CAGNOTTO ARRONDIT SA CAGNOTTE

Rostock, 23 juin 2013

Les Italiennes Tania Cagnotto et Francesca Dallapé ont conquis l’or du tremplin de 3m dames synchronisé au cours de la dernière journée des championnats d’Europe de Rostock, qui s’achèvent aujourd’hui. Leur duo, qui avait terminé quatrième (fort mécontent) des Jeux olympiques de Londres, s’est imposé avec la manière. Il a laissé ses suivantes immédiates, la paire ukrainienne Pysmenska-Fedorova et le couple britannique Gallantree-Blagg, à 23,70pts et 32,13pts. C’est la troisième médaille conquise à Rostock par l’Italie… et par Cagnotto, dont le colossal palmarès européen compte désormais 19 médailles, 12 d’or, 3 d’argent et 4 de bronze. Cagnotto a twitté qu’elle ne s’attendait pas à de tels résultats, compte tenu d’une préparation 2013 assez relâchée. « L’an prochain, je m’entraînerai encore moins, » a-t-elle promis ! Quand on tient la bonne méthode…

Plongeon de 3 mètres dames synchronisé.-

1.. TANIA CAGNOTTO – FRANCESCA DALLAPÉ (Italie), 324,30pts; 2. ANNA PYSMENSKA – OLENA FEDOROVA, Ukraine, 300,60pts; 3. Rebecca Gallantree – Alicia Blagg (Grande-Bretagne), 292,17pts; 4. Kieu Duong – Tina Punzel (Allemagne), 291pts; 5. Maria Polyakova – Kristina Ilinykh (Russie), 282,30pts; 6. Inge Janssen – Céline VanDuijn (Pays-Bas), 277,50pts.

HISTOIRE (2) Chapitre II. DE MAHOMET A LA REVOLUTION

« C’est en France que les eaux sont le moins peuplées

                                          d’hommes »  (Jean Giraudoux)

Un Hadit (propos rapporté de Mahomet – attribué aussi, parfois au Calife Sidi Omar Ibn El Khattab –, encourage les Musulmans à la pratique du sport : « apprenez à vos enfants à nager, à tirer à l’arc et à monter à cheval », s’exclamait le Prophète de l’Islam.

Son goût supposé pour la nage, Mahomet l’acquit, semble-t-il, à Médine, pourtant située à plus de cent kilomètres de la mer ; ses idées sur l’éducation sportive concernant la natation durent en surprendre plus d’un ; le prophète se souvenait qu’il avait appris à nager sur un plan d’eau proche de la tribu qui avait accueilli sa mère, à Médine, les Banou-an-Najar.

Sur les bords de la Péninsule, on nageait depuis les temps préhistoriques. Des peintures rupestres plusieurs fois millénaires qui le démontrent ont été découvertes au Yémen ou en Irak.

Les nageurs étaient sans doute nombreux le long de la mer Rouge – ils tenaient leur maîtrise de la nage des Egyptiens – au Yémen et en mer d’Oman. D’après Zyad Kashmiri, entraîneur national de l’équipe d’Arabie séoudite, interrogé à Paris en 1997, les anciens pratiquaient une nage de survie, de type brasse, la tête hors de l’eau. Les plongeurs, eux, harnachés, encordés, glissaient sous l’eau, munis de paniers où ils entreposaient les coquilles qu’ils pêchaient sous des mètres d’eau. Ibn Battuta (1304-1377), dans ses Voyages, évoque les pêcheries de perles sur l’embouchure du fleuve Khaïzoran, sans doute sur le golfe Persique.

« Sinope, raconte-t-il, est une ville populeuse combinant force et beauté. Elle est entourée par la mer, sauf à l’est, où le seul pont que nul n’est autorisé à franchir sans permission du gouverneur, Ibrahim Bek, qui est le fils de Suleyman Padshah. En-dehors de la ville, il y a onze villages habités par des Grecs infidèles. La Mosquée Cathédrale à Sanub (Sinope) est une très belle bâtisse, construite par le Sultan Parwanah. Son successeur fut son fils Ghazi Chelebi, à la mort duquel la ville fut saisie par le Sultan Sulayman. Ghazi Chelebi était un homme plein de courage et d’audace, doté d’une capacité particulière de nager sous l’eau. Il naviguait à la voile sur ses navires de guerre pour combattre les Grecs, et quand les flottes se rencontraient et chacun était occupé au combat, il plongeait sous l’eau armé d’un instrument en fer duquel il perçait les navires ennemis, ce dont ils ne savaient rien jusqu’à ce qu’ils se mettent à couler. » 

 

L’habileté à nager des populations méditerranéennes a été attestée par nombre d’anecdotes historiques. Ainsi, dans la guerre égyptienne de Jules César, les habitants de l’île de Pharos, devant Alexandrie, ayant été battus par César, se précipitèrent dans la mer et gagnèrent à la nage la ville éloignée de 1300 mètres : tous les habitants du lieu furent capables d’accomplir le trajet.

Mahomet n’eut-il pour autant aucune peine à être écouté ? La natation était largement pratiquée sur les littoraux du Maghreb comme du Machrek. Dans Les Croisades vues par les Arabes, Amin Maalouf raconte qu’en 1124, lors du siège de Tyr, « un groupe d’excellents nageurs (tyriens) se glisse jusqu’à un vaisseau vénitien qui est de garde à l’entrée du port et réussit à la tirer vers la ville où il est désarmé et détruit. »

En 1191, Richard Cœur de Lion, assiège Acre : « la ville vit dans la famine. Seuls quelques nageurs d’élite peuvent encore l’atteindre au péril de leur vie. »

L’historien arabe Bahaeddin Ibn Chaddad (1145-1234) relate l’aventure de l’un de ces commandos, « nageur musulman du nom de Issa qui plongeait sous les vaisseaux ennemis » pour passer des courriers ou de l’argent. Abou Fida, témoin du siège de Tripoli (1289), raconte que les Francs s’étant réfugiés dans une petite île au large de Tripoli, « les troupes musulmanes se jetèrent à la mer, traversèrent à la nage jusqu’à cet îlot » et passèrent les ennemis au fil de l’épée.

Mais, quelques siècles avant de devenir ces brillants nageurs des Croisades, les Arabes du temps de Mahomet, qui vivaient dans le désert, furent tellement impressionnés par les grandes surfaces d’eau qu’ils rencontrèrent lors des conquêtes qui suivirent la mort du prophète, que leur frayeur allait jusqu’à la paralysie. Ainsi, à la bataille du Pont, en 634, l’armée, défaite, d’Abu Ubayd, compta 4000 tués et noyés dans l’Euphrate. En 638, la prise de Madayin par les Musulmans vainqueurs fut hâtée en raison de la course au butin que se firent les différentes tribus. Hichem Djaït raconte dans AlKufa, Naissance de la Ville Islamique, le sentiment d’euphorie des guerriers qui avaient dominé leur hantise de l’eau : « Toute l’action militaire va être dictée par la course au butin… D’où l’épisode épique de la traversée du Tigre à gué, sur les chevaux. ‘Asim ben ‘Amir est dépêché en avant-garde avec 600 hommes dont 60 éclaireurs. ‘Amir contrôle la berge… Le gros de la troupe rejoint bientôt sur ordre de Sàd. C’était un exploit pour ces Arabes sahariens que de détruire en eux la peur de l’eau, que de défier l’immensité du Tigre, son écume, son flot saumâtre. Le «jour de l’eau » est magnifié par Sayf, […] et l’épisode est présent dans la majeure partie de la tradition. »

Peut-être entre-temps la pratique des écoles coraniques, les kuttab, avaient-elles formé les « croyants » à ces performances aquatiques ? Dans ces écoles, les élèves apprenaient à lire, écrire, calculer et nager (dans les agglomérations de la côte), outre l’éducation religieuse.

Il y a sans doute, au-delà de son sens métaphorique, une forme de reconnaissance de l’utilité de la natation dans l’histoire du soufi (voyageur) et du grammairien. Les deux hommes se retrouvent dans un bateau, lors d’une traversée. Le grammairien vante sa discipline : « Avez-vous appris la grammaire ? – Non, admet le soufi. – Alors, vous avez perdu la moitié de votre vie, » reprend le grammairien avec arrogance.La tempête éclate. Le bateau est en perdition, et, juste avant qu’il ne sombre, le soufi s’élance dans la mer et apostrophe le grammairien : « Avez-vous appris la natation ? – Non s’exclame le grammairien, terrifié. – Alors vous avez perdu toute votre vie. »

Pendant le siège de l’île de Malte par les Turcs, de véritables affrontements de nageurs décidèrent à plusieurs reprises du sort des armes. Des nageurs turcs s’en allèrent détruire des pieux reliés par une chaîne qui bloquait l’entrée du port du Château Saint Ange ; « mais dans Malte tous les habitants étaient pour ainsi dire nageurs ; plusieurs Maltais se jetèrent dans l’eau et avec des sabres, rendirent inutile cette tentative du bacha » (Histoire des Chevaliers Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem).

Anne-Hilarion de Constantin de Tourville, né en 1643, « en dépit d’une mauvaise santé fut toute sa vie un nageur hors ligne et échappa trois fois à des naufrages à la force de sa brasse » (id.)

 

Les Arabes, comme les Juifs, multiplient l’usage des bains publics dans leurs cités. Ce sont les hammams, héritage des Sassanides qui les auraient empruntés aux thermes romains, et qui correspondent si bien aux nécessités religieuses des ablutions. Ils sont très nombreux dans les premières villes islamiques comme Basra ou Kufya, et très rémunérateurs. Ces hammams constituent l’une des rares activités commerciales auxquelles s’adonnait l’aristocratie des ashrafs.

Ibn Battuta, le plus grand voyageur du Moyen Age, le pendant islamique de Marco Polo, ne cesse de décrire, dans le compte rendu de ses pérégrinations, les bains, les fleuves, les lacs du Maghreb et du Machrek, de l’Inde, de l’Asie centrale, de la Chine et du Soudan. L’eau, dans des régions que menace constamment l’aridité et le désert, est perçue selon sa vraie valeur. De Damas, qu’il visite en 1326, il rapporte le spectacle de la colline bénie, en haut du mont Kacioun, au nord de la ville, d’où partent les sources qui arrosent la ville. « Celles-ci se partagent en canaux, dont chacun se dirige d’un côté différent. Cet endroit s’appelle le lieu des divisions. Le plus grand de ces canaux, nommé Tourah, coule au-dessous de la colline, et on lui a creusé dans la pierre dure un lit qui ressemble à une caverne. Souvent quelque nageur audacieux plonge dans le canal, du haut de la colline, et il est entraîné dans l’eau, jusqu’à ce qu’il ait parcouru le canal souterrain, et qu’il en sorte en bas de la colline : et c’est une entreprise fort périlleuse. »

Au confluent oriental du monde musulman se trouve l’Inde. Selon Henri Michaux (Un Barbare en Asie, 1933), qui a visité le sous-continent en 1931-32, « peu d’êtres se baignent aussi souvent que l’Hindou. A Chandernagor, qui est plus petit qu’Asnières, il y a seize cents étangs, plus le Gange, dont les eaux sont sacrées. Eh bien, vous pouvez passer à n’importe quelle heure de la journée, il est rare qu’il s’en trouve un d’inoccupé. Et le Gange, naturellement, ne reste pas vide. » Mais Michaux, dans un texte assez ironique, ne voit pas beaucoup de nageurs dans ces foules qui barbotent : « dans l’eau l’Hindou se tient sérieux. Bien droit, de l’eau sur les genoux. De temps à autre, il se baisse, et l’eau sacrée du Gange passe sur lui, puis il se relève… Mais pas de rires. Près de quelques grands centres urbains pourtant, près des usines de jute, on peut voir, parfois, rarement, quelques polissons qui essaient le « crawl ». Le crawl ! Nager ! Nager dans une eau sacrée ! On en a même vu qui s’éclaboussaient. Ces spectacles, heureusement, sont rares, rares, et sans suite. »

 

Richard Alix, signalant la présence de stations palafittes – villages sur pilotis – dans la région du Mâconnais, à Charavinnes, dans l’Isère, suppose une pratique natatoire préhistorique, dès ~2300 dans ces régions. Mais tout au long de son texte, Alix surexploite les plus maigres indices et croit déceler de la nage quand il ne nous montre que cabanes sur pilotis et navigation sur barques.

Les Francs se baignaient et nageaient. Ils croyaient se distinguer des nations barbares par leur adresse aquatique. Nul ne pouvait être chevalier franc s’il ne montrait sa dextérité à la nage. « Les Erules triomphent à la course, les Huns quand il s’agit de lancer le javelot, les Francs à la nage » écrivait Sidoine Apollinaire (430-486).

L’empereur Charlemagne se vantait d’être de première force à la nage. Son secrétaire, Eginhard, raconte que l’empereur plongeait dans le fleuve quand le soleil avait réchauffé les eaux vertes du Rhin. C’est au sortir d’un bain qu’il prenait au mépris des conseils de son médecin à l’âge de 72 ans, en 814, qu’il fut saisi par la fièvre qui devait l’emporter.

Le chevalier du Moyen Âge était tenu de savoir nager, selon le modèle du soldat romain. Ainsi, le héros du poème épique Beowulf (7e – 8e siècles) nage pendant cinq jours dans une tempête, passant au fil de l’épée les monstres marins (narvals, requins et autres serpents de mer) qui viennent le taquiner. Mais petit à petit, la pratique de la natation déclina. La nage se rattachait à une activité naturelle – mécanique, comme on disait – que la noblesse rejetait en bloc. Ce qui avait été un sport de rois devint en quelques siècles d’obscurantisme un exercice tout juste bon pour manants et roturiers. Henri IV aimait pourtant se baigner « à l’île de Saint-Germain ou au Pecq et y menait le dauphin. Il fréquentait aussi les bains d’Aix, se baignait quelquefois plus d’une heure » rapporte Négrier. Mais le roi nageait-il ?

 

        La revue Eau, sport et soleil du 8 octobre 1932 signale « un bien curieux bas-relief à l’hôtel de Bourgtheroulde, à Rouen. Sur la place de la Pucelle, à deux pas du lieu exact où fut brûlée Jeanne d’Arc, s’élève l’hôtel de Bourgtheroulde, splendide monument de la Renaissance, édifié en plein cœur du seizième siècle. La tourelle qui flanque ce palais, aujourd’hui occupé par une banque, présente, à la hauteur du premier étage, un bien curieux bas-relief. Celui-ci évoque une série de plaisirs estivaux. Dans le groupe on remarque un nageur qui pratique un crawl à peu près parfait. Pas plus que celui des bras, le mouvement des jambes ne laisse place au doute : le sculpteur connaissait ce style que nous croyions moderne. Il parait indéniable qu’à Rouen au seizième siècle, des gens pratiquaient le crawl. » Certes, il convient d’émettre un bémol à une pensée aussi assurée : car ce qu’on a pris pour du crawl pouvait être une autre nage asymétrique, proche de l’indienne ou des nages sur le côté.

En 1668, un abbé, Michel de Pure tente de militer en faveur d’un enseignement de la nage dans un ouvrage intitulé Idée des spectacles anciens et modernes. Il utilise l’argument militaire : « je désirerais que la noblesse s’exerçât pour l’obliger d’apprendre à nager et pour lui rendre par ces périls affectés ceux des véritables combats… » Il considère l’art de nager comme un savoir utile et même indispensable au militaire, qui doit s’entraîner dans le temps de paix à la pratique de la guerre.

Compte tenu du mépris qui frappait l’art de nager, rien d’étonnant si, dans son énorme Journal, Jean Héroard, médecin de Louis XIII, n’en parle qu’une fois. Le 22 juillet 1609, note Héroard, on emmena le futur roi, âgé de huit ans, se baigner au-dessous de Conflans, à l’Isle Gauloise. Louis plongea sans crainte. Son grand écuyer, de Bellegarde, ayant parié le contraire, le jeune roy. s’amusa en guise de joyeuse punition de « lui [verser] de l’eau à pleins chapeaux. M. de Daistry lui montra à nager, le conduisit, le tenait sur le menton : luy prend envie de plonger, il beust, y est une demie heure. » Une seule notation dans un tel ouvrage qui décrit avec minutie le moindre fait ou geste de Louis XIII. Pourtant, estime l’historienne Madeleine Foisil, en guise de commentaire, la natation était « moins négligée que la rareté des textes sur le sujet ne le laisserait supposer ».

On sait pourtant que Louis XIV « prenait des bains froids pendant l’été dans la Seine à Valvine, pendant ses séjours à Fontainebleau ; dans la Seine encore à Saint-Germain ou Marly. »  Et tant pis pour la légende du roi qui ne se baignait jamais. En 1660, Saint-Amant publie une poésie intitulée « La Lune parlante. » Dans ces vers courtisans, il imagine le jeune roi nager, la nuit, à Saint-Germain :

 « Tantôt, quand pour jouir de la fraîcheur liquide,

Vers son ample canal sa volonté le guide…

Mais en ce cher moment, à peine il coupe l’onde,…

Il bat l’eau qui l’embrasse, il bat l’eau qui le choque ;

Il s’y fait un sentier de ses bras vigoureux,

Le sentier en écume, et bouillonne sur eux;

Ses mains, ses belles mains l’agitent et le percent,

Tandis que ses beaux pieds le poussent, le renversent,

Et qu’en l’émotion qui s’approche et s’enfuit

Un murmure ondoyant le devance et le suit.

D’autres autour de lui s’efforcent et s’étendent,

Leurs membres allongés écartent ce qu’ils fendent ;

Il en souffre d’abord, tout monarque qu’il est,

Et dans ce noble jeu la dispute lui plait.

Mais autant qu’il les passe en mérite, en noblesse,

Autant leur montre-t-il qu’il les passe en adresse… »

Vains efforts : le Roi n’apprécie guère cette œuvre servile.

Jean-Jacques Rousseau, en 1762, exposera les raisons du noble mépris de l’art de nager. « Une éducation exclusive qui tient seulement à distinguer du peuple » fait préférer par le gentilhomme « les instructions les plus coûteuses aux plus utiles. Ainsi les jeunes gens élevés avec soin, apprenant tous à monter à cheval parce qu’il en coûte beaucoup pour cela, presqu’aucun n’apprend à nager parce qu’il n’en coûte rien et qu’un artisan peut savoir nager aussi bien que qui que ce soit. » Or, ajoute l’auteur de L’émile, il est bien plus important de savoir nager que de monter à cheval, car « sans avoir fait son académie, un voyageur monte à cheval et s’y tient et s’en sert pour ses besoins, mais dans l’eau, si l’on ne nage pas, on se noie et l’on ne nage pas sans avoir appris. » On lui objecte qu’un enfant peut se noyer en apprenant à nager : « qu’il se noie en apprenant ou pour n’avoir pas appris, ce sera toujours votre faute », répond-il. Et de signaler en pédagogue que l’effort demandé sera bien évidemment progressif. Pas question de jeter d’entrée l’élève dans le grand bain. « Emile sera dans l’eau comme sur la terre. L’exercice ne dépend pas du risque… Dans un canal du parc de son père, il apprendra à traverser l’Hellespont. »

Le refus aristocrate de se commettre dans des activités « peuple » était tel que dans un plaidoyer pour un apprentissage de la natation par la noblesse, Michel de Pure prévoyait comme première étape de cette reconquête d’éloigner la populace de cette activité en la lui interdisant! Le complot échouera. Pendant longtemps encore, « à Paris, pendant les chaleurs, hommes et femmes faisaient du plein eau à Paris… Les bourgeois de Paris jettent des sous dans la Seine. Les bateleurs plongent du haut du pont pour aller les chercher. Tout Paris va voir et admirer les plongeurs. Quelques-uns ont une véritable réputation et font des élèves », signale Paul Négrier dans Les bains à travers les âges.

 

Le premier traité de natation, attribué à un professeur de langues allemand, Nicolaus Wynman, s’intitule Colombete, sive de art natandi – « Le plongeur, ou un dialogue sur l’art de nager », à la fois plaisant et agréable à lire – date de 1538. Depuis, et jusqu’en 1896 « ont été répertoriés 489 ouvrages ou parties d’ouvrages, rééditions comprises, sur le sujet » indiquent Patrick Pelayo et Terret qui ont tenté ce recensement. « Sur ce corpus, la production française concerne 101 unités. »

Dès 1534, Rabelais, dans sa Vie de Gargantua, décrivait l’entraînement de son héros en Seine. Trois ans plus tot, Sir Thomas Elyot publiait The Boke Named The Governor. Il y exposait l’utilité de la natation en temps de guerre.

Everard Digby, un maître es arts de l’Université de Cambridge, écrivit (1547 ?-1587 ?) en latin le premier traité sur l’art de nager, illustré de figures explicatives. Dans son texte, on voit que la préoccupation militaire a cédé le pas au souci de maîtrise d’un élément supposé hostile. L’ouvrage fut traduit en anglais en 1595. Digby prétendait que l’homme nageait « naturellement. » En France, le premier traité pédagogique est L’Art de Nager, publié en 1696 par Thévenot Melchisedech, physicien, membre de l’Académie royale des sciences de 1685 à 1692 et garde de la bibliothèque du roi.

Mais l’art de nager semblait s’être bel et bien égaré dans les brumes du Moyen Âge. Au mépris du corps s’ajoutait la crainte des épidémies dont on disait qu’elles étaient transmises par l’eau. « Le frère du cardinal de Richelieu était destiné à être chevalier de Malte. En ce dessein on voulut lui apprendre à nager ; mais il n’en put jamais venir à bout. »  La maîtrise, fort relative, de l’élément liquide, se concentrait sur les pêcheurs, les bateleurs et les mariniers.

Au beau milieu des troubles de la Fronde, Vauban fit ses premières armes dans le parti du Prince de Condé. En 1652, il se distingua fort dans l’exécution des fortifications de Clermont en Argonne, et révéla ses immenses talents d’ingénieur des armées françaises ; au siège de Sainte-Menehould il se distingua par une action d’éclat, en passant une rivière à la nage sous le feu de  l’ennemi.

Au 18e s. la mode est aux bains de rivière et L’Encyclopédie de 1782 décrit les bains publics. Le petit peuple fréquente de grands bateaux, ou toues, qui donnent accès par de petites échelles à un point de la rivière où des pieux enfoncés par endroits soutiennent les baigneurs.

