LE ONZE EUROPEEN DE TANIA CAGNOTTO

21 juin 2013

 Plongeon

Onzième titre de championne d’Europe pour l’Italienne Tania Cagnotto, aujourd’hui à Rostock. Mais il y a longtemps que la fille de Giorgio, champion d’Europe 1970, et de Carmen, multi championne d’Italie, s’était fait un prénom.

Nul n’ignore en Italie que Tania Cagnotto est une jolie fille, surtout depuis que sa plastique, admirablement ficelée dans 53kg pour 1,60m, a été estampillée par Play-Boy Italie du mois d’avril dernier. Mais avant de fournir du rêve à 3,58€ (prix de la revue), Tania a été pendant dix ans la meilleure plongeuse d’Italie ! Question d’atavisme, car elle est la fille de deux célèbres plongeurs : son père, Giorgio, écumeur de podiums dans les années 1970, médaillé olympique en 1972, 1976 et 1980, n’a eu qu’un seul tort, celui d’évoluer dans la même génération que Klaus Dibiasi ; la mère de Tania, Carmen, née Casteiner, spécialiste de haut-vol, fut pendant cinq années la meilleure plongeuse italienne, puis juge internationale, et le premier entraîneur de Tania, lui assurant une admirable précocité ; de là à supposer qu’elle a été programmée, il n’y a qu’un pas. Disons que Tania n’a pas trop eu le choix. Aujourd’hui, à vingt-huit ans, elle a formidablement enrichi le patrimoine médailles de la famille ! A Rostock, elle vient de conquérir son onzième titre européen, à quoi s’ajoutent trois médailles mondiales. Au départ plutôt orientée vers le haut-vol, jusqu’en 2008, année où elle  enlève son deuxième titre européen, elle s’est orientée vers les  tremplins, le 1 mètre, où elle est championne d’Europe 2009, 2010 et 2011, vice-championne d’Europe 2012… et, donc, de nouveau championne d’Europe en 2013 ; le 3 mètres, où, après une colossale carrière en juniors (quatre titres européens, de 1999 à 2003, deux titres et un argent mondiaux), elle a moins brillé en seniors (un titre « seulement », en 2009). En tremplin synchro, avec la complicité de Francesca Dallapé, elle a conquis quatre ors  européens entre 2009 et 2012. Un accident à scooter alors qu’elle se rendait à l’entraînement, le 19 mai 2011, (rupture du scaphoïde de la main gauche) n’a guère stoppé sa carrière.  Deux fois quatrième (à un et trois mètres) aux Jeux de Londres 2012), elle n’a guère laissé d’illusions à la concurrence, à Rostock. Nadezdha Bazhina restait cependant dans la course, mais leur quatrième plongeon, un saut périlleux avec vrille et demie de toute beauté, décida en faveur de l’Italienne, qui récoltait 66,30ts tandis que Bazhina ratait son coup (50,70pts). Tania ne relâchait pas son étreinte et un solide périlleux renversé carpé achevait son petit chef d’œuvre de la journée.

Tremplin 1 mètre dames.- 1. TANIA CAGNOTTO, Italie, 301,20pts ; 2. NADEZHDA BAZHINA, Russie, 274,35pts ; 3. Maria Polyakova,Russie,  273,90pts ; 4. Olena Fedorova, Ukraine, 267pts ; 5. Anastasia Nedobiga, Ukraine, 261,80pts ; 6. Maria Elisabetta Marconi, Italie, 261,15pts ; 7. Tina Punzel, Allemagne, 258,95pts ; 8. Rebecca Gallantree, Grande-Bretagne, 248,40pts ; 9. Inge Jansen, Pays-Bas, 231,75pts ; 10. Sophie Somloi, Autriche, 228,20pts ; 11. Alicia Blagg, Grande-Bretagne, 227,30pts ; 12. Maxine Eouzan, France, 214,95pts… en éliminatoires, 14. Fanny Bouvet, France, 214,45pts.

ROSTOCK: CAGNOTTO MENE AU 1 METRE

 

21 juin 2013

Plongeon

Quatrième journée des championnats d’Europe de plongeon, à Rostock, tremplin de 1 mètre. L’Italienne Tania Cagnotto, 276,10pts, émerge en tête des qualifications pour la finale devant la Russe Nadejda Bazhina,  261,30pts, la Britannique Alicia Blagg, 259,60pts,  et la deuxième Italienne Maria Elisabetta Marconi, 253,30pts. Siven Maria Poliakova, 244,40pts, les deux Ukrainiennes Olena Fedorova, 244,20pts et Anastasia Nedobiga, 237,70pts. Pour la France, Maxine Eouzan, 221,95pts, est 12e.

PHELPS, MEILLEUR NAGEUR DE LHISTOIRE ?

15 août 2012

            Nul ne met en cause le statut de nageur du siècle de Michael Phelps. Et pourtant, à regarder de plus près, l’Américain est moins loin devant qu’il n’y parait. Et aux Jeux de Londres, ne valait pas mieux à notre avis que le Chinois Sn Yang! 

 

Par Eric LAHMY

 

Interrogé au sujet de savoir si Michael Phelps était bien le plus grand champion olympique de l’histoire, Sebastian Coe, grand miler devant l’Eternel et organisateurs des Jeux de Londres, n’a pu réprimer un sourire. Ce sujet, a-t-il répondu, mérite « la médaille d’or des conversations de café » ; mais pressé par les medias, il leur a concédé que, « clairement, au nombre de médailles, Phelps a obtenu le plus de succès. »

Mais toutes les médailles olympiques sont-elles égales ? Nul, à part l’intéressée, n’a sérieusement maintenu jusqu’ici que les 18 médailles obtenues par la gymnaste Larissa Latynina, dépassée par Phelps à Londres, en faisaient la plus grande olympionique de l’histoire.

Ceux qui ne croient pas à la comptabilité des médailles, ont beau jeu de souligner le point suivant, présenté par Christopher Clarey dans le New York Times : « Si vous êtes le meilleur au lancer du javelot, vous ne gagnez pas de médailles en lançant le javelot de la main droite, de la main gauche, par-dessous l’épaule, par-dessus l’épaule. Vous avez une chance olympique tous les quatre ans. Le programme de natation, si vous êtes doué et vorace, vous donne de telles opportunités. »

Dans la liste des vainqueurs olympiques qui ont enlevé le plus de médailles, relève encore notre confrère, neuf des tous premiers classés sont des nageurs et des gymnastes. Or qui croira que les trois quarts des plus grands vainqueurs d’Olympie sont issus du gymnase et de la piscine ?

