend un texte paru dans France Football, du 19 mars 1974, concernant Laurent Pokou, et qui dit ceci : « Pokou avait pénétré sur le terrain avec cette nonchalance affectée qui n’appartient qu’aux Noirs. Ce félin promène une allure chaloupée et désinvolte dès qu’il ne se sent plus concerné par le jeu ; mais gare au réveil quand il fait un appel de balle, ou qu’il a la boule de cuir au bout du pied, c’est un fauve. » Texte anodin ? Pas du tout, nous dit, Leclaire, qui ajoute : « aujourd’hui, écrit-il, même Thierry Roland n’oserait plus abuser de tels clichés. » Or là, l’accusation de racisme tombe à plat. D’abord, en effet, l’admiration que toute une génération nourrit à l’endroit du relâchement des athlètes noirs n’avait rien de raciste ! Ensuite l’image du fauve est très valorisante en sport et pas seulement en sport. Dans sa  belle naïveté, la métaphore animalière a toujours côtoyé les terrains de jeu ; les champions n’ont pas dédaigné de s’accoler de telles images : en rugby, les Sud-Africains sont des Springboks, les Argentins des Pumas, les (pauvres) Français des Coqs, les Anglais des Lions. Les grands marqueurs en foot s’appellent « renards des surfaces » et le plus fameux gardien de but du siècle dernier était identifié à une araignée. Le nageur allemand Michael Gross évoquait l’ « Albatros », Bernard Hinault ne s’est jamais offusqué d’être baptisé « blaireau », le culturiste guadeloupéen Serge Nubret s’était autoproclamé « panthère noire », et c’est l’affection qui poussait les Italiens énamourés à avoir baptisé « gazelle noire » la merveilleuse Wilma Rudolph (reine des Jeux olympiques de Rome en 1960). Le pilote de F1 Fernando Alonso était « le taureau des Asturies », le boxeur Ezzard Charles « Le Cobra de Cincinnati », Jack La Motta « Le Taureau Enragé », Tony Kukoch « la Panthère Rose », Kobe Bryant le « mamba », et aucun grimpeur du Tour de France ne réfutait son surnom d’Aigle (qu’il eut été de Tolède : Bahamontes ; ou de Vizille : Claveyrolat).

ET DUKE KAHANAMOKU ?

Parfois, Leclaire ne maîtrise pas son sujet. Il aurait pu laisser à Wikipedia (et à L’Equipe du 10 juillet 2010) l’idée que Nesty, vainqueur du 100 mètres papillon des Jeux de Séoul en 1988, a été le premier champion olympique noir.  Car, trois quarts de siècle plus tôt, ce sont bien des noirs mélanésiens, canaques de la plus belle eau, qui formèrent l’essentiel des équipes hawaïennes quand celles-ci dominèrent la natation US et mondiale, avec Duke Paoa Kahanamoku, vainqueur du 100 mètres nage libre en 1912 et en 1920. Seule la Première Guerre mondiale l’empêcha de devenir triple champion olympique. Duke encore, et son frère Sam, enlevèrent l’argent et le bronze du 100m en 1924. Warren Kealoha fut champion olympique du 100 mètres dos en 1920 et en 1924, et son frère Pua 2e du 100 mètres derrière Duke Kahanamoku et champion olympique du 4×200 mètres, en 1920. Les frères Kalili, Maiola et Manuela, se distinguèrent également, dans les années 1930.

Pour ce qui concerne le sprint, les à priori de Leclaire sont assez étonnants. Ecoutez-le raconter, dès son introduction, sa « rencontre » avec Lemaitre, notre sprinteur blanc. Quand il voit le blondinet apparaitre sur son écran de télé, il s’écrie : « mais que fait-il là, il va se faire éclater. » Uniquement sur sa pigmentation de peau !