Les gens de qualité, eux, se retrouvent dans des gores, sorte de cabines de toile dressées autour de pieux enfoncés sous l’eau. En 1771 et pendant dix-sept ans, Lyon a son établissement de bains chauds et naturels créé par l’Anglais Gence. En 1785, Turquin ouvre une école de natation sur la Seine fréquentée par l’aristocratie; son gendre, Deligny, en fait l’école royale de natation. Un an plus tard, Amédée Raibaud crée le premier établissement de bain flottant sur la Saône.

Macquart, dans son Manuel sur les propriétés de l’eau, insiste sur l’avantage de la natation sur le bain « parce que le mouvement fort et répété est bien plus favorable pour la faire pénétrer intérieurement et assouplir l’activité musculaire de toutes les parties du corps. »

Le bain reste une activité populaire. A Lyon, les baigneurs déposent leurs habits sur le ponton d’une « bêche », plongent du bord en caleçon et prennent le bain dans une surface délimitée sous surveillance. A Mâcon, en revanche, au 18e siècle, la baignade, sauvage, utilise comme « base » des bateaux amarrés à quai. Les baigneurs pauvres se voient refouler loin de la ville, au-delà des bastions Saint-Antoine, au nord et Bourgneuf au sud. A Paris comme à Mâcon, des récompenses sont accordées aux sauveteurs. Le 22 juillet 1776, une délibération des autorités de Mâcon ordonne à tous les patrons mariniers, voituriers par eau et autres personnes fréquentant la rivière de secourir les personnes en danger d’être noyées.

L’art de nager ne concerne il est vrai qu’une minorité. Travaillant à la réfection d’un pont, les ouvriers mâconnais, qui craignent la noyade, obtiennent en 1779 qu’un marinier et un bateau se tiennent en permanence sous chaque arche en réparation.

Casanova évoque dans ses mémoires des situations diverses, où des nageurs s’activent. Lui-même se dit « bon nageur », mais n’en avoue pas moins lors d’une tempête, dans la lagune vénitienne, (vers 1750) craindre de n’être pas assez fort dans cet art pour survivre en cas de naufrage.

« Je m’embarque sans crainte en voyant deux barcarols vigoureux, et nous quittons aisément le rivage sans que le vent incommode la manoeuvre ; mais dès que nous avons dépassé l’île, le vent nous prend avec une telle fureur que je me vois en danger de périr si j’avance ; car, quoique je fusse bon nageur, je n’étais ni assez sûr de mes forces pour me sauver à la nage, ni pour pouvoir résister à la violence du courant. J’ordonne aux barcarols de se lier à l’île ; mais ils me répondent que je n’avais pas affaire à des poltrons, et que je devais être tranquille. Connaissant le caractère de nos barcarols, je prends le parti de me taire. Cependant les coups de vent se succédaient avec force, les ondes écumeuses entraient dans la gondole, et mes deux rameurs, malgré leur intrépidité et leur vigueur, ne pouvaient plus la régir. Nous n’étions qu’à cent pas de l’embouchure du canal des Jésuites lorsqu’un coup de vent furieux fit tomber le barcarol de poupe dans la mer ; mais, s’étant accroché à la gondole, il y remonta sans beaucoup de peine. Il avait perdu la rame, il en prit une autre, mais la gondole virée de bord avait déjà parcouru un grand espace par le travers. »

A Naples, Casanova évoque des nageurs et des nageuses :

« Nous allâmes dîner ensemble chez le prince de Francavilla, qui nous donna un repas magnifique : vers le soir, il nous mena à un petit bain qu’il avait au bord de la mer et où il nous fit voir une merveille. Un prêtre se jeta tout nu dans l’eau et, sans faire aucun mouvement, il surnagea comme une planche de sapin. Il n’y avait en cela aucun artifice, et il est indubitable que cette faculté était le résultat de son organisation intérieure. Après cette immersion vraiment étonnante, le prince donna à la duchesse un spectacle très intéressant : il fit plonger à la fois tous ses pages, jeunes gens de quinze à dix-sept ans, beaux comme des Amours, et ces plongeurs, sortant presque simultanément du sein des ondes, vinrent nager sous nos yeux, développant leurs forces et leurs grâces et faisant mille évolutions. Tous ces jeunes Adonis étaient les mignons de ce prince aimable et magnifique, qui préférait l’amour Ganymède à l’amour Hébé.

Les Anglais demandèrent au prince s’il leur donnerait le même spectacle en substituant des nymphes aux Adonis, et il le leur promit pour le lendemain dans une superbe maison qu’il avait aux environs de Portici, au milieu d’un immense bassin de marbre qu’il avait fait construire au centre du jardin. »

Dans sa « Confession d’un Enfant du Siècle » (1836), Alfred de Musset raconte : « Un jour, au Pont-Royal, je vis un homme se noyer. Je faisais avec des amis ce qu’on appelle une pleine eau, à l’école de natation, et nous étions suivis par un bateau où se tenaient deux maîtres nageurs. C’était au plus fort de l’été ; notre bateau en avait rencontré un autre, en sorte que nous nous trouvions plus de trente sous la grande arche du pont. Tout à coup, au milieu de nous, un jeune homme est pris d’un coup de sang… Je vis deux mains qui s’agitaient à la surface, puis tout disparut. Nous plongeâmes aussitôt ; ce fut en vain… Tandis que je plongeais dans la rivière, … je regardais de tous côtés, dans les couches d’eau obscures et profondes qui m’enveloppaient avec un sourd murmure. Tant que je pouvais retenir mon haleine, je m’enfonçais toujours plus avant ; puis je revenais à la surface, j’échangeais une question avec quelque autre nageur aussi inquiet que moi ; puis je retournais à cette pêche humaine. » La Confession étant pour moitié une fiction, on ne sait si, en l’occurrence, Musset inventait ou racontait une expérience vécue ; la seule certitude est qu’il témoigne bel et bien de l’existence d’un enseignement de l’art de nager, au sein d’une école de natation qui pratiquait en pleine eau – loin des préceptes de prudence rousseauistes –, dans la première moitié du dix-neuvième siècle…

La natation a depuis fort longtemps été parfaitement maîtrisées par les Indiens d’Amérique, les Cafres d’Afrique du sud et les indigènes des mers du Sud. Dans le compte-rendu de son 3e voyage autour du monde, James Cook note au sujet des naturels des îles Sandwich : « ces insulaires sont vigoureux, actifs, et particulièrement versés dans l’art de la natation ; ils quittent leurs embarcations à toute occasion, plongent, passent dessous et vont en rejoindre d’autres à de grandes distances. On voyait communément des femmes portant des enfants à la mamelle sauter par-dessus bord quand la houle était trop forte pour atteindre le rivage dans leurs embarcations et nager jusqu’à terre à travers une mer d’aspect terrifiant sans que leurs nourrissons fussent le moins du monde en danger. » Cette observation de Cook préfigurait les annotations de l’anthropologue Margaret Mead dans Une Education en NouvelleGuinée : « Dès les premières années de la vie, le bébé Manus est habitué à l’eau. Si la vue d’un bébé assis tout seul au bord d’une pirogue sans rien pour l’empêcher de passer par-dessus bord et de tomber à l’eau, a de quoi nous horrifier, il faut nous dire que les Manus seraient également horrifiés en voyant la façon dont nous estimons devoir habituer nos enfants à l’eau, en les obligeant à boire la tasse. » Aude Legrand (1998) qui cite Mead, conclut pour sa part : « les enfants Manus ne reçoivent aucune leçon de natation : les petits barbotent,… se lancent par leurs propres moyens. Le risque de l’eau est abordé comme un risque comparable à celui d’un enfant qui, en courant, tombe par terre. »

Membre de l’expédition Cook, le capitaine King, qui reprend son journal après la mort de Cook, note au sujet des Hawaïens qui viennent entourer les navires anglais : « une multitude de femmes et de garçons qui n’avaient pas trouvé place dans les pirogues vinrent nager autour de nous par bancs. Beaucoup d’entre eux, n’ayant pu s’introduire à bord, passèrent toute la journée à s’ébattre dans l’eau. » Et un peu plus loin : « quelques-uns de leurs plus habiles nageurs furent découverts un jour sous les navires, desquels ils retiraient les clous de bordage, ce qu’ils exécutaient au moyen d’un petit bâton muni à l’un de ses bouts d’une pierre à fusil. Pour mettre fin à cette pratique, qui mettait en danger l’existence même des vaisseaux, nous avions d’abord tiré du menu plomb sur les coupables, mais ils se mettaient facilement hors d’atteinte en plongeant sous la cale. »

Dans son récit d’expériences et d’observations situé dans les îles Marquises, les Pomotou et les Gilbert en 1890, intitulé Dans les Mers du Sud, Robert-Louis Stevenson témoigne de l’habileté des nageurs de cette région : « une femme de Hawaii nagea avec son mari, je n’ose dire combien de milles, par une mer démontée, et finalement gagna la terre avec le corps de son mari mort dans ses bras ». Une autre fois, c’est un couple qui chavire dans le lagon de l’atoll Fakarava dans les Pomotou (aujourd’hui Tuamotu) : « François et la femme nageaient à l’arrière, et manœuvraient le gouvernail avec leurs mains. Le froid était cruel ; la fatigue, à la longue, devenait excessive, et dans ce réservoir de requins, la peur gagnait. François, le demi-sang, voulait tout lâcher et couler; mais la femme, de bonne et pure race amphibie, l’encourageait avec des paroles de bonne humeur. (Ils) abordèrent après neuf heures de natation à Rotoava. » C’est dans ces parages que les Cavill, une véritable dynastie de nageurs professionnels australiens, empruntèrent la « nage rampante » qu’ils appelleront crawl.

Cette aisance aquatique des habitants du Pacifique, de nombreux auteurs s’en font l’écho.  Dans son ouvrage Voyage autour du monde par la frégate la Boudeuse et la flûte l’Etoile, paru en 1766, Louis-Antoine de Bougainville décrit des sauvages rencontrés en Terre de feu, dont les femmes « voguent dans les pirogues et prennent soin de les entretenir, au point d’aller à la nage, malgré le froid, vider l’eau qui peut y entrer dans les goémons qui servent de port à ces pirogues, assez loin du rivage. » Bougainville ne dit rien de tel sur l’habileté des Tahitiens à la nage, à peine note-t-il que « la plus grande propreté embellit ce peuple aimable. Ils se baignent sans cesse. » Dans les Grandes Cyclades, à 2000 kilomètres à l’ouest de Tahiti, puis en Nouvelle-Guinée, le navire de Bougainville est attaqué par des pirogues d’indigènes armés de flèches, de pierres et de sagaies. A chaque fois, une ou deux décharges les mettent en fuite et « plusieurs se jetèrent à la mer pour gagner la terre à la nage. » Manifestement, les marins français n’ont pas la même aisance dans l’eau. L’un d’eux tombe à la mer et se noie le 30 janvier 1768 et Bougainville, quand un des vaisseaux est menacé de naufrage sur un récif, note qu’en raison de la violence de la mer « quelques-uns des meilleurs nageurs eussent à peine sauvé leur vie. »

L’Inde ancienne connaît la piscine et l’art militaire y inclut l’apprentissage de la nage. Dans le monde antique, des voyageurs assuraient que les plongeurs indiens pouvaient tenir des apnées d’une heure, ce dont il est permis de douter. Dans son superbe essai Haunts of the Black Masseur, The Swimmer as Hero, le chroniqueur anglais Charles Sprawson signale que cette maîtrise indienne des activités natatoires restait vivace sous le Colonial Rule : « dans les peintures anglaises de l’Inde, on montre les Indiens qui plongent des balcons des temples ou qui lézardent au bord des lacs. »

Vers 1930, un certain Bhairamma aurait établi un record en nageant pendant dix huit heures d’affilée dans une impressionnante citerne, désormais asséchée, de Bangalore, le Kempabudhi. Bangalore, aujourd’hui au cœur de la « Silicon Valley » indienne, était célèbre pour ses puits et ses étangs. Son fondateur, Kempe Gewda (1513-1569), avait fait creuser des citernes et des lacs pour assurer l’approvisionnement en eau (1). Dans l’Etat d’Ovissa, les pécheurs forment une caste : les Nulia,et ce sont tous des nageurs experts. Cette capacité est exigée par leurs méthodes de pêche, qu’emploient aussi les naturels des îles Laccadive, le chaalai valai. Quand une bande de poissons est repérée, un nageur pousse devant lui une ligne « de panique », les repousse ainsi devant lui jusqu’à côté d’un bateau, au-dessus d’un filet qui est alors relevé.

On soupçonne la civilisation de Mohenjo-Daro (âge de bronze Indien, ~3250-~2750), dans la vallée de l’Indus, d’avoir connu la nage, en raison de l’existence du « grand bain » au cœur de la ville. Certains savants pensent qu’il s’agissait d’une piscine, laquelle se compare aisément à celle d’un hôtel moderne. Le Docteur A D Pusalkar a établi que ce bain faisait partie d’un vaste établissement hydropathe. Les dimensions totales de la construction sont de 55 mètres sur 33. Le bain mesurait 13 mètres sur 7, et 2,53 mètres de profondeur. La bâtisse qui y conduisait disposait de six entrées. Le bain se situait au milieu d’un rectangle, un patio niché de vérandas. Au sommet d’une volée de marches avait été érigée une plate-forme. Le sol était fait de briques, les murs rendus à l’épreuve de l’eau par des briques d’un mortier de gypse, recouvertes d’une couche de bitume. Un conduit souterrain pouvait remplir ou vider le bassin. On se perd en conjectures au sujet de ce qui s’y passait.

Au cours de la première époque, hindoue, de ~600 à ~300, le peuple, nous disent les deux grands ouvrages, le Ramayana et le Mahabarata, s’intéressait à divers jeux : course de chars, équitation, chasse. La natation était prisée : Ravana disposait d’une belle piscine à Asoka Vatika, où il aimait nager ; Duryodhana était un nageur expert et sur son invitation, les princes de Panava et de Kaurava allaient jouer dans l’eau du Gange. Plus tard, à la fin de l’ère hindoue, entre 320 et 1200, on vit, à l’Université Nalanda comme à celle de Takshila, la natation faire partie du programme, à l’égal des techniques de respiration et du yoga.

La mère de Swami, Isvaramma, et ses deux sœurs, enseignaient à nager aux enfants de leur village, depuis le plus jeune âge : elles les maintenaient à la surface, et les laissaient nager seuls.

 

Les populations du Pacifique nageaient, même celles des îlots les plus isolés. A l’époque où l’île de Pâques fut « découverte », une de ses cérémonies, le culte de l’homme-oiseau, témoignait des qualités de nageurs des Pascuans, par ailleurs adeptes du surf. Les rites de l’homme-oiseau consistaient à découvrir le premier œuf d’hirondelle de mer (manutara) de la saison. Son possesseur « recevait le dieu », il devenait tangata-manu (homme-oiseau). L’œuf en question se cherchait dans la population d’hirondelles de mer de l’îlot Motu Nui. Il fallait traverser à la nage le bras de mer infesté de requins qui sépare l’îlot de la falaise Rano-kao, à l’ouest de l’île et aborder au milieu des récifs et des brisants qui en défendent l’accès. Un parcours de deux kilomètres à haut risque. Celui qui trouvait le premier œuf avertissait ses concurrents, et tous retournaient à la nage sur l’île principale. (2)

En dehors de cette cérémonie, les Pascuans nageaient dans des conditions plus reposantes, sous la protection de la barre, dans l’anse d’Anakena.

 

Goethe est le plus grand écrivain allemand. Du temps où Bonaparte règne par la force des canons, Goethe règne par la puissance de l’esprit. Ce pédagogue avisé professe des idées avant-gardistes sur la natation. Dans son roman Les affinités électives, il décrit non pas un, mais deux sauvetages : « Le capitaine se décida… Un cri de surprise s’éleva de la foule lorsqu’il se jeta à l’eau. Tous les yeux suivirent l’habile nageur, qui atteignit bientôt le jeune garçon, et le ramena sur la digue. » Plus loin, une jeune femme se jette à l’eau : « Jetant ses habits les plus gênants, le jeune homme se jette à l’eau et nage vers sa belle ennemie. »

Goethe continue par une annotation fort moderne, émettant l’idée d’une eau favorable à celui qui sait s’y comporter, que les entraîneurs actuels pourraient servir à leurs élèves. En effet, « l’eau, écrit-il, est un élément amical à qui le connaît et sait s’en servir. Elle le porta et l’habile nageur la maîtrisa. Il eut bientôt atteint la belle… Relevant la tête, il… nagea comme il pouvait vers une plage unie et bocagère. »

Cette réflexion de connaisseur ne doit pas nous étonner. Car Goethe est un expert. Il aime la natation comme il aime la nature, en panthéiste qu’il est. Pour Goethe, les joies de la natation représentent une passion raisonnée. Il nage dans l’Ilm, la rivière locale, surtout quand l’eau est glacée, comme il le signale à une amie, Charlotte von Stein, le 12 janvier 1778 : « j’ai baigné mon esprit triste et lent dès ce matin dans la neige. Je pense que cela ravive les sens. » L’enthousiasme de Goethe pour les bains glacés est bien connue en son temps. Le 3 août 1775, il recommande au théologien Johann Kaspar Lavater « un peu plus de nage en eau glacée et de  robustesse » et ajoute « rien de tel pour vous. » Il ne cesse d’encourager ses amis à nager dans l’eau glacée, surtout le duc Carl-August. Il dirige les bains des enfants de madame Von Stein dans les eaux glacées de l’Ilm pour les endurcir. Quand il n’est pas à Weimar, Goethe cherche toutes les bonnes occasions de se tremper : il nage à Ilmenau, Tiefurt, Iéna, dans le lac de Genève en compagnie de Carl-August au cours d’un voyage en Suisse en 1779, mais aussi dans le Rhône et dans le Tibre.

Non content d’aimer et de promouvoir la natation, il l’enseigne. En 1778, il se fait tailler un gilet de natation, composé d’une veste de lin et d’un pantalon à bandes bleues. Fagoté dans cet ancêtre du costume de bain, il enseigne les mouvements aquatiques aux enfants de sa chère Charlotte et à Peter Linden, son protégé de treize ans.

Son renom est tel qu’il lance une mode en Allemagne qui ne s’est jamais démentie. L’Allemand n’est-il pas resté, même pendant le vingtième siècle, en Europe, le nageur par excellence ? Les médecins prescrivent la nage à leurs patients.

Goethe, avons-nous dit, inscrit un sauvetage dans Les Affinités. Le sauvetage va devenir une tarte à la crème initiatique très appréciée des romanciers de l’ère romantique. Germaine de Staël-Holstein décrit dans Corinne ou l’Italie (1807) le sauvetage d’un baigneur surpris par la tempête alors qu’il se baignait : « un pauvre vieillard se baignait non loin du môle, mais a été pris par l’orage, et n’a pas assez de forces pour lutter contre les vagues, et regagner le bord… Oswald n’hésita plus, et s’élança dans la mer, malgré les vagues qui recouvraient sa tête. Il lutta cependant heureusement contre elles, atteignit le vieillard qui périssait un instant plus tard et le ramena sur la rive. » Madame de Staël en note, nous indique qu’elle s’est inspirée, pour conter cette anecdote, d’un « M. Elliot, ministre d’Angleterre, [qui] a sauvé la vie d’un vieillard, à Naples, de la même manière ». Ce ministre était Hugh Elliot (1752-1830).

 

Victor Hugo savait nager. Il a loué une maison, Marine-Terrace, de 1852 à 1855, quand il se trouve à Jersey, et passe son temps à méditer, écrire, dessiner, nager (nu) et marcher chaque jour. Alors qu’il doit traverser le Rhin pour visiter une maison hantée, il décrit dans une lettre à un ami le dilemme dans lequel il se trouve. « Mais comment faire ? Où trouver un bateau, à une telle heure, dans un tel lieu ? Traverser le Rhin à la nage, c’eût été pousser le goût des spectres un peu loin. D’ailleurs, eussé-je été assez grand nageur et assez grand fou pour cela, il y a précisément à cet endroit, à quelques brasses de la Maüsethurm, un gouffre des plus redoutables, le Bingerloch, qui avalait jadis des galiotes comme un requin avale un hareng, et pour qui, par conséquent, un nageur ne serait pas même un goujon. J’étais fort embarrassé. »

        Hugo évoque les bains et la nage tels qu’ils étaient pratiqués à Guernesey, dans son roman Les Travailleurs de la Mer, 1866. « L’été les hommes se baignent nus ; un caleçon est une indécence ; il souligne », écrit-il au début du roman, quand il décrit la capitale de Guernesey, Saint-Pierre-Port. Il revient, dans un autre chapitre, sur cette notion de nudité, cette sorte d’obligation de nager nu qui a rendu la pratique de la nage indécente aux yeux de générations : « Un soir qu’il était à sa fenêtre du Bû de la Rue, cinq ou six jeunes filles de l’Ancresse vinrent par partie de plaisir se baigner dans la crique de Houmet. Elles jouaient dans l’eau, très naïvement, à cent pas de lui. Il ferma sa fenêtre violemment. Il s’aperçut qu’une femme nue lui faisait horreur » Un peu plus loin, vêtement ou pas, Hugo déconseille certaines pratiques trop hardies de la natation en mer : « La marée croît insensiblement d’abord, puis violemment. Arrivée aux rochers, la colère la prend, elle écume. Nager ne réussit pas toujours dans les brisants. D’excellents nageurs s’étaient noyés à la Corne du Bû de la Rue » (Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, 1865). Il évoque dans le même roman un de ses personnages, Clubin, comme étant un nageur émérite. « Sieur Clubin, en outre, était un nageur renommé ; il était de cette race d’hommes rompus à la gymnastique de la vague, qui restent tant qu’on veut dans l’eau, qui, à Jersey, partent du Havre-des-Pas, doublent la Colette, font le tour de l’Ermitage et du château Elisabeth, et reviennent au bout de deux heures à leur point de départ. Il était de Torteval, et il passait pour avoir souvent fait à la nage le trajet redouté des Hanois à la pointe de Plainmont »(Victor Hugo, Les Travailleurs de la Mer, 1865). L’action de son roman le fait revenir sur le sujet. Son protagoniste a besoin, pour réussir un hold-up, de se lancer audacieusement dans un raid de pleine mer : « Qu’un nageur franchisse le détroit des Hanois à Plainmont, cela est malaisé, non impossible. On se souvient que c’était une des prouesses de sieur Clubin. Le nageur qui connaît ces bas-fonds a deux stations où il peut se reposer, la Roque ronde, et plus loin, en obliquant un peu à gauche, la Roque rouge ». Plus loin, il précise la capacité du nageur : « Il allait atteindre la côte à la nage, à la nuit… Le moment était venu de se jeter à la mer, une heure de nage n’était rien pour Clubin, un mile seulement le séparait de la terre, puisqu’il était sur les Hanois ».   

