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1994-2012 : LA REVOLUTION FRANÇAISE (5)

LE NERF DE LA GUERRE

 

 

DANS QUATRE ARTICLES PRECEDENTS, NOUS AVONS EXAMINE LES FACTEURS QUI ONT FAIT DE LA NATATION FRANÇAISE LA 3eme POURVOYEUSE DE MEDAILLES AU MONDE. AUJOURD’HUI, NOUS ANALYSONS LES FACTEURS « CACHES » DES SUCCES ET MESURONS LES RISQUES DE RETOMBER DE CETTE POSITION EMINENTE.

 

 

 

Une société qui évolue menace les situations acquises.

Une société qui stagne conforte les situations acquises.

 

Par Eric LAHMY

 

Selon Jean-Pierre Le Bihan, qui a effectué sa carrière à la Fédération française de natation, aucun des succès de ces dernières années n’aurait pu être atteint sans  « deux gestionnaires avisés, qui ont fait la fortune de la Fédération. M. Henri Simon, un poloïste, intègre et passionné trésorier de la Fédération de 1981 à 1997, et Paulette Fernez, présidente du Comité du Limousin. Et Jean-Paul Clémençon aimait dire : « la FFN, c’est Daniel Chaintreau. »

Embusqué derrière ses fortes moustaches, Chaintreau, allure énergique, était le Directeur financier de la Fédération. Paulette Fernez était l’élue qui travaillait en binôme avec Chaintreau. Paulette a été amenée à la natation par sa fille. Celle-ci avait six ans quand Paulette l’amenait à la piscine, à Limoges. Plutôt que d’attendre pendant l’entrainement, elle piquait une tète dans le public. Un jour, l’entraineur lui demanda si elle voulait aider. Paulette a fait mieux que ça. De fil en aiguille, elle est devenue présidente de l’ASPTT Limoges (de 1973 à 1998), contrôleur aux comptes à la Fédération (1992-1996), puis trésorière (1996-2008), enfin vice-présidente. Avant de nous rencontrer, Paulette a consigné dans un carnet ce qui lui semble digne d’être rappelé. Elle passe en revue les innovations mises en place par Fauquet, à partir de l’an 2000. Des services soit inexistants, soit embryonnaires jusque là.

     « La natation, à partir de l’an 2000, a créé des services qui n’existaient pas. La vie des athlètes a assuré le service des nageurs : aménagement des études, contrats avec les commanditaires, gestion des aides personnalisées (un athlète effectue sa demande, la Fédération par ce service détermine les montants et les sommes sont déterminées par le CNOSF). Le médical : les clubs s’en occupent, mais un service fédéral reçoit un retour. Santé, dopage, visites obligatoires. Le docteur Cervetti, médecin fédéral, chaque semaine, vérifie que tout se passe bien. Trois grandes armoires sous clé, secret médical oblige, contiennent les quelques 850 dossiers de nageurs du haut niveau des diverses catégories d’âge concernées. Le service médical assure aussi la diffusion des règles diététiques. »

Les repas des nageurs en stage sont décidés par un diététicien, en fonction des découvertes les plus pointues de la diététique moderne. En 2011, la diététicienne de service, une ancienne championne de natation, avait ainsi mis du curcuma (une racine aux vertus anti-oxydantes et anti-cancer  connue de l’Inde ancienne) à tous les repas des champions.

     « Le service juridique : au départ, Louis-Frédéric Doyez, aujourd’hui directeur administratif, a été engagé pour créer un service juridique, qui conseille les nageurs et assure une liaison avec leurs agents sportifs. L’équipement : sans piscines, pas de résultats. »

      » Le service équipement est relié avec tous ceux qui construisent des piscines. Il ne faut pas faire d’erreurs. Bernard Boullé dirigeait ce service, repris aujourd’hui par Joachim Arphand. Le service recherches est aujourd’hui, résultats de la natation française obligent, connu du monde entier. On le demande à la LEN, la FINA. En 2013, ils sont partis deux mois en Australie (Canberra, Brisbane). En ce qui concerne les primes, tout ce que donne le ministère est doublé par la Fédération. Primes pour les trois premiers des championnats d’Europe, du monde et Jeux olympiques. »

Tout cela n’a été possible que grâce à un gros effort financier. A son arrivée dans la place, en 1996, Fauquet est directeur des équipes de France, et elle, qui a été contrôleur aux comptes depuis 1992, vient d’être bombardée trésorière, poste qu’elle occupera jusqu’en 2008. Devenu DTN, Fauquet lui explique les règles du jeu : en déplacement, le nageur nage, l’entraineur entraine, et tout ce qui est autour rend service. Le « dirigeant », qui cherchait des souvenirs à ramener et envoyait des cartes postales chez lui, c’est fini : il passe au service de la performance. Cela a l’air de convenir à Paulette. La cheffe de délégation s’occupe de chouchouter ses ouailles jusque dans les détails, à les accompagner à l’approche de la compétition, but suprême de sa saison. Rôle passionnant dans lequel plus d’un va se révéler. Dans un déplacement, outre les chambres, « Fauquet veut qu’on loue un salon réservé à l’équipe. Il n’est pas question de laisser le nageur se morfondre seul dans sa chambre. Je louais un réfrigérateur, achetais des boissons, des amuse-gueule. » Puis, rêveuse:  « Je pense que cela a apporté… »

Paulette a la larme à l’œil quand elle parle des nageurs. « Ce sont de grands enfants. Ils ont besoin d’affection. Ils sont tellement rayonnants, gentils. A leur contact, j’ai retiré beaucoup, pour moi-même. L’idée de Claude était de leur assurer la quiétude nécessaire à l’approche de la compétition, à une bonne concentration un état d’esprit positif. »

Le budget de la Fédération, en 2012, frôle les 13 millions d’Euros. En gros 4 millions de la MJF, 5 millions des licences, 2 millions des partenaires et 2 millions des recettes du sportif (engagements, etc.).

Est-ce beaucoup d’argent ? Mais « tout coûte cher, explique Paulette : une équipe en déplacement, un stage, c’est un budget qui augmente avec le nombre des nageurs, les stages aussi, cher pour la FFN… et les clubs ; les clubs qui fournissent d’énormes efforts. »

Quand elle prend son poste en 1996, Paulette a doit à une sacrée surprise. L’année s’est terminée par un déficit de 3.500.000 francs. Totalement inattendu. Elle découvre des factures auxquelles elle ne comprend rien, dont elle ne sait pas d’où elles viennent. Le DTN sort d’un tiroir de son bureau des correspondances. Il a lancé des opérations sans rien dire. Eberluée, – elle n’avait jamais vu ça quand elle travaillait aux chèques postaux, à la Poste -,  elle cherche la parade. « Je dois trouver un moyen de changer cela. La commissaire aux comptes de la Fédération, Raphaelle Terquem, me donne la marche à suivre, que je vais respecter à la lettre : il s’agit de mettre en place un suivi prévisionnel très rigoureux, action par action. Chaintreau rentrait toutes les évaluations des opérations de l’année, après que chaque discipline eut fait son prévisionnel. Claude Fauquet présentait le budget prévisionnel au Ministère où, immanquablement, on poussait des hauts-cris. Fauquet revenait et demandait à chacun de revoir sa copie. Une fois le prévisionnel décidé, Chaintreau le rentrait dans son ordi, action par action. Dès lors, il ne pouvait y avoir aucune surprise. Chaque action faisait l’objet d’un bon de commande amené au Directeur financier. Si l’action avait bien été prévue, elle était encodée, et, quand je voyais le code de Chaintreau, je signais. Quand une équipe revenait avec un dépassement, on leur demandait sur quelle autre action ils avaient prévu un moins. La barre a été redressée dès la première année, chaque année a été équilibrée et même un petit solde positif est apparu qui nous a permis, en 2010, en effectuant un prêt, d’acheter le siège de la Fédération. »

Depuis, Paulette, bombardée vice-présidente, qui repart pour un tour (jusqu’en 1976), est chargée de la gestion du siège et de la cellule des achats. « Et là aussi, il convient d’éviter les surprises, » dit cette femme toujours impliquée.

Si, dans la réussite de notre natation, le premier « facteur caché » a été d’éliminer les factures cachées du programme fédéral, d’autres phénomènes ont joué. « Je pointe l’arrivée d’un contrôle antidopage performant, note Le Bihan. Si l’on refait les palmarès en éliminant seulement les performances des dopés certifiés, c’est-à-dire des pays qui dopaient de façon systématique, on s’aperçoit de l’ampleur des dégâts que les produits dopants ont provoqué. » Mais aussi, on imagine que ni Maracineanu, ni Figues, ni même Manaudou ou Muffat ne seraient passées face à des athlètes anabolisées.

Autre point fondamental : « Entre 1973 et 2012, le nombre de nos licenciés est passé de 90.000 à 275.000. Je dois reconnaitre que le nombre des nageurs classés n’a pas augmenté, il n’empêche, ce plus que triplement a assis la natation sur un vivier dont je crois qu’il a permis de détecter plus de talents. »

Pour le reste, rien n’a été facile, et parfois, la mise en place a été douloureuse !

     « Les minimas de Claude Fauquet, on l’oublie aujourd’hui, ont constitué un drame, rappelle Le Bihan. Les temps établis par Philippe Dumoulin n’étaient pas toujours très bien étudiés. Pourtant, des données existaient. Jean Pommat, un statisticien, Georges Zinstin, et moi-même avons produit une table de cotation sur 1500 points, établie d’après les 1000 meilleures performances françaises par épreuve et par année d’âge. Dumoulin n’en a pas tenu compte et a sorti des temps de son chapeau qui ont fait qu’il n’y avait que sept sélectionnés sur 50 mètres papillon et huit sur 200m papillon aux championnats de France de Châlons-sur-Saône : fautes de concurrents, ces courses ont été disputées en finales directes ! Gérard Durant, le président de Clichy, avait crié au scandale. »

     « Il y a eu comme ça des boulettes, ainsi les temps de sélection des championnats du monde de Fukuoka, en 2001, pour lesquels on avait réussi à ne retenir que 3 sélectionnés auxquels on avait ajouté 2 juniors. » A l’époque, l’opinion se focalise sur le cas de Roxana Maracineanu. Championne du monde en 1998, 2e des Jeux olympiques sur 200m dos, Roxana n’est pas qualifiée pour avoir raté de quelques centièmes d’un des trois temps exigés par la Direction technique. Fauquet résiste à toutes les pressions et refuse de la récupérer. Sans doute pense-t-il qu’il n’a pas le choix, qu’il en va là de sa crédibilité. D’un autre côté, la championne du monde sortante, qui ne pourra pas défendre son titre, est une nageuse exemplaire, une équipière appréciée, une femme courageuse, équilibrée, polyglotte, qui poursuit des études sérieuses. La jeune Alicia Bozon, qui est du déplacement de Fukuoka et atteindra la finale du 400m, témoignera du manque qu’aura constitué pour elle l’absence de Maracineanu. Aujourd’hui encore, ce refus d’accepter une entorse à son système constitue la « faute » de Claude Fauquet qui résonne dans les mémoires.

 

                    L’étroitesse de notre élite

Aux Jeux olympiques 2012, le classement FINA, basé sur les médailles olympiques, donne la France 3e derrière les USA et la Chine. Nous avons effectué un classement des nations basé sur les places de finalistes. En attribuant un point au 8e de la finale, 2 au 7e, etc., 7 au 2e et 9 au 1er pour valoriser le titre olympique.

Dans un tel classement, la France est 5e du classement masculin avec 44pts, devancée par les USA, 157pts, le Japon, 2e, 60pts, l’Australie, 3e, 48pts, la Chine, 4e, 46pts, et devant l’Allemagne, 6e, 36pts, la Grande-Bretagne, 7e, 32pts et la Hongrie, 8e, 31pts.

Au classement féminin, le France finit 7e , avec 32pts, derrière les USA, 1ers, 142pts, l’Australie, 2e, 62pts, la Chine, 3e, 54pts, la Grande-Bretagne, 4e, 52pts, les Pays-Bas et le Japon, 5e, 34pts, et devant la Russie, 28pts.

Au classement général, les USA l’emportent avec 299pts devant l’Australie, 110pts, la Chine, 100pts, le Japon, 94pts, la Grande-Bretagne, 84pts ; la France est 6e avec 76pts.

Selon Christos Paparrodopoulos, « la question qui se pose, c’est : pourquoi le sprint ? Cela répond plus au profil de notre natation. Mais en progressant dans le secteur du sprint, on s’est affaibli dans d’autres secteurs. Alors, faut-il travailler ses points forts au détriment des points faibles ou pas ? Nos résultats sont exceptionnels sur des nageurs exceptionnels.

     « Et où ça ? En crawl jusqu’au 200 mètres. Ailleurs, c’est plus compliqué. Je note une dégradation énorme de nos spécialités.

     « C’est là le centre de l’affaire. La réussite paradoxale de la natation française, qui fait l’exception française. C’est plus facile de réussir sur 100m que sur 1500m. Les entraineurs français se sont posé la question de la rentabilité de leurs efforts. La réussite d’un Florent Manaudou est remarquable, mais elle n’est pas reproductible sur 1500m ou sur 400m quatre nages.

     « Pourquoi ? On est une natation d’artisans. Et non pas une natation de stratégie globale. Les Américains, les Australiens sont présents partout. Prenez l’exemple d’un brasseur, dans une ligne d’eau, c’est un emmerdeur, il va prendre une place pas possible, aller plus lentement, alors qu’on pourra mettre dix ou douze nageurs dans la même ligne. Donc on sacrifie la brasse quand on a des conditions d’entrainement difficiles. Aux USA, en Australie, l’entrainement se déroule dans des endroits magnifiques. Faire de la natation dans le nord de la France, c’est mission impossible.

