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1994-2012 : LA REVOLUTION FRANCAISE (1)

1.   L’effet Claude Fauquet

En dix ans, de 1994 à 2004, la natation française est passée d’une place d’intermittente des podiums à celle de collectionneuse de médailles. Depuis, elle n’a cessé de confirmer son appartenance au Gotha international. Comment s’est opérée cette montée en puissance, c’est ce que nous nous efforçons de raconter dans une série d’articles. Pour commencer, nous avons demandé à Claude Fauquet, directeur des équipes de France 1994-2000 et Directeur technique national 2001-2008, généralement considéré comme la figure centrale de ce redressement, de nous conter les principes et les aléas de ce qu’il faut bien ici appeler sa méthode.

Par Eric LAHMY

Novembre 2012. INSEP, bâtiment J. Claude Fauquet, directeur général adjoint en charge de la coordination des politiques sportives, s’apprête au départ. Après deux ans dans l’ex Institut National des Sports et de l’Education Physique (devenu par une habile transmutation des deux dernières lettres du sigle, l’Expertise et la Performance), l’ancien Directeur technique de la natation française est sommé de vider les lieux par l’âge obligatoire de la retraite. Epinglé sur sa porte, l’un des quatre poèmes de Paul Valéry qui furent sculptés au fronton du Palais de Chaillot, place du Trocadéro :

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor

Que je parle ou je me taise

Ceci ne tient qu’à toi

Ami n’entre pas sans désir »

Pour inscrire ces lignes magistrales, Claude s’est contenté, lui, d’un feutre gras sur une feuille volante, mais les mots résonnent dans les esprits, à condition de savoir les lire. Sur un mur, au-dessus de son bureau, toujours dans l’humilité d’un griffonnage de feutre sur papier vergé, la formule d’un enseignant de Harvard, Tal Ben Shahar :

« Si on n’apprend pas à échouer, on échoue à apprendre »

Tout cela est bien dans la ligne de l’homme qui, ayant ramassé la natation française au fond de l’abîme de 1994, l’a hissée, avec son équipe, à la force de ses intuitions et de sa conviction, aux sommets qu’elle a rejoints dix années plus tard aux Jeux d’Athènes, en 2004, et qu’elle n’a pas quittés, continuant sur son erre, quatre ans après que l’initiateur ait laissé les clés à son successeur, Christian Donzé. Fauquet n’a pas seulement réussi le tour de force de faire passer la natation française d’une situation d’échec quasi-permanent troué de-ci de-là de coups d’éclat subreptices, il a changé les paradigmes de la réussite sportive. Après six mois de chargé de mission auprès d’un  cabinet ministériel, il a rejoint sa mission à l’INSEP en avril 2010.

Son action y a été moins éclatante, plus souterraine. « Deux ans, ce n’était pas assez, mais avec l’équipe de la Direction des Politiques sportives, nous avons pu initier quelques changements importants sur la manière d’appréhender la performance de haut niveau. »

L’une de ses grandes idées concerne ce qu’il appelle le « sens. » L’ascèse sportive semble parfois en être diablement dépourvue, et quelque chose, chez Fauquet, ne se contente pas de la définition de Lionel Terray, qui l’appelait : « la conquête de l’inutile. » Les justifications de cette poursuite manquent un peu de poids, si l’on reste trivialement à soupeser les deux côtés de la balance. Tout ça pour ça ? Huit mille kilomètres franchis dans l’eau, douze-cents tonnes de fonte levés au gymnase, soixante mille push-up et cent vingt mille relevés de bustes en quatre ans dans l’espoir assez peu garanti de raboter quelques dixièmes dans le 100m nage libre lors du grand spectacle olympique ? Dans le passé, Robert Bobin, qui fut DTN, puis président de la Fédération Française d’Athlétisme, et directeur de l’INSEP, peut-être un peu à court d’arguments, avait trouvé cette « raison » un peu lapidaire mais pleine d’intuition : « nous faisons du sport parce que nous aimons cela. » Il nous ramenait non sans raison à la joie de l’enfant qui joue avec une balle dans un jardin.

 MA CHANCE A ETE D’ETRE

PASSIONNE DE SPORT SANS ETRE

DU MILIEU DE LA NATATION

 Claude a, sinon essayé d’aller plus loin, tenté d’embellir le concept. La recherche du sens l’a conduit à prôner l’entrée de la philosophie à l’INSEP.

On est venu afin de l’entendre évoquer sa grande aventure de Directeur technique national de la natation française. Claude est un homme d’allure toute simple. Pas de carrure héroïque ou d’expression intimidante, un visage de doux rêveur, derrière ses lunettes, l’écharpe de celui qui ne veut pas prendre froid. Ajoutez à cela l’âge de la retraite qui a buriné les traits et grisonné les tempes et le voilà, regard méditatif ou amusé, sur lequel passent des vagues malicieuses où percent, c’est selon, tendresse ou détermination.

J’aimerais l’aiguiller sur l’époque qui va de la direction des équipes de France, puis de la DTN, entre 1994 et 2008, mais Fauquet est un homme de méthode. Il prévient. On ne comprendra pas si on ne remonte pas plus haut :

« Avant ça, pendant 20 ans, de 1974 à 1994, j’ai été cadre technique de Picardie, explique-t-il. Et travaillé à la commission fédérale de la formation des cadres avec des dirigeants de valeur, dont Arlette Franco, qui avaient compris le rôle de la formation. A l’époque, nous avons, sous la coordination de Jean-Pierre Le Bihan, rédigé, avec Georges Geiger et Jean-Paul Clémençon, un ouvrage sur la question  de la méthodologie de l’entraînement.   

« Une chance fut que je n’étais pas issu de ce milieu, et donc pas influencé culturellement par les idées qui s’y véhiculaient. J’étais passionné de football et de rugby, assez différents de la natation.

« En revanche, j’étais passionné de sport ; dès mes dix ans, j’achetais L’Equipe tous les jours. Cette passion était transmise par le père. Mon grand éveil a eu lieu pendant  les Jeux olympiques de Tokyo. J’ai vu un film, « Tokyo Olympiades », d’une facture superbe, et j’ai été marqué par l’idée de malédiction d’un sport français qui ne gagnait pas…

« Je ressentis avec amertume les défaites de Christine Caron [2e du 100m dos dames entre deux Américaines] et de Michel Jazy [4e du 5000m en course à pied]. Pour moi, Christine devait gagner le titre olympique. J’ai dit à ma mère : « je ne comprends pas pourquoi on n’est pas capables de gagner. »

« Cet enthousiasme m’a dirigé vers le professorat d’éducation physique préparé au CREPS d’Houlgate et obtenu en 1970 en ayant vécu intensément les événements de Mai 1968. A peine diplômé, et retour du service militaire, j’ai enseigné deux ans, et Gérard Garoff, nouveau Directeur technique de la natation, m’a donné ma chance en 1974 : je suis devenu cadre technique en Picardie. J’ai eu aussi la possibilité, chaque année, de me rendre, comme cadre technique, à Poitiers puis Mâcon, pour former sous l’initiative de Jean-Claude Letessier, président de la FNMNS,des générations de maîtres-nageurs-sauveteurs, avec des idées nouvelles. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient pratiquement aucune formation sérieuse.

« C’est la que se nouera une amitié indéfectible avec Marc Begotti qui va amener Catherine Plewinski au plus haut niveau mondial.

« Les idées du milieu de la natation de l’époque étaient emplies de convictions que je refusais de partager. Ainsi le climat général de démission qu’imposait le dopage de la RDA. Je me disais que, certes, il y avait le dopage, mais derrière ce fait négatif, il y avait sans douteun apport technique des Allemands de l’Est à essayer de comprendre. Le fait est qu’ils nageaient bien. Quand Michel Pedroletti revient de RDA avec un fréquencemètre de rameurs, on se met à cogiter, et on s’est dit que les nageurs ont une même problématique : avancer dans l’eau, les bras, au lieu des rames, faisant office de segments moteurs. En 1987, profitant des championnats d’Europe de Strasbourg, on a produit, avec quelques collègues cadres techniques, un ouvrage sur la technique. Les allemands du club d’Heidelberg avaient travaillé sur la même problématique de la distance par cycle ; nous les avons rencontrés avec Didier Chollet et Patrice Pelayo, deux amis universitaires impliqués dans ces réflexions.

 PELAYO, CHOLLET, CATTEAU,

AU CENTRE DE NOS REFLEXIONS

 « On a essayé alors de passer du descriptif au fonctionnel, de dépasser la reproduction des gestes. Raymond Catteau, à partir de certains constats, avait apporté cette idée qu’il fallait dépasser la reproduction de ce qu’on voyait pour s’efforcer de comprendre comment ça fonctionne. Par exemple, toutes les études démontrent que le battement de jambes n’est pas propulsif. Il fallait en tirer des conclusions. » [Cela ne signifie pas que le battement ne sert de rien, l’attaque de bras s’appuie sur le battement.]

« Parlant des Allemands de l’Est, j’ai vécu une drôle d’anecdote à Abbeville ; on venait de construire le bassin de 50m, quelqu’un de l’USEP me dit : j’ai des amis allemands qui sont chez nous, qui sont de la natation. Ah, je demande, comment s’appellent-ils ? La fille, c’est Kornelia Ender. Quoi ? Il y avait de quoi tomber à la renverse. Kornelia avait été la meilleure nageuse du monde entre 1973 et 1976. Je téléphone à Catherine (Plewinski), je lui dis : on ne peut pas rater ça. Elles se sont rencontrées à la piscine d’Abbeville, noire de monde, et elles ont parlé natation. J’ai demandé à Kornelia quel était le problème de la natation française. Elle a répondu : « vous ne travaillez pas assez. »

« Pendant ces années de création dans la natation picarde, on invente, on rencontre Mulhouse, le Racing, les grands clubs, on cherche comment « ça » se construit. Alors, j’admirais sans esprit critique, ils étaient pour moi la grande natation. »

« Vers cette époque, Patrice Prokop avait imaginé les « centres pilotes ». Il regroupait les entraîneurs dans un grand club où les coaches d’expérience faisaient don de ce qu’ils savaient. Quand Guy Boissière nous a raconté les Vikings de Rouen, j’ai saisi qu’au-delà de l’homme de bassin, il y avait toute une construction qui a mis du temps à se concrétiser. J’ai compris qu’il fallait bâtir.