Si l’on ôte les relais, qui sont des épreuves collectives, donc non comptables dans une mesure de la grandeur individuelle, le nombre de ses médailles chute d’un bon tiers, passe de 22 à 13, dont 11 d’or. Phelps est monté sur des podiums en 2004, 2008 et 2012, et ses médailles reflètent une domination qui court sur trois olympiades. Dans la durée, il est battu par les quadruples vainqueurs olympiques : le yachtman Paul Elvstroem (1948-52-56-60), le discobole Al Oerter (1956-60-64-68) et le sauteur en longueur Carl Lewis (1984-88-92-96). Les Britanniques avancent Steven Redgrave, cinq médailles d’or consécutives en aviron. Mais aucune de ses courses n’a été gagnée en skiff, l’épreuve qui désigne le meilleur rameur. Redgrave l’a emporté en deux sans barreur (1988, 92, 96) et en quatre barré (1984 et 2000), autant dire qu’il a gagné trois demi et deux quarts de médailles ! Les maîtres du skiff – l’épreuve individuelle – de son temps ont été le Finlandais Pertti Karpinen, triple vainqueur olympique, et l’Allemand Thomas Lange, double vainqueur), et nous n’hésiterons pas à les placer devant lui.

David Wallechinsky, le grand écrivain de l’olympisme, s’est amusé à désigner son cinq majeur : il comprend trois athlètes, Paavo Nurmi, Emil Zatopek et Carl Lewis, une kayakiste, Birgit Fischer, médaillée sur cinq olympiades, et Phelps. On imagine qu’il aurait ajouté Spitz il y a dix ans, mais Phelps est passé par là… Bien entendu, nous ne sommes pas d’accord avec Wallechinsky, ne serait-ce que pour rester fidèle à l’esprit de la conversation de café, mais passons…

L’opinion, en revanche, ne tergiverse pas, au sujet de Phelps nageur, et lui décerne à l’unanimité le titre de meilleur nageur de « tous les temps. » La comptabilité de ses honneurs est assez écrasante pour décourager toute critique. Rien qu’en 2012, Phelps ramène de la compétition olympique l’or du 100m papillon, du 200m quatre nages, du 4 fois 200m et du 4 fois 100m quatre nages, ainsi que l’argent du 200m papillon et du 4 fois 100m. Ces 4 or et 2 argent ne le cèdent que d’un bronze face au palmarès de l’équipe de France de Londres au grand complet, 4 or, 2 argent, 1 bronze. Mais plus que tout, resteront les images inoubliables du vainqueur du 100m papillon, pour un centième de seconde, devant Cavic, ou de cette razzia de médailles de Pékin : huit titres, huit records du monde.

Les amoureux de la belle nage, du style, retiendront, eux, la perfection, le modèle peaufiné avec la complicité de son coach, Bob Bowman. S’il a été plus ou moins rejoint par les meilleurs, sur le plan de la glisse, à Londres, Phelps continue de représenter l’image parfaitement aboutie du bien nager de notre temps.

Je suis moins impressionné que d’autres par la statistique des médailles. Bien sûr, que pèsent les 5 titres remportés par Johnny Weissmuller, le héros des années 1924 et 1928, le nageur de la première moitié du 20e siècle, en face des 18 médailles d’or de Phelps ? Mais Weissmuller aurait bien été empêché d’enlever huit titres au Jeux de Paris, quand tout le programme olympique de natation comprenait six épreuves. Une seule course sur les huit du programme de Phelps en 2008 existait en 1924 : le relais 4fois 200m.  En sens inverse, le registre du Weissmuller de 1924 et de 1928 lui aurait permis, à Pékin, de se présenter sur quatre courses individuelles de nage libre, du 50m au 400m, et dans les trois relais, mais aussi en dos. Et on se demande quel nageur de papillon ou de quatre nages il aurait pu être !

Il en va de même pour Spitz, dont le programme victorieux à Munich, en 1972, comprenait 100m et 200m en crawl et en papillon et les trois relais. Spitz, qui ne nageait jamais le dos en compétition, s’était amusé à battre Mike Stamm (médaillé d’argent du 100m dos à Munich) sur ce style, à l’entraînement. Il n’aurait eu aucune difficulté à remporter le 200m quatre nages s’il l’avait voulu. Ses sept victoires de Munich amélioraient assez largement le record de Don Schollander, 4 victoires à Tokyo, pour qu’il s’en contente. Nul ne sait ce que Spitz aurait tenté si Schollander avait gagné cinq titres au lieu de quatre : Schollander avait été retiré du relais quatre nages alors qu’il avait gagné le 100m nage libre à Tokyo !

Enfin, ni Spitz, ni Weissmuller ne pouvaient se permettre de nager longtemps, en raison des règles de l’amateurisme. Ils devaient gagner leur vie et pour cela arrêter de nager, l’un à 24, l’autre à 22 ans, alors que Phelps a gagné une fortune en nageant. Weissmuller devint on le sait un Tarzan de l’écran, et Spitz signa de plantureux contrats, cela mit un coup d’arrêt à leurs carrières.

Vous l’avez compris, la désignation du meilleur nageur de tous les temps ne peut être autre chose qu’un jeu. Les émotions, mais aussi les querelles de générations s’y mêlent. En football, les anciens désignent Pelé comme le plus grand. La génération suivante en pince pour Maradona. Les plus jeunes ne jurent que par Messi.

En natation, depuis toujours, les feux ont été focalisés sur les sprinteurs, les noms mêmes de Weissmuller, de Spitz, voire de Phelps surnagent parce qu’ils brillaient dans des épreuves courtes. Ces épreuves donnent lieu à relais, et donc à médailles supplémentaires. A la condition d’appartenir à la natation dominante, ce qui est le cas pour les trois, l’affaire devient bêtement statistique. Quatre sont mieux que trois, sept sont mieux que quatre, huit sont mieux que sept, etc. Une fois ce genre de comptabilité en marche, allez l’arrêter !

La voix du peuple propose aussi que ce soit l’universalité d’une discipline qui désigne les plus grands : « allez dans la rue, dit-il, vous risquez de tomber sur plein de gens qui ont couru un 100m plat dans leur vie, mais bien peu qui se sont essayé à nager un 200m papillon dans une piscine » dit à ce sujet Wallechinsky. Mais il convient de ne point trop abuser de cet argument de bon sens, pas si profond qu’il en a l’air. Ce n’est pas parce que des millions de gens pendouillent aux flancs des montagnes que l’exploit de Sir Edmund Hilary et du Sherpa Tensing, vainqueurs de l’Himalaya, prend une dimension surhumaine !

De tout ce qui précède, il ressort deux ou trois probabilité : un, ce n’est pas forcément la « course reine » qui est le vrai étalon de l’excellence en natation ; deux, si Phelps avait été australien et Ian Thorpe américain, c’est Thorpe qui aurait été retenu comme le meilleur nageur de l’histoire. Au point où nous en sommes, nous nous permettrons ici un autre crime de lèse-majesté : nous attribuerons la palme un héros des bassins, à Londres, ni à Phelps, ni au vainqueur du 100m, mais bien au Chinois Sun Yang, vainqueur du 400m et du 1500m et second de Yannick Angel sur 200m.