     « Pas un nageur de papillon décent depuis Franck Esposito. La natation est particulière, et vouloir en faire un modèle anglo-saxon,  ne garantira pas la réussite. Maintenant, on est plutôt dans l’artisanat. J’avais planché sur un projet brasse qui a été abandonné. Je regrette un peu. Je souhaiterais qu’on devienne la grande natation de natation, avec des finalistes partout. »

Si la France souffre d’une natation concentrée sur le sprint de nage libre, ce sujet d’inquiétude cache une satisfaction : c’est une natation de gagneurs. Avec seulement 13 places en finales, ce qui n’est pas beaucoup, on enlève 4 titres olympiques,  2 médailles d’argent et une médaille de bronze, ce qui fait que 54% de nos finalistes sont médaillés. La Grande-Bretagne, en sens contraire, compte 24 places en finales, pour trois médailles et zéro titre (12% de finalistes médaillés). L’Australie, grand pays de natation, est très présente avec 27 places de finalistes, mais n’enlève qu’un seul titre et 6 médailles (26% de médaillés). Le Japon, 19 finales, ne gagne pas un titre olympique, et compte 3 médailles de bronze (16% de médaillés).

Comme disait Jean-Paul Clémençon, « il faut que beaucoup de gens perdent au casino pour qu’il y en ait un qui gagne ! » A Londres, le vainqueur, à ce jeu, a été la France.

C’est à la fois l’effet Fauquet, avec ses minima en séries, en demi et en finale qui enseigne aux nageurs à nager très vite à trois reprises dans un laps de temps très rapproché, et donc à atteindre le maximum de rentabilité en finales, et l’effet Philippe Lucas – Laure Manaudou qui arrivent avec cette assurance de ceux qui n’ont peur de rien dans les finales, avec cette idée que seul l’or compte.

 

                              Les jeunes ne sont pas au niveau

La parole est à Denis Auguin : « Pour l’avenir de la natation française, il y a urgence d’augmenter la densité de notre élite, très faible dans une bonne moitié des épreuves. Quand je nous vois finir au classement FINA devant les Japonais et les Australiens, qui placent des finalistes dans pratiquement toutes les courses, je crois rêver. A part la nage libre, on est sinistrés ! Et l’avenir se présente mal, avec seulement cinq nageurs qualifiés aux championnats d’Europe juniors. Il y a là comme un goût de retour vers l’époque de la cata. »

Diagnostic proche de Michel Chrétien : « L’état de notre natation de jeunes est préoccupant, il y a un manque de réussite qu’on a noté au niveau européen. En même temps, aux Jeux olympiques, des pays comme le Japon et l’Australie, qui ont mis des finalistes dans toutes les épreuves, ont fini derrière nous au classement des médailles. D’un autre coté, la Grande-Bretagne, l’Italie, qui sont de façon systématique meilleurs que nous dans les compétitions juniors, voient leurs plus brillants éléments disparaitre en seniors. »

Lucien Lacoste, ancien Directeur des équipes de France (2001-2004), entraineur du TOEC de Toulouse, offre un autre point de vue sur la question : « la réussite est une histoire d’hommes, dit-il. Regardez nos médaillés : Florent Manaudou, Camille Lacourt, mesurent 2m, Yannick Agnel et Amaury Leveaux 2,02m, Alain Bernard 1,96m. Et, coté dames, Solenne Figues 1,78m, Laure Manaudou 1,80m, Camille Muffat 1,83m. On n’en voit pas beaucoup, d’aussi doués avec de tels gabarits. Alors, on se vante d’avoir mis un système en place, mais il faut donner sa place au hasard ; en dernière analyse, il faudra avoir des nageurs, et on aura peut-être du mal à en trouver de ce calibre là. » C’est l’un des points forts de notre natation actuelle, que relève aussi Christos Paparrodopoulos, ces « nageurs à grand potentiel » dont on ne sait pas si on en retrouvera d’autres. Disposer d’Agnel après Bernard, de Muffat après Manaudou, ce n’est pas quelque chose qui se décide en réunion technique.

 

                                Le grand écueil, l’accès aux piscines

A la rentrée, un club historique parisien, le Cercle des Nageurs de Paris, a perdu la concession de la piscine qu’il avait aidé à construire et qu’il gérait depuis plus de cinquante ans. Le CNP a été évincé par l’UCPA (Union Nationale des Centres Sportifs de Pleine Air). Selon Lucien Lacoste, l’accès aux piscines pourrait être le « grand écueil » qui menace notre natation : « Les clubs auront de plus en plus de mal. Les « Vert Marine », l’UCPA, des entreprises commerciales, viennent les concurrencer, et leur but, c’est le profit. Ce qui risque de changer la donne. Il n’y a pas que ça. Les jeunes retraités sont plus demandeurs de sport santé que par le passé. J’imagine mal mes parents aller à la piscine, maintenant, cela se développe. C’est autant de créneaux en moins pour les nageurs de compétition. On manque de beaux stades nautiques. Après cela, cela dépend : à Toulouse, il y a pas mal de bassins, des pays sont plus mal lotis que nous. Par exemple, on pourrait aménager les bassins d’été pour qu’ils puissent être utilisés à longueur d’année. »

Michel Chrétien partage cette inquiétude quant à l’avenir des infrastructures : « Nous manquons de piscines, d’encadrement. Les nouvelles piscines sont à gestion privée, les clubs doivent payer, et ne peuvent supporter les salaires des entraineurs. Avant, les municipalités actaient en direction du sport.

     « Il y a quelque chose de paradoxal dans notre réussite. Elle est contradictoire avec les moyens structurels qui sont à notre disposition.  La France n’avait pas de piscines de compétition, elle n’a pas l’infrastructure des grands pays de natation, sur ce plan elle se trouve à la traine. »

Sans piscines, pas de nageurs. Et sans municipalités dynamiques, pas de piscines. « Des maires comme Georges Frêche à Montpellier, Christian Estrosi à Nice, Arlette Franco à Canet en Roussillon, un champion comme Bozon à Tours, les Horter à Mulhouse, Francis Luyce à Dunkerque, tous ont compris l’intérêt d’une élite sportive, et su profiter des performances de leurs athlètes, rappelle Jacky Batot. Et le président rémois d’ajouter. « On n’est pas à l’abri d’un retour vers la médiocrité en raison d’un nombre important de communes réticentes. On sent depuis deux ou trois ans que les municipalités sont tentées de confier la gestion de leurs piscines à des associations populaires et culturelles aux dépens du sport. »

La crise économique peut jouer un rôle néfaste : « A une époque où la conjoncture économique était bonne, et les communes avaient les moyens de répondre, on a pu dégager un plus pour le sport, dit encore Batot. Moi-même à Reims avais eu la possibilité de développer un club qui marchait bien, dans des conditions économiques favorables. Mais quand l’adjoint aux sports d’une commune n’est pas issu du haut-niveau, cela risque de se passer moins bien. C’est par périodes. »

En revanche, les résultats brillants de l’équipe nationale peuvent contrarier les tendances négatives. « Ces succès obtenus par les équipes de France de natation depuis maintenant près de dix ans ont rendu les communes sensibles, dans la mesure où les dites communes se servent d’une façon ou d’une autre des athlètes de haut niveau pour leur image. » Ils ont aussi amené des sponsors, dont l’apport n’est pas négligeable.

Telles sont les armes de la natation – outre son image de sport pour tous – pour lutter contre un possible déclin. « Aux deux centres ‘’institutionnels’’ censés fabriquer de la bonne natation à l’INSEP et Font-Romeu, explique Chrétien, des centres qui ne sont pas ‘’officiels’’, institutionnels, n’en ont pas moins produit des nageurs : Rouen a sorti Gilot, Anne-Sophie Le Paranthoen, Nice aussi n’a pas ce label, mais Nice n’avait pas besoin de ça parce qu’il avait les moyens. Moi-même, ai vécu sur Amiens, et j’ai pu entrainer Jeremy Stravius et Mélanie Hénique. »

 

                              Il y a du mou dans la ligne d’eau.

Selon Denis Auguin, l’une des grandes erreurs commises aujourd’hui ça et là consiste à attendre d’avoir des nageurs de haut niveau pour les soumettre à un travail de haut niveau. « Or, estime-t-il, c’est loin en amont qu’on doit travailler dans ce sens. Il y a toute une façon d’agir qui s’apprend très tôt, qu’il serait trop tard d’attaquer à l’accession du nageur au haut niveau. » La Direction technique a réduit de moitié entre 2008 et 2012 le nombre de jeunes nageurs inscrits dans les pôles jeunes. En durcissant des critères de sélection déjà très élevés, n’a-t-on pas découragé des talents potentiels ?

Jacky Brochen s’inquiète du risque d’un retour au laxisme d’antan : « Claude Fauquet a su faire confiance aux gens. Au début, il a eu l’air un peu psychorigide, mais ensuite il a su adapter les règles. Je crois que Christian Donzé a appauvri ces règles, je ne sentais pas bien la philosophie de sa démarche. » Plusieurs adjoints du DTN avaient sentis qu’ils étaient écartés des décisions, au profit d’un aéropage d’intimes du DTN issus de ses relations…

Christos Paparrodopoulos restait vague quant aux risques, mais notait un moindre souci de rigueur : « Christian Donzé a fait un mélange de la ligne dure de son prédécesseur et d’une ligne moins rigide.» Oh, qu’en termes choisis ces choses-là sont dites.

Autre critique plus d’une fois entendue : « des sélections françaises devait résulter une équipe homogène. Ce système n’a pas été poursuivi sous la férule de Christian Donzé, et on a desserré les qualifications. A Rome, aux mondiaux, on a compté six sélectionnés qui n’ont pas nagé, ce qui n’est jamais bon. Et le système de sélection pour les Jeux de Londres a frôlé la correctionnelle. Du fait de l’erreur d’avoir inscrit en amont certains nageurs, il s’en est fallu de peu, en raison des quotas édictés par la Fédération Internationale, que Clément Lefert (or sur 4x100m et argent sur 4x200m) ne puisse nager ! » Ces choses là peuvent arriver, même si ce sont des anecdotes. Mais ce n’est par un Philippe Dumoulin qui aurait laissé passer une telle boulette !

Avant l’accident cardiaque qui l’a terrassé, Christian Donzé avait laissé échapper des propos intrigants concernant ses choix techniques, dans une interview de presse dans laquelle il analysait les raisons du triomphe de Londres. Tout cela est dû, expliquait-il : « à une belle génération de nageurs et d’entraîneurs, à des critères de sélections bien établis, à d’excellents stages, à un projet olympique sur 2 ans, à la valorisation des entraîneurs. » Jusque là pourquoi pas. Mais, ajoutait le DTN, « j’ai beaucoup lu et entendu dire depuis 2009, que la natation française avait profité de l’exigence de Claude Fauquet. Je n’ai rien contre Claude Fauquet, mais j’ai diminué les exigences des critères de sélections ; j’ai adapté progressivement ces exigences au contexte de l’équipe de France. En quelque sorte, j’ai fait l’opposé de ce qu’il proposait. »

D’aucuns se sont étonnés d’entendre Donzé se vanter d’avoir détricoté le travail de son prédécesseur. Celui-ci n’avait-il pas  relevé la natation française ? La plupart des techniciens ont regretté cet affadissement des règles qui avaient fait leurs preuves.

Il nous parait indiscutable, que la part de la DTN dans les victoires d’Agnel et de Muffat pouvait être considérée comme marginale. « Il aurait pu faire n’importe quoi, rien n’aurait pu empêcher Yannick Agnel et Camille Muffat de devenir champions olympiques, estimait un entraineur que nous interrogions sur le sujet, et qui ajoutait plaisamment : « même s’ils avaient fait partie de l’équipe de Namibie, ces deux là auraient gagné. » Un raisonnement qu’on peut reproduire aussi pour Florent Manaudou, avec cette différence qu’à son sujet, personne n’avait vu venir le colosse marseillais, qui, quelques mois auparavant, nageait encore à Ambérieu.

Il est important de prendre date au sujet d’une autre décision du regretté successeur de Claude Fauquet à la tète de la DTN, celle d’avoir modifié les critères de sélection (qu’il qualifiait de « bien établis ») après les qualifications aux championnats de France. Ces critères modifiés ont été assez sévèrement jugés par les entraineurs : ils auront, estiment-ils, un impact à moyen terme : en les recevant, les nageurs et les entraineurs notaient que le Directeur technique national ne croyait pas en ce qu’il proposait. On abandonnait l’intransigeance de Fauquet, qui, aussi détestable avait-elle pu paraitre à beaucoup, a finalement produit cette longue embellie.

On ne peut savoir si Donzé, si le sort funeste ne l’avait frappé, se serait figé dans cette attitude, dictée peut-être par son désir d’exister autrement que comme l’ombre ou le clone de son prédecesseur, ou par sa moindre résistance aux pressions d’un Comité directeur vieillissant dont tous les membres semblent accrochés à leur poste (celui qui vient de repartir en 2013 a aura 70 ans de moyenne d’âge aux Jeux de Rio). Mais on imagine qu’elle produira, si elle n’est pas combattue immédiatement, des dégâts impossibles à apprécier dans l’immédiat, mais dont l’impact futur est presque certain. Un nageur du groupe « relève » qui avait raté sa qualification aux Jeux a dit, en prenant connaissance de la liste des repêchés, sur laquelle il ne figurait pas : « j’ai la sensation d’avoir raté une deuxième fois ma qualification. » Soumettre des nageurs à des critères difficiles, mais qui induisent l’excellence, pour ensuite leur dire après les épreuves de sélection que ces critères sont revus à la baisse, est faire entrer une forme d’incertitude, de flou, mais aussi un soupçon d’incompétence qui ne doit pas exister. Clément Lefert, quoique qualifié pour les Jeux de Londres, avait manifesté à ce sujet une certaine frustration.

 

 

                                     CONCLUSION (EVIDEMMENT) PROVISOIRE

Malheureusement, ces analyses étaient condamnées à se situer en aval de l’action. En disant ce qui A ou N’A PAS marché, on a pu faire l’unanimité ou presque. Mais il est plus difficile de dire ce qui VA marcher et ce qui ne VA PAS marcher. Les minima très durs de Claude Fauquet ont au début été un vrai drame. Ils ont provoqué un scandale. Très peu de gens prédisaient qu’ils permettraient à la natation française d’effectuer des progrès sensationnels. Pourtant ces minima ont tout déclenché. Même s’il ne se serait rien passé sans l’aide aux clubs, aux nageurs, et si un curieux personnage appelé Philippe Lucas n’avait marabouté une fille nommée Laure Manaudou et si ces deux n’avaient pas joué les artificiers. Sans eux, il n’y aurait rien eu, la bombe française serait devenue une fusée qui fait pschitt… ou, du moins, les choses auraient pris beaucoup plus de temps.

