SUZANNE BENTABERRY (1922-2017) GRANDE FIGURE DE LA SYNCHRO

Éric LAHMY

Vendredi 17 Février 2017
Je repensais souvent à Suzanne Bentaberry, qui fut présidente de la commission fédérale de natation synchronisée et dont on annonce la disparition, ce mardi 14 février, à l’âge de quatre-vingt-quinze ans. Née en 1922, Suzanne avait été nageuse, avant d’entraîner en natation (1er et 2ème degré). Elle avait travaillé en région, au sein de son club, l’ASPTT Toulouse, du Toulouse Nat’ Synchro et au Centre d’entraînement de Toulouse. Elle fut surtout une grande dirigeante…

Elle était douée d’une qualité rare : la sincérité. Je l’avais rencontrée pour la première fois aux championnats du monde de Belgrade, en 1973. J’étais déjà sur place, je venais d’assister à l’entrainement des nageurs américains quand le hasard me fit déboucher, à la piscine, sur un groupe de filles, françaises, qui étaient manifestement des compétitrices… mais de quel sport ? Ni leurs physiques, ni leurs conduites ne correspondaient pour moi au « référentiel » athlétique classique, des nageuses ou des plongeuses. Si mes souvenirs sont bons, je fus assez étonné (style: « ah, bon? ça existe?« ) d’apprendre que ces demoiselles pratiquaient une sorte de danse dans l’eau qu’on appelait les ballets nautiques (le terme rébarbatif de natation synchronisée n’avait pas encore été inventé), lesquels ballets se référaient, me disait-on, aux films hollywoodiens d’une grande star de l’après guerre, Esther Williams.

Je fus assez impressionné par cette découverte (un sport féminin !) pour lui dédier un « grand » article dans L’Equipe (au grand dam du leader de la rubrique, qui, en recevant mon texte, m’avait pris pour un fou), article pas très bien ficelé d’ailleurs, où Suzanne apparaissait. Mais, miracle de la communication téléphonique de l’époque, entre Belgrade et Paris, son nom s’était transformé, dans le journal, le lendemain, en Bordaberry.

Suzanne a été présentée, sur le site fédéral qui annonce son décès, comme une « grande dame » de la synchro, et je souscris à ce terme. Mais qu’on ne se figure pas, avec cette expression, une personne figée dans des attitudes. « Benta » était une bosseuse, une personnalité qui irradiait, dotée d’une voix, d’un rire, d’un enthousiasme. Suzanne ne posait pas, elle se posait. Avec Arlette Franco, elle fut une vraie dirigeante.

Elle devint le troisième côté d’un triangle vertueux d’où jaillit dans les années 1970 et 1980 la synchro française. Les  deux autres s’appelaient Muriel Hermine et Françoise Schuler. Muriel dans l’eau avec son talent et sa volonté hors-normes, Françoise sur la plage du petit bassin de l’INSEP avec son sens du travail, de la technique, de la discipline et de l’organisation, et Suzanne à la Fédération, cherchant à arracher aux dirigeants les ressources qui permettraient à la discipline de se développer. [Je soupçonne aussi Henri Sérandour, qui, sans être un fan, avait la synchro à la bonne, d’avoir joué sa partition.]

Le sport existait quelques jours par an, et peinait à donner un peu de chair à un calendrier étique. Il lui fallait aussi se transformer, abandonner des tenues handicapantes, comme ce ballet où l’on dansait le menuet de Mozart avec des vareuses en velours sur le corps.

Suzanne avait connu la minuscule épopée qu’avaient constituée les débuts de la natation artistique de chez nous, du temps de Josette Domont, Ria Gerner, Marie-Louise Morgen et Colette Thomas. Elle avait été un témoin du règne des Mouettes et du Nautic Club et des balbutiements d’une organisation, quand, grâce à l’accord d’Eugène Drigny, les ballerines avaient fait en 1947 une entrée qui ne fut ni remarquable, ni remarquée, à la fédération. Elle-même fut intronisée par Monique Berlioux, dont elle prit la place quand celle-ci s’éloigna en direction d’un avenir qui ferait d’elle le directeur du Comité International Olympique.

