LAURE MANAUDOU VUE PAR ELLE-MÊME

LAURE MANAUDOU EST À SON TOUR HONORÉE PAR LE SWIMMING HALL OF FAME. ELLE SERA L’UNE DES DIX-SEPT PERSONNALITÉS DE CE SPORT INTRONISÉES A FORT LAUDERDALE, EN FLORIDE, EN 2017. LA MÊME ANNÉE QU’ALAIN BERNARD ET GEORGES VALLEREY, UN AN APRES CAMILLE MUFFAT. SA VIE EST UN ROMAN. À SUCCÈS. D’AILLEURS, CE ROMAN A ÉTÉ ÉCRIT, PAR ELLE-MÊME, SOUS LE COUVERT D’UNE AUTOBIOGRAPHIE. CE LIVRE M’A DONNÉ QUAND JE L’AI LU L’IMPRESSION D’UNE HONNÊTE CONFESSION. LAURE N’Y A CERTES PAS TOUT DIT, D’AILLEURS ON NE SAURAIT LE LUI DEMANDER. MAIS ELLE A LIVRÉ SES CLÉS AVEC CANDEUR. DE CE LIVRE, J’AVAIS EFFECTUÉ LA CRITIQUE, À SA SORTIE, VOICI DEUX ANS. LA REVOILÀ. E.L.

LAURE MANAUDOU (avec Marion Festraëts). Entre les Lignes. Editeur Michel Laffon. 17,95€

Par Eric LAHMY

Ce n’est pas un livre de technique. Ce n’est pas un livre de people. Ce n’est pas un livre de natation. Mais c’est un livre de Laure Manaudou, et donc susceptible d’intéresser tous ceux que la nageuse a fascinés. Elle règle parfois des comptes, balance sur un de ses ex qui lui intente un procès quoiqu’il ferait mieux d’écraser, n’oublie pas de se malmener et de se balancer des auto-vacheries, reconnait ses fautes sans concessions. Cela a parfois le ton de la confession, et m’a laissé un peu interdit. On ne peut reprendre ici tous les thèmes qu’elle aborde. Après une nuit passée à le lire, voici les quelques thèmes qui me sont venus. Tous concernent avant tout la nageuse et négligent la people…

« JE N’AI JAMAIS AIME NAGER »

Première phrase : « je n’ai jamais aimé nager ». Brandie d’entrée telle un étendard, répétée comme un mantra, dès le premier chapitre, et qu’elle réitère plus loin, des fois qu’on aurait mal compris. Un gag : année après année, les Français élisent la natation comme le sport préféré (devant le foot, il faut le faire). Et Manaudou…

L’info mérite d’être méditée. Est-elle totalement sincère ? Sans doute, puisque, dit-elle, depuis sa retraite, elle n’a plus mis les pieds dans l’eau. Laure Manaudou précise : elle n’aime pas nager, elle aime gagner. Elle n’est pas la seule dans son cas, je pourrais vous citer dix champions olympiques ou recordmen du monde qui ont dit un peu la même chose. Les frères Joe et Mark Bottom, ou Amaury Leveaux par exemple. Seulement, chez Laure Manaudou, c’est différent. Et aggravé. Car tous ces nageurs qui déclaraient ne pas aimer la natation étaient des sprinters. Ça leur permettait d’en faire le moins possible, et de passer plus de temps en salle de musculation qu’avec la tête dans le bouillon. Elle, a hanté les courses de demi-fond. Pas conseillées aux pères la flemme…

Dans un numéro de Sport et Vie, j’ai lu un jour un article sur « ce sport que ses pratiquants champions déclaraient détester » et c’était la natation ! Combien de gens n’aiment dans leur job que le jour de la feuille de paie ? Regardez Amaury Leveaux, dont j’ai lu qu’il était « l’un des plus marrants dans les réseaux sociaux ». Marrant, sans doute, pour ceux qui l’encouragent dans cette direction. Mais le plus futé ? Lui n’aime pas nager. Il n’aime pas la musculation. Il aime boire des canons avec des potes. Et, imbiber ses tweets sur Mandela et Luther King. Il est champion olympique de relais, médaillé d’argent olympique sur 50 mètres, toujours recordman du monde du 100 mètres en petit bassin (dans un temps de fou). Il y a comme ça des gens qui réussissent là où ils ne s’attendent pas. Marie-José Pérec détestait courir. Ça ne lui enlèvera pas son palmarès.