8 MINUTES DE LA VIE DE GILLES BORNAIS

Livre

*Gilles BORNAIS. 8 Minutes de Ma Vie. Jean-Claude Lattès, 16 €

 

            L’écrivain Gilles Bornais, journaliste, nageur, entraineur de natation, s’était jusqu’ici illustré dans le roman policier. Il s’est fendu d’un livre sur la natation, qui fut sa première passion, avant la littérature. Avec « 8 minutes de ma vie », il passe en revue les états d’âme d’une ondine, Alizée, qui ressemble comme une sœur à une certaine Laure Manaudou, dans l’un des meilleurs romans qui aient paru sur le sport.

Eric Lahmy : « Dirais-tu du personnage de ton roman, « 8 minutes de ma vie », comme Flaubert de son héroïne madame Bovary : ‘’Alizée, c’est moi ?’’ »

Gilles Bornais : « Alizée, c’est un peu moi, dans la mesure où je nage depuis l’âge de douze ans, que j’en ai cinquante-quatre, que je n’ai jamais abandonné ce sport, ayant été nageur, nageur de masters, entraineur, dirigeant, et, journaliste, ayant couvert entre autres la natation. Il est normal que je puise dans cette expérience pour décrire ce personnage de nageuse. »

E.L. : « Le roman est un monologue d’Alizée. Si cette fille est un peu toi, c’est aussi Laure Manaudou.

G.B. : « Manaudou ? Je vais être honnête. Même s’il n’est pas facile d’être honnête dans ce type d’aveu. J’ai voulu raconter l’histoire d’une championne de natation parce que je désirais montrer le mérite d’être championne de natation, présenter la réalité crue, sans me laisser influencer par la présentation réductrice qu’en fait la presse.

E.L. : « Pourtant, en te lisant, l’image de Manaudou s’impose ; le parcours d’Alizée ; son entraineur, culturiste oxygéné, que tu appelles d’ailleurs Philippe Lucas ; ses adversaires, la Roumaine qui ne peut être que Potec ; l’Espagnole qui fait d’effrayantes crises d’angoisse, l’Italienne Pellegrini ; ses histoires de cœur ; jusqu’aux distances qu’elle nage ; tous ces détails qui s’ajoutent m’ont fait dire à chaque page : c’est Manaudou !

G.B. : D’abord, la distance : j’avais besoin du 800m, une course que je détaille au cœur du livre, parce que c’est une épreuve romanesque. La seule où on peut se regarder un peu les uns les autres sous l’eau, où il se passe des choses, où on a le temps de penser. Le 50m, c’est un pur déboulé sans état d’âme, ce n’est pas une distance romanesque ! Si j’avais pu la faire nager en eau libre, où les distances sont encore plus longues, ça aurait été encore mieux pour décrire ce qui lui passe par la tète. Pour revenir à Laure, c’est vrai qu’elle m’intéressait, parce qu’à travers ses paradoxes, ses faiblesses, ses errances, elle cristallisait ce que j’avais envie de dire : c’est quoi, le champion, quelle est la vérité de cet être, répond-il à ce qu’en dit la presse, qui reste à la surface des choses et finalement en dit n’importe quoi ? Il y avait tant de choses à démystifier, ou à redire, sur cet être que tout le monde s’ingénie à présenter de travers.

« Laure Manaudou est un talent, encore plus grand peut-être qu’on ne l’a dit. On n’avait jamais vu quelqu’un nager aussi vite avec autant de classe et battre des records du monde, enlever des titres mondiaux et olympique en accumulant autant de limites. Car enfin, au plan technique, voilà une fille qui ne plonge pas bien, qui ne sait pas virer, dont la nage est rudimentaire, dont les courses atteignent au degré zéro de la stratégie… Il faut revoir ses 800m, sa course des Jeux d’Athènes, en 2004, où la Japonaise Ai Shibata l’attend, l’attend, l’attend, pour lui placer une accélération et gagner, c’est tellement prévisible, j’ai gagné des paris sur les erreurs de course de Manaudou…

Mais en même temps, je ne voulais pas raconter Laure Manaudou, écrire un livre sur Laure Manaudou. Car alors, j’aurais du raconter ses frasques, ce qui ne m’intéressait pas. En revanche, je voulais décrire ce que c’est que de rencontrer une rivale amoureuse dans une chambre d’appel – le genre de situation qui n’est pas arrivé qu’à elle seule, soit dit entre parenthèses – ou ce que c’est d’être au top en ne faisant pas tout ce qu’il faut à l’entrainement. En ce sens, elle m’intéressait par ce coté, monstrueux, fellinien, de la fille qui fait tout et n’importe quoi. En n’écrivant pas la biographie de Manaudou tout en m’inspirant de cette richesse d’éléments qu’elle présente, je préservais ma liberté d’écrivain de choisir ce qui m’intéressait chez elle.

E.L. : « Donc c’est bien de Manaudou qu’il s’agit.

G.B. : « Oui… Non… Avant ce que tu as lu, il y a eu une première version. Ce n’était pas ça. Mais il s’est passé que, pendant que j’écrivais cette version, je nageais au Lagardère. Je voyais Camilla Potec et Philippe Lucas tous les jours et cela n’a pas pu ne pas m’interpeller à un moment.

« Finalement, je ne délivre pas un message. Pourquoi m’orienter vers Laure Manaudou plutôt que Camille Muffat ? Eh ! Bien, c’est que Camille Muffat est la perfection en natation. Elle y fait tout bien. Qu’elle nage en dos, en brasse, en papillon ou en crawl, c’est parfait. Sa gestion de carrière est parfaite. Sa relation avec son entraineur, celle avec ses équipiers, sa façon de fonctionner dans une équipe, tout cela est exemplaire. Alors, bien sur, au bout du compte, elle peut apparaitre lisse, sans aspérités, et cette fille sage, cette fille bien, ce n’est pas un personnage idéal de roman. On a déjà dit qu’on ne fait pas de littérature avec de bons sentiments. Pas plus qu’avec des gens parfaits. J’ajoute que l’idée du roman n’est pas de moi. Elle me vient d’un éditeur qui ne cessait de me tarabuster sur le point suivant : qu’est-ce que ça fait de nager ? J’étais le seul écrivain nageur de sa connaissance, il voulait que je lui explique.

