PROFILS EN COURAGE : CES MALADES QUI FURENT CHAMPIONS OLYMPIQUES

Éric LAHMY

Lundi 15 août 2016

LA TOLÉRANCE AU MAL EST UNE CHOSE BIZARRE. IMPOSSIBLE A MESURER DE FAÇON AUTRE QUE SUBJECTIVE. ON A VU À RIO CE NAGEUR, VICTIME D’UN RHUME, SE FAIRE PORTER PÂLE AU DÉPART D’UN RELAIS QUATRE FOIS 200 MÈTRES QUI DEVAIT QUALIFIER L’ÉQUIPE DE FRANCE EN FINALE ET DONT LES ÉQUIPIERS ESPÉRAIENT, AVEC UN PEU DE CHANCE, QU’IL IRAIT CHERCHER UNE MÉDAILLE. ET VOUS EN AVEZ D’AUTRES QUI SE BATTENT EN GUERRIERS MÊME QUAND TOUT VA MAL.

PETITE PROMENADE PARMI CES PUGNACES…

Il y aura bientôt un siècle, développant des idées sur le sport, Jean Giraudoux avait affirmé que le goût  du sport était « une épidémie de santé. » Belle formule, mais qui n’est juste que si l’on accepte d’appeler santé (absence de maladie) ce qui est seulement la forme physique (vigueur fonctionnelle créée par l’entraînement).

Bien des champions ont pu être des gens malades, parfois même handicapés par leurs maux. Je ne parle pas de ceux qui pratiquent dans le cadre du handisport, dont l’incapacité est prise en compte, mais de sportifs qui sont atteints dans leur pratiqué par un souci qu’ils sont contraints de soigner. Champions diabétiques par exemple. Aujourd’hui, il est devenu banal de considérer que le sport est un excellent moyen de contenir un diabète, mais n’en fut pas toujours ainsi. Il y a un demi-siècle, par exemple, des médecins bannissaient l’activité physique pour ceux qui étaient atteints. Cela n’empêcha pas des légendes du sport comme Billie Jean King, Arthur Ashe et Bill Talbert (tennis) ou Joe Frazier et Ray Sugar Robinson (boxe) d’en être affectés.

Le premier athlète à remporter quatre médailles consécutives dans son épreuve, le lancer du disque, s’appelait Al Oerter (le second, Carl Lewis, en saut en longueur). En 1964, pour sa troisième médaille d’or, Oerter se présenta handicapé par un pincement vertébral et un cartilage déchiré à une côte, blessure qu’il s’était donnée quelques jours avant l’épreuve. Il lança contre l’avis des médecins, le torse sanglé, et gagna.

A Rio de Janeiro, on a vu un visage familier de la compétition depuis plus de dix ans, Inge Dekker, nager joliment bien après avoir été opérée d’un cancer de l’utérus. Demi-finaliste du 50 mètres, la grande Néerlandaise a nagé en séries et en finales du relais quatre fois 100 mètres (cinquième).

GARY HALL, DIX MÉDAILLES OLYMPIQUES POUR UN DIABETIQUE DE TYPE 1

Anthony Ervin, l’insolite vainqueur de Florent Manaudou à Rio, avait déjà fait fort douze ans plus tôt : il avait gagné la même épreuve du 50 mètres ex-æquo avec Gary Hall jr. Or celui-ci était un diabétique (et un vrai personnage, haut en couleurs), contraint depuis 1999, donc un an avant sa victoire de Sydney 2000, de se piquer quotidiennement à l’insuline pour ne pas sombrer dans le coma. Gary Hall jr a été (comme son père) l’un des plus grands sprinters de la natation, comptant dix médailles olympiques, l’adversaire n°1 d’Alexandr Popov et à nouveau champion olympique du 50 mètres, seul cette fois, aux Jeux d’Athènes. Pas mal pour un grand malade.

