QUEL AVENIR POUR LES PISCINES: DÉLÉGATAIRES DE SERVICE PUBLIC OU SYNDICATS DE MAITRES-NAGEURS-SAUVETEURS ? 

Éric LAHMY

Jeudi 9 Novembre 2017

Dans un précédent article (Plaidoyer pour la fin des haricots…) paru le 28 octobre dernier, je me suis demandé ce que devraient être les piscines de l’avenir, en France. Quand vous interrogez les personnes intéressées, les réponses sont de deux ordres. Les uns vous disent que le public attend essentiellement du ludique, les autres que le client premier des piscines reste le nageur.

Dans les deux camps, on trouve une forte proportion de gens qui croient ce qu’ils veulent croire.

Comme je ne m’exclue pas du nombre, j’ai tendance à préférer une utilisation classique de la piscine et à ne voir qu’un appauvrissement dans les innovations de ces dernières années… Je nage, donc je suis.

Pour moi, la piscine, en changeant de forme, de conception, en se chargeant de développer des jeux finalement assez peu aquatiques, se gadgétise, perd son âme et sa fonction la plus noble. Je dois admettre que beaucoup d’autres croient que c’est tout le contraire, et que la piscine s’est délivrée du carcan des lignes d’eau.

Je garde mon point de vue, mais ne suis pas sourd aux arguments des autres…

La première question qui me vient à l’esprit, c’est : comment en est-on arrivés là ? A l’évidence, le coût, le budget et la complexité de gestion des piscines ont été mal ressentis par les municipalités. Combien d’édiles, après s’être passionnés pour la construction d’une piscine, ne songent à rien d’autre qu’à s’en débarrasser !

Autre interrogation : peut-on faire venir un public à la natation en utilisant le jeu d’eau ? Possible. La plupart des bons nageurs sont arrivés au niveau des championnats de France en suivant une filière classique, école de nage, éducation au geste, entraînement rationnalisé. Mais d’autres ont suivi des voies plus incertaines. Le hasard ne joue sans doute plus aujourd’hui le même rôle que du temps où Don Talbot remarque dans le public un « mascaret » avançant à toute vitesse dans l’eau dont il fera, des années plus tard, John Konrads, champion olympique du 1500 mètres, et Harry Gallagher a son regard accroché par une sauvageonne qui folâtre autour des plongeoirs, clope dans les vestiaires et glisse comme un poisson, qui deviendra Dawn Fraser, la plus grande nageuse du 20e siècle.

Bien entendu, on ne peut pousser à la construction de centaines, de milliers de piscines, en fonction d’un nageur, d’une ondine, soient-ils John Konrads ou Dawn Fraser. Mais voilà bien deux exemples où l’attrait ludique d’une piscine a conduit à produire des champions… En France, les Alain Gottvalles et autres, élite de notre natation du demi-siècle dernier, présentèrent des parcours équivalents.

Deux conceptions s’affrontent autour des bassins. Toutes les deux participent à leur façon à l’air du temps. La première veut que la piscine corresponde aux agréments de la distraction ou aux caprices du jeu : son but est de n’en avoir aucun, de brûler le temps de façon joyeuse, sans contrainte ; la seconde répond au besoin d’excellence, elle est assez élitiste, puisque son produit achevé est le champion, éducative et structurante, puisqu’elle forme des nageurs, des gens qui se débrouillent, puis excellent dans l’eau et les sauve, par anticipation, de la noyade…

Dès lors, définir ce que doivent être les piscines de demain n’est pas une mince affaire. Difficile de « suivre les miettes de pain » pour arriver à une conclusion logique.

Pour complaire aux deux camps, on dit que la piscine doit être à la fois formatrice et ludique, gymnase et luna park. Elle est censée devoir assurer la cohabitation de deux populations qui peuvent s’ignorer ou s’opposer.

La forme d’une piscine s’assujettit à sa destination ; nager privilégie la ligne droite, et donc l’angle, et le rectangle, figure géométrique qui correspond. Le jeu, en revanche, a encouragé une déformation du bassin… Je soupçonne que l’idée première de cette déformation n’était pas tant de l’adapter au ludique que de chasser le nageur. Mais vous m’accuserez de « complotisme » !

