LES MILLE VIES DE CLAUDE LEPAGE (1927-2016)

NAGEUR, ENSEIGNANT, JUDOKA, CHARPENTIER, FRANC-MAÇON, SKIEUR NATURISTE, ÉCRIVAIN, PHILOSOPHE  ET CHIC TYPE DEVANT L’ÉTERNEL

Éric LAHMY

Jeudi 25 août 2016

Mort le 15 août dernier à 13 heures, à 89 ans, des suites d’une longue maladie, Claude Lepage (né le 12 janvier 1927)  est connu dans la natation pour avoir été CTR de Bretagne. Mais il était beaucoup plus que cela. Je m’en souviens comme d’un homme de taille moyenne, visage rond, peau parcheminée, yeux bleus vifs, rieurs, qui irradiait l’enthousiasme. Son mental était insubmersible et, la veille de sa mort, rapporte son fils aîné, « il faisait des repoussés sur son fauteuil ‘’pour ne pas trop perdre’’. » Il a été enterré à Saint-Pierre de Plesguen (Côtes d’Armor).

Tous ceux qui ont connu Claude s’en souviennent comme d’un personnage atypique, extrêmement original. Pour Michèle Guizien, l’épouse de l’ancien entraîneur de Font-Romeu et d’Antibes, qui l’avait rencontré à travers son mari « c’était un homme très intéressant ; il m’avait marqué, parce qu’il connaissait énormément de choses dans divers domaines, et était d’une grande gentillesse ». Il  est le neveu de Marius Lepage, un écrivain, franc-maçon au Grand Orient de France avant de passer à la Grande Loge nationale française, et penseur de la franc-maçonnerie. Marius est aussi nageur et capitaine de l’équipe de water-polo du Stade Lavallois, à laquelle appartient également son frère, le père éponyme de Claude.

A la déclaration de guerre, Marius rejoint le front, Claude (le père), quoique grave accidenté du travail, s’apprête à rejoindre Narvik en corps expéditionnaire quand survient la débâcle. Claude (le fils), 13 ans, est chargé de mettre en lieu sûr l’ensemble des documents maçonniques de la Loge Volney. Pendant la guerre, il pratique plusieurs métiers avant de devenir Compagnon Charpentiers des Devoirs du Tour de France. Il lui faut pour cela réaliser un chef d’œuvre. C’est un escalier en colimaçon que ceux qui ont pu le voir qualifient de « superbe » (Patrice Prokop, le Directeur technique national de 1982 à 1994) ou d’ « extraordinaire » (Michèle Guizien). C’est lui-même qui dessinera plus tard les plans de sa maison, en Y, dans un lieu arboré, comme en pleine nature, sans voisins ni vis-à-vis. Parallèlement aux métiers qu’il exerçait, il était flûte traversière à l’orchestre philarmonique de Laval, dessinait, avait fondé le club « Sauveteurs Mayennais » dont la devise était Même au péril de ta vie

Initié dans la loge franc-maçonne familiale en 1945, Il épouse en 1953 Paulette, ceinture noire de judo qui enseigne la voie de la souplesse dans les écoles. La légende veut que, ce jour là, chef de troupe chez les scouts, on doit le chercher dans les bois parce qu’il a oublié qu’il se mariait ! Paulette dément. Ils auront trois fils, Claude (1953), Yann (1955) et Gilles (1956). En 1961, il suivra son oncle fâché avec le Grand Orient à la Loge Ambroise Paré.

UN CÔTÉ DRUIDE IMPROBABLE DE LA NATATION

Il est à l’origine du Judo-Club de Laval en 1950, et de Dinan en 1967. En 1961, il enseigne le sport à Laval. Entré à la Jeunesse et sports de Mayenne, il trouve une situation stable qui lui permet de se retrouver en famille. Inventif, il crée des matériels de sports : des buts de football, une rampe de plongée sous-marine, une table de référence pour la répartition des engagements cardiaques. Le voilà bombardé en 1965 Conseiller Technique Régional Natation et Sauvetage pour l’Académie de Rennes et la 3e région militaire. Vers 2007, il s’engage dans une nouvelle réflexion sur « l’enfantement de l’ère des cathédrales. »

