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1994-2012 : LA REVOLUTION FRANCAISE (1)

1.   L’effet Claude Fauquet

En dix ans, de 1994 à 2004, la natation française est passée d’une place d’intermittente des podiums à celle de collectionneuse de médailles. Depuis, elle n’a cessé de confirmer son appartenance au Gotha international. Comment s’est opérée cette montée en puissance, c’est ce que nous nous efforçons de raconter dans une série d’articles. Pour commencer, nous avons demandé à Claude Fauquet, directeur des équipes de France 1994-2000 et Directeur technique national 2001-2008, généralement considéré comme la figure centrale de ce redressement, de nous conter les principes et les aléas de ce qu’il faut bien ici appeler sa méthode.

Par Eric LAHMY

Novembre 2012. INSEP, bâtiment J. Claude Fauquet, directeur général adjoint en charge de la coordination des politiques sportives, s’apprête au départ. Après deux ans dans l’ex Institut National des Sports et de l’Education Physique (devenu par une habile transmutation des deux dernières lettres du sigle, l’Expertise et la Performance), l’ancien Directeur technique de la natation française est sommé de vider les lieux par l’âge obligatoire de la retraite. Epinglé sur sa porte, l’un des quatre poèmes de Paul Valéry qui furent sculptés au fronton du Palais de Chaillot, place du Trocadéro :

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor

Que je parle ou je me taise

Ceci ne tient qu’à toi

Ami n’entre pas sans désir »

Pour inscrire ces lignes magistrales, Claude s’est contenté, lui, d’un feutre gras sur une feuille volante, mais les mots résonnent dans les esprits, à condition de savoir les lire. Sur un mur, au-dessus de son bureau, toujours dans l’humilité d’un griffonnage de feutre sur papier vergé, la formule d’un enseignant de Harvard, Tal Ben Shahar :

« Si on n’apprend pas à échouer, on échoue à apprendre »

Tout cela est bien dans la ligne de l’homme qui, ayant ramassé la natation française au fond de l’abîme de 1994, l’a hissée, avec son équipe, à la force de ses intuitions et de sa conviction, aux sommets qu’elle a rejoints dix années plus tard aux Jeux d’Athènes, en 2004, et qu’elle n’a pas quittés, continuant sur son erre, quatre ans après que l’initiateur ait laissé les clés à son successeur, Christian Donzé. Fauquet n’a pas seulement réussi le tour de force de faire passer la natation française d’une situation d’échec quasi-permanent troué de-ci de-là de coups d’éclat subreptices, il a changé les paradigmes de la réussite sportive. Après six mois de chargé de mission auprès d’un  cabinet ministériel, il a rejoint sa mission à l’INSEP en avril 2010.

Son action y a été moins éclatante, plus souterraine. « Deux ans, ce n’était pas assez, mais avec l’équipe de la Direction des Politiques sportives, nous avons pu initier quelques changements importants sur la manière d’appréhender la performance de haut niveau. »

L’une de ses grandes idées concerne ce qu’il appelle le « sens. » L’ascèse sportive semble parfois en être diablement dépourvue, et quelque chose, chez Fauquet, ne se contente pas de la définition de Lionel Terray, qui l’appelait : « la conquête de l’inutile. » Les justifications de cette poursuite manquent un peu de poids, si l’on reste trivialement à soupeser les deux côtés de la balance. Tout ça pour ça ? Huit mille kilomètres franchis dans l’eau, douze-cents tonnes de fonte levés au gymnase, soixante mille push-up et cent vingt mille relevés de bustes en quatre ans dans l’espoir assez peu garanti de raboter quelques dixièmes dans le 100m nage libre lors du grand spectacle olympique ? Dans le passé, Robert Bobin, qui fut DTN, puis président de la Fédération Française d’Athlétisme, et directeur de l’INSEP, peut-être un peu à court d’arguments, avait trouvé cette « raison » un peu lapidaire mais pleine d’intuition : « nous faisons du sport parce que nous aimons cela. » Il nous ramenait non sans raison à la joie de l’enfant qui joue avec une balle dans un jardin.

 MA CHANCE A ETE D’ETRE

PASSIONNE DE SPORT SANS ETRE

DU MILIEU DE LA NATATION

 Claude a, sinon essayé d’aller plus loin, tenté d’embellir le concept. La recherche du sens l’a conduit à prôner l’entrée de la philosophie à l’INSEP.

