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1994-2012 : LA REVOLUTION FRANCAISE (3)

L’INVENTION DU « BIEN NAGER »

 

APRES AVOIR DECRIT LA DEMARCHE DE CLAUDE FAUQUET, PUIS L’APPORT DE PHILIPPE DUMOULIN AU BUREAU DE LA VIE DE L’ATHLETE, NOUS EXAMINONS L’EMERGENCE DE LA TECHNIQUE DE NAGE GAGNANTE DES FRANÇAIS, DANS CE TROISIEME VOLET DE NOTRE ENQUETE SUR LA NATATION FRANÇAISE ENTRE LES « ZEROLYMPIQUES » DE 1994 ET 1996 ET LES EXPLOITS DE 2004 2008 ET 2012.

 Par Eric LAHMY

Il est l’un des initiateurs, et un personnage clé de la réussite de la natation française. Sans Marc Begotti, Claude Fauquet n’aurait pas eu une méthode de nage à sa disposition, un modèle performant à proposer aux entraineurs, spécifiquement français de l’entrainement moderne. Pour des raisons liées au cloisonnement de la pensée technique française (et à notre proverbiale inaptitude dans les langues étrangères), il y avait peu de chances que viennent à nous les réflexions en provenance de l’école russe de l’ efficience technique (représentée par un franc tireur comme Touretski), de l’école américaine la plus sophistiquée, celle qui a produit l’élite de l’élite US, de Don Schollander à Missy Franklin en passant par Mark Spitz, Tracy Caulkins, Ambrose Gaines, Natalie Coughlin, Matt Biondi, Brian Goodell et, bien entendu, Michael Phelps, ou de l’école allemande dont le message fut hélas excessivement brouillé par le dopage institutionnel de l’Est du pays, ou encore de l’école australienne, capable de produire de ci de là de la belle nage, de l’école italienne (certes difficile à déchiffrer), de l’école anglaise, de l’école des Pays-Bas, de l’école hongroise, sans parler de l’hermétique école japonaise.

D’autres que Begotti ont inspiré Fauquet dans sa recherche d’un « bien nager » pour la natation française. Raymond Catteau, à la fois l’ancien et le penseur, a essentiellement défini une théorie de l’enseignement – à notre avis assez difficile à comprendre – à laquelle de nombreux techniciens rendent hommage, mais qui s’arrête au seuil de la compétition. D’un autre côté, les entraîneurs étaient bien trop silencieux pour répondre aux souhaits de Fauquet : homme de bassin aux succès éclatants, Guy Boissière, n’avait jamais tenté d’exposer sa vision. Les autres entraineurs les plus performants, ne savaient, ne pouvaient ou ne voulaient pas faire passer leurs savoirs. Marc Begotti lui amène une méthode originale, au rebours de ce qui se fait alors en France, sanctionnée par une réussite sans précédent, Catherine Plewinski. De plus, les circonstances vont amener ces deux hommes à communiquer longuement. Mais n’anticipons pas.

Marc Begotti commence petit. « J’ai nagé peu de temps, la piscine où je m’entrainais ayant fermé. » Débuts loupés donc, « mais je m’intéressais à l’enseignement de la natation, raconte-t-il. Je travaillais quelques mois et le reste du temps je voyageais. Pour pouvoir enseigner efficacement la natation, outre une formation de maitre-nageur sauveteur, j’avais complété mon instruction, seul, en autodidacte, cherchant ici et là des informations, des savoir-faire. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient aucun bagage sérieux pour enseigner.J’ai croisé Claude Fauquet lors d’un stage de « formation des formateurs », que j’avais suivi à Mâcon à raison de huit jours par an pendant trois ans. »

            La rencontre, décisive, se fait donc en 1978, et les trois ans qui suivent, vont activer ce qui devient pour Marc une « passion » pour l’entrainement de natation. « Ces stages ont été une révélation ; ils m’ont décidé à devenir entraineur, j’avais compris qu’entraîner c’était enseigner. »

  IL MENACE CLAUDE FAUQUET

QUI CRITIQUE CE QUI SE FAIT

  Les stages de Claude Fauquet étaient très innovants, beaucoup de gens étaient bouleversés par cette approche. Je me souviens d’un entraineur irrité par le discours de Claude au point de le menacer de le jeter par la fenêtre s’il continuait à bouleverser ce qu’il faisait depuis 20 ans ! »

Pourtant, pour Fauquet, cette approche est indispensable. Il faut briser les représentations, tant elles lui semblent contre-productives : la natation française, malgré ses efforts dans la ligne du tout physiologique, vit un marasme, un creux de vague permanent. Le revirement à 180° qu’une remise à plat suppose n’est pas chose facile. Même l’évidence que le « système » se fourvoie – ou du moins est allé au bout de sa logique sans avoir saisi la question de la préparation du nageur dans sa complexité – ne détrompe pas ceux qui ne voient d’autre issue. Qui se souvient du crève-cœur d’une Pascale Ducongé anéantie, en pleurs, après un 50 mètres où elle a tout donné en vain. « J’ai pourtant fait le travail », dit-elle entre deux sanglots. Mais une nageuse d’influx comme elle doit-elle préparer le 50 mètres à coups de marathons aquatiques ?

De telles errances s’expliquent. En 1977, on est passé d’une natation qui ne travaille pas assez à une natation qui travaille trop sans plus de succès. Les « rebelles » qui militent pour une autre approche sont souvent perçus à l’époque comme des nostalgiques des paresses d’antan. Or l’enjeu est d’associer de la qualité à toute cette quantité. Il ne s’agit pas de remettre en cause le kilométrage, mais bel et bien le kilométrage pour le kilométrage. Les tenants de la natation officielle de l’époque de Gérard Garoff, DTN depuis 1973, s’entêtent dans la voie sans issue de la surenchère volumétrique et ne perçoivent pas les passionnantes ouvertures qu’offrent les réflexions des champions du beau nager. L’idée, qu’on pourrait croire évidente, de travailler mieux, ne convainc pas tous ceux qui se désangoissent en songeant bêtement que 20km, c’est deux fois mieux que 10 km. Pour Pascale Ducongé – et tant d’autres – ce fut beaucoup moins bien, mais les coaches s’entêtaient dans leur vision. Ce blocage mental conforta pendant des années un modèle boiteux.

Fauquet s’entête. C’est une chose qu’il sait faire. On l’accusera d’ailleurs de psychorigidité. Comment appelle-t-on un psychorigide qui a raison ?