Lorsque la malchanceuse tenniswoman Maria Sharapova annonça qu’elle était positive à un produit récemment placé sur la liste des interdits, le meldonium, elle expliqua qu’elle prenait cette molécule depuis dix années pour soigner « des grippes, un manque de magnésium, une arythmie cardiaque et des cas de diabète » (inhérents à sa famille). Quand on sait qu’elle a été n° 1 mondiale avec ces soucis…

LES SIX JOURS POUR NAGER DE JEFF FARRELL

Au cours de l’hiver 1960, le livre de Jeff Farrell, « Six Days To Swim », fut presque un best-seller. Jeff Farrell y racontait une histoire insolite, celle d’un compte à rebours haletant. Mais commençons par le commencement. Farrell, un enseigne de l’US Navy est devenu à 23 ans, le roi du sprint mondial. Vainqueur l’année précédente du 100 mètres des Jeux panaméricains, il se présente comme le meilleur sprinteur de la planète depuis qu’aux championnats des Etats-Unis, il a frôlé le record du monde de l’Australien John Devitt, en 54s8 contre 54s6. Les sélections olympiques ont lieu la semaine suivante, et Farrell se prépare à s’y présenter en grand favori sur 100 mètres et 200 mètres, une course non olympique mais qui ouvre la porte du relais quatre fois 200 mètres. Mais, le dernier soir des championnats, il est hospitalisé en urgence, et l’on diagnostique une appendicite aigüe. Il faut l’opérer immédiatement. Le comité de sélection olympique se penche sur son cas et lui propose d’effectuer un test deux semaines après les trials, et de l’intégrer dans l’équipe si son temps surpasse celui du 6e de la finale des sélections. Farrell a une autre idée : il veut nager les sélections. Il aura six jours pour se remettre de l’opération. Le chirurgien qui l’opère, mis dans le coup, suit Farrell quand, deux jours après l’opération, l’abdomen serré dans un bandage, celui-ci s’immerge dans le petit bassin attenant à la clinique. Six jours plus tard, il nage une seconde trois dixièmes moins vite qu’aux championnats et rate sa sélection d’un dixième pour trois raisons, racontera-t-il : un départ prudent, presque sans élan, de crainte de l’éventration ; une trop grande confiant en soi ; une perte de concentration qui fait qu’il touche la ligne d’eau à quinze mètres du mur. Il refusera la proposition du comité, qui, « vu les circonstances », lui offre de nager dans la course individuelle à la place du 2e, Bruce Hunter. Il explique qu’ayant joué et perdu, il « n’aimerait pas faire à quelqu’un d’autre ce qu’il n’aimerait pas qu’on lui fasse. » Il est intégré dans les relais quatre fois 200 mètres et quatre fois 100 mètres quatre nages et ramène deux médailles d’or des Jeux de Rome.  Lance Larson, vainqueur sans doute volé de la victoire par les juges à Rome (il a touché un dixième de seconde avant l’Australien Devitt qui est déclaré vainqueur) a toujours estimé que Devitt était meilleur que lui sur 100 mètres libre.

Farrell, que le chroniqueur François Oppenheim comptait parmi les auteurs des gestes chevaleresques de la natation, était aussi l’un des nombreux nageurs qui furent capables de se surpasser alors que la maladie les frappait au plus mauvais moment.

Un autre nageur américain, Dick Roth, connut un ennui équivalent à celui de Farrell. Dick Roth était un membre de cette étonnante équipe de natation que George Haines coachait à Santa-Clara l’année des Jeux olympiques de Tokyo, en 1964, et dont je crois bien qu’elle aurait pu matcher le reste du monde. Elle était emmenée par des garçons comme Don Schollander, champion olympique du 100 mètres, recordman du monde du 200 mètres, champion olympique et recordman du monde du 400 mètres, et par Steve Clark, recordman du monde du 100 mètres, et des filles comme Donna De Varona, ex-recordwoman du monde du 100 mètres dos et championne olympique du 400 mètres quatre nages. Roth, seize ans, régnait sur les quatre nages.

DICK ROTH BAT LE RECORD DU MONDE ENTRE DEUX CRISES D’APPENDICITE

Voici l’histoire telle que la raconte San Scott pour la revue des Stanford Alumni :

“Dick Roth arriva à Tokyo avec toutes les raisons d’être confiant. Le jeune homme de dix-sept ans détenait le record du monde du 400 mètres quatre nages où il n’avait pas été battu pendant plus d’un an. Mais Il tomba malade après la cérémonie d’ouverture et les médecins ordonnèrent une opération de l’appendicite en urgence. Il fut transporté dans une base militaire américaine pour être opéré, mais refusa à la dernière minute de signer son consentement, bloquant la procédure. Il voulait toujours nager. Ses parents furent alertés, mais il les supplia de son lit roulant d’hôpital de lui laisser sa chance. Ses parents obtinrent des médecins qu’ils cherchent à contrôler le niveau de l’infection. Dans la deuxième série, Roth fut largement battu par le Canadien Sandy Gilchrist, et nagea neuf secondes moins vite que le vainqueur de la première série, Carl Robie, et l’affaire se présentait mal. Le matin de la finale, épuisé par le manque de sommeil et affaibli par une diète à base de Jell-O et de punch hawaïen était d’autant plus assuré de sa défaite qu’il pouvait voir son camarade de chambre, le Robie en question, pioncer comme un ange !