« Je suis très circonspect au sujet de la façon dont les média présentent la haute compétition. Comme un moment d’intense bonheur, celui où les compétiteurs se régalent dans l’attente d’en découdre, de se castagner avec de grands sourires guerriers. Quelle plaisanterie ! Le compétiteur qui arrive avant la grande course, le grand concours, il est dans l’état du gars qui va se faire opérer et qui est nu comme un ver, allongé sur la table d’opération, tandis que les événements vont totalement lui échapper, et qui se demande s’il se réveillera de l’anesthésie, s’il sera vivant demain. Il n’est rien que cela : 70kg de trouille, à poil, avant de se faire opérer…

E.L. : « C’est en effet une dimension qu’on a totalement fait disparaitre, qu’on ne présente jamais. Ces histoires de gens qui se régalent, trépignent de joie à l’approche de la bagarre, c’est des propos de psychologues qui soufflent ça aux nageurs pour lutter contre la méga trouille de la haute compétition, et que les nageurs – et les autres sportifs – répètent de façon mécanique. Je connais des grands guerriers du sport qui ne parvenaient pas à dormir de la semaine qui précédait la course olympique… Seuls les intimes savent ce qu’a vécu Yannick Agnel avant son 200m, avant son 100m…

G.B. : « … Chaque fois que j’explique cela aux gens, que ce soit chez le coiffeur ou dans les diners en ville, ils ouvrent des yeux comme des soucoupes. Je leur dis : vous ne savez pas ce que c’est de vouloir devenir champion. Après, il y a aussi le traitement des media. Ils fonctionnent comme au tiercé. Si tu n’es pas dans les trois premiers, tu n’es rien, tu n’existes pas, tu peux avoir fait une course grandiose, le truc de ta vie, tu n’es pas sur le podium, donc ça compte pour beurre.

E.L. : « Patrick Abada avait fait 4e du concours de perche des Jeux de Montréal, en 1976. Les gens n’arrêtaient pas de le plaindre, des années durant, de son échec, 4e, la place de l’idiot, la médaille en chocolat. Et il leur répondait qu’il avait vécu sa 4e place aux Jeux comme une chose magnifique, le plus grand moment de sa vie…

G.B. : « De tout ça, on parle sans ne rien comprendre des enjeux du sport. Il y a aussi le coté festif, que veulent vendre maintenant les média : c’est tout le contraire du sport. Dans certaines compétitions, ils meublent les épreuves avec des feux d’artifice ! Ils veulent des images, c’est ce qu’ils ont trouvé. Je déteste cela. Car alors, que reste-t-il d’une performance, présentée dans un tel cocon, que peut-on en appréhender ? Même la performance d’ailleurs, vingt ans après, a tellement été mangée par les progrès, que tu n’oses pas la donner, tu aurais l’air ridicule. Le record mondial, trente ans après, a l’air ridicule ! La seule chose qu’on ne t’enlèvera pas, c’est l’effort que tu as consenti pour réussir ta performance. L’effort ne sera jamais démodé. Aussi, éliminer cet aspect là, cette ferveur, cette volonté, est dramatique…

« …On  n’est pas vainqueur d’une compétition. On est rescapé. Le survivant d’un processus d’élimination qui est un douloureux sacrifice, tout sauf une fête.

E.L. : « Pour Lacan, je cite, ‘’le sportif est le prototype du héros moderne qu’illustrent des exploits dérisoires dans une situation d’égarement’’. »

G.B. : « Alors, en face de ça, on peut me présenter de très belles cérémonies d’ouverture des Jeux olympiques et m’expliquer que c’est la soirée olympique la plus regardée, moi je ne les regarde pas. Puisque c’est ça que veulent les gens, qui les fait rêver, on pourrait leur passer dix cérémonies d’ouverture aux Jeux olympiques, et expédier les épreuves sportives en vitesse…

Pour en revenir au roman, en évoquant la dernière course d’Alizée telle qu’elle-même se la raconte de l’intérieur en la vivant, j’ai voulu opérer le négatif de ce qu’on nous montre, avec ces nageurs souriants de toutes leurs dents, avec ce bonheur qu’est la compétition. La machine médiatique ne veut voir de bonheur que dans la victoire. Il ne lui viendrait pas à l’esprit de nous montrer ce que peut être la grandeur de l’échec. Car enfin, c’est la relation entre l’effort gigantesque de l’entrainement et la fragilité, la fugacité, l’enjeu, de la compétition, qui donne au sport sa force tragique. Celle ou celui qui nage deux fois par jour, est toujours entre deux entrainements. Il ne cesse de sentir le chlore, son maillot de bain, ses serviettes, ne sont jamais secs. A peine sorti de l’eau, déjà l’heure lui indique le faible laps de temps qui le sépare de l’entrainement suivant. C’est un rythme lancinant, quelque chose qui bouffe ta vie. Tu rates un entrainement, tu as l’impression de ne pas savoir nager.

E.L. : « Raconte un peu ta carrière en natation ?

G.B. : « J’ai commencé dans un petit club, le Club Sportif du Val d’Oise, à Montmorency. J’habitais à Epinay-sur-Seine. Je voulais faire du rugby et vers douze ans, j’ai été opéré d’une épaule. Le médecin m’a proposé de pratiquer pendant un an un sport moins brutal. J’ai nagé. Ça m’a plu. Dès la deuxième année, j’ai commencé à m’entrainer tout seul. Aux trois entrainements hebdomadaires du club, j’ajoutais deux ou trois entrainements en solitaire. Je glanais tout ce que je pouvais dans les journaux et dans des conversations sur les bords des bassins pour bâtir mes séances. Un jour, j’ai entendu un coach vanter son nageur qui avait réalisé un 30 fois 50 mètres papillon. A ma séance, suivante, je me suis tapé 50 fois 50m papillon. J’avais une autre fois piqué une séance de Bruce Furniss qui enchainait des séries de 1000m. Je me suis tapé des séries de 1200m. Furniss, champion olympique et recordman du monde du 200m, était très doué. Moi, je n’étais pas doué, pour compenser, j’en ferais plus que lui. Pour mes séries, j’emmenais à la piscine un sablier du « Mot le Plus Long », je retournais le sablier, nageais, attendais que tout le sable ait filé, le retournais, repartais. J’ai transposé ce genre de pratiques en littérature. J’avais lu que Patricia Cornwell se levait tous les matins à 5 heures pour écrire, je me suis levé à 4 heures. Pour que mes parents ne soupçonnent pas mes activités aquatiques j’avais caché mes affaires de natation dans la benne à ordures de l’immeuble. Et un jour, je me les suis fait voler. »

E.L. : « Tu étais un fanatique, une sorte de Monsieur Plus. »

G.B. : « A 21 ans, j’ai commencé à entrainer. Et à écrire. Comme entraineur, j’officiais à l’ « Entente 95 Franconville, Harblay, Sannoy et Montigny ». Un regroupement de quatre communes. On a eu des médailles et même un champion de France en 1997, sur 1500m, Sébastien Durindel. Dans le journalisme, je suis devenu rédacteur en chef et directeur général de l’Echo Républicain, à Chartres. J’ai toujours continué à nager, malgré des ennuis de santé, tendinites, hépatite virale. après le CSVO, entre 70 et 77, j’ai nagé au CNP de 78 à 81 puis à Clichy, pendant que j’étais entraîneur à Franconville, puis à l’Entente 95 FHSM (84-97), à Saint-Denis où j’ai joué au water-polo en 98-99, aux Vauroux-Mainvilliers de 2000 à 2004, au CNP, en masters, en 2005-2007, puis au Lagardère depuis 2007. Je n’ai pas encore repris ma licence cette année, pour l’instant je nage dans un petit club FSCF, le CS France, rue du Montparnasse. A 40 ans, j’ai été champion de France masters du 50m papillon devant un grand champion et un type formidable, Xavier Savin, un finaliste olympique qui, comme les grands champions dans une course comme ça, s’est présenté au débotté, sans entrainement, tandis que moi, j’étais très préparé. J’ai encore gagné le 50 papillon en 2008, fait 4e mondial. Maintenant, à cause de petits ennuis cardiaques, je continue de nager mais ne puis plus me présenter à des compétitions.