Il partage ses passions entre le judo et la natation. Mais surtout, dit son ami René Schoch, 90 ans, qui était CTR du Lyonnais, « il ne s’arrêtait jamais ». Si l’homme est un projet, Lepage en vaut mille, car c’est le nombre de ses projets. Il avait mis au point la première table de cotation de natation, mettant en parallèle les résultats sur toutes les distance en fonction de ce qu’on savait des qualités physiques, aérobie et autres… En 1973, il publie « Initiation à l’entraînement en natation », ouvrage qui inclut la table Lepage. Il rédigera ensuite  la natation de 8 à 88 ans, toujours avec la table Lepage, et prône l’équilibre de course. Il est également l’auteur, en 2008, de « Jigoro Kano, un grand initié »,  sur l’inventeur japonais du judo. Pour mieux connaître son sujet, il se rend au Japon. En 1998, il fait quasiment le tour du pays, visite les lieux mythiques de la fondation de cet art martial, rencontre le maître Abe qu’il avait connu en 1950 à Toulouse. Les hôtels sont hors de prix, il dort donc avec les clochards et les chats dans un parc public. Il a soixante-et-onze ans…

PHILOSOPHIE ET BAINS GLACÉS

Mais c’est en Inde qu’il en bave le plus. A la recherche de Bouddah, il se retrouve à Katmandou. Marqué par l’indicible misère de ce pays qu’il quadrille « tout seul et le plus souvent à pied. Il se blesse, son pied s’infecte. Il faut l’hospitaliser, septicémie. » A peine sorti de l’hôpital, il s’en va entraîner pendant un mois le club de Saint-Laurent, en Guyane, en plein soleil de midi. 

C’est (comme Joahnn Wolfgang von Goethe) un fervent du bain glacé qui, dès 1946, organise une rituelle Coupe de Noël parmi les glaçons de la Mayenne et au Mans, et incorpore cette pratique dans son enseignement : « A Dinard, raconte Le Bihan, depuis 1970, il dirige à chaque Noël des stages de préparation des maîtres-nageurs-sauveteurs. Le stage se termine par un exercice de nage en mer – en Bretagne en hiver ! – et comme ça ne suffit pas, il exige que ses élèves passent sous une péniche afin d’apprendre à ne pas avoir peur sous l’eau. Là, on put dire que ses maîtres nageurs avaient passé le vrai diplôme, et pas à potasser dans des livres. »

M.N.S. à Palaiseau « mais avant tout entraîneur notamment au Mans dans les baignades des Pingouins de l’Huisne puis du C. O. Pontlieu, témoigne son aîné, Claude. C’est là qu’il établi les bases de ses principes d’entraînement. Il obtenait de remarquables résultats malgré les conditions  pénibles –température moyenne de l’eau 15,9 sur l’été. Le Sauvetage était également son centre d’intérêt, et il eut des nageuses sélectionnées aux Championnats d’Europe. » En 1965, il est directeur de la piscine Foch, à Brest. « Un ratage complet, mais un bon bassin », se souvient son aîné, qu’il a commencé à entraîner lors des tests d’étanchéité du bassin, avec entrainement tous les jours y compris le dimanche, deux fois, toute l’année ! Un an après avoir fondé la section natation du GMAP, le club de plongée de Brest, d’apnée et de nages avec palmes, il l’amène à la 6e place des clubs français. Devenu CTR en 1967, il lance les formations de MNS-éducateurs fédéraux pour répondre aux constructions de piscines, organise à Coëtquidan et Dinard des stages  régionaux de perfectionnement  de nageurs en  Septembre, à Noël et Pâques ; 80 nageurs environ y participent, à raison de deux à trois séances de natation par jour plus équitation, escrime, tir, course à pieds et parcours divers.

Son originalité de principe se retrouve dans son entraînement. Quand la séance est mal réalisée, il la refait faire. C’est aux nageurs de donner leurs temps dans les séries – une façon de mieux se connaître et intérioriser sa valeur. Ce qui fait dire à son fils qu’il « ne comprend  pas certains nageurs de haut niveau, dépendants. » Son enseignement de judo est également marqué par un respect des codes, « on commençait par ceinture ficelle, examen en japonais avec traduction et démonstration à gauche et à droite  pour ceinture blanche », explique Claude junior.

UN LAPON VENU DE NORVÈGE AVEC SON TROUPEAU DE RENNES

A Font-Romeu, il skiait l’hiver en short et torse nu. Schoch raconte aux gens qui s’étonnent de voir cet original qui trace sur la neige poitrail au vent que c’est en fait un Lapon venu de Norvège avec son troupeau de rennes. « Un jour, se souvient encore Schoch, on ne le voyait plus, et je me suis dit : « on rentre. » Marcel Ballereau, qui était avec moi, me dit : « pas question sans Claude. » On se met donc à le chercher, on voit des gens, on leur demande s’ils n’ont pas vu un esquimau, et on finit par le retrouver ; il s’était engouffré avec ses skis dans les branches d’un sapin dont il ne parvenait pas à se dépêtrer. »