« C’était innovant à cette époque, se souvient Begotti. Par exemple, un jour, on visionnait tel film des Jeux olympiques. Je me souviens de la course de Barbara Krause, aux Jeux de 1980. On se questionnait : qu’est-ce qui caractérise sa façon de faire et la différencie des autres qui nagent moins vite en finale olympique ? On apprenait à observer ce qui était déterminant pour nager vite. Le lendemain, on se retrouvait à la piscine avec des élèves auxquels on tentait d’obtenir les façons de faire des meilleurs champions. Claude avait lui-même été élève de Raymond Catteau. Et tout avait débuté avec les stages multisports Maurice Baquet à Sète, sortes de grandes colonies de vacances, qu’avaient fréquentées entre autres enseignants d’EPS Raymond Catteau et Claude Fauquet. »

D’OLYMPIADE EN OLYMPIADE, LES COURSES ETAIENT GAGNEES DANS DE MEILLEURS TEMPS AVEC MOINS DE COUPS DE BRAS

 « Je me suis dit : l’entrainement est la poursuite de ce que tu aimes faire, enseigner. J’aurais pu continuer comme saisonnier, je gagnais beaucoup moins bien ma vie en tant qu’entraineur, mais cela me passionnait. »

Marc est accroché. Il a 23 ans, entraine au lycée du Mont-Blanc, à Passy, non loin de la route de Chamonix. Avant même de rencontrer Catherine Plewinski, des idées affleurent, nées des réflexions collectives de Mâcon. Des idées subversives, car contraires aux dogmes établis et représentations du milieu de la natation.

« Tout s’est construit par strates. Par exemple, c’est en 1978 que j’ai commencé à compter les coups de bras, (dont la réduction est la conséquence du « bien nager » et non la cause). Un ouvrage essentiel qui nous avait fait phosphorer, signé Alain Catteau et Yves Renoux « Comment les hommes construisent la natation » exposait une observation objective technique qui portait sur trois Jeux olympiques, Mexico, Munich, Montréal. Les auteurs notaient que, sur l’ensemble des épreuves, olympiade après olympiade, les courses étaient gagnées dans des temps meilleurs par des nageurs qui accomplissaient les courses en donnant toujours moins de coups de bras. La vitesse augmentait et le nombre de coups de bras diminuait. Il y avait là une efficacité (nager plus vite et plus loin à chaque mouvement) qui nous interrogeait, la tendance étant de croire que pour améliorer la vitesse, il suffisait d’augmenter la fréquence. Catteau et Renoux faisaient des observations intéressantes, comme celles par exemple que les meilleurs nageurs avaient le regard dirigé vers le fond, tandis que les autres regardaient devant, ce qui nous conduisait à comprendre que le positionnement de la tète était déterminant pour nager plus vite, et, plus généralement que l’efficience technique était déterminante et le serait de plus en plus ! 

« Pour moi, ce ne sont pas les entraineurs qui forment les nageurs, mais les nageurs qui forment leurs entraineurs. Catherine avait le talent, l’envie, mais, face aux Allemandes de l’Est dopées, elle ne pouvait pas rivaliser physiologiquement, et devait donc nager plus efficacement qu’elles. Les solutions n’étant pas seulement physiologiques, nous devions travailler la technique. Pour cela, nous avons mis en œuvre les pistes que nous avions explorées. Avec Claude Fauquet, on continuait d’échanger autour des problématiques d’entrainement. »

« Les idées de l’époque s’étaient embrumées de considérations que je refusais de partager. Je ne voulais pas entrer dans ce climat général qu’imposait le dopage de la RDA. De telles réflexions ne pouvaient amener qu’à des démissions. Je me souviens de nos longues discutions, dès 1981, alors que je commençais à entraîner. Nous étions convaincus qu’il était malgré tout possible de battre les Allemands de l’Est, et que la France devienne une des meilleures nations du monde en natation. »

Claude Fauquet n’est jamais loin, et les deux compères se frottent à leurs idées dans l’espoir de voir surgir la lumière : « Avec Claude nous cherchions à savoir précisément ce qui caractérisait la façon de faire des meilleurs nageurs vis-à-vis de leurs adversaires. Pour cela nous avons imaginé une observation organisée des courses des nageurs, (l’analyse de course était née), puis nous faisions des analyses comparatives pour bien comprendre les différences. A ce moment là nous fûmes convaincus que ce qui séparait les meilleurs des autres, c’était leur façon de faire (ils ne s’organisaient pas de la même façon pour nager) et nous savions précisément quelles étaient ces différences, mais pas comment obtenir rapidement et efficacement la nouvelle organisation motrice qui s’imposait. » 

NOUS N’AVONS PAS ETE INSPIRES

PAR L’ETRANGER. A VRAI DIRE,

NOUS ETIONS EN AVANCE

« Savoir ce qui différencie les meilleurs de leurs adversaires c’est une chose mais pouvoir faire fonctionner différemment les nageurs entraînés, c’en est une autre. Raymond Catteau nous permit de construire une approche pédagogique qui rendait possible de faire progresser au plan technique les nageurs entraînés. A ce moment là, pour nous, l’entraînement passait du ‘’tout physiologique’’ à un processus beaucoup plus complexe au centre duquel était la pédagogie (comment passer d’un fonctionnement à un fonctionnement de meilleur niveau qui permet de nager plus vite).

« Très vite, trois domaines en inter relation devenaient prioritaires : l’efficience, le rendement et la puissance. Nous avons donc centré notre intérêt sur la pédagogie et la musculation.

« Ces réflexions étaient décalées par rapport à ce qui était enseigné dans l’école de la natation française, où le maitre-mot était : physiologie. En face, nous n’étions pas nombreux à nous poser ces questions, que Raymond Catteau nous a beaucoup aidés à formuler.

« Nous n’avons pas été inspirés par des éléments étrangers, et pour tout dire, je crois qu’on était en avance, sur ces aspects là. La RDA ne nageait pas mal, mais son moteur, c’était le dopage. Les Américains proposaient des types assez diversifiés, ils nageaient différemment les uns des autres. Chez les Russes, il se passait des choses bizarres. Il y avait des hauts et des bas. Annecy est jumelée avec Saint-Pétersbourg, et un jour, nous avons eu le coach de Salnikov, Igor Kochkine. Il avait été victime d’un infarctus et était venu se reposer chez nous. Je l’ai eu à la maison. Il m’a semblé très tôt qu’il n’était pas suivi dans son pays, qu’il entrainait à part des autres. »

Mais voici qu’arrive Catherine Plewinski. Avec Stephan Caron, elle va maintenir l’illusion que la France produit des champions, alors que ce pays ne fait que laisser passer ici ou là une exception. Plewinski est la découverte de Marc. Aujourd’hui encore, des techniciens éprouvés considèrent qu’elle a été la plus grande nageuse française de tous les temps, plus grande que Christine Caron, plus grande que – ou au moins égale à – Laure Manaudou !