« Et en 1994 Jean-Paul Clémençon m’appelle pour me confier l’équipe de France. Je n’ai jamais compris  vraiment pourquoi  –  même s’il m’a expliqué, et je lui ai fait confiance, qu’il avait été intéressé par une de mes interventions à Montdidier, dans ma région. Quelques années plus tôt, j’avais refusé la proposition de Gérard Garoff de rejoindre Font-Romeu comme entraîneur en remplacement de Michel Guizien. Après réflexion, j’avais décliné cette offre parce que j’estimais que je n’avais pas terminé ma mission en Picardie. Là, concernant l’équipe de France, il s’agit d’un tout autre challenge ; j’hésite encore, pas sûr du tout d’être l’homme de la situation, mais j’y vais. En 1994, c’est un échec retentissant. Je suis invité aux mondiaux de Rome par Patrice Prokop, et on récolte zéro médaille. Deux ans plus tard, aux Jeux d’Atlanta, on vit un autre échec que je ressens comme une humiliation. »

 LES MINIMA ET LES SERIES

C’EST DIRE LA VERITE AUX NAGEURS

La natation française est au fond. Incapable de réagir. « Dans une équipe plus forte, à Atlanta, Franck Esposito n’aurait pas fait 4e, mais une bien meilleure place. Pourtant, cette équipe ne manquait pas de potentiels qui n’avaient rien à envier aux générations que nous avons connu ensuite. Mais il me semble qu’avoir voulu valoriser les relais comme moteurs d’une dynamique collective était une erreur. » A l’envers d’une dynamique de succès, existe-t-il une dynamique de l’échec, dans lequel les membres sont atteints par un vent de défaite ? Après une « discussion franche » avec Esposito, Claude est décidé de remédier à cela. Sur une idée de Clémençon, il propose la réforme des « séries ». De quoi s’agit-il ? « De classer les nageurs par séries, en fonction de leurs performances en bassin de 50m », leur indiquer leur valeur exacte, les situer dans la hiérarchie mondiale. « Les séries, résume Claude, c’est dire la vérité aux nageurs. »

Sa décision sans doute la plus visible et assurément la plus décriée pendant des années concerne les minimas de sélection des équipes de France. Claude les élève de façon extraordinaire : les minima deviennent inabordables pour la plupart des nageurs français. Ils ne s’adaptent plus aux forces ou aux faiblesses de notre natation, mais se réfèrent à un paramètre et à un seul : la capacité d’entrer en finale de la compétition, Jeux Olympiques, championnats du monde, etc., et, pour les relais, à la cinquième place.

C’est une bombe. Le microcosme réagit… assez mal. Par moments, on dirait que Fauquet, exceptée l’équipe qui l´entoure, est (à peu près) seul contre tous. Les entraîneurs, les responsables de clubs, les dirigeants de tous poils, bref tout ce petit monde qui vit, affectivement et effectivement, de la production d’internationaux, s’inquiète. Fauquet a mis la natation française devant ses responsabilités. Les coaches se trouvent dans la situation de varappeurs de Fontainebleau qu’on a transporté au pied de l’Aconcagua ou de l’Himalaya : « et maintenant, grimpe. »  Ou plus exactement, de grimpeurs qui prétendaient grimper l’Himalaya et s’arrêtaient au camp de base, auxquels on intime l’ordre d’être en forme pour l’attaque des sommets. Et qui prennent peur.

Ce qui ne nous tue pas nous renforce. Le remède du docteur Fauquet a du bon. Eric Boissière, le fils et successeur à Rouen de ce Guy qui avait tant impressionné Claude, en témoigne : « Nous nous sommes réunis et nous avons fait ce constat : notre profession n’existe plus. » La corporation s’adaptera ou mourra. Le génie, disait Sartre, n’est pas un don, mais l’issue qu’on trouve dans les cas désespérés. Les passionnés, ceux qui ont l’entrainement chevillé à l’âme, s’organisent, serrent les boulons, deviennent plus exigeants, créent des passerelles, revoient les ambitions à la hausse. Tous les nageurs de 100m à 51’’5 à qui l’on demande de réussir 49’’5 n’y parviendront certes pas, mais s’ils s’y mettent, qu’est-ce qui les empêche, élevant graduellement le niveau, de permettre aux meilleurs d’entre eux d’atteindre au Nirvana ?

Une anecdote canadienne prouve d’ailleurs que d’autres techniciens l’ont précédé dans la démarche des « minima durs ». En 1988, les Canadiens ont engagé, un célèbre entraîneur australien, Don Talbot. Celui-ci réforme et… pose des minima intraitables. Mais l’institution résiste, impose des minima moins sévères, adaptés au moindre niveau des nageurs canadiens. A quelques semaines des Jeux de Séoul, Talbot claque la porte : « Vous n’arriverez à rien comme ça, leur chante-t-il. Je ne suis pas ici pour accompagner une natation sans ambition. »

1996, FRANCIS LUYCE SORT EN PLEURS

DU BUREAU DU MINISTRE DES SPORTS

Talbot est une icône de la natation mondiale, entraîneur chef de quatre grandes équipes olympiques australiennes entre 1960 et 1972, et ses élèves, John Konrads, Bob Windle, Kevin Berry, Beverly Whitfield et Gail Neal, ont été champions olympiques. Il retourne avec les honneurs en Australie. En face, Claude Fauquet et sa réputation de « bon CTR » de Picardie ne pèsent guère. Et pourtant, il va réussir là où Talbot a jeté l’éponge. Sa seule force est celle de la conviction qu’il met dans ses idées… et, peut-être, la solidité du statut du DTN à la française qui permet à Jean-Paul Clémençon de le protéger. Il serre les dents et tient bon.

Les réformes se suivent : on revoit le calendrier, les modes de sélection, la planification, on crée un service recherche. «Après quelques tâtonnements dus à ce qu’impose le ministère en termes de filières de haut niveau nous imposons l’idée  qu’outre Font Romeu et l’Insep, la natation de haut niveau se fait aussi dans les clubs : Mulhouse, Toulouse, Marseille, Antibes, Rouen, à l’époque. Le problème est que ces entités n’étaient pas reconnues comme pouvant être des structures de  la filière de haut niveau du ministère.

« Il faudra du temps avant que cette idée fasse son chemin et que les clubs deviennent à partir des années deux mille parties intégrantes du haut niveau français.

« Pour donner encore davantage de corps à cette organisation nous avons très vite pensé à proposer en assemblée générale l’idée  de label pour les clubs en fonction de leur cœur de pratique et de leurs savoir faire. Nous définissons cinq labels.

« Il y aura des clubs qui feront de l’animation, puis viendront d’autres labels en fonction de ce qu’ils apportent ; développement, formation (je vois, dans la formation, le pivot de tout le reste : les clubs formateurs sont ceux qui ont la capacité à former des gamins, et qui ne sont pas reconnus) ; niveau national et niveau international. Il faudra plus de dix ans pour que cette réforme essentielle à mes yeux commence à voir le jour »

Le plus difficile n’est pas de trouver les bonnes idées, mais de les proposer à des dirigeants qui ont du mal à saisir les enjeux et que le désir de la réussite internationale n’empêche pas de dormir. L’opinion ne capte pas la valeur des innovations proposées, et Fauquet doit souvent peser de tout son poids, s’arc-bouter pour obtenir que les projets proposés par la DTN soient compris et mis en œuvre. Il est difficile de saisir les sentiments du président de la Fédération. Francis Luyce est certes sensible aux enjeux que représentent les succès internationaux. En 1996, il a pleuré d’impuissance au sortir d’une réunion d’après Jeux olympiques où le ministre des sports Guy Drut l’a publiquement humilié sur les résultats de l’équipe de France de natation. Nul, sans doute, plus que lui, ne souhaite une revanche sur un incident que son orgueil a mal toléré. Mais au quotidien, sans doute parce qu’il est confronté aux remontées des doléances de sa base, sans doute aussi parce qu’il n’est pas toujours convaincu de la justesse des choix de la direction technique, son appui à la politique des boys de Jean-Paul Clémençon et de Fauquet n’est guère indéfectible. Luyce a d’ailleurs une toute autre vision des priorités. Ses ambitions ne sont-elles pas, avant tout, de devenir président de la Ligue Européenne et vice-président de la Fédération Internationale, et, surtout, d’être réélu à son siège de la Fédération Française ? De telles volitions n’encouragent pas un dirigeant qui n’hésite pourtant pas à parler fort, à prendre des risques. Si chaque proposition doit être étudiée à l’aune de « est-ce que c’est bon pour ma réélection », il est très difficile de construire une action cohérente.

« Face à ces incompréhensions, j’ai décidé de contre-attaquer. J’ai pris ma besace, et, tout seul, en un an, visité toutes les régions françaises, réuni les parties prenantes et leur ai fait face. Je leur ai dit : « Si je suis mauvais, vous allez me le dire », puis je leur ai expliqué ce que je voulais faire. En face, je n’ai pas trouvé beaucoup de détracteurs – mais au contraire une grande passion, des interrogations, et finalement une adhésion ; les gens voulaient avoir cette chance de tenter quelque chose. »

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, « quelque chose de fort se met en place avec l’encadrement et les athlètes. A ce moment, même s’ils se sont posé des questions, je crois qu’ils ont compris que je ne les trahirais pas. 

Avec Philippe Hellard, responsable du service recherche, nous avons commencé petit à petit à construire une stratégie d’analyse du haut niveau. C’est son équipe qui sera d’ailleurs choisie par la FINA pour assurer l’observation des JO d’Athènes.