D’où un vrai débat sur ce qu’on doit faire aujourd’hui : Christian Donzé proposait de changer le système, de l’amender dans le sens de l’assouplissement. Une majorité des entraineurs étaient, semble-t-il, sceptiques à son sujet, ils sentaient des flottements, une tendance inverse, un retour à des accommodements qu’ils jugeaient désormais nuisibles, une façon de tourner le dos aux recettes qui ont marché. Avec Begotti aux commandes de la technique, ou Dumoulin à l’analyse et au diagnostic, on avait des maitres du sujet, Les successeurs n’étaient pas au niveau. Et surtout, d’après ses critiques, Donzé travaillait quasiment seul, coupé de la plupart de ses cadres techniques. Aujourd’hui, Lionel Horter est entré dans l’arène. Aura-t-il la force de caractère de refuser les tentations du louvoiement, et de garder le cap ?

Entre tous les facteurs qui ont construit la réussite actuelle, il est difficile d’en isoler un. Tous ensembles, ils créent une synergie. Chaque facteur n’agit pas de son propre fait, mais potentialise les autres. Pas de succès sans les minima à la Fauquet, mais ces minima ne peuvent rien sans l’accompagnement technique, l’aide aux nageurs et aux clubs, les stages réussis, l’approche professionnelle, minutieuse, de la compétition ; pas de réussite sans Laure Manaudou, mais peut-être pas de Laure Manaudou sans une équipe solide et ambitieuse autour d’elle. Les facteurs se catalysent, s’interpénètrent, s’enrichissent. Bien entendu, nous n’avons pu proposer ici que des éclairages sur la montée en puissance de la natation française. Sans doute n’avons-nous pas réussi à la montrer en mouvement. Au lieu de l’explication fluide et complète dont nous avions rêvé, nous avons peiné à vous offrir une série d’images de diapositives qui se suivent, clic clic, de façon un peu mécanique. Il y a tout un mouvement, un rythme, aurait dit Pellerin, qui nous a probablement échappé. Notre réussite aura peut-être été de n’avoir oublié aucun élément de cette saga.

1994-2012 : LA REVOLUTION FRANCAISE (1)

1.   L’effet Claude Fauquet

En dix ans, de 1994 à 2004, la natation française est passée d’une place d’intermittente des podiums à celle de collectionneuse de médailles. Depuis, elle n’a cessé de confirmer son appartenance au Gotha international. Comment s’est opérée cette montée en puissance, c’est ce que nous nous efforçons de raconter dans une série d’articles. Pour commencer, nous avons demandé à Claude Fauquet, directeur des équipes de France 1994-2000 et Directeur technique national 2001-2008, généralement considéré comme la figure centrale de ce redressement, de nous conter les principes et les aléas de ce qu’il faut bien ici appeler sa méthode.

Par Eric LAHMY

Novembre 2012. INSEP, bâtiment J. Claude Fauquet, directeur général adjoint en charge de la coordination des politiques sportives, s’apprête au départ. Après deux ans dans l’ex Institut National des Sports et de l’Education Physique (devenu par une habile transmutation des deux dernières lettres du sigle, l’Expertise et la Performance), l’ancien Directeur technique de la natation française est sommé de vider les lieux par l’âge obligatoire de la retraite. Epinglé sur sa porte, l’un des quatre poèmes de Paul Valéry qui furent sculptés au fronton du Palais de Chaillot, place du Trocadéro :

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor

Que je parle ou je me taise

Ceci ne tient qu’à toi

Ami n’entre pas sans désir »

Pour inscrire ces lignes magistrales, Claude s’est contenté, lui, d’un feutre gras sur une feuille volante, mais les mots résonnent dans les esprits, à condition de savoir les lire. Sur un mur, au-dessus de son bureau, toujours dans l’humilité d’un griffonnage de feutre sur papier vergé, la formule d’un enseignant de Harvard, Tal Ben Shahar :

« Si on n’apprend pas à échouer, on échoue à apprendre »

Tout cela est bien dans la ligne de l’homme qui, ayant ramassé la natation française au fond de l’abîme de 1994, l’a hissée, avec son équipe, à la force de ses intuitions et de sa conviction, aux sommets qu’elle a rejoints dix années plus tard aux Jeux d’Athènes, en 2004, et qu’elle n’a pas quittés, continuant sur son erre, quatre ans après que l’initiateur ait laissé les clés à son successeur, Christian Donzé. Fauquet n’a pas seulement réussi le tour de force de faire passer la natation française d’une situation d’échec quasi-permanent troué de-ci de-là de coups d’éclat subreptices, il a changé les paradigmes de la réussite sportive. Après six mois de chargé de mission auprès d’un  cabinet ministériel, il a rejoint sa mission à l’INSEP en avril 2010.

Son action y a été moins éclatante, plus souterraine. « Deux ans, ce n’était pas assez, mais avec l’équipe de la Direction des Politiques sportives, nous avons pu initier quelques changements importants sur la manière d’appréhender la performance de haut niveau. »

L’une de ses grandes idées concerne ce qu’il appelle le « sens. » L’ascèse sportive semble parfois en être diablement dépourvue, et quelque chose, chez Fauquet, ne se contente pas de la définition de Lionel Terray, qui l’appelait : « la conquête de l’inutile. » Les justifications de cette poursuite manquent un peu de poids, si l’on reste trivialement à soupeser les deux côtés de la balance. Tout ça pour ça ? Huit mille kilomètres franchis dans l’eau, douze-cents tonnes de fonte levés au gymnase, soixante mille push-up et cent vingt mille relevés de bustes en quatre ans dans l’espoir assez peu garanti de raboter quelques dixièmes dans le 100m nage libre lors du grand spectacle olympique ? Dans le passé, Robert Bobin, qui fut DTN, puis président de la Fédération Française d’Athlétisme, et directeur de l’INSEP, peut-être un peu à court d’arguments, avait trouvé cette « raison » un peu lapidaire mais pleine d’intuition : « nous faisons du sport parce que nous aimons cela. » Il nous ramenait non sans raison à la joie de l’enfant qui joue avec une balle dans un jardin.

 MA CHANCE A ETE D’ETRE

PASSIONNE DE SPORT SANS ETRE

DU MILIEU DE LA NATATION

 Claude a, sinon essayé d’aller plus loin, tenté d’embellir le concept. La recherche du sens l’a conduit à prôner l’entrée de la philosophie à l’INSEP.

On est venu afin de l’entendre évoquer sa grande aventure de Directeur technique national de la natation française. Claude est un homme d’allure toute simple. Pas de carrure héroïque ou d’expression intimidante, un visage de doux rêveur, derrière ses lunettes, l’écharpe de celui qui ne veut pas prendre froid. Ajoutez à cela l’âge de la retraite qui a buriné les traits et grisonné les tempes et le voilà, regard méditatif ou amusé, sur lequel passent des vagues malicieuses où percent, c’est selon, tendresse ou détermination.

J’aimerais l’aiguiller sur l’époque qui va de la direction des équipes de France, puis de la DTN, entre 1994 et 2008, mais Fauquet est un homme de méthode. Il prévient. On ne comprendra pas si on ne remonte pas plus haut :

« Avant ça, pendant 20 ans, de 1974 à 1994, j’ai été cadre technique de Picardie, explique-t-il. Et travaillé à la commission fédérale de la formation des cadres avec des dirigeants de valeur, dont Arlette Franco, qui avaient compris le rôle de la formation. A l’époque, nous avons, sous la coordination de Jean-Pierre Le Bihan, rédigé, avec Georges Geiger et Jean-Paul Clémençon, un ouvrage sur la question  de la méthodologie de l’entraînement.   

« Une chance fut que je n’étais pas issu de ce milieu, et donc pas influencé culturellement par les idées qui s’y véhiculaient. J’étais passionné de football et de rugby, assez différents de la natation.

« En revanche, j’étais passionné de sport ; dès mes dix ans, j’achetais L’Equipe tous les jours. Cette passion était transmise par le père. Mon grand éveil a eu lieu pendant  les Jeux olympiques de Tokyo. J’ai vu un film, « Tokyo Olympiades », d’une facture superbe, et j’ai été marqué par l’idée de malédiction d’un sport français qui ne gagnait pas…

« Je ressentis avec amertume les défaites de Christine Caron [2e du 100m dos dames entre deux Américaines] et de Michel Jazy [4e du 5000m en course à pied]. Pour moi, Christine devait gagner le titre olympique. J’ai dit à ma mère : « je ne comprends pas pourquoi on n’est pas capables de gagner. »

« Cet enthousiasme m’a dirigé vers le professorat d’éducation physique préparé au CREPS d’Houlgate et obtenu en 1970 en ayant vécu intensément les événements de Mai 1968. A peine diplômé, et retour du service militaire, j’ai enseigné deux ans, et Gérard Garoff, nouveau Directeur technique de la natation, m’a donné ma chance en 1974 : je suis devenu cadre technique en Picardie. J’ai eu aussi la possibilité, chaque année, de me rendre, comme cadre technique, à Poitiers puis Mâcon, pour former sous l’initiative de Jean-Claude Letessier, président de la FNMNS,des générations de maîtres-nageurs-sauveteurs, avec des idées nouvelles. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient pratiquement aucune formation sérieuse.

« C’est la que se nouera une amitié indéfectible avec Marc Begotti qui va amener Catherine Plewinski au plus haut niveau mondial.

« Les idées du milieu de la natation de l’époque étaient emplies de convictions que je refusais de partager. Ainsi le climat général de démission qu’imposait le dopage de la RDA. Je me disais que, certes, il y avait le dopage, mais derrière ce fait négatif, il y avait sans douteun apport technique des Allemands de l’Est à essayer de comprendre. Le fait est qu’ils nageaient bien. Quand Michel Pedroletti revient de RDA avec un fréquencemètre de rameurs, on se met à cogiter, et on s’est dit que les nageurs ont une même problématique : avancer dans l’eau, les bras, au lieu des rames, faisant office de segments moteurs. En 1987, profitant des championnats d’Europe de Strasbourg, on a produit, avec quelques collègues cadres techniques, un ouvrage sur la technique. Les allemands du club d’Heidelberg avaient travaillé sur la même problématique de la distance par cycle ; nous les avons rencontrés avec Didier Chollet et Patrice Pelayo, deux amis universitaires impliqués dans ces réflexions.

 PELAYO, CHOLLET, CATTEAU,

AU CENTRE DE NOS REFLEXIONS

 « On a essayé alors de passer du descriptif au fonctionnel, de dépasser la reproduction des gestes. Raymond Catteau, à partir de certains constats, avait apporté cette idée qu’il fallait dépasser la reproduction de ce qu’on voyait pour s’efforcer de comprendre comment ça fonctionne. Par exemple, toutes les études démontrent que le battement de jambes n’est pas propulsif. Il fallait en tirer des conclusions. » [Cela ne signifie pas que le battement ne sert de rien, l’attaque de bras s’appuie sur le battement.]

« Parlant des Allemands de l’Est, j’ai vécu une drôle d’anecdote à Abbeville ; on venait de construire le bassin de 50m, quelqu’un de l’USEP me dit : j’ai des amis allemands qui sont chez nous, qui sont de la natation. Ah, je demande, comment s’appellent-ils ? La fille, c’est Kornelia Ender. Quoi ? Il y avait de quoi tomber à la renverse. Kornelia avait été la meilleure nageuse du monde entre 1973 et 1976. Je téléphone à Catherine (Plewinski), je lui dis : on ne peut pas rater ça. Elles se sont rencontrées à la piscine d’Abbeville, noire de monde, et elles ont parlé natation. J’ai demandé à Kornelia quel était le problème de la natation française. Elle a répondu : « vous ne travaillez pas assez. »

« Pendant ces années de création dans la natation picarde, on invente, on rencontre Mulhouse, le Racing, les grands clubs, on cherche comment « ça » se construit. Alors, j’admirais sans esprit critique, ils étaient pour moi la grande natation. »

« Vers cette époque, Patrice Prokop avait imaginé les « centres pilotes ». Il regroupait les entraîneurs dans un grand club où les coaches d’expérience faisaient don de ce qu’ils savaient. Quand Guy Boissière nous a raconté les Vikings de Rouen, j’ai saisi qu’au-delà de l’homme de bassin, il y avait toute une construction qui a mis du temps à se concrétiser. J’ai compris qu’il fallait bâtir.

« Et en 1994 Jean-Paul Clémençon m’appelle pour me confier l’équipe de France. Je n’ai jamais compris  vraiment pourquoi  –  même s’il m’a expliqué, et je lui ai fait confiance, qu’il avait été intéressé par une de mes interventions à Montdidier, dans ma région. Quelques années plus tôt, j’avais refusé la proposition de Gérard Garoff de rejoindre Font-Romeu comme entraîneur en remplacement de Michel Guizien. Après réflexion, j’avais décliné cette offre parce que j’estimais que je n’avais pas terminé ma mission en Picardie. Là, concernant l’équipe de France, il s’agit d’un tout autre challenge ; j’hésite encore, pas sûr du tout d’être l’homme de la situation, mais j’y vais. En 1994, c’est un échec retentissant. Je suis invité aux mondiaux de Rome par Patrice Prokop, et on récolte zéro médaille. Deux ans plus tard, aux Jeux d’Atlanta, on vit un autre échec que je ressens comme une humiliation. »

 LES MINIMA ET LES SERIES

C’EST DIRE LA VERITE AUX NAGEURS

La natation française est au fond. Incapable de réagir. « Dans une équipe plus forte, à Atlanta, Franck Esposito n’aurait pas fait 4e, mais une bien meilleure place. Pourtant, cette équipe ne manquait pas de potentiels qui n’avaient rien à envier aux générations que nous avons connu ensuite. Mais il me semble qu’avoir voulu valoriser les relais comme moteurs d’une dynamique collective était une erreur. » A l’envers d’une dynamique de succès, existe-t-il une dynamique de l’échec, dans lequel les membres sont atteints par un vent de défaite ? Après une « discussion franche » avec Esposito, Claude est décidé de remédier à cela. Sur une idée de Clémençon, il propose la réforme des « séries ». De quoi s’agit-il ? « De classer les nageurs par séries, en fonction de leurs performances en bassin de 50m », leur indiquer leur valeur exacte, les situer dans la hiérarchie mondiale. « Les séries, résume Claude, c’est dire la vérité aux nageurs. »

Sa décision sans doute la plus visible et assurément la plus décriée pendant des années concerne les minimas de sélection des équipes de France. Claude les élève de façon extraordinaire : les minima deviennent inabordables pour la plupart des nageurs français. Ils ne s’adaptent plus aux forces ou aux faiblesses de notre natation, mais se réfèrent à un paramètre et à un seul : la capacité d’entrer en finale de la compétition, Jeux Olympiques, championnats du monde, etc., et, pour les relais, à la cinquième place.

