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1994-2012 : LA REVOLUTION FRANCAISE (3)

L’INVENTION DU « BIEN NAGER »

 

APRES AVOIR DECRIT LA DEMARCHE DE CLAUDE FAUQUET, PUIS L’APPORT DE PHILIPPE DUMOULIN AU BUREAU DE LA VIE DE L’ATHLETE, NOUS EXAMINONS L’EMERGENCE DE LA TECHNIQUE DE NAGE GAGNANTE DES FRANÇAIS, DANS CE TROISIEME VOLET DE NOTRE ENQUETE SUR LA NATATION FRANÇAISE ENTRE LES « ZEROLYMPIQUES » DE 1994 ET 1996 ET LES EXPLOITS DE 2004 2008 ET 2012.

 Par Eric LAHMY

Il est l’un des initiateurs, et un personnage clé de la réussite de la natation française. Sans Marc Begotti, Claude Fauquet n’aurait pas eu une méthode de nage à sa disposition, un modèle performant à proposer aux entraineurs, spécifiquement français de l’entrainement moderne. Pour des raisons liées au cloisonnement de la pensée technique française (et à notre proverbiale inaptitude dans les langues étrangères), il y avait peu de chances que viennent à nous les réflexions en provenance de l’école russe de l’ efficience technique (représentée par un franc tireur comme Touretski), de l’école américaine la plus sophistiquée, celle qui a produit l’élite de l’élite US, de Don Schollander à Missy Franklin en passant par Mark Spitz, Tracy Caulkins, Ambrose Gaines, Natalie Coughlin, Matt Biondi, Brian Goodell et, bien entendu, Michael Phelps, ou de l’école allemande dont le message fut hélas excessivement brouillé par le dopage institutionnel de l’Est du pays, ou encore de l’école australienne, capable de produire de ci de là de la belle nage, de l’école italienne (certes difficile à déchiffrer), de l’école anglaise, de l’école des Pays-Bas, de l’école hongroise, sans parler de l’hermétique école japonaise.

D’autres que Begotti ont inspiré Fauquet dans sa recherche d’un « bien nager » pour la natation française. Raymond Catteau, à la fois l’ancien et le penseur, a essentiellement défini une théorie de l’enseignement – à notre avis assez difficile à comprendre – à laquelle de nombreux techniciens rendent hommage, mais qui s’arrête au seuil de la compétition. D’un autre côté, les entraîneurs étaient bien trop silencieux pour répondre aux souhaits de Fauquet : homme de bassin aux succès éclatants, Guy Boissière, n’avait jamais tenté d’exposer sa vision. Les autres entraineurs les plus performants, ne savaient, ne pouvaient ou ne voulaient pas faire passer leurs savoirs. Marc Begotti lui amène une méthode originale, au rebours de ce qui se fait alors en France, sanctionnée par une réussite sans précédent, Catherine Plewinski. De plus, les circonstances vont amener ces deux hommes à communiquer longuement. Mais n’anticipons pas.

Marc Begotti commence petit. « J’ai nagé peu de temps, la piscine où je m’entrainais ayant fermé. » Débuts loupés donc, « mais je m’intéressais à l’enseignement de la natation, raconte-t-il. Je travaillais quelques mois et le reste du temps je voyageais. Pour pouvoir enseigner efficacement la natation, outre une formation de maitre-nageur sauveteur, j’avais complété mon instruction, seul, en autodidacte, cherchant ici et là des informations, des savoir-faire. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient aucun bagage sérieux pour enseigner.J’ai croisé Claude Fauquet lors d’un stage de « formation des formateurs », que j’avais suivi à Mâcon à raison de huit jours par an pendant trois ans. »

            La rencontre, décisive, se fait donc en 1978, et les trois ans qui suivent, vont activer ce qui devient pour Marc une « passion » pour l’entrainement de natation. « Ces stages ont été une révélation ; ils m’ont décidé à devenir entraineur, j’avais compris qu’entraîner c’était enseigner. »

  IL MENACE CLAUDE FAUQUET

QUI CRITIQUE CE QUI SE FAIT

  Les stages de Claude Fauquet étaient très innovants, beaucoup de gens étaient bouleversés par cette approche. Je me souviens d’un entraineur irrité par le discours de Claude au point de le menacer de le jeter par la fenêtre s’il continuait à bouleverser ce qu’il faisait depuis 20 ans ! »

Pourtant, pour Fauquet, cette approche est indispensable. Il faut briser les représentations, tant elles lui semblent contre-productives : la natation française, malgré ses efforts dans la ligne du tout physiologique, vit un marasme, un creux de vague permanent. Le revirement à 180° qu’une remise à plat suppose n’est pas chose facile. Même l’évidence que le « système » se fourvoie – ou du moins est allé au bout de sa logique sans avoir saisi la question de la préparation du nageur dans sa complexité – ne détrompe pas ceux qui ne voient d’autre issue. Qui se souvient du crève-cœur d’une Pascale Ducongé anéantie, en pleurs, après un 50 mètres où elle a tout donné en vain. « J’ai pourtant fait le travail », dit-elle entre deux sanglots. Mais une nageuse d’influx comme elle doit-elle préparer le 50 mètres à coups de marathons aquatiques ?

De telles errances s’expliquent. En 1977, on est passé d’une natation qui ne travaille pas assez à une natation qui travaille trop sans plus de succès. Les « rebelles » qui militent pour une autre approche sont souvent perçus à l’époque comme des nostalgiques des paresses d’antan. Or l’enjeu est d’associer de la qualité à toute cette quantité. Il ne s’agit pas de remettre en cause le kilométrage, mais bel et bien le kilométrage pour le kilométrage. Les tenants de la natation officielle de l’époque de Gérard Garoff, DTN depuis 1973, s’entêtent dans la voie sans issue de la surenchère volumétrique et ne perçoivent pas les passionnantes ouvertures qu’offrent les réflexions des champions du beau nager. L’idée, qu’on pourrait croire évidente, de travailler mieux, ne convainc pas tous ceux qui se désangoissent en songeant bêtement que 20km, c’est deux fois mieux que 10 km. Pour Pascale Ducongé – et tant d’autres – ce fut beaucoup moins bien, mais les coaches s’entêtaient dans leur vision. Ce blocage mental conforta pendant des années un modèle boiteux.