On est venu afin de l’entendre évoquer sa grande aventure de Directeur technique national de la natation française. Claude est un homme d’allure toute simple. Pas de carrure héroïque ou d’expression intimidante, un visage de doux rêveur, derrière ses lunettes, l’écharpe de celui qui ne veut pas prendre froid. Ajoutez à cela l’âge de la retraite qui a buriné les traits et grisonné les tempes et le voilà, regard méditatif ou amusé, sur lequel passent des vagues malicieuses où percent, c’est selon, tendresse ou détermination.

J’aimerais l’aiguiller sur l’époque qui va de la direction des équipes de France, puis de la DTN, entre 1994 et 2008, mais Fauquet est un homme de méthode. Il prévient. On ne comprendra pas si on ne remonte pas plus haut :

« Avant ça, pendant 20 ans, de 1974 à 1994, j’ai été cadre technique de Picardie, explique-t-il. Et travaillé à la commission fédérale de la formation des cadres avec des dirigeants de valeur, dont Arlette Franco, qui avaient compris le rôle de la formation. A l’époque, nous avons, sous la coordination de Jean-Pierre Le Bihan, rédigé, avec Georges Geiger et Jean-Paul Clémençon, un ouvrage sur la question  de la méthodologie de l’entraînement.   

« Une chance fut que je n’étais pas issu de ce milieu, et donc pas influencé culturellement par les idées qui s’y véhiculaient. J’étais passionné de football et de rugby, assez différents de la natation.

« En revanche, j’étais passionné de sport ; dès mes dix ans, j’achetais L’Equipe tous les jours. Cette passion était transmise par le père. Mon grand éveil a eu lieu pendant  les Jeux olympiques de Tokyo. J’ai vu un film, « Tokyo Olympiades », d’une facture superbe, et j’ai été marqué par l’idée de malédiction d’un sport français qui ne gagnait pas…

« Je ressentis avec amertume les défaites de Christine Caron [2e du 100m dos dames entre deux Américaines] et de Michel Jazy [4e du 5000m en course à pied]. Pour moi, Christine devait gagner le titre olympique. J’ai dit à ma mère : « je ne comprends pas pourquoi on n’est pas capables de gagner. »

« Cet enthousiasme m’a dirigé vers le professorat d’éducation physique préparé au CREPS d’Houlgate et obtenu en 1970 en ayant vécu intensément les événements de Mai 1968. A peine diplômé, et retour du service militaire, j’ai enseigné deux ans, et Gérard Garoff, nouveau Directeur technique de la natation, m’a donné ma chance en 1974 : je suis devenu cadre technique en Picardie. J’ai eu aussi la possibilité, chaque année, de me rendre, comme cadre technique, à Poitiers puis Mâcon, pour former sous l’initiative de Jean-Claude Letessier, président de la FNMNS,des générations de maîtres-nageurs-sauveteurs, avec des idées nouvelles. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient pratiquement aucune formation sérieuse.

« C’est la que se nouera une amitié indéfectible avec Marc Begotti qui va amener Catherine Plewinski au plus haut niveau mondial.

« Les idées du milieu de la natation de l’époque étaient emplies de convictions que je refusais de partager. Ainsi le climat général de démission qu’imposait le dopage de la RDA. Je me disais que, certes, il y avait le dopage, mais derrière ce fait négatif, il y avait sans douteun apport technique des Allemands de l’Est à essayer de comprendre. Le fait est qu’ils nageaient bien. Quand Michel Pedroletti revient de RDA avec un fréquencemètre de rameurs, on se met à cogiter, et on s’est dit que les nageurs ont une même problématique : avancer dans l’eau, les bras, au lieu des rames, faisant office de segments moteurs. En 1987, profitant des championnats d’Europe de Strasbourg, on a produit, avec quelques collègues cadres techniques, un ouvrage sur la technique. Les allemands du club d’Heidelberg avaient travaillé sur la même problématique de la distance par cycle ; nous les avons rencontrés avec Didier Chollet et Patrice Pelayo, deux amis universitaires impliqués dans ces réflexions.

 PELAYO, CHOLLET, CATTEAU,

AU CENTRE DE NOS REFLEXIONS

 « On a essayé alors de passer du descriptif au fonctionnel, de dépasser la reproduction des gestes. Raymond Catteau, à partir de certains constats, avait apporté cette idée qu’il fallait dépasser la reproduction de ce qu’on voyait pour s’efforcer de comprendre comment ça fonctionne. Par exemple, toutes les études démontrent que le battement de jambes n’est pas propulsif. Il fallait en tirer des conclusions. » [Cela ne signifie pas que le battement ne sert de rien, l’attaque de bras s’appuie sur le battement.]