Surtout, il faut faire attention avec ces déclarations. Quand, en octobre 1968, Don Schollander (incontestable meilleur nageur du monde en 1963, 1964 et 1966) prit sa retraite, il annonça la couleur avec humour. Il avait tellement trempé dans l’eau depuis son enfance, disait-il, qu’il ne prendrait même plus de douche. J’étais resté avec cette idée que Schollander avait trop souffert dans l’eau pour y retourner. Mais un jour de 1973 ou de 1974, je rencontre Schollander dans un ascenseur d’hôtel à Belgrade (je crois), où se déroulent les championnats du monde. Il fait partie du premier « Team Arena », un groupe de gloires de la natation réunies pour promouvoir la jeune marque d’articles de bain. Le lendemain, je suis au bord du bassin. Dans les championnats, avec ce fanatisme qui me distingue, je refuse de quitter le bassin sauf pour l’heure du déjeuner entre les séries et les finales, et je passe mon temps à lire les feuilles de résultats, à imaginer ce que seront les finales, à préparer des mini-bios des nageurs en lice. Et voilà que quelques nageurs de l’ARENA Team se mettent à l’eau. Je ne me souviens plus des autres, mais Schollander me scie ! Il effectue une longue série de 100 mètres, développant son immense compas (Schollander mesure un petit 1,78m quoiqu’en disent ses biographies où il se donne 1,83m) mais allongé dans l’eau, sa taille parait être de deux ou trois mètres. Sans plaisanter. Par curiosité, je déclenche mon chrono. Le soir, je raconte au sprinteur italien Roberto Pangaro, toujours en activité, avec qui je dîne en compagnie de mon ami du PUC et du Racing, Marc de Herdt (aujourd’hui président des Internationaux de natation) : « Schollander a nagé des séries de 100 mètres en 1’8’’. » Et Pangaro : « je ne les fais pas. » Pas mal pour un homme qui n’aime pas nager, cinq ou six ans après son arrêt d’activité !

Des vieux de la veille ne s’étonnent guère de ce propos de Manaudou. « C’est normal, me dit  Aldo Eminente, finaliste olympique du 100 mètres en 1952 et en 1956 et ancien entraîneur du Racing. Je n’aimais pas trop m’entraîner, je préférais la compétition. » Et Marc De Herdt : « quand Manaudou dit cela, elle a dix ans de natation, et des heures quotidiennes dans l’eau. Au bord du bassin, les plus vieux nageurs, c’était toujours ceux qui trainaient sur le bord, ils plongeaient toujours les derniers. Mais on aimait la course, gagner. »

Et puis un jour, beaucoup reviennent. Des qui ne pouvaient plus voir l’eau en peinture s’y remettent, et parfois se piquent au jeu des masters. Ne peuvent plus s’en passer. Structurent même pour certains leurs existences autour de la piscine…

« JE NE SAIS RIEN FAIRE »

Qu’une championne comme Laure Manaudou soit aussi peu sûre d’elle et trimballe une aussi mauvaise image d’elle-même a quelque chose de navrant. Je veux tout admettre de ce qu’elle nous dit, que sans Philippe Lucas, elle ne serait pas devenue la championne, qu’elle a tendance à ne rien faire. Il n’empêche, cette image qu’elle se donne de personne pas qualifiée ne me convainc pas tout à fait. Avez-vous entendu Laure Manaudou, dans une ou deux interventions télé ? Ne trouvez-vous pas que la fille a bien évolué ? Elle n’est pas aussi stupide qu’elle veut nous le faire croire. Elle a quelques idées et elle sait les exprimer. Elle trouve que Florent, son petit frère, perd trop de temps dans les jeux vidéo, mais elle l’approuve de prendre de la créatine et le félicite d’avoir le courage de le dire. Bon, il ne s’agit pas là d’une étude comparée des philosophies de Comte-Sponville et de Finkielkraut, et elle peut encore progresser, mais je trouve qu’elle a développé un certain bon sens, et que depuis 2004, elle a appris à réfléchir et surtout à exprimer. Jusqu’ici, je la croyais limitée, je me demande maintenant si son intelligence n’était pas seulement engourdie. Je crois cependant que c’est une fille qui a trop peu d’envies fortes, de désirs vrais, que son idéal de vie est d’une simplicité, d’une modestie très éloignées de son statut ‘’médiatique’’.