Afin de se distraire, Roth alluma le poste de radio juste alors que se déroulait la course de 10.000 mètres olympique. Un quasi-inconnu, Billy Mills, un marine issu d’une réserve indienne à Pine Ridge, collait aux leaders de la course. Il parut lâché dans la courbe finale mais quand les meneurs lancèrent leur sprint, Mills se jeta dans un mouvement explosif, prit la tête à vingt mètres du but et améliora son record personnel de quelques cinquante secondes. Cette performance réveilla chez Roth le désir d’aller ce jour-ci au bout de lui-même. Huit heures plus tard, Roth enleva le titre olympique et améliora son record du monde de trois secondes, un temps qui tint debout pendant quatre ans. Trois semaines plus tard, les médecins de Stanford l’opérèrent de l’appendicite. »

S’il faut en croire une constatation de Dawn Fraser, les nageurs sont souvent victimes de blessures et d’accidents de santé. Elle-même n’arrêtait pas de tomber malade, et nageait constamment à travers divers embarras et autres blessures. Si vous relisez les biographies des sœurs Campbell, vous voyez qu’elles n’ont cessé, tout en préparant leurs championnats, d’avoir à prévenir ou à soigner des kyrielles de bobos. Les ennuis affectent particulièrement leurs hanches, c’est à croire que ces hanches minces, tellement avantageuses en termes de natation, recèlent quelques inconvénients. Je me demande ce qu’en dirait un médecin.

On a vu l’an passé Mackenzie Horton, autre Australien, nager à travers tous les championnats du monde de Kazan et collectionner les contre-performances alors qu’il était (sans le savoir) victime d’un virus.

KATHLEEN BAKER DOIT SE PIQUER DEUX FOIS PAR SEMAINE

On sait aujourd’hui que Kathleen Baker, la jeune Américaine médaillée d’argent du 100 mètres dos des Jeux de Rio de Janeiro derrière Katinka Hosszu, est, depuis l’âge de treize ans, victime d’une affectation lourde, le mal de Crohn, une maladie inflammatoire de l’intestin, chronique et inguérissable, dont les causes restent inconnues à ce jour. Le Crohn est un mal qui fatigue, provoque des amaigrissements, de la fièvre et des manifestations articulaires, cutanées et oculaires, avec risques d’occlusions intestinales. Baker, qui a connu des épisodes douloureux et a cru sa carrière sportive terminée, est contrainte de se piquer elle-même, à raison de deux injections par semaine. Même si d’autres sportifs professionnels portent une maladie de Crohn, ses succès ont eu l’air d’étonner son propre médecin traitant. Quand il apprit que Kathleen s’était qualifiée dans l’équipe olympique, il était à la fois tellement étonné et content qu’ « il téléphona à sa femme et à ses parents avant de partager la nouvelle avec le personnel de l’hôpital, comme si Baker était sa propre fille. »l 

LES DOULEURS ABDOMINALES DE SIOBHAN MARIE O’CONNOR

Siobhan Marie O’Connor (Grande-Bretagne), une des meilleures spécialistes sur 200 mètres quatre nages, et finit 2e de la course des Jeux olympiques de Rio où elle porta hardiment la contestation à Katinka Hosszu,  souffre, elle, de colite ulcérative. Il s’agit d’une affection si douloureuse que, quand Steve Redgrave, le rameur le plus médaillé de l’histoire, en montra tous les symptômes, les médecins écartèrent l’hypothèse qu’il en soit affecté. Ils croyaient impossible qu’il ait pu se hisser aussi haut dans son sport en portant ce mal. O’Connor, qui avait débouché dans le monde de la haute compétition aux Jeux de Londres, à seize ans, doit compter, chaque jour de sa vie de nageuse, avec un système immunitaire défaillant, et des accès de fatigue. De son côté, Ross Murdoch, dauphin de Peaty en brasse, a dû surmonter beaucoup de doutes, retour d’une mononucléose, pour gagner à Glasgow, aux derniers Jeux du Commonwealth. « Mon coach, Ben Higson, dit toujours qu’on ne s’entraîne pas pour nager notre record dans le meilleur des jours, mais pour atteindre le podium dans le pire des jours. » a-t-il expliqué.