Georges Prades (1898) cité par Fernand Legouge dans La Natation, évoque les jeunes Calabrais qui « sont comme les jeunes canards et… savent nager avant de savoir marcher. »

         La première nation qui réalisa une organisation de la natation sportive est le Japon. Un édit impérial de 1603, prévoyait non seulement que la natation ferait désormais partie du programme scolaire, mais aussi que sa pratique serait encouragée par la création de matches inter écoles. Ce décret fut appliqué immédiatement et ces rencontres inter écoles se sont toujours poursuivies pendant près de quatre siècles. « Alors qu’elle demeurait encore ignorée des Européens, la natation sportive était déjà si en vogue au Japon en 1810 qu’un meeting de trois journées y fut organisé », écrit François Oppenheim en 1961. Le Japon est formé d’une multitude d’îles, et les Japonais se sont vite montrés friands des ressources maritimes. Encore fallait-il s’en emparer. Dans la fameuse île aux perles de Mikimoto, au Japon, évoluent les fameuses ama. Ces étonnantes pêcheuses de perles descendent à quinze mètres et restent plus d’une minute sous l’eau dans des conditions d’une rigueur féroce. Leur vêtement de bain, le  mizugi, n’est-il pas censé prévenir l’animosité des requins ?

On ignore tout des débuts de la natation japonaise. Dès le 3e siècle, on trouve dans Sangokushi, un livre d’histoire chinoise, une allusion à l’habileté des pécheurs japonais à plonger dans l’eau et à prendre des poissons qui confirme l’ancienneté de la pratique de la nage dans l’archipel. Deux compilations, l’une, Nihonshoki – chroniques du Japon, effectuée en 720 par décision impériale, l’autre, intitulée Kojiki – les histoires légendaires du vieux Japon, achevée en 712, mentionnent la natation.

Cette activité devint, à une époque mal déterminée, un art militaire. Des témoignages écrits de l’époque de la guerre civile (1462 – 1587) décrivent cette « dérive » martiale de l’art de nager :  ainsi, après la bataille d’Uchidehama (1532), un samouraï traversa le lac Biva en nageant, complètement équipé, à côté de son cheval.

Sous l’ère Tokugawa (1603-1867), la natation militaire était pratiquée dans certains domaines féodaux. Petit à petit, des spécialistes apparurent et développèrent des formules adaptées aux circonstances locales. L’ensemble de ces procédures, techniques et écoles, allait donner ce qu’on appelle aujourd’hui la Natation classique japonaise. On estime à 90 le nombre d’écoles dont douze seulement furent reconnues. L’école Suifu ainsi nommée en 1842 fut établie en 1697 dans le domaine féodal de Mito, l’école Mukai en 1619, et les écoles Nojoma – qui reprenait les techniques de nage des pirates de la mer intérieure de Seto – et Iwakura dans le domaine féodal Kii en 1655. Le style de l’école Shinden, réputé avoir été enseigné par Dieu, en 1617 dans le domaine féodal d’Ohzu, à Shikoku. L’école Suinin en 1643 dans le domaine féodal de Takamatsu. Si l’école Kobori, établie en 1633 à Kumamoto, donna lieu à la publication du premier livre de pratique de la natation publié au Japon (en 1756), la prime de l’ancienneté revient à l’école Shinto, établie en 1534 à Kagoshima, dans l’île de Kyushu, dans la partie la plus méridionale du Japon. Elle enseigna longtemps une formule secrète d’apprentissage de la natation.

La Natation japonaise classique se scinde en trois groupes de méthodes qui se différencient par la forme de l’action des jambes. Le « ciseau » est surtout utilisé par les écoles qui s’entraînent dans les rivières, la « grenouille » par celles qui pratiquaient en mer, le « pas » par les familiers des étangs. Quel que fut le système prévalent, il s’incluait dans une éducation guerrière. On traversait les rivières à cheval, on n’hésitait pas à s’aider de flotteurs, on combattait dans l’eau avec des lances et des épées, on nageait armé et casqué, jambes et bras entravés, sur le dos ou sur le ventre, on tirait à l’arc ou – au 19e siècle – au fusil en étant immergé.

Les Japonais distinguent plusieurs ryus, (manières de nager) : entrer dans l’eau complètement équipé en veillant à conserver une attitude noble ; nager en position verticale et transporter une charge sans la mouiller ; tracer en nageant un poème au pinceau.

Le mukaï-ryu, sorte de judo aquatique, est une technique de combat singulier dans l’élément liquide où l’on peut se servir, tout en nageant, de l’arc ou du fusil.

Dans le suito-ryu, on plonge de quinze mètres de haut dans un mètre d’eau. Enfin, nager avec un drapeau (de 2 mètres sur 3 mètres) est considéré comme une performance exceptionnelle et un spectacle extraordinaire.

A noter le tachi-oyogi, « nage debout. » Il s’agit d’une technique permettant à un guerrier en armure de se déplacer verticalement dans l’eau, par des mouvements de jambes « en grenouille » et des battements de bras « en nage de chien » (Frédéric, Arts martiaux, 1988).

La première compétition internationale qui eut lieu au Japon opposa un groupe de Japonais et des marins américains en 1884. Une rencontre internationale entre résidents étrangers de Yokohama et des membres de l’école de natation de Ota, en 1898, accrut la popularité des courses de natation à travers le pays.

Quand, en 1866, l’ère Meiji abolit le système féodal, la pratique de la natation classique fut menacée de disparaître également. Mais dès 1870, les instructeurs féodaux commencèrent d’enseigner l’été, souvent sur les lieux même d’apprentissage des domaines féodaux. Sur le fleuve Sumida, à Tokyo, chaque école classique eut ses installations jusqu’en 1917, où la rivière fut interdite en raison de sa pollution.

A l’issue des Jeux olympiques de 1920, le Japon se débarrassa presqu’entièrement de ses vieilles méthodes pour adopter les styles occidentaux, et, huit ans plus tard, Yoshiyuki Tsuruta devenait le premier champion olympique japonais. En 1932, cinq des six épreuves du programme olympique de natation revenait aux Nippons. Après la Deuxième guerre mondiale, l’intérêt pour la Natation classique resurgit. Certaines techniques de la Natation classique japonaise sont utilisées en water-polo et en natation synchronisée.

Si sa poésie a fait la gloire de Lord Byron, lui-même mettait surtout en avant ses qualités de nageur. Sa passion pour l’art de nager lui est venue de ce u’il avait un pied bot. Byron souffrait énormément de cette déformation, et prétendait qu’elle faisait de lui le dernier des hommes. Dans l’élément liquide, il devenait normal, et son habileté de nageur faisait parfois de lui un être supérieur.

.      « Lorsqu’il crawle, il oublie son pied bot. Tout jeune homme, il traverse Londres à la nage, sous la surveillance de son professeur de boxe, le fameux Gentleman Jackson. En Orient, dans une lettre à Henry Drury du 3 mai 1810, il raconte comment, ce jour-là, renouvelant l’exploit de Léandre, il a traversé l’Hellespont à la nage, de Sestos à Abydos, en une heure et dix minutes. Plus tard, à Venise, où le petit peuple l’a surnommé « le poisson anglais » et le « diable marin », il nagera du Lido à l’extrémité du Grand Canal, restant quatre heures dans l’eau sans toucher terre ni se reposer dans une embarcation. « Toutefois, note-t-il, l’eau de la lagune est trouble, et il n’est pas agréable de s’y baigner. » Dans les deux Foscari il décrit le personnage, largement autobiographique, de Jacopo : « …frappant les ondes avec vigueur, écartant les flots d’écume qui m’entouraient, je poursuivais ma route, pareil à un oiseau de mer » et dans l’Île « elle nageait dans sa mer natale comme si c’eut été son élément, tant elle progressait avec aisance, grâce et brio, laissant un sillon de lumière derrière ses talons, dont les coups étincelaient tel un acier amphibie. »

Byron ne peut s’empêcher de rappeler ses exploits dans son poème Don Juan (chant 2, 105) : « Mais dans son fleuve natal, le Guadalquivir, Juan avait eu l’habitude de baigner ses jeunes membres ; il avait appris à nager dans ces eaux charmantes, et ce talent plus d’une fois lui avait été utile ; on aurait difficilement trouvé plus habile nageur ; peut-être eut-il même été capable de traverser l’Hellespont, comme nous l’avons fait, Léandre, M. Ekenhead et moi (et nous n’avons pas été peu fiers de cet exploit. »

Si aucune de ses actions n’a plus retenu l’attention que  sa traversée de l’Hellespont, en 1810, Byron y est pour quelque chose. Il n’a cessé d’en parler comme d’un exploit, dans sa correspondance comme dans son œuvre. Sa biographe, Phyllis Grosskvitch, confirme, dans Byron, The Flawed Angel, que ce goût de nager lui vient du sentiment de son infériorité terrestre. Vers 1805, encore écolier, « pour ne pas se trouver en arrière des autres, il nage beaucoup » écrit-elle. Etudiant à Cambridge, il arpente la rivière Cam en compagnie d’Edward Moel. Tous deux plongent « pour des assiettes, des œufs et même des schillings ». L’été, il nage avec John Piggott, qui étudie la médecine à Edinburgh, dans la rivière locale, la River Greet, dont Byron se souviendra plus tard comme de « cette  vague frissonnante. » En 1807, époque où il plonge dans un univers de boxe et de demi-monde, il n’oublie pas d’aller nager : « il descend la Tamise sur trois miles, cinq kilomètres. S’il ne pouvait pas changer son pied, il pouvait contrôler son corps. »

On le retrouve à Lisbonne, en juillet 1809, et, déjà, il retient comme l’événement le plus important de son séjour la traversée qu’il effectue de la lagune à travers le Tage, depuis la vieille ville jusqu’au château de Belem. Si la traversée de l’Hellespont a reçu bien plus d’attention en raison de son association classique, le raid de Lisbonne représente un exploit beaucoup plus difficile, qui requiert deux heures de lutte avec les courants, le vent et les contre-courants

A la ville frontière d’Elvas, entre Espagne et Portugal, Byron suit la tradition en se baignant dans le petit courant qui sépare les royaumes rivaux. Byron et ses amis chevauchent des journées entières, franchissent des 100 kilomètres quotidiens.

En 1810, la traversée de l’Hellespont est le produit des circonstances. Le navire qui transporte Byron est à l’ancre, à l’embouchure des Dardanelles. On attend l’autorisation d’avancer. Cela demande des semaines. Byron tue le temps en nageant. « Comme toujours, l’eau le revivifia. Il passait des heures à plonger repêcher des tortues de terre qu’il avait jetées à l’eau. Nul n’avait essayé de refaire la traversée de Léandre. Avec un officier du bateau, le lieutenant Ekenhead, Byron parie qu’il atteindra la rive opposée en premier. Le 16 avril, les deux hommes se lancent. Ils doivent abandonner après une heure, dans une eau glacée des fontes de neige, vaincus par la force du courant. Epuisés, gelés à ne pouvoir se tenir debout. Le 3 mai, deuxième tentative, Ekenhead réussit en 1h5, Byron en 1h10. Byron raconte : « la traversée est de plus de quatre miles, le courant était toujours fort et froid, quelques gros poissons s’approchèrent de nous quand nous nous trouvions au milieu de l’effort qui nous rendit moins fatigués que gelés. » Byron, qui ne nage jamais nu, porte un pantalon long, Ekenhead, lui, est probablement nu. Tous deux utilisent sans doute la brasse, le crawl n’existant pas à l’époque en Europe.

        « Byron écrit comme un maniaque, pendant deux mois, à ses amis, au sujet de son exploit », leur explique combien le courant a rendu la chose difficile, et s’étend sur les stratégies employées par Ekenhead et lui même.

Peu de temps après, le voilà qui se baigne dans le détroit de Corinthe avec Howe Peter Browse, Baron de Sligo. Celui-ci rapporte que Byron porte comme à l’accoutumée un pantalon de nankin (grosse cotonnade de tissu jaune).

En 1818, Byron effectue la troisième de ses nages les plus fameuses. Dînant aux Hoppners, le 27 mars, il rencontre le cavaliere Angelo Mengaldo, qui a servi dans l’armée de Napoléon, et se vante d’avoir traversé la Berezina sous le feu ennemi pendant cette bataille désastreuse de la Grande Armée. Byron ne peut être surpassé et suggère un concours de nage. A La Mira, il va souvent nager au Lido, et, quand l’eau est assez chaude, dans le Grand Canal.

Les deux concurrents sont rejoints par un  jeune Anglais résidant à Venise, Alexander Scott. Un préliminaire a lieu le 15 juin. Dix jours plus tard, les trois hommes s’élancent du Lido par vent et courant favorables. Ils doivent couvrir 4,5 miles (soit environ sept kilomètres) ; la traversée comprend l’aller retour de la lagune et la longueur du Grand Canal. Byron distance aisément ses adversaires. Mengaldo abandonne avant le Canal, Scott atteint Rialto. Byron est resté dans l’eau de 4h30 à 8h15, sans toucher ni se reposer.

En 1822, un drame, sur les côtes italiennes. Un bateau dans lequel se trouve Shelley, poète ami de Byron, sombre. Les passagers se noient. Deux jours de suite, sur la plage, on brûle les corps des victimes, Edward Williams et Shelley. Byron, les deux fois, se précipite vers la mer et nage vers le large, sur mille cinq cents mètres. Fortement malade, il refuse de revenir sur la rive avant la fin de la cérémonie. Qui dure : le corps de Shelley résiste quatre heures aux flammes.

Quelques mois plus tard, à Lerici, Byron propose une compétition de nage à un de ses compagnons, Trelawney, aventurier que ses Mémoires ont rendu justement célèbre. Il s’agit, partant du Lido, de rejoindre le navire Bolivar, à l’ancre à trois miles au large, à dîner à bord, puis à revenir toujours à la nage. Trelawney atteint le premier le navire. Les deux hommes dînent. Le retour se passe moins bien. Après cent mètres de nage, Byron a de violents haut le cœur. Trelawney a du mal à le persuader de rejoindre le Bolivar. Après un verre de brandy, il se remet à l’eau. Il frôle l’évanouissement en touchant terre, et restera quelques jours au lit.

 

     Edgar Poe, jeune, cherche l’émulation dans l’exemple de Byron. Le nageur l’inspire, semble-t-il, à l’égal du poète ; les exploits, réels ou supposés, de Poe dans la rivière James ont été rapportés, d’autant que lui-même, qui ne se fit jamais gloire d’avoir approché La Fayette, chose qui aurait passé pour considérable, évoquera souvent son aisance natatoire. Adolescent, Poe semble avoir été un bon athlète ; à onze ans, il prit des leçons de boxe à l’école Manor House de Stoke Newington, près de Londres. Un de ses intimes, Thomas Ellis, a raconté dans un témoignage recueilli par le Richmond Standard du 7 mai 1881 qu’il suivait soixante ans plus tôt le futur poète, nageant dans les rapides de la James et jure qu’il se serait noyé sans lui. Les biographes de Poe rapportent que dans les années 1821-23, alors qu’il vivait en Angleterre, loin de sa réputation lugubre d’habitué des cimetières, le jeune homme était un joyeux garçon, et la nage dans la crique de Shokoe entrait dans l’ordinaire de sa vie d’adolescent au même titre que les razzias dans les vergers, les poulaillers et les carrés de navets, ou les promenades à travers bois et champs. Cinq ans plus tard, de retour aux états-Unis, il en imposait à sa manière, par ses exploits de coureur et de nageur. « En une certaine occasion, sur une déclivité légère ; il courut et sauta 20 pieds, environ 6 mètres, ce que personne ne pouvait faire, encore qu’il y en eut deux ou trois qui pouvaient faire 18 ou 19 pieds, dont Eûphémon Labranche, un ami de Louisiane, son premier rival, éduqué en France où la gymnastique faisait partie du cursus. »

Georges Walter, qui rapporte son plus bel exploit de nageur, utilise pour ce faire des formules prudentes :

« Poe inventa lui-même pour masquer des épisodes de sa vie qu’il désavouait, quelques séquences héroïques et mystérieuses, dignes de lui. Son exploit de nageur, à quinze ans, est resté légendaire comme il l’entendait, et devait l’égaler à lord Byron qui était alors son modèle pour la pose bien plus que pour l’écriture. C’était par un jour de juin torride. Nageur réputé, Edgar décida qu’il nagerait dans la James du quai de Ludlam à Warwick, soit une distance d’environ huit kilomètres. Un ami, Robert Mayo, le suivit. Dans une barque, M. Burke, l’humaniste au fouet, entouré de plusieurs élèves, surveillait les nageurs. A mi-parcours, Mayo abandonna, on le hissa sur la rive. Poe alla jusqu’au bout, puis, tranquille, rentra à pied, la figure et la poitrine boursouflées par le soleil. Ce fut l’occasion pour lui de faire remarquer que traverser les eaux calmes de l’Hellespont [comme Byron dans une autre nage fameuse) était un jeu d’enfant comparé à l’exploit qui consistait à
lutter contre une des plus fortes marées remontant le fleuve. Lorsqu’il entendit que, dans la ville on doutait de son exploit, Edgar n’eut de cesse d’obtenir des témoins, dont Robert Gabell et Robert Stanard, une attestation écrite et signée qui, longtemps après, parut dans la presse. » (Georges Walter, Edgar Allan Poe, Flammarion).

 

         Alexandre Dumas témoigne que son père, le général Dumas, « admirable nageur des colonies », opéra sous ses yeux, et en compagnie de son nègre Hippolyte qui « nageait comme un poisson », un triple sauvetage. La nage est présente dans l’œuvre de Dumas ; tout le monde se souvient de l’évasion périlleuse d’Edmond Dantès de sa prison du château d’If, qui va devoir nager pendant plus d’une heure, contre le vent, avant d’atteindre la terre ferme. Dans son roman Georges, Dumas conte le bain (fort animé par une attaque de requin) d’une jeune fille des îles qui, pour nager, « commença à laisser tomber, les uns après les autres, tous ses vêtements, pour revêtir une tunique de laine blanche qui, serrée autour du cou et au dessous du sein, et descendant au-delà des genoux, lui laissait les bras et les jambes nues, et par conséquent libres de leurs mouvements…

     Puis, hardie et confiante dans son adresse et dans sa force, certaine de sa supériorité sur un élément dans lequel, en quelque sorte, comme Vénus, elle était née, elle s’élança, disparut dans l’eau, et reparut, nageant à quelques pas de l’endroit où elle s’était précipitée. » Quand il évoque la nage, Dumas ne fait pas œuvre d’imagination. Lorsqu’il écrivait son Charles VII dans la tranquillité de Trouville, il n’oubliait pas d’aller nager tous les jours, pendant une heure, de quatre à cinq. Ce qui lui vaut de vivre l’aventure qui suit :

     « Si perdu que fût Trouville, il y venait, cependant, quelques baigneurs normands, vendéens ou bretons.  Le bruit commençait à se répandre à Paris que l’on venait de découvrir un nouveau port de mer entre Honfleur et La Délivrande. Il en résultait que l’on voyait arriver de temps en temps un baigneur hasardeux qui demandait d’une voix timide : – Est-ce vrai qu’il existe un village appelé Trouville, et que ce village est celui dont voici le clocher ?
« Un jour, au nombre de ces baigneurs hasardeux, de ces touristes égarés, de ces navigateurs sans boussole, arriva un homme de vingt-huit à trente ans, qui déclara s’appeler Beudin, et être banquier.
« Le soir de son arrivée, je me baignais assez loin en mer, quand à dix pas de moi, sur le dos d’une vague, j’aperçus un poisson qui réalisait le rêve de Marécot dans L’Ours et le Pacha, c’est-à-dire un gros poisson, un énorme poisson, un poisson comme on n’en voit guère, un poisson comme on n’en voit pas.
Avec un peu plus d’amour-propre, je l’eusse reconnu pour un dauphin, et j’eusse cru qu’il me prenait pour un autre Arion ; mais je le reconnus simplement pour un poisson de taille gigantesque, et, je l’avoue, son voisinage m’inquiéta.
Je me mis à nager de toutes mes forces vers la terre.
« Je nageais bien, à cette époque ; mais, en sa qualité de poisson, mon voisin nageait encore mieux que moi ; il en résulta que, sans faire aucun effort apparent, il me suivit, se tenant toujours à une égale distance de moi.
« Deux ou trois fois, me sentant fatigué – c’était l’haleine surtout qui me manquait – j’eus l’idée de reprendre pied ; mais je craignais de m’effrayer en trouvant sous moi une trop grande profondeur.
« Je continuai donc de nager jusqu’à ce que mes genoux labourassent le sable.
Les autres nageurs me regardaient avec étonnement ; mon poisson me suivait comme si je l’eusse tenu en laisse.
« Arrivé à gratter, comme je l’ai dit, le sable avec mes genoux, je repris pied.
Mon poisson faisait culbutes sur culbutes, et paraissait au comble de la satisfaction.
Je me retournai et regardai avec plus d’attention, et surtout avec plus de calme. Je le reconnus pour un marsouin. »

Dans son autobiographie, il présente un formidable portrait de Jacques Fosse, né en 1819, reconnu par l’association nationale de sauvetage comme « le premier sauveteur de France. » Ce personnage d’exception, doté d’une force herculéenne, avait été portefaix, scieur de long, puis marchand de grain et porte drapeau de la Garde Nationale de Beaucaire. Il avait effectué son premier sauvetage à onze ans et sauva des dizaines de personnes. Il n’hésitait pas à chercher les gens en perdition jusqu’au milieu des tourbillons du Rhône en crue

     À Capri, Gustave Toudouze décrit dans son ouvrage de 1875, La Sirène, souvenirs de Capri, la scène qui suit : « Quelques voyageurs français, des touristes anglais, gouailleurs à la mine épanouie, farceurs aux traits gourmés et impassibles, s’amusaient à lancer dans l’eau des pièces de monnaie, et une dizaine de jeunes Napolitains de dix à seize ans, complètement nus, nageaient et plongeaient autour du vapeur, à la recherche de cette manne de nouvelle espèce. Les passagers joignaient leurs rires aux cris, aux lazzis, aux provocations comiques de ces tritons bruns et agiles qui s’ébattaient dans l’écume de la vague, enveloppant de leurs jeux les flancs polis et glissants du bateau »

À Naples, soixante années plus tard, Roger Peyrefitte assiste à la « fête de Sainte Lucie, ou plutôt « de l’enseigne » (personne n’a pu me dire l’origine de cette dénomination.) Sainte Lucie, patronne du quartier homonyme, quartier jadis très populaire et qui l’est resté par endroits.(…) La fête se célèbre dans les derniers jours du mois d’août, devant la presqu’île du castel de l’Œuf (où Virgile était censé avoir enfermé un œuf magique, qui assurait l’immortalité de la cité).(…) »

  Couronne de spectateurs sur le quai et sur le castel. Au milieu de la petite baie qui forme le porte de Sainte Lucie, un ponton couvert d’un dais rouge, que surmonte une couronne et qui abrite deux grands fauteuils dorés. Des jeunes gens et des gamins en caleçons de bain et plus ou moins grimés, se précipitent dans l’eau à qui mieux mieux, pris d’une sorte de frénésie aquatique. » C’est presque le spectacle qu’offrit à Casanova le prince napolitain de Francavilla, lorsque « dans le bain qu’il avait au bord de la mer… il fit plonger à la fois tous ses pages, jeunes gens de quinze à dix-sept ans, beaux comme des amours ». La jetée appartient, ce jour-là, à cette folle jeunesse. Quiconque tombe en son pouvoir, est immergé tout habillé. (…) Des familles entières, se tenant par la main, courent à la mer, comme à une piscine miraculeuse.