Ce n’est qu’un détail, mais porter crédit aux hallucinations de Jean-François Toussaint, directeur de l’Institut de Recherche biomédicale et d’Epistémologie du sport de l’INSEP, qui apporte sa pierre à l’amoncellement de raisonnements paranoïaques, n’est pas une bonne idée. Toussaint, par ailleurs un spécialiste respecté dans son domaine, raconte que la vérification des urines de Ben Johnson aux Jeux de Séoul, en 1988, avait été décidée par les Etats-Unis, désireux de compter plus de médailles olympiques que les Russes, ce qui est quand même farce ! Je peux lui opposer les nombreux journalistes de l’AFP et de L’Equipe, témoins des faits, sur place, de l’origine du scandale, et de la façon dont Monsieur Samaranch a traité l’affaire. Quant à présenter Carl Lewis comme un produit du dopage, sur les soi-disant contrôles qu’il n’aurait pas passé (des gouttes pour le nez, sans aucun effet « sportif » connu, prises en dehors des compétitions pour soigner un rhume), comparer et mettre sur le même pied ces accidents, au dopage hormonal lourd, orienté, quotidien, systématique, de Ben Johnson, dire que ces infractions répétées (trois) auraient dû interdire la présence de Carl Lewis, athlète propre s’il en fut un [du moins à cette époque, car après de lourds soupçons de dopage aux hormones de croissance pèsent sur lui], aux Jeux, constitue un exercice flagrant de mauvaise foi aggravée.

Ou il les choisit mal, ou Jean-Philippe Leclaire n’a pas de chance, quand il interroge des scientifiques. Exemple, quand il décide de pourfendre des théories qui expliquent la suprématie des héritiers des Africains de l’Ouest sur le sprint par la traite négrière. Selon ces théories, la traite des esclaves aurait pu aboutir à une sélection des plus résistants et influer sur des caractéristiques favorables aux performances physiques. Qui Leclaire interroge-t-il sur la question, pour savoir si un événement tel que la traite des noirs aurait pu conduire à une évolution « génétique » des populations concernées ? Richard Cooper, un expert de l’hypertension à l’Université de Loyola, et un historien, Philip D. Curtin. Deux spécialités qui n’ont pas grand’chose à voir avec le sujet. Cooper tranche : « attribuer des bouleversements génétiques à une si courte période de l’histoire relève du fantasme. » Et Curtin d’ajouter : « comment une expérience traumatique physiologique de moins d’un an pourrait encore avoir des conséquences génétiques deux siècles plus tard ? » L’expérience de moins d’un an est bien entendu le voyage à fond de cale des bateaux négriers. Mais la brutale sélection ne s’est pas arrêtée à la traversée de l’Atlantique. Elle s’est poursuivie pendant des siècles d’esclavage, de travail forcé…

Mais ce n’est pas tout, et il est quand même dommage qu’au cours de son année à creuser son sujet, Leclaire n’ait pas rencontré les découvertes sur l’épigénétique.

QUAND LE GÈNE N’EXPLIQUE RIEN

Pourtant, il réserve de longs développements à la génétique, et ouvre les guillemets aux grands sorciers du déterminisme héréditaire. La grande nouveauté, nous dit-il, c’est l’ACTN3. Le soi-disant gène du sprint, qu’on retrouverait en grand nombre chez les Jamaïcains. L’ennuyeux, avec la génétique, c’est que, présentée ainsi, une fois qu’elle a tout expliqué, elle n’a rien expliqué.  Dire qu’on a un génome comme ci ou comme ça, c’est une autre façon de dire qu’on a de grandes mains, de grands pieds, des fibres rapides dans les muscles, etc. C’est désigner le facteur génétique lié (ou du moins on suppose) à telles qualités. Mais une fois tout cela exposé bien à plat, on n’a toujours rien compris du pourquoi. Au lieu de dire qu’on a là des fibres musculaires rapides en abondance, on annonce qu’on a le chromosome des fibres rapides en abondance. La belle affaire ! Cela nous rappelle la grande scène du « Malade Imaginaire » où Toinette répète à Argan : « c’est le poumon, vous dis-je. » Pour beaucoup, l’explication génétique s’arrête à : « c’est le gène, vous dis-je. »

On espère (à moins qu’on ne redoute) que la génétique sert à autre chose. A un moment, Leclaire reprend l’interrogation d’un physiologiste : « qui a dit que la motivation n’était pas génétique ? » Peut-être bien que oui, mais alors ?

Si l’explication génétique, telle que la rapporte Leclaire, n’explique rien, c’est qu’il a raté l’arrivée sur le champ de bataille de l’épigénétique. Il s’agit d’une approche relativement nouvelle, mais déjà assez bien établie, nous disait voici cinq ans déjà le paléoanthropologue Pascal Picq. Qu’apporte-t-elle de nouveau ? Une possibilité, que Darwin refusait, celle d’une évolution rapide du génome. L’idée selon laquelle un bouleversement important des facteurs héréditaires pouvait être obtenu en une génération. Darwin avait établi qu’une évolution nécessitait des millions d’années, qu’elle était basée sur des hasards, des chances, qui prennent ou ne prennent pas. Or la thèse darwinienne ne parvenait pas à expliquer des phénomènes récents, spectaculaires et ultra-rapides, comme le grandissement de 10% de la taille de la population mondiale, ou l’épidémie d’obésité qui frappe les populations de l’Occident.