« Je nage toujours long. Cela m’est facile. Le plus dur, c’est de s’y mettre. Mais une fois dans l’eau, je ne m’arrête plus. Nager 10km est beaucoup moins difficile que d’écrire six ou huit heures d’affilée. J’aime écrire dans un café. Presque toujours le même, à Montparnasse. J’amène mes boules Quies, n’entends rien de ce qu’on me dit. Quand j’ai bien souffert à force d’écrire, je suis content. Comme après un entrainement. Je me sens rajeuni, envahi par une bonne fatigue. »

 

 

 

  

 

 

 

 

 

 

FAN D’ALIZEE

 

L’héroine du roman de Gilles Bornais, « 8 minutes de ma vie », est-elle Laure Manaudou, Gilles Bornais, ou un peu de nous tous ?

 

A l’instar du « madame Bovary, c’est moi », de Flaubert, Gilles Bornais aime dire : « Alizée, c’est moi. » Alizée, c’est aussi, semble-t-il, Laure Manaudou, et plus qu’un peu. La protagoniste de « 8 minutes de ma vie », se raconte à la première personne du singulier. Comme Gilles est romancier, et que les romanciers aiment touiller la pate des réalités qu’il utilisent dans leurs fictions, il décide qu’Alizée est une adversaire, et une héritière de Manaudou, élève, comme elle, de Philippe Lucas. De plus, son vécu est assez proche de celui de la championne.

Bornais connait Lucas depuis l’époque où celui-ci était un petit nageur de brasse, il a donc assisté à la construction du personnage. Le Lucas du roman est plus vrai que le modèle ; c’est un athlète de salle aux bras hypertrophiés, doublé d’un rebelle aux croyances étroites, qui jacte comme dans un film d’Audiard, est fan de Johnny et coach d’Alizée. Laquelle, ayant été à bonne école, parle et jure elle aussi comme un charretier. Son langage n’a pas du dépayser Gilles Bornais, excellent auteur de polars, qui a obtenu deux grands prix de meilleur roman policier et qui, depuis son remarquable récit de chasse au tueur en série, intitulé Le Diable de Glasgow, n’a cessé de publier et d’élargir sa palette. Dans « 8 minutes de ma vie », il retrouve parfois le phrasé, le rythme nerveux de ce genre.

Les « 8 minutes » en question sont, à une poigné de secondes près, celles que nécessite l’accomplissement d’une finale olympique du 800m qui va faire d’Alizée « la meilleure nageuse de tous les temps ou une pauvre fille trop grande et trop blonde. ». Précédée, en un long flash-back par sa vie de nageuse, partagée entre triomphes et naufrages, puisque que le sport olympique se nourrit d’extrêmes : la cime, ou l’abime. Une existence qu’elle conte avec une désinvolture que limitent certaines pudeurs de langage. Outre Lucas, indispensable père fouettard, elle est entourée de parents partagés entre l’affection et des tentations d’instrumentaliser, compte une bonne camarade (dans laquelle on peut voir une certaine Esther Baron), et un nombre beaucoup plus élevé d’adversaires, voire d’ennemies : ces nageuses qui veulent sa place ; et de garçons, objets de désir jetés sur son chemin comme autant de passerelles vers l’espoir d’une autre vie où l’on fera l’amour, des enfants, où on ne nagera plus.

Bien sur, nous sommes dans un roman. Mais enfin, cette Roumaine « belle, rose, lisse et son regard qui pâlit sous la peur », c’est bien Camilla Potec ; et l’Espagnole au torse avantageux et au « faciès de cochon » Federica Pellegrini. Gilles s’amuse à brouiller les pistes en citant par ailleurs, les noms de ces champions, mais à condition de connaitre un peu la topographie des lieux, on s’y retrouve facilement. L’expérience de Gilles Bornais, qui est un nageur, un entraineur, un journaliste de natation, donne à ses descriptions le poids de l’authentique.
L’apothéose du livre, c’est cette course de huit minutes où se joue une vie, qu’Alizée va prendre en mains, écartelée entre sa trouille et l’envie féroce, phénoménale, d’humilier les autres finalistes, de les détruire. Quarante pages à bout de souffle, de sang, de sueur et de larmes. Sans doute la partie la plus achevée du récit, où Gilles donne sa pleine mesure. Le lecteur ne sortira pas indemne de cette course à quitte ou double, et découvrira alors, à l’instar de Gilles Bornais, qu’Alizée, c’est nous.

Eric LAHMY

*Gilles BORNAIS. 8 Minutes de Ma Vie. Jean-Claude Lattès, 16 €

LE DERNIER PELLERIN EST ARRIVE

20 juin 2013

 

*Fabrice Pellerin, Accédez Au Sommet le Chemin Est En Vous. Michel Lafon éditeur, 15€.

Fabrice Pellerin a publié au début de l’année un livre chez Michel Lafon. L’entraîneur vedette de Nice, d’Agnel et de Muffat, se raconte, explique ses convictions d’entraîneur. Eric Lahmy l’a lu et donne son point de vue sur cet ouvrage, qui ouvre des perspectives sur ce nouvel avatar du « coach original. » (Lire en rubrique livres).

UN DROLE DE PELLERIN

Livre

*Fabrice Pellerin, Accédez Au Sommet le Chemin Est En Vous. Michel Lafon éditeur, 15€.

 

Par Eric LAHMY

 

C’est un drôle de Pellerin que viennent de publier les éditions Michel Lafon. J’entends par là le livre à l’intitulé pompeux et involontairement amusant de l’entraîneur de Nice. En le déchiffrant, lettres blanches sur fond bleu, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer Fabrice Pellerin, nu jusqu’à la ceinture, vêtu d’un pagne de yoghi, assis en Padmasana (pose du lotus), les mains en supination posées sur les cuisses, doigts réunis et tournés vers le ciel, le regard ferme, fixé sur la ligne bleue des Alpes maritimes ou sur le mur du virage des 50 mètres, en train de psalmodier avec une force tranquille : « accédez au sommet le chemin est en vous »

Philippe Lucas, six ans plus tôt, avait baptisé son bouquin, chez le même éditeur, d’un viril et laconique « Entraîneur. » Question de style. Mais enfin le titre est une vitrine, entrer dans la boutique est une autre affaire. J’avais un souci. Que je le regrette ou non, lire le livre de Fabrice Pellerin après le départ précipité de son nageur vedette Yannick Agnel changeait quelque peu mon mode de lecture. J’espérais y trouver une piste au sujet de cet incident. Une indication, ne serait-ce qu’en filigrane, de ce qu’il s’était réellement passé. J’ai eu la réponse que je cherchais, page 175, et dans beaucoup d’autres endroits. Je ne vous en dirai pas plus : là n’est pas le sujet.

