Remontez-moi mes taux d’hormones

Montréal le 17 Septembre 2014

Depuis un demi-siècle, la lutte contre le dopage ne cesse de se poursuivre à tous les étages de la galaxie sportive. Mais pendant que le sport ne cesse de nettoyer ses écuries d’Augias, le commerce des produits que nous prohibons se porte bien, merci. On estimait encore récemment que 6% des étudiants américains utilisaient des stéroïdes anabolisants afin de développer leurs muscles. Mais peu à peu, la consommation a envahi d’autres catégories d’âge de la société. Récemment, toute une industrie s’est mise en place aux USA (bien sûr) autour de la testostérone, censée venir au secours des personnes souffrant d’un taux « trop bas » de cette hormone de la virilité. Une série de Centres de « Low T » (testostérone basse) se sont ouverts, censés pallier aux insuffisances hormonales, réelles ou supposées, de patients mâles. Installé à Southlake, ville du nord du Texas, un certain Mike Sisk, un homme d’affaires convaincu que les ventres à bière des USA sont une mine d’or à exploiter. Cette affaire a fait la page de couverture de la revue Time du 18 août 2014.

…On croit rêver…

Tout part d’un phénomène de la nature. A mesure qu’il vieillit, l’être humain, comme tout animal, voit sa production d’hormones diminuer. Sur ce plan, comme dans beaucoup d’autres, le vieillissement commence au berceau. A la fin de la croissance, l’être humain fabrique encore beaucoup d’hormones. En vieillissant, ceux qui se comparent aux jeunes qu’ils étaient peuvent faire la grimace. Dans tous les sens du terme, ils se trouvent ramollis et fatigués. Jusqu’ici, la meilleure façon de réagir en face de ces tristes événements restait l’humour et la patience. Mais la science nous fait parfois croire aux miracles…

Avec ou sans une approbation de la FDA (Food and Drug Administration), des légions d’Américains se sont mis à croire qu’une thérapie hormonale est la réponse à leurs soucis. C’est peu de dire que Sisk a reçu une réponse enthousiaste. Il a ouvert la bagatelle de 49 cliniques à travers les USA, dans onze des cinquante Etats. Ce qui lui permet de répondrait aux attentes, au jour d’aujourd’hui, de 45.000 patients qui lui versent en moyenne $400 chaque mois. Faites le calcul.

Comment Zisk en est-il arrivé là ? Se sentant diminué vers l’âge de 40 ans, ce directeur des ventes de FedEx, fanatique de la salle de sport alla consulter. Tel médecin lui prescrivit du Zoloft (sertraline), un anti dépresseur dont les effets secondaires sont assez gênants et dont il craignait qu’il n’affecte sa pensée. Un autre médecin lui proposa de la testostérone et lui promit qu’elle l’aiderait à éliminer sa surcharge graisseuse, élèverait son état d’esprit et… ses performances sur l’oreiller. Précédemment, une analyse avait fait état d’une chute de son taux de testostérone, aussi se convainquit-il de faire un essai.

Cinq années plus tard, le voici devenu le plus gros fournisseur de virilité des USA et son empire pèse 100 millions de dollars (une goutte d’eau, cependant, dans l’océan du business des hormones). La moitié des patients qui consultent chez Sisk et des millions d’autres se voient diagnostiquer par leurs généralistes, urologues et endocrinologues un taux « trop bas » de testostérone. Le chiffre d’affaires de l’hormone, qui ne cesse de grimper et s’élevait à $2,4 milliards en 2013,atteindra, dit-on, 3,8 milliards d’ici 2018.

Qu’un tel commerce se soit mis en place sans l’aval formel de la Food and Drug Administration agace l’agence. La thérapie par la testostérone n’est approuvée, en effet, que pour les personnes adultes mâles qui souffrent de « problèmes médicaux associés à une déficience ou à une absence de testostérone endogène » (hypogonadisme primaire ou secondaire).

Or un déclin lent et régulier dans la production de testostérone est normal avec l’âge. L’hypogonadisme est en revanche l’incapacité systématique de l’individu de produire un taux adéquat de testostérone, bref on peut la considérer comme une maladie. Pour la FDA, le traitement des taux trop bas de testostérone, d’ailleurs souvent qualifiés de ‘’bas’’ sans qu’un problème médical ne se pose, ce traitement donc, n’existe pas.