On sait assez peu que Federica Pellegrini a souffert de spasmes des bronches qui l’ont parfois contrainte de s’arrêter en pleine course, asphyxiée. Ses bronches ne fonctionnaient plus qu’à cinquante pour cent. Le mal était provoqué par des moisissures de piscines. Elle a été soignée à la métacholine. L’inquiétude de retrouver ces symptômes provoqua les crises d’angoisse célèbres de cette pauvre Federica, et il fallut dès lors traiter ces angoisses, qui l’empêchèrent de nager sa série de 400 mètres aux championnats d’hiver 2009 dans un climat de crise de nerfs qu’on imagine. Un coach mental parvint à la libérer de ses frayeurs, notamment par des simulations de course à l’entraînement. En France, Stephan Caron dut surmonter des tachycardies qui le prenaient en pleine course mais heureusement ne surgirent jamais durant ses grandes courses aux Jeux olympiques ou en championnats du monde et d’Europe.

Kieren Perkins, double champion olympique sur 1500 mètres en 1992 et 1996, et recordman du monde sur 400 mètres libre, a nagé une grande partie de sa carrière en souffrant de névralgie phrénique. On a fait grand cas de sa défaite, face à Hackett, aux Jeux olympiques de Sydney, en 2000, et expliqué qu’il lui avait manqué un an supplémentaire d’entraînement. Tout semble indiquer qu’il n’en était rien. Perkins nageait plus vite que Hackett, mais ne pouvait virer correctement. Des analyses nées d’un film de la finale olympique auraient démontré que Perkins avait perdu une vingtaine de secondes dans les virages. Le commentateur australien de la course en avait d’ailleurs fait la remarque : Perkins revenait un peu sur Hackett qui le dévorait littéralement dans les virages.

La névralgie du diaphragme provoque des douleurs intolérables qui s’installent au milieu de la course. Murray Rose, quarante-cinq ans plus tôt, avait souffert du même symptôme, qui était, disait-il « totalement inhibiteur quand on poussait pour se relancer dans les virages », mais avait été guéri, lui, à l’issue d’une séance d’hypnotisme menée par Forbes Carlile avant les championnats d’Australie 1955. Il remporta le titre olympique en 1956 et améliorait encore le record du monde de la distance, huit ans plus tard lors du championnat des Etats-Unis 1964.

LA MALADIE GAGNANTE DE MICHAEL PHELPS

Il est aussi, de façon étonnante, des maladies qui avantagent les sportifs. Ou au moins une, l’hémochromatose, maladie grave liée à une hyper absorption du fer. Si ce mal frappe une personne sur 300, sa fréquence est, croit-on savoir, deux fois plus élevée chez le sportif de haut niveau. Le fer, absorbé dans la digestion st pour 10% aide à fabriquer des globules rouges. Une hormone, l’hepcidine, régule le taux de fer disponible. Un gène régulateur de la libération d’hepcidine, HFE, peut, dans certains cas, muter. Si une personne possède une mutation à la fois sur le chromosome de sa mère et sur celui de son père, il risque d’accumuler du fer dans ses organes. Or 80 pour cent des athlètes de disciplines très énergétiques, présentent au moins une mutation de ce gène. Dès lors, ils disposent d’un avantage naturel, transportent mieux leur oxygène, récupèrent mieux. On sait par ailleurs que des nageurs comme Michael Phelps ou Camille Lacourt ont été considérés comme hyperactifs, mais on peut penser que ranger l’hyperactivité parmi les maladies est une aberration de notre époque. Il n’empêche : Phelps était soigné à la ritaline pendant sa jeunesse, et ses facultés de récupération étaient phénoménales.

Parfois, c’est le mal qui l’emporte, et c’est alors une contre-performance. On l’a vu avec Lara Grangeon qui s’est plaint de la climatisation à Rio. C’est le cas de la championne du Commonwealth néo-zélandaise Lauren Boyle, malade et blessée dans les jours qui ont précédé ses jeux. Présentée sur 400 et 800 mètres, elle a terminé loin en séries. Ça a fait dans son pays un foin assez équivalent à celui qu’a provoqué Yannick Agnel en France, je vous passe les détails. 

 

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