SARAH SJÖSTRÖM, HÉROÏNE DE ROMAN

Par Éric LAHMY

Dimanche 8 Mars 2015

C’est un roman d’aventures pour la jeunesse. Signé John Feinstein, écrivain et commentateur télé américain. Intitulé  « Rush for the Gold : mystery at the Olympics », il raconte les équipées d’une jeune nageuse de fiction, Susan Carol Anderson, fan de Sarah Sjöström. Chapitre 5 :

« Elle souriait dans l’eau en songeant à Sarah Sjöström. S’il était une personne à qui Susan Carol voulait ressembler, c’était Sarah. Sjöström avait battu le record du monde du 100 mètres papillon deux ans plus tôt, juste avant son seizième anniversaire.  Susan aurait seize ans six semaines après les Jeux. Sjöström était la preuve que l’on pouvait être, très jeune, la meilleure du monde. Sjöström ne paraissait pas quinze ans quand elle avait battu le record. Et elle ne paraissait pas dix-huit ans maintenant. Quoiqu’officiellement annoncée à 1,83m pour 68kg, il n’y avait guère de doute qu’elle faisait plus que ça. Susan Carol était en grande forme, mais elle n’avait pas les épaules de Sjöström – des épaules de nageuse,  selon l’appellation utilisée par plein de gens. Susan s’appuyait plus sur ses longs bras et la vigueur de ses jambes pour filer dans l’eau. Sjöström, elle, nageait en puissance pure. De la voir se tenir sur le plot de départ rendait Carol sûre que Sarah saurait la « développer couché » sans effort. Elle était, à tout le moins, intimidante au regard – même à travers un écran de télévision. »

Au-delà d’une description assez ressemblante, le fait que Sarah Sjöström ait atteint le statut, quasi-légendaire, d’une héroïne de roman, ne nous étonne pas trop, tant il est sûr que cette nageuse n’est pas banale. Quand elle amène à Boras, en championnats de Suède, le 5 juillet dernier, le record du monde du 50 mètres papillon à 24’’43, elle est toute apnée, ne prenant pas une fois sa respiration. Tout son effort consiste en un plongeon d’une efficacité de rasoir et vingt et un cycles bras jambes parfaitement coordonnés. Le record était détenu par Therese Alshammar en 25’’07. Vu que Sarah l‘avait frôlé et respiré une fois en se qualifiant le matin, l’entraîneur de Sarah avait envisagé la possibilité d’un 24’’90. Mais 24’’43, une demi-seconde de mieux, c’est beaucoup pour un effort si bref… Première au monde sous les 25’’ au « 50 pap », et sous les 24’’5. A quelques jours de là, à Mesa, Michaël Phelps a signé un pénible 24’’. A Marseille, aujourd’hui dimanche matin du 8 mars 2015, 24’’43 auraient qualifié Sjöström en finale messieurs, ligne d’eau numéro 6.

Certes l’épreuve n’est pas olympique, mais l’attention donnée au sprint ces dernières années et la gifle que lui a assenée Sarah donne à la performance un supplément de statut.

Sjöström a été une nageuse prodige. La natation en a produit à profusion à travers le siècle passé, mais avec la musculation et l’allongement des carrières, le phénomène se raréfie. Il est le signe du talent majuscule. Melissa Franklin, Katie Ledecky… Sarah Sjöström. Elle est née le 17 août 1993 et n’avait pas quinze ans, en 2008, quand elle devenait championne d’Europe. A 14 ans, c’était encore une « petite » pas trop fragile quand même, de 1,81m pour 70kg, née à Salem. Depuis, bien nourrie de harengs de la Baltique et de soupes d’églantines, la voici arrivée à 1,86m.

ADOLESCENTE PRODIGE

L’énoncé de sa carrière est une litanie. Pour suivre, le souffle manque. Piochons au petit bonheur :

-Aux derniers championnats du monde en petit bassin, en décembre, à Doha… Sur 200 mètres, finale où Charlotte Bonnet finit 6e (1’54’’02), Sarah « suit » Katinka Hosszu telle un squale son poisson pilote, puis la happe dans un sprint de toute beauté, 50 mètres avalés en 27’’74, temps final 1’50’’78 (record du Monde de Pellegrini, 1’51’’17, battu). Hosszu finit en 1’51’’18. Sur 100 mètres, Sarah, 51’’46, devance Heemskerk, 51’’51, et Kromowidjojo, 51’’57. Elle bat le record du monde petit bassin du 100 mètres papillon en 54’’61. Finit 2e du 100 mètres à 2/100e d’Heemskerk.

-Ses records du monde. 56’’44 et 56’’06, les 26 et 27 juillet 2009, sur 100 mètres papillon, aux mondiaux de Rome, sont les performances qui marquent sa légende. Le record, 56’’61 par Inge de Bruijn, qui l’a détenu pendant 9 ans 1 mois et 29 jours, est biffé à deux reprises, en demi et en finale. Les profils des grandes courses de Sarah se rejoignent. Sarah sait qu’une course se gagne à l’arrivée, pas au départ. En finale, Sarah est menée pendant l’essentiel de la course, vire loin de l’Australienne Jessica Schipper, déchaînée, la rejoint à grand peine et déborde in extremis, 56’’06 contre 56’’23. Sjöström, quinze ans, a nagé comme une grande ! Le record sera amené à 55’’98 en finale des Jeux olympiques de Londres, le 29 juillet 2012 par Dana Vollmer, USA.