« NAGEUSE PROFESSIONNELLE »

Laure raconte que, très jeune, elle veut devenir ‘’nageuse professionnelle’’. Un métier qui n’existe pas. Et qu’elle invente. J’ai envie de dire qu’elle a été la seule nageuse professionnelle française digne de ce nom (au niveau du compte en banque). Ce qui ne l’empêche pas d’illustrer le piège du professionnalisme en natation. Elle est sans doute la nageuse qui s’est la mieux tirée de ce piège fatal. Sa popularité lui a donné le moyen de donner une épaisseur à ce concept vide: Nageur professionnel. Quarante ans après, elle a revécu l’aventure qui donna Christine Caron. Avec une personnalité certes très différente (il y a quelque chose de solaire dans Christine Caron, de lunaire dans Laure Manaudou), elle est la Christine Caron nouvelle vague avec cette autre différence que le professionnalisme en natation n’existait pas alors. Il y a deux ans, dans un marché de Rouen, j’ai pu constater le nombre de gens qui reconnaissaient Christine ! Quarante-huit ans s’étaient passés depuis son record du monde et sa médaille olympique. C’est ce statut d’icône qu’a rejoint Manaudou et je ne crois pas du tout impossible que, malgré les modes qui passent, une maraîchère la reconnaîtra, vers l’an 2050, quand elle achètera sa salade. C’est tout le mal que je lui souhaite.

Mais le plus marrant dans l’histoire, c’est que dans sa vie comme dans son livre, Laure Manaudou donne l’impression d’être une nageuse amateur doublée d’une amoureuse professionnelle !

TELLEMENT TIMIDE

Il y a eu un malentendu Laure Manaudou. Ce malentendu est né de ce qu’on a pris pour de l’arrogance l’incroyable timidité de cette femme. Elle l’écrit, et je la crois très très fort. Je ne l’ai rencontrée qu’une fois. Dans une piscine, bien sûr, elle devait avoir quinze ans et était pilotée par Michel Rousseau. Je ne venais plus que rarement au bord des bassins, n’étant plus depuis des années chargé de la natation à L’Equipe. La fille était adorablement jolie, immense, un visage comme dessiné par la plume exquise d’un calligraphe ; elle avait une ou deux canines manquantes, qui ajoutaient un je ne sais quoi, d’exotique, comme une signature inimitable, à son allure…, et des yeux de biche apeurée. De grandes pupilles noires et une expression un peu affolée. Quand Rousseau me la présenta, je la félicitais. Elle avait nagé le 100 mètres dos en moins de la minute en petit bassin et je lui dis combien cela m’avait impressionné ; elle me donnait l’air à la fois de boire du petit lait et de chercher à s’enfoncer sous terre. Pendant toute sa carrière, à l’admiration sans mélange que faisaient naître les exploits de la championne, s’ajoutait pour moi le souvenir de cette jolie et immense petite fille aux sourires fascinés, silencieuse, réservée au point de paraître craintive. Et ce souvenir me donnait  l’impression de comprendre ses réactions…