        Soudain, on voit plonger un gros homme, également tout habillé : c’est le chef de la fête. Il nage jusqu’au ponton, y prend pied, allume au briquet un minuscule canon, dont la détonation annonce l’approche du roi. »

 

 

(1). Maya Jayapal, Bangalore, the Story of a City(Eastwest Books – Madras, Chennai, Madras, 1997).

(2). Le culte de l’homme-oiseau a été dépeint dans un bon film de fiction Rapa-Nui, qui donne une version vraisemblable de la fin de la civilisation pascuane.

1994-2012 : LA REVOLUTION FRANÇAISE (5)

LE NERF DE LA GUERRE

 

 

DANS QUATRE ARTICLES PRECEDENTS, NOUS AVONS EXAMINE LES FACTEURS QUI ONT FAIT DE LA NATATION FRANÇAISE LA 3eme POURVOYEUSE DE MEDAILLES AU MONDE. AUJOURD’HUI, NOUS ANALYSONS LES FACTEURS « CACHES » DES SUCCES ET MESURONS LES RISQUES DE RETOMBER DE CETTE POSITION EMINENTE.

 

 

 

Une société qui évolue menace les situations acquises.

Une société qui stagne conforte les situations acquises.

 

Par Eric LAHMY

 

Selon Jean-Pierre Le Bihan, qui a effectué sa carrière à la Fédération française de natation, aucun des succès de ces dernières années n’aurait pu être atteint sans  « deux gestionnaires avisés, qui ont fait la fortune de la Fédération. M. Henri Simon, un poloïste, intègre et passionné trésorier de la Fédération de 1981 à 1997, et Paulette Fernez, présidente du Comité du Limousin. Et Jean-Paul Clémençon aimait dire : « la FFN, c’est Daniel Chaintreau. »

Embusqué derrière ses fortes moustaches, Chaintreau, allure énergique, était le Directeur financier de la Fédération. Paulette Fernez était l’élue qui travaillait en binôme avec Chaintreau. Paulette a été amenée à la natation par sa fille. Celle-ci avait six ans quand Paulette l’amenait à la piscine, à Limoges. Plutôt que d’attendre pendant l’entrainement, elle piquait une tète dans le public. Un jour, l’entraineur lui demanda si elle voulait aider. Paulette a fait mieux que ça. De fil en aiguille, elle est devenue présidente de l’ASPTT Limoges (de 1973 à 1998), contrôleur aux comptes à la Fédération (1992-1996), puis trésorière (1996-2008), enfin vice-présidente. Avant de nous rencontrer, Paulette a consigné dans un carnet ce qui lui semble digne d’être rappelé. Elle passe en revue les innovations mises en place par Fauquet, à partir de l’an 2000. Des services soit inexistants, soit embryonnaires jusque là.

     « La natation, à partir de l’an 2000, a créé des services qui n’existaient pas. La vie des athlètes a assuré le service des nageurs : aménagement des études, contrats avec les commanditaires, gestion des aides personnalisées (un athlète effectue sa demande, la Fédération par ce service détermine les montants et les sommes sont déterminées par le CNOSF). Le médical : les clubs s’en occupent, mais un service fédéral reçoit un retour. Santé, dopage, visites obligatoires. Le docteur Cervetti, médecin fédéral, chaque semaine, vérifie que tout se passe bien. Trois grandes armoires sous clé, secret médical oblige, contiennent les quelques 850 dossiers de nageurs du haut niveau des diverses catégories d’âge concernées. Le service médical assure aussi la diffusion des règles diététiques. »

Les repas des nageurs en stage sont décidés par un diététicien, en fonction des découvertes les plus pointues de la diététique moderne. En 2011, la diététicienne de service, une ancienne championne de natation, avait ainsi mis du curcuma (une racine aux vertus anti-oxydantes et anti-cancer  connue de l’Inde ancienne) à tous les repas des champions.

     « Le service juridique : au départ, Louis-Frédéric Doyez, aujourd’hui directeur administratif, a été engagé pour créer un service juridique, qui conseille les nageurs et assure une liaison avec leurs agents sportifs. L’équipement : sans piscines, pas de résultats. »

      » Le service équipement est relié avec tous ceux qui construisent des piscines. Il ne faut pas faire d’erreurs. Bernard Boullé dirigeait ce service, repris aujourd’hui par Joachim Arphand. Le service recherches est aujourd’hui, résultats de la natation française obligent, connu du monde entier. On le demande à la LEN, la FINA. En 2013, ils sont partis deux mois en Australie (Canberra, Brisbane). En ce qui concerne les primes, tout ce que donne le ministère est doublé par la Fédération. Primes pour les trois premiers des championnats d’Europe, du monde et Jeux olympiques. »

Tout cela n’a été possible que grâce à un gros effort financier. A son arrivée dans la place, en 1996, Fauquet est directeur des équipes de France, et elle, qui a été contrôleur aux comptes depuis 1992, vient d’être bombardée trésorière, poste qu’elle occupera jusqu’en 2008. Devenu DTN, Fauquet lui explique les règles du jeu : en déplacement, le nageur nage, l’entraineur entraine, et tout ce qui est autour rend service. Le « dirigeant », qui cherchait des souvenirs à ramener et envoyait des cartes postales chez lui, c’est fini : il passe au service de la performance. Cela a l’air de convenir à Paulette. La cheffe de délégation s’occupe de chouchouter ses ouailles jusque dans les détails, à les accompagner à l’approche de la compétition, but suprême de sa saison. Rôle passionnant dans lequel plus d’un va se révéler. Dans un déplacement, outre les chambres, « Fauquet veut qu’on loue un salon réservé à l’équipe. Il n’est pas question de laisser le nageur se morfondre seul dans sa chambre. Je louais un réfrigérateur, achetais des boissons, des amuse-gueule. » Puis, rêveuse:  « Je pense que cela a apporté… »

Paulette a la larme à l’œil quand elle parle des nageurs. « Ce sont de grands enfants. Ils ont besoin d’affection. Ils sont tellement rayonnants, gentils. A leur contact, j’ai retiré beaucoup, pour moi-même. L’idée de Claude était de leur assurer la quiétude nécessaire à l’approche de la compétition, à une bonne concentration un état d’esprit positif. »

Le budget de la Fédération, en 2012, frôle les 13 millions d’Euros. En gros 4 millions de la MJF, 5 millions des licences, 2 millions des partenaires et 2 millions des recettes du sportif (engagements, etc.).

Est-ce beaucoup d’argent ? Mais « tout coûte cher, explique Paulette : une équipe en déplacement, un stage, c’est un budget qui augmente avec le nombre des nageurs, les stages aussi, cher pour la FFN… et les clubs ; les clubs qui fournissent d’énormes efforts. »

Quand elle prend son poste en 1996, Paulette a doit à une sacrée surprise. L’année s’est terminée par un déficit de 3.500.000 francs. Totalement inattendu. Elle découvre des factures auxquelles elle ne comprend rien, dont elle ne sait pas d’où elles viennent. Le DTN sort d’un tiroir de son bureau des correspondances. Il a lancé des opérations sans rien dire. Eberluée, – elle n’avait jamais vu ça quand elle travaillait aux chèques postaux, à la Poste -,  elle cherche la parade. « Je dois trouver un moyen de changer cela. La commissaire aux comptes de la Fédération, Raphaelle Terquem, me donne la marche à suivre, que je vais respecter à la lettre : il s’agit de mettre en place un suivi prévisionnel très rigoureux, action par action. Chaintreau rentrait toutes les évaluations des opérations de l’année, après que chaque discipline eut fait son prévisionnel. Claude Fauquet présentait le budget prévisionnel au Ministère où, immanquablement, on poussait des hauts-cris. Fauquet revenait et demandait à chacun de revoir sa copie. Une fois le prévisionnel décidé, Chaintreau le rentrait dans son ordi, action par action. Dès lors, il ne pouvait y avoir aucune surprise. Chaque action faisait l’objet d’un bon de commande amené au Directeur financier. Si l’action avait bien été prévue, elle était encodée, et, quand je voyais le code de Chaintreau, je signais. Quand une équipe revenait avec un dépassement, on leur demandait sur quelle autre action ils avaient prévu un moins. La barre a été redressée dès la première année, chaque année a été équilibrée et même un petit solde positif est apparu qui nous a permis, en 2010, en effectuant un prêt, d’acheter le siège de la Fédération. »

Depuis, Paulette, bombardée vice-présidente, qui repart pour un tour (jusqu’en 1976), est chargée de la gestion du siège et de la cellule des achats. « Et là aussi, il convient d’éviter les surprises, » dit cette femme toujours impliquée.

Si, dans la réussite de notre natation, le premier « facteur caché » a été d’éliminer les factures cachées du programme fédéral, d’autres phénomènes ont joué. « Je pointe l’arrivée d’un contrôle antidopage performant, note Le Bihan. Si l’on refait les palmarès en éliminant seulement les performances des dopés certifiés, c’est-à-dire des pays qui dopaient de façon systématique, on s’aperçoit de l’ampleur des dégâts que les produits dopants ont provoqué. » Mais aussi, on imagine que ni Maracineanu, ni Figues, ni même Manaudou ou Muffat ne seraient passées face à des athlètes anabolisées.

Autre point fondamental : « Entre 1973 et 2012, le nombre de nos licenciés est passé de 90.000 à 275.000. Je dois reconnaitre que le nombre des nageurs classés n’a pas augmenté, il n’empêche, ce plus que triplement a assis la natation sur un vivier dont je crois qu’il a permis de détecter plus de talents. »

Pour le reste, rien n’a été facile, et parfois, la mise en place a été douloureuse !

     « Les minimas de Claude Fauquet, on l’oublie aujourd’hui, ont constitué un drame, rappelle Le Bihan. Les temps établis par Philippe Dumoulin n’étaient pas toujours très bien étudiés. Pourtant, des données existaient. Jean Pommat, un statisticien, Georges Zinstin, et moi-même avons produit une table de cotation sur 1500 points, établie d’après les 1000 meilleures performances françaises par épreuve et par année d’âge. Dumoulin n’en a pas tenu compte et a sorti des temps de son chapeau qui ont fait qu’il n’y avait que sept sélectionnés sur 50 mètres papillon et huit sur 200m papillon aux championnats de France de Châlons-sur-Saône : fautes de concurrents, ces courses ont été disputées en finales directes ! Gérard Durant, le président de Clichy, avait crié au scandale. »

     « Il y a eu comme ça des boulettes, ainsi les temps de sélection des championnats du monde de Fukuoka, en 2001, pour lesquels on avait réussi à ne retenir que 3 sélectionnés auxquels on avait ajouté 2 juniors. » A l’époque, l’opinion se focalise sur le cas de Roxana Maracineanu. Championne du monde en 1998, 2e des Jeux olympiques sur 200m dos, Roxana n’est pas qualifiée pour avoir raté de quelques centièmes d’un des trois temps exigés par la Direction technique. Fauquet résiste à toutes les pressions et refuse de la récupérer. Sans doute pense-t-il qu’il n’a pas le choix, qu’il en va là de sa crédibilité. D’un autre côté, la championne du monde sortante, qui ne pourra pas défendre son titre, est une nageuse exemplaire, une équipière appréciée, une femme courageuse, équilibrée, polyglotte, qui poursuit des études sérieuses. La jeune Alicia Bozon, qui est du déplacement de Fukuoka et atteindra la finale du 400m, témoignera du manque qu’aura constitué pour elle l’absence de Maracineanu. Aujourd’hui encore, ce refus d’accepter une entorse à son système constitue la « faute » de Claude Fauquet qui résonne dans les mémoires.

 

                    L’étroitesse de notre élite

Aux Jeux olympiques 2012, le classement FINA, basé sur les médailles olympiques, donne la France 3e derrière les USA et la Chine. Nous avons effectué un classement des nations basé sur les places de finalistes. En attribuant un point au 8e de la finale, 2 au 7e, etc., 7 au 2e et 9 au 1er pour valoriser le titre olympique.

Dans un tel classement, la France est 5e du classement masculin avec 44pts, devancée par les USA, 157pts, le Japon, 2e, 60pts, l’Australie, 3e, 48pts, la Chine, 4e, 46pts, et devant l’Allemagne, 6e, 36pts, la Grande-Bretagne, 7e, 32pts et la Hongrie, 8e, 31pts.

Au classement féminin, le France finit 7e , avec 32pts, derrière les USA, 1ers, 142pts, l’Australie, 2e, 62pts, la Chine, 3e, 54pts, la Grande-Bretagne, 4e, 52pts, les Pays-Bas et le Japon, 5e, 34pts, et devant la Russie, 28pts.

Au classement général, les USA l’emportent avec 299pts devant l’Australie, 110pts, la Chine, 100pts, le Japon, 94pts, la Grande-Bretagne, 84pts ; la France est 6e avec 76pts.

Selon Christos Paparrodopoulos, « la question qui se pose, c’est : pourquoi le sprint ? Cela répond plus au profil de notre natation. Mais en progressant dans le secteur du sprint, on s’est affaibli dans d’autres secteurs. Alors, faut-il travailler ses points forts au détriment des points faibles ou pas ? Nos résultats sont exceptionnels sur des nageurs exceptionnels.

     « Et où ça ? En crawl jusqu’au 200 mètres. Ailleurs, c’est plus compliqué. Je note une dégradation énorme de nos spécialités.

     « C’est là le centre de l’affaire. La réussite paradoxale de la natation française, qui fait l’exception française. C’est plus facile de réussir sur 100m que sur 1500m. Les entraineurs français se sont posé la question de la rentabilité de leurs efforts. La réussite d’un Florent Manaudou est remarquable, mais elle n’est pas reproductible sur 1500m ou sur 400m quatre nages.

     « Pourquoi ? On est une natation d’artisans. Et non pas une natation de stratégie globale. Les Américains, les Australiens sont présents partout. Prenez l’exemple d’un brasseur, dans une ligne d’eau, c’est un emmerdeur, il va prendre une place pas possible, aller plus lentement, alors qu’on pourra mettre dix ou douze nageurs dans la même ligne. Donc on sacrifie la brasse quand on a des conditions d’entrainement difficiles. Aux USA, en Australie, l’entrainement se déroule dans des endroits magnifiques. Faire de la natation dans le nord de la France, c’est mission impossible.

     « Pas un nageur de papillon décent depuis Franck Esposito. La natation est particulière, et vouloir en faire un modèle anglo-saxon,  ne garantira pas la réussite. Maintenant, on est plutôt dans l’artisanat. J’avais planché sur un projet brasse qui a été abandonné. Je regrette un peu. Je souhaiterais qu’on devienne la grande natation de natation, avec des finalistes partout. »

Si la France souffre d’une natation concentrée sur le sprint de nage libre, ce sujet d’inquiétude cache une satisfaction : c’est une natation de gagneurs. Avec seulement 13 places en finales, ce qui n’est pas beaucoup, on enlève 4 titres olympiques,  2 médailles d’argent et une médaille de bronze, ce qui fait que 54% de nos finalistes sont médaillés. La Grande-Bretagne, en sens contraire, compte 24 places en finales, pour trois médailles et zéro titre (12% de finalistes médaillés). L’Australie, grand pays de natation, est très présente avec 27 places de finalistes, mais n’enlève qu’un seul titre et 6 médailles (26% de médaillés). Le Japon, 19 finales, ne gagne pas un titre olympique, et compte 3 médailles de bronze (16% de médaillés).

Comme disait Jean-Paul Clémençon, « il faut que beaucoup de gens perdent au casino pour qu’il y en ait un qui gagne ! » A Londres, le vainqueur, à ce jeu, a été la France.

C’est à la fois l’effet Fauquet, avec ses minima en séries, en demi et en finale qui enseigne aux nageurs à nager très vite à trois reprises dans un laps de temps très rapproché, et donc à atteindre le maximum de rentabilité en finales, et l’effet Philippe Lucas – Laure Manaudou qui arrivent avec cette assurance de ceux qui n’ont peur de rien dans les finales, avec cette idée que seul l’or compte.

 

                              Les jeunes ne sont pas au niveau

La parole est à Denis Auguin : « Pour l’avenir de la natation française, il y a urgence d’augmenter la densité de notre élite, très faible dans une bonne moitié des épreuves. Quand je nous vois finir au classement FINA devant les Japonais et les Australiens, qui placent des finalistes dans pratiquement toutes les courses, je crois rêver. A part la nage libre, on est sinistrés ! Et l’avenir se présente mal, avec seulement cinq nageurs qualifiés aux championnats d’Europe juniors. Il y a là comme un goût de retour vers l’époque de la cata. »

Diagnostic proche de Michel Chrétien : « L’état de notre natation de jeunes est préoccupant, il y a un manque de réussite qu’on a noté au niveau européen. En même temps, aux Jeux olympiques, des pays comme le Japon et l’Australie, qui ont mis des finalistes dans toutes les épreuves, ont fini derrière nous au classement des médailles. D’un autre coté, la Grande-Bretagne, l’Italie, qui sont de façon systématique meilleurs que nous dans les compétitions juniors, voient leurs plus brillants éléments disparaitre en seniors. »

Lucien Lacoste, ancien Directeur des équipes de France (2001-2004), entraineur du TOEC de Toulouse, offre un autre point de vue sur la question : « la réussite est une histoire d’hommes, dit-il. Regardez nos médaillés : Florent Manaudou, Camille Lacourt, mesurent 2m, Yannick Agnel et Amaury Leveaux 2,02m, Alain Bernard 1,96m. Et, coté dames, Solenne Figues 1,78m, Laure Manaudou 1,80m, Camille Muffat 1,83m. On n’en voit pas beaucoup, d’aussi doués avec de tels gabarits. Alors, on se vante d’avoir mis un système en place, mais il faut donner sa place au hasard ; en dernière analyse, il faudra avoir des nageurs, et on aura peut-être du mal à en trouver de ce calibre là. » C’est l’un des points forts de notre natation actuelle, que relève aussi Christos Paparrodopoulos, ces « nageurs à grand potentiel » dont on ne sait pas si on en retrouvera d’autres. Disposer d’Agnel après Bernard, de Muffat après Manaudou, ce n’est pas quelque chose qui se décide en réunion technique.

 

                                Le grand écueil, l’accès aux piscines

A la rentrée, un club historique parisien, le Cercle des Nageurs de Paris, a perdu la concession de la piscine qu’il avait aidé à construire et qu’il gérait depuis plus de cinquante ans. Le CNP a été évincé par l’UCPA (Union Nationale des Centres Sportifs de Pleine Air). Selon Lucien Lacoste, l’accès aux piscines pourrait être le « grand écueil » qui menace notre natation : « Les clubs auront de plus en plus de mal. Les « Vert Marine », l’UCPA, des entreprises commerciales, viennent les concurrencer, et leur but, c’est le profit. Ce qui risque de changer la donne. Il n’y a pas que ça. Les jeunes retraités sont plus demandeurs de sport santé que par le passé. J’imagine mal mes parents aller à la piscine, maintenant, cela se développe. C’est autant de créneaux en moins pour les nageurs de compétition. On manque de beaux stades nautiques. Après cela, cela dépend : à Toulouse, il y a pas mal de bassins, des pays sont plus mal lotis que nous. Par exemple, on pourrait aménager les bassins d’été pour qu’ils puissent être utilisés à longueur d’année. »

Michel Chrétien partage cette inquiétude quant à l’avenir des infrastructures : « Nous manquons de piscines, d’encadrement. Les nouvelles piscines sont à gestion privée, les clubs doivent payer, et ne peuvent supporter les salaires des entraineurs. Avant, les municipalités actaient en direction du sport.

     « Il y a quelque chose de paradoxal dans notre réussite. Elle est contradictoire avec les moyens structurels qui sont à notre disposition.  La France n’avait pas de piscines de compétition, elle n’a pas l’infrastructure des grands pays de natation, sur ce plan elle se trouve à la traine. »

Sans piscines, pas de nageurs. Et sans municipalités dynamiques, pas de piscines. « Des maires comme Georges Frêche à Montpellier, Christian Estrosi à Nice, Arlette Franco à Canet en Roussillon, un champion comme Bozon à Tours, les Horter à Mulhouse, Francis Luyce à Dunkerque, tous ont compris l’intérêt d’une élite sportive, et su profiter des performances de leurs athlètes, rappelle Jacky Batot. Et le président rémois d’ajouter. « On n’est pas à l’abri d’un retour vers la médiocrité en raison d’un nombre important de communes réticentes. On sent depuis deux ou trois ans que les municipalités sont tentées de confier la gestion de leurs piscines à des associations populaires et culturelles aux dépens du sport. »

La crise économique peut jouer un rôle néfaste : « A une époque où la conjoncture économique était bonne, et les communes avaient les moyens de répondre, on a pu dégager un plus pour le sport, dit encore Batot. Moi-même à Reims avais eu la possibilité de développer un club qui marchait bien, dans des conditions économiques favorables. Mais quand l’adjoint aux sports d’une commune n’est pas issu du haut-niveau, cela risque de se passer moins bien. C’est par périodes. »

En revanche, les résultats brillants de l’équipe nationale peuvent contrarier les tendances négatives. « Ces succès obtenus par les équipes de France de natation depuis maintenant près de dix ans ont rendu les communes sensibles, dans la mesure où les dites communes se servent d’une façon ou d’une autre des athlètes de haut niveau pour leur image. » Ils ont aussi amené des sponsors, dont l’apport n’est pas négligeable.