C’est une bombe. Le microcosme réagit… assez mal. Par moments, on dirait que Fauquet, exceptée l’équipe qui l´entoure, est (à peu près) seul contre tous. Les entraîneurs, les responsables de clubs, les dirigeants de tous poils, bref tout ce petit monde qui vit, affectivement et effectivement, de la production d’internationaux, s’inquiète. Fauquet a mis la natation française devant ses responsabilités. Les coaches se trouvent dans la situation de varappeurs de Fontainebleau qu’on a transporté au pied de l’Aconcagua ou de l’Himalaya : « et maintenant, grimpe. »  Ou plus exactement, de grimpeurs qui prétendaient grimper l’Himalaya et s’arrêtaient au camp de base, auxquels on intime l’ordre d’être en forme pour l’attaque des sommets. Et qui prennent peur.

Ce qui ne nous tue pas nous renforce. Le remède du docteur Fauquet a du bon. Eric Boissière, le fils et successeur à Rouen de ce Guy qui avait tant impressionné Claude, en témoigne : « Nous nous sommes réunis et nous avons fait ce constat : notre profession n’existe plus. » La corporation s’adaptera ou mourra. Le génie, disait Sartre, n’est pas un don, mais l’issue qu’on trouve dans les cas désespérés. Les passionnés, ceux qui ont l’entrainement chevillé à l’âme, s’organisent, serrent les boulons, deviennent plus exigeants, créent des passerelles, revoient les ambitions à la hausse. Tous les nageurs de 100m à 51’’5 à qui l’on demande de réussir 49’’5 n’y parviendront certes pas, mais s’ils s’y mettent, qu’est-ce qui les empêche, élevant graduellement le niveau, de permettre aux meilleurs d’entre eux d’atteindre au Nirvana ?

Une anecdote canadienne prouve d’ailleurs que d’autres techniciens l’ont précédé dans la démarche des « minima durs ». En 1988, les Canadiens ont engagé, un célèbre entraîneur australien, Don Talbot. Celui-ci réforme et… pose des minima intraitables. Mais l’institution résiste, impose des minima moins sévères, adaptés au moindre niveau des nageurs canadiens. A quelques semaines des Jeux de Séoul, Talbot claque la porte : « Vous n’arriverez à rien comme ça, leur chante-t-il. Je ne suis pas ici pour accompagner une natation sans ambition. »

1996, FRANCIS LUYCE SORT EN PLEURS

DU BUREAU DU MINISTRE DES SPORTS

Talbot est une icône de la natation mondiale, entraîneur chef de quatre grandes équipes olympiques australiennes entre 1960 et 1972, et ses élèves, John Konrads, Bob Windle, Kevin Berry, Beverly Whitfield et Gail Neal, ont été champions olympiques. Il retourne avec les honneurs en Australie. En face, Claude Fauquet et sa réputation de « bon CTR » de Picardie ne pèsent guère. Et pourtant, il va réussir là où Talbot a jeté l’éponge. Sa seule force est celle de la conviction qu’il met dans ses idées… et, peut-être, la solidité du statut du DTN à la française qui permet à Jean-Paul Clémençon de le protéger. Il serre les dents et tient bon.

Les réformes se suivent : on revoit le calendrier, les modes de sélection, la planification, on crée un service recherche. «Après quelques tâtonnements dus à ce qu’impose le ministère en termes de filières de haut niveau nous imposons l’idée  qu’outre Font Romeu et l’Insep, la natation de haut niveau se fait aussi dans les clubs : Mulhouse, Toulouse, Marseille, Antibes, Rouen, à l’époque. Le problème est que ces entités n’étaient pas reconnues comme pouvant être des structures de  la filière de haut niveau du ministère.

« Il faudra du temps avant que cette idée fasse son chemin et que les clubs deviennent à partir des années deux mille parties intégrantes du haut niveau français.

« Pour donner encore davantage de corps à cette organisation nous avons très vite pensé à proposer en assemblée générale l’idée  de label pour les clubs en fonction de leur cœur de pratique et de leurs savoir faire. Nous définissons cinq labels.

« Il y aura des clubs qui feront de l’animation, puis viendront d’autres labels en fonction de ce qu’ils apportent ; développement, formation (je vois, dans la formation, le pivot de tout le reste : les clubs formateurs sont ceux qui ont la capacité à former des gamins, et qui ne sont pas reconnus) ; niveau national et niveau international. Il faudra plus de dix ans pour que cette réforme essentielle à mes yeux commence à voir le jour »

Le plus difficile n’est pas de trouver les bonnes idées, mais de les proposer à des dirigeants qui ont du mal à saisir les enjeux et que le désir de la réussite internationale n’empêche pas de dormir. L’opinion ne capte pas la valeur des innovations proposées, et Fauquet doit souvent peser de tout son poids, s’arc-bouter pour obtenir que les projets proposés par la DTN soient compris et mis en œuvre. Il est difficile de saisir les sentiments du président de la Fédération. Francis Luyce est certes sensible aux enjeux que représentent les succès internationaux. En 1996, il a pleuré d’impuissance au sortir d’une réunion d’après Jeux olympiques où le ministre des sports Guy Drut l’a publiquement humilié sur les résultats de l’équipe de France de natation. Nul, sans doute, plus que lui, ne souhaite une revanche sur un incident que son orgueil a mal toléré. Mais au quotidien, sans doute parce qu’il est confronté aux remontées des doléances de sa base, sans doute aussi parce qu’il n’est pas toujours convaincu de la justesse des choix de la direction technique, son appui à la politique des boys de Jean-Paul Clémençon et de Fauquet n’est guère indéfectible. Luyce a d’ailleurs une toute autre vision des priorités. Ses ambitions ne sont-elles pas, avant tout, de devenir président de la Ligue Européenne et vice-président de la Fédération Internationale, et, surtout, d’être réélu à son siège de la Fédération Française ? De telles volitions n’encouragent pas un dirigeant qui n’hésite pourtant pas à parler fort, à prendre des risques. Si chaque proposition doit être étudiée à l’aune de « est-ce que c’est bon pour ma réélection », il est très difficile de construire une action cohérente.

« Face à ces incompréhensions, j’ai décidé de contre-attaquer. J’ai pris ma besace, et, tout seul, en un an, visité toutes les régions françaises, réuni les parties prenantes et leur ai fait face. Je leur ai dit : « Si je suis mauvais, vous allez me le dire », puis je leur ai expliqué ce que je voulais faire. En face, je n’ai pas trouvé beaucoup de détracteurs – mais au contraire une grande passion, des interrogations, et finalement une adhésion ; les gens voulaient avoir cette chance de tenter quelque chose. »

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, « quelque chose de fort se met en place avec l’encadrement et les athlètes. A ce moment, même s’ils se sont posé des questions, je crois qu’ils ont compris que je ne les trahirais pas. 

Avec Philippe Hellard, responsable du service recherche, nous avons commencé petit à petit à construire une stratégie d’analyse du haut niveau. C’est son équipe qui sera d’ailleurs choisie par la FINA pour assurer l’observation des JO d’Athènes.

« J’étais fatigué de voir nos nageurs bouffés dans les départs, les virages. Nous avons produit une grosse réflexion, un gros travail sur tout ce qui n’est pas nagé, et, dans la partie nagée, sur des éléments techniques comme le déplacement du centre de gravité en fonction des mouvements des bras dans la nage. On a commencé à constituer une base de données. Après la compétition, les entraîneurs et les nageurs repartaient avec un CD qui contenait ces données. »

ON S’EFFORCE DE NE RIEN OUBLIER,

DE QUADRILLER LES PARAMETRES

DE LA PERFORMANCE

« Les aspects logistiques ont été maitrisés avec Philippe Dumoulin et nos chefs de mission, Paulette Fernez en particulier. Lors des grands déplacements, à l’hôtel ou au centre d’hébergement où nous nous trouvons, nous pensons à une salle vidéo, une salle de convivialité avec affichage des infos sur les briefings, l’hébergement, la nourriture, les transports. L’un de nous, le plus souvent Patrick Deléaval, se pose avec son sac à dos près de la chambre d’appel, avec des lunettes de rechange, prêt à aider le nageur pour le cas d’un incident, d’un manque. On s’efforce de ne rien oublier, de quadriller l’approche de la compétition.

Et patatras, aux mondiaux de Barcelone, en 2003, il y a Rostoucher qui doit nager le 1500 mètres. Pour la première fois, l’organisation a prévu de publier les listes sur l’Internet. La veille de la course, Patrick Deléaval,qui doit rentrer en France pour encadrer un autre événement, quitte la compétition. Pour faire entrer un nageur qui n’était pas primitivement prévu, la FINA change dans la nuit qui précède la compétition les start-list. Rostoucher, qui devait nager primitivement dans la 5e série, se retrouve dans la 4e série, et personne ne s’en aperçoit. Il se prépare tranquillement pour la 5e série, et quand il s’y présente, n’y a pas sa place. C’est la faute ! Francis Luyce et son comité directeur ont demandé de virer l’encadrement.

« Je refuse cette décision car j’estime être le seul responsable de cette erreur grave et propose d’être entendu par une commission de discipline. Cela ne s’est pas fait.

« L’année suivante, avec la même équipe  nous avons fait six médailles aux Jeux. »

Il peut paraître bizarre, qu’après le triomphe de Pékin, fin 2008, Claude Fauquet décide, épuisé, de mettre fin à ses fonctions. Il est Directeur technique national depuis le 1er avril 2001. Mais Claude n’a aucune difficulté à expliquer cet apparent paradoxe.

« Francis est passionné et bon gestionnaire. Mais est-ce encore le modèle qui convient ? Plutôt qu’un administrateur, aujourd’hui, il faut un manager. C’est pour ça que chaque décision a trop souvent été un combat. Sans cela, et si nous avions obtenu les JO à Paris en 2012, j’aurais continué après 2008, mais j’étais épuisé. »

La vie d’un DTN n’est pas une sinécure, tant il est de domaines où il doit peser. Peut-être est-ce cela aussi, qui a fragilisé avant une course de VTT fatale, son successeur Christian Donzé à l’âge de cinquante et un ans.

« La conduite du succès, elle se fait au quotidien, dans tous les détails. Quand Denis Auguin et Alain Bernard quittent Marseille, avec les conséquences que l’on sait sur les deux dernières olympiades, il n’est pas question de laisser les choses se défaire. Auguin vise Antibes, Patrick Deléaval, toujours attentif aux problèmes du CNM, suit le dossier, mais rien n’existe vraiment pour les recevoir. Je vais sur place, voir les gens qui comptent, travaille avec le président du comité régional, Gilles Sezionale ; le club  pousse pour créer le poste. Et on sait ce qui se passe après. Quand ce travail-ci est fait, après, par comparaison, le niveau des critères de sélection nationale devient minuscule.

«Mais bon, après tout ça, il fallait avoir des résultats. Avant les Jeux d’Athènes, en 2004, je causais avec mon très cher adjoint, Philippe Dumoulin, qui avait tant donné, tant apporté d’enthousiasme, de passion, à cette aventure. Et je lui ai dit : « si là, on ne sort par de résultats, je crois qu’on ne pourra pas continuer. »

On ne peut comprendre le cheminement d’un Directeur technique si on n’a pas saisi la relation « administrative », officielle, qui lie ce poste à la hiérarchie des élus et des employés fédéraux. Pour Claude, « il y a deux périodes. D’abord celle qui englobe les directions de Gérard Garoff et de Patrice Prokop. Le DTN est alors le patron de l’administration, ce que Francis appellera un Etat dans l’Etat, alors qu’à mon sens cette situation donnait une vraie cohérence à l’action fédérale. Puis il y a un développement de la Fédération, le personnel est multiplié par deux ou trois, et Francis décide de créer un poste de Directeur général, idée contre laquelle je me positionne en comité directeur, car cela pouvait créer en interne un problème de management du personnel qui se confirmera par la suite

J’AI SOUS-ESTIME A QUEL POINT LAURE MANAUDOU

AVAIT BESOIN DE  PHILIPPE LUCAS EN 2003

 « Louis-Frédéric Doyez est nommé, et il se passe que ce type est intelligent et travailleur. Sans une entente avec lui, avec Daniel Chaintreau, responsable du département financier, et Paulette Fernez , notre trésorière, nous n’aurions pas  pu réussir. Pour préserver cette cohérence du projet fédéral, j’avais d’ailleurs placé quelqu’un de la DTN dans tous les services, comme Bernard Boullé qui, après avoir conduit une responsabilité au marketing, a créé un département équipement reconnu aujourd’hui par tous les acteurs institutionnels. Le seul problème qui se posait vis-à-vis de Louis-Frédéric  Doyez était la question de l’autorité partagée du DTN et du DG: le DTN a-t-il une autorité hiérarchique sur le directeur général et inversement? Et la réponse est : non. Mais nos relations se sont réglées intelligemment d’elles-mêmes.