Fauquet s’entête. C’est une chose qu’il sait faire. On l’accusera d’ailleurs de psychorigidité. Comment appelle-t-on un psychorigide qui a raison ?

« C’était innovant à cette époque, se souvient Begotti. Par exemple, un jour, on visionnait tel film des Jeux olympiques. Je me souviens de la course de Barbara Krause, aux Jeux de 1980. On se questionnait : qu’est-ce qui caractérise sa façon de faire et la différencie des autres qui nagent moins vite en finale olympique ? On apprenait à observer ce qui était déterminant pour nager vite. Le lendemain, on se retrouvait à la piscine avec des élèves auxquels on tentait d’obtenir les façons de faire des meilleurs champions. Claude avait lui-même été élève de Raymond Catteau. Et tout avait débuté avec les stages multisports Maurice Baquet à Sète, sortes de grandes colonies de vacances, qu’avaient fréquentées entre autres enseignants d’EPS Raymond Catteau et Claude Fauquet. »

D’OLYMPIADE EN OLYMPIADE, LES COURSES ETAIENT GAGNEES DANS DE MEILLEURS TEMPS AVEC MOINS DE COUPS DE BRAS

 « Je me suis dit : l’entrainement est la poursuite de ce que tu aimes faire, enseigner. J’aurais pu continuer comme saisonnier, je gagnais beaucoup moins bien ma vie en tant qu’entraineur, mais cela me passionnait. »

Marc est accroché. Il a 23 ans, entraine au lycée du Mont-Blanc, à Passy, non loin de la route de Chamonix. Avant même de rencontrer Catherine Plewinski, des idées affleurent, nées des réflexions collectives de Mâcon. Des idées subversives, car contraires aux dogmes établis et représentations du milieu de la natation.

« Tout s’est construit par strates. Par exemple, c’est en 1978 que j’ai commencé à compter les coups de bras, (dont la réduction est la conséquence du « bien nager » et non la cause). Un ouvrage essentiel qui nous avait fait phosphorer, signé Alain Catteau et Yves Renoux « Comment les hommes construisent la natation » exposait une observation objective technique qui portait sur trois Jeux olympiques, Mexico, Munich, Montréal. Les auteurs notaient que, sur l’ensemble des épreuves, olympiade après olympiade, les courses étaient gagnées dans des temps meilleurs par des nageurs qui accomplissaient les courses en donnant toujours moins de coups de bras. La vitesse augmentait et le nombre de coups de bras diminuait. Il y avait là une efficacité (nager plus vite et plus loin à chaque mouvement) qui nous interrogeait, la tendance étant de croire que pour améliorer la vitesse, il suffisait d’augmenter la fréquence. Catteau et Renoux faisaient des observations intéressantes, comme celles par exemple que les meilleurs nageurs avaient le regard dirigé vers le fond, tandis que les autres regardaient devant, ce qui nous conduisait à comprendre que le positionnement de la tète était déterminant pour nager plus vite, et, plus généralement que l’efficience technique était déterminante et le serait de plus en plus ! 

« Pour moi, ce ne sont pas les entraineurs qui forment les nageurs, mais les nageurs qui forment leurs entraineurs. Catherine avait le talent, l’envie, mais, face aux Allemandes de l’Est dopées, elle ne pouvait pas rivaliser physiologiquement, et devait donc nager plus efficacement qu’elles. Les solutions n’étant pas seulement physiologiques, nous devions travailler la technique. Pour cela, nous avons mis en œuvre les pistes que nous avions explorées. Avec Claude Fauquet, on continuait d’échanger autour des problématiques d’entrainement. »

« Les idées de l’époque s’étaient embrumées de considérations que je refusais de partager. Je ne voulais pas entrer dans ce climat général qu’imposait le dopage de la RDA. De telles réflexions ne pouvaient amener qu’à des démissions. Je me souviens de nos longues discutions, dès 1981, alors que je commençais à entraîner. Nous étions convaincus qu’il était malgré tout possible de battre les Allemands de l’Est, et que la France devienne une des meilleures nations du monde en natation. »

Claude Fauquet n’est jamais loin, et les deux compères se frottent à leurs idées dans l’espoir de voir surgir la lumière : « Avec Claude nous cherchions à savoir précisément ce qui caractérisait la façon de faire des meilleurs nageurs vis-à-vis de leurs adversaires. Pour cela nous avons imaginé une observation organisée des courses des nageurs, (l’analyse de course était née), puis nous faisions des analyses comparatives pour bien comprendre les différences. A ce moment là nous fûmes convaincus que ce qui séparait les meilleurs des autres, c’était leur façon de faire (ils ne s’organisaient pas de la même façon pour nager) et nous savions précisément quelles étaient ces différences, mais pas comment obtenir rapidement et efficacement la nouvelle organisation motrice qui s’imposait. » 

NOUS N’AVONS PAS ETE INSPIRES

PAR L’ETRANGER. A VRAI DIRE,

NOUS ETIONS EN AVANCE

« Savoir ce qui différencie les meilleurs de leurs adversaires c’est une chose mais pouvoir faire fonctionner différemment les nageurs entraînés, c’en est une autre. Raymond Catteau nous permit de construire une approche pédagogique qui rendait possible de faire progresser au plan technique les nageurs entraînés. A ce moment là, pour nous, l’entraînement passait du ‘’tout physiologique’’ à un processus beaucoup plus complexe au centre duquel était la pédagogie (comment passer d’un fonctionnement à un fonctionnement de meilleur niveau qui permet de nager plus vite).

« Très vite, trois domaines en inter relation devenaient prioritaires : l’efficience, le rendement et la puissance. Nous avons donc centré notre intérêt sur la pédagogie et la musculation.

« Ces réflexions étaient décalées par rapport à ce qui était enseigné dans l’école de la natation française, où le maitre-mot était : physiologie. En face, nous n’étions pas nombreux à nous poser ces questions, que Raymond Catteau nous a beaucoup aidés à formuler.