Et pourtant, Catherine passera largement inaperçue. Sans doute ne savait-elle pas communiquer aussi bien qu’elle nageait, et Marc lui-même, affable mais peu loquace, décourageait-il les appétits de confidences et d’anecdotes croustillantes des medias ? Mais surtout, elle a une malchance insigne. Elle est tombée à une époque où le dopage fait rage, plus spécialement dans la natation féminine. Deux équipes dont les nageuses sont systématiquement dopées, l’Allemande de l’Est et la Chinoise (la seconde utilisera sans vergogne les savoirs de la première après la chute du mur de Berlin) massacrent les palmarès de l’élève de Begotti et de bien d’autres championnes.

A l’issue de sa carrière, Plewinski compte deux médailles de bronze olympiques, sur 100m libre aux Jeux de Séoul en 1988 et 100m papillon aux Jeux de Barcelone en 1992 ; et deux médailles d’argent (50m et 100m libre) et une de bronze (100m papillon) en championnats du monde, en 1991, à Perth. Elle est aussi six fois championne d’Europe sur 100m papillon, 50m et 100m libre. Ce qui est très bien en soi. Mais si l’on élimine les nageuses des systèmes de dopage systématique auxquelles elle a été confrontée à Perth et à Barcelone, systèmes contre lesquels les contrôles se sont montrés inefficaces, son palmarès se lit ainsi : or olympique en 1988 à Séoul sur 100m libre et 100m papillon, bronze sur 50m ; et en 1992 à Barcelone, 2e du 50m et du 100m papillon, 4e du 100m (ajoutons que l’Américaine Angel Martino, qui la devance à Barcelone sur 50m, avait été convaincue de dopage aux anabolisants en 1988). En 1991, à Perth, Plewinski aurait conquis deux titres (50m libre et 100m papillon) et une médaille d’argent (100m libre). Soit au bout du compte huit récompenses : deux médailles d’or, deux d’argent, une de bronze olympiques, deux d’or et une d’argent mondiales, plus que Manaudou !

 SANS LE DOPAGE GERMANO-CHINOIS,

 CATHERINE PLEWINSKI AURAIT ETE LA

NAGEUSE FRANCAISE LA PLUS TITREE

 DE TOUS LES TEMPS

Si, officiellement, Claude Fauquet n’a pas produit un nageur, s’il n’est censé avoir entrainé Catherine Plewinski qu’une saison (1), alors qu’elle a dépassé le faite de sa carrière, l’homme n’est pas dépourvu de titres de créance. Begotti aime à le rappeler : « il m’a accompagné dès le début de ma rencontre en 1981 avec Catherine, nous avons toujours partagé toutes nos réflexions concernant l’entraînement de Catherine. Il a nourri toute ma réflexion sur sa préparation. Catherine n’était pas un phénomène. Elle était assez puissante, avait de grands bras, mais elle mesurait tout juste 1,63m. » 

1,63m, mais un physique robuste, consolidé par un travail intense de musculation, et de longs bras qui lui donnent l’envergure d’une fille de 1,75m.

« Catherine Plewinski a sans doute été la première Française à nager aussi efficacement et, le premier nageur, garçon et fille, à suivre un réel programme à sec de musculation, à développer autant de puissance. » Son physique détonnera, d’ailleurs, à l’époque, en raison de son développement et de son détaché musculaires !

Mais les hirondelles Caron et Plewinski passent et le printemps français redevient maussade. En 1994, aux mondiaux de Rome, la natation française est au fond. En 1996, aux Jeux d’Atlanta, elle s’y maintient, incapable de réagir. Claude Fauquet a une longue conversation avec Franck Esposito, depuis 1992 le nouveau leader français, qui lui confie son sentiment de solitude dans une équipe de France comme privée de cap. Claude comprend là qu’un nageur de grande valeur peut être noyé s’il évolue dans une équipe faible, et estime qu’à Atlanta, Esposito aurait gagné une médaille dans un groupe conquérant. Même si, note Begotti, Franck ne progresse plus depuis mars 93 (championnats de France d’hiver) soit 4 ans, et il a déjà 23 ans !

Si Begotti n’a pas découvert ou formé Esposito, il va le relancer de belle manière : « Franck avait décollé en 1991, avec le titre européen du 200m papillon ; aux Jeux de Barcelone, en 1992, il avait enlevé la médaille de bronze de l’épreuve. Il quitte alors son club des Cachalots de Six-Fours pour Antibes. Aux championnats de France de Mennecy, en avril 1993, avec l’entrainement plus technique de Michel Guizien, il fait passer son record de 1’58’’51 à 1’57’’58. Et puis, curieusement, il s’arrête de progresser. En 1997, il déclare à Claude Fauquet que s’il ne progresse pas cette année, il abandonnera la natation. Claude me demande de m’en occuper.

Il faut que Franck soit plus efficace sur chaque coup de bras, et, pour cela, qu’il transforme sa façon de nager et qu’il se renforce. A Séville, le 23 août 1997, il avait nagé en 1’57’’24, grappillant sur son record. Le 14 janvier 1998, aux mondiaux de Perth, le voici rendu à 1’56’’32. Puis il va continuer sur sa lancée. A l’entrainement, il doit être à la fois plus vite et plus loin sur chaque coup de bras. Je suis surpris de le voir capable de s’adapter sans difficulté à une nouvelle façon de procéder après tant d’années. Je le croyais stéréotypé dans ses façons de faire, j’imaginais la tâche plus difficile, il m’a beaucoup fait progresser dans mon métier d’entraîneur. Mais il était réellement décidé à se transformer, car au pied du mur. Ses progrès chronométriques s’expliquent, il devient plus efficient pour passer à travers l’eau et pour se ré accélérer. Témoins de ses progrès, ses coups de bras, qui passent de 90, dans son 200m papillon de 1993 aux championnats de France, à 78, neuf ans plus tard, pour son dernier record, en 1’54’’62, en avril 2002. Je crois qu’il n’a manqué qu’une chose à Franck pour être un encore plus grand nageur : un bon apprentissage du crawl au départ. Il doit être le seul très bon nageur de papillon à n’avoir pas fait de grosses performances en crawl. »

QUAND DES ENTRAINEURS D’UNE EQUIPE FONT ATTENTION A LA TECHNIQUE LES AUTRES S’IMPREGNENT DE CETTE EXIGENCE

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, Claude Fauquet a noté que « quelque chose de fort s’est mis en place. » – « Je pense, confirme Marc Begotti, que les championnats d’Europe de Séville sont le départ d’une nouvelle équipe de France, Esposito est champion d’Europe du 200 mètres papillon devant Silantiev – et 3e du 100 mètres papillon – et met un terme à quatre années sans progrès (parce qu’il nage différemment : comme on l’a vu, les premières transformations se sont opérées en quelques mois), Roxana Maracineanu termine seconde du 100 mètres dos à un doigt de Antje Buschschulte, et troisième du 200 mètres dos derrière Kathleen Rund et  Buschschulte, Jean-Christophe Sarnin se rate en finale du 200 mètres brasse où il termine 7e en 2’15’’19, mais son temps des séries, 2’13’’97, lui aurait permis d’être sur le podium, tout près du vainqueur Alexandre Goukov, 2’13’’80 ; Xavier Marchand finit 2e du 200 mètres quatre nages, Julien Sicot est 3e du 50 mètres… »