« J’étais fatigué de voir nos nageurs bouffés dans les départs, les virages. Nous avons produit une grosse réflexion, un gros travail sur tout ce qui n’est pas nagé, et, dans la partie nagée, sur des éléments techniques comme le déplacement du centre de gravité en fonction des mouvements des bras dans la nage. On a commencé à constituer une base de données. Après la compétition, les entraîneurs et les nageurs repartaient avec un CD qui contenait ces données. »

ON S’EFFORCE DE NE RIEN OUBLIER,

DE QUADRILLER LES PARAMETRES

DE LA PERFORMANCE

« Les aspects logistiques ont été maitrisés avec Philippe Dumoulin et nos chefs de mission, Paulette Fernez en particulier. Lors des grands déplacements, à l’hôtel ou au centre d’hébergement où nous nous trouvons, nous pensons à une salle vidéo, une salle de convivialité avec affichage des infos sur les briefings, l’hébergement, la nourriture, les transports. L’un de nous, le plus souvent Patrick Deléaval, se pose avec son sac à dos près de la chambre d’appel, avec des lunettes de rechange, prêt à aider le nageur pour le cas d’un incident, d’un manque. On s’efforce de ne rien oublier, de quadriller l’approche de la compétition.

Et patatras, aux mondiaux de Barcelone, en 2003, il y a Rostoucher qui doit nager le 1500 mètres. Pour la première fois, l’organisation a prévu de publier les listes sur l’Internet. La veille de la course, Patrick Deléaval,qui doit rentrer en France pour encadrer un autre événement, quitte la compétition. Pour faire entrer un nageur qui n’était pas primitivement prévu, la FINA change dans la nuit qui précède la compétition les start-list. Rostoucher, qui devait nager primitivement dans la 5e série, se retrouve dans la 4e série, et personne ne s’en aperçoit. Il se prépare tranquillement pour la 5e série, et quand il s’y présente, n’y a pas sa place. C’est la faute ! Francis Luyce et son comité directeur ont demandé de virer l’encadrement.

« Je refuse cette décision car j’estime être le seul responsable de cette erreur grave et propose d’être entendu par une commission de discipline. Cela ne s’est pas fait.

« L’année suivante, avec la même équipe  nous avons fait six médailles aux Jeux. »

Il peut paraître bizarre, qu’après le triomphe de Pékin, fin 2008, Claude Fauquet décide, épuisé, de mettre fin à ses fonctions. Il est Directeur technique national depuis le 1er avril 2001. Mais Claude n’a aucune difficulté à expliquer cet apparent paradoxe.

« Francis est passionné et bon gestionnaire. Mais est-ce encore le modèle qui convient ? Plutôt qu’un administrateur, aujourd’hui, il faut un manager. C’est pour ça que chaque décision a trop souvent été un combat. Sans cela, et si nous avions obtenu les JO à Paris en 2012, j’aurais continué après 2008, mais j’étais épuisé. »

La vie d’un DTN n’est pas une sinécure, tant il est de domaines où il doit peser. Peut-être est-ce cela aussi, qui a fragilisé avant une course de VTT fatale, son successeur Christian Donzé à l’âge de cinquante et un ans.

« La conduite du succès, elle se fait au quotidien, dans tous les détails. Quand Denis Auguin et Alain Bernard quittent Marseille, avec les conséquences que l’on sait sur les deux dernières olympiades, il n’est pas question de laisser les choses se défaire. Auguin vise Antibes, Patrick Deléaval, toujours attentif aux problèmes du CNM, suit le dossier, mais rien n’existe vraiment pour les recevoir. Je vais sur place, voir les gens qui comptent, travaille avec le président du comité régional, Gilles Sezionale ; le club  pousse pour créer le poste. Et on sait ce qui se passe après. Quand ce travail-ci est fait, après, par comparaison, le niveau des critères de sélection nationale devient minuscule.

«Mais bon, après tout ça, il fallait avoir des résultats. Avant les Jeux d’Athènes, en 2004, je causais avec mon très cher adjoint, Philippe Dumoulin, qui avait tant donné, tant apporté d’enthousiasme, de passion, à cette aventure. Et je lui ai dit : « si là, on ne sort par de résultats, je crois qu’on ne pourra pas continuer. »

On ne peut comprendre le cheminement d’un Directeur technique si on n’a pas saisi la relation « administrative », officielle, qui lie ce poste à la hiérarchie des élus et des employés fédéraux. Pour Claude, « il y a deux périodes. D’abord celle qui englobe les directions de Gérard Garoff et de Patrice Prokop. Le DTN est alors le patron de l’administration, ce que Francis appellera un Etat dans l’Etat, alors qu’à mon sens cette situation donnait une vraie cohérence à l’action fédérale. Puis il y a un développement de la Fédération, le personnel est multiplié par deux ou trois, et Francis décide de créer un poste de Directeur général, idée contre laquelle je me positionne en comité directeur, car cela pouvait créer en interne un problème de management du personnel qui se confirmera par la suite

J’AI SOUS-ESTIME A QUEL POINT LAURE MANAUDOU

AVAIT BESOIN DE  PHILIPPE LUCAS EN 2003

 « Louis-Frédéric Doyez est nommé, et il se passe que ce type est intelligent et travailleur. Sans une entente avec lui, avec Daniel Chaintreau, responsable du département financier, et Paulette Fernez , notre trésorière, nous n’aurions pas  pu réussir. Pour préserver cette cohérence du projet fédéral, j’avais d’ailleurs placé quelqu’un de la DTN dans tous les services, comme Bernard Boullé qui, après avoir conduit une responsabilité au marketing, a créé un département équipement reconnu aujourd’hui par tous les acteurs institutionnels. Le seul problème qui se posait vis-à-vis de Louis-Frédéric  Doyez était la question de l’autorité partagée du DTN et du DG: le DTN a-t-il une autorité hiérarchique sur le directeur général et inversement? Et la réponse est : non. Mais nos relations se sont réglées intelligemment d’elles-mêmes.

« Il y a comme une injustice de n’avoir reconnu que Claude Fauquet, parce que Jean-Paul Clemençon, qui a eu l’idée des séries, a joué un rôle important au début de l’histoire. Avec sa culture, sa vision, son intelligence, sa personnalité, il a beaucoup fait avancer les choses. Parmi ceux qui ont énormément travaillé dans cette équipe, je citerai Marc Begotti, Lionel Horter, André Duclaux, à Dijon, un homme qui n’était pas projeté sur l’avant-scène, mais qui n’en a pas moins œuvré, Lucien Lacoste à Toulouse et Patricia Quint qui donnera après Sydney une véritable impulsion à la natation féminine ; il y a eu aussi tout le médical coordonné par Jean-Pierre Cervetti et Christophe Cozzolino.

            « Je ne voudrais pas oublier des entraîneurs comme Kasimier Klimek, disparu tragiquement en stage à Vittel avant les Jeux olympiques de Sydney, Lionel Volckaert, Jean Douchan LeCabec qui nous a bousculé dans nos représentations, Eric Gastaldello, et Philippe Lucas, déjà présent en 1997 dans l’équipe de France contre l’avis de certains qui le porteront au pinacle quelques années plus tard.

            « En ce qui concerne Philippe Lucas, mon erreur est d’avoir gravement sous-estimé à quel point Laure Manaudou avait besoin de son entraîneur aux championnats du monde 2003, et de ne l’avoir pas sélectionné. Après, c’était installé. Il n’a jamais quitté sa vindicte. Et puis, il faisait monter le buzz par des déclarations incendiaires, et ça lui convenait bien comme ça. »

 

Prochain article : A la Poursuite de l’Excellence

1994-2012 : LA REVOLUTION FRANCAISE (3)

L’INVENTION DU « BIEN NAGER »

 

APRES AVOIR DECRIT LA DEMARCHE DE CLAUDE FAUQUET, PUIS L’APPORT DE PHILIPPE DUMOULIN AU BUREAU DE LA VIE DE L’ATHLETE, NOUS EXAMINONS L’EMERGENCE DE LA TECHNIQUE DE NAGE GAGNANTE DES FRANÇAIS, DANS CE TROISIEME VOLET DE NOTRE ENQUETE SUR LA NATATION FRANÇAISE ENTRE LES « ZEROLYMPIQUES » DE 1994 ET 1996 ET LES EXPLOITS DE 2004 2008 ET 2012.

 Par Eric LAHMY

Il est l’un des initiateurs, et un personnage clé de la réussite de la natation française. Sans Marc Begotti, Claude Fauquet n’aurait pas eu une méthode de nage à sa disposition, un modèle performant à proposer aux entraineurs, spécifiquement français de l’entrainement moderne. Pour des raisons liées au cloisonnement de la pensée technique française (et à notre proverbiale inaptitude dans les langues étrangères), il y avait peu de chances que viennent à nous les réflexions en provenance de l’école russe de l’ efficience technique (représentée par un franc tireur comme Touretski), de l’école américaine la plus sophistiquée, celle qui a produit l’élite de l’élite US, de Don Schollander à Missy Franklin en passant par Mark Spitz, Tracy Caulkins, Ambrose Gaines, Natalie Coughlin, Matt Biondi, Brian Goodell et, bien entendu, Michael Phelps, ou de l’école allemande dont le message fut hélas excessivement brouillé par le dopage institutionnel de l’Est du pays, ou encore de l’école australienne, capable de produire de ci de là de la belle nage, de l’école italienne (certes difficile à déchiffrer), de l’école anglaise, de l’école des Pays-Bas, de l’école hongroise, sans parler de l’hermétique école japonaise.

D’autres que Begotti ont inspiré Fauquet dans sa recherche d’un « bien nager » pour la natation française. Raymond Catteau, à la fois l’ancien et le penseur, a essentiellement défini une théorie de l’enseignement – à notre avis assez difficile à comprendre – à laquelle de nombreux techniciens rendent hommage, mais qui s’arrête au seuil de la compétition. D’un autre côté, les entraîneurs étaient bien trop silencieux pour répondre aux souhaits de Fauquet : homme de bassin aux succès éclatants, Guy Boissière, n’avait jamais tenté d’exposer sa vision. Les autres entraineurs les plus performants, ne savaient, ne pouvaient ou ne voulaient pas faire passer leurs savoirs. Marc Begotti lui amène une méthode originale, au rebours de ce qui se fait alors en France, sanctionnée par une réussite sans précédent, Catherine Plewinski. De plus, les circonstances vont amener ces deux hommes à communiquer longuement. Mais n’anticipons pas.