« Il y a comme une injustice de n’avoir reconnu que Claude Fauquet, parce que Jean-Paul Clemençon, qui a eu l’idée des séries, a joué un rôle important au début de l’histoire. Avec sa culture, sa vision, son intelligence, sa personnalité, il a beaucoup fait avancer les choses. Parmi ceux qui ont énormément travaillé dans cette équipe, je citerai Marc Begotti, Lionel Horter, André Duclaux, à Dijon, un homme qui n’était pas projeté sur l’avant-scène, mais qui n’en a pas moins œuvré, Lucien Lacoste à Toulouse et Patricia Quint qui donnera après Sydney une véritable impulsion à la natation féminine ; il y a eu aussi tout le médical coordonné par Jean-Pierre Cervetti et Christophe Cozzolino.

            « Je ne voudrais pas oublier des entraîneurs comme Kasimier Klimek, disparu tragiquement en stage à Vittel avant les Jeux olympiques de Sydney, Lionel Volckaert, Jean Douchan LeCabec qui nous a bousculé dans nos représentations, Eric Gastaldello, et Philippe Lucas, déjà présent en 1997 dans l’équipe de France contre l’avis de certains qui le porteront au pinacle quelques années plus tard.

            « En ce qui concerne Philippe Lucas, mon erreur est d’avoir gravement sous-estimé à quel point Laure Manaudou avait besoin de son entraîneur aux championnats du monde 2003, et de ne l’avoir pas sélectionné. Après, c’était installé. Il n’a jamais quitté sa vindicte. Et puis, il faisait monter le buzz par des déclarations incendiaires, et ça lui convenait bien comme ça. »

 

Prochain article : A la Poursuite de l’Excellence

1994-2012. LA REVOLUTION FRANÇAISE 2.

2. A LA POURSUITE DE L’EXCELLENCE

 

Il a fallu deux olympiades et demie, entre 1994 et 2004, pour redresser la situation de la natation française, entre les zéros des mondiaux de Rome et des Jeux d’Atlanta et le renouveau de 2004. Ce nouveau statut de puissance dans le jeu mondial a été confirmé au cours des Olympiades de Pékin, en 2008 et de Londres en 2012. Dans cette série d’articles sur l’histoire de cette épopée, après avoir raconté la démarche de Claude Fauquet dans le premier article, nous écoutons son adjoint, Philippe Dumoulin, personnage essentiel d’un système qui allait se révéler très performant. Dumoulin, doit-on signaler, vient de se porter candidat au poste de DTN.

 

Par Eric LAHMY

 

Philippe Dumoulin est bien le genre d’hommes qui a pu séduire Claude Fauquet. Un esprit ouvert et vif, une intelligence méticuleuse, une grosse capacité de travail et d’enthousiasme, un fort désir de ne pas se laisser duper par le clinquant, l’apparence, le souci d’approfondir, une grande vigueur dans ses analyses, le refus des raccourcis et autres conclusions précoces, une sensibilité à fleur de peau. Et surtout, aucun arrivisme ou calcul médiocre, peu d’inquiétude de sa situation personnelle, une tension de chaque instant en direction des buts de sa mission, une conviction que rien ne doit passer avant le résultat escompté – en l’occurrence la réussite du nageur. Une vraie ambition de bien faire, de se réaliser dans son champ de compétences. Et tout à la fois une pincée d’humour qui perce à propos, une passion des êtres et des choses, une vraie tendresse pour les gens, une affection pour les nageurs, le tout nappé d’un énorme enthousiasme… Au total, un homme rare.

Nageur, il arrive au Bataillon de Joinville où l’a amené sa bonne valeur. Philippe n’a pas été un champion, mais ce n’était pas non plus un fer à repasser ! « Au Bataillon, j’avais eu cette rare opportunité de commencer comme nageur en octobre 1977 et de finir entraîneur, raconte-t-il. Je me souviens, un week-end, avoir eu un accident de voiture et être rentré au Bataillon le mardi. Là, j’ai appris qu’Alain Blanc, l’entraîneur de Narbonne et du BJ, était parti, en raison de problèmes personnels. Des gars me demandent si je ne veux pas sortir du bassin pour les entraîner. Moi, je suis « 2e pompe », je n’ai rien à dire. Mais là intervient Raymond Césaire, militaire de carrière. Il me dit qu’entraîner ne le branche pas. »

Philippe a été étudiant à l’INSEP. Une sorte de réserve, de pudeur, fait qu’il n’a jamais, au grand jamais, demandé de poste en trente ans de carrière. « Un jour, dans le cadre d’un mémoire, je suis passé à la Fédération. Gérard Garoff, en me voyant, me dit : « tu as reçu mon courrier ? » Je ne l’ai pas reçu, et là il m’explique: il me pose la question de mon affectation, une fois diplômé : « as-tu une préférence pour une région ? » Je lui réponds que non, que je préfèrerais travailler à la Fédération. Gérard me propose la section sport-études de Reims. Dans la foulée, il décroche son combiné, obtient le Directeur des Sports, M. Grospeillet, au téléphone et lui annonce qu’il a le titulaire du poste en Champagne. »

A Reims, très vite, Philippe découvre une situation qui lui déplait souverainement. Aujourd’hui encore, Philippe ne veut pas en dire plus, mais il semble que la « natation champagne » pratiquait des petits arrangements avec l’intégrité sportive, comme de jouer avec les temps de qualification aux championnats. « Des choses ne me conviennent pas. J’avertis Gérard qui me dit : « il ne faut pas que tu restes là-bas. » Il me propose d’entraîner Vichy. Quand je découvre à Reims que la situation est plus difficile que je ne le pensais, Garoff m’invite à contacter le Président Broustine en Auvergne où je m’installe pour 10 ans.

            « En 1983, Patrice Prokop a pris la suite de Garoff à la DTN. Fin 1990, Je réponds positivement à sa proposition et rejoins la région parisienne, partageant alors mon temps entre les entraînements de l’INSEP et du Bataillon de Joinville. Les entraîneurs de l’INSEP sont alors Michel Scelles et Patrick Deléaval. En 1996, Claude Fauquet devient Directeur des équipes de France et selon son vœu, je prends en mains l’entraînement de l’INSEP.

APRES UN LONG MONOLOGUE DONZE M’A DIT :

« JE NE SENS PAS NOTRE RELATION DANS LA

DUREE »

« A l’approche de 2000, Jean-Paul Clémençon est DTN et pas sûr du tout d’être reconduit. Nous sommes en 2000, au retour d’une compétition, quand Claude Fauquet me lance : « envisages-tu de quitter la FFN ? » Je devine le pourquoi de cette question. A l’époque, je souhaitais évoluer et poursuivais un mastère de management, d’organisation et de direction des structures sportives. Je ne lui ai pas répondu directement, mais lui ai seulement dit que cela se pourrait si « la situation n’évoluait pas à la Direction Technique Nationale de la FFN. » Claude m’annonce dans la foulée qu’il déposera sa candidature et me propose d’être son adjoint. Je lui confirme immédiatement mon intérêt sans aucune réserve.

« Un an plus tard, il a été accepté comme DTN, on a repris cette conversation où on l’avait laissée. Et en avril 2001, j’ai rejoint la Direction Technique Nationale, à la Fédération. Claude Fauquet partirait à la fin de l’année 2008, et moi le 31 mars 2009.

« Quand Claude a quitté le poste, des collègues cadres techniques ou salariés du siège fédéral me demandaient quand je déposerais ma candidature. Jusque là, j’avais eu la chance de n’avoir jamais rien eu à solliciter mais, en l’occurrence, c’était forcément différent. J’avais toutefois décidé, et spécifié à mon entourage, que je ne postulerais pas sans le moindre signe du président ; je m’en étais ouvert au Directeur Général. J’ai su que le Président considérait qu’il lui était impossible de faire ça ; ce n’était ni un problème, pour moi, ni une raison pour changer d’avis. Peu après, néanmoins, il m’a reçu dans son bureau pour une raison ou une autre et m’a posé la question, me tendant la main en ce sens. C’est ainsi que j’ai présenté mon dossier de candidature ; sinon, je ne l’aurais pas fait. Je n’ai pas été retenu mais j’avais assuré le Président par courrier qu’il aurait ‘’ensuite à prononcer un avis que je saurai considérer avec respect’’.

« Après que la candidature de Christian Donzé soit passée, je n’étais pas plus gêné. Il y avait certes eu beaucoup de tension à une certaine époque entre Claude Fauquet et Francis Luyce ; j’étais proche de Fauquet et il n’y avait aucune raison que je ne le demeure pas. Un autre avait été choisi. Je n’avais pas décidé, pour autant, de ne pas « fonctionner »

« Christian Donzé, nouveau DTN, m’a reçu trois mois plus tard. Après un long monologue où il flattait mon professionnalisme et mes compétences, il a conclu, ‘’mais… mais je ne sens pas notre relation dans la durée, c’est une question de feeling’’. Comment pouvais-je alors lui faire confiance ? Il déclarait  être prêt à m’aider à trouver un poste en région. Coïncidence, j’ai reçu à la même période un appel téléphonique de quelqu’un qui se trouvait en compagnie du DTN de la Fédération Française de Canoë Kayak, lequel cherchait un DTN adjoint avec mission dans le champ du haut niveau. Les choses sont allées vite car dans la même semaine, étant alors ouvert à l’étude de toute proposition, j’ai eu trois entretiens, dont deux émanant de fédérations et une d’une institution. J’ai donné ma préférence au canoë kayak la semaine suivante. »

  

UNE POLITIQUE SPORTIVE

AMBITIEUSE ETAIT FORCEMENT

EMPREINTE D’EXIGENCE

« Mais revenons en 2001. L’idée de Claude Fauquet était de créer à la FFN un bureau de la vie de l’athlète, à l’image de ce que le ministère avait mis en place. On y gérait tout ce qui concernait les problématiques de l’athlète de haut niveau. J’ai été chargé de mettre ce bureau en place. Je me suis mis au travail, ai récupéré les documents officiels, commencé à revisiter tout ça, à étudier et à réfléchir. Mes questionnements tournaient autour du haut niveau et de la durabilité. Claude avait évoqué sa certitude que la France pouvait devenir une très bonne nation de natation. Nous avions des nageurs qui réalisaient de temps en temps des exploits. Il fallait donner du corps à cela, s’inscrire durablement dans la haute performance. 

« J’ai examiné nos règles de fonctionnement, et sur chaque point, je me demandais : est-ce que cela favorise les résultats ? Et j’essayais de trouver la façon de faire la plus adaptée au but poursuivi. Les exemples du genre de réflexion que nous avions abondent.

« Ainsi, des primes à la performance étaient versées aux championnats de France. Et la réponse était : ce n’est pas là, c’est à l’international qu’il faut offrir des primes, une politique sportive ambitieuse était forcément empreinte d’exigence. Autre exemple : on pouvait avoir 25 ans et émarger sur une liste ‘’Espoir’’. Or la question que nous nous posions était : est-ce qu’un espoir de 25 ans sera aux Jeux olympiques dans quatre ans ? Bien évidemment non. Nous avons édicté qu’il n’y aurait pas de seniors dans les listes  ‘’Espoir’’.

« Ces réflexions, nous les partagions, Claude Fauquet et moi. Nous avons fait de la pyramide brute de coffrage, dans laquelle la performance seule dictait l’accès à telle ou telle liste, une structure où l’âge des nageurs était pris en compte. En effet, l’objectif que nous poursuivions, c’était le HAUT NIVEAU.

« Nous avons agi avec le même esprit sur les aides et l’accompagnement des nageurs, cela allait de pair avec l’exigence de performance. Les accès aux listes de haut niveau ont été revus. Nous estimions qu’un résultat franco-français n’était pas de nature à baliser l’international. Nous nous efforcions de changer la vision.

« Il ne s’agit pas ici de vilipender ce qui avait été fait avant. Les règles existantes avaient eu leur utilité, mais elles avaient fait leur temps et paraissaient moins appropriées. Nous avions d’autres objectifs, l’excellence n’était pas en fonction des autres Français, mais de la grande compétition internationale : nous voulions favoriser l’émergence du haut niveau.

 

LES AIDES PERSONNALISEES N’ETAIENT PAS

PERSONNALISEES ! C’ETAIT DES BAREMES

« Tout cela a surpris, provoqué des frictions, des méfiances. Autre réforme : les aides personnalisées… n’étaient pas personnalisées, c’était des barèmes qu’on appliquait. Nous avons voulu prendre en compte les situations individuelles afin de répondre aux besoins liés à la performance. Vous aviez deux nageurs de même valeur, l’un faisait des études coûteuses loin de chez lui, l’autre restait chez ses parents et étudiait près de chez lui. Donner à tous deux la même chose, ce qui était pratiqué, n’était pas équitable, ni approprié à notre projet… On a pris en compte ces situations particulières pour mieux accompagner les nageurs.

« Toujours dans l’optique de la grande compétition, les primes pour résultats aux championnats de France ont été supprimées. Encore une fois, l’objectif n’était pas d’être les meilleurs entre nous. Les primes ont alors été revalorisées et réservées aux Jeux olympiques, aux championnats du monde et d’Europe. On a écarté les meetings de Coupe du monde, par exemple, ils n’étaient pas un objectif. Nous étions décidés à fertiliser le seul terrain de la haute compétition.

« Depuis mon départ, en 2009, je n’entends pas m’immiscer dans ce qui a été fait, mais… J’ai observé que des choses qui auraient dû changer sont restées en l’état ou que d’autres qui sont apparues pourraient éventuellement être de nature à mettre cet équilibre en danger.

« Il y a eu aussi la bataille des conditions nécessaires à la sélection. Claude Fauquet en a pris plein la tête jusqu’en 2004. Le rempart, c’était lui. Mais en 2004, les résultats ont décollé. En 2001, aux championnats de France de Chamalières, Claude a tenu bon, et là, il lui a fallu être solide, courageux, ça a été un détonateur. Ça a été l’une des révolutions les plus difficiles à défendre. De quoi s’agit-il ? On avait noté que les compétitions internationales différaient des conditions de la qualification telles qu’elles étaient déterminées en France. Dans les grandes compétitions, avec séries, demi-finales et finale, il fallait réussir trois performances de suite. Se qualifier à deux reprises, puis être capable de nager vite une troisième fois pour ne pas finir en fin de classement de la finale. Un très bon nageur, en France, pouvait même se qualifier ‘’à l’économie’’. Mais aux Jeux, aux mondiaux, aux Europe, ce n’est pas la même chanson. Pour préparer nos nageurs non pas seulement à accéder aux finales, mais à conquérir les podiums, nous avons mis en place aux championnats de France trois temps, crescendo, entre les séries et les finales, calculés en fonction des performances réalisées dans la haute compétition visée. Quelques années plus tard, dans certaines courses, avec la densité venant, le niveau est devenu tel que dans certaines courses, on n’a plus eu besoin de demander les trois temps de qualification : la compétition elle-même assurait la valeur de nos meilleurs représentants.