« Nous avions passé de nombreuses semaines en stage tous ensemble avant la compétition à Font Romeu, dont l’altitude n’était, je pense, qu’un prétexte, pour réunir l’équipe de France avec une réelle dynamique de travail. »

« Progressivement les entraîneurs s’imprègnent dans ce cadre de travail d’une façon d’entraîner dans laquelle la qualité technique est première. »

A partir de 1998, Marc Begotti reçoit sa mission d’entraineur national. Poste qu’il occupera jusqu’en 2008. « En 1998 aux championnats du monde de Perth en janvier nous faisons un titre (Roxana Maracineanu) et trois médailles d’argent (Franck Esposito, Xavier Marchand, Jean-Christophe Sarnin). Tous sur une distance de 200 mètres, c’est un signe !….

« Nous passons toujours de nombreuses semaines en stage d’entraînement, de travail, et pas seulement de préparation terminale.

« Ensuite les succès s’enchaînent avec toujours Esposito et Roxana mais aussi : Laure Manaudou, Solenne Figues, Simon Dufour, Alain Bernard, un relais 4X100 mètres nage libre aux mondiaux de Barcelone, etc.

« Claude Fauquet avait essayé aussi d’organiser des réunions d’entraineurs où l’on parlait métier. Claude a eu l’impression que ce fut un coup d’épée dans l’eau, mais je ne partage pas son avis, même si ce qu’il se passait entre nous autour du bassin était plus important. Quand des entraineurs, dans une équipe, font extrêmement attention à la technique, leur souci fait tache : les autres s’imprègnent de ce mode d’exigence. Beaucoup d’entre nous ont des difficultés à expliciter leur démarche d’entraînement, mais en revanche, tous s’observent. Et s’imprègnent, s’approprient des façons de faire, petit à petit. Regardez comme Michael Phelps a déteint sur les autres nageurs américains. Lochte nage à peu près comme lui, en amplitude, en relâchement. Et toute l’équipe US s’est mise à nager sur les mêmes principes. Nous, on s’est fabriqués un peu comme ça, les « déterminants techniques » se sont diffusés sans qu’il y ait besoin de discours.

« L’idée qu’il faut retenir de l’excellence en natation est celle-ci. A une époque, c’était le plus puissant ou le plus endurant suivant les épreuves qui gagnait. Or, maintenant, tous ceux qui parviennent en finale sont puissants et endurants, tous ont une bonne alimentation, s’entraînent quotidiennement et nagent beaucoup, tous font de la musculation pour devenir plus puissants. En finale olympique la différence se fait de plus en plus sur le niveau d’efficience, la technique. »

Aujourd’hui, les Philippe Lucas, Denis Auguin, Fabrice Pellerin, Romain Barnier, qui ont ramassé l’essentiel des lauriers français entre 2004, 2008 et 2012, sont tous plus ou moins des francs-tireurs. Peut-on dès lors parler d’école française ?

« Chacun d’eux a sa singularité, ses convictions qui font sa richesse. Il est sûr qu’on ne peut pas trouver beaucoup de points communs entre un Lucas et un Pellerin. En-dehors du fait que, comme les autres, ils croient en ce qu’ils font, ils ont une exigence et ils aiment la natation… Cela dit, je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’une école française de la natation, pas encore. Tout le monde ne fonctionne pas de la même façon. Ma seule certitude, c’est que les meilleurs Français actuels sont des nageurs plus efficients que leurs adversaires et que nous pourrions avoir des nageurs plus efficients dans toutes les épreuves du programme olympique. »  

En 2008, Claude Fauquet, las d’avoir beaucoup bataillé, a donné sa démission. Ses deux principaux adjoints, les dépositaires les plus intimes de sa recette du succès, Philippe Dumoulin et Marc Begotti, qui avaient tant œuvré pour les progrès français, ont clairement fait savoir qu’ils étaient prêts à rempiler. Dans aucun pays sensé, on ne se serait passé de leurs services. Mais leurs désirs n’ont pas été exaucés. Dumoulin, l’inventif et dévoué manager des équipes de France, s’est trouvé exilé à la Fédération de canoë-kayak (avant de retrouver peu ou prou son poste en 2013). Marc Begotti est retourné comme CTR dans ses montagnes. Avec ça, il parait que la France est le pays de Descartes.

 

(1). En 1993, après les Jeux olympiques de Barcelone, Catherine Plewinski souhaitait passer un diplôme de maitre nageur sauveteur et d’entraineur. Claude Fauquet est alors conseiller technique régional de Picardie, et c’est tout naturellement que Catherine se retrouve à Abbeville, où elle se licencie. A l’issue de cette saison, elle dispute les championnats d’Europe où elle enlèvera à Sheffield son dernier titre européen sur 100 papillon (et sera 3e du 100 mètres libre).

 

Article suivant.- LE TRIOMPHE DES REBELLES

 

1994-2012. LA REVOLUTION FRANÇAISE 2.

2. A LA POURSUITE DE L’EXCELLENCE

 

Il a fallu deux olympiades et demie, entre 1994 et 2004, pour redresser la situation de la natation française, entre les zéros des mondiaux de Rome et des Jeux d’Atlanta et le renouveau de 2004. Ce nouveau statut de puissance dans le jeu mondial a été confirmé au cours des Olympiades de Pékin, en 2008 et de Londres en 2012. Dans cette série d’articles sur l’histoire de cette épopée, après avoir raconté la démarche de Claude Fauquet dans le premier article, nous écoutons son adjoint, Philippe Dumoulin, personnage essentiel d’un système qui allait se révéler très performant. Dumoulin, doit-on signaler, vient de se porter candidat au poste de DTN.