Marc Begotti commence petit. « J’ai nagé peu de temps, la piscine où je m’entrainais ayant fermé. » Débuts loupés donc, « mais je m’intéressais à l’enseignement de la natation, raconte-t-il. Je travaillais quelques mois et le reste du temps je voyageais. Pour pouvoir enseigner efficacement la natation, outre une formation de maitre-nageur sauveteur, j’avais complété mon instruction, seul, en autodidacte, cherchant ici et là des informations, des savoir-faire. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient aucun bagage sérieux pour enseigner.J’ai croisé Claude Fauquet lors d’un stage de « formation des formateurs », que j’avais suivi à Mâcon à raison de huit jours par an pendant trois ans. »

            La rencontre, décisive, se fait donc en 1978, et les trois ans qui suivent, vont activer ce qui devient pour Marc une « passion » pour l’entrainement de natation. « Ces stages ont été une révélation ; ils m’ont décidé à devenir entraineur, j’avais compris qu’entraîner c’était enseigner. »

  IL MENACE CLAUDE FAUQUET

QUI CRITIQUE CE QUI SE FAIT

  Les stages de Claude Fauquet étaient très innovants, beaucoup de gens étaient bouleversés par cette approche. Je me souviens d’un entraineur irrité par le discours de Claude au point de le menacer de le jeter par la fenêtre s’il continuait à bouleverser ce qu’il faisait depuis 20 ans ! »

Pourtant, pour Fauquet, cette approche est indispensable. Il faut briser les représentations, tant elles lui semblent contre-productives : la natation française, malgré ses efforts dans la ligne du tout physiologique, vit un marasme, un creux de vague permanent. Le revirement à 180° qu’une remise à plat suppose n’est pas chose facile. Même l’évidence que le « système » se fourvoie – ou du moins est allé au bout de sa logique sans avoir saisi la question de la préparation du nageur dans sa complexité – ne détrompe pas ceux qui ne voient d’autre issue. Qui se souvient du crève-cœur d’une Pascale Ducongé anéantie, en pleurs, après un 50 mètres où elle a tout donné en vain. « J’ai pourtant fait le travail », dit-elle entre deux sanglots. Mais une nageuse d’influx comme elle doit-elle préparer le 50 mètres à coups de marathons aquatiques ?

De telles errances s’expliquent. En 1977, on est passé d’une natation qui ne travaille pas assez à une natation qui travaille trop sans plus de succès. Les « rebelles » qui militent pour une autre approche sont souvent perçus à l’époque comme des nostalgiques des paresses d’antan. Or l’enjeu est d’associer de la qualité à toute cette quantité. Il ne s’agit pas de remettre en cause le kilométrage, mais bel et bien le kilométrage pour le kilométrage. Les tenants de la natation officielle de l’époque de Gérard Garoff, DTN depuis 1973, s’entêtent dans la voie sans issue de la surenchère volumétrique et ne perçoivent pas les passionnantes ouvertures qu’offrent les réflexions des champions du beau nager. L’idée, qu’on pourrait croire évidente, de travailler mieux, ne convainc pas tous ceux qui se désangoissent en songeant bêtement que 20km, c’est deux fois mieux que 10 km. Pour Pascale Ducongé – et tant d’autres – ce fut beaucoup moins bien, mais les coaches s’entêtaient dans leur vision. Ce blocage mental conforta pendant des années un modèle boiteux.

Fauquet s’entête. C’est une chose qu’il sait faire. On l’accusera d’ailleurs de psychorigidité. Comment appelle-t-on un psychorigide qui a raison ?

« C’était innovant à cette époque, se souvient Begotti. Par exemple, un jour, on visionnait tel film des Jeux olympiques. Je me souviens de la course de Barbara Krause, aux Jeux de 1980. On se questionnait : qu’est-ce qui caractérise sa façon de faire et la différencie des autres qui nagent moins vite en finale olympique ? On apprenait à observer ce qui était déterminant pour nager vite. Le lendemain, on se retrouvait à la piscine avec des élèves auxquels on tentait d’obtenir les façons de faire des meilleurs champions. Claude avait lui-même été élève de Raymond Catteau. Et tout avait débuté avec les stages multisports Maurice Baquet à Sète, sortes de grandes colonies de vacances, qu’avaient fréquentées entre autres enseignants d’EPS Raymond Catteau et Claude Fauquet. »

D’OLYMPIADE EN OLYMPIADE, LES COURSES ETAIENT GAGNEES DANS DE MEILLEURS TEMPS AVEC MOINS DE COUPS DE BRAS

 « Je me suis dit : l’entrainement est la poursuite de ce que tu aimes faire, enseigner. J’aurais pu continuer comme saisonnier, je gagnais beaucoup moins bien ma vie en tant qu’entraineur, mais cela me passionnait. »

Marc est accroché. Il a 23 ans, entraine au lycée du Mont-Blanc, à Passy, non loin de la route de Chamonix. Avant même de rencontrer Catherine Plewinski, des idées affleurent, nées des réflexions collectives de Mâcon. Des idées subversives, car contraires aux dogmes établis et représentations du milieu de la natation.

« Tout s’est construit par strates. Par exemple, c’est en 1978 que j’ai commencé à compter les coups de bras, (dont la réduction est la conséquence du « bien nager » et non la cause). Un ouvrage essentiel qui nous avait fait phosphorer, signé Alain Catteau et Yves Renoux « Comment les hommes construisent la natation » exposait une observation objective technique qui portait sur trois Jeux olympiques, Mexico, Munich, Montréal. Les auteurs notaient que, sur l’ensemble des épreuves, olympiade après olympiade, les courses étaient gagnées dans des temps meilleurs par des nageurs qui accomplissaient les courses en donnant toujours moins de coups de bras. La vitesse augmentait et le nombre de coups de bras diminuait. Il y avait là une efficacité (nager plus vite et plus loin à chaque mouvement) qui nous interrogeait, la tendance étant de croire que pour améliorer la vitesse, il suffisait d’augmenter la fréquence. Catteau et Renoux faisaient des observations intéressantes, comme celles par exemple que les meilleurs nageurs avaient le regard dirigé vers le fond, tandis que les autres regardaient devant, ce qui nous conduisait à comprendre que le positionnement de la tète était déterminant pour nager plus vite, et, plus généralement que l’efficience technique était déterminante et le serait de plus en plus ! 

« Pour moi, ce ne sont pas les entraineurs qui forment les nageurs, mais les nageurs qui forment leurs entraineurs. Catherine avait le talent, l’envie, mais, face aux Allemandes de l’Est dopées, elle ne pouvait pas rivaliser physiologiquement, et devait donc nager plus efficacement qu’elles. Les solutions n’étant pas seulement physiologiques, nous devions travailler la technique. Pour cela, nous avons mis en œuvre les pistes que nous avions explorées. Avec Claude Fauquet, on continuait d’échanger autour des problématiques d’entrainement. »

« Les idées de l’époque s’étaient embrumées de considérations que je refusais de partager. Je ne voulais pas entrer dans ce climat général qu’imposait le dopage de la RDA. De telles réflexions ne pouvaient amener qu’à des démissions. Je me souviens de nos longues discutions, dès 1981, alors que je commençais à entraîner. Nous étions convaincus qu’il était malgré tout possible de battre les Allemands de l’Est, et que la France devienne une des meilleures nations du monde en natation. »

Claude Fauquet n’est jamais loin, et les deux compères se frottent à leurs idées dans l’espoir de voir surgir la lumière : « Avec Claude nous cherchions à savoir précisément ce qui caractérisait la façon de faire des meilleurs nageurs vis-à-vis de leurs adversaires. Pour cela nous avons imaginé une observation organisée des courses des nageurs, (l’analyse de course était née), puis nous faisions des analyses comparatives pour bien comprendre les différences. A ce moment là nous fûmes convaincus que ce qui séparait les meilleurs des autres, c’était leur façon de faire (ils ne s’organisaient pas de la même façon pour nager) et nous savions précisément quelles étaient ces différences, mais pas comment obtenir rapidement et efficacement la nouvelle organisation motrice qui s’imposait. » 

NOUS N’AVONS PAS ETE INSPIRES

PAR L’ETRANGER. A VRAI DIRE,

NOUS ETIONS EN AVANCE

« Savoir ce qui différencie les meilleurs de leurs adversaires c’est une chose mais pouvoir faire fonctionner différemment les nageurs entraînés, c’en est une autre. Raymond Catteau nous permit de construire une approche pédagogique qui rendait possible de faire progresser au plan technique les nageurs entraînés. A ce moment là, pour nous, l’entraînement passait du ‘’tout physiologique’’ à un processus beaucoup plus complexe au centre duquel était la pédagogie (comment passer d’un fonctionnement à un fonctionnement de meilleur niveau qui permet de nager plus vite).

« Très vite, trois domaines en inter relation devenaient prioritaires : l’efficience, le rendement et la puissance. Nous avons donc centré notre intérêt sur la pédagogie et la musculation.

« Ces réflexions étaient décalées par rapport à ce qui était enseigné dans l’école de la natation française, où le maitre-mot était : physiologie. En face, nous n’étions pas nombreux à nous poser ces questions, que Raymond Catteau nous a beaucoup aidés à formuler.