[Ici, on retrouve une tendance actuelle de la médecine et de la pharmacie qui tend à tout médicaliser et à rendre extrêmement coûteux – et extrêmement rémunérateur pour la médecine – chaque passage de l’existence humaine, de la naissance à la mort). Des variations comportementales comme l’hyperactivité (n’est-ce pas Michaël Phelps, et Camille Lacourt ?) sont aujourd’hui traitées comme des maladies, et la tendance à ‘’pathologiser’’ est reliée à la médicalisation et au contrôle social.] (1).

Et donc, des milliers de médecins prescrivent de la testostérone si l’on peut dire hors contexte, pour les hommes dont les taux de testostérone sont limites ou même normaux. Entre 2000 et 2011, les prescriptions de testostérone ont été multipliées par 10, aux USA [étude de David Handelsman pour le Medical Journal of Australia]. Un énorme accroissement de prescriptions a été noté au Canada, essentiellement pour des patients des USA. En outre, de plus en plus d’hommes tentent de court-circuiter le système médical pour obtenir une augmentation de leurs taux de testostérone en consommant des suppléments alimentaires, dont le contrôle échappe à la FDA (et dont une des victimes fut la championne du monde russe de brasse Julia Efimova).

Au début de cette année, après plusieurs études concordantes sur l’augmentation des attaques cardiaques et des infarctus chez certains hommes consommateurs de testostérone, et suite à des centaines de procès intentés par des victimes supposées de cette drogue, la FDA, mieux vaut tard que jamais, a décidé de s’assurer de son caractère inoffensif. Quelques mois plus tard, la FDA (accusée non sans raison d’être désarmée face à l’industrie) a émis un certain nombre de recommandations… aussi peu précises et énergiques que possible.

Le fait est que l’allongement de la vie, remarquable ce dernier demi-siècle, met un nombre considérablement plus élevé d’hommes et de femmes en face des multiples trahisons du corps que provoque l’âge. Tout se passe comme si on pouvait faire durer les gens, mais sans être en mesure de leur permettre de conserver leur qualité de vie. Ces désagréments du grand âge peuvent être aussi définitifs qu’un arrêt cardiaque. Mais il y a aussi la kyrielle des phénomènes moins graves mais assez peu réversibles comme la graisse abdominale, les multiples douleurs, l’affaiblissement de la vue, de l’ouïe, de la masse musculaire, jusqu’au besoin de petites siestes pour récupérer, suivies de nuits sans sommeil ; sans oublier les chutes de cheveux, l’affaiblissement de la sexualité, des mutations dans les cellules. Le corps, ce merveilleux ami de notre jeunesse, est marqué par le déclin, et au bout, par la mort.

Croire que la testostérone est la réponse à ce défi est un peu court. L’hormone mâle fut isolée en 1939 par deux médecins, l’Allemand Adolf Butenandt et le Suisse Leopold Rusicka, et les conduisit cette année au Prix Nobel de chimie. Leur triomphe fut assuré quand l’injection de testostérone à des chapons fit ces castrats développer divers attributs du coq, notamment son chant (2). Du coq à l’homme, il n’y avait qu’un pas qui fut assez vite franchi. Comme le taux d’hormones baissait avec l’âge, d’aucuns suggérèrent que la testostérone était le secret de la jeunesse éternelle (ou quelque chose comme ça).

Si le vieillissement était seulement dû au tarissement de la testostérone, l’affaire serait simple ; mais c’est bien tout le système endocrinien – gouverné par les interactions du cerveau avec plusieurs glandes (gonades, pituite, hypothalamus) – qui s’éteint plus ou moins doucement au gré de nos horloges physiologiques. Toucher un seul élément de cette panoplie ne peut aboutir qu’à des déséquilibres. Par ailleurs, les gènes jouent un rôle fondamental dans les changements dus à l’âge, tout comme d’ailleurs les facteurs psychologiques et environnementaux. L’affaiblissement de l’appétit sexuel n’est pas une bête affaire de flux hormonal, et peut être provoqué par un large faisceau de causes (ennui, fatigue, maladie, anxiété, etc., etc.)