-Ses 24’’43 au 50 papillon le 5 juillet 2014 à Boras, ancien record Alshammar, 25’’07. Logiquement, font qu’elle devrait pouvoir effacer les 24’’38 d’Alshammar en petit bassin et peut-être battre les 24’’ grâce au virage…

-Toujours sur 100 mètres papillon, en petit bassin, Sjöström a, on l’a dit, effacé le nom de Diane Bui-Duyet et amené ce 7 décembre dernier le record de 55’’05 à 54’’61.

-Championne du monde du 100 mètres papillon en 2009 et en 2013 ; 2e du 100 mètres libre en 2013. Championne d’Europe du 100 mètres papillon en 2010, du 100 libre en 2012 et en 2014. Championne d’Europe du 50 mètres papillon en 2012 et 2014.

APRÈS LES COMBINAISONS SJÖSTRÖM SE RÉINVENTE

Matthew O’Connor, de Swim News nous donne quelques lumières sur cette solide athlète… Ce qui suit est piqué sans vergogne dans ses écrits (merci confrère) : Son entraîneur, nous dit O’Connor, est Carl Jenner, un Britannique qui a passé 19 années à entraîner en Suède. C’est avec lui, dans un groupe qu’il gère de conserve avec le coach russe Andrei Vorontsov (1) que la jeune fille s’est façonné un talent peu commun. Sortie du rang sous le polyuréthane, elle s’est réinventée brillamment en nageuse « tissu ». Sprinteuse phénoménale, comme le montre son 50 mètres papillon record et son 50 mètres libre en 23’’9, elle n’abandonne pas le travail, et peut maintenir sa cadence jusqu’au 200 mètres nage libre. On la croit capable de menacer le record du monde du 200 mètres papillon, mais elle avoue détester se risquer, en papillon, au-delà des 150 mètres…

Jenner lui attribue deux qualités mentales. La première, c’est  d’être une battante à l’entraînement.  « Quand nous lui donnons le dur labeur et qu’elle passe par une période difficile à l’entraînement, elle est vraiment capable d’en jouer autant en termes d’intensité et de volume. » Bref, elle répond à tous les niveaux.

La seconde qualité qu’il lui prête est « ne pas trop penser » en-dehors des entraînements. Qu’est-ce à dire ? La fille n’est-elle pas terminée ? Non, bien au contraire. Elle ne « cogite » pas sur la natation, et s’occupe d’autres choses dans sa vie. Bref, elle ne se « bouffe » pas, elle fait le travail et part le cœur et l’esprit en paix.

PALMARES LONDONIEN

Un des mystères des compétitions de ces dernières années est la contre-performance de Sarah aux Jeux olympiques de Londres. Les entraîneurs, les autres nageurs, les journaux, tout le monde en Suède se préparait à la fête. Et puis rien.

Sarah, en fait, avait effectué une solide saison avant les Jeux, ayant manqué seulement quatre jours d’entraînement avant l’approche terminale. Elle avait nagé les championnats de Grande-Bretagne, juste un mois avant son objectif, le 100 mètres papillon olympique. Puis le sort s’en mêla. D’abord une infection des amygdales, qui, deux jours plus tard, avait gagné le corps entier. Hospitalisée, au goutte à goutte. Impossible de nager pendant dix jours à un mois des Jeux, et à la sortie, il ne lui restait plus que trois semaines. A Londres, elle ratera la finale du 100 mètres d’un dixième et d’une place, sera 15e du 50 mètres, et 4e du 100 mètres papillon où Dana Vollmer effacera son record du monde en 55’’98.

Mais Sjöström n’en a cure. Les Jeux, ce n’est pas il y a trois ans. C’est dans un an. Ce qui ne s’est pas réalisé à Londres se réalisera à Rio. Et le chemin passe par Kazan, aux mondiaux. Ses adversaires ? Elle s’en amuse. Je nage beaucoup de courses donc j’en aurai beaucoup, dit-elle avant d’ajouter : « A Kazan, mes plus grands adversaires seront les records du monde. » L’avant-bras droit tatoué aux cinq anneaux olympiques, elle ne parait pas douter. « Avant une course, je mets mes lunettes, mes écouteurs et mon plus beau sourire. »

(1). Vorontsov est un tenant de la préparation des jeunes nageurs par la longue et la moyenne distance. Il a beaucoup publié. Je vous recommande le petit bouquin  « Developpment of Endurance in Young Swimmers » – 1998-2005, que vous trouverez en Pdf sur Internet, et qui pourrait donner à revoir leurs priorités aux coachs fascinés par le ‘’gainage’’ et autres interminables séances d’entraînement à sec.

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