« Nous n’avons pas été inspirés par des éléments étrangers, et pour tout dire, je crois qu’on était en avance, sur ces aspects là. La RDA ne nageait pas mal, mais son moteur, c’était le dopage. Les Américains proposaient des types assez diversifiés, ils nageaient différemment les uns des autres. Chez les Russes, il se passait des choses bizarres. Il y avait des hauts et des bas. Annecy est jumelée avec Saint-Pétersbourg, et un jour, nous avons eu le coach de Salnikov, Igor Kochkine. Il avait été victime d’un infarctus et était venu se reposer chez nous. Je l’ai eu à la maison. Il m’a semblé très tôt qu’il n’était pas suivi dans son pays, qu’il entrainait à part des autres. »

Mais voici qu’arrive Catherine Plewinski. Avec Stephan Caron, elle va maintenir l’illusion que la France produit des champions, alors que ce pays ne fait que laisser passer ici ou là une exception. Plewinski est la découverte de Marc. Aujourd’hui encore, des techniciens éprouvés considèrent qu’elle a été la plus grande nageuse française de tous les temps, plus grande que Christine Caron, plus grande que – ou au moins égale à – Laure Manaudou !

Et pourtant, Catherine passera largement inaperçue. Sans doute ne savait-elle pas communiquer aussi bien qu’elle nageait, et Marc lui-même, affable mais peu loquace, décourageait-il les appétits de confidences et d’anecdotes croustillantes des medias ? Mais surtout, elle a une malchance insigne. Elle est tombée à une époque où le dopage fait rage, plus spécialement dans la natation féminine. Deux équipes dont les nageuses sont systématiquement dopées, l’Allemande de l’Est et la Chinoise (la seconde utilisera sans vergogne les savoirs de la première après la chute du mur de Berlin) massacrent les palmarès de l’élève de Begotti et de bien d’autres championnes.

A l’issue de sa carrière, Plewinski compte deux médailles de bronze olympiques, sur 100m libre aux Jeux de Séoul en 1988 et 100m papillon aux Jeux de Barcelone en 1992 ; et deux médailles d’argent (50m et 100m libre) et une de bronze (100m papillon) en championnats du monde, en 1991, à Perth. Elle est aussi six fois championne d’Europe sur 100m papillon, 50m et 100m libre. Ce qui est très bien en soi. Mais si l’on élimine les nageuses des systèmes de dopage systématique auxquelles elle a été confrontée à Perth et à Barcelone, systèmes contre lesquels les contrôles se sont montrés inefficaces, son palmarès se lit ainsi : or olympique en 1988 à Séoul sur 100m libre et 100m papillon, bronze sur 50m ; et en 1992 à Barcelone, 2e du 50m et du 100m papillon, 4e du 100m (ajoutons que l’Américaine Angel Martino, qui la devance à Barcelone sur 50m, avait été convaincue de dopage aux anabolisants en 1988). En 1991, à Perth, Plewinski aurait conquis deux titres (50m libre et 100m papillon) et une médaille d’argent (100m libre). Soit au bout du compte huit récompenses : deux médailles d’or, deux d’argent, une de bronze olympiques, deux d’or et une d’argent mondiales, plus que Manaudou !

 SANS LE DOPAGE GERMANO-CHINOIS,

 CATHERINE PLEWINSKI AURAIT ETE LA

NAGEUSE FRANCAISE LA PLUS TITREE

 DE TOUS LES TEMPS

Si, officiellement, Claude Fauquet n’a pas produit un nageur, s’il n’est censé avoir entrainé Catherine Plewinski qu’une saison (1), alors qu’elle a dépassé le faite de sa carrière, l’homme n’est pas dépourvu de titres de créance. Begotti aime à le rappeler : « il m’a accompagné dès le début de ma rencontre en 1981 avec Catherine, nous avons toujours partagé toutes nos réflexions concernant l’entraînement de Catherine. Il a nourri toute ma réflexion sur sa préparation. Catherine n’était pas un phénomène. Elle était assez puissante, avait de grands bras, mais elle mesurait tout juste 1,63m. » 

1,63m, mais un physique robuste, consolidé par un travail intense de musculation, et de longs bras qui lui donnent l’envergure d’une fille de 1,75m.

« Catherine Plewinski a sans doute été la première Française à nager aussi efficacement et, le premier nageur, garçon et fille, à suivre un réel programme à sec de musculation, à développer autant de puissance. » Son physique détonnera, d’ailleurs, à l’époque, en raison de son développement et de son détaché musculaires !

Mais les hirondelles Caron et Plewinski passent et le printemps français redevient maussade. En 1994, aux mondiaux de Rome, la natation française est au fond. En 1996, aux Jeux d’Atlanta, elle s’y maintient, incapable de réagir. Claude Fauquet a une longue conversation avec Franck Esposito, depuis 1992 le nouveau leader français, qui lui confie son sentiment de solitude dans une équipe de France comme privée de cap. Claude comprend là qu’un nageur de grande valeur peut être noyé s’il évolue dans une équipe faible, et estime qu’à Atlanta, Esposito aurait gagné une médaille dans un groupe conquérant. Même si, note Begotti, Franck ne progresse plus depuis mars 93 (championnats de France d’hiver) soit 4 ans, et il a déjà 23 ans !

Si Begotti n’a pas découvert ou formé Esposito, il va le relancer de belle manière : « Franck avait décollé en 1991, avec le titre européen du 200m papillon ; aux Jeux de Barcelone, en 1992, il avait enlevé la médaille de bronze de l’épreuve. Il quitte alors son club des Cachalots de Six-Fours pour Antibes. Aux championnats de France de Mennecy, en avril 1993, avec l’entrainement plus technique de Michel Guizien, il fait passer son record de 1’58’’51 à 1’57’’58. Et puis, curieusement, il s’arrête de progresser. En 1997, il déclare à Claude Fauquet que s’il ne progresse pas cette année, il abandonnera la natation. Claude me demande de m’en occuper.