 

LE PROFIL TYPE DU CHAMPION, C’EST PRECOCITE PLUS LONGEVITE

« Une fois l’athlète qualifié, on l’accompagnait pour trouver une solution à tout ce qui pouvait nuire à sa performance. Il ne s’agissait pas d’assistanat, mais, dans les parages de la très haute compétition, de rendre les grandes performances possibles. »

Ayant été très exigeants avec les nageurs, l’encadrement devenait très exigeant avec lui-même. On se devait de réaliser des sans faute, et assurer à l’équipe de France les meilleures conditions.

Parallèlement, on s’efforçait de définir le profil type du champion, afin de le reconnaitre immédiatement et de l’accompagner, là encore par souci d’efficacité.

« Toujours dans cet esprit, je me suis demandé : c’est quoi, les profils de nos élites ? Quelle est leur histoire ? Mes observations m’ont permis de noter des corrélations instructives. Par exemple, aucun de nos très bons nageurs n’était resté plus de trois ans sur la liste Espoir, plus de trois ans sur la liste Jeune, plus de quatre ans sur l’ensemble listes Espoir et listes Jeune. Cela pour ceux qui mettaient le plus de temps ! Car j’en comptais 44% qui ne passaient pas par la liste Espoir, et accédaient directement aux listes jeunes, 28% ne passaient pas par la liste Jeune, 19% ne passaient ni par l’une ni par l’autre et s’en venaient directement dans le haut niveau ‘’adulte’’. Le profil type des grands nageurs, c’était progression rapide plus longévité.

« Je me souviens d’une anecdote. Une fille venait d’être barrée d’une liste Jeune à laquelle elle appartenait l’année précédente. L’entraîneur de club m’a expliqué que c’était une catastrophe, car sa disparition de la liste lui faisait perdre une aide importante pour elle. Je l’ai convaincu que, compte tenu du fait que le club ne lui assurait pas d’entraînement nécessaire, ce qu’elle faisait n’était pas du haut niveau. Il a accepté de l’envoyer à Font-Romeu. Quand j’ai donné son nom à Richard Martinez, « qui c’est ça », m’a-t-il dit ? Je lui ai répondu : « elle fait partie de la cible. » Elle a finalement participé aux Jeux Olympiques de Pékin sur 200 4 nages. »

La jeune fille en question, Cylia Vabre, est devenue entraineur à Lyon.

« J’aimais bien travailler là-dessus, le parcours de ces nageurs. Le contexte, l’évolution, les moyens de structurer le sport. Les carrières se sont allongées, il y a 40 ans, au sortir du lycée, la carrière était terminée. Physiquement, les nageurs n’étaient pas finis, mais leurs carrières s’arrêtaient. On a travaillé sur les Contrats d’Insertion Professionnelle, sur les décalages des examens en fonction des dates de compétitions. »

 

AVOIR DES RESSOURCES POUR TROIS

COURSES, C’EST JOUER LE TITRE


« Parmi les nombreux procès intentés à Claude, il y a eu celui de vouloir « tuer » les relais. C’était l’inverse, seulement on était exigeants, on prenait comme temps de référence celui permettant d’espérer la 5ème place  de la compétition ; on se disait en outre que le relais devait être homogène. Pourquoi ? Souvent, quand il y avait des nageurs de valeurs très différentes, les meilleurs n’avaient pas la même motivation pour faire les relais. Et on a donc développé des ‘’minima’’ individuels pour les relayeurs et les éventuels remplaçants, corollaires de cette exigence d’homogénéité. Au bout du compte, au milieu de cette polémique, on a fait médaille de bronze du 4x100m aux championnats du monde de Barcelone, en 2003.

« Nos nageurs ont ainsi appris à se préparer à une date précise. Ils ont appris à faire trois performances à la suite, donc à avoir des ressources pour la 3eme course, celle pour le titre.

« Aux USA, on nous disait toujours : les deux premiers des sélections sont qualifiés. En fait, c’était très différent. Il y avait un quota de places. Seul le 1er était qualifié et les 4 premiers du 100m et du 200 m NL pour les relais. Ensuite, en fonction des places restantes, les seconds des épreuves individuelles, départagés le cas échéant en fonction des rankings internationaux, étaient sélectionnés ; ils remplissaient ensuite les vides avec les remplaçants pour les relais. Après ça, Phelps et quelques autres nageurs et nageuses ayant gagné plusieurs courses, c’est vrai que tous les seconds ont été pris. »

Le département de la vie de l’athlète cherchait tous les moyens de soutenir les équipes et leur encadrement :

« Je rassemblais toutes les informations, pour constituer chaque année le  ‘’Dossier athlètes de haut niveau’’, assurant la transparence dans le traitement de nos 5 disciplines. Je produisais aussi ‘’le guide de la délégation’’ pour les compétitions les plus importantes,  Toutes les informations connues y figuraient, car je considérais que l’information est faite pour être partagée. On a effectué des analyses techniques de nageurs sur vidéos, à partir de 2002 à Berlin, où toute une équipe était à pied d’œuvre. Des enregistrements vidéo étaient réalisés aussi. Frédéric Barale et moi faisions la même chose pour le plongeon, la natation synchronisée, le water polo. Au début, les cadres de la synchro nous disaient : « on sait faire ça nous-mêmes, on a l’habitude. » On a continué à filmer, l’encadrement a vu ensuite et apprécié nos images. Elles sont devenues demandeuses cela leur permettait d’être plus concentrées sur les prestations des nageuses. »

 

EVITER UN SENTIMENT D’ECHEC

CHEZ CEUX QUI S’ARRETAIENT

« En analysant les résultats des équipes de natation synchronisée et les carrières des ballerines, on a établi une corrélation entre le niveau et la valeur des équipes. C’était frappant, en 2004 : 100% des Russes, championnes olympiques étaient présentes aux Jeux précédents et au 1er championnat du Monde de l’olympiade nouvelle, contre 87% pour le Japon deuxième équipe, 66% pour les USA troisième. La corrélation était donc très forte, qu’inversaient seulement des choses très identifiables. Notre équipe, avec 22%, n’était pas qualifiée.

« C’était important pour autre chose que l’ambition de la réussite : expliquer aux ballerines qui nous quittaient sans avoir atteint leurs objectifs qu’elles ne devaient avoir aucun sentiment d’échec. Plusieurs d’entre elles arrêtaient après ‘’l’échec de cet été’’. Nous mettions en lumière leur faible longévité sportive ; elles-mêmes, répondant à nos questions, affirmaient qu’il fallait au moins 4 ans de travail en commun pour espérer se qualifier aux Jeux Olympiques et au moins deux fois plus pour nourrir une ambition de podium ! Le fait qu’elles ne pouvaient y accéder avec un investissement de deux ans en équipe de France, leur faisait comprendre qu’elles n’étaient pas en échec ; il s’agissait en réalité d’une carrière inachevée ; il me semblait important qu’elles en prennent conscience, et qu’elles n’arrêtent pas une carrière honorable sur un sentiment d’échec.

« Claude Fauquet, pour l’entraînement, s’appuyait sur le Directeur des équipes de France (2). Moi, j’avais en charge l’organisation. Je partais autant de fois que nécessaire pour veiller à des tas de choses. Le but : informer, analyser, faire des choix. Trouver et transmettre toutes les informations nécessaires sur le pays. Aucun détail, tout était important y compris… comment prendre les taxis, comment téléphoner, les conversions de la monnaie, les circuits qu’emprunteraient les nageurs et les entraîneurs dans les piscines afin qu’ils ne découvrent pas tout cela en arrivant. TOUT devait être connu. Je me souviens, à Athènes, qu’Odile Petit m’a dit : « quand je suis arrivée, j’avais l’impression de tout connaître. », le but était atteint. Tout un chacun connaissait son n° de vol ainsi que les horaires, les dates d’arrivée et de départ de tous, etc. Aux Jeux de Pékin, nous avions fait un tel travail de préparation que, pour une réunion organisée par le CNOSF pour tous les Présidents et DTN, un des intervenants avait sollicité notre document pour son intervention et ne s’en était pas caché. Francis Luyce était fier que le rapport issu de la Fédération de natation soit utilisé pour l’ensemble de la délégation olympique française.

 

CLAUDE FAUQUET FAISAIT VIVRE

NOS IDEES. TRAVAILLER AVEC LUI

ETAIT UN BONHEUR

« Par exemple, il était mentionné que pour le voyage en avion en direction de Pékin, il était essentiel que les nageurs puissent dormir un maximum de temps après le repas. Or, pour assurer la meilleure récupération, les meilleures conditions de voyage, il fallait que les nageurs soient en business class. Ce que la fédération a accepté. Nous avions aussi décidé que nous aurions un stage d’une semaine avant les Jeux. Claude avait un mauvais souvenir du Japon, qu’on a écarté. On a fait des repérages, et on a fini par choisir une ville, Dalian, à une heure quinze d’avion de Pékin, au nord-est, en bord de mer. Nous les avons contacté, leur avons fait part de nos souhaits, et ils nous ont répondu : ‘’vous serez reçus comme des chefs d’Etat.’’ On a trouvé ça marrant mais… nous fûmes réellement reçus comme des chefs d’Etat. Notre stage s’est déroulé dans des conditions incroyables. Les Chinois sont venus nous attendre à l’aéroport, et nous ont conduits à l’hôtel dans des bus privés par une route neutralisée, précédés par des voitures à gyrophares. On ne pouvait pas demander quoique ce soit sans l’obtenir. Ils ont mis deux étages de l’hôtel à notre disposition pour qu’aucun autre client ne puisse nous gêner.

« Pendant la compétition, nous étions tous munis de talkie-walkie pour communiquer. Je restais sur l’organisation. Nous avions un véhicule d’urgence. L’un d’entre nous, habituellement Patrick Deléaval ou Jean Louis Morin, se posait près de la chambre d’appel, avec un sac, pour le cas où un nageur avait besoin de lunettes neuves. Bref, chacun avait son rôle.

« Tout cela a été possible parce que Claude s’accaparait les choses, n’enterrait pas nos suggestions, il les faisait vivre. C’était du bonheur de travailler avec lui. »

 L’après Fauquet s’est fait sans ses principaux adjoints, et d’aucuns se sont inquiétés que ses principes ont été un peu oubliés.

« Des sélections françaises devait résulter une équipe homogène. Ce système n’a pas été poursuivi par l’équipe actuelle, et on a desserré les qualifications. A Rome, aux mondiaux 2011, il y a eu comme cela six sélectionnés qui n’ont pas nagé, ce qui n’est jamais bon. Et le système de sélection pour les Jeux de Londres a frôlé la correctionnelle. Du fait de l’erreur d’avoir inscrit en amont certains nageurs, il s’en est fallu de peu, en raison des quotas édictés par la Fédération Internationale, que Clément Lefert (or sur 4x100m et argent sur 4x200m) ne puisse nager ! » Ces choses là peuvent arriver, même si ce sont des anecdotes. Mais ce n’est par un Philippe Dumoulin qui aurait laissé passer une telle boulette !

Avant l’accident cardiaque qui l’a terrassé, Christian Donzé avait laissé échapper des propos intrigants concernant ses choix techniques, dans une interview de presse dans laquelle il analysait les raisons du triomphe de Londres. Tout cela est dû, expliquait-il : « à une belle génération de nageurs et d’entraîneurs, à des critères de sélection bien établis, à d’excellents stages, à un projet olympique sur 2 ans, à la valorisation des entraîneurs. » Jusque là pourquoi pas. Mais, ajoutait le DTN, « j’ai beaucoup lu et entendu dire depuis 2009, que la natation française avait profité de l’exigence de Claude Fauquet. Je n’ai rien contre Claude Fauquet, mais j’ai diminué les exigences des critères de sélections ; j’ai adapté progressivement ces exigences au contexte de l’équipe de France. En quelque sorte, j’ai fait l’opposé de ce qu’il proposait. »

D’aucuns se sont étonnés d’entendre Donzé se vanter d’avoir détricoté le travail de son prédécesseur. Par ailleurs, la part que revendiquait le DTN dans les victoires d’Agnel et de Muffat peut être perçue comme marginale. « Il aurait pu faire n’importe quoi, rien n’aurait pu empêcher Yannick Agnel et Camille Muffat de devenir champions olympiques, nous confiait un entraineur : « même s’ils avaient fait partie de l’équipe de Namibie, ces deux là auraient gagné. » Probablement… Un point de vue qu’on peut reproduire aussi pour Florent Manaudou, avec cette différence qu’à son sujet, personne n’avait vu venir le colosse marseillais, qui, quelques mois auparavant, nageait encore à Ambérieu.

Il est important de prendre date au sujet d’une autre décision du regretté successeur de Claude Fauquet à la tète de la DTN, celle d’avoir modifié les critères de sélection (qu’il qualifiait de « bien établis ») après les qualifications aux championnats de France. Ces critères modifiés auront un impact à moyen terme : en les recevant, les nageurs et les entraineurs ont pris note que le Directeur technique national ne croyait pas en ce qu’il proposait. On sait ce que l’intransigeance de Fauquet, aussi détestable a-t-elle pu paraitre à beaucoup, a finalement produit.