Même sans cet incident, je crois que bien des affirmations péremptoires, parfois des pages entières de Pellerin, m’auraient rendu perplexe. On sait combien les « originalités » de Pellerin ont interpellé le petit monde de la natation, et ses écrits portent à croire que sa jubilation d’après Londres n’en est que plus grande. On le comprend, même si on ne l’approuve pas. Afficher « neuf médailles olympiques » dans une comptabilité non euclidienne où les médailles de relais ne se divisent pas mais s’additionnent, est une satisfaction, mais pouvoir dire aux autres qu’ils ont l’air frais maintenant, avec les critiques qu’ils balançaient sur la « méthode Pellerin », c’est un vrai bonheur.

Pourtant, avec tout le respect dû au triomphateur, je vais émettre à mon tour une incongruité. Pellerin – son livre en fait foi – est la preuve qu’on peut être un entraîneur à succès en pensant beaucoup de travers.

Si ce genre d’affirmation ne pouvait se retourner en boomerang en direction de son auteur, je dirais qu’il y a quelque chose d’opaque, chez Pellerin. Attention, cet homme est sans doute sain d’esprit, sauf qu’il a une façon à lui, froide, de provoquer, révélatrice de… je ne sais quoi.  Ou il y a du souci à se faire, ou tout cela cache une méthode.

D’abord il y a le goût, un peu excessif, des mots. Tiens, il explique que la natation est une activité autotélique ; ça vous pose plus que de dire : on nage pour le plaisir. Pourquoi nagez-vous ? Parce que j’aime ça ? Parce que nager est une expérience sensuelle ? Non, parce que c’est autotélique. Travail, loisir. Draguer les filles. Prendre un bon repas. Aller voir La Joconde au Musée du Louvre. Pellerin, lui, définit ça comme autotélique. Retenez. Ça vous fera un gros mot inutile.

Bon, on peut comprendre ce plaisir pédant (autotélique ?) d’en boucher un coin. Un jour, Michel Rocard, dans un discours à l’Assemblée Nationale, avait lancé comme ça un « procrastInateur » qui avait jeté la presse nationale à l’assaut des dictionnaires. Procrastinateur, ça veut dire « attentiste ». Mais en l’occurrence, quelle belle pagaille.

Comme ce n’est pas suffisant, Pellerin forge des néologismes. « Perspection », c’est quoi ? C’est une « perspective » (un but à atteindre) telle qu’elle est vécue dans l’action. De la constance, la capacité de ne pas perdre de vue l’objectif. Pour un nageur qui prépare les Jeux, c’est de rester constamment sur la bonne longueur d’onde, ne pas aller à la piscine en ne sachant pas ce qu’on fiche là.

Allons plus loin. Comme je suis snob, et parce que j’ai, moi aussi, du vocabulaire, je vous dirai que Pellerin hypostasie sa méthode… Je veux dire par là qu’il croit que l’hostie est le corps du Seigneur. Sa méthode, concrètement, dans son livre, il n’en dit pas grand’ chose. Pas étonnant de la part de quelqu’un qui détruit volontairement ses plans d’entraînement, de crainte de se répéter ! Ce provocateur est bien sûr de lui. Il croit que c’est parce qu’il a suivi le chemin X que le résultat Y a été obtenu. Ce qui reste douteux. Il a fait nager le dimanche. Il s’en flatte. « Tout le monde nous a critiqué. » Pellerin ne veut pas que ses nageurs nagent. Il ne veut pas que ses nageurs nagent et se taisent. Il veut que ses nageurs nagent, se taisent, et qu’ils nagent contre les autres. Pellerin est un bagarreur qui a besoin d’ennemis pour se motiver, et motiver ses troupes. « Regardez ce qu’ils disent de nous. On va leur montrer. » Fouroux faisait ça dans le rugby. Lucas, à sa manière, à Melun et après. Ces deux là sont des boucaniers. Pellerin, avec sa tête de gendre idéal, est dans la ligne, seulement il y met une touche de zen intello. Nager le dimanche, ce n’est pas ça qui a donné les médailles d’or, mais ça a donné un but supérieur au pèlerin de la natation française. La secte de Mandarom lutte, parait-il contre les Lémuriens de Pluton. Pellerin contre les Primates de la natation française. Il se pose en s’opposant. Ça marche jusqu’à ce que ça ne marche plus. Mais qu’on se le dise. Le fait qu’Agnel ait claqué la porte de la secte ne l’a pas affaiblie, elle l’a renforcée. On resserre les rangs autour de la place vide, et « banzaï » ; Ça va barder aux mondiaux de Barcelone, et jusqu’aux Jeux olympiques de Rio.

Parmi ceux qu’il voue aux Gémonies, ou du moins dont il nous dit : surtout pas de ça chez moi, il y a les « battus », les abonnés aux seconds rôles, « tribu », dont, dit-il « Raymond Poulidor fut le plus fameux chef. » Et d’ajouter : « le jeune Eamon Sullivan en fait aussi partie. » Sullivan, ayant amélioré deux fois le record du monde sur 100 mètres, semblait favori pour le titre olympique de Pékin, en 2008, nous explique-t-il. Or il a perdu dans un éclat d’écume, d’un doigt derrière Alain Bernard. Stéthoscope en main, le bon docteur Pellerin ausculte la plaie. Et trouve une interview dans laquelle Sullivan déclarait apprécier Alain Bernard en-dehors de la piscine, ajoutant : « nous entretenons de bonnes relations et sommes de bons rivaux. J’adore le sport quand ça se passe comme ça. » De là, Pellerin entre dans une explication farfelue sur « celui qui ne ferait pas de mal à une mouche, quitte à jeter un mouchoir sur ses propres désirs, » et soupçonne que Sullivan ait pu « faire primer la courtoisie sur l’envie de vaincre. » Résumons : si Sullivan a perdu le titre olympique de Pékin, c’est parce qu’il est un gentil, donc un perdant.

Pellerin connaît mal Eamon Sullivan, un beaucoup moins gentil garçon qu’il n’y parait. Les Australiens ont témoigné de sa « fureur », après ses défaites sur 50m et 100m aux Jeux de Pékin. En-dehors de l’eau, sa conduite n’est guère irréprochable. Il a plus d’une fois provoqué quelques dégâts alors qu’il était en état d’ébriété. C’est ce charmant jeune homme qui a introduit une substance interdite par le Comité Olympique Australien, le zolpidem, un somnifère, dans l’équipe du relais quatre fois 100m des Jeux de Londres. Le scandale, en Australie, a conduit des sponsors de l’équipe à claquer la porte. Perte sèche, un million de dollars.