« Parlant des Allemands de l’Est, j’ai vécu une drôle d’anecdote à Abbeville ; on venait de construire le bassin de 50m, quelqu’un de l’USEP me dit : j’ai des amis allemands qui sont chez nous, qui sont de la natation. Ah, je demande, comment s’appellent-ils ? La fille, c’est Kornelia Ender. Quoi ? Il y avait de quoi tomber à la renverse. Kornelia avait été la meilleure nageuse du monde entre 1973 et 1976. Je téléphone à Catherine (Plewinski), je lui dis : on ne peut pas rater ça. Elles se sont rencontrées à la piscine d’Abbeville, noire de monde, et elles ont parlé natation. J’ai demandé à Kornelia quel était le problème de la natation française. Elle a répondu : « vous ne travaillez pas assez. »

« Pendant ces années de création dans la natation picarde, on invente, on rencontre Mulhouse, le Racing, les grands clubs, on cherche comment « ça » se construit. Alors, j’admirais sans esprit critique, ils étaient pour moi la grande natation. »

« Vers cette époque, Patrice Prokop avait imaginé les « centres pilotes ». Il regroupait les entraîneurs dans un grand club où les coaches d’expérience faisaient don de ce qu’ils savaient. Quand Guy Boissière nous a raconté les Vikings de Rouen, j’ai saisi qu’au-delà de l’homme de bassin, il y avait toute une construction qui a mis du temps à se concrétiser. J’ai compris qu’il fallait bâtir.

« Et en 1994 Jean-Paul Clémençon m’appelle pour me confier l’équipe de France. Je n’ai jamais compris  vraiment pourquoi  –  même s’il m’a expliqué, et je lui ai fait confiance, qu’il avait été intéressé par une de mes interventions à Montdidier, dans ma région. Quelques années plus tôt, j’avais refusé la proposition de Gérard Garoff de rejoindre Font-Romeu comme entraîneur en remplacement de Michel Guizien. Après réflexion, j’avais décliné cette offre parce que j’estimais que je n’avais pas terminé ma mission en Picardie. Là, concernant l’équipe de France, il s’agit d’un tout autre challenge ; j’hésite encore, pas sûr du tout d’être l’homme de la situation, mais j’y vais. En 1994, c’est un échec retentissant. Je suis invité aux mondiaux de Rome par Patrice Prokop, et on récolte zéro médaille. Deux ans plus tard, aux Jeux d’Atlanta, on vit un autre échec que je ressens comme une humiliation. »

 LES MINIMA ET LES SERIES

C’EST DIRE LA VERITE AUX NAGEURS

La natation française est au fond. Incapable de réagir. « Dans une équipe plus forte, à Atlanta, Franck Esposito n’aurait pas fait 4e, mais une bien meilleure place. Pourtant, cette équipe ne manquait pas de potentiels qui n’avaient rien à envier aux générations que nous avons connu ensuite. Mais il me semble qu’avoir voulu valoriser les relais comme moteurs d’une dynamique collective était une erreur. » A l’envers d’une dynamique de succès, existe-t-il une dynamique de l’échec, dans lequel les membres sont atteints par un vent de défaite ? Après une « discussion franche » avec Esposito, Claude est décidé de remédier à cela. Sur une idée de Clémençon, il propose la réforme des « séries ». De quoi s’agit-il ? « De classer les nageurs par séries, en fonction de leurs performances en bassin de 50m », leur indiquer leur valeur exacte, les situer dans la hiérarchie mondiale. « Les séries, résume Claude, c’est dire la vérité aux nageurs. »

Sa décision sans doute la plus visible et assurément la plus décriée pendant des années concerne les minimas de sélection des équipes de France. Claude les élève de façon extraordinaire : les minima deviennent inabordables pour la plupart des nageurs français. Ils ne s’adaptent plus aux forces ou aux faiblesses de notre natation, mais se réfèrent à un paramètre et à un seul : la capacité d’entrer en finale de la compétition, Jeux Olympiques, championnats du monde, etc., et, pour les relais, à la cinquième place.