Il faut que Franck soit plus efficace sur chaque coup de bras, et, pour cela, qu’il transforme sa façon de nager et qu’il se renforce. A Séville, le 23 août 1997, il avait nagé en 1’57’’24, grappillant sur son record. Le 14 janvier 1998, aux mondiaux de Perth, le voici rendu à 1’56’’32. Puis il va continuer sur sa lancée. A l’entrainement, il doit être à la fois plus vite et plus loin sur chaque coup de bras. Je suis surpris de le voir capable de s’adapter sans difficulté à une nouvelle façon de procéder après tant d’années. Je le croyais stéréotypé dans ses façons de faire, j’imaginais la tâche plus difficile, il m’a beaucoup fait progresser dans mon métier d’entraîneur. Mais il était réellement décidé à se transformer, car au pied du mur. Ses progrès chronométriques s’expliquent, il devient plus efficient pour passer à travers l’eau et pour se ré accélérer. Témoins de ses progrès, ses coups de bras, qui passent de 90, dans son 200m papillon de 1993 aux championnats de France, à 78, neuf ans plus tard, pour son dernier record, en 1’54’’62, en avril 2002. Je crois qu’il n’a manqué qu’une chose à Franck pour être un encore plus grand nageur : un bon apprentissage du crawl au départ. Il doit être le seul très bon nageur de papillon à n’avoir pas fait de grosses performances en crawl. »

QUAND DES ENTRAINEURS D’UNE EQUIPE FONT ATTENTION A LA TECHNIQUE LES AUTRES S’IMPREGNENT DE CETTE EXIGENCE

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, Claude Fauquet a noté que « quelque chose de fort s’est mis en place. » – « Je pense, confirme Marc Begotti, que les championnats d’Europe de Séville sont le départ d’une nouvelle équipe de France, Esposito est champion d’Europe du 200 mètres papillon devant Silantiev – et 3e du 100 mètres papillon – et met un terme à quatre années sans progrès (parce qu’il nage différemment : comme on l’a vu, les premières transformations se sont opérées en quelques mois), Roxana Maracineanu termine seconde du 100 mètres dos à un doigt de Antje Buschschulte, et troisième du 200 mètres dos derrière Kathleen Rund et  Buschschulte, Jean-Christophe Sarnin se rate en finale du 200 mètres brasse où il termine 7e en 2’15’’19, mais son temps des séries, 2’13’’97, lui aurait permis d’être sur le podium, tout près du vainqueur Alexandre Goukov, 2’13’’80 ; Xavier Marchand finit 2e du 200 mètres quatre nages, Julien Sicot est 3e du 50 mètres… »

« Nous avions passé de nombreuses semaines en stage tous ensemble avant la compétition à Font Romeu, dont l’altitude n’était, je pense, qu’un prétexte, pour réunir l’équipe de France avec une réelle dynamique de travail. »

« Progressivement les entraîneurs s’imprègnent dans ce cadre de travail d’une façon d’entraîner dans laquelle la qualité technique est première. »

A partir de 1998, Marc Begotti reçoit sa mission d’entraineur national. Poste qu’il occupera jusqu’en 2008. « En 1998 aux championnats du monde de Perth en janvier nous faisons un titre (Roxana Maracineanu) et trois médailles d’argent (Franck Esposito, Xavier Marchand, Jean-Christophe Sarnin). Tous sur une distance de 200 mètres, c’est un signe !….

« Nous passons toujours de nombreuses semaines en stage d’entraînement, de travail, et pas seulement de préparation terminale.

« Ensuite les succès s’enchaînent avec toujours Esposito et Roxana mais aussi : Laure Manaudou, Solenne Figues, Simon Dufour, Alain Bernard, un relais 4X100 mètres nage libre aux mondiaux de Barcelone, etc.

« Claude Fauquet avait essayé aussi d’organiser des réunions d’entraineurs où l’on parlait métier. Claude a eu l’impression que ce fut un coup d’épée dans l’eau, mais je ne partage pas son avis, même si ce qu’il se passait entre nous autour du bassin était plus important. Quand des entraineurs, dans une équipe, font extrêmement attention à la technique, leur souci fait tache : les autres s’imprègnent de ce mode d’exigence. Beaucoup d’entre nous ont des difficultés à expliciter leur démarche d’entraînement, mais en revanche, tous s’observent. Et s’imprègnent, s’approprient des façons de faire, petit à petit. Regardez comme Michael Phelps a déteint sur les autres nageurs américains. Lochte nage à peu près comme lui, en amplitude, en relâchement. Et toute l’équipe US s’est mise à nager sur les mêmes principes. Nous, on s’est fabriqués un peu comme ça, les « déterminants techniques » se sont diffusés sans qu’il y ait besoin de discours.

« L’idée qu’il faut retenir de l’excellence en natation est celle-ci. A une époque, c’était le plus puissant ou le plus endurant suivant les épreuves qui gagnait. Or, maintenant, tous ceux qui parviennent en finale sont puissants et endurants, tous ont une bonne alimentation, s’entraînent quotidiennement et nagent beaucoup, tous font de la musculation pour devenir plus puissants. En finale olympique la différence se fait de plus en plus sur le niveau d’efficience, la technique. »

Aujourd’hui, les Philippe Lucas, Denis Auguin, Fabrice Pellerin, Romain Barnier, qui ont ramassé l’essentiel des lauriers français entre 2004, 2008 et 2012, sont tous plus ou moins des francs-tireurs. Peut-on dès lors parler d’école française ?

« Chacun d’eux a sa singularité, ses convictions qui font sa richesse. Il est sûr qu’on ne peut pas trouver beaucoup de points communs entre un Lucas et un Pellerin. En-dehors du fait que, comme les autres, ils croient en ce qu’ils font, ils ont une exigence et ils aiment la natation… Cela dit, je ne suis pas sûr qu’on puisse parler d’une école française de la natation, pas encore. Tout le monde ne fonctionne pas de la même façon. Ma seule certitude, c’est que les meilleurs Français actuels sont des nageurs plus efficients que leurs adversaires et que nous pourrions avoir des nageurs plus efficients dans toutes les épreuves du programme olympique. »  

En 2008, Claude Fauquet, las d’avoir beaucoup bataillé, a donné sa démission. Ses deux principaux adjoints, les dépositaires les plus intimes de sa recette du succès, Philippe Dumoulin et Marc Begotti, qui avaient tant œuvré pour les progrès français, ont clairement fait savoir qu’ils étaient prêts à rempiler. Dans aucun pays sensé, on ne se serait passé de leurs services. Mais leurs désirs n’ont pas été exaucés. Dumoulin, l’inventif et dévoué manager des équipes de France, s’est trouvé exilé à la Fédération de canoë-kayak (avant de retrouver peu ou prou son poste en 2013). Marc Begotti est retourné comme CTR dans ses montagnes. Avec ça, il parait que la France est le pays de Descartes.