Le souci que ressentent les nageurs est lié à ce que dans certains cas, on a si bien fait que le bassin ne peut plus être utilisé pour la natation. Quelquefois, cette non-conformité a été étendue aux bassins classiques. La piscine Suzanne Berlioux, au quartier des Halles, à Paris, a été ainsi volontairement raccourcie de deux centimètres en deçà des dimensions olympiques, donc 49,98m, pour qu’on ne puisse y organiser de compétitions.

LUCIEN GASTALDELLO : « LE SOI-DISANT DÉFICIT DES ¨PISCINES, C’EST LE PRIX DE L’APPRENTISSAGE DE LA NATATION AUX ENFANTS »

Anecdotes mises à part, en général, on s’accorde sur l’analyse que fait Lucien Gastaldello, ancien vice-président de la fédération française de natation et figure de proue du sport lorrain, à ce sujet qu’il connait parfaitement :

« Le vrai problème, explique-t-il, c’est que les municipalités mettent en avant les déficits de piscines. On oublie le travail fait sur les enfants, l’éducation à la nage, et quand on dit ce que ça coûte tant mais pas pourquoi cela coûte tant, bien entendu, on s’inquiète. Mais quand on sait ce que coûte un terrain de football qui n’est jamais utilisé, » en dehors des matches, alors que la piscine est fort employée, « on ne remet pas le stade en cause et ne conduit pas la même analyse. »

Puisque la piscine est « déficitaire » (on a vu combien cette notion est fautive), et que tout déficit est vécu en termes d’échec, ses problèmes de gestion apparaissent inextricables…

« Les questions liées à la gestion, continue M. Gastaldello, on les a bien connues avec les deux piscines que gérait la FFN, Georges-Hermant (gérée par Jean Pommat puis Jacques Arié) et Georges-Vallerey. La gestion avait été donnée à un délégataire de la ville de Paris pendant les travaux sur Georges-Vallerey quand la fédération avait émigré à Montreuil, et cela ne s’est pas bien passé. Christine Béraud (ancienne championne de France de dos) a repris les choses en mains. Dès qu’elle s’en est occupée, cela a coûté beaucoup moins cher. Avant elle, à la ville, le directeur des piscines ne savait pas utiliser les caisses, que tenait un autre service. En outre, il ne maitrisait pas le personnel. Un accord avait été conclu, selon lequel le nettoyage était effectué par les maîtres-nageurs-sauveteurs. En contrepartie, ils avaient le droit de donner des leçons qui leur assuraient un supplément de salaire. Du coup les maîtres-nageurs se faisaient concurrence auprès de la caissière pour qu’elle dirige vers eux une cliente potentielle de cours privés.

« Là où ça coinçait, c’est quand la cliente qui avait payé de la main à la main tel maître-nageur pour des cours arrivait et trouvait que son professeur de natation s’était fait porter pâle avec trois semaines d’arrêt maladie. Ce qui arrivait souvent et créait des embarras. Avec Gérard Garoff, on a essayé de trouver une solution et décidé de changer le système. J’ai donc été chargé de négocier avec tous les syndicats, cela a duré un temps fou, et je ne suis arrivé à RIEN… »

DOIT-ON VITUPÉRER LES SYNDICATS DE MAITRES-NAGEURS-SAUVETEURS ?

Jean-Pierre Le Bihan, ancien DTN adjoint de la FFN, aujourd’hui à la retraite, se souvient que cette tentative de réformer le système avait conduit le syndicat des M.N.S. à une grève de mille jours. Elle durait encore quand Gérard Garoff, l’auteur de cette tentative de réforme, quitta son poste à la ville.

Le Bihan, fort de ce souvenir (et de quelques autres), estime que leurs démêlés avec les maîtres-nageurs ont souvent conduit les mairies à se débarrasser des gestions de piscines. Il en est qui vitupèrent cette profession dont le bouillonnement syndical leur est insupportable.