« Nous n’avons pas été inspirés par des éléments étrangers, et pour tout dire, je crois qu’on était en avance, sur ces aspects là. La RDA ne nageait pas mal, mais son moteur, c’était le dopage. Les Américains proposaient des types assez diversifiés, ils nageaient différemment les uns des autres. Chez les Russes, il se passait des choses bizarres. Il y avait des hauts et des bas. Annecy est jumelée avec Saint-Pétersbourg, et un jour, nous avons eu le coach de Salnikov, Igor Kochkine. Il avait été victime d’un infarctus et était venu se reposer chez nous. Je l’ai eu à la maison. Il m’a semblé très tôt qu’il n’était pas suivi dans son pays, qu’il entrainait à part des autres. »

Mais voici qu’arrive Catherine Plewinski. Avec Stephan Caron, elle va maintenir l’illusion que la France produit des champions, alors que ce pays ne fait que laisser passer ici ou là une exception. Plewinski est la découverte de Marc. Aujourd’hui encore, des techniciens éprouvés considèrent qu’elle a été la plus grande nageuse française de tous les temps, plus grande que Christine Caron, plus grande que – ou au moins égale à – Laure Manaudou !

Et pourtant, Catherine passera largement inaperçue. Sans doute ne savait-elle pas communiquer aussi bien qu’elle nageait, et Marc lui-même, affable mais peu loquace, décourageait-il les appétits de confidences et d’anecdotes croustillantes des medias ? Mais surtout, elle a une malchance insigne. Elle est tombée à une époque où le dopage fait rage, plus spécialement dans la natation féminine. Deux équipes dont les nageuses sont systématiquement dopées, l’Allemande de l’Est et la Chinoise (la seconde utilisera sans vergogne les savoirs de la première après la chute du mur de Berlin) massacrent les palmarès de l’élève de Begotti et de bien d’autres championnes.

A l’issue de sa carrière, Plewinski compte deux médailles de bronze olympiques, sur 100m libre aux Jeux de Séoul en 1988 et 100m papillon aux Jeux de Barcelone en 1992 ; et deux médailles d’argent (50m et 100m libre) et une de bronze (100m papillon) en championnats du monde, en 1991, à Perth. Elle est aussi six fois championne d’Europe sur 100m papillon, 50m et 100m libre. Ce qui est très bien en soi. Mais si l’on élimine les nageuses des systèmes de dopage systématique auxquelles elle a été confrontée à Perth et à Barcelone, systèmes contre lesquels les contrôles se sont montrés inefficaces, son palmarès se lit ainsi : or olympique en 1988 à Séoul sur 100m libre et 100m papillon, bronze sur 50m ; et en 1992 à Barcelone, 2e du 50m et du 100m papillon, 4e du 100m (ajoutons que l’Américaine Angel Martino, qui la devance à Barcelone sur 50m, avait été convaincue de dopage aux anabolisants en 1988). En 1991, à Perth, Plewinski aurait conquis deux titres (50m libre et 100m papillon) et une médaille d’argent (100m libre). Soit au bout du compte huit récompenses : deux médailles d’or, deux d’argent, une de bronze olympiques, deux d’or et une d’argent mondiales, plus que Manaudou !

 SANS LE DOPAGE GERMANO-CHINOIS,

 CATHERINE PLEWINSKI AURAIT ETE LA

NAGEUSE FRANCAISE LA PLUS TITREE

 DE TOUS LES TEMPS

Si, officiellement, Claude Fauquet n’a pas produit un nageur, s’il n’est censé avoir entrainé Catherine Plewinski qu’une saison (1), alors qu’elle a dépassé le faite de sa carrière, l’homme n’est pas dépourvu de titres de créance. Begotti aime à le rappeler : « il m’a accompagné dès le début de ma rencontre en 1981 avec Catherine, nous avons toujours partagé toutes nos réflexions concernant l’entraînement de Catherine. Il a nourri toute ma réflexion sur sa préparation. Catherine n’était pas un phénomène. Elle était assez puissante, avait de grands bras, mais elle mesurait tout juste 1,63m. » 

1,63m, mais un physique robuste, consolidé par un travail intense de musculation, et de longs bras qui lui donnent l’envergure d’une fille de 1,75m.

« Catherine Plewinski a sans doute été la première Française à nager aussi efficacement et, le premier nageur, garçon et fille, à suivre un réel programme à sec de musculation, à développer autant de puissance. » Son physique détonnera, d’ailleurs, à l’époque, en raison de son développement et de son détaché musculaires !

Mais les hirondelles Caron et Plewinski passent et le printemps français redevient maussade. En 1994, aux mondiaux de Rome, la natation française est au fond. En 1996, aux Jeux d’Atlanta, elle s’y maintient, incapable de réagir. Claude Fauquet a une longue conversation avec Franck Esposito, depuis 1992 le nouveau leader français, qui lui confie son sentiment de solitude dans une équipe de France comme privée de cap. Claude comprend là qu’un nageur de grande valeur peut être noyé s’il évolue dans une équipe faible, et estime qu’à Atlanta, Esposito aurait gagné une médaille dans un groupe conquérant. Même si, note Begotti, Franck ne progresse plus depuis mars 93 (championnats de France d’hiver) soit 4 ans, et il a déjà 23 ans !

Si Begotti n’a pas découvert ou formé Esposito, il va le relancer de belle manière : « Franck avait décollé en 1991, avec le titre européen du 200m papillon ; aux Jeux de Barcelone, en 1992, il avait enlevé la médaille de bronze de l’épreuve. Il quitte alors son club des Cachalots de Six-Fours pour Antibes. Aux championnats de France de Mennecy, en avril 1993, avec l’entrainement plus technique de Michel Guizien, il fait passer son record de 1’58’’51 à 1’57’’58. Et puis, curieusement, il s’arrête de progresser. En 1997, il déclare à Claude Fauquet que s’il ne progresse pas cette année, il abandonnera la natation. Claude me demande de m’en occuper.

Il faut que Franck soit plus efficace sur chaque coup de bras, et, pour cela, qu’il transforme sa façon de nager et qu’il se renforce. A Séville, le 23 août 1997, il avait nagé en 1’57’’24, grappillant sur son record. Le 14 janvier 1998, aux mondiaux de Perth, le voici rendu à 1’56’’32. Puis il va continuer sur sa lancée. A l’entrainement, il doit être à la fois plus vite et plus loin sur chaque coup de bras. Je suis surpris de le voir capable de s’adapter sans difficulté à une nouvelle façon de procéder après tant d’années. Je le croyais stéréotypé dans ses façons de faire, j’imaginais la tâche plus difficile, il m’a beaucoup fait progresser dans mon métier d’entraîneur. Mais il était réellement décidé à se transformer, car au pied du mur. Ses progrès chronométriques s’expliquent, il devient plus efficient pour passer à travers l’eau et pour se ré accélérer. Témoins de ses progrès, ses coups de bras, qui passent de 90, dans son 200m papillon de 1993 aux championnats de France, à 78, neuf ans plus tard, pour son dernier record, en 1’54’’62, en avril 2002. Je crois qu’il n’a manqué qu’une chose à Franck pour être un encore plus grand nageur : un bon apprentissage du crawl au départ. Il doit être le seul très bon nageur de papillon à n’avoir pas fait de grosses performances en crawl. »

QUAND DES ENTRAINEURS D’UNE EQUIPE FONT ATTENTION A LA TECHNIQUE LES AUTRES S’IMPREGNENT DE CETTE EXIGENCE

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, Claude Fauquet a noté que « quelque chose de fort s’est mis en place. » – « Je pense, confirme Marc Begotti, que les championnats d’Europe de Séville sont le départ d’une nouvelle équipe de France, Esposito est champion d’Europe du 200 mètres papillon devant Silantiev – et 3e du 100 mètres papillon – et met un terme à quatre années sans progrès (parce qu’il nage différemment : comme on l’a vu, les premières transformations se sont opérées en quelques mois), Roxana Maracineanu termine seconde du 100 mètres dos à un doigt de Antje Buschschulte, et troisième du 200 mètres dos derrière Kathleen Rund et  Buschschulte, Jean-Christophe Sarnin se rate en finale du 200 mètres brasse où il termine 7e en 2’15’’19, mais son temps des séries, 2’13’’97, lui aurait permis d’être sur le podium, tout près du vainqueur Alexandre Goukov, 2’13’’80 ; Xavier Marchand finit 2e du 200 mètres quatre nages, Julien Sicot est 3e du 50 mètres… »

« Nous avions passé de nombreuses semaines en stage tous ensemble avant la compétition à Font Romeu, dont l’altitude n’était, je pense, qu’un prétexte, pour réunir l’équipe de France avec une réelle dynamique de travail. »

« Progressivement les entraîneurs s’imprègnent dans ce cadre de travail d’une façon d’entraîner dans laquelle la qualité technique est première. »

A partir de 1998, Marc Begotti reçoit sa mission d’entraineur national. Poste qu’il occupera jusqu’en 2008. « En 1998 aux championnats du monde de Perth en janvier nous faisons un titre (Roxana Maracineanu) et trois médailles d’argent (Franck Esposito, Xavier Marchand, Jean-Christophe Sarnin). Tous sur une distance de 200 mètres, c’est un signe !….

« Nous passons toujours de nombreuses semaines en stage d’entraînement, de travail, et pas seulement de préparation terminale.

« Ensuite les succès s’enchaînent avec toujours Esposito et Roxana mais aussi : Laure Manaudou, Solenne Figues, Simon Dufour, Alain Bernard, un relais 4X100 mètres nage libre aux mondiaux de Barcelone, etc.

« Claude Fauquet avait essayé aussi d’organiser des réunions d’entraineurs où l’on parlait métier. Claude a eu l’impression que ce fut un coup d’épée dans l’eau, mais je ne partage pas son avis, même si ce qu’il se passait entre nous autour du bassin était plus important. Quand des entraineurs, dans une équipe, font extrêmement attention à la technique, leur souci fait tache : les autres s’imprègnent de ce mode d’exigence. Beaucoup d’entre nous ont des difficultés à expliciter leur démarche d’entraînement, mais en revanche, tous s’observent. Et s’imprègnent, s’approprient des façons de faire, petit à petit. Regardez comme Michael Phelps a déteint sur les autres nageurs américains. Lochte nage à peu près comme lui, en amplitude, en relâchement. Et toute l’équipe US s’est mise à nager sur les mêmes principes. Nous, on s’est fabriqués un peu comme ça, les « déterminants techniques » se sont diffusés sans qu’il y ait besoin de discours.