Un jour, appelé en consultation en présence du préfet et de toutes les autorités intéressées au sujet de la construction d’une piscine à Brest, son directeur régional, qu’il accompagne et qui se méfie de son tempérament, lui recommande de surtout ne rien dire, sauf, ajoute-t-il, « si on vous le demande. » A la fin de la réunion, il n’a pas dit mot, quand un intervenant lui demande ce qu’il en pense. « Oui ! Tout à fait nul », rétorque-t-il tranquillement. Il est en fait braqué contre ces mini-baquets amovibles qu’il juge représenter une solution très insuffisante. Alerté par les huiles furibardes, le (légendaire) colonel Crespin, directeur des sports du Ministère, le convoque à Paris. Claude arrive rue de Châteaudun, au siège du Ministère, en chaussettes. Comme il vit pieds nus, il a oublié – ou pas jugé bon – de prendre des chaussures. D’ailleurs, il ne se déplace qu’en tongs. « Crespin, finalement, ne l’enguirlande pas trop, parce que Lepage, sur le fond, n’a pas trop tort, » raconte Schoch.

« PAS DE CLIM’ ! IL FAUT VIVRE AVEC LA NATURE »

A l’issue d’un stage aux USA où il se trouve en compagnie de Ginette Sendral-Jany, Pierre Balthassat (CTR de Lorraine qui l’a précédé dans la mort de quelques jours), Schoch et Catherine Grojean, ses compagnons se souviennent particulièrement de lui. « Un jour, raconte Schoch, nous avions loué une grosse voiture, et roulions à six dedans. Il faisait une chaleur épouvantable. J’avais beau mettre la climatisation, elle ne fonctionnait pas. On étouffait. Là, je me retourne, et je vois mon Claude qui avait baissé sa vite et me dit : « pas de clim’, il faut vivre avec la nature. »

Toujours lors du stage chez James Counsilman, il continue de se distinguer. Dans la piscine, raconte Catherine Grojean, il furète, s’affaire, mesure tout, la longueur et la largeur du bassin en yards. Counsilman s’étonne : « qu’est-ce qu’il fait là, cet indien. » « Doc », sans le savoir, a rejoint le sobriquet qu’on a donné en France à notre héros : le Mohican.

Il trouve une vraie complicité avec Raymond Catteau, le nordiste qui, au-delà d’une terminologie parfois fumeuse, a su libérer, après-guerre l’enseignement de la natation aux jeunes enfants de tout un matériel, les gilets, les planches qu’il rend obsolètes, et fait connaître la capacité de l’homme à flotter naturellement. Catteau et Lepage débattent longuement sur ces sujets d’enseignement et resteront amis, se verront régulièrement. Pendant les dernières années de sa carrière, il fera également bon ménage avec Patrice Prokop, quand tous deux sont conseillers techniques de Bretagne.

Toujours selon Schoch, Claude était « folklorique, mais sérieux. »  Il s’intéressait plus à la formation qu’à la haute compétition et, selon Jean-Pierre Le Bihan, « préférait former cent nageurs à 1’5s que dix nageurs à 1 minute » Même son de cloche chez Catherine Grojean qui vante sa compétence : « c’était un pionnier, curieux de tout. Il avait étudié la psycho-morphologie et vous expliquait qu’avec tel crâne, untel était finnois, ou breton. Il avait quand même un côté improbable druide de la natation. Par exemple, il a beaucoup travaillé avec Jacques Meslier. Tous deux faisaient partie d’une époque où l’on se posait beaucoup de questions. »

Le drame de sa vie sera l’accident qui rendra son aîné Claude paralysé. Le garçon a du talent, et Lucien Zins lui reconnait un potentiel de grand nageur. Un jour, par bravade, il tente de passer sur sa mobylette sous la barrière d’un passage à niveau et rate son coup. Cervicales atteintes, il passera sa vie dans un fauteuil, mais, fidèle à la tradition Lepage, ne se laissera pas abattre. Son père y veille : « Je lui dos deux vies, la première comme tout le monde, la seconde après mon  accident (en allant au travail par un temps exécrable). Tétraplégique, après une lettre d’encouragement, il m’a concocté un programme de natation auprès desquels ceux que j’avais connu comme sportif  était de la « gnognotte » ; je suis pratiquement le seul survivant de cette époque 76,  et j’ai passé le BEE 2 en 86.  J’ai entraîné 29 ans. Perfectionnement à national, natation, palme, et j’ai lancé des triathlètes… Papa fut le « dernier des Mohicans »  un guerrier au quotidien… »

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9 comments:

  1. Gérard Legrand

    J’étais aux obsèques de Claude pour avoir fait partie de son staff de formation des MNS : Coetquidan, Dinard où prof d’EPS, j’étais chargé par la DDJSL de l’organisation de la natation scolaire. Entre Henri Sérandour, Jacques Meslier ( dont j’ai fait la nécrologie sur Oust-France ) et Claude, j’étais vraiment dans le chaudron de la natation : Nationale par la section Sport-études,
    dès 74, Régionale aux côtés de Claude et locale près d’Henri. Claude et Paulette sont venus déjeuner à la maison. Claude, junior était conseiller pédagogique du temps où j’étais le responsable de la natation scolaire. Ironie du sort, j’étais également à cette époque, élève Kiné à Rennes et c’est lors d’un de mes stages à Ker Pape que j’aii vu arriver Claude (J ) tétraplégique à la suite de on accident de Pleslin. Je m’en suis occupé en Box neuro… Quant au père avec lequel j’ai travaillé entre 69 et 78 , est ce par modestie ou culture du secret ( et pourtant ,quel bavard ! ) il m’a fallu aller à sa crémation pour m’apercevoir que je ne connaissais pas le tiers de sa vie. CTR, bien sûr mais pour le reste ???…La cérémonie d’adieu à Claude présidée par le grand maître de loge maçonique et le reste…..Je ne connaissais qu’une partie de la vie de cet homme qui m’était pourtant assez proche et je n’en connaissais surtout que la face émergée ! A titre d’exemple : Une manifestation seul avec pancarte devant le ministère de la J&S, le fait qu’il ait oublié un de ses nageurs épuisé un soir en mer du côté de St Enogat ne s’en apercevant qu’une fois à table au CREPS. Ses stages, donc en mer, ses coups de gueules, « Le Du Guesclin de la natation » comme on aimait l’appeler. Il était très dur vis à vis de lui-même mais il faut le dire, il ne passait rien à Claude, Yann et Gilles. J’ai revu Paulette et ses enfants le 19 août? peu d’anciens nageurs où le temps faisant, je n’ai pas reconnu. Je garderai de Claude le souvenir d’un Homme original, libre et d’un caractère bien trempé !

  2. Philippe

    J’ai eu de chance de rencontrer Monsieur Lepage lors d’un stage à Dinard il y a trois ans.
    Un après midi sur une place ensoleillée de Dinard en compagnie de Monsieur Catteau. J’ai écouté avec attention ces deux personnages converser et me conter nombres d’anecdotes….dans un dialogue à la Pagnol je ne suis pas près d’oublier….J’ai retrouvé cet excellent moment dans votre article.
    Merci Monsieur Lahmy et bon vent Monsieur Lepage….

  3. Nathalie

    En stage de Noël à Dinard, Mr Lepage nous propose :
    – votre dernier entrainement avant de rentrer dans vos familles pour Noël et vous allez en baver,
    ou
    – un bain d’eau de mer après une jolie course sur la plage à marée basse en plein vent,
    Personne n’a hésité, nous avons toutes et tous foncé à l’eau. A notre retour, Monsieur Lepage nous attendait avec le tuyau d’arrosage pour ne pas mettre de sable dans les vestiaires!!!
    Merci Monsieur Lepage et bonne continuation là haut!

    1. Eric Lahmy *

      Quoi, Nathalie? Vous n’avez pas choisi l’entraînement sado-maso? Comment vouliez-vous que la natation franaise brillât au firmament?
      A part ça, je plaisante bien sûr et merci pour votre témoignage!

  4. PILORGET DANIEL

    J’ai eu le bonheur de cotoyer Claude Lepage pendant de nombreuses années lors de ses fameux stage de Noël à Dinard.
    Je garderais en mémoire ce personnage atypique et attachant, haut en couleur tel que vous le retracer dans votre propos, qui a marqué plusieurs générations de nageurs et toute une époque de la natation.

    Merci à vous Mr Eric LAMMY pour ce remarquable hommage rendu a Claude que j’ai eu la chance de croiser pour la toute dernière fois quelques jours avant son décès.

    Amitiés à Paulette et Claude son fils

  5. PILORGET DANIEL

    J’ai eu le bonheur de côtoyer Claude Lepage pendant de nombreuses années lors de ses fameux stages de Noël à Dinard.

    Je garderais en mémoire ce personnage atypique et attachant, haut en couleur tel que vous le retracer dans votre propos, qui a marqué plusieurs générations de nageurs et toute une époque de la natation.

    Mercià vous Mr Eric LAHMY pour ce remarquable hommage rendu à Claude, que j’ai eu la chance de croiser pour la toute dernière fois quelques jours avant son décès.

    Amitiés à Paulette et Claude son fils

  6. catherine porcher-le dily

    Dans les années 70 , J’ai participé à de nombreux stages de natation encadrés par Mr Lepage . Mr Lepage était compétent , original , pédagogue .
    Il était écolo avant tout le monde , prônait le sport-santé , le sport-nature avant le sport-compétition .
    Je garde un excellent souvenir de ces moments .
    Toutes mes condoléances à sa famille .

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