 « Quand j’ai pris la synchro, le sport vivait sur les clubs de Paris (avec les Mouettes), de Tours, du Havre, de Toulouse, m’expliqua-t-elle des années plus tard. Au niveau national, chez nous, Marie-Christine Charles, qui entraînait l’équipe de France, et Françoise Schuler, ce n’était pas l’amour. Leurs conversations tournaient à la discussion, que l’âpreté de leurs désaccords rendait interminables. » Entre les deux, Suzanne, ayant tôt compris laquelle représentait une possibilité de développement et d’excellence, fit vite connaître son choix. Il ne fut pas politique, mais sportif, psychologique et humain. C’était du Bentaberry tout craché : santé, clarté, honnêteté, intelligence, droit au but, réflexion mais pas l’ombre d’une hésitation au moment de décider, une fois l’objectif défini.

Schuler, avec son ouverture d’esprit et sa curiosité, représentait aux yeux de Suzanne, LA  chance, pour les ballets nautiques français, de s’ouvrir sur le large. Ainsi fut fait. Schuler s’en alla piquer les rétropédalages chez les poloistes, exigea des minima dans les courses de nage pour ses filles, et, raconte-t-elle, « quand les nageurs, les poloistes, ont vu comment Muriel s’entraînait, ce qu’elle se tapait en musculation, sa souplesse, la condition physique des filles, on n’a plus jamais entendu parler de balayettes. »

Suzanne avait un fameux caractère, et en faisait bon usage. Je dois admettre m’être toujours bien entendu avec les fortes femmes, et, en sport, quoique sans les angéliser, adorais voir s’épanouir ces personnalités bien affirmées, voire conquérantes, qu’étaient Suzanne et Monique  Berlioux, Suzanne Bentaberry, Sophie Kamoun ou, hors natation, la volleyeuse Odile Lesage, la judokate Brigitte Deydier.

Je me souviens avoir un jour entendu celle qui lui succéda à la fédé, Madeleine Bernavon, me faire cet aveu sans gloire : « Suzanne parlait trop, elle irritait ces messieurs, et elle s’est fait virer. Moi, je suis là, je ne dis rien, je ne les importune pas. » Oui, Suzanne fut virée aux élections de 1985, mais elle n’avait jamais fait tapisserie. Son énergie indisposait les hommes du comité directeur. Elle me raconta les faits vers 2006, lors d’un entretien téléphonique. A 83 ans, toujours bon pied, bon œil, bonne voix (et mauvaises épaules, qu’elle avait dû se faire reconstruire en chirurgie), elle m’avait raconté l’affaire :

« Aux élections de 1985 à la Fédération française de natation, je ne suis pas passée. Cette année, on avait fait un gros score. La natation, le plongeon, le water-polo, étaient rentrés des championnats d’Europe avec le drapeau en berne. On ne parlait que de la synchro, qui avait enlevé le ballet, l’argent du solo et du duo. Nous avions sauvé la mise de la natation française, et on agaçait. Le retour de bâton ne s’est pas fait attendre. Quatre ans plus tôt, j’étais passée avec le plus grand nombre de voix, et là, on a monté une cabale pour me rabattre mon caquet. Henri Sérandour, fort ennuyé, m’a proposé de me récupérer sur le contingent des dirigeants féminins. Mais j’avais travaillé comme un homme et je voulais être traitée comme un homme. J’ai pris l’avion le soir même pour Toulouse et démissionné de mes postes à la FINA et à la Ligue Européenne. » Suzanne était comme cela, sans ambiguïté, tout d’une pièce.

Vingt-trois ans après cette déconvenue, en 2008, Suzanne Bentaberry reçut la médaille du Comité Olympique, mais ce n’était pas seulement pour services rendus à la natation. Devenue maire de son village, Antignac, en Haute-Garonne, où elle avait vite fait la preuve de son entregent, de son intelligence et de son énergie, dès 1987, ayant noté une absence totale d’activités dans la vallée, elle avait fondé une association qui créa un parcours de canoë-kayak, lequel reliait les villages de Fronsac et d’Antignac, sur huit kilomètres des eaux vives de la rivière Pique, un affluent de la Garonne. Ce parcours fit d’Antignac un lieu de rencontres de rameurs et de rafteurs de France et de Navarre; il s’est doté depuis d’une base nautique très appréciée.

En 2013, Suzanne avait perdu son mari, Faustin.

 Ses obsèques auront lieu le lundi 20 février, 15 h, à Antignac (près de Luchon) où elle a été maire de nombreuses années. Ni fleurs, ni couronnes. Galaxie Natation s’associe au chagrin de sa famille.


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