C’est une bombe. Le microcosme réagit… assez mal. Par moments, on dirait que Fauquet, exceptée l’équipe qui l´entoure, est (à peu près) seul contre tous. Les entraîneurs, les responsables de clubs, les dirigeants de tous poils, bref tout ce petit monde qui vit, affectivement et effectivement, de la production d’internationaux, s’inquiète. Fauquet a mis la natation française devant ses responsabilités. Les coaches se trouvent dans la situation de varappeurs de Fontainebleau qu’on a transporté au pied de l’Aconcagua ou de l’Himalaya : « et maintenant, grimpe. »  Ou plus exactement, de grimpeurs qui prétendaient grimper l’Himalaya et s’arrêtaient au camp de base, auxquels on intime l’ordre d’être en forme pour l’attaque des sommets. Et qui prennent peur.

Ce qui ne nous tue pas nous renforce. Le remède du docteur Fauquet a du bon. Eric Boissière, le fils et successeur à Rouen de ce Guy qui avait tant impressionné Claude, en témoigne : « Nous nous sommes réunis et nous avons fait ce constat : notre profession n’existe plus. » La corporation s’adaptera ou mourra. Le génie, disait Sartre, n’est pas un don, mais l’issue qu’on trouve dans les cas désespérés. Les passionnés, ceux qui ont l’entrainement chevillé à l’âme, s’organisent, serrent les boulons, deviennent plus exigeants, créent des passerelles, revoient les ambitions à la hausse. Tous les nageurs de 100m à 51’’5 à qui l’on demande de réussir 49’’5 n’y parviendront certes pas, mais s’ils s’y mettent, qu’est-ce qui les empêche, élevant graduellement le niveau, de permettre aux meilleurs d’entre eux d’atteindre au Nirvana ?

Une anecdote canadienne prouve d’ailleurs que d’autres techniciens l’ont précédé dans la démarche des « minima durs ». En 1988, les Canadiens ont engagé, un célèbre entraîneur australien, Don Talbot. Celui-ci réforme et… pose des minima intraitables. Mais l’institution résiste, impose des minima moins sévères, adaptés au moindre niveau des nageurs canadiens. A quelques semaines des Jeux de Séoul, Talbot claque la porte : « Vous n’arriverez à rien comme ça, leur chante-t-il. Je ne suis pas ici pour accompagner une natation sans ambition. »

1996, FRANCIS LUYCE SORT EN PLEURS

DU BUREAU DU MINISTRE DES SPORTS

Talbot est une icône de la natation mondiale, entraîneur chef de quatre grandes équipes olympiques australiennes entre 1960 et 1972, et ses élèves, John Konrads, Bob Windle, Kevin Berry, Beverly Whitfield et Gail Neal, ont été champions olympiques. Il retourne avec les honneurs en Australie. En face, Claude Fauquet et sa réputation de « bon CTR » de Picardie ne pèsent guère. Et pourtant, il va réussir là où Talbot a jeté l’éponge. Sa seule force est celle de la conviction qu’il met dans ses idées… et, peut-être, la solidité du statut du DTN à la française qui permet à Jean-Paul Clémençon de le protéger. Il serre les dents et tient bon.

Les réformes se suivent : on revoit le calendrier, les modes de sélection, la planification, on crée un service recherche. «Après quelques tâtonnements dus à ce qu’impose le ministère en termes de filières de haut niveau nous imposons l’idée  qu’outre Font Romeu et l’Insep, la natation de haut niveau se fait aussi dans les clubs : Mulhouse, Toulouse, Marseille, Antibes, Rouen, à l’époque. Le problème est que ces entités n’étaient pas reconnues comme pouvant être des structures de  la filière de haut niveau du ministère.

« Il faudra du temps avant que cette idée fasse son chemin et que les clubs deviennent à partir des années deux mille parties intégrantes du haut niveau français.

« Pour donner encore davantage de corps à cette organisation nous avons très vite pensé à proposer en assemblée générale l’idée  de label pour les clubs en fonction de leur cœur de pratique et de leurs savoir faire. Nous définissons cinq labels.