« L’idée qu’il faut retenir de l’excellence en natation est celle-ci. A une époque, c’était le plus puissant ou le plus endurant suivant les épreuves qui gagnait. Or, maintenant, tous ceux qui parviennent en finale sont puissants et endurants, tous ont une bonne alimentation, s’entraînent quotidiennement et nagent beaucoup, tous font de la musculation pour devenir plus puissants. En finale olympique la différence se fait de plus en plus sur le niveau d’efficience, la technique. »

Aujourd’hui, les Philippe Lucas, Denis Auguin, Fabrice Pellerin, Romain Barnier, qui ont ramassé l’essentiel des lauriers français entre 2004, 2008 et 2012, sont tous plus ou moins des francs-tireurs. Peut-on dès lors parler d’école française ?

« Chacun d’eux a sa singularité, ses convictions qui font sa richesse. Il est sûr qu’on ne peut pas trouver beaucoup de points communs entre un Lucas et un Pellerin. En-dehors du fait que, comme les autres, ils croient en ce qu’ils font, ils ont une exigence et ils aiment la natation… Cela dit, je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’une école française de la natation, pas encore. Tout le monde ne fonctionne pas de la même façon. Ma seule certitude, c’est que les meilleurs Français actuels sont des nageurs plus efficients que leurs adversaires et que nous pourrions avoir des nageurs plus efficients dans toutes les épreuves du programme olympique. »  

En 2008, Claude Fauquet, las d’avoir beaucoup bataillé, a donné sa démission. Ses deux principaux adjoints, les dépositaires les plus intimes de sa recette du succès, Philippe Dumoulin et Marc Begotti, qui avaient tant œuvré pour les progrès français, ont clairement fait savoir qu’ils étaient prêts à rempiler. Dans aucun pays sensé, on ne se serait passé de leurs services. Mais leurs désirs n’ont pas été exaucés. Dumoulin, l’inventif et dévoué manager des équipes de France, s’est trouvé exilé à la Fédération de canoë-kayak (avant de retrouver peu ou prou son poste en 2013). Marc Begotti est retourné comme CTR dans ses montagnes. Avec ça, il parait que la France est le pays de Descartes.

 

(1). En 1993, après les Jeux olympiques de Barcelone, Catherine Plewinski souhaitait passer un diplôme de maitre nageur sauveteur et d’entraineur. Claude Fauquet est alors conseiller technique régional de Picardie, et c’est tout naturellement que Catherine se retrouve à Abbeville, où elle se licencie. A l’issue de cette saison, elle dispute les championnats d’Europe où elle enlèvera à Sheffield son dernier titre européen sur 100 papillon (et sera 3e du 100 mètres libre).

 

Article suivant.- LE TRIOMPHE DES REBELLES

 

1994-2012 : la révolution française. 1

 L’EFFET CLAUDE FAUQUET

 Eric LAHMY

En dix ans, de 1994 à 2004, la natation française est passée d’une place d’intermittente des podiums à celle de collectionneuse de médailles. Depuis, elle n’a cessé de confirmer son appartenance au Gotha international. Comment s’est opérée cette montée en puissance, c’est ce que nous nous efforçons de raconter dans une série d’articles. Pour commencer, nous avons demandé à Claude Fauquet, directeur des équipes de France 1994-2000 et Directeur technique national 2001-2008, généralement considéré comme la figure centrale de ce redressement, de nous conter les principes et les aléas de ce qu’il faut bien ici appeler sa méthode.

 Novembre 2012. INSEP, bâtiment J. Claude Fauquet, directeur général adjoint en charge de la coordination des politiques sportives, s’apprête au départ. Après deux ans dans l’ex Institut National des Sports et de l’Education Physique (devenu par une habile transmutation des deux dernières lettres du sigle, l’Expertise et la Performance), l’ancien Directeur technique de la natation française est sommé de vider les lieux par l’âge obligatoire de la retraite. Epinglé sur sa porte, l’un des quatre poèmes de Paul Valéry qui furent sculptés au fronton du Palais de Chaillot, place du Trocadéro :

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor

Que je parle ou je me taise

Ceci ne tient qu’à toi

Ami n’entre pas sans désir »

Pour inscrire ces lignes magistrales, Claude s’est contenté, lui, d’un feutre gras sur une feuille volante, mais les mots résonnent dans les esprits, à condition de savoir les lire. Sur un mur, au-dessus de son bureau, toujours dans l’humilité d’un griffonnage de feutre sur papier vergé, la formule d’un enseignant de Harvard, Tal Ben Shahar :

« Si on n’apprend pas à échouer, on échoue à apprendre »

Tout cela est bien dans la ligne de l’homme qui, ayant ramassé la natation française au fond de l’abîme de 1994, l’a hissée, avec son équipe, à la force de ses intuitions et de sa conviction, aux sommets qu’elle a rejoints dix années plus tard aux Jeux d’Athènes, en 2004, et qu’elle n’a pas quittés, continuant sur son erre, quatre ans après que l’initiateur ait laissé les clés à son successeur, Christian Donzé. Fauquet n’a pas seulement réussi le tour de force de faire passer la natation française d’une situation d’échec quasi-permanent troué de-ci de-là de coups d’éclat subreptices, il a changé les paradigmes de la réussite sportive. Après six mois de chargé de mission auprès d’un  cabinet ministériel, il a rejoint sa mission à l’INSEP en avril 2010.

Son action y a été moins éclatante, plus souterraine. « Deux ans, ce n’était pas assez, mais avec l’équipe de la Direction des Politiques sportives, nous avons pu initier quelques changements importants sur la manière d’appréhender la performance de haut niveau. »

L’une de ses grandes idées concerne ce qu’il appelle le « sens. » L’ascèse sportive semble parfois en être diablement dépourvue, et quelque chose, chez Fauquet, ne se contente pas de la définition de Lionel Terray, qui l’appelait : « la conquête de l’inutile. » Les justifications de cette poursuite manquent un peu de poids, si l’on reste trivialement à soupeser les deux côtés de la balance. Tout ça pour ça ? Huit mille kilomètres franchis dans l’eau, douze-cents tonnes de fonte levés au gymnase, soixante mille push-up et cent vingt mille relevés de bustes en quatre ans dans l’espoir assez peu garanti de raboter quelques dixièmes dans le 100m nage libre lors du grand spectacle olympique ? Dans le passé, Robert Bobin, qui fut DTN, puis président de la Fédération Française d’Athlétisme, et directeur de l’INSEP, peut-être un peu à court d’arguments, avait trouvé cette « raison » un peu lapidaire mais pleine d’intuition : « nous faisons du sport parce que nous aimons cela. » Il nous ramenait non sans raison à la joie de l’enfant qui joue avec une balle dans un jardin.

 

« MA CHANCE A ETE D’ETRE

PASSIONNE DE SPORT SANS ETRE

DU MILIEU DE LA NATATION »

 

Claude a, sinon essayé d’aller plus loin, tenté d’embellir le concept. La recherche du sens l’a conduit à prôner l’entrée de la philosophie à l’INSEP.

On est venu afin de l’entendre évoquer sa grande aventure de Directeur technique national de la natation française. Claude est un homme d’allure toute simple. Pas de carrure héroïque ou d’expression intimidante, un visage de doux rêveur, derrière ses lunettes, l’écharpe de celui qui ne veut pas prendre froid. Ajoutez à cela l’âge de la retraite qui a buriné les traits et grisonné les tempes et le voilà, regard méditatif ou amusé, sur lequel passent des vagues malicieuses où percent, c’est selon, tendresse ou détermination.

J’aimerais l’aiguiller sur l’époque qui va de la direction des équipes de France, puis de la DTN, entre 1994 et 2008, mais Fauquet est un homme de méthode. Il prévient. On ne comprendra pas si on ne remonte pas plus haut :

« Avant ça, pendant 20 ans, de 1974 à 1994, j’ai été cadre technique de Picardie, explique-t-il. Et travaillé à la commission fédérale de la formation des cadres avec des dirigeants de valeur, dont Arlette Franco, qui avaient compris le rôle de la formation. A l’époque, nous avons, sous la coordination  de Jean-Pierre Le Bihan, rédigé, avec Georges Geiger et Jean-Paul Clémençon un ouvrage sur la question  de la méthodologie de l’entraînement.   

« Une chance fut que je n’étais pas issu de ce milieu, et donc pas influencé culturellement par les idées qui s’y véhiculaient. J’étais passionné de football et de rugby, assez différents de la natation.

« En revanche, j’étais passionné de sport ; dès mes dix ans, j’achetais L’Equipe tous les jours. Cette passion était transmise par le père. Mon grand éveil a eu lieu pendant  les Jeux olympiques de Tokyo. J’ai vu un film, « Tokyo Olympiades », d’une facture superbe, et j’ai été marqué par l’idée de malédiction d’un sport français qui ne gagnait pas…

« Je ressentis avec amertume les défaites de Christine Caron [2e du 100m dos dames entre deux Américaines] et de Michel Jazy [4e du 5000m en course à pied]. Pour moi, Christine devait gagner le titre olympique. J’ai dit à ma mère : « je ne comprends pas pourquoi on n’est pas capables de gagner. »

« Cet enthousiasme m’a dirigé vers le professorat d’éducation physique préparé au CREPS d’Houlgate et obtenu en 1970 en ayant vécu intensément les événements de Mai 1968. A peine diplômé, et retour du service militaire, j’ai enseigné deux ans, et Gérard Garoff, nouveau Directeur technique de la natation, m’a donné ma chance en 1974 : je suis devenu cadre technique en Picardie. J’ai eu aussi la possibilité, chaque année, de me rendre, comme cadre technique, à Poitiers puis Mâcon, pour former sous l’initiative de Jean-Claude Letessier, président de la FNMNS,des générations de maîtres-nageurs-sauveteurs, avec des idées nouvelles. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient pratiquement aucune formation sérieuse.

« C’est la que se nouera une amitié indéfectible avec Marc Begotti qui va amener Catherine Plewinski au plus haut niveau mondial.