« Les maîtres-nageurs forment une drôle de tribu, prétend encore Jean-Pierre Le Bihan. La grève des maîtres-nageurs qui a duré mille jours, contre la réforme souhaitée par Garoff, avait été orchestrée par un certain Eddy Schwartchgen. Il faut dire que pour les maîtres-nageurs, il s’agissait d’un complément de salaire important. »

Cette opinion de M. Le Bihan trouve un fort écho chez Jacky Brochen, l’un des coaches essentiels, passé un peu sous la ligne de pleine visibilité, mais qui, en quarante ans à arpenter les plages des piscines, entre Eaubonne, Clichy, Brest, Caen, Genève, puis Bordeaux, Bondy et Stella Saint-Maur, et à œuvrer dans les équipes de France (entraîneur) et de Suisse (entraîneur chef) a pu en voir et en a retenu beaucoup. Aujourd’hui, l’un de ces retraités actifs toujours sur la brèche et heureux de l’être, Jacky Brochen trouve dans sa situation une forme de liberté d’expression que l’obligation de réserve lui interdisait dans le passé. Faisons-en notre profit :

« L’une des raisons du passage de la gestion publique à celle de délégataires de services publics, dit-il, c’est que les municipalités en avaient assez d’avoir à payer un personnel très souvent peu engagé, plus souvent occupé à obtenir des avantages (temps de déshabillage et de rhabillage dans leur temps de travail, heures de temps d’encadrement scolaire doublées, etc…), fer de lance des syndicats de maîtres-nageurs plus préoccupés a obtenir des privilèges (semaines à moins de 30 heures) mettant loin la pédagogie moderne « Catteau – Garoff » (laisser l’eau faire) au profit des ceintures, planches et mécanisation de la brasse « plié – écarté – serré ou grenouille tour Eiffel » dans le digne prolongement de la potence « Trotzier ».

La municipalité quand elle délègue, c’est parce qu’elle ne veut pas entrer dans les complications de la gestion et en particulier également des nombreuses absences du personnel titulaire (à vie), de la rigidité qui souvent empêche des actions d’animation pour le public, etc… Pour ce faire, la municipalité donne de l’argent, paie l’entretien. Trop de maîtres-nageurs sont des fainéants qui ne veulent pas en foutre une rame, qui s’engagent dans des mauvais trips, avec des piquets de grève, on a eu comme ça une mélenchoniste qui a été virée de la piscine. Après cela, elle pleurait de ce qui lui arrivait, mais elle avait eu la rétribution de ses actions ! »

Après la mélenchonie, la mélancolie.

MÊME UN NAGEUR PEUT SE NOYER DANS UNE GESTION DE PISCINE

Tout le monde ne s’accorde pas avec ces critiques féroces des maîtres-nageurs. Lucien Gastaldello, qui s’est beaucoup occupé de la profession dans sa carrière, trouve ainsi « très exagéré de voir les choses ainsi. »

Véronique Cotteaux, formatrice au BPJEPS (brevet professionnel), aujourd’hui responsable de l’antenne Est Francilien CREPS d’Île de France, soulève, elle, une autre problématique :

« Qu’il y ait des soucis liés à la profession de maitre-nageur, c’est bien possible, dit-elle, mais ce qui amène au passage des piscines en direction des délégataires de services publics (DSP) est lié en grande partie à la complexité de la gestion  de ces équipements, des ressources humaines, de la réglementation qui évolue sans cesse… il est difficile pour les collectivités territoriales de recruter des agents avec ces compétences.

« Les maîtres-nageurs sont des hommes de bassin, mais la gestion d’une piscine, c’est bien d’autres choses. La maîtrise, utilisation et entretien, d’une pompe à chaleur, le traitement de l’eau, dont la qualité doit être très précisément maintenue, par exemple, demandent une certaine technicité. 

« Il y a donc toute une formation qui serait nécessaire pour gérer ce type d’équipement. Ces connaissances ne sont pas abordées dans la formation de  MNS. Je ne connais pas personnellement de formation spécifique pour diriger ce type d’établissement. 

« Les choses ont d’ailleurs évolué dans la formation des MNS. L’Etat ne détient plus le monopole de la formation. Les organismes de formation privés se développent. Les DSP type Récréa, Carilis ou Vert Marine ouvrent leur propre formation de MNS et des chefs de bassin.

« Actuellement, ce qui est frappant, c’est le manque de candidats au métier de maître-nageur. Pratiquement, très peu de nageurs, maintenant, veulent faire ce métier. La question de la rémunération est, il me semble, biaisée : on peut bien gagner sa vie comme maître-nageur avec les à-côtés, entraînements, leçons particulières. On peut gagner dans les 3.000€ en étant maître-nageur à condition de ne pas craindre de faire des heures. 