« Il y aura des clubs qui feront de l’animation, puis viendront d’autres labels en fonction de ce qu’ils apportent ; développement, formation (je vois, dans la formation, le pivot de tout le reste : les clubs formateurs sont ceux qui ont la capacité à former des gamins, et qui ne sont pas reconnus) ; niveau national et niveau international. Il faudra plus de dix ans pour que cette réforme essentielle à mes yeux commence à voir le jour »

Le plus difficile n’est pas de trouver les bonnes idées, mais de les proposer à des dirigeants qui ont du mal à saisir les enjeux et que le désir de la réussite internationale n’empêche pas de dormir. L’opinion ne capte pas la valeur des innovations proposées, et Fauquet doit souvent peser de tout son poids, s’arc-bouter pour obtenir que les projets proposés par la DTN soient compris et mis en œuvre. Il est difficile de saisir les sentiments du président de la Fédération. Francis Luyce est certes sensible aux enjeux que représentent les succès internationaux. En 1996, il a pleuré d’impuissance au sortir d’une réunion d’après Jeux olympiques où le ministre des sports Guy Drut l’a publiquement humilié sur les résultats de l’équipe de France de natation. Nul, sans doute, plus que lui, ne souhaite une revanche sur un incident que son orgueil a mal toléré. Mais au quotidien, sans doute parce qu’il est confronté aux remontées des doléances de sa base, sans doute aussi parce qu’il n’est pas toujours convaincu de la justesse des choix de la direction technique, son appui à la politique des boys de Jean-Paul Clémençon et de Fauquet n’est guère indéfectible. Luyce a d’ailleurs une toute autre vision des priorités. Ses ambitions ne sont-elles pas, avant tout, de devenir président de la Ligue Européenne et vice-président de la Fédération Internationale, et, surtout, d’être réélu à son siège de la Fédération Française ? De telles volitions n’encouragent pas un dirigeant qui n’hésite pourtant pas à parler fort, à prendre des risques. Si chaque proposition doit être étudiée à l’aune de « est-ce que c’est bon pour ma réélection », il est très difficile de construire une action cohérente.

« Face à ces incompréhensions, j’ai décidé de contre-attaquer. J’ai pris ma besace, et, tout seul, en un an, visité toutes les régions françaises, réuni les parties prenantes et leur ai fait face. Je leur ai dit : « Si je suis mauvais, vous allez me le dire », puis je leur ai expliqué ce que je voulais faire. En face, je n’ai pas trouvé beaucoup de détracteurs – mais au contraire une grande passion, des interrogations, et finalement une adhésion ; les gens voulaient avoir cette chance de tenter quelque chose. »

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, « quelque chose de fort se met en place avec l’encadrement et les athlètes. A ce moment, même s’ils se sont posé des questions, je crois qu’ils ont compris que je ne les trahirais pas. 

Avec Philippe Hellard, responsable du service recherche, nous avons commencé petit à petit à construire une stratégie d’analyse du haut niveau. C’est son équipe qui sera d’ailleurs choisie par la FINA pour assurer l’observation des JO d’Athènes.

« J’étais fatigué de voir nos nageurs bouffés dans les départs, les virages. Nous avons produit une grosse réflexion, un gros travail sur tout ce qui n’est pas nagé, et, dans la partie nagée, sur des éléments techniques comme le déplacement du centre de gravité en fonction des mouvements des bras dans la nage. On a commencé à constituer une base de données. Après la compétition, les entraîneurs et les nageurs repartaient avec un CD qui contenait ces données. »

ON S’EFFORCE DE NE RIEN OUBLIER,

DE QUADRILLER LES PARAMETRES

DE LA PERFORMANCE

« Les aspects logistiques ont été maitrisés avec Philippe Dumoulin et nos chefs de mission, Paulette Fernez en particulier. Lors des grands déplacements, à l’hôtel ou au centre d’hébergement où nous nous trouvons, nous pensons à une salle vidéo, une salle de convivialité avec affichage des infos sur les briefings, l’hébergement, la nourriture, les transports. L’un de nous, le plus souvent Patrick Deléaval, se pose avec son sac à dos près de la chambre d’appel, avec des lunettes de rechange, prêt à aider le nageur pour le cas d’un incident, d’un manque. On s’efforce de ne rien oublier, de quadriller l’approche de la compétition.

Et patatras, aux mondiaux de Barcelone, en 2003, il y a Rostoucher qui doit nager le 1500 mètres. Pour la première fois, l’organisation a prévu de publier les listes sur l’Internet. La veille de la course, Patrick Deléaval,qui doit rentrer en France pour encadrer un autre événement, quitte la compétition. Pour faire entrer un nageur qui n’était pas primitivement prévu, la FINA change dans la nuit qui précède la compétition les start-list. Rostoucher, qui devait nager primitivement dans la 5e série, se retrouve dans la 4e série, et personne ne s’en aperçoit. Il se prépare tranquillement pour la 5e série, et quand il s’y présente, n’y a pas sa place. C’est la faute ! Francis Luyce et son comité directeur ont demandé de virer l’encadrement.