« Les idées du milieu de la natation de l’époque étaient emplies de convictions que je refusais de partager. Ainsi le climat général de démission qu’imposait le dopage de la RDA. Je me disais que, certes, il y avait le dopage, mais derrière ce fait négatif, il y avait sans douteun apport technique des Allemands de l’Est à essayer de comprendre. Le fait est qu’ils nageaient bien. Quand Michel Pedroletti revient de RDA avec un fréquencemètre de rameurs, on se met à cogiter, et on s’est dit que les nageurs ont une même problématique : avancer dans l’eau, les bras, au lieu des rames, faisant office de segments moteurs. En 1987, profitant des championnats d’Europe de Strasbourg, on a produit, avec quelques collègues cadres techniques, un ouvrage sur la technique. Les allemands du club d’Heidelberg avaient travaillé sur la même problématique de la distance par cycle ; nous les avons rencontrés avec Didier Chollet et Patrice Pelayo, deux amis universitaires impliqués dans ces réflexions.

 

PELAYO, CHOLLET, CATTEAU,

                                      AU CENTRE DE NOS REFLEXIONS

 

« On a essayé alors de passer du descriptif au fonctionnel, de dépasser la reproduction des gestes. Raymond Catteau, à partir de certains constats, avait apporté cette idée qu’il fallait dépasser la reproduction de ce qu’on voyait pour s’efforcer de comprendre comment ça fonctionne. Par exemple, toutes les études démontrent que le battement de jambes n’est pas propulsif. Il fallait en tirer des conclusions. » [Cela ne signifie pas que le battement ne sert de rien, l’attaque de bras s’appuie sur le battement.]

« Parlant des Allemands de l’Est, j’ai vécu une drôle d’anecdote à Abbeville ; on venait de construire le bassin de 50m, quelqu’un de l’USEP me dit : j’ai des amis allemands qui sont chez nous, qui sont de la natation. Ah, je demande, comment s’appellent-ils ? La fille, c’est Kornelia Ender. Quoi ? Il y avait de quoi tomber à la renverse. Kornelia avait été la meilleure nageuse du monde entre 1973 et 1976. Je téléphone à Catherine (Plewinski), je lui dis : on ne peut pas rater ça. Elles se sont rencontrées à la piscine d’Abbeville, noire de monde, et elles ont parlé natation. J’ai demandé à Kornelia quel était le problème de la natation française. Elle a répondu : « vous ne travaillez pas assez. »

« Pendant ces années de création dans la natation picarde, on invente, on rencontre Mulhouse, le Racing, les grands clubs, on cherche comment « ça » se construit. Alors, j’admirais sans esprit critique, ils étaient pour moi la grande natation. »

« Vers cette époque, Patrice Prokop avait imaginé les « centres pilotes ». Il regroupait les entraîneurs dans un grand club où les coaches d’expérience faisaient don de ce qu’ils savaient. Quand Guy Boissière nous a raconté les Vikings de Rouen, j’ai saisi qu’au-delà de l’homme de bassin, il y avait toute une construction qui a mis du temps à se concrétiser. J’ai compris qu’il fallait bâtir.

« Et en 1994 Jean-Paul Clémençon m’appelle pour me confier l’équipe de France. Je n’ai jamais compris  vraiment pourquoi  –  même s’il m’a expliqué, et je lui ai fait confiance, qu’il avait été intéressé par une de mes interventions à Montdidier, dans ma région. Quelques années plus tôt, j’avais refusé la proposition de Gérard Garoff de rejoindre Font-Romeu comme entraîneur en remplacement de Michel Guizien. Après réflexion, j’avais décliné cette offre parce que j’estimais que je n’avais pas terminé ma mission en Picardie. Là, concernant l’équipe de France, il s’agit d’un tout autre challenge ; j’hésite encore, pas sûr du tout d’être l’homme de la situation, mais j’y vais. En 1994, c’est unéchec retentissant. Je suis invité aux mondiaux de Rome parPatrice Prokop, eton récolte zéro médaille. Deux ans plus tard, aux Jeux d’Atlanta, on vit un autre échec que je ressens comme une humiliation. »

 

LES MINIMA ET LES SERIES C’EST DIRE LA VERITE AUX NAGEURS

 

La natation française est au fond. Incapable de réagir. « Dans une équipe plus forte, à Atlanta, Franck Esposito n’aurait pas fait 4e, mais une bien meilleure place. Pourtant, cette équipe ne manquait pas de potentiels qui n’avaient rien à envier aux générations que nous avons connu ensuite. Mais il me semble qu’avoir voulu valoriser les relais comme moteurs d’une dynamique collective était une erreur. » A l’envers d’une dynamique de succès, existe-t-il une dynamique de l’échec, dans lequel les membres sont atteints par un vent de défaite ? Après une « discussion franche » avec Esposito, Claude est décidé de remédier à cela. Sur une idée de Clémençon, il propose la réforme des « séries ». De quoi s’agit-il ? « De classer les nageurs par séries, en fonction de leurs performances en bassin de 50m », leur indiquer leur valeur exacte, les situer dans la hiérarchie mondiale. « Les séries, résume Claude, c’est dire la vérité aux nageurs. »

Sa décision sans doute la plus visible et assurément la plus décriée pendant des années concerne les minimas de sélection des équipes de France. Claude les élève de façon extraordinaire : les minima deviennent inabordables pour la plupart des nageurs français. Ils ne s’adaptent plus aux forces ou aux faiblesses de notre natation, mais se réfèrent à un paramètre et à un seul : la capacité d’entrer en finale de la compétition, Jeux Olympiques, championnats du monde, etc., et, pour les relais, à la cinquième place.

C’est une bombe. Le microcosme réagit… assez mal. Par moments, on dirait que Fauquet, exceptée l’équipe qui l´entoure, est (à peu près) seul contre tous. Les entraîneurs, responsables de clubs, dirigeants de tous poils, bref de tout ce petit monde qui vit, affectivement et effectivement, de la production d’internationaux, s’inquiète. Fauquet a mis la natation française devant ses responsabilités. Les coaches se trouvent dans la situation de varappeurs de Fontainebleau qu’on a transporté au pied de l’Aconcagua ou de l’Himalaya : « et maintenant, grimpe. »  Ou plus exactement, de grimpeurs qui prétendaient grimper l’Himalaya et s’arrêtaient au camp de base, auxquels on intime l’ordre d’être en forme pour l’attaque des sommets. Et qui prennent peur.

Ce qui ne nous tue pas nous renforce. Le remède du docteur Fauquet a du bon. Eric Boissière, le fils et successeur à Rouen de ce Guy qui avait tant impressionné Claude, en témoigne : « Nous nous sommes réunis et nous avons fait ce constat : notre profession n’existe plus. » La corporation s’adaptera ou mourra. Le génie, disait Sartre, n’est pas un don, mais l’issue qu’on trouve dans les cas désespérés. Les passionnés, ceux qui ont l’entrainement chevillé à l’âme, s’organisent, serrent les boulons, deviennent plus exigeants, créent des passerelles, revoient les ambitions à la hausse. Tous les nageurs de 100m à 51’’5 à qui l’on demande de réussir 49’’5 n’y parviendront certes pas, mais s’ils s’y mettent, qu’est-ce qui les empêche, élevant graduellement le niveau, de permettre aux meilleurs d’entre eux d’atteindre au Nirvana ?

Une anecdote canadienne prouve d’ailleurs que d’autres techniciens l’ont précédé dans la démarche des « minima durs ». En 1988, les Canadiens ont engagé, un entraîneur australien fameux, Don Talbot. Celui-ci réforme et… pose des minima intraitables. Mais l’institution résiste, impose des minima moins sévères, adaptés au moindre niveau des nageurs canadiens. A quelques semaines des Jeux de Séoul, Talbot claque la porte : « Vous n’arriverez à rien comme ça, leur chante-t-il. Je ne suis pas ici pour accompagner une natation sans ambition. »

 

1996, FRANCIS LUYCE SORT EN PLEURS

DU BUREAU DU MINISTRE DES SPORTS

 

Talbot est une icône de la natation mondiale, entraîneur chef de quatre grandes équipes olympiques australiennes entre 1960 et 1972, et ses élèves, John Konrads, Bob Windle, Kevin Berry, Beverly Whitfield et Gail Neal, ont été champions olympiques. Il retourne avec les honneurs en Australie. En face, Claude Fauquet et sa réputation de « bon CTR » de Picardie ne pèsent guère. Et pourtant, il va réussir là où Talbot a jeté l’éponge. Sa seule force est celle de la conviction qu’il met dans ses idées… et, peut-être, la solidité du statut du DTN à la française qui permet à Jean-Paul Clémençon de le protéger. Il serre les dents et tient bon.

Les réformes se suivent : on revoit le calendrier, les modes de sélection, la planification, on crée un service recherche. «Après quelques tâtonnements dus à ce qu’impose le ministère en termes de filières de haut niveau nous imposons l’idée  qu’outre Font Romeu et l’Insep, la natation de haut niveause fait aussidans les clubs : Mulhouse, Toulouse, Marseille, Antibes, Rouen, à l’époque. Le problème est que ces entités n’étaient pas reconnues comme pouvant être des structures de  la filière de haut niveau du ministère.

« Il faudra du temps avant que cette idée fasse son chemin et que les clubs deviennent a partir des années deux mille parties intégrantes du haut niveau français.

« Pour donner encore davantage de corps à cette organisation nous avons très vite pensé à proposer en assemblée générale l’idée  de label pour les clubs en fonction de leur cœur de pratique et de leurs savoir faire. Nous définissons cinq labels.