 

LA REVANCHE DE LAMARCK

L’épigénétique est née des travaux d’un savant suédois, Lars Olov Bygren. En étudiant une population assez homogène, celle d’un village perdu du nord de la Suède, il a démontré que certaines variantes dans le mode de vie pouvaient conduire à des différences statistiques de TRENTE-DEUX ANS dans la longévité de leur progéniture ! Aujourd’hui, la bonne (ou la mauvaise) nouvelle, de l’épigénétique, est l’évidence que des éléments de votre mode de vie, comme le fait de fumer ou de trop manger peuvent changer les marques épigénétiques qui entourent votre ADN, permettant ainsi aux gènes de l’obésité de manifester très fortement, et celles de la longévité de s’exprimer faiblement. Les marqueurs épigénétiques se placent au-dessus des gènes et leurs pourvoient des instructions simples, du style oui-non. Des experts de l’épigénétique ont proposé l’image de l’orange. Si l’ADN était une orange, les événements de la vie de l’individu viendraient se disposer sur l’écorce. L’épigénétique permettrait d’expliquer des changements physiques et physiologiques importants qui se déroulent sous nos yeux comme l’arrivée de nations d’obèses, ou du grandissement exponentiel de la race humaine (plus de vingt centimètres en une génération dans certaines régions), choses que le Darwinisme ne peut expliquer. Selon les historiens des sciences, l’épigénétique est une revanche posthume de Jean-Baptiste Lamarck sur Darwin. Lamarck, qui illustrait son propos de l’exemple des girafes, dont le grandissement avait té effectué relativement vite, estimait que l’évolution pouvait se produire aussi vite qu’en une ou deux générations alors que Darwin ne croyait pas en évolution, mais en une sélection ! Aujourd’hui, face à Darwin, en fait de génétique, Lamarck a repris l’avantage.

         Pour notre sujet, l’épigénétique est essentielle, car elle permet de rouvrir toutes les portes que la science classique, et Leclaire à leur suite, ferment au sujet de l’évolution des qualités physiques des différents groupes humains.

PYGMÉES ET PIGMENTS

L’intrigant, dans le livre de Leclaire, c’est qu’il touche du doigt l’explication épigénétique quand il relate les expériences sur des souris qui, en seize générations, voient leurs performances quotidiennes passer de cinq à seize kilomètres par jour, et la taille de leur cerveau se développer. Mais la seule conclusion qu’il tire de mutations aussi rapides est aussi hardie que réductrice : « seule certitude, la compréhension du fonctionnement du cerveau constituera la prochaine grande frontière d’explication de la performance sportive. »    

Au bout du compte, Leclaire ne s’élève pas au-delà d’un certain formalisme sculpté dans l’air du temps. Nous sommes conscients que les blancs ont beaucoup de choses à se faire pardonner. Mais on peut regretter que le souvenir d’un drame effrayant semble condamner des esprits aussi perspicaces que Leclaire à penser de travers. Fidèle à une famille d’esprit traumatisée par le racisme anti-noir, il se fourvoie parfois dans une position figée, coincée, faussement moderne. Il est aussi dommage de dépenser autant d’énergie et de ne pas conclure clairement. LES RACES HUMAINES N’EXISTENT PAS. Il existe une race humaine. Les hommes les plus grands du monde, les Watusi, et les plus petits, les Pygmées, sont des noirs : dire que les noirs forment une « race » est une plaisanterie ! Fondamentalement, la différence entre peau noire et blanche nous parait moins importante qu’entre oreilles collées et décollées. Les blancs, les noirs et les asiatiques sont, collectivement, assez « égaux » sur le plan des qualités physiques et morales, et le don est la chose la mieux partagée au monde à travers les groupes humains. Aujourd’hui, 20% des Croates et des Hollandais mesurent plus de 1,90m. Par la taille, ils sont plus proches des géants watusis (noirs) du Ruanda que ceux-ci des Pygmées.

Essayons ici une autre hypothèse génétique de la domination des Jamaïcains, de leur supériorité sur les rois du sprint noirs américains du siècle dernier. Aujourd’hui, 80% des femmes noirs aux USA sont obèses ou en surpoids. Alors, peu importe si leurs enfants disposent du gène LTCN3. Quand on pèse 130kg, tous les gènes du monde ne vous permettront pas d’améliorer des records.

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