Lucien Zins, l’homme protée

ZINS [Lucien] Natation. (Dieu-sur-Meuse, 14 septembre 1922-Vittel, 12 décembre 2002). Lucien Zins a été un petit peu tout, dans la natation française : nageur (champion et recordman de France), entraîneur, directeur technique national. Et, quand il n’est pas aux affaires, homme d’influence, qui peut faire élire un président de fédération. Aux championnats de France 1941, deux nageurs se partagent cinq des six courses individuelles du programme. Tandis qu’Alfred Nakache gagne à l’énergie 100 mètres, 200 mètres et 200 mètres brasse (en papillon, les deux styles ne sont pas différenciés), un Troyen de 19 ans, Lucien Zins, l’emporte sur 100 mètres dos, dont il vient d’améliorer le record en 1’9’’2, et sur 1500 mètres libre. La France sportive découvre un grand sifflet, 1,86m, 78kg, mince et musclé, épaules larges  débouchant sur des bras immenses, sorte de statue égyptienne au faciès précocement mature et au regard vif et myope. Zins a nagé tout son 1500 mètres en dos pour devancer les meilleurs crawleurs grâce à « sa souplesse, son entraînement et sa remarquable habileté à prendre les virages.»

Succès qui étonnent : en termes de natation, la Champagne est un désert, l’unique piscine de Troyes est fermée, et Zins s’entraîne seul dans un étang, peuplé de dragueurs qui extraient le gravier des fonds sablonneux. Il snobe le «bain» glacé du club des nageurs de Troyes, installé sur la Seine, en plein courant, lui préférant celui, boueux, du canal et peut élargir au-delà des deux mois d’été ses périodes de préparation. Il se change à l’abri d’un arbuste et, parfois, se paie le luxe d’un sprint en luttant de vitesse contre une barge chargée de ballast. Cet as du virage ne vire jamais à l’entraînement !

Son père, mort quand Lucien avait six ans, tenait un commerce de vieux métaux. Les Zins vivent le long du canal, aussi la mère s’inquiète-t-elle de voir nager les enfants pour des raisons de sécurité. L’aîné, Georges, enseigne la brasse à Lucien, douze ans. Doué, ce dernier devient en 1936 champion de France cadet du 100 mètres dos. Quoique excellent crawleur, son style de dos, en souplesse, «lui permet d’accomplir les plus longues distances sans fatigue. Aussi est-ce en dos qu’il participe aux épreuves de fond, aux traversées des villes qui sont dans sa région les grandes courses nautiques.» Poloïste efficace, également habile des deux mains, il est le capitaine du Troyes O.N. L’hiver, il joue au football comme intérieur droit à l’Avant-Garde Troyenne. à Clermont-Ferrand; en 1940, il a boxé en amateur. Enfin c’est un pêcheur enragé. En 1939, il réussit un 100 mètres dos en 1’8’’8, record de France non homologable : il n’y a qu’un seul chronométreur officiel. Pendant la guerre, en 1942, Zins bat en 5’15’’6 le record d’Europe du 400 dos de l’Allemand Schlauch. Le conflit l’aura privé de ses plus belles années de nageur, de dix-sept à vingt-deux ans. En 1943, Nakache, parce qu’il est juif, a été interdit de championnats de France conformément aux dispositions dictées par l’occupant allemand. Ses copains toulousains du TOEC et… Zins, qui a traversé la moitié de la France à vélo pour disputer les compétitions, protestent en boycottant les courses. Ils sont disqualifiés pour un an.

Zins, s’il continue de nager jusqu’en 1953, voit ses records battus par le jeune et talentueux Georges Vallerey. Il se retrouve vite entraîneur de Troyes. à trente ans, il prend en mains les destinées de Gilbert Bozon, double recordman du monde et médaillé d’argent olympique du 100 mètres dos en 1952, qu’a formé Jacques Latour. Il est aussi l’homme le plus influent de la natation.

En 1960, il succède, comme directeur technique national, à Pierre Barbit. Zins va donner à sa fonction un charisme exceptionnel. De façon paradoxale, cet homme timide, silencieux et secret, pessimiste et angoissé, gagnera l’écoute de la presse sportive. Il a un ton de confidence, dans des propos flous, hachés, lacunaires, comme suspendus, dont les non-dits ouvrent sur des interrogations qui rendent, à ceux qui l’écoutent, son sport passionnant. Peu porté aux visées lointaines, cet homme de « coups » à court terme, dont l’horizon des actions ne dépasse pas deux ans, ce joueur, ce parieur qui aime hanter les salles de jeux des casinos, convient parfaitement à ceux dont le souci est, modestement, de remplir leurs colonnes du lendemain.

Sa vision est aussi en adéquation au profil de la natation de l’époque, sport amateur voué aux adolescents dont les carrières sont écourtées pour entrer dans la «vie active.»

Et, DTN ou pas, Zins reste l’homme de bassin et le premier des entraîneurs français. Il orchestre, chronomètre au poing, avec Heda Frost, – qui va lui ramener d’Algérie une pléiade de nageurs surdoués sur lesquels il va bâtir une grande équipe -, Georges Garret, Robert Menaud et Guy Boissière, les destinées de la natation. Derrière le record du monde du relais quatre fois 100 mètres en 1962, celui du 100 mètres d’Alain Gottvalles, en 1964, les records et les titres européens de Gottvallès en 1962, des relais, de Michel Rousseau en 1970, on reconnaît la patte de metteur au point de ce maître. Une patte qui n’est pas infaillible. Si Gottvalles n’enlève pas de médaille au 100 mètres des Jeux de Tokyo, si le 4 fois 200 mètres perd le titre européen en 1962 et une médaille de bronze aux Jeux de Mexico en 1968, c’est peut-être un peu parce que Zins ne cesse d’affûter et de tester ses nageurs, de tenter des coups d’éclat hors de propos pour se rassurer, ou encore parce qu’en chef de clan, il écarte Moreau, relayeur en qui il n’a pas confiance, en faveur de Luyce.

Fin 1972, Zins, essoufflé par douze années à l’issue desquelles la natation française a perdu pied, face à une concurrence internationale accrue, qui a passée la surmultipliée, passe la main. Il faudra inventer un autre système, organisé autour des sports -études et d’une refonte des concepts de la natation. Il faudra aussi attendre une lutte anti-dopage efficace, car autour de la RDA, de la Roumanie, des pays de l’Est, mais aussi ailleurs, le sport est en train de se gangrener. Zins se retire ou plutôt s’installe (il n’a que cinquante ans) à Vittel, où Guy de La Motte et Gilbert Trigano lui donnent les moyens d’ouvrir un centre d’entraînement national. Les stagiaires de Vittel battent en quelques années des dizaines de records de jeunes, raflent à poignées les titres nationaux, mais les succès mondiaux qui, seuls, peuvent satisfaire Zins et ses commanditaires, ne seront pas atteints.

Le centre est fermé. Zins, fidèle à sa passion, continuera d’entraîner le club local et restera jusqu’au bout à l’écoute de la natation mondiale.

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