PHILIPPE LUCAS

S’il est une personne envers qui la gratitude, l’amitié, de Laure Manaudou, s’exprime spontanément, c’est bien Philippe Lucas. Laure est sûre d’une chose. Sans lui, elle n’était pas. Il s’occupe de tout et il impose ses volontés. Il la houspille. Mais c’est ce dont elle a besoin. Elle le dit. Dans la vie comme dans les bassins, il lui faut un homme à poigne, qui la dirige. Laure est une force, mais déboussolée, un gros moteur auquel il manque le volant. Prenez sa « carrière », ce qu’on a appelé « le système Manaudou ». D’abord un boy-friend qui s’intitule agent et qui tente de gratter des avantages. Ensuite Didier Poulmaire, Pygmalion qui invente un personnage, Laure Manaudou, lointaine, intouchable, une sorte de Greta Garbo. En fait, Poulmaire lui a taillé un costume sur mesure. Laure a du mal à s’exprimer, on va faire de cette carence une arme, inventer qu’elle ne dit rien parce qu’elle atteint au statut des super-stars. On agira de même avec Marie-José Pérec: chaque fois qu’elle l’ouvre, celle-ci déclenche les catastrophes. Donc elle la fermera, ça lui donnera l’air de régner. Quand elle n’en veut plus, Manaudou s’en débarrasse sans qu’il en soit averti, le Poulmaire en question. Elle aurait pu lui dire : on change de stratégie, mais non, elle le plante là… La même façon de fonctionner avec son frère Nicolas quand celui-ci l’entraîne. Elle file à Mulhouse. Pas très courageuse, Laure Manaudou ? En tout cas elle n’a pas ce courage là.

Lucas, c’est autre chose. C’est le coach indépassable. Des tas de gens ont dit qu’ils auraient pu faire mieux que lui avec Manaudou. Vrai ? Faux, très probablement. Vrai : d’autres coaches auraient pu la faire nager « mieux ». Techniquement mieux. Lui donner une « glisse » qu’elle n’avait pas, des virages, dans lesquels elle perdait du terrain sur toutes ses meilleures adversaires, des coulées réduites chez elle à leur plus simple expression. Si on additionne toutes ces scories, Manaudou aurait dû nager le premier 400 mètres en moins de quatre minutes, être championne olympique du 800 mètres loin devant Aï Shibata, battre d’autres records sur 200 mètres et 1500 mètres et effectuer des intrusions sur 100 mètres libre.

Mais bon, citez-moi maintenant le nom des entraîneurs qui auraient pu mieux que Lucas, gérer cette fille au quotidien, la suivre du réveil matinal jusqu’à la fin de son deuxième entraînement, contraindre la nageuse qui n’aime pas nager à bosser à raison de seize kilomètres par jour pendant dix ans, la tenir à bout de bras et à coups d’encouragements et d’insultes, de caresses et de coups de pieds aux fesses à l’entraînement comme à l’approche de la compétition, la remonter comme une pendule avant les finales, lui donner ce masque de guerrière avant la bataille. Si vous avez un nom, je vous félicite, vous êtes beaucoup plus fort que moi, parce que je sèche.

Il est vrai aussi, Lucas n’a pas su négocier l’entrée de sa nageuse dans l’âge adulte. Un peu comme Pellerin avec Agnel puis Muffat. Mais, pour Philippe Lucas, il y a deux énormes circonstances atténuantes. La première, de caractère général, c’est que plus il aime ses nageurs, plus il les engueule. La seconde? Manaudou devient adulte, vit sa vie, s’octroie une vie privée pas si privée que ça, d’ailleurs, qu’elle affiche à coup de tatouages et de peintures sur doigts en plusieurs langues (love, amore, etc.) et, finalement, trahie il est vrai, par les assassines photos sur l’Internet. Mais il ne s’agit que d’une maturation biologique. Cette grande fille n’est grande qu’en partie seulement. Ce papillon est resté chenille dans sa tête. Et ce corps épanoui recèle un cerveau à maturation lente. Elle veut s’élancer dans les airs, mais n’a pas d’ailes, seulement des embryons d’élytres, la pratique intense de la natation y est sans doute pour quelque chose d’ailleurs; il faudra attendre Bousquet pour qu’elle commence à changer de statut. Lentement, douloureusement. Pendant ce temps, c’est Lucas qui lui donne ce qu’il peut…

Elle a bien raison, Laure, de lui dire : merci.

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