A côté de cela, Sullivan a connu beaucoup d’ennuis de santé : malade en permanence, sujet à des virus, il avait subi avant 2010 cinq opérations aux hanches en raison de déchirures répétées du labrum (cartilage de l’articulation de la hanche), et a souffert de tendinites persistantes aux épaules. Sa douleur était telle dans l’eau qu’il avait fallu pratiquement réinventer sa préparation autour d’exercices qu’il pouvait tolérer ! Au contraire de Pellerin, je décrirais la carrière de Sullivan comme l’épopée d’un gagnant de la vie, un homme qui a passé à travers des souffrances incessantes pour devenir quintuple recordman du monde, médaillé d’argent olympique et double champion du monde de relais. Le personnage a d’ailleurs gagné en 2010… un concours télévisé de chefs en cuisine et ouvert son deuxième café restaurant sur la plage de Perth… Tu parles d’un loser !

Dans la logique de Pellerin (et de millions d’autres personnes), il faut avoir un moral de vainqueur pour gagner, on est 2e quand on se trouve dans un état second, etc. On est responsable de tout ce qui nous arrive. C’est tout juste si on n’est pas coupable de recevoir une crotte d’oiseau lors d’une garden party, ou encore d’être passager dans l’avion qui s’est crashé dans l’Aconcagua. Portée à ce point d’incandescence, cette caricature volontariste est une forme d’ignorance de ce qu’est la vie très à l’honneur dans la sous-culture médiatique et sportive actuelle. Dans ma carrière de nageur puis de journaliste qui suivait la natation, j’ai vu des « perdants » devenir champions olympiques parce que c’était leur jour, et de sacrés battants être devancés pour le titre de champion du Val-de-Marne. Les éléments qui concourent à faire un champion olympique sont très nombreux, et ce n’est pas une déclaration polie de Eamon Sullivan à la presse française, au sujet de Alain Bernard qui l’avait invité à s’entraîner avec lui à Antibes, qui peut déterminer le moins du monde son statut olympique. Aux Jeux de Pékin, Sullivan aurait changé de ligne pour taper sur Bernard et Cielo pendant les finales du 100 et du 50m si les règlements l’avaient permis ! Les paroles de Sullivan que cite Pellerin en disent plus sur Alain Bernard, garçon charmant et courtois qui ne ferait pas de mal à une mouche et a gagné la course de Pékin, que sur Sullivan !

Dans sa galerie des losers, Pellerin nous dessine ensuite un « blessé », personnage qu’il présente comme un manipulateur. Pas de ça chez moi ! Ôtez cette tendinite que je ne saurais voir ! Là encore, il a tout faux. La blessure du sportif n’est pas souvent « dans la tête » (même si cela arrive), elle s’inscrit dans son corps. Parfois elle est indécelable ! Pellerin en tire des conclusions. Or, certaines douleurs suivent les lignes d’acupuncture et indiquent des déséquilibres éloignés des symptômes. Ces trente dernières années, toutes les avancées de la traumatologie ont été faites dans le sport, en raison de l’énorme propension des sportifs à se blesser, et, avec la professionnalisation et l’augmentation des charges, cela ne s’est pas arrangé ! Pellerin croit-il que l’épaule humaine a été faite pour effectuer dix millions de rotations par an ? Laissons-lui ses certitudes. Je lui conseille de lire « Golden Girl », le livre de Natalie Coughlin sur cette question. Son premier coach l’a faite nager sur sa tendinite, elle est arrivée estropiée à Berkeley, où Terri McKeever a patienté un an, le temps qu’elle soit réparée. Après ça, Natalie est devenue championne olympique et du monde à neuf reprises. Et Laure Manaudou ! Elle nageait, dit-on, à la fin de sa carrière, sur cinq tendinites aux épaules, deux ici et trois là. Après, bien sûr, il y en a qui disent : c’est une fainéante… Je sens qu’on ne va pas s’entendre.

Autre cible de Pellerin, le « presque qualifié », celui qui rate la sélection ou le record. Je crois que le grand problème de Pellerin et de notre époque volontariste est d’avoir évacué la notion d’aléa ; le hasard, automaton d’Aristote : ce qui se produit en dehors de tout dessein. Une notion estimée des Grecs et des Romains anciens, déifiée sous le nom de Fortune. William Shakespeare l’avait bien dit, avec sa sublime virulence : « Lhistoire humaine, un récit raconté par un idiot, plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien. »

Cessons, s’il vous plait, d’expliquer une deuxième place aux Jeux olympiques par un défaut, ou la première par une qualité, La qualité première de la réussite, c’est le talent. C’est là le socle, la fondation. Sans talent, rien ne peut être bâti. Après, certes, il faut le sculpter, le polir, en faire une œuvre. Du travail. Un gros psychique. Un bon entraîneur, bien évidemment. Des moyens, etc. Le talent premier de Yannick Agnel, c’est d’avoir un bon physique de 2,02m, avec des muscles secs et solides, et la tronche de Yannick Agnel par-dessus !.

Le talent premier de Pellerin, c’est de l’avoir attiré à lui, parce que Richard Martinez avait fait la fine bouche et que Font-Romeu ne plaisait pas au gamin. Un jour, un grand réalisateur, John Ford, avait été interrogé sur la façon dont il dirigeait ses acteurs. Il avait répondu : « la direction d’acteurs, c’est le casting. » Façon de dire, si vous avez John Wayne, il va vous faire votre film. Laure Manaudou, c’était la même chose, parce qu’on mettait quarante nageuses de force égale pendant trois mois dans le même point d’eau, et, jour après jour, c’était toujours, elle, Manaudou, qui faisait la différence, de plus en plus. Taille, puissance, légèreté, technique, endurance, récupération. Quand il a Camille Muffat et son 1,83m, et Yannick Agnel, Pellerin, qui est certes un bon metteur en scène, n’a pas à s’inquiéter, car quel casting !!

Yannick Agnel affirme avoir lu dans ce livre, en filigrane, l’histoire de sa vie avec son coach. Rien que pour ça, il vaut la peine d’être médité. Tout n’est pas à jeter dans ce bouquin, loin de là. Il mérite d’être lu, goûté même. Pellerin, aidé par Véronique Mougin, écrit bien. Il m’a agacé presque à chaque page, mais ce n’est pas mal, c’est une façon d’être capté par un auteur. D’ailleurs, je suis en train de le relire. Mais bon… J’aurais préféré plus de pages vécues sur Nice, sur la méthode, des précisions sur ce qu’on m’a raconté à gauche et à droite, et que j’aurais voulu authentifier, plus de pages, bref, sur la natation…

Après ça, libre à vous de vous emplir des prières du catéchisme selon Pellerin, de vous laisser bombarder de certitudes aussi ronflantes que vides comme : « chaque désir est une destination. » Et pourquo pas : « chaque destination est un désir. » Bof, ça tient aussi bien debout, n’est-ce pas ? Mais qui s’en fiche ? Bien sûr, rien ne vaut le titre : « Accédez Au Sommet Le Chemin Est En Vous. » Après ça, Pellerin n’a plus qu’à créer une secte. Il finira par guérir les écrouelles.