Telles sont les armes de la natation – outre son image de sport pour tous – pour lutter contre un possible déclin. « Aux deux centres ‘’institutionnels’’ censés fabriquer de la bonne natation à l’INSEP et Font-Romeu, explique Chrétien, des centres qui ne sont pas ‘’officiels’’, institutionnels, n’en ont pas moins produit des nageurs : Rouen a sorti Gilot, Anne-Sophie Le Paranthoen, Nice aussi n’a pas ce label, mais Nice n’avait pas besoin de ça parce qu’il avait les moyens. Moi-même, ai vécu sur Amiens, et j’ai pu entrainer Jeremy Stravius et Mélanie Hénique. »

 

                              Il y a du mou dans la ligne d’eau.

Selon Denis Auguin, l’une des grandes erreurs commises aujourd’hui ça et là consiste à attendre d’avoir des nageurs de haut niveau pour les soumettre à un travail de haut niveau. « Or, estime-t-il, c’est loin en amont qu’on doit travailler dans ce sens. Il y a toute une façon d’agir qui s’apprend très tôt, qu’il serait trop tard d’attaquer à l’accession du nageur au haut niveau. » La Direction technique a réduit de moitié entre 2008 et 2012 le nombre de jeunes nageurs inscrits dans les pôles jeunes. En durcissant des critères de sélection déjà très élevés, n’a-t-on pas découragé des talents potentiels ?

Jacky Brochen s’inquiète du risque d’un retour au laxisme d’antan : « Claude Fauquet a su faire confiance aux gens. Au début, il a eu l’air un peu psychorigide, mais ensuite il a su adapter les règles. Je crois que Christian Donzé a appauvri ces règles, je ne sentais pas bien la philosophie de sa démarche. » Plusieurs adjoints du DTN avaient sentis qu’ils étaient écartés des décisions, au profit d’un aéropage d’intimes du DTN issus de ses relations…

Christos Paparrodopoulos restait vague quant aux risques, mais notait un moindre souci de rigueur : « Christian Donzé a fait un mélange de la ligne dure de son prédécesseur et d’une ligne moins rigide.» Oh, qu’en termes choisis ces choses-là sont dites.

Autre critique plus d’une fois entendue : « des sélections françaises devait résulter une équipe homogène. Ce système n’a pas été poursuivi sous la férule de Christian Donzé, et on a desserré les qualifications. A Rome, aux mondiaux, on a compté six sélectionnés qui n’ont pas nagé, ce qui n’est jamais bon. Et le système de sélection pour les Jeux de Londres a frôlé la correctionnelle. Du fait de l’erreur d’avoir inscrit en amont certains nageurs, il s’en est fallu de peu, en raison des quotas édictés par la Fédération Internationale, que Clément Lefert (or sur 4x100m et argent sur 4x200m) ne puisse nager ! » Ces choses là peuvent arriver, même si ce sont des anecdotes. Mais ce n’est par un Philippe Dumoulin qui aurait laissé passer une telle boulette !

Avant l’accident cardiaque qui l’a terrassé, Christian Donzé avait laissé échapper des propos intrigants concernant ses choix techniques, dans une interview de presse dans laquelle il analysait les raisons du triomphe de Londres. Tout cela est dû, expliquait-il : « à une belle génération de nageurs et d’entraîneurs, à des critères de sélections bien établis, à d’excellents stages, à un projet olympique sur 2 ans, à la valorisation des entraîneurs. » Jusque là pourquoi pas. Mais, ajoutait le DTN, « j’ai beaucoup lu et entendu dire depuis 2009, que la natation française avait profité de l’exigence de Claude Fauquet. Je n’ai rien contre Claude Fauquet, mais j’ai diminué les exigences des critères de sélections ; j’ai adapté progressivement ces exigences au contexte de l’équipe de France. En quelque sorte, j’ai fait l’opposé de ce qu’il proposait. »

D’aucuns se sont étonnés d’entendre Donzé se vanter d’avoir détricoté le travail de son prédécesseur. Celui-ci n’avait-il pas  relevé la natation française ? La plupart des techniciens ont regretté cet affadissement des règles qui avaient fait leurs preuves.

Il nous parait indiscutable, que la part de la DTN dans les victoires d’Agnel et de Muffat pouvait être considérée comme marginale. « Il aurait pu faire n’importe quoi, rien n’aurait pu empêcher Yannick Agnel et Camille Muffat de devenir champions olympiques, estimait un entraineur que nous interrogions sur le sujet, et qui ajoutait plaisamment : « même s’ils avaient fait partie de l’équipe de Namibie, ces deux là auraient gagné. » Un raisonnement qu’on peut reproduire aussi pour Florent Manaudou, avec cette différence qu’à son sujet, personne n’avait vu venir le colosse marseillais, qui, quelques mois auparavant, nageait encore à Ambérieu.

Il est important de prendre date au sujet d’une autre décision du regretté successeur de Claude Fauquet à la tète de la DTN, celle d’avoir modifié les critères de sélection (qu’il qualifiait de « bien établis ») après les qualifications aux championnats de France. Ces critères modifiés ont été assez sévèrement jugés par les entraineurs : ils auront, estiment-ils, un impact à moyen terme : en les recevant, les nageurs et les entraineurs notaient que le Directeur technique national ne croyait pas en ce qu’il proposait. On abandonnait l’intransigeance de Fauquet, qui, aussi détestable avait-elle pu paraitre à beaucoup, a finalement produit cette longue embellie.

On ne peut savoir si Donzé, si le sort funeste ne l’avait frappé, se serait figé dans cette attitude, dictée peut-être par son désir d’exister autrement que comme l’ombre ou le clone de son prédecesseur, ou par sa moindre résistance aux pressions d’un Comité directeur vieillissant dont tous les membres semblent accrochés à leur poste (celui qui vient de repartir en 2013 a aura 70 ans de moyenne d’âge aux Jeux de Rio). Mais on imagine qu’elle produira, si elle n’est pas combattue immédiatement, des dégâts impossibles à apprécier dans l’immédiat, mais dont l’impact futur est presque certain. Un nageur du groupe « relève » qui avait raté sa qualification aux Jeux a dit, en prenant connaissance de la liste des repêchés, sur laquelle il ne figurait pas : « j’ai la sensation d’avoir raté une deuxième fois ma qualification. » Soumettre des nageurs à des critères difficiles, mais qui induisent l’excellence, pour ensuite leur dire après les épreuves de sélection que ces critères sont revus à la baisse, est faire entrer une forme d’incertitude, de flou, mais aussi un soupçon d’incompétence qui ne doit pas exister. Clément Lefert, quoique qualifié pour les Jeux de Londres, avait manifesté à ce sujet une certaine frustration.

 

 

                                     CONCLUSION (EVIDEMMENT) PROVISOIRE

Malheureusement, ces analyses étaient condamnées à se situer en aval de l’action. En disant ce qui A ou N’A PAS marché, on a pu faire l’unanimité ou presque. Mais il est plus difficile de dire ce qui VA marcher et ce qui ne VA PAS marcher. Les minima très durs de Claude Fauquet ont au début été un vrai drame. Ils ont provoqué un scandale. Très peu de gens prédisaient qu’ils permettraient à la natation française d’effectuer des progrès sensationnels. Pourtant ces minima ont tout déclenché. Même s’il ne se serait rien passé sans l’aide aux clubs, aux nageurs, et si un curieux personnage appelé Philippe Lucas n’avait marabouté une fille nommée Laure Manaudou et si ces deux n’avaient pas joué les artificiers. Sans eux, il n’y aurait rien eu, la bombe française serait devenue une fusée qui fait pschitt… ou, du moins, les choses auraient pris beaucoup plus de temps.

D’où un vrai débat sur ce qu’on doit faire aujourd’hui : Christian Donzé proposait de changer le système, de l’amender dans le sens de l’assouplissement. Une majorité des entraineurs étaient, semble-t-il, sceptiques à son sujet, ils sentaient des flottements, une tendance inverse, un retour à des accommodements qu’ils jugeaient désormais nuisibles, une façon de tourner le dos aux recettes qui ont marché. Avec Begotti aux commandes de la technique, ou Dumoulin à l’analyse et au diagnostic, on avait des maitres du sujet, Les successeurs n’étaient pas au niveau. Et surtout, d’après ses critiques, Donzé travaillait quasiment seul, coupé de la plupart de ses cadres techniques. Aujourd’hui, Lionel Horter est entré dans l’arène. Aura-t-il la force de caractère de refuser les tentations du louvoiement, et de garder le cap ?

Entre tous les facteurs qui ont construit la réussite actuelle, il est difficile d’en isoler un. Tous ensembles, ils créent une synergie. Chaque facteur n’agit pas de son propre fait, mais potentialise les autres. Pas de succès sans les minima à la Fauquet, mais ces minima ne peuvent rien sans l’accompagnement technique, l’aide aux nageurs et aux clubs, les stages réussis, l’approche professionnelle, minutieuse, de la compétition ; pas de réussite sans Laure Manaudou, mais peut-être pas de Laure Manaudou sans une équipe solide et ambitieuse autour d’elle. Les facteurs se catalysent, s’interpénètrent, s’enrichissent. Bien entendu, nous n’avons pu proposer ici que des éclairages sur la montée en puissance de la natation française. Sans doute n’avons-nous pas réussi à la montrer en mouvement. Au lieu de l’explication fluide et complète dont nous avions rêvé, nous avons peiné à vous offrir une série d’images de diapositives qui se suivent, clic clic, de façon un peu mécanique. Il y a tout un mouvement, un rythme, aurait dit Pellerin, qui nous a probablement échappé. Notre réussite aura peut-être été de n’avoir oublié aucun élément de cette saga.

HISTOIRE (1) Chapitre 1. LA NUIT DES TEMPS

    « Si la nature, comme il est probable, n’a pas accordé à l’homme la faculté de nager sans étude, il est au moins certain qu’elle lui a donné de grandes dispositions pour réussir en ce genre » (Roger Depagnat)

 

 

     Si la plupart des animaux nagent d’instinct, cet acte, chez l’homme, doit faire l’objet d’un apprentissage. Nager n’a rien d’inné, c’est une maîtrise qui s’acquiert, nécessite une technique, et se développe par un entraînement.

On imagine ce qui pousse, à l’aube de l’humanité, nos ancêtres à « se jeter à l’eau » : s’alimenter ou combattre, ou la nécessité de se défendre contre les bêtes carnivores. Parfois l’eau est un obstacle à franchir, parfois l’on cherche à lui arracher des objets immergés. A certaines températures, elle procure détente et loisir. Mais elle peut aussi s’emballer, devenir une ennemie et il faut alors, si possible la fuir, à défaut tenter de la dominer à ses risques et périls, parfois la dompter pour secourir des âmes perdues. Est-elle calme? On s’y affirme ou l’on y poursuit des buts économiques, pèche, poussage de marchandises. On nage aussi pour des raisons que, des millénaires plus tard, notre « raison raisonnante » d’aujourd’hui imagine mal, magiques, superstitieuses : ainsi, chez certains peuples anciens, on apprenait à nager de crainte de ne pas avoir de sépulture ; si le corps du noyé n’était pas retrouvé et mis en terre, l’âme était condamnée à errer sans repos.

Deux historiens, Masera et Von Soden, ont prétendu qu’un tabou interdisait de nager en Mésopotamie. En Perse, les mers, les lacs et les rivières, domaines où vivaient les Dieux, étaient sacrés : on ne pouvait s’y tremper ni même s’y laver les mains. Von Soden affirmait aussi que la nage était inconnue en Mésopotamie. Cette thèse a été controversée, et Rollinger, dans son Schwimmen und Nichtschwimmen in Alten Orient, s’appuyant sur divers textes et images de l’époque et des descriptions militaires ou d’épreuves de vitesse sur des traversées de rivières, semble avoir démontré sa fausseté.

Plus près de nous, s’appuyant sur un passage du prophète Isaïe, chapitre 25, concernant la chute du peuple de Moab, dans la Bible, le clergé britannique conclut que le créateur n’aimait pas la nage ; il en interdit la pratique pendant tout le Moyen Âge. Cette curieuse rage hydrophobe citait la parabole par laquelle Isaïe compare les murs fortifiés de Moab aux mains d’un nageur : « Au milieu de cette mare, il étend ses mains, comme le nageur les étend pour nager ; mais l’Éternel abat son orgueil, Et déjoue l’artifice de ses mains. Il renverse les fortifications, il les fait crouler à terre. »

Interdire pendant des siècles une activité aussi anodine que la natation sur de telles prémices ressemble fort, disons le, à un pinaillage imbécile. D’autant plus, d’ailleurs, qu’une récente traduction, œcuménique, des Écritures, a abouti à donner un sens complètement différent au passage incriminé : « L’Éternel, aurait dit en fait le texte sacré, étendant ses mains comme celle du nageur, abat les orgueilleuses fortifications. » Ne voilà-t-il pas un fâcheux contresens : ce n’était pas le mouvement de l’orgueilleux Moabite, mais bel et bien celui de l’Éternel lui-même, que l’Ancien Testament comparait à celui d’un nageur ! Le texte qui aurait dû littéralement pousser le peuple de Dieu à l’eau, par une sombre ironie, l’en avait empêché !

 

     L’homme de la préhistoire nageait-il ? Le doute n’est pas permis. Des témoignages de cent siècles l’attestent.

Cent siècles. Dix mille ans. C’est l’âge des dessins de la grotte de Kébir, dans les montagnes du Djebel El Ouenat, en Libye, qui  montrent des nageurs et des plongeurs. L’ensemble de cavernes préhistoriques  qui abritent ces grottes fut repéré en 1933 par le Comte Laszlo Almasy (1896-1951) et son ami Froebenius. Almasy devint le héros du roman d’Ondaatge, Le Patient Anglais. On a accusé ce noble hongrois d’avoir espionné pour le compte des nazis pendant la guerre. L’archéologie lui servait de couverture. Ou peut-être, vu qu’il la pratiquait avec talent, l’espionnage était-il la monnaie qu’exigeaient de lui les Allemands en échange du droit de fouille. Peu importe : sa trouvaille confirma que le Sahara n’avait pas toujours été un désert. Dans un film éponyme de 1997, tiré du roman d’Ondaatge, et qui collectionna une kyrielle d’ « Oscars » (dont celui du meilleur second rôle à la Française Juliette Binoche), on voit Almasy et ses amis, émerveillés,  découvrir les nageurs et les plongeurs de la grotte de Kébir. Le dessin de personnages allongés, battant des pieds, une main au-dessus de la tête, l’autre sous le ventre, ne présente aucune ambiguïté. Il deviendra, en Egypte, sans changement, le hiéroglyphe du verbe nager.

D’autres silhouettes rupestres de nageurs préhistoriques existent, nous a-t-on affirmé : ainsi au Yémen, sur le territoire de l’ancien royaume de Saba, et en Irak, non loin de la jonction du Tigre et du Diyala. Henri Lhote (1), qui relève, entre 1934 et 1954, des milliers de fresques dans le Tassili, fait état de figures en train de nager, comme, à Aouanrhet, une « nageuse aux seins sur dos », femme en position allongée qui remorque un homme aux membres repliés ; ou à Ti-n-Tazarift, « le nageur et l’archer », dont l’un des personnages semble bien évoluer dans l’eau ; mais dans ces peintures, on ne peut parler d’une technique de nage. Les personnages semblent « couler » dans l’eau, se laisser entraîner par un courant.

 

     Un superbe bas-relief assyrien de Ninive, âgé de trente siècles et conservé au British Museum, représente trois hommes nageant sous une pluie de flèches. Ces personnages admirablement rendus sont allongés dans l’eau. Deux d’entre eux s’aident d’outres qu’ils chevauchent et gonflent de leur souffle. Le troisième, posé sans soutien dans l’eau, effectue ce qui pourrait bien être un mouvement de crawl, action alternée des bras et jambes traînantes. Une légende commente l’action : « ils flottaient – tels des poissons traversaient la rivière. » Ou tels Dercétis, déesse de Babylone, ancêtre des sirènes, dotée d’un corps de poisson et d’un visage de femme ?

D’autres signes témoignent de l’existence d’un mouvement alternatif des bras, style crawl, en des temps très reculés. Le hiéroglyphe « nager » ne montre-t-il pas une silhouette d’homme allongé, un bras sous le corps, l’autre levé légèrement en arrière, position qui anticipe des nages réputées « modernes ? » En Égypte, la maîtrise de la nage témoigne d’un niveau supérieur de culture. Quand, à la bataille de Kadesh, les Hittites croient encercler les troupes de Ramsès II alors dans la cinquième année de son règne, le roi hittite manque de se noyer et s’attire la dérision de générations d’Égyptiens.

L’ordalie, qu’on retrouve dans la Torah juive, était prévue dans le Code (section 131-2) d’Hammourabi (~1795-~1750), l’une des premiers textes de lois connus. Une femme suspectée d’adultère par la communauté devait se jeter à la rivière, où les Dieux étaient censés résider. Si elle parvenait à se sauver à la nage, c’est que les Dieux l’avaient déclarée innocente. Une personne avait le droit de demander ce jugement divin en cas d’accusation. On imagine qu’il ne faut rien connaître de la natation pour imaginer un tel scénario : une personne assez instruite de la flottabilité du corps humain n’avait qu’à emplir ses poumons avant d’être poussée à l’eau et à se placer sur le dos, visage tourné vers la surface, pour passer victorieusement l’épreuve. Dans une culture où l’art de se propulser dans l’eau existe, l’ordalie n’aurait pu signifier présomption d’innocence ou, en cas de noyade, de culpabilité.

Vieux de 5000 ans, un bas-relief de Nagoda et un sceau des inspecteurs des eaux déposés au Musée de Berlin confirment qu’une sorte de crawl, ou de trudgeon, a été maîtrisée en Égypte. Bien entendu, on ne sait rien de l’ensemble du mouvement effectué, mais la position des mains, à l’opposite, l’une dans l’eau, l’une au-dessus de la tête hors de l’eau, ne laisse aucun doute sur le retour aérien du bras à l’issue de l’action sous-marine. De vastes piscines peuplaient les palais d’Akhenaton ; un ample réservoir du Palais de Deir el-Balah, où vécut Néfertiti vers ~1400, servait de citerne et de piscine. Avant d’échouer au Musée du Caire, un nageur d’albâtre a traversé quarante-deux siècles, saisi dans un mouvement alterné des bras, sans doute un crawl ou un over arm stroke des membres supérieurs, couplé à un mouvement en grenouille des jambes proche de la bonne vieille brasse de nos grands-pères. Ce n’est qu’une hypothèse de notre part, mais cette façon de nager a pu être développée en raison des méthodes d’enseignement en l’honneur au temps des Pharaons. L’élève nageur était posé sur une planche légère et invité à avancer en moulinant des bras. Il pouvait dès lors sortir les bras de l’eau sans boire une inévitable tasse. On peut imaginer que le même processus d’enseignement de la nage sur des planches a permis aux surfeurs des îles des mers du Sud de produire le crawl.

C’est sans doute une telle technique, ni brasse ni crawl, mais qui préfigurait ces deux styles, qui était encore pratiquée, dans les années 1930, sous le nom de double coupe. L’enseignant français G. de Villepion raconte dans son ouvrage Nageons (1929) qu’il a « vu des Indiens de la Bolivie traverser les rios en poussant devant eux des charges d’écorces de quinquina ; mais les jambes donnaient un coup de ciseau très distinct. » A Rome comme en Assyrie, ajoute-t-il, « la double coupe (lancement alternatif des bras accompagné d’un double coup de jambes en ruade) semble avoir été la nage prévalente. » Villepion qui a lu des descriptions gréco-romaines des pieds du nageur qui « tracent un sillon dans la plaine liquide », en conclut que le crawl a pu être pratiqué dans l’Antiquité, puis que « son usage va se perdre par la suite, » avant d’être retrouvé par les frères Cavill parmi les indigènes des îles des mers du Sud… Tout cela suggère que le nageur du Musée du Caire, illustrait, déjà, la double coupe.

Divers objets égyptiens attestent d’une continuité dans la pratique d’une nage type brasse, à action des membres simultanée : des pièces de bois et d’ivoire (18e Dynastie), un vase d’argent de la 21e Dynastie (~1050), des fragments de poteries (ostracon, pluriel ostraca), des manches de cuillers, des plats ou des bols, mettent en scène avec constance des nageurs de « brasse », le corps en extension, les bras étirés, les mains devant la tête.

En revanche on ne trouve pas trace d’épreuves de natation en Égypte hormis celle, indirecte, d’un combat des Dieux Horus et Seth qui, engagés dans une guerre pour l’empire de l’univers, décident de s’en remettre à un concours de plongeon : il n’empêche, la nage semble avoir été dans ce pays une activité économique – ou au moins utilitaire – et ludique que Pharaon lui-même ne dédaigne pas : dans la tombe d’un prince de Sint, Cheti, qui vécut à la fin du 3e millénaire av. J.-C., on peut lire, dans un chapitre de sa nécrologie consacrée à la liste de ses mérites, un remerciement au roi qui, dit-il, lui « a fait apprendre la natation avec ses propres fils » ?

On peut croire que la natation reste une activité pour les nobles, qui peuvent d’y exercer dans l’eau pacifiée des piscines. Le Nil, peuplé de reptiles, d’hippopotames, ne pouvait pas être le lieu privilégié d’une activité, joueuse ou sportive, sans dangers.

 

     Les témoignages écrits qui concernent la nage remontent quelques siècles moins loin dans le temps que les traces peintes ou sculptées. Rien de plus normal, puisque, historiquement, le dessin précède l’alphabet. La miraculeuse découverte de milliers de tablettes cunéiformes a offert d’abondantes et précieuses informations sur la culture plus de cinq fois millénaire de la plus ancienne civilisation connue, celle de Sumer. Avant que l’homme ne soit créé, racontait la mythologie sumérienne, des Dieux anthropomorphiques habitaient la cité de Nippur. Ayant décidé de marier sa fille la déesse Ninlil, sa mère Nunbarshegunu lui dit: « dans l’onde pure, femme, baigne-toi dans l’onde pure. Ninlil, longe la berge du ruisseau Nunbirdu. »

De la même façon, Gilgamesh, le héros sumérien de la première saga de l’humanité, dont la légende fut intégrée ensuite à la mythologie babylonienne, (~18e s.) plonge sous les eaux pour se procurer la plante de la jeunesse éternelle, qui croît au fond de la mer, et qu’il perdra, volée par un serpent, alors qu’il se baigne dans une rivière.