 

(1). En 1993, après les Jeux olympiques de Barcelone, Catherine Plewinski souhaitait passer un diplôme de maitre nageur sauveteur et d’entraineur. Claude Fauquet est alors conseiller technique régional de Picardie, et c’est tout naturellement que Catherine se retrouve à Abbeville, où elle se licencie. A l’issue de cette saison, elle dispute les championnats d’Europe où elle enlèvera à Sheffield son dernier titre européen sur 100 papillon (et sera 3e du 100 mètres libre).

 

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IAN THORPE CHRONIQUE D’UN FIASCO

IAN THORPE CHRONIQUE D’UN FIASCO

Ou COMMENT RATER SON COMEBACK

Le 13 octobre 2010, Ian Thorpe se met à l’eau après quatre ans sans nager, avec pour ambition de gagner 100m et 200m à Londres, 22 mois plus tard. Mais en mars 2012, il ne peut se qualifier dans l’équipe australienne, terminant 17e et 12e de ces courses. Son autobiographie, parue récemment en anglais, raconte, entre autres, cette expérience… Et pose la question : peut-on nager au plus haut niveau et vivre dans la maison de John Lennon ?

Par Eric LAHMY

 

Ian THORPE. This Is Me

C’est un livre à l’usage de ses fans d’Australie et du Japon qu’a rédigé Ian Thorpe au cours de l’année 2011-2012. This Is Me, An Autobiography, est à la fois un journal et une bio. Les étapes, les incidents de son retour à la compétition lui remémorent les événements passés auxquels les faits présents se rattachent. Il tricote ainsi, partant du journal de son « come-back », à coups de flash-back, une histoire de sa vie.

Au-delà de la « machine à performer », le monstre sacré aquatique auquel se réduit souvent, pour le spectateur, un champion, Thorpe révèle l’être humain qui se cache derrière les performances ; parfois déroutant, souvent énigmatique, pudique, attachant. Ce tempérament s’adapte mal aux pressions médiatiques qui lui apparaissent triviales, ces questions posées sur sa vie privée, sa sexualité, ses goûts et ses dégoûts.

Thorpe raconte la fascination réciproque qui le lie au Japon ; il parle de ses affaires, ses sponsors, ses croyances mystiques. Quand il raconte ses années de dépression, Thorpe témoigne de la difficulté d’assumer l’attention permanente à laquelle sa prodigieuse célébrité le contraint. Et trouve refuge dans une consommation excessive d’alcool. Thorpe prétend n’être pas un alcoolique, ne pas se sentir dépendant de la boisson. Mais elle lui donne l’euphorie qui lui manque. C’est un moyen de fuir, comme ses mouvements incessants, ses voyages, ses appartements de Tenero, en Suisse, ou de Los Angeles (où il rachète la maison de John Lennon !).

Pourquoi Thorpe a-t-il publié ce livre ? On imagine un calcul d’éditeur. Quand son principe a été décidé, ces pages devaient chroniquer un come-back fracassant. Le retour du plus grand nageur des années 1998 à 2004, le seul palmarès comparable à ceux de Spitz et de Phelps, l’un des très rares à avoir conservé un titre olympique (sur 400m nage libre, 2000-2004). Ce texte, commencé de rédiger en octobre 2010, achevé après les Jeux de Londres, serait pour sûr un grand succès.

Or le retour aboutit à un échec. Thorpe fut incapable de se qualifier sur 100m et 200m, les épreuves qu’il avait choisi de nager, pour les Jeux olympiques de Londres, comme il l’espérait. Aux championnats d’Australie, il se classe 12e du 200m, 17e du 100m.

Thorpe a quand même publié son livre. L’éditeur, qui avait sans doute payé une confortable avance au nageur et avait diligenté l’écrivain Robert Wainwright pour recueillir ses impressions, ne pouvait sans doute faire autrement pour rentrer dans ses frais.

La critique a surtout retenu le triptyque dépression-alcoolisme-sexualité. Son intérêt à nos yeux est de constituer la chronique d’un échec.

Lorsque, le 13 octobre 2010, jour de son 28e anniversaire, Ian Thorpe se remet à l’eau pour la première fois, son idée est de nager à Londres, aux Jeux olympiques. Il dit avoir été inspiré, un peu plus tôt, par sa visite de la piscine olympique de 2012. On peut imaginer d’autres considérations plus terre à terre. Sa carrière serait un (relatif) échec financier. La fortune de Thorpe aurait été secouée par les  bulles financières, ébréchée par un mode de vie dispendieux. Il pèserait 2.000.000$. Point de comparaison, la fortune de Phelps est évaluée à 45.000.000$, tandis que les estimations de celle de Laure Manaudou vont de 10 (d’après le très sérieux « Figaro économie ») à…  185.000.000$ (selon le fantaisiste « People »).

Dans quel état d’esprit Thorpe se remet-il à l’eau ? Lui-même affirme n’avoir pas abandonné la natation en 2006 parce qu’il n’aime plus nager, mais, prétend-il « parce que je n’aimais pas ce qu’elle (la natation} était devenue pour moi. Ma carrière avait été emprisonnée par d’autres et je ne contrôlais pas ce que je faisais dans une piscine. » En outre, ajoute-t-il, « si j’aimais la compétition et l’entraînement, il y avait une ligne de surveillance qui avait été franchie par le public. Il y avait des choses plus importantes que ce que j’avalais au petit déjeuner. »

Le 13 octobre 2010, Thorpe nage un 200m en 2’40’’, presque une minute plus lentement que son record du monde et olympique. Pas très glorieuse remise à l’eau, mais pas si ridicule que ça ! Hors de forme, loin du sport depuis quatre ans et avec sa tendance à picoler, faire la fête et engraisser, cela aurait pu être pire !