« Je refuse cette décision car j’estime être le seul responsable de cette erreur grave et propose d’être entendu par une commission de discipline. Cela ne s’est pas fait.

« L’année suivante, avec la même équipe  nous avons fait six médailles aux Jeux. »

Il peut paraître bizarre, qu’après le triomphe de Pékin, fin 2008, Claude Fauquet décide, épuisé, de mettre fin à ses fonctions. Il est Directeur technique national depuis le 1er avril 2001. Mais Claude n’a aucune difficulté à expliquer cet apparent paradoxe.

« Francis est passionné et bon gestionnaire. Mais est-ce encore le modèle qui convient ? Plutôt qu’un administrateur, aujourd’hui, il faut un manager. C’est pour ça que chaque décision a trop souvent été un combat. Sans cela, et si nous avions obtenu les JO à Paris en 2012, j’aurais continué après 2008, mais j’étais épuisé. »

La vie d’un DTN n’est pas une sinécure, tant il est de domaines où il doit peser. Peut-être est-ce cela aussi, qui a fragilisé avant une course de VTT fatale, son successeur Christian Donzé à l’âge de cinquante et un ans.

« La conduite du succès, elle se fait au quotidien, dans tous les détails. Quand Denis Auguin et Alain Bernard quittent Marseille, avec les conséquences que l’on sait sur les deux dernières olympiades, il n’est pas question de laisser les choses se défaire. Auguin vise Antibes, Patrick Deléaval, toujours attentif aux problèmes du CNM, suit le dossier, mais rien n’existe vraiment pour les recevoir. Je vais sur place, voir les gens qui comptent, travaille avec le président du comité régional, Gilles Sezionale ; le club  pousse pour créer le poste. Et on sait ce qui se passe après. Quand ce travail-ci est fait, après, par comparaison, le niveau des critères de sélection nationale devient minuscule.

«Mais bon, après tout ça, il fallait avoir des résultats. Avant les Jeux d’Athènes, en 2004, je causais avec mon très cher adjoint, Philippe Dumoulin, qui avait tant donné, tant apporté d’enthousiasme, de passion, à cette aventure. Et je lui ai dit : « si là, on ne sort par de résultats, je crois qu’on ne pourra pas continuer. »

On ne peut comprendre le cheminement d’un Directeur technique si on n’a pas saisi la relation « administrative », officielle, qui lie ce poste à la hiérarchie des élus et des employés fédéraux. Pour Claude, « il y a deux périodes. D’abord celle qui englobe les directions de Gérard Garoff et de Patrice Prokop. Le DTN est alors le patron de l’administration, ce que Francis appellera un Etat dans l’Etat, alors qu’à mon sens cette situation donnait une vraie cohérence à l’action fédérale. Puis il y a un développement de la Fédération, le personnel est multiplié par deux ou trois, et Francis décide de créer un poste de Directeur général, idée contre laquelle je me positionne en comité directeur, car cela pouvait créer en interne un problème de management du personnel qui se confirmera par la suite

J’AI SOUS-ESTIME A QUEL POINT LAURE MANAUDOU

AVAIT BESOIN DE  PHILIPPE LUCAS EN 2003

 « Louis-Frédéric Doyez est nommé, et il se passe que ce type est intelligent et travailleur. Sans une entente avec lui, avec Daniel Chaintreau, responsable du département financier, et Paulette Fernez , notre trésorière, nous n’aurions pas  pu réussir. Pour préserver cette cohérence du projet fédéral, j’avais d’ailleurs placé quelqu’un de la DTN dans tous les services, comme Bernard Boullé qui, après avoir conduit une responsabilité au marketing, a créé un département équipement reconnu aujourd’hui par tous les acteurs institutionnels. Le seul problème qui se posait vis-à-vis de Louis-Frédéric  Doyez était la question de l’autorité partagée du DTN et du DG: le DTN a-t-il une autorité hiérarchique sur le directeur général et inversement? Et la réponse est : non. Mais nos relations se sont réglées intelligemment d’elles-mêmes.