« Il y aura des clubs qui feront de l’animation, puis viendront d’autres labels en fonction de ce qu’ils apportent ; développement, formation (je vois, dans la formation, le pivot de tout le reste : ceux qui ont la capacité à former des gamins, et qui ne sont pas reconnus) ; niveau national et niveau international. Il faudra plus de dix ans pour que cette réforme essentielle à mes yeux commence à voir le jour »

Le plus difficile n’est pas de trouver les bonnes idées, mais de les proposer à des dirigeants qui ont du mal à saisir les enjeux et que le désir de la réussite internationale n’empêche pas de dormir. L’opinion ne capte pas la valeur des innovations proposées, et Fauquet doit souvent peser de tout son poids, s’arc-bouter pour obtenir que les projets proposés par la DTN soient compris et mis en œuvre. Il est difficile de saisir les sentiments du président de la Fédération. Francis Luyce est certes sensible aux enjeux que représentent les succès internationaux. En 1996, il a pleuré d’impuissance au sortir d’une réunion d’après Jeux olympiques où le ministre des sports Guy Drut l’a publiquement humilié sur les résultats de l’équipe de France de natation. Nul, sans doute, plus que lui, ne souhaite une revanche sur un incident que son orgueil a mal toléré. Mais au quotidien, sans doute parce qu’il est confronté aux remontées des doléances de sa base, sans doute aussi parce qu’il n’est pas toujours convaincu de la justesse des choix de la direction technique, son appui à la politique des boys de Jean-Paul Clémençon et de Fauquet n’est guère indéfectible. Luyce a d’ailleurs une toute autre vision des priorités. Ses ambitions ne sont-elles pas, avant tout, de devenir président de la Ligue Européenne et vice-président de la Fédération Internationale, et, surtout, d’être réélu à son siège de la Fédération Française ? De telles volitions n’encouragent pas un dirigeant qui n’hésite pourtant pas à parler fort, à prendre des risques. Si chaque proposition doit être étudiée à l’aune de « est-ce que c’est bon pour ma réélection », il est très difficile de construire une action cohérente.

« Face à ces incompréhensions,j’ai décidé de contre-attaquer. J’ai pris ma besace, et, tout seul, en un an, visité toutes les régions françaises, réuni les parties prenantes et leur ai fait face. Je leur ai dit : « Si je suis mauvais, vous allez me le dire », puis je leur ai expliqué ce que je voulais faire. En face, je n’ai pas trouvé beaucoup de détracteurs – mais au contraire une grande passion, des interrogations, et finalement une adhésion ; les gens voulaient avoir cette chance de tenter quelque chose. »

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, « quelque chose de fort se met en place avec l’encadrement et les athlètes. A ce moment, même s’ils se sont posé des questions, je crois qu’ils ont compris que je ne les trahirais pas. 

Avec Philippe Hellard, responsable du service recherche, nous avons commencé petit à petit à construire une stratégie d’analyse du haut niveau. C’est son équipe qui sera d’ailleurs choisie par la FINA pour assurer l’observation des JO d’Athènes.

« J’étais fatigué de voir nos nageurs bouffés dans les départs, les virages. Nous avons produit une grosse réflexion, un gros travail sur tout ce qui n’est pas nagé, et, dans la partie nagée, sur des éléments techniques comme le déplacement du centre de gravité en fonction des mouvements des bras dans la nage. On a commencé à constituer une base de données. Après la compétition, les entraîneurs et les nageurs repartaient avec un CD qui contenait ces données.

 

ON S’EFFORCE DE NE RIEN OUBLIER,

DE QUADRILLER LES PARAMETRES

DE LA PERFORMANCE

 

« Les aspects logistiques ont été maitrisés avec Philippe Dumoulin et nos chefs de mission, Paulette Fernez en particulier. Lors des grands déplacements, à l’hôtel ou au centre d’hébergement où nous nous trouvons, nous pensons à une salle vidéo, une salle de convivialité avec affichage des infos, sur les briefings, l’hébergement, la nourriture, les transports. L’un de nous, le plus souvent Patrick Deléaval, se pose avec son sac à dos près de la chambre d’appel, avec des lunettes de rechange, prêt à aider le nageur pour le cas d’un incident, d’un manque. On s’efforce de ne rien oublier, de quadriller l’approche de la compétition.

Et patatras, aux mondiaux de Barcelone, en 2003, il y a Rostoucher qui doit nager le 1500 mètres. Pour la première fois, l’organisation a prévu de publier les listes sur l’Internet. La veille de la course, Patrick Deléaval,qui doit rentrer en France pour encadrer un autre événement, quitte la compétition. Pour faire entrer un nageur qui n’était pas primitivement prévu, la FINA change dans la nuit qui précède la compétition les start-list. Rostoucher, qui devait nager primitivement dans la 5e série, se retrouve dans la 4e série, et personne ne s’en aperçoit. Il se prépare tranquillement pour la 5e série, et quand il s’y présente, n’y a pas sa place. C’est la faute ! Francis Luyce et son comité directeur ont demandé de virer l’encadrement.

« Je refuse cette décision car j’estime être le seul responsable de cette erreur grave et propose d’être entendu par une commission de discipline. Cela ne s’est pas fait.

« L’année suivante, avec la même équipe  nous avons fait six médailles aux Jeux. »

Bizarrement c’est après le triomphe de Pékin, fin 2008 que Claude Fauquet décide, épuisé, de mettre fin à ses fonctions. Il est Directeur technique national depuis le 1er avril 2001.

« Francis est passionné et bon gestionnaire. Mais est-ce encore le modèle qui convient ? Plutôt qu’un administrateur, aujourd’hui, il faut un manager. C’est pour ça que chaque décision a trop souventété un combat. Sans cela, et si nous avions obtenu les JO à Paris en 2012, j’aurais continué après 2008, mais j’étais épuisé. »

La vie d’un DTN n’est pas une sinécure, tant il est de domaines où il doit peser. Peut-être est-ce cela aussi, qui a fragilisé avant une course de VTT fatale, son successeur Christian Donzé à l’âge de cinquante et un ans.

« La conduite du succès, elle se fait au quotidien, dans tous les détails. Quand Denis Auguin et Alain Bernard quittent Marseille, avec les conséquences que l’on sait sur les deux dernières olympiades, il n’est pas question de laisser les choses se défaire. Auguin vise Antibes, Patrick Deléaval, toujours attentif aux problèmes du CNM, suit le dossier, mais rien n’existe vraiment pour les recevoir. Je vais sur place, voir les gens qui comptent, travaille avec le président du comité régional, Gilles Sezionale ; le club  pousse pour créer le poste. Et on sait ce qui se passe après. Quand ce travail-ci est fait, après, par comparaison, le niveau des critères de sélection nationale devient minuscule.

«Mais bon, après tout ça, il fallait avoir des résultats. Avant les Jeux d’Athènes, en 2004, je causais avec mon très cher adjoint, Philippe Dumoulin, qui avait tant donné, tant apporté d’enthousiasme, de passion, à cette aventure. Et je lui ai dit : « si là, on ne sort par de résultats, je crois qu’on ne pourra pas continuer. »

On ne peut comprendre le cheminement d’un Directeur technique si on n’a pas saisi la relation « administrative », officielle, qui lie ce poste à la hiérarchie des élus et des employés fédéraux. Pour Claude, « il y a deux périodes. D’abord celle qui englobe les directions de Gérard Garoff et de Patrice Prokop. Le DTN est alors le patron de l’administration, ce que Francis appellera un Etat dans l’Etat, alors qu’à mon sens cette situation donnait une vraie cohérence à l’action fédérale. Puis il y a un développement de la Fédération, le personnel est multiplié par deux ou trois, et Francisdécide de créer un poste de Directeur général, idée contre laquelle je me positionne en comité directeur, car cela pouvait créer en interne un problème de management du personnel qui se confirmera par la suite

 

J’AI SOUS-ESTIME A QUEL POINT

LAURE MANAUDOU AVAIT BESOIN DE  PHILIPPE LUCAS EN 2003

 

« Louis-Frédéric Doyez est nommé, et il se passe que ce type est intelligent et travailleur. Sans une entente avec lui, avec Daniel Chaintreau, responsable du département financier, et Paulette Fernez , notre trésorière, nous n’aurions pas  pu réussir. Pour préserver cette cohérence du projet fédéral, j’avais d’ailleurs placé quelqu’un de la DTN dans tous les services, comme Bernard Boullé qui, après avoir conduit une responsabilitéau marketing, a créé un département équipement reconnu aujourd’hui par tous les acteurs institutionnels. Le seul problème qui se posait vis-à-vis de Louis-Frédéric  Doyez était la question de l’autorité partagée du DTN et du DG: le DTN a-t-il une autorité hiérarchique sur le directeur général et inversement? Et la réponse est : non. Mais nos relations se sont réglées intelligemment d’elles-mêmes.

« Il y a comme une injustice de n’avoir reconnu que Claude Fauquet, parce que Jean-Paul Clemençon, qui a eu l’idée des séries, a joué un rôle important au début de l’histoire. Avec sa culture, sa vision, son intelligence, sa personnalité, il a beaucoup fait avancer les choses. Parmi ceux qui ont énormément travaillé dans cette équipe, je citerai Marc Begotti, Lionel Horter, André Duclaux, à Dijon, un homme qui n’était pas projeté sur l’avant-scène, mais qui n’en a pas moins œuvré, Lucien Lacoste à Toulouse et Patricia Quint qui donnera après Sydney une véritable impulsion à la natation féminine ; il y a eu aussi tout le médical coordonné par Jean-Pierre Cervetti et Christophe Cozzolino.

            « Je ne voudrais pas oublier des entraîneurs comme Kasimier Klimek, disparu tragiquement en stage à Vittel avant les Jeux olympiques de Sydney, Lionel Volckaert, Jean Douchan LeCabec qui nous a bousculé dans nos représentations, Eric Gastaldello, et Philippe Lucas, déjà présent en 1997 dans l’équipe de France contre l’avis de certains qui le porteront au pinacle quelques années plus tard.

            « En ce qui concerne Philippe Lucas, mon erreur est d’avoir gravement sous-estimé à quel point Laure Manaudou avait besoin de son entraîneur aux championnats du monde 2003, et de ne l’avoir pas sélectionné. Après, c’était installé. Il n’a jamais quitté sa vindicte. Et puis, il faisait monter le buzz par des déclarations incendiaires, et ça lui convenait bien comme ça. »

 

Prochain article : A la Poursuite de l’Excellence