 

Par Eric LAHMY

 

Philippe Dumoulin est bien le genre d’hommes qui a pu séduire Claude Fauquet. Un esprit ouvert et vif, une intelligence méticuleuse, une grosse capacité de travail et d’enthousiasme, un fort désir de ne pas se laisser duper par le clinquant, l’apparence, le souci d’approfondir, une grande vigueur dans ses analyses, le refus des raccourcis et autres conclusions précoces, une sensibilité à fleur de peau. Et surtout, aucun arrivisme ou calcul médiocre, peu d’inquiétude de sa situation personnelle, une tension de chaque instant en direction des buts de sa mission, une conviction que rien ne doit passer avant le résultat escompté – en l’occurrence la réussite du nageur. Une vraie ambition de bien faire, de se réaliser dans son champ de compétences. Et tout à la fois une pincée d’humour qui perce à propos, une passion des êtres et des choses, une vraie tendresse pour les gens, une affection pour les nageurs, le tout nappé d’un énorme enthousiasme… Au total, un homme rare.

Nageur, il arrive au Bataillon de Joinville où l’a amené sa bonne valeur. Philippe n’a pas été un champion, mais ce n’était pas non plus un fer à repasser ! « Au Bataillon, j’avais eu cette rare opportunité de commencer comme nageur en octobre 1977 et de finir entraîneur, raconte-t-il. Je me souviens, un week-end, avoir eu un accident de voiture et être rentré au Bataillon le mardi. Là, j’ai appris qu’Alain Blanc, l’entraîneur de Narbonne et du BJ, était parti, en raison de problèmes personnels. Des gars me demandent si je ne veux pas sortir du bassin pour les entraîner. Moi, je suis « 2e pompe », je n’ai rien à dire. Mais là intervient Raymond Césaire, militaire de carrière. Il me dit qu’entraîner ne le branche pas. »

Philippe a été étudiant à l’INSEP. Une sorte de réserve, de pudeur, fait qu’il n’a jamais, au grand jamais, demandé de poste en trente ans de carrière. « Un jour, dans le cadre d’un mémoire, je suis passé à la Fédération. Gérard Garoff, en me voyant, me dit : « tu as reçu mon courrier ? » Je ne l’ai pas reçu, et là il m’explique: il me pose la question de mon affectation, une fois diplômé : « as-tu une préférence pour une région ? » Je lui réponds que non, que je préfèrerais travailler à la Fédération. Gérard me propose la section sport-études de Reims. Dans la foulée, il décroche son combiné, obtient le Directeur des Sports, M. Grospeillet, au téléphone et lui annonce qu’il a le titulaire du poste en Champagne. »

A Reims, très vite, Philippe découvre une situation qui lui déplait souverainement. Aujourd’hui encore, Philippe ne veut pas en dire plus, mais il semble que la « natation champagne » pratiquait des petits arrangements avec l’intégrité sportive, comme de jouer avec les temps de qualification aux championnats. « Des choses ne me conviennent pas. J’avertis Gérard qui me dit : « il ne faut pas que tu restes là-bas. » Il me propose d’entraîner Vichy. Quand je découvre à Reims que la situation est plus difficile que je ne le pensais, Garoff m’invite à contacter le Président Broustine en Auvergne où je m’installe pour 10 ans.

            « En 1983, Patrice Prokop a pris la suite de Garoff à la DTN. Fin 1990, Je réponds positivement à sa proposition et rejoins la région parisienne, partageant alors mon temps entre les entraînements de l’INSEP et du Bataillon de Joinville. Les entraîneurs de l’INSEP sont alors Michel Scelles et Patrick Deléaval. En 1996, Claude Fauquet devient Directeur des équipes de France et selon son vœu, je prends en mains l’entraînement de l’INSEP.

APRES UN LONG MONOLOGUE DONZE M’A DIT :

« JE NE SENS PAS NOTRE RELATION DANS LA

DUREE »

« A l’approche de 2000, Jean-Paul Clémençon est DTN et pas sûr du tout d’être reconduit. Nous sommes en 2000, au retour d’une compétition, quand Claude Fauquet me lance : « envisages-tu de quitter la FFN ? » Je devine le pourquoi de cette question. A l’époque, je souhaitais évoluer et poursuivais un mastère de management, d’organisation et de direction des structures sportives. Je ne lui ai pas répondu directement, mais lui ai seulement dit que cela se pourrait si « la situation n’évoluait pas à la Direction Technique Nationale de la FFN. » Claude m’annonce dans la foulée qu’il déposera sa candidature et me propose d’être son adjoint. Je lui confirme immédiatement mon intérêt sans aucune réserve.

« Un an plus tard, il a été accepté comme DTN, on a repris cette conversation où on l’avait laissée. Et en avril 2001, j’ai rejoint la Direction Technique Nationale, à la Fédération. Claude Fauquet partirait à la fin de l’année 2008, et moi le 31 mars 2009.

« Quand Claude a quitté le poste, des collègues cadres techniques ou salariés du siège fédéral me demandaient quand je déposerais ma candidature. Jusque là, j’avais eu la chance de n’avoir jamais rien eu à solliciter mais, en l’occurrence, c’était forcément différent. J’avais toutefois décidé, et spécifié à mon entourage, que je ne postulerais pas sans le moindre signe du président ; je m’en étais ouvert au Directeur Général. J’ai su que le Président considérait qu’il lui était impossible de faire ça ; ce n’était ni un problème, pour moi, ni une raison pour changer d’avis. Peu après, néanmoins, il m’a reçu dans son bureau pour une raison ou une autre et m’a posé la question, me tendant la main en ce sens. C’est ainsi que j’ai présenté mon dossier de candidature ; sinon, je ne l’aurais pas fait. Je n’ai pas été retenu mais j’avais assuré le Président par courrier qu’il aurait ‘’ensuite à prononcer un avis que je saurai considérer avec respect’’.

« Après que la candidature de Christian Donzé soit passée, je n’étais pas plus gêné. Il y avait certes eu beaucoup de tension à une certaine époque entre Claude Fauquet et Francis Luyce ; j’étais proche de Fauquet et il n’y avait aucune raison que je ne le demeure pas. Un autre avait été choisi. Je n’avais pas décidé, pour autant, de ne pas « fonctionner »

« Christian Donzé, nouveau DTN, m’a reçu trois mois plus tard. Après un long monologue où il flattait mon professionnalisme et mes compétences, il a conclu, ‘’mais… mais je ne sens pas notre relation dans la durée, c’est une question de feeling’’. Comment pouvais-je alors lui faire confiance ? Il déclarait  être prêt à m’aider à trouver un poste en région. Coïncidence, j’ai reçu à la même période un appel téléphonique de quelqu’un qui se trouvait en compagnie du DTN de la Fédération Française de Canoë Kayak, lequel cherchait un DTN adjoint avec mission dans le champ du haut niveau. Les choses sont allées vite car dans la même semaine, étant alors ouvert à l’étude de toute proposition, j’ai eu trois entretiens, dont deux émanant de fédérations et une d’une institution. J’ai donné ma préférence au canoë kayak la semaine suivante. »

  

UNE POLITIQUE SPORTIVE

AMBITIEUSE ETAIT FORCEMENT

EMPREINTE D’EXIGENCE

« Mais revenons en 2001. L’idée de Claude Fauquet était de créer à la FFN un bureau de la vie de l’athlète, à l’image de ce que le ministère avait mis en place. On y gérait tout ce qui concernait les problématiques de l’athlète de haut niveau. J’ai été chargé de mettre ce bureau en place. Je me suis mis au travail, ai récupéré les documents officiels, commencé à revisiter tout ça, à étudier et à réfléchir. Mes questionnements tournaient autour du haut niveau et de la durabilité. Claude avait évoqué sa certitude que la France pouvait devenir une très bonne nation de natation. Nous avions des nageurs qui réalisaient de temps en temps des exploits. Il fallait donner du corps à cela, s’inscrire durablement dans la haute performance. 