Thorpe conte l’histoire, atypique, de son échec. Nous avons ici présenté ce retour non abouti en essayant de comprendre ce qui n’a pas marché. Le résultat de cette réflexion peut paraitre cruel, aussi devons-nous ici exprimer la réelle admiration que suscite ce grand nageur et champion. Il n’empêche, les choix de Thorpe évoquent pour nous une sorte de jeu des… SEPT ERREURS.

  1. 1.    Thorpe est trop lourd

Thorpe plonge et nage en 2’40’’. Ce n’est pas bon, mais surtout c’est, pour un nageur prodigieux comme lui, le signe d’une certaine méforme physique. Non seulement Thorpe n’a pas nagé pendant quatre ans, mais il n’a pas suffisamment pratiqué de sport. Trop de fêtes, de voyages, d’étourdissement, d’alcool, dans son mode de vie. Thorpe, qui a tendance à grossir, pèse plus de 105kg, et ce ne sont pas les muscles, même enrobés, des Jeux d’Athènes ! A sa première compétition de retour, à Singapour, en 2011, il en est à 102kg ; et prévoit tranquillement qu’il nagera à 106 ou 107kg aux Jeux de Londres « en raison de la musculation » à laquelle il s’est mis vaillamment quoique sans enthousiasme débordant. Son poids de forme de Sydney, en 2000 : 95kg ; à Athènes, en 2004, où il s’est considérablement alourdi : 105kg ; record absolu sur un podium olympique de natation. Cette surcharge pondérale ne parait pas l’inquiéter, ni, d’ailleurs, l’entraîneur qu’il s’est choisi, Guennadi Touretski. Tous deux semblent ignorer qu’en 2004, s’il a continué de bien nager (quoique moins vite qu’en 2000) avec 10kg de trop, c’est très probablement en raison des combinaisons, qui changent la « portance » et augmentent la flottabilité. Thorpe refuse d’analyser sérieusement l’effet des combinaisons sur sa nage. Pour lui, elles ne changent rien. « J’ai gagné des courses sans les combinaisons et avec les combinaisons », explique-t-il. On comprend qu’il défende son palmarès, mais aurait-il continué de dominer, sans les combinaisons, avec ce poids ajouté à sa silhouette ?

Le 4 février 2012, plus d’un an après avoir considéré de se présenter à 107kg aux Jeux, et devant l’échec qui se précise, Ian Thorpe note tout à coup : « je dois perdre six kilos d’ici mars 2012. » Quinze mois de laisser aller, et à douze semaines des sélections pour les Jeux, Thorpe et Touretski prennent conscience d’une question qui aurait dû être réglée d’emblée, et se lancent dans l’aventure d’une fonte rapide qui risque de le fatiguer et de changer sa position dans l’eau et sa technique !

2. Pas assez de condition physique

Comment liquider ce surpoids ? Marche, aérobic, tennis, cardio ou vélo. Là, Thorpe avoue que rien là-dedans n’est sa tasse de thé. Il a réussi une immense carrière sans trop donner d’importance au travail à sec, mais il était un nageur de demi-fond, et les longues distances dans l’eau permettent de couper court à tout un travail de « musculation ». Or Thorpe, pour son retour, a décidé d’abandonner le 400m (il a même été, un temps, champion et recordman du monde du 800m) et de se cantonner sur 100m et 200m. Thorpe est très conscient que la donne a changé : « la gym a plus d’importance que par le passé, où nager beaucoup ne laissait pas de temps pour la musculation. » Mais si « la gymnastique et les abdominaux sont nouveaux pour moi, dit-il encore, c’est parce que, de par le passé, j’étais paresseux. Cela ne me semblait pas aussi important que la piscine. J’ai pu battre les records du monde sans avoir les abdominaux les plus costauds. » Pour beaucoup, le travail au sol peut aider à maîtriser son poids. Thorpe, lui, s’il greffe, à raison de trois fois par semaine, des exercices de « puissance et vitesse, extensions, rotations, quasi-lancers de poids, et imitations de mouvements de nage, tout un travail d’équilibre dos-face et jambes-haut du corps, » il estime que ce travail de musculation va augmenter son poids de cinq kilos, ce qui (voir plus haut) ne semble pas être une option !

3. Abandonner le 400m, était-ce une bonne idée ?

Bien sûr, quand, à deux ans des Jeux olympiques, Thorpe se lance dans l’aventure, le choix de viser des distances plus courtes peut paraitre attractif. Quand on reprend, qu’on a un assez mauvais souvenir du 400m au point de s’être juré, après la victoire aux Jeux d’Athènes, de ne plus jamais nager la distance, et qu’on repart de zéro et dans une assez mauvaise forme, on peut sauver la face sur 50m, moins sur 100m, plus du tout sur 200m, et le 400m devient hors de portée, une idée déraisonnable. Mais la meilleure préparation d’une distance est souvent la distance supérieure. C’est elle qui va vous donner la solidité, la capacité de tenir. Dans un entraînement bien conduit, c’est la vitesse qui vient en dernier, ne serait-ce que lorsque le nageur affûte. Bien sûr, l’affûtage est une notion qui a été malmenée ces dernières années. En revanche, il est sûr que Thorpe est naturellement un nageur de demi-fond. Sa médaille de bronze du 100m des Jeux d’Athènes, adornée d’un record personnel à 48’’56, et ses résultats brillants dans les relais de sprint australiens lui ont fait croire en un avenir sur la « distance reine ». Or c’est à nos yeux une double méprise. D’abord l’idée d’une distance reine est une pure invention médiatique. Ensuite l’attrait du 100m est souvent un trompe l’œil, renforcé par l’existence des relais. On l’a vu aux Jeux de Londres, où notre Yannick Agnel national a abandonné la possibilité d’une victoire sur 400m nage libre, et a terminé quatrième du 100m. Mais la victoire du relais quatre fois 100m dans lequel il a joué un rôle essentiel lui a finalement donné raison. A l’arrivée, Agnel s’est trouvé gagnant en choisissant une épreuve qui n’était probablement pas la sienne aux dépens d’une épreuve dont il était un des chefs de file mondiaux un peu parce que le 4 fois 100m existe et le 4 fois 400m n’existe pas !