« Il y a comme une injustice de n’avoir reconnu que Claude Fauquet, parce que Jean-Paul Clemençon, qui a eu l’idée des séries, a joué un rôle important au début de l’histoire. Avec sa culture, sa vision, son intelligence, sa personnalité, il a beaucoup fait avancer les choses. Parmi ceux qui ont énormément travaillé dans cette équipe, je citerai Marc Begotti, Lionel Horter, André Duclaux, à Dijon, un homme qui n’était pas projeté sur l’avant-scène, mais qui n’en a pas moins œuvré, Lucien Lacoste à Toulouse et Patricia Quint qui donnera après Sydney une véritable impulsion à la natation féminine ; il y a eu aussi tout le médical coordonné par Jean-Pierre Cervetti et Christophe Cozzolino.

            « Je ne voudrais pas oublier des entraîneurs comme Kasimier Klimek, disparu tragiquement en stage à Vittel avant les Jeux olympiques de Sydney, Lionel Volckaert, Jean Douchan LeCabec qui nous a bousculé dans nos représentations, Eric Gastaldello, et Philippe Lucas, déjà présent en 1997 dans l’équipe de France contre l’avis de certains qui le porteront au pinacle quelques années plus tard.

            « En ce qui concerne Philippe Lucas, mon erreur est d’avoir gravement sous-estimé à quel point Laure Manaudou avait besoin de son entraîneur aux championnats du monde 2003, et de ne l’avoir pas sélectionné. Après, c’était installé. Il n’a jamais quitté sa vindicte. Et puis, il faisait monter le buzz par des déclarations incendiaires, et ça lui convenait bien comme ça. »

 

Prochain article : A la Poursuite de l’Excellence

1994-2012 : LA REVOLUTION FRANÇAISE (4)

LE TRIOMPHE DES REBELLES

 

 

AU COURS DES DIX-HUIT SAISONS QUI COURENT DES CHAMPIONNATS DU MONDE DE ROME, EN 1994, AUX JEUX OLYMPIQUES DE LONDRES, EN 2012, LA NATATION FRANÇAISE A OPERE UN RETABLISSEMENT SPECTACULAIRE.  ELLE QUI, PENDANT UN SIECLE, S’ETAIT NOURRIE DE SUCCES DE CIRCONSTANCES AUX ALLURES D’OASIS DANS UNE LONGUE TRAVERSEE DU DESERT, NE CESSE DE COLLECTIONNER DES SUCCES MONDIAUX ET OLYMPIQUES. APRES AVOIR PISTE LES RESPONSABLES INSTITUTIONNELS DE CETTE LONGUE EMBELLIE DANS TROIS PRECEDENTS ARTICLES, NOUS EVOQUONS ICI LE ROLE JOUE PAR CES SAVOUREUX ‘’REBELLES’’ DE LA NATATION FRANÇAISE.

 

 

Par ERIC LAHMY

 

 

Christos Paparrodopoulos a le sens de la formule. Il vous sort des phrases ciselées, dans lesquelles on sent les pleins et les déliés, une force née peut-etre de son appartenance à la plus vieille culture au monde, qui récitait L’Iliade et l’Odyssée quand, entre tumulus et mégalithes, la Gaule celtique peinait à sortir de la préhistoire.

Ce qui a fait la fortune de la natation française ? Le coach du Club Nautique Havrais évoque le « fond du trou » d’Atlanta, et reconnait en Claude Fauquet « le premier artisan du renouveau. »

« Il a fait un diagnostic, continue-t-il. Pour réussir, il établit des règles du jeu très difficiles, adaptées au défi de la haute compétition. Au départ, il provoque le scepticisme, mais Claude Fauquet a fixé des minima très sévères. C’est comme ça qu’à Chamalières, on a eu trois qualifiés pour les mondiaux de Fukuoka, en 2001, auxquels se sont ajoutés deux qualifiés sur les minima des jeunes. Ça a représenté un choc. De plus Roxana Maracineanu n’avait pas été retenue parce qu’il lui avait manqué quelques centièmes en finale. Tout le monde a reçu le message. »

On se dit : jusque là, rien d’original. Mais ce n’est pas tout :

« Deuxième point, important : dans beaucoup de pays, quelques personnes très bien placées au centre du dispositif déterminent une stratégie, que tout le monde suit avec discipline. En France, ça marche différemment. Il y a des CONTESTATAIRES, et ils changent la donne. Très vite, ces personnes têtues contestent le système. C’est la force de la natation française, ces contestataires sont les créateurs de talents ; ils ne sont pas soumis aux directeurs du haut niveau, ils font à leur manière. Là dedans, ce qui est bien, c’est que chacun travaille de son coté, mais avec la même vision de la réussite. Il s’agit là d’un processus pragmatique qui s’oppose à un processus purement directif. »