 

     Dans La Bible, Ézéchiel signale (47, 3-5) un fleuve qu’on doit traverser à la nage : « c’était un torrent que je ne pouvais traverser, car l’eau était si profonde qu’il fallait y nager. » Dans le premier livre des Macchabées, Jonas et les siens, au cours d’un combat, sautent dans le Jourdain et nagent. Jonathan, un héros maccabéen, plonge dans le Jourdain pour échapper à des poursuivants. Flavius Josèphe décrit dans son autobiographie un naufrage dont fut victime un groupe de prieurs qui nagèrent toute la nuit avant d’être sauvés par un navire. Rabbi Akiba, un rabbin du 2e siècle, établit qu’apprendre à nager à ses enfants était, pour un père, un devoir sacré.

Les Juifs n’ont pas attendu l’ère moderne pour s’illustrer dans la natation. Ils peuvent noter l’appartenance à leur foi de plusieurs grands nageurs comme le marquis Bibbero, vainqueur de courses en Angleterre dans les années 1860, G. Cohen, recordman des États-Unis du 440 yards entre 1878 et 1896, Alfred Hajos (de son vrai nom Guttmann, 1878-1955), champion olympique pour la Hongrie, Neumann (1875- ), champion olympique pour l’Autriche. Otto Wahle (1880-1963), Autrichien émigré aux États-unis qui, devenu un coach réputé, influença le cours de la natation US et dirigea l’équipe olympique en 1912 et en 1920. Son successeur olympique, William (Bill) Bachrach (1879-1959), un Juif également, fut le premier entraîneur de natation de l’histoire à enlever, à travers ses élèves Johnny Weissmuller et Ethel Lackie, les 100 mètres nage libre masculin et féminin – aux Jeux de Paris, en 1924 – et dirigea l’Illinois A.C. de 1912 à 1954. Léo Donath, un juif hongrois, présida la FINA dans les années 1930. Mark Spitz, qui accumula neuf médailles d’or olympiques dans sa carrière, fut élu en 2000 meilleur nageur du siècle écoulé par un jury de spécialistes, et Keena Rotthammer, championne du monde et olympique, fut l’une des rares nageuses à avoir battu sur l’une de ses meilleures distance, le 800m, la grande Shane Gould. Chassé d’Ukraine par l’antisémitisme et la misère, Lenny Kraizelburg a remporté les courses de dos aux championnats du monde 1999 et aux Jeux olympiques de Sydney en 2000 pour le compte des USA. Charlotte Epstein (1885-1938), elle, fut la principale responsable de l’établissement la natation comme sport féminin aux états-Unis. Elle fonda la Women’s Swimming Association en 1917, fut responsable de l’inclusion de la natation féminine aux Jeux Olympiques de 1920. Manager des équipes olympiques de 1920, 1924 et 1932 et chairman du Comité olympique féminin des états-Unis, elle présida le comité de natation des états-Unis des Maccabiades en 1935.

Comme nombre de peuples et de tribus de l’Antiquité, les Juifs attribuaient à l’eau un pouvoir purificateur. Son utilisation était entourée de multiples précautions, d’interdits, de contraintes. Les croyants étaient tenus à l’immersion rituelle avant le coucher du soleil, le tevul yom : « un qui s’est baigné ce jour. » Un rite d’immersion totale du corps des morts, remizah gedolah – « grand lavage » – avait été abandonné parce qu’il décourageait la présence des femmes, et le rite fut remplacé par une simple « purification » : tohorah. On s’abstenait de se baigner pour le plaisir ou pour le sport dans les rites traditionnels de deuil des trois semaines dites bein ha-mezarim – « entre deux jeûnes » – qui commémorent les destructions du Premier et du Deuxième Temples.

La pratique du bain différait selon les sectes. Ainsi les Bana’im, secte mineure équivalente aux très austères Essene (Esséniens) et dont le nom apparaît dans Mikva’ot 9 :6, étaient très concernés par la propreté de leur vêtement. On sait très peu de choses à leur sujet, mais si d’aucuns ont vu l’origine de leur nom dans le verbe hébreu banah (« construire »), Sachs et Dorenbourg estiment que Bana’im dérive du Grec Banavetov, « bain » et signifie : « ceux qui se baignent. » Ce qui les rapprocherait des hémérobaptistes dont l’événement le plus important de la vie était le baptême: le plus courant aussi puisque les rites baptismaux étaient répétés plusieurs fois par jour. (Saint Jean-Baptiste était sans doute un hémérobaptiste).

Les Samaritains imposaient un bain purificateur pour les femmes après leurs règles, et le bain pour toute personne qui touchait le mort pendant le lavage funéraire.

Le nom de Hammath, ville du territoire de Naphtali, mentionnée dans la Bible avec Rakkath et Chinnueth (Josué, 19 :35), indique la présence de sources chaudes. On la situe au sud de Tibériade, à Tiberias, où des bains et des synagogues furent trouvés. Des bains modernes ont été aménagés depuis à Hammath Tiberias, arrosés par cinq sources d’eau chaude (60-62°) curative riche en graphite, en fer et en chloride de magnésium.

Deux rites permettaient de venir à bout de l’impureté : le bain et les cendres d’un taureau roux ; on exigeait trois immersions complètes en maljiszir hayyim (eau vive) ou à défaut dans 40 séhar (550 litres environ). L’adhésion au judaïsme passait obligatoirement par un certain nombre de rites : sacrifices, circoncision, immersion. Plus d’un texte religieux précise cette relation privilégiée avec l’eau, qu’on retrouve dans les ablutions à la mode des Hindouistes, des Shintoïstes et des Bouddhistes. Les tovelei shaharits (« baigneurs du matin ») sont mentionnés dans Tosefta Yadahim 2:20. Le Talmud précise que le père doit enseigner la natation à ses enfants, dès l’âge de cinq ans. Il ne s’agit pas d’une suggestion, mais d’une prescription (Kiddouch 30 B) « parce que leur vie en dépend. »

Cette passion pour les immersions, ce goût qui dépassait l’acte de se nettoyer, de se laver – le corps devait être propre avant l’ablution – fit du bain public peut-être la seule institution romaine appréciée des rabbins : à Massada, quatre bains et une piscine de natation furent bâtis par Hérode. Ce goût de l’hygiène voyageait avec les tribus. Installés dans la corne de l’Afrique, les juifs noirs Falashas, qui pratiquaient l’immersion purificatrice, apparaissaient si propres aux Éthiopiens que ceux-ci disaient d’eux qu’ils «sentaient l’eau

L’idée pourra paraître étrange, mais certains auteurs ont suggéré que la propreté rituelle méticuleuse, individuelle et collective, l’hygiène des Juifs les a dispensés de nombreuses calamités, pestes et autres épidémies. Ce qui, ajoutent-ils, les conduisit à subir nombre de pogroms : être en bonne santé quand les Chrétiens mouraient suffisait à les faire accuser de pratiques magiques. On peut mettre en doute la première partie de cette assertion, quand on sait que la propreté fanatique des Néerlandais ne leur épargna guère une série de pestes cruelles. Quant aux pogroms…

 

…Tremper n’est pas nager et ces deux activités ne peuvent être confondues. Mais la première peut-être un encouragement à se mettre à pratiquer la seconde. Le chapitre 21 de l’épître selon Saint-Jean, dans le Nouveau Testament, raconte que Pierre, qui péchait avec des amis sur le lac de Tibériade, voyant Jésus-Christ se manifester sur la berge, plongea et nagea sur la centaine de mètres qui le séparait du sol : « Et Simon Pierre, dès qu’il eut entendu que c’était le Seigneur, mit son vêtement et sa ceinture, car il était nu, et se jeta dans la mer ». Quand, au cours d’un voyage, le bateau de Saint Paul coula au large des côtes maltaises, tous les hommes purent rejoindre l’île à la nage.

Hérode le Grand était connu pour sa passion des piscines : plusieurs bassins furent découverts à Hérodion, dont un, s’il faut en croire Josèphe, assez vaste pour accueillir des bateaux. Il disposait d’une piscine couverte, large de 5,5m sur 9m de long, dans son palais d’Hérodion, près de Jérusalem. Netzer date sa construction de ~10, soit six ans avant la mort d’Hérode. En outre, son palais de Césarée abritait une piscine de dimensions « olympiques », à laquelle s’ajoutait une piscine découverte. C’est dans une de ses deux piscines de Jéricho qu’il fit noyer son beau-frère, un prince maccabéen, qu’il soupçonnait de pouvoir menacer son trône.

 

     En Grèce comme à Rome, savoir nager conférait un prestige supérieur à toute autre maîtrise corporelle. Passons vite sur la religion. Les Dieux et les héros de la mythologie nageaient. Orion nage quand il est tué par la flèche d’Artemis. Herakles traverse un plan d’eau avec une vitesse surnaturelle. Chez les Grecs de l’époque classique, la natation offrait de multiples visages : utilitaire, hygiénique, récréatif ou compétitif. Pour Platon, l’homme qui ne savait pas nager était un barbare. Le gouvernement d’Athènes ordonnait de la manière la plus expresse aux parents de faire apprendre à leurs enfants avant tout à lire et à nager. Un incapable, avait-on coutume de dire, ne savait « ni nager ni courir. » L’expression se changera, à Rome, en « ni nager ni lire. »

L’immersion, dans la Grèce antique, était chargée de vertus purificatrices. On se baignait après un deuil ou une maladie grave. La médecine proposait un remède original contre le mal d’amour : se jeter du haut des falaises de l’île de Leucadia, dans la mer Ionienne. Comme on y précipitait surtout les condamnés à mort, on conçoit qu’un tel remède risquait d’éliminer le malade avec la maladie ! D’aucuns, comme Sappho, ne purent survivre à une si radicale médecine. Un citoyen de Butrone, en Épire, surmonta l’épreuve et se déclara guéri.

Les plongeurs grecs – profession dédiée à la pêche du corail, des éponges, de la pourpre, des huîtres, des perles comme au pillage des bateaux naufragés – se mettaient au service des flottes pendant les guerres maritimes. Selon Isidore de Charax, auteur grec du 3e siècle avant Jésus-Christ, les plongeurs descendaient quelquefois à une profondeur de 20 orgyes, soit 37 mètres.

Dans La Guerre du Péloponnèse, Thucydide décrit les plongeurs subaquatiques au combat. Ainsi (Livres VI et VII), ils vont ôter les pieux plantés à fleur d’eau par Syracuse pour défendre l’entrée de la ville. Au siège de Sparte, des nageurs rejoignent l’île sous l’eau, tirant des sacs derrière eux, et l’approvisionnent ainsi en vivres.

Pline rapporte que les Grecs érigèrent à Delphes des statues à l’effigie des plus célèbres de leurs plongeurs, Scylla et sa fille Hyna. C’est à Scylla en effet qu’ils durent en grande partie leur victoire à Salamine ; avec son équipe de plongeurs en eau profonde, il défit les ancres de la flotte perse dont les navires, en dérivant, s’entrechoquèrent et s’infligèrent des pertes considérables.

Xerxès, peu rancunier, demanda à Scylla de récupérer les trésors d’un de ses navires naufragé dans une tempête. Scylla s’exécuta mais, Xerxès s’étant montré peu généreux, l’irascible plongeur s’en alla une nouvelle fois défaire l’ancre du navire impérial avant de s’enfuir à la nage. Il utilisa un roseau transparent pour respirer sans être repéré, puis franchit 80 stades, soit près de 15 kilomètres en mer, et rejoignit ainsi le cap Artémision où se trouvaient les Grecs.

A défaut d’égaler les exploits du légendaire Scylla, l’astucieux Glaucus obtenait un franc succès quand il piquait une tête. Ce diable d’homme réapparaissait quelques jours plus tard et racontait au bon peuple ses visites aux peuples marins. Glaucus prétendait avoir mangé une algue qui l’avait rendu amphibie. Son astuce consistait à nager sous l’eau assez loin de son point d’immersion pour se mettre à l’abri des regards et à revenir de la même façon, puis à faire œuvre d’imagination pour décrire le royaume de Poséidon !

 

     La première référence littéraire « occidentale » à l’art de nager remonte à ~900 et se trouve dans L’Iliade, livre 16. Après avoir tué Kébrion, l’aurige d’Hector, Patrocle, insulte sa victime, compare sa chute, la tête la première à bas de son char au plongeon des pécheurs d’huîtres. « Lui, comme un plongeur, tomba de la caisse. »

Léandre d’Abydos traversait, dit-on, l’Hellespont quand le soleil s’était couché pour y rejoindre en secret Héro, sa belle, prêtresse de Vénus à Sestos qui, pour l’aider à se repérer dans son périlleux raid nocturne de quinze cents mètres, allumait un flambeau à sa fenêtre. Une nuit de tempête, le flambeau fut soufflé et s’éteignit. Léandre, égaré, périt noyé. Héro, de désespoir, se jeta à son tour dans l’Hellespont.

L’effort, quotidien, de son amant, témoignait d’un vigoureux athlète, remarquablement entraîné. Sa légende, reprise par Ovide et Virgile, fut chantée par Musée (5e s.) dans un long poème, Héro et Léandre, qui fut très populaire à l’époque byzantine et donnait lieu à d’amples digressions poétiques sur l’art de nager: « Léandre qui fait un vaisseau de luimême et de ses bras des rames… » Tout  comme dans une médaille trouvée à Abydos, la description de son style évoque une possible pratique « crawlée. » Mais doit-on vraiment se fier à une image poétique pour ce qui concerne l’exactitude d’un geste technique ?

En Grèce classique la natation parait absente des Jeux traditionnels, quoique certains chercheurs aient supposé l’existence d’une épreuve de natation aux Jeux Isthmiques. La nage de course n’était d’ailleurs pas inconnue de tous : ainsi, à Hermione, ville de l’Argolide, contrée montagneuse de l’ancienne Grèce, on distribuait tous les ans des prix à ceux qui l’emportaient par l’adresse avec laquelle ils nageaient.

Nonnos de Panopolis, poète égyptien d’origine grecque du 5e siècle, et Pausanias décrivent des courses publiques, ouvertes à tous, qui se déroulaient à Naxos, la plus grande des îles Cyclades. Des régates et des courses de nage avaient lieu à Hermion, en l’honneur de Dionysos Melanaigis : c’étaient, semble-t-il, des épreuves courtes, proches des sprints ou des distances de demi-fond court actuels et elles se tenaient dans les eaux abritées des baies.

Nonnos évoque dans ses Dionysaca une course entre Dionysos et Ampellus: « Dionysos semblait sauter sur l’eau, la frappant à chaque bond de son torse nu. Il battait des pieds et utilisait ses bras comme des rames, et  avançait à la surface liquide selon des règles précises. » Plus loin, Nonnos écrit encore: « il avançait par le mouvement des mains, la tête projetée en avant et, sillonnant l’onde, les pieds tendus à l’opposé de la tête, il dominait l’eau. »

Hérodote signale des courses de natation organisées par le Roi des Perses Xerxès 1er (486-465), ce qui contredirait la réputation de phobie aquatique de ce peuple. L’un des rares jeux d’équipes grecs, le platanetus, pratiqué à Sparte, consistait en une dispute entre deux équipes de la maîtrise d’une île située au milieu d’un fleuve et, comme son nom l’indiquait, dans un décor de platanes ; il fallait pour vaincre jeter les adversaires à l’eau, dans une sorte de pancrace nautique, très violent.

Quant aux Lacédémoniennes, elles étaient aussi habiles que les hommes dans l’art de nager.

Un « par équipes » aquatique dont on ne connaît pas le détail du déroulement – un relais, un ballet, une joute, prémice de notre water-polo ? – était organisé à l’occasion des fêtes des Petites et des Grandes Panathénées. Quant au boxeur Thysandre de Naxos, il incluait la nage dans sa préparation, écrit Philostrate.

Enfin, Thucydide, l’historien grec le plus illustre du monde antique, évoque un concours de plongeon où des juges notaient les jeunes concurrents.

 

     Les Athéniens et plus encore les habitants de l’île de Délos étaient considérés comme les meilleurs nageurs. L’habileté des Déliens dans l’art natatoire était proverbiale, au sens étymologique du terme : elle était érigée en dicton. D’un homme très habile, Héraclite écrivait qu’il était un « nageur délien. » La question reste de savoir s’il nageait en eaux troubles…

Très tôt, les pêcheurs crétois plongèrent en bordure des criques. Ils ramenaient des murex, des pierres (agate, jaspe, ponce) et pillaient à l’occasion des épaves.

Dans L’Odyssée, Livre 5, lors d’une traversée marquée par une tempête, la déesse Leucothea, fille de Cadmos et d’Harmonie, conseille à Ulysse d’ôter ses vêtements et de nager jusqu’à terre. Le héros, « la tête en avant, se jetant à la mer (…) ouvrit les deux mains pour se mettre à nager (…) Il nageait, s’élançait pour aller prendre pied » (vers 342-417).

Les Corinthiens rapportaient l’histoire d’un certain Arion, poète lyrique qui, pour échapper aux pirates qui le menaçaient, se jeta à l’eau avec sa lyre, et se vit sauver de la noyade par des dauphins qui, stimulés par sa musique, le poussèrent au rivage. L’aventure est moins fantaisiste qu’il ne semble, car elle correspond à des « sauvetages » effectués récemment par ces petits cétacés.

Hérodote conte qu’au cours d’une bataille navale qui les opposait aux Perses, seuls un petit nombre de Grecs furent pris, la plupart ayant pu s’enfuir à la nage.

Pyrrhus, roi d’Épire, s’étant embarqué en ~281 pour secourir Tarente qu’attaquaient les Romains, fut surpris par une tempête. Comme son vaisseau coulait, il se jeta à la mer, suivi par ses gardes, ses officiers et ses amis. Pendant des heures, tout ce petit monde dut combattre la violence des vagues dans l’obscurité de la nuit. Le jour parût avant qu’ils n’aient pu gagner la côte. Ils devaient être très entraînés pour avoir su lutter si longtemps contre les flots déchaînés.

L’historien juif Flavius Josèphe (37-100) fit naufrage dans l’Adriatique, au cours d’un voyage de Jérusalem à Rome. Il nagea toute la nuit avant d’être sauvé ainsi que quatre-vingts passagers.

Ésope (~6e s.) met en scène un nageur dans une de ses fables.

Les Macédoniens nageaient volontiers dans l’eau froide. Quant aux jeunes filles de ce pays, elles allaient jusqu’à donner des spectacles aquatiques. Ancêtres des ballets nautiques?

 

     On sait des Phéniciens, qui furent les plus actifs commerçants de la Méditerranée pendant plusieurs siècles (~1200, ~600), qu’ils organisèrent des compétitions nautiques.

Leurs héritiers carthaginois, aguerris aux combats navals, s’ils étaient battus, préféraient se jeter à l’eau et nager pendant dix heures que de se rendre. Les Romains leur rendaient bien cette politesse. Au siège de Syracuse mené par Carthage contre le tyran Denys l’ancien, les vaincus se sauvèrent à la nage plutôt que de se rendre au général Himilcon. Cinquante d’entre eux furent assez bons nageurs pour aborder en Italie, après avoir traverse le détroit de Messine large de six kilomètres.

 

     En Italie, les peintures étrusques (comme « la tombe de la chasse et de la pèche », à Tarquinia) remontent à vingt-six siècles, tandis qu’en Grande Grèce, à Paestum, « la tombe du plongeur » porte allègrement ses 2500 ans d’âge.

Un vase de céramique attique exécuté par Audokidas au 6e siècle avant Jésus-Christ représente des femmes au bain. Une amphore attique illustrée par le peintre Priam montrait une nymphe nageant.

Sont aussi parvenues jusqu’à nous une statuette (~480) de plongeur (18 cm) et une céramique (~450) qui montre deux plongeurs ainsi qu’un nageur effectuant un mouvement de nage alternative (style crawl).

Deux piscines à Paestum, à 300 kilomètres au sud de Rome, témoignent d’une activité natatoire : leurs dimensions respectives, 46 mètre par 25 pour 1,80 mètre de profondeur, 25 mètres par 10 par 3 mètres de profondeur évoquent d’une façon frappante les grands bassins ou « bassins olympiques » et les « petits bassins » actuels.

Le 3 mars 1968 fut trouvée une tombe datant  de ~480. Le ciel du lit où repose le gisant est illustré par une peinture qui la fit baptiser « tombe du plongeur. » La position du plongeur dans sa chute est la même que celle du plongeur de la « Tombe de la chasse et de la pèche » de Tarquinia. Mais – chose beaucoup plus singulière –, il s’élance non pas d’un promontoire naturel mais d’une plate-forme de plongeon !

Dans les piscines de Paestum, les archéologues ont reconnu des signes étonnamment modernes d’une activité de compétition et d’enseignement de la natation : plan incliné qui délimite un grand et un petit bain, mesure des distances le long de la plage de la piscine…

 

     La Rome des origines nous rapporte la légende de Clélie et de ses neufs sportives compagnes. Prisonnières de Porsenna, ces jeunes filles s’enfuirent à cheval, puis traversèrent le Tibre (~509). Horatius Coclès, en ~508, interdit, seul, l’accès d’un pont que ses soldats détruisaient aux Étrusques, puis il s’échappa tout armé à la nage. Exploit remarquable, mais que permettait l’éducation romaine – « les Romains endurcissent leurs enfants en les faisant baigner dans le fleuve, » écrit Virgile – et que renforçait l’entraînement du soldat romain, qui nageait souvent couvert de son armure. Scipion l’Africain (~234-~183), pour donner l’exemple à ses soldats, traversait à leur tête les rivières en nageant sans quitter sa cuirasse. Un autre général romain, Sertorius (~121-~73), après une défaite de l’armée contre les Cimbres et les Teutons, se jeta dans le Rhône et quoique blessé, passa ce fleuve à la nage avec sa cuirasse sur le dos. L’impératrice Agrippine, mère de Néron, se sauva, elle, en 59, d’un naufrage orchestré par son fils et, quoique blessée à l’épaule et affligée de ce fait d’une insensibilité du bras droit, nagea, semble-t-il, à quarante-trois ans, sur des kilomètres, au large de Naples, avant de rejoindre la terre ferme !