« J’ai examiné nos règles de fonctionnement, et sur chaque point, je me demandais : est-ce que cela favorise les résultats ? Et j’essayais de trouver la façon de faire la plus adaptée au but poursuivi. Les exemples du genre de réflexion que nous avions abondent.

« Ainsi, des primes à la performance étaient versées aux championnats de France. Et la réponse était : ce n’est pas là, c’est à l’international qu’il faut offrir des primes, une politique sportive ambitieuse était forcément empreinte d’exigence. Autre exemple : on pouvait avoir 25 ans et émarger sur une liste ‘’Espoir’’. Or la question que nous nous posions était : est-ce qu’un espoir de 25 ans sera aux Jeux olympiques dans quatre ans ? Bien évidemment non. Nous avons édicté qu’il n’y aurait pas de seniors dans les listes  ‘’Espoir’’.

« Ces réflexions, nous les partagions, Claude Fauquet et moi. Nous avons fait de la pyramide brute de coffrage, dans laquelle la performance seule dictait l’accès à telle ou telle liste, une structure où l’âge des nageurs était pris en compte. En effet, l’objectif que nous poursuivions, c’était le HAUT NIVEAU.

« Nous avons agi avec le même esprit sur les aides et l’accompagnement des nageurs, cela allait de pair avec l’exigence de performance. Les accès aux listes de haut niveau ont été revus. Nous estimions qu’un résultat franco-français n’était pas de nature à baliser l’international. Nous nous efforcions de changer la vision.

« Il ne s’agit pas ici de vilipender ce qui avait été fait avant. Les règles existantes avaient eu leur utilité, mais elles avaient fait leur temps et paraissaient moins appropriées. Nous avions d’autres objectifs, l’excellence n’était pas en fonction des autres Français, mais de la grande compétition internationale : nous voulions favoriser l’émergence du haut niveau.

 

LES AIDES PERSONNALISEES N’ETAIENT PAS

PERSONNALISEES ! C’ETAIT DES BAREMES

« Tout cela a surpris, provoqué des frictions, des méfiances. Autre réforme : les aides personnalisées… n’étaient pas personnalisées, c’était des barèmes qu’on appliquait. Nous avons voulu prendre en compte les situations individuelles afin de répondre aux besoins liés à la performance. Vous aviez deux nageurs de même valeur, l’un faisait des études coûteuses loin de chez lui, l’autre restait chez ses parents et étudiait près de chez lui. Donner à tous deux la même chose, ce qui était pratiqué, n’était pas équitable, ni approprié à notre projet… On a pris en compte ces situations particulières pour mieux accompagner les nageurs.

« Toujours dans l’optique de la grande compétition, les primes pour résultats aux championnats de France ont été supprimées. Encore une fois, l’objectif n’était pas d’être les meilleurs entre nous. Les primes ont alors été revalorisées et réservées aux Jeux olympiques, aux championnats du monde et d’Europe. On a écarté les meetings de Coupe du monde, par exemple, ils n’étaient pas un objectif. Nous étions décidés à fertiliser le seul terrain de la haute compétition.

« Depuis mon départ, en 2009, je n’entends pas m’immiscer dans ce qui a été fait, mais… J’ai observé que des choses qui auraient dû changer sont restées en l’état ou que d’autres qui sont apparues pourraient éventuellement être de nature à mettre cet équilibre en danger.

« Il y a eu aussi la bataille des conditions nécessaires à la sélection. Claude Fauquet en a pris plein la tête jusqu’en 2004. Le rempart, c’était lui. Mais en 2004, les résultats ont décollé. En 2001, aux championnats de France de Chamalières, Claude a tenu bon, et là, il lui a fallu être solide, courageux, ça a été un détonateur. Ça a été l’une des révolutions les plus difficiles à défendre. De quoi s’agit-il ? On avait noté que les compétitions internationales différaient des conditions de la qualification telles qu’elles étaient déterminées en France. Dans les grandes compétitions, avec séries, demi-finales et finale, il fallait réussir trois performances de suite. Se qualifier à deux reprises, puis être capable de nager vite une troisième fois pour ne pas finir en fin de classement de la finale. Un très bon nageur, en France, pouvait même se qualifier ‘’à l’économie’’. Mais aux Jeux, aux mondiaux, aux Europe, ce n’est pas la même chanson. Pour préparer nos nageurs non pas seulement à accéder aux finales, mais à conquérir les podiums, nous avons mis en place aux championnats de France trois temps, crescendo, entre les séries et les finales, calculés en fonction des performances réalisées dans la haute compétition visée. Quelques années plus tard, dans certaines courses, avec la densité venant, le niveau est devenu tel que dans certaines courses, on n’a plus eu besoin de demander les trois temps de qualification : la compétition elle-même assurait la valeur de nos meilleurs représentants.

 

LE PROFIL TYPE DU CHAMPION, C’EST PRECOCITE PLUS LONGEVITE

« Une fois l’athlète qualifié, on l’accompagnait pour trouver une solution à tout ce qui pouvait nuire à sa performance. Il ne s’agissait pas d’assistanat, mais, dans les parages de la très haute compétition, de rendre les grandes performances possibles. »

Ayant été très exigeants avec les nageurs, l’encadrement devenait très exigeant avec lui-même. On se devait de réaliser des sans faute, et assurer à l’équipe de France les meilleures conditions.

Parallèlement, on s’efforçait de définir le profil type du champion, afin de le reconnaitre immédiatement et de l’accompagner, là encore par souci d’efficacité.

« Toujours dans cet esprit, je me suis demandé : c’est quoi, les profils de nos élites ? Quelle est leur histoire ? Mes observations m’ont permis de noter des corrélations instructives. Par exemple, aucun de nos très bons nageurs n’était resté plus de trois ans sur la liste Espoir, plus de trois ans sur la liste Jeune, plus de quatre ans sur l’ensemble listes Espoir et listes Jeune. Cela pour ceux qui mettaient le plus de temps ! Car j’en comptais 44% qui ne passaient pas par la liste Espoir, et accédaient directement aux listes jeunes, 28% ne passaient pas par la liste Jeune, 19% ne passaient ni par l’une ni par l’autre et s’en venaient directement dans le haut niveau ‘’adulte’’. Le profil type des grands nageurs, c’était progression rapide plus longévité.