Non seulement le tarissement des sources de testostérone n’est qu’un des facteurs du vieillissement, mais le produit n’est pas sans dangers (et ce n’est pas pour une autre raison que le monde sportif l’a récusé). Sur les enfants comme sur les femmes, ses effets sont délétères. Et puis, souvent, l’effondrement de la testostérone est plus dû à un mode de vie (sédentarité, suralimentation ou diététique malsaine) plus qu’au dysfonctionnement d’une horloge interne de notre corps. Il est plus que probable que c’est l’accroissement de la masse graisseuse abdominale qui provoque la chute du taux de testostérone et non pas le contraire. Prendre de la testostérone, manger des pizzas, boire son pinard et regarder le match à la télé sera beaucoup moins favorable à sa santé que faire son heure de cardio quotidienne, surveiller son alimentation et suivre le bon mode de vie.

D’après une étude californienne de 2014 effectuée par le chercheur William Finkle portant sur 55.000 sujets confirmant une étude achevée en 2013, portant sur 8.000 patients et publiée par le Journal of the American Medical Association, certains hommes voyaient les risques de crises cardiaques s’élever avec la prise de testostérone. Une étude sur la thérapie par la testostérone fut abandonnée en 2010 en raison des risques élevés d’accidents cardiovasculaires ! Au Canada, les autorités médicales ont mis en garde contre les prescriptions de testostérone en raison des risques cardiaques et vasculaires sérieux et parfois fatals : attaques, crises cardiaques, caillots sanguins, élévation du rythme cardiaque.

En sens inverse, une étude texane effectuée à Galveston sur 25.000 patients n’a relevé aucun risque accru de crise cardiaque chez les hommes âgés soignés à la testostérone. Allez comprendre ! (3)

Certains médecins soulèvent aussi la question de risques de cancer. La testostérone enflammerait des tumeurs non détectées, accélèrerait la croissance de cancers de la prostate. La suppression de la testostérone fait partie des mesures systématiques prises dans les cas de cancers de la prostate avancés. Or le cancer de la prostate est la cause la plus importante de décès des hommes âgés. En l’absence d’études approfondies de la question, un principe de précaution devrait s’imposer… ou pas.

Mais les affaires sont les affaires, et la pharmacie s’est emparée de l’eldorado dont les promesses, sous le slogan « puissance, performance passion », se distillent sous toutes les formes : injections, gels, patchs, implants, même un vaporisateur nasal.

Passez la monnaie

  1. Voici de nombreuses années, le Docteur Jean-René Lacour, de l’Université de Lyon, avait proposé de prescrire des anabolisants aux sportifs, pour compenser les carences nées des entraînements. Cette proposition avait été généralement rejetée énergiquement, ce qu’il appelait rééquilibrage étant considéré comme un dopage, puisqu’en l’occurrence, on ne laissait pas les taux hormonaux remonter naturellement.
  2. A noter que c’est une opération contraire (et fort brutale) qui permettait à Farinelli et autres castrats humains de chanter (mais pas cocorico).
  3. Il est toujours bon de savoir qui commandite l’étude. Si les (fameux) laboratoires Dugland m’offrent 200.000 dollars pour étudier l’effet de leur médicament, foi d’honnête homme, je vous fiche mon billet que je ne vais lui trouver que les vertus.

Ces articles peuvent vous intéresser:

  • En pensant à Magalie Méjean Jeudi 23 janvier 2014 Après-demain, samedi 25 janvier, à 18 heures, un gala de solidarité avec Magalie Méjean sera organisé à la piscine Georges-Vallerey, à Paris. Magalie, 28 ans, un […]
  • Professionnels, mon oeil Montréal le 18 Septembre 2014 Par Eric LAHMY D’abord le prétexte: Le quarterback de l’Université Texas A&M Johnny Manziel, seul étudiant de première année (freshman) de […]
  • DOIT-ON ETOUFFER LES NAGEURS ? Décidément, la science, quand elle se coupe des réalités du terrain (enfin, du bassin) n’apporte pas grand’ chose en natation. Seuls les nageurs et les entraîneurs font ce sport. Nouvelle […]
  • AGNEL : PLEBISCITE AMERICAIN La revue américaine Swimming World a demandé à ses lecteurs de se prononcer au sujet de la décision de Yannick Agnel de venir nager l’an prochain aux USA – avec Bob Bowman, au club […]

0 comments:

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


cinq × = 25