4.Un changement de technique discutable

En choisissant un registre 100m-200m de préférence à un registre 200m-400m, Thorpe change aussi d’entraîneur. Puisqu’il se voit sprinteur, il choisit pour l’accompagner un spécialiste du sprint : Guennadi Touretski. Il avait songé aussi à Jacco Verhaeren. Touretski et Verhaeren ont formé l’un Popov, l’autre Van den Hoogenband, qui représentent à eux deux les vingt dernières années de sprint mondial. Touretski, après avoir passé des années dans sa Russie natale, puis en Australie, entraîne en Suisse, ce qui arrange Thorpe, qui n’entend pas, pour son retour, cohabiter avec les médias australiens. Guennadi est un homme passionné et passionnant. « Un poète », dit l’entraineur français Marc Begotti. Il évoque son sport dans des termes que ne désavouerait pas un Roméo parlant de sa Juliette. Guennadi a décidé de révolutionner la nage de Thorpe. Lequel explique : « J’effectue désormais un retour aérien plus long au-dessus de l’eau, et ma prise d’eau, quand je m’appuie sur le mur d’eau, pour me hisser dans l’eau, est plus profonde. Mon corps est posé de bien meilleure façon, plus haut et à plat, et il n’y a pas ce creux au bas de mon dos et de mes hanches, qui peut ralentir nettement ma propulsion à la fin d’une course. » Et Thorpe d’ajouter : « à 24 ans, je n’avais pas la force du haut du corps qui est la mienne à 29 ans, ni le physique pour tenir la position dans laquelle je travaille. »

« Maintenant, quand ma main entre dans l’eau, mon coude vient d’en haut, appuyer de tout le poids de ma nage à la force des dorsaux et permettre de tirer profond beaucoup d’eau sous mon corps. Précédemment, mon mouvement initial était une hyper-extension de ma main vers l’avant quand elle entrait dans l’eau. Le mouvement sous-marin était plus plat et je n’attrapais pas autant d’eau au début de mon tirage. »

Auparavant, Thorpe, après avoir laissé glisser sa main vers l’avant, bras étiré, tirait dans l’eau en pliant fortement le bras (comme un boomerang, selon l’expression imagée des Australiens) effectuant sa passée sous-marine telle un mouvement d’avant en arrière plié-déplié du bras qui sollicitait énormément les triceps. Sa nouvelle technique élimine la longue glissée vers l’avant. Thorpe plonge le bras tendu sous l’eau, effectuant une traction profonde ; l’effort est alors soutenu fortement par les muscles dorsaux. Cette technique, adaptée de la nage de Janet Evans, est proche de celle que Touretski a enseignée à Klim en 2000 et a fait beaucoup de petits, puisque l’essentiel des sprinteurs actuels s’en inspirent.

Cette technique, enseignée tardivement, Thorpe ne la tiendra pas bien en compétition : dans le stress, il se réfugiera instinctivement, sans s’en rendre compte, dans ce qu’il a fait pendant les seize ans de sa carrière sportive : son ancienne nage viendra le hanter comme le fantôme de l’Opéra. La force de l’habitude ! La question se pose : était-il raisonnable de changer fondamentalement chez un nageur de 29 ans une technique qu’il a développée depuis si longtemps qu’elle lui parait naturelle et qui lui a donné les plus grandes satisfactions ?

5. Un nageur n’est pas un voyageur de commerce

Dans la douzaine de mois qui a précédé les sélections australiennes, Thorpe a beaucoup voyagé, et effectué un très grand nombre de compétitions. 143.000 kilomètres d’avion, cent quatre-vingt heures de vol, soit sept jours et huit nuits dans les airs. Aux heures passées tout là haut doit s’ajouter un temps largement équivalent de transports terrestres, de la maison à l’aéroport, de l’aéroport à l’hôtel ; si l’on ajoute les perturbations liées aux changements de routine, aux nécessités de l’affûtage, aux journées de compétition, de décrassage, et les accommodements liés à l’accumulation des décalages horaires, un tel fonctionnement qui bouscule le mode de vie du nageur doit finir par taxer lourdement le volume de travail effectué.

Ces mouvements incessants devaient plaire à Thorpe, voyageur impénitent, dont les déplacements représentent sans doute une bonne médecine contre le spleen. Ils correspondent aussi au tempérament de Touretski. Popov se vantait de nager chaque année cent 100 mètres en compétition. Touretski, qui poussait dans cette direction, prétendait que « les entraîneurs d’élite australiens craignent la compétition. Ils ont peur d’être déçus, de laisser ainsi leur école envahie par une atmosphère négative. La compétition est le but et la justification de la préparation. C’est la chose la plus importante. »

Ce qui convenait semble-t-il, à Popov, n’a peut-être pas arrangé Thorpe, qui nageait sur des distances doubles du Russe, et que ces mouvements incessants ont dû perturber.

6. Une façon de nager ou une fuite organisée ?

Quand il se lance dans son aventure, Thorpe s’inscrit dans une approche psychologique négative. Pour ne pas éveiller les soupçons des médias qu’il abhorre, il fait le tour de huit piscines différentes, puis utilise une série de subterfuges. Quand les choses deviennent sérieuses, il s’expatrie en Suisse. Il racontera ensuite combien il a souffert de l’isolement. Mais on a beau réfléchir, on ne voit pas quelle aurait été la solution pour un garçon mélancolique et dépressif. La rapacité des médias à l’encontre des grands nageurs, en Australie, est l’envers d’un statut extraordinaire. Même s’ils en ont souffert, ses grands prédécesseurs semblent s’être finalement accommodés de la situation, qui n’a pas que des désavantages. Cette aura médiatique a permis à Thorpe de gagner des fortunes. Sa préparation, entre 2011 et 2012, a d’ailleurs coûté plus de 150.000$ au mouvement olympique australien, qui a payé une partie de ses dépenses. C’est pour cette raison d’ailleurs que la première personne, en dehors des intimes, à avoir été mise au courant de sa décision de reprendre, a été le directeur de la natation australienne, et pour cause : c’est lui qui allait passer à la caisse. Malgré la sympathie qu’il provoque, on doit admettre que les agents de Thorpe défendent très bien ses intérêts ! A l’arrivée, dans son bunker suisse, Thorpe a échappé à la curiosité des média, mais au prix d’une grande solitude…