« Le problème des municipalités, c’est, quand elles délèguent, que le contrat qui les lie au délégataire ne donne pas forcement le bâtiment à ceux-ci. La municipalité reprend la piscine et la retrouve parfois  dans un état dégradé. Réparations qui auraient coûté moins cher si les travaux avaient été réalisés tout de suite.  

 « L’une des autres raisons du passage à des délégataires, et d’ailleurs la principale, c’est le coût des piscines. Les délégations de service public maîtrisent bien les techniques pour limiter les déficits : nombreuses activités payantes type aquagym,  plein emploi des installations : ouverture de 7h à 22 heures et le week-end, on ouvre le maximum de temps, car cela assure des rentrées et limite le déficit. Car construire une piscine, c’est être sûr d’un déficit. Il y a trop de frais pour espérer des bénéfices. Maintenant, le service public essaie aussi de bouger  et d’élargir ses horaires. »

Quand les délégataires s’étant emparé des bassins, cherchent à les rentabiliser, les soucis d’horaires des clubs ne font pas le poids. Cependant, des municipalités, quand elles signent avec un délégataire, n’oublient pas d’assurer par contrat au club des heures d’entraînement et un certain nombre d’autres avantages, comme des week-ends annuels pour organiser les meetings. Parfois la mairie assure au club des créneaux et des lignes d’eau, parfois elle assure au club des subventions qui vont lui permettre de louer des lignes. Mais une ligne d’eau une heure revient 25 ou 30€. Multipliez par le nombre nécessaire d’heures pour l’entraînement, cela fait beaucoup d’argent !

Le club n’est pas forcément désarmé, mais il doit se battre. C’est ce qu’explique Lucien Gastaldello, qui a organisé la résistance, en Lorraine, et marqué des points. Mais il faut pour cela être crédible, et performant. « A Epinal, une année, on avait avancé le nom d’un ami du directeur de la Fédération de l’époque, Bernard Rayaume ; mais on s’est battu, on a mis notre gestion en avant, et le club a gardé la gestion. »

Il faut savoir faire flèche de tout bois : « Les clubs, pour lutter contre les déficits, ont été obligés de développer des activités de loisirs. Cela leur permettait de survivre. A Longwy, par exemple, le club gérait les distributeurs de boissons, et les bénéfices nous permettaient de mener notre politique sportive. Dans le système,actuel où la gestion leur a échappé, cela n’est plus possible. »

Dans une période favorable, le club de Longwy, piscine ouverte en 1967, quand le FNDS (devenu CNDS) n’existait pas, avait obtenu des aides qui lui avaient permis, en gros, de récupérer l’équivalent de la TVA. « En contrepartie, dit encore M. Gastaldello, les clubs devaient engager leurs maîtres-nageurs. On s’aperçoit maintenant qu’on a vécu une belle période.»

Le secret de la réussite des clubs a-t-il été perdu ? Ont-ils été distancés, comme le supposait Véronique Cotteaux, voire ringardisés par les évolutions du métier ? Pourtant, certains dirigeants, au niveau local, avaient, quoique bénévoles, effectué un travail de professionnels. Jacky Brochen nous offre sur un plateau l’exemple de Caen.

« La ville, nous dit-il, dans un premier temps, avait copié notre organisation de l’apprentissage pour la faire pratiquer par le personnel municipal à des horaires privilégiés par rapport au club, mais bien vite les absences répétées des encadrants et leur manque d’enthousiasme à périclité et le club a repris le contrôle et tout est revenu comme avant. Mais on avait un marketing pédagogique (grâce à un « Aqualivre performant) et financier. On savait ainsi qu’il fallait sept nageurs pour payer un entraîneur des groupes d’apprentissage à l’année. On formait des groupes d’apprentissage de douze nageurs, et avec l’argent récupéré, on engageait et on menait une politique sportive ambitieuse. On a été pendant treize années dans la fourchette du 3e au 5e club français. Mais on avait un président formidable, Alain Tournaire (1982-1993). J’arrivais de Clichy, j’avais des idées arrêtées sur la façon de fonctionner, et Alain m’a forcé à faire des trucs sympas. Parmi les nageurs, on a eu nombre d’internationaux et une eau libre de première force en fréquentant notamment Stéphane Lecat. Aujourd’hui, le club a perdu cette dynamique et a reculé  (49e en 2016, cette année, il est 32e) »

SEZIONALE AURA-T-IL LES MOYENS DE BARRER LA ROUTE AUX PISCINES LUDIQUES ?