Dans la Rome des débuts, la nage était tenue en haute estime. Elle entrait dans l’éducation des jeunes Romains qui s’exerçaient à traverser « le Tibre où la jeunesse accourt en foule pour nager. » (Cicéron). « Les Romains exerçaient leurs officiers et leurs soldats à nager, aussi bien qu’à marcher : et un auteur ordonne même de les forcer à cet exercice soit sur mer soit sur les rivières pour les accoutumer au péril et à la peine ou du moins diminuer la surprise que cause le hasard et augmente le danger », signale Michel de Pure dans L’Idée des Spectacles anciens et nouveaux. (1668). L’importance de la nage dans l’éducation guerrière se signalait par un détail topographique : la proximité du Champ de Mars du Tibre.   Après les exercices, les jeunes gens plongeaient dans l’eau du fleuve, se débarrassaient en plusieurs traversées de la sueur, de la poussière et de la fatigue des exercices. La nage entrait donc dans l’entraînement du soldat. Au temps de la République, au moins trois traversées du Tibre étaient prévues à leur programme. Le pentathlon romain, le Quinquerce, comprenait une épreuve de nage. Savoir nager était indispensable. Les troupes en campagne devaient pouvoir traverser des fleuves en l’absence de ponts.

La littérature militaire de Rome fourmille d’exemples de situations où les soldats devaient nager. Ainsi dans La Guerre des Gaules de Jules César.

Les Romains n’eurent dès lors aucune peine à faire leur le proverbe grec : « Neque litteras didicit nec natare », disaient-ils de l’ignare : « Il n’a appris ni les lettres, ni la natation. »

Non seulement ils nageaient, mais ils avaient « de la technique ». Ovide, dans le passage des Métamorphoses dédié à Salmacis et Hermaphrodite, évoque clairement une nage où les bras agissent de façon alternative (façon crawl) et nom simultanée (comme la brasse). « Le jeune homme frappe son corps du creux de ses mains, puis lestement il saute dans le lac et, tandis qu’il déploie ses bras alternativement, il brille à travers les eaux limpides. » Sa description (à la première personne) de la nage d’Aréthuse est moins détaillée : « je me plonge nue dans les eaux. Tandis que je les fends et les ramène à moi, me livrant aux mille jeux de la nage, tandis que j’agite mes bras déployés. » Plus loin, c’est Hercule qui nage. L’accent est alors mis sur l’extraordinaire vitesse de sa progression dans l’eau. Chargé de son carquois et de la dépouille du lion de Némée, Hercule jette sur la rive opposée sa massue et son arc puis affronte l’impétueux fleuve Evénus : « je veux encore venir à bout de ce fleuve, dit-il. Il n’a pas une hésitation, il ne songe pas à chercher où le courant est le plus tranquille, ni à se laisser aller au fil de l’eau obéissante » et il n’a pas plutôt plongé qu’il est « déjà debout sur l’autre bord. » Une autre description du nageur en action est tentée par Manilus : « Puis, soulevant un bras après l’autre pour faire de lents balayages, puis comme une birème cachée, il tirera ses bras de côté sous l’eau. » Ces deux mouvements se réfèrent assez clairement, le premier à une nage alternée style crawl, le second à la brasse.

 

     Il n’étonnera personne, dans ce contexte, si les grands capitaines de guerre romains – comme les Grecs – étaient fiers de leurs talents de nageurs. César et Pompée y excellaient et Auguste aimait enseigner la nage à ses petits-enfants. Virgile vantait la santé par le bain. Trebatius, un jurisconsulte, conseillait à l’insomniaque Horace de traverser par trois fois le Tibre chaque jour afin de retrouver le sommeil. Plutarque rapporte dans ses « Vies des Hommes Illustres de Rome » que Jules César, attaqué par surprise par Ptolémée dans Alexandrie, se jeta à la mer depuis son bateau enveloppé par l’ennemi. « Il se sauve à la nage avec la plus grande difficulté. Ce fut, dit-on, dans cette occasion qu’il nagea en tenant dans sa main des papiers, qu’il n’abandonna jamais, malgré la multitude de traits que les ennemis faisaient pleuvoir sur lui, et qui l’obligeaient souvent de plonger ; il soutint toujours ces papiers d’une main au-dessus de l’eau pendant qu’il nageait de l’autre. »

Quelques siècles plus tard, William Shakespeare mit en doute les qualités natatoires du conquérant des Gaules. Dans son Jules César, il mit dans la bouche de Cassius, l’un des conjurés qui s’apprêtent à assassiner César, l’anecdote suivante (vers 102-117) :

     « Une fois, par un jour gris et orageux où le Tibre agité se soulevait contre ses rives, César me dit : Oserais-tu, Cassius, te jeter avec moi dans ce courant furieux, et nager jusqu’à ce point là-bas ? Sur ce mot, accoutré comme je l’étais, je plongeai, et le sommai de me suivre ; ce qu’il fit en effet. Le torrent mugissait ; nous le fouettions de nos muscles robustes, l’écartant et le refoulant avec des cœurs acharnés. Mais avant que nous pussions atteindre le point désigné, César cria : au secours, Cassius, ou je me noie ! De même qu’Énée, notre grand ancêtre, prit sur ses épaules le vieil Anchise et l’enleva des flammes de Troie, moi, j’enlevai des vagues du Tibre César épuisé. » (1)

 

     La Rome antique abritait avec les Palombares (ou : Urinatores, plongeurs) une véritable société de natation. Les palombares allaient pêcher les fruits de mer. Avec le temps, ils diversifièrent leurs activités qu’ils mirent au service de l’art militaire.

Chaque 17 août, à Rome, Naples et dans les grandes villes, étaient fêtées les Portunalia. Tenues en l’honneur du dieu Portunus, elles donnaient lieu à des courses individuelles et par équipes. Les 7 juin et 7 juillet, les jeux pécheurs offraient l’occasion de courses nagées. A Ostie, en mai se tenait la Majume, une fête agrémentée de courses de vitesse, de combats dans l’eau et de compétitions de « style » où l’on comparait la beauté des nages. Un des grands amusements, pendant la Majume, consistait à se jeter les uns contre les autres dans l’eau : fallait-il pour cela que tout le monde sache nager !

Du temps de Domitien, qui régna sur Rome de 81 à 96, l’on donnait des divertissements dans l’eau. Un des spectacles eut le don de frapper les spectateurs. « Un char de Néréides, c’est-à-dire de jeunes gens et peut-être de femmes, habillés en nymphes, qui dessinaient différentes figures sur la surface de l’eau. Ces nageurs représentaient d’abord un trident, ensuite en s’entrelaçant ils faisaient une ancre puis une rame, puis un vaisseau, cette dernière figure se transformait tout à coup en une autre qui représentait l’étoile de Castor et Pollux, à laquelle succédait l’image d’une voile enflée par les vents. Il fallait que ces gens eussent de l’art de la nage une connaissance approfondie pour jouer leurs rôles avec toute la facilité et la vitesse nécessaires à l’illusion d’un pareil spectacle » (Martial).

Cela laisse supposer l’existence d’un enseignement aux techniques de nage, par des professeurs de natation. Ceux-ci attachaient aux corps de leurs élèves des faisceaux de jonc ou de roseau qui les aidaient à se soutenir sur l’eau, ou encore des vessies, des outres gonflées, des lièges. Quant aux techniques de nage elles-mêmes, elles préfigurent le crawl et la brasse. « On verra le nageur, dit Marcus Manilius, poète latin du 1er siècle, tantôt voler à la surface des eaux, en frappant de ses bras les flots et en les faisant retentir de ses coups. Tantôt il tiendra les mains entièrement sous l’eau, leur faisant l’office de rames, sans que l’on puisse s’apercevoir de leurs mouvements. D’autres fois il se tiendra droit dans l’eau, et il nagera comme s’il marchait et l’on dirait ainsi que les eaux sont devenues une terre ferme ; ou bien il se couchera sur le dos sans faire aucun mouvement des mains ; ainsi il ne pèse point sur l’eau et demeure suspendu à sa surface. »

 

     Le mot piscine vient du latin pesce, poisson. Au départ, le terme désigne un vivier, un bassin parfois de très grande dimension – jusqu’à 1300 mètres de long –, où le poisson est maintenu en vie. La piscine « natatio », elle, est fréquentée par les piscinensis (nageurs, baigneurs) et peut mesurer entre 4 et 90 mètres. Le bain, institution chérie par le peuple romain, constituait, plus qu’une séance de décrassage, un événement social, quotidien, vital. On ne s’étonne plus, dès lors, de la majesté et de la multiplicité des piscines dans le monde romain. à Herculanum, plusieurs piscines couvertes forment les bains sacrés disposés au bord de la mer. Ici, les jeunes athlètes se mesuraient à la lutte, à la nage, à la course à pied. C’est sur le plan de la villa Papyri, une fabuleuse habitation d’Herculanum, que le Musée Paul Getty a été construit à Malibu. Sa pièce maîtresse n’est autre qu’une immense piscine découverte, longue de plus de 50 mètres sur quatre de large. La nage avait eu une grande importance dans la vie des anciens Romains.  Le paradoxe voulait que l’Empire, qui comptait des centaines de thermes (du grec thermos, chaud) qui étaient autant de bâtiments destinés à abriter des salles où l’on pouvait se baigner et recevoir des soins de corps, finit par dédaigner la natation. A Rome même, il y aurait eu 153 thermes à la fin du – 1er siècle et 856 au 4e et il n’était pas de ville romaine qui n’avait ses thermes, monuments gigantesques comme les thermes de Dioclétien (13 hectares) ou de Caracalla (11 ha) ou de dimensions beaucoup plus modestes. Les Romains en érigèrent jusqu’en Grande-Bretagne. Mais la notion d’activité physique, avec le temps et l’amollissement de leur civilisation, perdait de son attrait. Au Bas-Empire, nager devint carrément mal vu. Les piscines furent donc des lieux d’hygiène, de farniente et de loisirs, sinon de stupre. On s’y décrassait, on s’y délassait ou on y cultivait la promiscuité, mais on ne s’y exerçait pas.

 

     Selon Tacite Publius Cornelius (55-120), les peuples germains aimaient dire de leurs héros qu’ils étaient des « champions dans la nage et le plongeon. »

Tacite parle aussi de légions romaines encadrées par des Bataves réputés, comme les Suédois, pour leur habileté de nageurs. Ils plongeaient leurs enfants, petits, dans les rivières et tout soldat devait savoir nager. On a prétendu qu’un lancer du disque était né chez eux, de la propulsion du bouclier d’une rive à l’autre, par le soldat désireux de s’alléger avant de traverser un cours d’eau ! Car les Bataves pouvaient nager tout armés avec heaume, bouclier, flèches, javelot, épée, etc. Entraînés à traverser les rivières de leur Keltoï (patrie des Celtes) natal, dans la Rhénanie actuelle, Tacite décrit leur traversée de fleuve pendant l’invasion de la Grande-Bretagne, en 43 : l’assaut de l’île de Mona fut ainsi effectuée par des fantassins en bateau ou des cavaliers qui nageaient quand la profondeur l’exigeait. Au cours d’une révolte barbare, les auxiliaires bataves de l’armée romaine, familiers avec les gués et habitués traditionnellement à nager de telle façon qu’ils prenaient contrôle des armes et des chevaux, avec cet effet que les barbares, qui attendaient une flotte, ou un bateau, crurent que rien ne serait insurmontable à des hommes qui arrivaient de cette façon. » Et ce soldat de l’Empereur d’entonner le chant : « Je suis celui, fameux, qui fut bien connu sur les rives de Pannonie, brave et le premier parmi un millier de Bataves. Je fus capable de nager avec Hadrien comme juge, de nager à travers la grande largeur du Danube aux eaux profondes, et de briser un javelot frappant mon arc. »

De nombreux témoignages locaux confirment les dires de Tacite. Ainsi le Kalevala, épopée des Finnois regroupée dans de vieilles chansons de Carélie, décrit (chant 7) la dérive, neuf jours durant, d’un héros à la recherche de son épouse disparue : « Vaïno le vieux barde sage nage par les vagues profondes ; sapin brisé, loton noyé, chablis de grand pin s’en dérive par trois journées de l’estivage, et trois nuitées de fil en lice, devant ses prunelles l’eau vive et le ciel clair dans son sillage. Il nage deux nuitées encore, deux jours au plus long du soleil. » Dans la Saga d’Egill, fils de Grimr le Chauve, l’un des grands chefs-d’œuvre du genre (date probable, 1250), qui raconte la vie « romancée » d’un personnage historique, le forgeron Grimr le Chauve met son bateau à rames à l’ancre, au large. « Puis il passa par-dessus bord, plongea et remonta une pierre qu’il chargea dans le bateau. » Il ramena la pierre dans sa forge. « Cette pierre s’y trouve encore, il ne faudrait pas moins de quatre hommes pour la soulever. » Bien sûr, il ne s’agit pas de prendre au pied de la lettre les contes et légendes, mais derrière l’outrance servie pour étonner et captiver l’auditoire, on ne peut s’interdire de saisir des pratiques réelles. Plus loin dans le même texte, est décrit un fait plus crédible : Egill, seul en pays ennemi, se retrouva en pleine nuit sur un promontoire. « Il vit alors une île, il y avait un chenal, qui allait d’une île à l’autre, d’une formidable longueur. » Ayant fait un paquet de ses armes enveloppées dans son manteau, qu’il s’attacha sur le dos « il sauta, se mit à la nage et ne s’arrêta pas qu’il ne fut arrivé dans l’île. » Un peu plus loin, surpris par Egill alors que ses bateaux étaient à l’ancre, un certain Eyvindr Skreyja « sauta par-dessus bord et parvint à terre à la nage ainsi que tous ceux de sa troupe qui parvinrent à s’échapper. »

Dans la Saga des gens du ValauSaumon (vers 1260), les héros Thorolfr et Asgautr n’hésitent pas entre un combat déséquilibré et un bain glacé : « ils descendirent sur le banc de glace et se mirent à nager. Et comme ces hommes étaient vigoureux et que le sort leur avait assigné une vie plus longue, il parvinrent à traverser la rivière et montèrent sur le banc de glace de l’autre côté, tordirent leurs vêtements et se mirent en devoir de partir. » Des textes moins entachés de fiction, tels l’Histoire des rois de Norvège, rédigée en vieil islandais par Snorri Sturluson (1230), qui recouvre une période qui va des premiers siècles de notre ère jusqu’à la bataille de Ré en janvier 1177, nous donnent à penser que les guerriers vikings, habiles marins, escrimeurs redoutables, cavaliers infatigables, se révélaient aussi, quand leur vie en dépendait, d’habiles nageurs.

Ainsi, Iorund, fils d’Yngvi, roi norvégien d’Upsal, partait guerroyer chaque été avec sa flotte. L’une de ses expéditions au Danemark tourna mal. « Les habitants de la contrée… affluèrent de toutes parts. Iorund sauta par-dessus bord de son navire afin de s’enfuir à la nage, mais il fut capturé, » raconte Sturluson. Bons nageurs, les rois vikings ne sont pas pour autant à l’abri d’un bain fatal. Projeté de son bateau par un épar qui raidissait la voile d’un autre navire qui faisait voile tout près du sien, le roi Eystein se noya.

Lors d’une guerre contre Hakon le Bon de Norvège, les huit fils d’Éric, son frère exilé au Danemark « se jetèrent à l’eau, suivis par leurs hommes, et se mirent à nager » pour rejoindre leurs navires. Si dans cette fuite périt Gamli fils d’Éric, « ses frères purent rejoindre leurs navires » et gagner le large.

Un peu plus tard, pressés par les troupes d’Hakon, alors qu’ils l’avaient attaqué dans l’île de Stord, ses ennemis furent à nouveau mis en déroute. « Sur le chemin qui conduisait aux navires, beaucoup se jetèrent à l’eau, et ils furent nombreux à pouvoir rejoindre les navires, avec tous les fils d’Éric. »

Erlend, fils du duc Hakon, poursuivi en bateau, tentait de rejoindre la terre, quand son navire talonna. Lui et les siens sautèrent par-dessus bord et tentèrent de gagner le rivage. Son ennemi, « Olaf vit alors un homme d’une beauté hors du commun se jeter à l’eau et se mettre à nager » et… le tua d’un coup de lance.

A la bataille de Ré, un autre Olaf, roi des Vendes, et tous ses hommes, battus, n’eurent d’autre recours, pour échapper à l’adversaire, que de quitter leur navire et se jeter à l’eau. Le roi « couvrit le chef de son bouclier et s’enfonça aussitôt dans les flots… Nombre de gens racontèrent aussitôt que le roi Olaf avait dû se défaire de sa broigne lorsqu’il plongea, qu’il avait dû nager au-dessous des longs-navires, qu’il avait dû ensuite se diriger vers l’esnèque des Vendes et que les hommes d’Astrid avaient dû le conduire à terre… Maint récit au sujet de la destinée du roi Olaf apparut ensuite,… mais jamais plus le roi Olaf Fils Tryggvi ne regagna son royaume de Norvège. »

Les Sagas, on l’aura compris, contant essentiellement l’histoire des batailles des héros, la nage n’y était décrite qu’en tant que technique de survie, de fuite ou de combat. Les hommes qui tombaient à l’eau pouvaient fort bien y rester et la Saga  du ValauSaumon  abonde en misérables noyades collectives, suite à des naufrages, survenus à faible distance de la terre, mais, doit-on ajouter, dans des conditions climatiques de vent, de courant, de profondeur des flots parfois épouvantables. Il est des situations où savoir nager ne sufit pas !

Autre exploit nautique, au cours d’un combat, dans la Saga de Gisli Sùrsson (1250-1260, chap. 27) : « Gisli se jette à l’eau et veut aller à terre à la nage. Börk lui jette une lance ; le coup l’atteint au mollet, le lui tranche et c’est là une grande blessure. » Gislin arrache la lance mais nage jusqu’à terre, fait remarquable dans ces circonstances. Dans la Saga des frères jurés qui, écrite vers 1250, raconte des faits survenus deux siècles plus tôt, on assiste (chapitre 23) à un combat dans l’eau : « Ils tombèrent tous deux du rocher jusqu’en bas dans la mer. Ils essayèrent de se mettre à la nage, l’un précipitant l’autre sous la surface de l’eau à tour de rôle […] La ceinture des braies de Falgeirr se déchira. Thormodr lui descendit alors les braies. Falgeirr eut du mal à nager : il disparut de la surface de l’eau, à plusieurs reprises, en buvant sans mesure. […] Fageirr se noya là. » Au chapitre suivant, un héros de cette saga, Thormodr, un proscrit, poursuivi, renverse sa barque dans la nuit et nage jusqu’à un rocher. Puis lorsque ses poursuivants, abusés par son stratagème, s’en allèrent, il « sortit des algues et se leva. Il nagea par le plus court pour se rendre à la côte. Il aborda sur les rochers qui se trouvaient en cours de route et y fit une pause. Alors qu’il était à peu de distance de la côte, il parvint sur un rocher : il était dans un tel état, à la fois tout roide et épuisé, qu’il ne put pas en repartir. » Une longue séquence de combat impliquant de ses acteurs qu’ils sachent nager se trouve dans la Saga de Hàvardr de l’Isafjördr (chap. 11 et 12) : «  Lorsque Thorbjörn vit cela, il se jeta à l’eau aussitôt et s’éloigna de la côte à la nage. Le vieux Hàvardr fut le premier à voir cela, il se dépêcha de se jeter à l’eau pour poursuivre Thorbjörn. Ce que voyant, [Halgrim] se mit aussitôt à leur poursuite. […] Ils s’éloignèrent de la côte à la nage. Il y avait un long chenal, jusqu’à ce que Thorbjörn arrive à un rocher. […] Les gens qui discutèrent de cela ensuite trouvaient que Hallgrim s’était comporté vaillamment en se mettant à la nage dans le fjord sans savoir qu’il y avait ce rocher vers le large ; c’était tout de même une très longue nage. » Dans la Saga de Grettirqui retrace la vie d’un proscrit qui a réellement vécu de 996 à 1031 –, le héros se méfie de Thòrir de Gadr, un  homme des bois qu’il a recueilli, et en présence duquel il doit, sa barque étant hors d’état, retirer au large des filets de pêche. « Il se débarrassa de ses armes et de ses habits et se mit à nager pour aller chercher les filets. Il les rassembla, alla jusqu’à terre et les jeta sur la rive. » Mais quand il s’apprête à remonter à terre, Thòrir le frappe d’un coup de hache. « Grettir se jeta à la renverse dans l’eau et coula comme une pierre. Thòrir examinait le lac pensant l’empêcher d’atteindre la rive s’il remontait. Grettir nagea sous l’eau tout près de la rive en sorte que Thòrir ne le vit pas, jusqu’à ce qu’il arrive dans la baie derrière lui. »

Dans la vie courante, on doit imaginer que les bains n’étaient pas toujours forcés ni dramatiques, qu’on s’y adonnait parfois par plaisir. Toujours dans La Saga de ValauSaulmon, on voit un garçon se rendre aux « bains de Saelingsdalr » dans l’espoir d’y rencontrer une jeune fille, Gudrun, qui aimait y passer le plus de temps possible. Une autre fois, « par un jour de beau temps, il se fit que les gens sortirent de la ville pour aller nager dans la rivière. Kjartan dit qu’ils iraient nager pour s’amuser. Il y avait là un homme qui nageait beaucoup mieux que les autres. » Kjartan et cet homme, qui n’est autre que le roi Olafr Tryggvason, se livreront à un étrange duel, s’étreignant et s’entraînant sous l’eau, s’y mesurant en de redoutables duels d’apnée. « Pour la troisième fois, ils replongèrent et restèrent sous l’eau beaucoup plus longtemps. Kjartan ne voyait plus comment ce jeu tournerait et il estima ne s’être jamais encore trouvé dans une situation qui exigeât tant de bravoure. » Selon Régis Boyer, le traducteur de cette saga, « quelque curieux que ce soit, toutes nos sources témoignent de la passion qui portait les gens du Nord à ce type de sport qui consiste, non à bien nager, mais à maintenir le plus longtemps possible un partenaire la tête sous l’eau. Un prestige certain s’attachait à qui se montrait le champion en la matière ! » On a vu plus haut, dans le combat de Falgeirr et de Thormodr, que la suprématie dans un tel jeu pouvait devenir une affaire de vie ou de mort.