7. Une erreur d’appréciation sur sa valeur de sprinteur

En 2004, Ian Thorpe a enlevé le 400m et le 200m nage libre, et, en outre, remporté la médaille de bronze du 100m aux Jeux olympiques d’Athènes. Cette dernière performance, plutôt inattendue, l’a fait réfléchir. Et conclure qu’il était un sprinteur fourvoyé en demi-fond. Comme en outre il s’était séparé fâché de son entraineur Doug Frost en 2000, il trouvait opportun de rejeter la faute sur ce dernier : « Doug ne m’avait jamais appris à plonger, virer, pour cette épreuve. En outre, dans mes 100m, je n’ai utilisé aucune stratégie, à la différence des mes 200m et 400m. J’ai de bonnes raisons d’être optimiste » écrit-il bizarrement fin octobre 2010. Ce que Thorpe semble ignorer, c’est qu’au contraire de ce qu’il raconte, c’est autant dans ses plongeons et ses virages que dans sa nage qu’il a été particulièrement impressionnant ; ensuite qu’il n’est pas et ne sera vraisemblablement jamais un nageur de sprint parce que ses muscles ne sont pas adaptés à l’effort bref, explosif. Tous les très bons nageurs de 200m peuvent créer des surprises sur 100m et leur registre comprend aussi le 400m. Thorpe a eu des prédécesseurs prestigieux. Il n’est pas le seul nageur « lactique » à avoir plié des sprinteurs « tactiques » sur leur propre terrain. L’Italien Lamberti a ainsi enlevé un bronze mondial du 100m, une course dans laquelle il n’avait guère de grandes référence, en 1991, grâce à la force, et à la vitesse de base nécessaire pour battre le record du monde du 200m. En 1987, Sven Lodziewski, un médaillé olympique et mondial sur 200m et 400m, battait à la surprise générale Stephan Caron au 100m des championnats d’Europe (1}. En 1964, Don Schollander, recordman du monde des 200m et 400m, réglait les sprinters en finale des Jeux olympiques de Tokyo, et gagnait le 100m. En 1960, John Konrads, recordman du monde du 200m, du 400m et du 1500m, battait le recordman du monde du 100m John Devitt sur 100m aux championnats des Nouvelles-Galles-du-Sud, six mois avant que Devitt ne monte sur le podium olympique. Pendant toute sa carrière, Phelps, loin d’être un spécialiste puisque roi du 400 quatre nages, est apparu comme l’un des plus prodigieux nageurs de 100m au monde. En 2012, Yannick Agnel, appuyé sur son registre 200m-400m, entrait en finale du 100m des Jeux olympiques de Londres et ratait une médaille pour quatre centièmes ! On pourrait multiplier ce genre d’exemples. Pourquoi ? Parce que le 100m, en raison de sa durée, n’est pas une pure épreuve de sprint et que dans bien des cas, quand le pur sprinteur, en panne de phosphates à partir des 65-75m, ne peut plus compter pour finir que sur un mélange d’orgueil et d’adrénaline, il arrive que le nageur résistant « revienne » sur lui grâce à sa « caisse » de demi-fondeur. S’il abandonne ce travail long pour développer ses qualités techniques et de sprint, il risque de ne rien y gagner parce que le type d’effort du 100m ne correspond ni à ses muscles, ni à son tempérament. Aussi vrai qu’on ne gagne les courses qu’avec ses points forts, ce qu’il aura pu grappiller en termes de « vitesse » pure sera dévoré par la diminution des énormes ressources que lui avaient conférées les longues séances d’aérobie et d’anaérobie lactique.

            La compétition prétexte

Sept erreurs, donc, et une illusion. Thorpe développe longuement cette idée que son ambition première, lorsqu’il décide de reprendre la natation, est de gagner à Londres. Bien sûr, ce n’est pas qu’il refusera consciemment de se qualifier ! Mais si l’on lit son livre, on découvre que Thorpe y revendique son amour de la natation et… son faible appétit de compétition.

Amour de la natation : « Nager est dans mon sang, écrit-il. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait pendant quatre ans. J’aime des aspects de l’entrainement que des gens détesteraient. Pour moi c’est une exploration. Je crois toujours possible de nager – à des niveaux que je n’ai jamais atteints. »

Parallèlement à cette passion de l’eau, Thorpe laisse apparaitre une certaine ambiguïté vis-à-vis de la compétition. Parfois, il affirme l’aimer, parfois il avoue qu’elle provoque en lui des crises d’angoisse répétitives. Il la compare au saut à l’élastique : et, à son avis, « se tenir au bord d’un barrage et se préparer à plonger est beaucoup moins effrayant que se tenir sur les plots de départ d’une finale olympique ». Quant Touretski justifie dans des conférences les gros kilométrages effectués à l’entrainement par les nécessités de la compétition, Thorpe renverse la proposition. « Je dispute des courses pour pouvoir m’entrainer », soutient-il ! Et, pour ce qui concerne son retour, « si, à Athènes, je n’avais nagé que le 400m, je me serais retiré ensuite, prétend-il. La victoire sur 200m fut une joie. Mais c’est le bronze du 100 mètres qui m’a donné à penser à un nouvel horizon. »

Il se pourrait que le secret de Thorpe se trouve là. Il a repris la compétition pour se donner une bonne raison de se lever, tous les matins, aux aurores, pour aller nager, de se coucher, chaque soir, à une heure décente, pour être prêt le lendemain. Et échapper à la dépression et à l’alcool. Dès lors, ce qui aura été perçu comme un échec de l’Australien aura été la plus belle victoire d’un sport merveilleux qu’on appelle natation.

Mais, après tout ça, on ne s’est pas trop étonné de ne pas l’avoir vu au départ des championnats australiens 2013, qualificatifs pour les Mondiaux de Barcelone. Cette absence était écrite, en filigrane, dans son livre.

 

(1} En 2001, aux mondiaux de Fukuoka, cet étonnant Lodziewski, à 36 ans et après quatorze ans d’absence, participait au relais quatre fois 100m allemand médaillé de bronze. Ce géant de 2,03m, précurseur des gabarits actuels, est aujourd’hui médecin de l’équipe d’Allemagne de natation.