Aujourd’hui, à la Fédération française de natation, Gilles Sezionale met ses troupes en ordre de bataille pour reprendre au moins une partie du terrain perdu. Il s’agit pour le nouveau président, à la fois d’encourager les clubs à s’emparer des gestions, et de ne plus aider financièrement les constructions de piscines qui ne correspondent pas aux besoins de la natation.

Dans le courrier qui a suivi notre parution de samedi 28 octobre 2017, intitulée plaidoyer pour la fin des haricots et le retour des nageurs dans les piscines, André Zougs, un architecte qui a présidé la commission équipements pendant deux ans, puis, pendant quatorze ans (jusqu’en avril 2017), été, élu du Comité Directeur, chargé des équipements à la FFN, faisait état d’un certain scepticisme quant à la capacité de la Fédération de se faire entendre dans ce domaine : « depuis mon arrivée à la Fédé, écrit M. Zougs, je n’ai cessé de me battre contre cette promotion de la piscine haricot. Il a fallu se battre contre les programmistes nés, pour beaucoup, de sociétés financières intéressées par la gestion des piscines (DSP) en les transformant en équipements ludiques genre Aqualand, en plus petit. Les collectivités se sont laissé prendre à ce miroir de la rentabilité et les programmistes se sont empressés d’y répondre.
« La Fédération n’a pas fermé les yeux sur ces programmes mais s’est efforcée de défendre au moins une partie sportive dans chaque projet. Cela n’a pas toujours été accepté. Pour les subventions, la force des politiques à travers le ministère est incontrôlable, et je ne suis pas sûr que Gilles Sezionale arrive à évincer Saint Malo de la subvention si le projet n’est pas conforme aux souhaits de la Fédération. Je peux assurer que 90% des projets soutenus par la Fédé étaient à caractère majoritairement sportifs. »

Si M. Zougs insiste sur la difficulté de contrôler le moins du monde le type de piscines qui seront construites ces prochaines années, sur cette question, Lucien Gastaldello, lui, estime que la position de la Fédération n’est pas si fragile, et que l’institution, depuis quelques années, avait son mot à dire.

LES CLUBS DOIVENT SE METTRE EN AVANT

« Pour ce qui est à la subvention de construction de piscines, explique en effet M. Gastaldello, avant l’arrivée de Marie-Georges Buffet au ministère des sports (4 juin 1997-5 mai 2002), les politiques choisissaient et envoyaient librement les dossiers. Le choix était pour ainsi dire fait en amont, en l’absence, de la fédération. Marie-Georges Buffet et Henri Sérandour, président du CNOSF entre 1993 et 2009, qui étaient de bords différents mais qui s’appréciaient énormément, ont travaillé la question, et depuis le choix a été laissé à la fédération. Les concepteurs devaient venir défendre leurs projets à la fédération pour recevoir ces subventions. Dans un premier temps, arrivaient de six à sept dossiers par an. Et puis le système s’est amplifié, et c’est de douze à treize dossiers que la fédération a traité chaque année. La natation était devenue prioritaire pour le ministère, et en gros, la moitié des subventions étaient réservées aux piscines, l’ensemble des autres sports disposant de l’autre moitié. Depuis deux ans, on a limité le nombre de dossiers par région et les commissions régionales du CNDS émettent des avis. Les fonds du CNDS ont été réduits de moitié, autant dire que Gilles Sezionale ne bénéficie pas de la « bonne période » dont jouissait Luyce. » 

Toujours selon M. Gastaldello, la natation doit être toujours prête à défendre ses arrières et à présenter ses atouts : « quand la mairie proposait une solution privative, nous répondions en proposant une solution fédérale, explique-t-il au sujet de sa région, la Lorraine. Aujourd’hui encore, le club de Longwy est candidat à la gestion. »

Mais il aurait tendance à tempérer l’optimisme ambiant : « Quand la fédération se dit prête à gérer (le monument qui accueillera les Jeux olympiques après 2024, je leur dis de faire attention : « il y a du boulot, les copains. » On vient de loin !