On ne peut savoir si Donzé, si le sort funeste ne l’avait frappé, se serait figé dans cette attitude, dictée sans doute par sa faible capacité de résistance aux pressions d’un Comité directeur atteint par la limite d’âge et à un président qui a décidé que rien n’était aussi important que d’être élu et réélu ad vitam aeternam. Mais on imagine qu’elle produira, si elle n’est pas combattue immédiatement, des dégâts impossibles à apprécier dans l’immédiat, mais dont l’impact futur est certain. Un nageur du groupe « relève » qui avait raté sa qualification aux Jeux a dit, en prenant connaissance de la liste des repêchés, sur laquelle il ne figurait pas : « j’ai la sensation d’avoir raté une deuxième fois ma qualification. » Soumettre des nageurs à des critères difficiles, mais qui induisent l’excellence, pour ensuite leur dire après les épreuves de sélection que ces critères sont revus à la baisse, est faire entrer une forme d’incertitude, de flou, mais aussi un soupçon d’incompétence. Clément Lefert, quoique qualifié pour les Jeux de Londres, avait manifesté à ce sujet une certaine frustration.

 

(1)  Avec Barnier, Sicot, Gilot et Bousquet.

(2)  Lucien Lacoste, puis Marc Begotti.

 

 

Prochain article : L’invention du bien nager.

1994-2012 : la révolution française. 1

 L’EFFET CLAUDE FAUQUET

 Eric LAHMY

En dix ans, de 1994 à 2004, la natation française est passée d’une place d’intermittente des podiums à celle de collectionneuse de médailles. Depuis, elle n’a cessé de confirmer son appartenance au Gotha international. Comment s’est opérée cette montée en puissance, c’est ce que nous nous efforçons de raconter dans une série d’articles. Pour commencer, nous avons demandé à Claude Fauquet, directeur des équipes de France 1994-2000 et Directeur technique national 2001-2008, généralement considéré comme la figure centrale de ce redressement, de nous conter les principes et les aléas de ce qu’il faut bien ici appeler sa méthode.

 Novembre 2012. INSEP, bâtiment J. Claude Fauquet, directeur général adjoint en charge de la coordination des politiques sportives, s’apprête au départ. Après deux ans dans l’ex Institut National des Sports et de l’Education Physique (devenu par une habile transmutation des deux dernières lettres du sigle, l’Expertise et la Performance), l’ancien Directeur technique de la natation française est sommé de vider les lieux par l’âge obligatoire de la retraite. Epinglé sur sa porte, l’un des quatre poèmes de Paul Valéry qui furent sculptés au fronton du Palais de Chaillot, place du Trocadéro :

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor

Que je parle ou je me taise

Ceci ne tient qu’à toi

Ami n’entre pas sans désir »

Pour inscrire ces lignes magistrales, Claude s’est contenté, lui, d’un feutre gras sur une feuille volante, mais les mots résonnent dans les esprits, à condition de savoir les lire. Sur un mur, au-dessus de son bureau, toujours dans l’humilité d’un griffonnage de feutre sur papier vergé, la formule d’un enseignant de Harvard, Tal Ben Shahar :

« Si on n’apprend pas à échouer, on échoue à apprendre »

Tout cela est bien dans la ligne de l’homme qui, ayant ramassé la natation française au fond de l’abîme de 1994, l’a hissée, avec son équipe, à la force de ses intuitions et de sa conviction, aux sommets qu’elle a rejoints dix années plus tard aux Jeux d’Athènes, en 2004, et qu’elle n’a pas quittés, continuant sur son erre, quatre ans après que l’initiateur ait laissé les clés à son successeur, Christian Donzé. Fauquet n’a pas seulement réussi le tour de force de faire passer la natation française d’une situation d’échec quasi-permanent troué de-ci de-là de coups d’éclat subreptices, il a changé les paradigmes de la réussite sportive. Après six mois de chargé de mission auprès d’un  cabinet ministériel, il a rejoint sa mission à l’INSEP en avril 2010.

Son action y a été moins éclatante, plus souterraine. « Deux ans, ce n’était pas assez, mais avec l’équipe de la Direction des Politiques sportives, nous avons pu initier quelques changements importants sur la manière d’appréhender la performance de haut niveau. »

L’une de ses grandes idées concerne ce qu’il appelle le « sens. » L’ascèse sportive semble parfois en être diablement dépourvue, et quelque chose, chez Fauquet, ne se contente pas de la définition de Lionel Terray, qui l’appelait : « la conquête de l’inutile. » Les justifications de cette poursuite manquent un peu de poids, si l’on reste trivialement à soupeser les deux côtés de la balance. Tout ça pour ça ? Huit mille kilomètres franchis dans l’eau, douze-cents tonnes de fonte levés au gymnase, soixante mille push-up et cent vingt mille relevés de bustes en quatre ans dans l’espoir assez peu garanti de raboter quelques dixièmes dans le 100m nage libre lors du grand spectacle olympique ? Dans le passé, Robert Bobin, qui fut DTN, puis président de la Fédération Française d’Athlétisme, et directeur de l’INSEP, peut-être un peu à court d’arguments, avait trouvé cette « raison » un peu lapidaire mais pleine d’intuition : « nous faisons du sport parce que nous aimons cela. » Il nous ramenait non sans raison à la joie de l’enfant qui joue avec une balle dans un jardin.

 

« MA CHANCE A ETE D’ETRE

PASSIONNE DE SPORT SANS ETRE

DU MILIEU DE LA NATATION »

 

Claude a, sinon essayé d’aller plus loin, tenté d’embellir le concept. La recherche du sens l’a conduit à prôner l’entrée de la philosophie à l’INSEP.

On est venu afin de l’entendre évoquer sa grande aventure de Directeur technique national de la natation française. Claude est un homme d’allure toute simple. Pas de carrure héroïque ou d’expression intimidante, un visage de doux rêveur, derrière ses lunettes, l’écharpe de celui qui ne veut pas prendre froid. Ajoutez à cela l’âge de la retraite qui a buriné les traits et grisonné les tempes et le voilà, regard méditatif ou amusé, sur lequel passent des vagues malicieuses où percent, c’est selon, tendresse ou détermination.

J’aimerais l’aiguiller sur l’époque qui va de la direction des équipes de France, puis de la DTN, entre 1994 et 2008, mais Fauquet est un homme de méthode. Il prévient. On ne comprendra pas si on ne remonte pas plus haut :

« Avant ça, pendant 20 ans, de 1974 à 1994, j’ai été cadre technique de Picardie, explique-t-il. Et travaillé à la commission fédérale de la formation des cadres avec des dirigeants de valeur, dont Arlette Franco, qui avaient compris le rôle de la formation. A l’époque, nous avons, sous la coordination  de Jean-Pierre Le Bihan, rédigé, avec Georges Geiger et Jean-Paul Clémençon un ouvrage sur la question  de la méthodologie de l’entraînement.   

« Une chance fut que je n’étais pas issu de ce milieu, et donc pas influencé culturellement par les idées qui s’y véhiculaient. J’étais passionné de football et de rugby, assez différents de la natation.

« En revanche, j’étais passionné de sport ; dès mes dix ans, j’achetais L’Equipe tous les jours. Cette passion était transmise par le père. Mon grand éveil a eu lieu pendant  les Jeux olympiques de Tokyo. J’ai vu un film, « Tokyo Olympiades », d’une facture superbe, et j’ai été marqué par l’idée de malédiction d’un sport français qui ne gagnait pas…

« Je ressentis avec amertume les défaites de Christine Caron [2e du 100m dos dames entre deux Américaines] et de Michel Jazy [4e du 5000m en course à pied]. Pour moi, Christine devait gagner le titre olympique. J’ai dit à ma mère : « je ne comprends pas pourquoi on n’est pas capables de gagner. »

« Cet enthousiasme m’a dirigé vers le professorat d’éducation physique préparé au CREPS d’Houlgate et obtenu en 1970 en ayant vécu intensément les événements de Mai 1968. A peine diplômé, et retour du service militaire, j’ai enseigné deux ans, et Gérard Garoff, nouveau Directeur technique de la natation, m’a donné ma chance en 1974 : je suis devenu cadre technique en Picardie. J’ai eu aussi la possibilité, chaque année, de me rendre, comme cadre technique, à Poitiers puis Mâcon, pour former sous l’initiative de Jean-Claude Letessier, président de la FNMNS,des générations de maîtres-nageurs-sauveteurs, avec des idées nouvelles. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient pratiquement aucune formation sérieuse.

« C’est la que se nouera une amitié indéfectible avec Marc Begotti qui va amener Catherine Plewinski au plus haut niveau mondial.

« Les idées du milieu de la natation de l’époque étaient emplies de convictions que je refusais de partager. Ainsi le climat général de démission qu’imposait le dopage de la RDA. Je me disais que, certes, il y avait le dopage, mais derrière ce fait négatif, il y avait sans douteun apport technique des Allemands de l’Est à essayer de comprendre. Le fait est qu’ils nageaient bien. Quand Michel Pedroletti revient de RDA avec un fréquencemètre de rameurs, on se met à cogiter, et on s’est dit que les nageurs ont une même problématique : avancer dans l’eau, les bras, au lieu des rames, faisant office de segments moteurs. En 1987, profitant des championnats d’Europe de Strasbourg, on a produit, avec quelques collègues cadres techniques, un ouvrage sur la technique. Les allemands du club d’Heidelberg avaient travaillé sur la même problématique de la distance par cycle ; nous les avons rencontrés avec Didier Chollet et Patrice Pelayo, deux amis universitaires impliqués dans ces réflexions.

 

PELAYO, CHOLLET, CATTEAU,

                                      AU CENTRE DE NOS REFLEXIONS

 

« On a essayé alors de passer du descriptif au fonctionnel, de dépasser la reproduction des gestes. Raymond Catteau, à partir de certains constats, avait apporté cette idée qu’il fallait dépasser la reproduction de ce qu’on voyait pour s’efforcer de comprendre comment ça fonctionne. Par exemple, toutes les études démontrent que le battement de jambes n’est pas propulsif. Il fallait en tirer des conclusions. » [Cela ne signifie pas que le battement ne sert de rien, l’attaque de bras s’appuie sur le battement.]

« Parlant des Allemands de l’Est, j’ai vécu une drôle d’anecdote à Abbeville ; on venait de construire le bassin de 50m, quelqu’un de l’USEP me dit : j’ai des amis allemands qui sont chez nous, qui sont de la natation. Ah, je demande, comment s’appellent-ils ? La fille, c’est Kornelia Ender. Quoi ? Il y avait de quoi tomber à la renverse. Kornelia avait été la meilleure nageuse du monde entre 1973 et 1976. Je téléphone à Catherine (Plewinski), je lui dis : on ne peut pas rater ça. Elles se sont rencontrées à la piscine d’Abbeville, noire de monde, et elles ont parlé natation. J’ai demandé à Kornelia quel était le problème de la natation française. Elle a répondu : « vous ne travaillez pas assez. »

« Pendant ces années de création dans la natation picarde, on invente, on rencontre Mulhouse, le Racing, les grands clubs, on cherche comment « ça » se construit. Alors, j’admirais sans esprit critique, ils étaient pour moi la grande natation. »

« Vers cette époque, Patrice Prokop avait imaginé les « centres pilotes ». Il regroupait les entraîneurs dans un grand club où les coaches d’expérience faisaient don de ce qu’ils savaient. Quand Guy Boissière nous a raconté les Vikings de Rouen, j’ai saisi qu’au-delà de l’homme de bassin, il y avait toute une construction qui a mis du temps à se concrétiser. J’ai compris qu’il fallait bâtir.

« Et en 1994 Jean-Paul Clémençon m’appelle pour me confier l’équipe de France. Je n’ai jamais compris  vraiment pourquoi  –  même s’il m’a expliqué, et je lui ai fait confiance, qu’il avait été intéressé par une de mes interventions à Montdidier, dans ma région. Quelques années plus tôt, j’avais refusé la proposition de Gérard Garoff de rejoindre Font-Romeu comme entraîneur en remplacement de Michel Guizien. Après réflexion, j’avais décliné cette offre parce que j’estimais que je n’avais pas terminé ma mission en Picardie. Là, concernant l’équipe de France, il s’agit d’un tout autre challenge ; j’hésite encore, pas sûr du tout d’être l’homme de la situation, mais j’y vais. En 1994, c’est unéchec retentissant. Je suis invité aux mondiaux de Rome parPatrice Prokop, eton récolte zéro médaille. Deux ans plus tard, aux Jeux d’Atlanta, on vit un autre échec que je ressens comme une humiliation. »

 

LES MINIMA ET LES SERIES C’EST DIRE LA VERITE AUX NAGEURS

 

La natation française est au fond. Incapable de réagir. « Dans une équipe plus forte, à Atlanta, Franck Esposito n’aurait pas fait 4e, mais une bien meilleure place. Pourtant, cette équipe ne manquait pas de potentiels qui n’avaient rien à envier aux générations que nous avons connu ensuite. Mais il me semble qu’avoir voulu valoriser les relais comme moteurs d’une dynamique collective était une erreur. » A l’envers d’une dynamique de succès, existe-t-il une dynamique de l’échec, dans lequel les membres sont atteints par un vent de défaite ? Après une « discussion franche » avec Esposito, Claude est décidé de remédier à cela. Sur une idée de Clémençon, il propose la réforme des « séries ». De quoi s’agit-il ? « De classer les nageurs par séries, en fonction de leurs performances en bassin de 50m », leur indiquer leur valeur exacte, les situer dans la hiérarchie mondiale. « Les séries, résume Claude, c’est dire la vérité aux nageurs. »

Sa décision sans doute la plus visible et assurément la plus décriée pendant des années concerne les minimas de sélection des équipes de France. Claude les élève de façon extraordinaire : les minima deviennent inabordables pour la plupart des nageurs français. Ils ne s’adaptent plus aux forces ou aux faiblesses de notre natation, mais se réfèrent à un paramètre et à un seul : la capacité d’entrer en finale de la compétition, Jeux Olympiques, championnats du monde, etc., et, pour les relais, à la cinquième place.