 

*Fabrice Pellerin, Accédez Au Sommet le Chemin Est En Vous. Michel Lafon éditeur, 15€.

ROSTOCK PARLE RUSSE

Plongeon

20 juin 2013

Après des débuts très ukrainiens, les championnats d’Europe 2013, qui se tiennent à Rostock, s’offraient une troisième journée russe. Armé d’une panoplie de belles difficultés, le Russe Ilia Zakharov, champion olympique aux Jeux de Londres,  n’a pas fait le détail, et a remporté le tremplin de 3m, devant son équipier Evgueni Kouznetsov, et l’Allemand Patrick Hausding, 4e aux Jeux de Londres, qui avait dominé les éliminatoires, le matin. L’Ukrainien llya Kvasha, vainqueur la veille du tremplin de 1m, et 8e du 3 mètres à Londres, étant exclu du podium. C’est un quadruple et demi avant qui a décidé finalement du vainqueur entre les deux Russes. Zakharov, qui menait de seulement neuf points jusqu’alors, montra sa solidité et son talent ; il réussit son meilleur score de l’après-midi, 102,60pts, tandis que son rival devait se contenter d’un modeste 79,80pts. A l’addition, Zakharov, 502,90pts, Kouznetsov, 471,55pts, Hasding, 428,70pts, Kvasha, 427,85pts.

Au plongeon synchronisé de haut-vol dames, le (très vieux, car médaillé d’argent olympique dès 2004, à Athènes) couple Julia Koltunova – Natalia Goncharova (301,32pts) détroussa les tenantes du titre, premières Européennes ax Jeux de Londres où elles terminèrent cinquièmes, les Britanniques Tonia Couch – Sarah Barrow (293,52pts), elles-mêmes devant les Allemandes Maria Kurjo – Julia Stolle (275,88pts), et les Ukrainiennes Victoria Potyekhina et Julia Prokopchuk (268,80pts).

BENJAMIN AUFFRET : OUPS !

Par Eric LAHMY

Plongeon

Rostock, 20 juin 2013

L’Allemand Patrick Hausding, 448,40pts, les Russes lllia Zakharov, 439,70pts, et Evgueni Kouznetsov, 421,70pts, et le deuxième Allemand, Sascha Klein, 418,85pts, lui-même talonné par l’Ukrainien Illya Kvasha, tout frais vainqueur, la veille, du 1 mètre, 415,50pts, ont été les mieux disant, ce matin, 20 juin, à Rostock, en éliminatoires du tremplin de 3 mètres, dans la troisième journée des championnats d’Europe 2013. Quant à notre jeune représentant, Benjamin Auffret, il a raté tout simplement son premier plongeon, se mettant définitivement hors du coup, en situation de lanterne rouge, 25 points derrière… l’avant-dernier. Il a donc ramé ensuite courageusement et peut-être rageusement, sans espoir de bien scorer. Il a évité in extremis la dernière position grâce à une régularité de métronome, lui permettant de récupérer un Néerlandais et un Autrichien ! Le genre d’expériences douloureuses qui vous forment un homme, et un plongeur donc !

EURO 2013 KOLTUNOVA SANS FAIBLIR

Par Eric Lahmy

Plongeon.

La Française Laura Marino, après s’être qualifiée en 6e position lors des éliminatoires du haut-vol, hier, à Rostock, a maintenu sa place en finale dans la 2e journée des championnats d’Europe. Une nouvelle journée ukrainienne, après les succès de la veille dans le team’s event. Julia Prokopchuk l’a emporté à l’issue d’un duel avec la Russe Julia Koltunova, qui les a emmenées très loin devant la 3e, l’Allemande Maria Kurjo, 323pts. Le suspense a duré jusqu’au bout : Prokopchuk avait décidé, comme avant dernier plongeon, de s’offrir un 626C – lisez un plongeon équilibre avec triple saut périlleux arrière groupé, un truc à haut coefficient qui devait la mettre à l’abri de la concurrence. Mais tout au contraire, une réalisation inachevée, dûment sanctionnée par le jury, la replaça derrière Koltunova qui, menant largement avant le dernier plongeon, se trouva à l’avant-poste. Cette situation la troubla-t-elle ? La Russe mit-elle à cogiter, et plongea-t-elle, comme cela arrive quand on mène, non plus pour gagner, mais pour ne pas perdre ? Les deux filles avaient choisi pour en finir en 5253B dont les initiés comme Bernard Pierre, qui connait ça par coeur vous diront qu’il s’agit d’un « double saut périlleux et demi avec une vrille et demie ». Là, une solide prestation de l’Ukrainienne arrachait l’assentiment des juges, tandis que de légères imperfections chez la petite Russe changèrent in extremis son or en argent.

Côté masculin, Benjamin Auffret, a terminé 18e du tremplin avec 306,75pts (104,05) réussis lors des éliminatoires du matin, L’Ukrainien Illya Kvasha, triple champion au 1m en 2008, 2010 et 2012, semble, lui, invincible, qui  débouche des préliminaires avec 15pts d’avance sur son suivant, le Britannique Oliver Dingley, d’Harrogate. Avec une moyenne de difficultés qui cotait moins de 80% de celle du vainqueur, notre jeune représentant partait certes avec un handicap que la différence d’âge, 18 ans contre 25 ans, et le petit nombre d’années de plongeon (trois) pourrait aider à expliquer. Après, la réalisation de notre représentant, iss de la gymnastique était très propre. Benjamin sait ce qu’il lui reste à faire dans les prochaines saisons.

En finale, son premier plongeon cafouillé, un double saut périlleux et demi avant avec vrille, raté, fragilisait Dingley. L’ancien enfant prodige du plongeon britannique, champion national à quinze ans (il en a vingt), manquait ensuite un saut périlleux et demi renversé avec deux vrilles et demie qui le plongeait, si l’on ose s’exprimer ainsi, en 6e position. Tandis que Kvasha, sûr de lui, enchaînait avec régularité, des figures de belle qualité. 467,75pts à l’arrivée, l’Ukrainien devançait de 53 points et plus  les deux Allemands Martin Wolfram et Oliver Homuth, séparés, eux, de 0,3pts : 414,75 et 414,45pts. L’Autrichien Constantin Blaha, 405,95pts, et le Russe Sergey Nazin, 388,75pts.

IAN THORPE DE POCHE

L’autobiographie du nageur australien Ian Thorpe n’a pas assez souffert pour condamner son livre autobiographique « This Is Me », dont l’édition en format de poche sera mise en vente par son éditeur en Australie le 1er août. Vous pouvez lire notre critique de ce livre sur ce site.