De quoi s’agit-il? « La Fédération est candidate à la gestion du centre nautique de Saint-Denis, mais elle devra développer ses arguments parce que les édiles ont bonne mémoire et se souviennent de la gestion par la fédération des piscines de Paris, et de comment cela s’est passé. Les directeurs confondaient chiffres d’affaires et bénéfices, et cela finissait par des découverts importants. La FFN entend reprendre les méthodes de Rio de Janeiro et de Londres comme d’enlever les gradins. En revanche, la fosse à plongeon sera conservée. Qu’est-ce que cela va donner? »

Où en sont, dans tout cela, pour leur part, les délégataires de service public ? Vert Marine se trouve dans une mauvaise passe. Accusée de plusieurs défauts de gestion, d’employer du personnel à bon marché, mal formé voire sans diplômes, l’entreprise et ses dirigeants viennent de se faire condamner (première instance) à de sévères peine, amendes, prison avec sursis et dommages-intérêts.

L’entreprise, siège social Mont Saint-Aignan, en Normandie, a connu un glorieux quart de siècle de développement foudroyant. Créée en 1992 par Thierry Chaix, un hockeyeur, et Jean-Pascal Gleize, Vert Marine gère plus de 90 établissements et compte 1700 employés. Mais comme en sport, il faut se méfier, dans les affaires, des réussites trop voyantes. La procureure de la république, pour les faits reprochés aux gestionnaires, a recommandé des peines sévères, dont deux ans de prison ferme pour le directeur général, et un total de 190.000€ d’amendes. Les responsables ont obtenu le sursis, et autant Chaix que Gleize ont été interdits de gérer une entreprise commerciale pendant deux ans. Ils doivent payer conjointement 400.000€ d’amende et 432.000€ de dommages-intérêts aux parties civiles. Pour résumer, Vert Marine a faussé le jeu de la concurrence pour obtenir des délégations de services publics (DSP) et accroître son empire. Un ancien employé, Michaël Pasek, leur fournissait des informations leur permettant de déjouer la concurrence en posant leur offre en vue d’acquérir une demi-douzaine de délégations pendant trois années (2010-2012). Plusieurs marchés ont été enlevés de manière frauduleuse entre 2007 et 2012. Chaix, aujourd’hui président du club de hockey des Dragons de Rouen, et ses deux co-accusés, nient les faits et se sont pourvus en appel.

Bien entendu, tout cela fait mauvais genre, mais n’étonne pas trop ceux qui connaissent le personnage. Inspiré par l’exemple de Thierry Jacques Lacarrière, le créateur de France patinoires (qui deviendra Carilis), Chaix s’accapare de la façon qui a été sanctionnée par la justice d’un petit empire. Son arrivée dans les piscines est loin de représenter un plus pour la natation. Il n’a jamais installé un nageur à la tête des bassins, où il a poussé ses copains hockeyeurs.

L’arrivée du délégataire constitue aussi un beau moyen de contourner, voire d’entourlouper le personnel. Celui-ci est repris, mais à des conditions beaucoup moins favorables, et moins protectrices de son statut.

Ce n’est pas tout. Quand la mairie donne la gestion au délégataire, celui-ci doit ouvrir la piscine aux enfants des écoles, et reçoit donc une compensation, sous forme d’une subvention municipale. C’est un miracle qui en vaut bien d’autres, car le vilain déficit de la piscine municipale disparait au profit d’une honorable subvention liée à l’apprentissage de la natation aux écoliers… Qu’en termes choisis ces choses là sont dites !

Parmi les délégataires, il m’a semblé intéressant d’avoir l’avis de François Rosenblatt, le fondateur de Récréa, l’une des entreprises délégataires de services publics les plus importantes, pour deux bonnes raisons : il a été un champion de natation ; il sait exposer ses idées, qui me paraissent sensées et originales, comme vous pourrez le comprendre en vous promenant sur l’internet.

Voici le résultat de de court entretien téléphonique :

Question : Quelle est la place de Récréa dans les DSP ?

François  ROSENBLATT : Nous sommes en deuxième position derrière Vert Marine qui est leader, il y a cinq opérateurs importants, donc Vert Marine, Récréa, l’UCPA, Espace, Carilis, et comme le marché est en développement en raison de la demande des communes, d’autres opérateurs se créent…

Question : Voyez-vous des distinguos à faire entre les différents délégataires de service public sur les piscines ?