C’est une bombe. Le microcosme réagit… assez mal. Par moments, on dirait que Fauquet, exceptée l’équipe qui l´entoure, est (à peu près) seul contre tous. Les entraîneurs, responsables de clubs, dirigeants de tous poils, bref de tout ce petit monde qui vit, affectivement et effectivement, de la production d’internationaux, s’inquiète. Fauquet a mis la natation française devant ses responsabilités. Les coaches se trouvent dans la situation de varappeurs de Fontainebleau qu’on a transporté au pied de l’Aconcagua ou de l’Himalaya : « et maintenant, grimpe. »  Ou plus exactement, de grimpeurs qui prétendaient grimper l’Himalaya et s’arrêtaient au camp de base, auxquels on intime l’ordre d’être en forme pour l’attaque des sommets. Et qui prennent peur.

Ce qui ne nous tue pas nous renforce. Le remède du docteur Fauquet a du bon. Eric Boissière, le fils et successeur à Rouen de ce Guy qui avait tant impressionné Claude, en témoigne : « Nous nous sommes réunis et nous avons fait ce constat : notre profession n’existe plus. » La corporation s’adaptera ou mourra. Le génie, disait Sartre, n’est pas un don, mais l’issue qu’on trouve dans les cas désespérés. Les passionnés, ceux qui ont l’entrainement chevillé à l’âme, s’organisent, serrent les boulons, deviennent plus exigeants, créent des passerelles, revoient les ambitions à la hausse. Tous les nageurs de 100m à 51’’5 à qui l’on demande de réussir 49’’5 n’y parviendront certes pas, mais s’ils s’y mettent, qu’est-ce qui les empêche, élevant graduellement le niveau, de permettre aux meilleurs d’entre eux d’atteindre au Nirvana ?

Une anecdote canadienne prouve d’ailleurs que d’autres techniciens l’ont précédé dans la démarche des « minima durs ». En 1988, les Canadiens ont engagé, un entraîneur australien fameux, Don Talbot. Celui-ci réforme et… pose des minima intraitables. Mais l’institution résiste, impose des minima moins sévères, adaptés au moindre niveau des nageurs canadiens. A quelques semaines des Jeux de Séoul, Talbot claque la porte : « Vous n’arriverez à rien comme ça, leur chante-t-il. Je ne suis pas ici pour accompagner une natation sans ambition. »

 

1996, FRANCIS LUYCE SORT EN PLEURS

DU BUREAU DU MINISTRE DES SPORTS

 

Talbot est une icône de la natation mondiale, entraîneur chef de quatre grandes équipes olympiques australiennes entre 1960 et 1972, et ses élèves, John Konrads, Bob Windle, Kevin Berry, Beverly Whitfield et Gail Neal, ont été champions olympiques. Il retourne avec les honneurs en Australie. En face, Claude Fauquet et sa réputation de « bon CTR » de Picardie ne pèsent guère. Et pourtant, il va réussir là où Talbot a jeté l’éponge. Sa seule force est celle de la conviction qu’il met dans ses idées… et, peut-être, la solidité du statut du DTN à la française qui permet à Jean-Paul Clémençon de le protéger. Il serre les dents et tient bon.

Les réformes se suivent : on revoit le calendrier, les modes de sélection, la planification, on crée un service recherche. «Après quelques tâtonnements dus à ce qu’impose le ministère en termes de filières de haut niveau nous imposons l’idée  qu’outre Font Romeu et l’Insep, la natation de haut niveause fait aussidans les clubs : Mulhouse, Toulouse, Marseille, Antibes, Rouen, à l’époque. Le problème est que ces entités n’étaient pas reconnues comme pouvant être des structures de  la filière de haut niveau du ministère.

« Il faudra du temps avant que cette idée fasse son chemin et que les clubs deviennent a partir des années deux mille parties intégrantes du haut niveau français.

« Pour donner encore davantage de corps à cette organisation nous avons très vite pensé à proposer en assemblée générale l’idée  de label pour les clubs en fonction de leur cœur de pratique et de leurs savoir faire. Nous définissons cinq labels.

« Il y aura des clubs qui feront de l’animation, puis viendront d’autres labels en fonction de ce qu’ils apportent ; développement, formation (je vois, dans la formation, le pivot de tout le reste : ceux qui ont la capacité à former des gamins, et qui ne sont pas reconnus) ; niveau national et niveau international. Il faudra plus de dix ans pour que cette réforme essentielle à mes yeux commence à voir le jour »

Le plus difficile n’est pas de trouver les bonnes idées, mais de les proposer à des dirigeants qui ont du mal à saisir les enjeux et que le désir de la réussite internationale n’empêche pas de dormir. L’opinion ne capte pas la valeur des innovations proposées, et Fauquet doit souvent peser de tout son poids, s’arc-bouter pour obtenir que les projets proposés par la DTN soient compris et mis en œuvre. Il est difficile de saisir les sentiments du président de la Fédération. Francis Luyce est certes sensible aux enjeux que représentent les succès internationaux. En 1996, il a pleuré d’impuissance au sortir d’une réunion d’après Jeux olympiques où le ministre des sports Guy Drut l’a publiquement humilié sur les résultats de l’équipe de France de natation. Nul, sans doute, plus que lui, ne souhaite une revanche sur un incident que son orgueil a mal toléré. Mais au quotidien, sans doute parce qu’il est confronté aux remontées des doléances de sa base, sans doute aussi parce qu’il n’est pas toujours convaincu de la justesse des choix de la direction technique, son appui à la politique des boys de Jean-Paul Clémençon et de Fauquet n’est guère indéfectible. Luyce a d’ailleurs une toute autre vision des priorités. Ses ambitions ne sont-elles pas, avant tout, de devenir président de la Ligue Européenne et vice-président de la Fédération Internationale, et, surtout, d’être réélu à son siège de la Fédération Française ? De telles volitions n’encouragent pas un dirigeant qui n’hésite pourtant pas à parler fort, à prendre des risques. Si chaque proposition doit être étudiée à l’aune de « est-ce que c’est bon pour ma réélection », il est très difficile de construire une action cohérente.

« Face à ces incompréhensions,j’ai décidé de contre-attaquer. J’ai pris ma besace, et, tout seul, en un an, visité toutes les régions françaises, réuni les parties prenantes et leur ai fait face. Je leur ai dit : « Si je suis mauvais, vous allez me le dire », puis je leur ai expliqué ce que je voulais faire. En face, je n’ai pas trouvé beaucoup de détracteurs – mais au contraire une grande passion, des interrogations, et finalement une adhésion ; les gens voulaient avoir cette chance de tenter quelque chose. »

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, « quelque chose de fort se met en place avec l’encadrement et les athlètes. A ce moment, même s’ils se sont posé des questions, je crois qu’ils ont compris que je ne les trahirais pas. 

Avec Philippe Hellard, responsable du service recherche, nous avons commencé petit à petit à construire une stratégie d’analyse du haut niveau. C’est son équipe qui sera d’ailleurs choisie par la FINA pour assurer l’observation des JO d’Athènes.

« J’étais fatigué de voir nos nageurs bouffés dans les départs, les virages. Nous avons produit une grosse réflexion, un gros travail sur tout ce qui n’est pas nagé, et, dans la partie nagée, sur des éléments techniques comme le déplacement du centre de gravité en fonction des mouvements des bras dans la nage. On a commencé à constituer une base de données. Après la compétition, les entraîneurs et les nageurs repartaient avec un CD qui contenait ces données.

 

ON S’EFFORCE DE NE RIEN OUBLIER,

DE QUADRILLER LES PARAMETRES

DE LA PERFORMANCE

 

« Les aspects logistiques ont été maitrisés avec Philippe Dumoulin et nos chefs de mission, Paulette Fernez en particulier. Lors des grands déplacements, à l’hôtel ou au centre d’hébergement où nous nous trouvons, nous pensons à une salle vidéo, une salle de convivialité avec affichage des infos, sur les briefings, l’hébergement, la nourriture, les transports. L’un de nous, le plus souvent Patrick Deléaval, se pose avec son sac à dos près de la chambre d’appel, avec des lunettes de rechange, prêt à aider le nageur pour le cas d’un incident, d’un manque. On s’efforce de ne rien oublier, de quadriller l’approche de la compétition.

Et patatras, aux mondiaux de Barcelone, en 2003, il y a Rostoucher qui doit nager le 1500 mètres. Pour la première fois, l’organisation a prévu de publier les listes sur l’Internet. La veille de la course, Patrick Deléaval,qui doit rentrer en France pour encadrer un autre événement, quitte la compétition. Pour faire entrer un nageur qui n’était pas primitivement prévu, la FINA change dans la nuit qui précède la compétition les start-list. Rostoucher, qui devait nager primitivement dans la 5e série, se retrouve dans la 4e série, et personne ne s’en aperçoit. Il se prépare tranquillement pour la 5e série, et quand il s’y présente, n’y a pas sa place. C’est la faute ! Francis Luyce et son comité directeur ont demandé de virer l’encadrement.

« Je refuse cette décision car j’estime être le seul responsable de cette erreur grave et propose d’être entendu par une commission de discipline. Cela ne s’est pas fait.

« L’année suivante, avec la même équipe  nous avons fait six médailles aux Jeux. »

Bizarrement c’est après le triomphe de Pékin, fin 2008 que Claude Fauquet décide, épuisé, de mettre fin à ses fonctions. Il est Directeur technique national depuis le 1er avril 2001.

« Francis est passionné et bon gestionnaire. Mais est-ce encore le modèle qui convient ? Plutôt qu’un administrateur, aujourd’hui, il faut un manager. C’est pour ça que chaque décision a trop souventété un combat. Sans cela, et si nous avions obtenu les JO à Paris en 2012, j’aurais continué après 2008, mais j’étais épuisé. »

La vie d’un DTN n’est pas une sinécure, tant il est de domaines où il doit peser. Peut-être est-ce cela aussi, qui a fragilisé avant une course de VTT fatale, son successeur Christian Donzé à l’âge de cinquante et un ans.

« La conduite du succès, elle se fait au quotidien, dans tous les détails. Quand Denis Auguin et Alain Bernard quittent Marseille, avec les conséquences que l’on sait sur les deux dernières olympiades, il n’est pas question de laisser les choses se défaire. Auguin vise Antibes, Patrick Deléaval, toujours attentif aux problèmes du CNM, suit le dossier, mais rien n’existe vraiment pour les recevoir. Je vais sur place, voir les gens qui comptent, travaille avec le président du comité régional, Gilles Sezionale ; le club  pousse pour créer le poste. Et on sait ce qui se passe après. Quand ce travail-ci est fait, après, par comparaison, le niveau des critères de sélection nationale devient minuscule.

«Mais bon, après tout ça, il fallait avoir des résultats. Avant les Jeux d’Athènes, en 2004, je causais avec mon très cher adjoint, Philippe Dumoulin, qui avait tant donné, tant apporté d’enthousiasme, de passion, à cette aventure. Et je lui ai dit : « si là, on ne sort par de résultats, je crois qu’on ne pourra pas continuer. »

On ne peut comprendre le cheminement d’un Directeur technique si on n’a pas saisi la relation « administrative », officielle, qui lie ce poste à la hiérarchie des élus et des employés fédéraux. Pour Claude, « il y a deux périodes. D’abord celle qui englobe les directions de Gérard Garoff et de Patrice Prokop. Le DTN est alors le patron de l’administration, ce que Francis appellera un Etat dans l’Etat, alors qu’à mon sens cette situation donnait une vraie cohérence à l’action fédérale. Puis il y a un développement de la Fédération, le personnel est multiplié par deux ou trois, et Francisdécide de créer un poste de Directeur général, idée contre laquelle je me positionne en comité directeur, car cela pouvait créer en interne un problème de management du personnel qui se confirmera par la suite

 

J’AI SOUS-ESTIME A QUEL POINT

LAURE MANAUDOU AVAIT BESOIN DE  PHILIPPE LUCAS EN 2003

 

« Louis-Frédéric Doyez est nommé, et il se passe que ce type est intelligent et travailleur. Sans une entente avec lui, avec Daniel Chaintreau, responsable du département financier, et Paulette Fernez , notre trésorière, nous n’aurions pas  pu réussir. Pour préserver cette cohérence du projet fédéral, j’avais d’ailleurs placé quelqu’un de la DTN dans tous les services, comme Bernard Boullé qui, après avoir conduit une responsabilitéau marketing, a créé un département équipement reconnu aujourd’hui par tous les acteurs institutionnels. Le seul problème qui se posait vis-à-vis de Louis-Frédéric  Doyez était la question de l’autorité partagée du DTN et du DG: le DTN a-t-il une autorité hiérarchique sur le directeur général et inversement? Et la réponse est : non. Mais nos relations se sont réglées intelligemment d’elles-mêmes.

« Il y a comme une injustice de n’avoir reconnu que Claude Fauquet, parce que Jean-Paul Clemençon, qui a eu l’idée des séries, a joué un rôle important au début de l’histoire. Avec sa culture, sa vision, son intelligence, sa personnalité, il a beaucoup fait avancer les choses. Parmi ceux qui ont énormément travaillé dans cette équipe, je citerai Marc Begotti, Lionel Horter, André Duclaux, à Dijon, un homme qui n’était pas projeté sur l’avant-scène, mais qui n’en a pas moins œuvré, Lucien Lacoste à Toulouse et Patricia Quint qui donnera après Sydney une véritable impulsion à la natation féminine ; il y a eu aussi tout le médical coordonné par Jean-Pierre Cervetti et Christophe Cozzolino.

            « Je ne voudrais pas oublier des entraîneurs comme Kasimier Klimek, disparu tragiquement en stage à Vittel avant les Jeux olympiques de Sydney, Lionel Volckaert, Jean Douchan LeCabec qui nous a bousculé dans nos représentations, Eric Gastaldello, et Philippe Lucas, déjà présent en 1997 dans l’équipe de France contre l’avis de certains qui le porteront au pinacle quelques années plus tard.

            « En ce qui concerne Philippe Lucas, mon erreur est d’avoir gravement sous-estimé à quel point Laure Manaudou avait besoin de son entraîneur aux championnats du monde 2003, et de ne l’avoir pas sélectionné. Après, c’était installé. Il n’a jamais quitté sa vindicte. Et puis, il faisait monter le buzz par des déclarations incendiaires, et ça lui convenait bien comme ça. »

 

Prochain article : A la Poursuite de l’Excellence