« Je me souviens d’une anecdote. Une fille venait d’être barrée d’une liste Jeune à laquelle elle appartenait l’année précédente. L’entraîneur de club m’a expliqué que c’était une catastrophe, car sa disparition de la liste lui faisait perdre une aide importante pour elle. Je l’ai convaincu que, compte tenu du fait que le club ne lui assurait pas d’entraînement nécessaire, ce qu’elle faisait n’était pas du haut niveau. Il a accepté de l’envoyer à Font-Romeu. Quand j’ai donné son nom à Richard Martinez, « qui c’est ça », m’a-t-il dit ? Je lui ai répondu : « elle fait partie de la cible. » Elle a finalement participé aux Jeux Olympiques de Pékin sur 200 4 nages. »

La jeune fille en question, Cylia Vabre, est devenue entraineur à Lyon.

« J’aimais bien travailler là-dessus, le parcours de ces nageurs. Le contexte, l’évolution, les moyens de structurer le sport. Les carrières se sont allongées, il y a 40 ans, au sortir du lycée, la carrière était terminée. Physiquement, les nageurs n’étaient pas finis, mais leurs carrières s’arrêtaient. On a travaillé sur les Contrats d’Insertion Professionnelle, sur les décalages des examens en fonction des dates de compétitions. »

 

AVOIR DES RESSOURCES POUR TROIS

COURSES, C’EST JOUER LE TITRE


« Parmi les nombreux procès intentés à Claude, il y a eu celui de vouloir « tuer » les relais. C’était l’inverse, seulement on était exigeants, on prenait comme temps de référence celui permettant d’espérer la 5ème place  de la compétition ; on se disait en outre que le relais devait être homogène. Pourquoi ? Souvent, quand il y avait des nageurs de valeurs très différentes, les meilleurs n’avaient pas la même motivation pour faire les relais. Et on a donc développé des ‘’minima’’ individuels pour les relayeurs et les éventuels remplaçants, corollaires de cette exigence d’homogénéité. Au bout du compte, au milieu de cette polémique, on a fait médaille de bronze du 4x100m aux championnats du monde de Barcelone, en 2003.

« Nos nageurs ont ainsi appris à se préparer à une date précise. Ils ont appris à faire trois performances à la suite, donc à avoir des ressources pour la 3eme course, celle pour le titre.

« Aux USA, on nous disait toujours : les deux premiers des sélections sont qualifiés. En fait, c’était très différent. Il y avait un quota de places. Seul le 1er était qualifié et les 4 premiers du 100m et du 200 m NL pour les relais. Ensuite, en fonction des places restantes, les seconds des épreuves individuelles, départagés le cas échéant en fonction des rankings internationaux, étaient sélectionnés ; ils remplissaient ensuite les vides avec les remplaçants pour les relais. Après ça, Phelps et quelques autres nageurs et nageuses ayant gagné plusieurs courses, c’est vrai que tous les seconds ont été pris. »

Le département de la vie de l’athlète cherchait tous les moyens de soutenir les équipes et leur encadrement :

« Je rassemblais toutes les informations, pour constituer chaque année le  ‘’Dossier athlètes de haut niveau’’, assurant la transparence dans le traitement de nos 5 disciplines. Je produisais aussi ‘’le guide de la délégation’’ pour les compétitions les plus importantes,  Toutes les informations connues y figuraient, car je considérais que l’information est faite pour être partagée. On a effectué des analyses techniques de nageurs sur vidéos, à partir de 2002 à Berlin, où toute une équipe était à pied d’œuvre. Des enregistrements vidéo étaient réalisés aussi. Frédéric Barale et moi faisions la même chose pour le plongeon, la natation synchronisée, le water polo. Au début, les cadres de la synchro nous disaient : « on sait faire ça nous-mêmes, on a l’habitude. » On a continué à filmer, l’encadrement a vu ensuite et apprécié nos images. Elles sont devenues demandeuses cela leur permettait d’être plus concentrées sur les prestations des nageuses. »

 

EVITER UN SENTIMENT D’ECHEC

CHEZ CEUX QUI S’ARRETAIENT

« En analysant les résultats des équipes de natation synchronisée et les carrières des ballerines, on a établi une corrélation entre le niveau et la valeur des équipes. C’était frappant, en 2004 : 100% des Russes, championnes olympiques étaient présentes aux Jeux précédents et au 1er championnat du Monde de l’olympiade nouvelle, contre 87% pour le Japon deuxième équipe, 66% pour les USA troisième. La corrélation était donc très forte, qu’inversaient seulement des choses très identifiables. Notre équipe, avec 22%, n’était pas qualifiée.

« C’était important pour autre chose que l’ambition de la réussite : expliquer aux ballerines qui nous quittaient sans avoir atteint leurs objectifs qu’elles ne devaient avoir aucun sentiment d’échec. Plusieurs d’entre elles arrêtaient après ‘’l’échec de cet été’’. Nous mettions en lumière leur faible longévité sportive ; elles-mêmes, répondant à nos questions, affirmaient qu’il fallait au moins 4 ans de travail en commun pour espérer se qualifier aux Jeux Olympiques et au moins deux fois plus pour nourrir une ambition de podium ! Le fait qu’elles ne pouvaient y accéder avec un investissement de deux ans en équipe de France, leur faisait comprendre qu’elles n’étaient pas en échec ; il s’agissait en réalité d’une carrière inachevée ; il me semblait important qu’elles en prennent conscience, et qu’elles n’arrêtent pas une carrière honorable sur un sentiment d’échec.

« Claude Fauquet, pour l’entraînement, s’appuyait sur le Directeur des équipes de France (2). Moi, j’avais en charge l’organisation. Je partais autant de fois que nécessaire pour veiller à des tas de choses. Le but : informer, analyser, faire des choix. Trouver et transmettre toutes les informations nécessaires sur le pays. Aucun détail, tout était important y compris… comment prendre les taxis, comment téléphoner, les conversions de la monnaie, les circuits qu’emprunteraient les nageurs et les entraîneurs dans les piscines afin qu’ils ne découvrent pas tout cela en arrivant. TOUT devait être connu. Je me souviens, à Athènes, qu’Odile Petit m’a dit : « quand je suis arrivée, j’avais l’impression de tout connaître. », le but était atteint. Tout un chacun connaissait son n° de vol ainsi que les horaires, les dates d’arrivée et de départ de tous, etc. Aux Jeux de Pékin, nous avions fait un tel travail de préparation que, pour une réunion organisée par le CNOSF pour tous les Présidents et DTN, un des intervenants avait sollicité notre document pour son intervention et ne s’en était pas caché. Francis Luyce était fier que le rapport issu de la Fédération de natation soit utilisé pour l’ensemble de la délégation olympique française.