François  ROSENBLATT: En ce qui nous concerne, nous nous positionnons comme créateurs de concepts, nous avons lancé Swing, cross avec Florent Manaudou, une autre opération parrainée par Camille Lacourt. Notre type de management est différent, dans la mesure où nos directeurs de centres sont les grands patrons de leurs piscines. Il y a une importante délégation de pouvoir, nous les laissons apprécier la situation dans leur piscine et ils ont une grande latitude d’action. Pour ce nous embauchons des gens qualifiés, ce ne sont pas des maîtres-nageurs, certes, mais des Bac+5, et sous leurs directives, nous tenons à ce que les employés soient très qualifiés dans leurs domaines.

Question : Ayant été nageur croyez-vous qu’habitant dans une commune dont la piscine serait gérée par Recrea, un François Rosenblatt d’aujourd’hui aurait une chance de faire carrière ?

François  ROSENBLATT: Il ne faut pas se voiler la face, mais tout en gardant à l’esprit qu’une carrière de champion est très chronophage – je note que beaucoup de champions sont devenus des maîtres-nageurs –, le haut-niveau nous apprend à aller plus loin. Maintenant, le privé est marqué par son plus d’exigence. Pour répondre plus directement à votre question, nous sommes des partenaires des clubs dans le cadre des conventions et du contrat qui nous lient aux municipalités. Mais j’insiste, on n’est pas du tout des destructeurs des clubs. »

 

CONCLUSION PROVISOIRE 

La natation doit convaincre qu’elle ne fonctionne pas comme un lobby qui pousse les décisions dans une direction qui convient à des intérêts étriqués. Elle doit certes défendre le sport, mais en sachant gagner les faveurs du public.

On peut aussi méditer ces propos d’André Zougs, selon qui « le sport dans les piscines […], ce n’est pas seulement les clubs, mais les scolaires et aussi des nageurs qui viennent faire des longueurs… Je doute qu’il y ait des Délégations vraiment exemplaires pour la partie sportive des piscines, sauf si les collectivités ont bien étudié et écrit le contrat en préservant la partie sportive pour tous les publics nageurs, mais dans ce cas les délégataires ne se pressent pas. Attention il y a aussi des clubs, généralement petits ou moyens qui privilégient les activités lucratives au détriment du sportif dans des bassins rectangulaires, sans bassins ludiques. Même quand les piscines sont en régie les collectivités poussent les directeurs vers cette dérive.

« Pour la gestion par les clubs dont rêvent certains de nos dirigeants j’ai beaucoup de réserves. Combien de clubs ont une structure et des dirigeants capables de faire tourner ces petites entreprises avec un directeur et un certain nombre de salariés dont des techniciens ? Comment faire face au problème de la concurrence et des appels d’offres, combien gagnerons-nous de piscines, faudra-t-il rentrer dans les combines pour obtenir des résultats? »

Quoi d’autre ? La Fédération doit tenter de donner une assise à sa vision de l’intérêt public. Si l’on croit que le public naturel des piscines veut nager, et non pas glisser d’un toboggan, il faut donner corps à sa vision.


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3 comments:

  1. LEPAGE

    Très intéressant. Les piscines sont des établissements si complexes, par la diversité des usages, les orientations »politiques », la qualité du personnel, mais aussi les conceptions et qualités de construction.
    En fait une piscine, c’est un peu une auberge espagnole. L’ambition de la fédé est louable, mais c’est loin d’être gagné.

  2. Laurent MYLAH

    Oui très intéressant.

    J’ai du mal à comprendre pourquoi les acteurs privés se battent pour la gestion d’une activité qui serait structurellement déficitaire.

    Les déficits pourraient bien être un moyen de ne pas payer d’impôt sur les sociétés, mais il me semble que l’UCPA par exemple est structurée comme une association, et donc ne serait pas concernée.

    Fréquentant l’espace Pailleron (Pari 19ème) géré par l’UCPA, je n’ai pas pu observer de signes de mauvaise santé financière mis à part quelques travaux renvoyés aux calendes grecques.

    1. Eric Lahmy *

      Il semble qu’en fait le déficit est toujours comblé par une dotation municipale assurée dès le départ par contrat evc la mairie. Après, le délégataire de service public, assuré de ne pas perdre d’argent, fait le pari, par sa gestion inventive, d’en gagner…
      En fait c’est le miracle de l’économie mixte française: tous les déficits sont pour le public, tous les bénéfices pour le privé. Après tu t’étonnés qu’il y ait des magouilles…

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