Quoiqu’il en soit, on l’aura compris, si les hommes du Nord apprenaient à nager, ce ne pouvait être qu’à des périodes propices, l’été et l’automne, quand les lacs et les rivières sont moins frais. L’Islande, elle, disposait de ses nombreuses sources chaudes, et « la mention des « bains » est fréquente dans les sagas, tant pour se baigner que pour faire la lessive. Les plus connus, qui se visitent encore, sont ceux que fit aménager Snorri Sturluson, au début du 13e siècle, à Reykjaholt (aujourd’hui Reykholt), avec passage couvert et véritable piscine » (Régis Boyer).

 

 

     Traversons l’Atlantique. L’Amérique précolombienne nageait aussi. Dans la vallée de Maizcala, sur la côte pacifique, on a retrouvé un manche de couteau en porphyre vert en forme d’homme nageant, daté, très approximativement, entre ~ 300 et 300.

A Monte Alban, le centre principal des Zapotèques dans l’Oaxaca, à l’ouest du Mexique, qu’ils occupèrent pendant les seize siècles qui vont environ de ~ 800 à 800, on a trouvé des représentations natatoires : des pierres sculptées, des peintures et des stucs peints qui ne laissent aucun doute sur l’existence d’une technique de nage. Et le surf était pratiqué au Pérou.

Dans les anciens empires du soleil, on prenait des bains, souvent chauds. Les femmes, bonnes nageuses, n’hésitaient pas à traverser les fleuves, avec leurs enfants juchés sur leurs épaules. Le conquérant espagnol Andrés de Tapia observait que Motecuhzoma « se lavait le corps deux fois par jour » et Clavigero que tout le monde « se baignait fréquemment, et beaucoup chaque jour », dans les rivières, lagunes ou bassins. Cette habitude, rapporte Jacques Soustelle dans La Vie quotidienne des Aztèques, était inculquée aux jeunes gens. Souvent, la nuit, ils devaient se lever pour aller se baigner dans l’eau froide de la lagune ou d’une source. La capitale aztèque de Mexico-Tenochtitlan se prêtait à de telles pratiques. C’était une ville inondée, une cité lacustre et son nom signifiait probablement « (la ville qui est) au milieu (du lac) de la lune) ». On y trouvait des nageurs et des plongeurs patentés. Au cours d’une inondation particulièrement désastreuse, « quinze plongeurs se jetèrent dans l’eau et réussirent à obstruer les ouvertures par lesquelles elle jaillissait avec tant de force… » En récompense pour cet exploit,  « dix charges de quachtli – une petite fortune – (fut attribuée) à chacun des plongeurs » (Soustelle). Dans le Temple de Quetzalcóatl, véritable cité des dieux, plusieurs sources jaillissaient à l’intérieur de l’enceinte, et l’aqueduc de Chapultepec aboutissait, par un canal couvert, pour y alimenter un bassin. Les prêtres du feu se baignaient, la nuit, dans le Tlilapan, « l’eau sombre ». Le grand prêtre du Coacalpo – lieu du temple où les Aztèques gardaient « prisonniers » les Dieux des peuples vaincus – se baignait seul dans un ruisseau ou bassin appelé Coapan.

On nage aussi magnifiquement dans l’Amérique septentrionale. Dans l’Histoire de la conquête de la Floride, de Garcilasso del Vega, on lit que Ferdinand de Soto, capitaine espagnol qui avait offert à Charles-Quint de conquérir la Floride pour le compte de la couronne d’Espagne, pénétra un jour dans la province de Vitachuco. Frédéric Dillaye, dans Le Journal de la Jeunesse, en 1882, raconte cette histoire : « Par un coup de main hardi, il s’empara du cacique et culbuta les indigènes, tous gens d’élite, au nombre de dix mille environ. Beaucoup gagnèrent une forêt voisine, quelques-uns se blottirent dans les herbes d’un marais. Neuf cents autres, plus vivement pourchassés, sautèrent dans un étang, […] large de trois kilomètres et s’étendant à perte de vue.

     Les Floridiens, habiles nageurs, défièrent ainsi la cavalerie espagnole. Bien mieux, ils continuèrent à se battre, nageant trois ou quatre de front, bien serrés les uns contre les autres et portant sur leurs épaules un de leurs camarades qui tirait de là jusqu’à épuisement de sa provision de flèches.

     Ferdinand de Soto, furieux de cette résistance, fit établir un cordon de soldats tout autour de la lagune, afin d’empêcher les Floridiens de s’échapper à la faveur de la nuit. Dès que l’un d’eux approchait de la rive, les soldats tiraient dessus à coups de mousquet pour le forcer à se rejeter à l’eau.

     Le lendemain, dans la journée, un grand nombre de ces nageurs enflés par l’eau qu’ils avaient avalée et tombant de faim, de sommeil et de fatigue, consentirent à se rendre. Sept nageurs restèrent dans l’eau jurant de mourir d’épuisement plutôt que de se rendre. Le capitaine espagnol fit entrer dans l’eau douze de ses plus forts soldats et ils en retirèrent ces intrépides nageurs, plus morts que vifs et dans un état piteux. Ils avaient combattu pendant trente heures consécutives, immergés et nageant. »

La conquête n’altéra pas sensiblement les affinités que ces peuples nourrissaient avec l’eau. En 1589, Joseph de Acosta (Histoire naturelle et morale des Indes occidentales) se montre fort prolixe à ce sujet : « Dans une rivière appelée Rio Grande, dans la province de Charcas, où les Indiens Chiriguanos plongeaient sous l’eau, suivant les poissons à la nage avec une rapidité étonnante et avec des dards ou harpons qu’ils tenaient dans la main droite, nageant seulement de la gauche, ils blessaient le poisson, le sortaient ainsi transpercé, et ressemblaient davantage à des poissons qu’à des hommes de la terre. »

Acosta cite l’anecdote très impressionnante d’ « un Indien [à qui] un caïman … avait ravi un petit enfant et l’emporta sous l’eau. L’Indien… se lança après lui avec un couteau, et comme ces gens sont d’excellents plongeurs et que le caïman ne mord qu’hors de l’eau, il le blessa par-dessous le ventre. » Cette dextérité aquatique faisait qu’un art de pêcher sur des balsas poussés dans l’eau de mer ou des grands lacs comme le Titicaca était couramment pratiqué. Et les Indiens n’hésitaient pas à traverser à la nage les fleuves, parfois impétueux.

L’âpreté des Blancs ne manqua pas d’utiliser ces dons des Américains. « Les Espagnols capturaient les Indiens par la force et les obligeaient à pêcher des perles », témoigne Girolamo Benzoni dans son Histoire du Nouveau Monde (La Historia del mondo nuovo), publiée à Venise en 1572. L’anecdote est reprise par plusieurs auteurs. Un siècle après Benzoni, Vincent Le Blanc écrit : « Les Espagnols font plonger ces pauvres pêcheurs dix ou douze brasses de profondeur pour arracher les huîtres des roches, et pour fortifier leur souffle en cette grande profondeur et longue demeure de près d’une heure parfois, ils les font manger peu et garder continence. » Las Casas s’est ému de ces pratiques dans son Historia de las Indias : « la vie que suivent les Indiens pêcheurs de perles n’est pas à vrai dire une vie mais plutôt une mort infernale… Parfois ils plongent et ne remontent jamais, soit parce qu’ils se noient de fatigue et d’épuisement, ou parce qu’ils ne peuvent pas respirer ou parce que des animaux marins les tuent ou les dévorent. »

A l’autre bout de la terre, Marco Polo, dans le livre où il rapportait ses voyages en Chine, n’évoqua que de façon indirecte  des possibilités d’activités natatoires, comme à Arçingan, petite Arménie (l’actuelle Erzincan, à l’est de la Turquie) où, signalait-il, « des eaux chaudes jaillissantes forment des bains naturels les plus beaux et les plus sains de toute la Terre. » Ou encore, dans toute la province du Catai (Chine), où, disait-il encore « il n’est personne qui n’aille à l’étuve et ne se baigne au moins trois fois la semaine, et, en hiver, tous les jours s’il se peut. » Il notait également à Quinsai, quatre mille bains artificiels, « étuves, où les hommes et les femmes se baignent et goûtent de grands délices. » Rien ne dit qu’il ne s’agisse guère plus qu’une activité d’hygiène, car, et on est contraint à nouveau d’en convenir, nager n’est pas se tremper dans l’eau.

En revanche, Marco Polo partage la fascination de tous les voyageurs qui ont vu ou entendu parler des pêcheries de perles. Il décrit ainsi longuement la pêche des perles de Bettala, aujourd’hui Putta Lam, sur la côte ouest de Ceylan, dans un bras de mer d’une profondeur de dix à douze pas hanté par des requins. « Les hommes… sortent des barques et vont sous l’eau, tel à quatre pas, tel à cinq, et jusques à douze, et y demeurent autant qu’ils peuvent ; quand ils ne peuvent demeurer plus longtemps, ils remontent et restent un moment, puis plongent de nouveau au fond, et ainsi font-ils tout le jour. »

Autour de l’île de Socotra, en face de la Corne de l’Afrique, Marco Polo signale une pêche à la baleine extrêmement mouvementée, où il s’agit de monter sur le dos de l’animal pour l’étouffer en bouchant son évent. On imagine mal un médiocre nageur en train de s’essayer à cet exercice. D’autres exploits aquatiques étaient réalisés par les naturels, en Afrique de l’Ouest : les pêcheurs plongeaient et nageaient autour de leurs petits bateaux de pêche, quand ils ne s’essayaient pas à chevaucher des planches et à surfer, fait d’autant plus méritoire que les eaux abritaient de redoutables requins.

 

(1) For once upon a raw and gusty day,

The troubled Tiber chafing with her shores,

Said Caesar to me ‘Dar’st thou, Cassius, now

Leap in with me into this angry flood,

And swim to yonder point?’ Upon the word,

Accoutred as I was I plungèd in,

And bade him to follow. So indeed he did.

The torrent roared, and we did buffet it

With lusty sinews, throwing it aside,

And stemming it with hearts of controversy.

But ere we could arrive the point proposed,

Caesar cried ‘Help me, Cassius, or I sink!’

Ay, as Aeneas our great ancestor

Did from the flames of Troy upon his shoulder

The old Anchise bear, so from the waves of Tiber

Did I the tired Caesar.

 

(2). Henri Lhote. A la découverte des fresques du Tassili (Arthaud, 1958, 2006).Lhote suggère que ces dessins désignent la mort, représentée par une nageuse qui entraîne le défunt… Dieu sait où.

SANTAMANS ET STASIULIS CONTRE LE MONOPOLE

22 juin 2013

Jeux méditerranéens à Mersin

par Eric LAHMY

Les Italiens continuent d’effectuer une belle moisson de titres dans les courses de natation des Jeux méditerranéens, qui se tiennent à Mersin, en Turquie. Ce soir, à la fin de la seconde journée, ils en étaient à neuf titres contre trois à la France, pour qui Santamans et Stasiulis, après le quatre fois 100m féminin, ont combattu leur monopole.

La Niçoise Anna Santamans, sur 50m libre, s’est imposée en 25’’03, après s’être qualifiée en tête, lors des séries, en 25’’41. C’est mieux que son résultat des championnats de France où elle avait gagné en 25’’37, reste marginalement en dessous de sa valeur olympique, quand elle avait nagé 24’’94 aux Jeux, à Londres, et… l’aurait qualifiée pour les mondiaux de Barcelone (minimum 25’’34), Laurianne Haag, qui s’était invitée en finale, in extremis, avec le 8e temps (26’’28), finissait 7e en 25’’97. Derrière Santamans, aussi nettement détachée qu’on peut l’espérer dans une course aussi étriquée, c’était la foire d’empoigne, entre une Italienne, Silvia Di Pietro, 25’’37, une Turque, Burcu Dormai, 25’’42, et une Egyptienne, Farida Osman, 25’’43.

Tout de suite après, Benjamn Stasiulis faisait hisser les couleurs à son tour, enlevant le 200m dos en 1’58’’66, un temps de valeur supérieure aux 1’59’’16 qui lui avaient donné le titre à Rennes, en avril, mais qui n’aurait pas été suffisant pour le sélectionner pour les mondiaux de Barcelone (minimum 1’58’’48).

Quatrième de la finale, Eric Ress, 2’0’’63, en-dessous de son record, mais Eric est un garçon en pleine refondaton. Son père, Colin Ress, un ancien des équipes de France, avait demandé à Jacques Mesler, un diagnostic sur le fiston: trop en fréquence, avait répondu le sage de Dinard. Pris en mains par Frank Esposito, Eric a gagné 21 mouvements de bras sur son 200m dos! Maintenant, il faut digérer!

Au 200m dos féminin, Fantine Lesaffre, 2’16’’49, était 6e à trois longueurs de l’Italienne Ambra Esposito.Au quatre fois 100m messieurs, Gianluca Maglia 49″80, Marco Orsi 49″26, Luca Leonardi 47″96 e Luca Dotto 48″97.ont signé un joli 3’15’’98. Sur 100m papillon, le Croate Ivan Lendjer a dominé de loin, seul sous les 53’’ en 52’’30, tandis que Béryl Gastaldello s’est bronzée sur 100m papillon dames, en 1’0’’32.

ALLEMANDS A DOMICILE

22 juin 2013

Plongeon

La finale du haut-vol synchronisé messieurs des championnats d’Europe de Rostock a été remportée par les Allemands Hausding et Klein.

1. Patrick Hausding – Sascha Klein, Allemagne, 463,20pts, 2. Victor Minibaev – Artem Chesakov, Russie, 458,76pts; 3. Eugene Gorshkovozov – Dmitro Mezhenkyi, Ukraine 436,86pts

TINA MATE TANIA

22 juin 2013

 

Duel de générations à Rostock au tremplin de 3m des Européens 2013, entre la « gamine » allemande Tina Punzel et la vénérable Italienne Tania Cagnotto : et la jeunesse a eu raison de l’expérience.

Tina Punzel, une jeunesse de 17 ans, de Dresde, où elle est coachée par Frank Taubert, est venue à bout de Tania Cagnotto, la quasi- légendaire italienne, que la trentaine, atteinte le 15 mai dernier, n’a pas rendue moins ambitieuse, au tremplin de 3 mètres des championnats d’Europe de Rostock. Les deux plongeuses se trouvaient dans un virtuel dead-heat avant l’ultime plongeon, séparées certes de treize ans, mais en l’occurrence de seulement 35 centièmes de point. Punzel menait d’une courte poitrine, si l’on ose dire en évoquant deux si jolies personnes. Mais Cagnotto qui avait mal assuré son avant-dernier, un triple saut périlleux et demi avant carpé, se montrait à peine plus convaincante dans un double saut périlleux arrière. Punzel, sans rien faire de miraculeux à ce moment là, empochait l’or.

Plongeon.- Tremplin de 3m dames.- 1. Tina PUNZEL (Allemagne), 336,70pts ; 2. Tania CAGNOTTO (Italie),  331,86pts ; 3. Nadezhda BAZHINA (Russie), 326,10pts ; 4. Maria Elisabetta MARCONI (Italie), 314,50pts ;

5. Anna PYSMENKA (Ukraine), 301,95pts

LES PROBLEMES DE RICHES DU 4X100M

22 juin 2013

 

Par Eric LAHMY

Abondance de biens au départ du relais quatre fois 100m, dont on ne saurait oublier qu’il est champon olympque à Londres!

Le petit monde de la natation bruisse au sujet de ce qui ressemble bien à un os dans le potage. Cela concerne le relais quatre fois 100m français des mondiaux de Barcelone, du 19 juillet au 4 août. Le dilemme représente ce qu’on pourrait appeler un souci de riches. Florent Manaudou, 48’’41 à Rome, et Jérémy Stravius, 48’’53  à Canet-en-Roussillon sont devenus respectivement n°1 et 2 dans le bilan français du 100m pour 2013.

Un renfort bienvenu mais à priori… Trop tard, selon les critères de sélection établis par la Fédération française de natation, Les deux leaders de notre 100m ne répondent pas aux règles de sélection au relais quatre fois 100m. Pourquoi ? Parce que les règles de sélection établissent noir sur blanc qu’il n’est qu’une seule compétition de sélection : « les championnats de France élite, du 9 au 14 avril 2013, » à Rennes.

Or ni Manaudou, très occupés à se présenter sur les 50m libre, dos et papillon, ni Stravius, qui jouait les Phelps à la Française, n’avaient essayé leur chance dans le 100m, et la finale de Rennes a été gagnée par Meynard, 48’’53, devant Agnel, 48’’62, Gilot, 48’’74, et Leveaux, 49’’18. Pour se qualifier en relais, l’addition des temps des quatre premiers des championnats de France doit donner un temps inférieur à 3’15’’72. De ce côté, pas de problème, leur total est de 3’15’’03, et encore sans tenir compte des trois prises de relais, qu’on considère représenter 2’’1 (trois fois 0’’7).

Le cas Agnel (présentant un problème à lui tout seul, il demande à entrer en relais sans se présenter en épreuve individuelle) mis à part, la question est désormais de savoir qui de Manaudou et Stravius d’un côté, Gilot et Leveaux de l’autre, doit entrer dans le relais en finale. Les deux premiers sont les plus performants, les autres sont qualifiés. Doit-on privilégier l’efficience ou suivre à la lettre la règle de sélection ? Problème de morale et de crédibilité…

Les réponses possibles sont multiples, mais, sont-elles toutes bonnes ? Les 49’’18 de Leveaux n’atteignent pas le niveau des standards A de la FINA (48’’93). Mais doit-il  être mis sur la sellette pour cela ? Peut-on écarter Agnel en raison des doutes sur sa préparation physique ? Une possibilité aurait été de tester Meynard et Gilot dans l’épreuve individuelle, mais le 100m se déroule le 1er août, après le relais. On peut aussi user des séries du relais (le 28 juillet, la finale aussi) pour opérer la sélection en finale. Meynard ou Gilot lançant la course, les deux autres places de finalistes seraient attribuées aux ‘’mieux disant’’ entre Manaudou, Stravius et Leveaux (ou Manaudou, Stravius et Agnel, si l’on se refuse d’écarter le héros des Jeux de Londres).

Maintenant, il reste une possibilité, pour le DTN, celle de faire jouer ce point de règlement qui clôture les critères de sélection des relais : « Le DTN se réserve la possibilité de compléter la sélection au regard de performances correspondant au standard A de la FINA. »

Un astucieux petit paragraphe. Depuis Alexandre le Grand, on appelle ça : trancher le nœud Gordien !

TANIA INSATIABLE

22 juin 2013

Européens de plongeon à Rostock

Tania Cagnotto, gagnante la veille du tremplin à 1 mètre, a remis ça ce matin, au 3 mètres des championnats d’Europe de plongeon qui s’achèveront demain à Rostock (Allemagne). Elle s’est qualifiée en tête aux éliminatoires avec le melleur total., 322,35pts; l’Italienne devance Nadezhda Bazhina, Russie, 318,35pts, Alicia Blagg, Grande-Bretagne, 290,10pts, Hannah Starling, Grande-Bretagne, 288,35pts, Olena Fedorova, Ukraine, 282,30pts, Alena Khamulkina, Biélorussie, 271,70pts, Tina Punzel, Allemagne, 269,70pts, Sophie Somloi, Autriche, 268,65pts, Inge Jansen, Pays-Bas, 264,80pts.

QUATRE FILLES AUX JEUX MED’

22 juin 2013

A Mersin, en Turquie, la première journée des courses de natation a commencé de distribuer, hier, son contingent de médailles. La France a remporté le relais quatre fois 100 mètres féminin. L’équipe italienne avait touché première, mais une troisième prise de relais anticipée de Chiara Masini lui a valu élimination. L’Italie a dominé, avec cinq médailles d’or, trois d’argent et une de bronze, deux doublés dans le 50m dos et le 100m brasse messieurs. Les Italiens mettent en avant une excellente préparation (deux records personnels battus), d’autres y voient de petites transgressions dans un accord tacite avec les deux autres grandes natations méditerranéennes, l’Espagne et la France. Selon cet accord, on ne devait pas emmener aux Jeux Med’ des qualifiés pour les mondiaux de Barcelone, chose que la France et l’Espagne ont respecté, les Italiens peut-être un peu moins? A noter les deux secondes places de Oussama Mellouli, le champion olympique tunisien qui courait deux lièvres à la fois, sur 400m et 200 mètres quatre nages, et a trouvé un Serbe et un Italien sur son chemin.

 

Vendredi 21 juin
DAMES
400 mètres libre.-
1. Martina De Memme (Italie), 4’09″18;
2. Anja Klinar (Slovénie), 4’11″61;
3. Claudia Dasca Romeu (Spa), 4’12″41;
4. Chiara Masini Luccetti (Italie), 4’16″03

50 mètres dos.-
1. Arianna Barbieri (Italie), 28″74;
2. Sanja Jovanovic (Croatie), 28″48;
3. Theodora Drakou (Grèce), 28″66;

100 mètres brasse.-
1. Giulia De Ascentis (Italie), 1’8″57;
2. Jessica Vall Montero (Espagne), 1’8″80;
3. Dilara Buse Gunaydin (Turquie), 1’9″;
4. Michela Guzzetti (Italie), 1’9″09.
200 mètres quatre nages.-
1. Anja Klinar (Slovénie), 2’14″40;
2. Stefania Pirozzi (Italie), 2’16″12;
3. Carlotta Toni (Italie), 2’16″24.
5. Fantine LESAFFRE (France)
4 fois 100 mètres libre.-
1. France, (Anna SANTAMANS, Laurianne HAAG, Mathilde CINI et Béryl GASTALDELLO),3’42″37;
2. Grèce, 3’46″44;
3. Turquie, 3’47″35.
Italie (Laura Letrari, Silvia Di Pietro, Erika Ferraioli, Chiara Masini Luccetti) disqualifiée pour troisième relais irrégulier.

MESSIEURS.-

400 mètres libre.-
1. Velmir Stjepanovic (Serbie), 3’48″33;
2. Oussama Mellouli (Tunisie), 3’48″67;
3. Simon Guérin (France), 3’52″68.

50 mètres dos.-
1. Stefano Mauro Pizzamiglio (Italie), 25″35;
2. Niccolò Bonacchi (Italie), 25″42;
3. Juan Segura Gutierrez (Espagne), 25″66.
100 mètres brasse.-
1. Fabio Scozzoli (Italie), 1’0″86;
2. Andrea Toniato (Italie), 1’1″23;
3. Panagiotis Salimidis (Grèce), 1’1″71.

200 mètres quatre nages.-
1. Federico Turrini (Itale) 1’59″35
2. Oussama Mellouli (Tun) 2’0″09
3. Andreas Vazaios (Gre) 20″74
5. Ganesh PEDURAND (France)