 

CLAUDE FAUQUET FAISAIT VIVRE

NOS IDEES. TRAVAILLER AVEC LUI

ETAIT UN BONHEUR

« Par exemple, il était mentionné que pour le voyage en avion en direction de Pékin, il était essentiel que les nageurs puissent dormir un maximum de temps après le repas. Or, pour assurer la meilleure récupération, les meilleures conditions de voyage, il fallait que les nageurs soient en business class. Ce que la fédération a accepté. Nous avions aussi décidé que nous aurions un stage d’une semaine avant les Jeux. Claude avait un mauvais souvenir du Japon, qu’on a écarté. On a fait des repérages, et on a fini par choisir une ville, Dalian, à une heure quinze d’avion de Pékin, au nord-est, en bord de mer. Nous les avons contacté, leur avons fait part de nos souhaits, et ils nous ont répondu : ‘’vous serez reçus comme des chefs d’Etat.’’ On a trouvé ça marrant mais… nous fûmes réellement reçus comme des chefs d’Etat. Notre stage s’est déroulé dans des conditions incroyables. Les Chinois sont venus nous attendre à l’aéroport, et nous ont conduits à l’hôtel dans des bus privés par une route neutralisée, précédés par des voitures à gyrophares. On ne pouvait pas demander quoique ce soit sans l’obtenir. Ils ont mis deux étages de l’hôtel à notre disposition pour qu’aucun autre client ne puisse nous gêner.

« Pendant la compétition, nous étions tous munis de talkie-walkie pour communiquer. Je restais sur l’organisation. Nous avions un véhicule d’urgence. L’un d’entre nous, habituellement Patrick Deléaval ou Jean Louis Morin, se posait près de la chambre d’appel, avec un sac, pour le cas où un nageur avait besoin de lunettes neuves. Bref, chacun avait son rôle.

« Tout cela a été possible parce que Claude s’accaparait les choses, n’enterrait pas nos suggestions, il les faisait vivre. C’était du bonheur de travailler avec lui. »

 L’après Fauquet s’est fait sans ses principaux adjoints, et d’aucuns se sont inquiétés que ses principes ont été un peu oubliés.

« Des sélections françaises devait résulter une équipe homogène. Ce système n’a pas été poursuivi par l’équipe actuelle, et on a desserré les qualifications. A Rome, aux mondiaux 2011, il y a eu comme cela six sélectionnés qui n’ont pas nagé, ce qui n’est jamais bon. Et le système de sélection pour les Jeux de Londres a frôlé la correctionnelle. Du fait de l’erreur d’avoir inscrit en amont certains nageurs, il s’en est fallu de peu, en raison des quotas édictés par la Fédération Internationale, que Clément Lefert (or sur 4x100m et argent sur 4x200m) ne puisse nager ! » Ces choses là peuvent arriver, même si ce sont des anecdotes. Mais ce n’est par un Philippe Dumoulin qui aurait laissé passer une telle boulette !

Avant l’accident cardiaque qui l’a terrassé, Christian Donzé avait laissé échapper des propos intrigants concernant ses choix techniques, dans une interview de presse dans laquelle il analysait les raisons du triomphe de Londres. Tout cela est dû, expliquait-il : « à une belle génération de nageurs et d’entraîneurs, à des critères de sélection bien établis, à d’excellents stages, à un projet olympique sur 2 ans, à la valorisation des entraîneurs. » Jusque là pourquoi pas. Mais, ajoutait le DTN, « j’ai beaucoup lu et entendu dire depuis 2009, que la natation française avait profité de l’exigence de Claude Fauquet. Je n’ai rien contre Claude Fauquet, mais j’ai diminué les exigences des critères de sélections ; j’ai adapté progressivement ces exigences au contexte de l’équipe de France. En quelque sorte, j’ai fait l’opposé de ce qu’il proposait. »

D’aucuns se sont étonnés d’entendre Donzé se vanter d’avoir détricoté le travail de son prédécesseur. Par ailleurs, la part que revendiquait le DTN dans les victoires d’Agnel et de Muffat peut être perçue comme marginale. « Il aurait pu faire n’importe quoi, rien n’aurait pu empêcher Yannick Agnel et Camille Muffat de devenir champions olympiques, nous confiait un entraineur : « même s’ils avaient fait partie de l’équipe de Namibie, ces deux là auraient gagné. » Probablement… Un point de vue qu’on peut reproduire aussi pour Florent Manaudou, avec cette différence qu’à son sujet, personne n’avait vu venir le colosse marseillais, qui, quelques mois auparavant, nageait encore à Ambérieu.

Il est important de prendre date au sujet d’une autre décision du regretté successeur de Claude Fauquet à la tète de la DTN, celle d’avoir modifié les critères de sélection (qu’il qualifiait de « bien établis ») après les qualifications aux championnats de France. Ces critères modifiés auront un impact à moyen terme : en les recevant, les nageurs et les entraineurs ont pris note que le Directeur technique national ne croyait pas en ce qu’il proposait. On sait ce que l’intransigeance de Fauquet, aussi détestable a-t-elle pu paraitre à beaucoup, a finalement produit.

On ne peut savoir si Donzé, si le sort funeste ne l’avait frappé, se serait figé dans cette attitude, dictée sans doute par sa faible capacité de résistance aux pressions d’un Comité directeur atteint par la limite d’âge et à un président qui a décidé que rien n’était aussi important que d’être élu et réélu ad vitam aeternam. Mais on imagine qu’elle produira, si elle n’est pas combattue immédiatement, des dégâts impossibles à apprécier dans l’immédiat, mais dont l’impact futur est certain. Un nageur du groupe « relève » qui avait raté sa qualification aux Jeux a dit, en prenant connaissance de la liste des repêchés, sur laquelle il ne figurait pas : « j’ai la sensation d’avoir raté une deuxième fois ma qualification. » Soumettre des nageurs à des critères difficiles, mais qui induisent l’excellence, pour ensuite leur dire après les épreuves de sélection que ces critères sont revus à la baisse, est faire entrer une forme d’incertitude, de flou, mais aussi un soupçon d’incompétence. Clément Lefert, quoique qualifié pour les Jeux de Londres, avait manifesté à ce sujet une certaine frustration.

 

(1)  Avec Barnier, Sicot, Gilot et Bousquet.

(2)  Lucien Lacoste, puis Marc Begotti.

 

 

Prochain article : L’invention du bien nager.