Vrai : les résultats de la natation française sont venus d’entraineurs à la marge. Une marginalité un peu difficile à définir, car elle peut n’être qu’un état d’âme, mais au sujet de laquelle nul ne se trompe : ce sont toujours les mêmes noms que l’on cite. Mettre dans le même sac Guy Boissière, sceptique et instinctif autoproclamé, Philippe Lucas, pseudo cancre rouleur de mécaniques, Romain Barnier, représentant de l’école du sprint US en Hexagone, et Fabrice Pellerin, artiste de la kinésiologie, ou encore Marc Begotti (le premier, celui qui entrainait Plewinski), l’homme qui comptait les coups de bras, est une entreprise hardie. Entre le Boissière qui expliquait sans trop y croire que Stéphan Caron aurait été champion d’Europe si on l’avait confié à sa concierge et Fabrice Pellerin qui professe dans une petite crise d’orgueil que ses principes d’entrainement sont supérieurs à ceux de ses confrères, la disparité ne tient pas seulement à la circonférence des chevilles. Ces gens diffèrent autant entre eux qu’avec le bain dans lequel ils trempent.

 

LES BONS ENTRAINEURS FRANÇAIS, BEGOTTI,

 AUGUIN, LUCAS, BARNIER, PELLERIN, OBTIENNENT

 LEURS MEILLEURS RESULTATS ASSEZ JEUNES

 

Dire à quoi c’est dû, est assez complexe. La diversité des cas décourage l’analyse. Disons que la natation française a de tous temps toléré ces différences. Mais le fait est qu’à côté, les hommes du système n’ont pas la partie facile. Il y a aussi des questions de génération. Les bons entraineurs français ont obtenu leurs meilleurs résultats assez jeunes : Begotti avait dix ans de plus que sa meilleure élève, Catherine Plewinski, Denis Auguin a rencontré très tôt Alain Bernard, Romain Barnier est passé sans crier gare du statut de champion des Etats-Unis de nage libre à celui de coach à succès du Cercle des Nageurs de Marseille, et Fabrice Pellerin sort Camille Muffat à trente ans, triomphe à quarante, Lionel Horter sort Roxana Maracineanu à trente ans, Philippe Lucas est un vainqueur précoce de championnats de France interclubs en séries avec Melun, Lucien Lacoste encore minot réussit de jolis coups avec Xavier Marchand et Solenne Figues, etc.

Après, il n’est pas interdit de durer, mais se renouveler peut être difficile. Guy Boissière, Denis Auguin ont bien rebondi. Mais aujourd’hui, la concurrence est tellement dure que d’énormes bosseurs doublés de fins techniciens comme Richard Martinez à Font-Romeu, Lionel Horter à Mulhouse, Lucien Lacoste, à Toulouse, Eric Boissière à Rouen, doivent parfois penser que la vie est dure.

Jean-Pierre Le Bihan, peut-être parce qu’il déteste les consensus faciles, adhère à la théorie des contestataires. Ancien DTN adjoint aux multiples fonctions depuis 1983 (chargé, aime-t-il dire, de « tout ce que le directeur technique natonal n’aimait pas faire », il décrit la situation telle qu’il l’a observée :

« Certains s’opposaient, en rebelles, aux doctrines de la DTN ; à travers les années, ils se sont appelés Guy Boissière, Philippe Lucas, Christos Paparrodopoulos, Marc Begotti, Fabrice Pellerin. Tous avaient une approche originale, apportaient une personnalité bien à eux, et sortaient des nageurs qui n’auraient pu l’être par des ‘’fonctionnaires’’. Les résultats de la natation française ? Ce sont les rebelles qui ont fait les médailles. »

Ces remises en cause, ont non seulement réussi, mais empêché le système de se figer…

Aux tous débuts, lorsque Gérard Garoff opéra sa propre révolution, ce qu’il mit en place« n’a pas été sans erreurs, reconnait Le Bihan. On a peut-être écœuré des sprinters en les faisant nager longtemps, par prudence, au nom des principes mis en lumière par les théories de la préparation physiologique. »

Ici, le peut-être est de trop. Influencés par l’école russe, alors engagée dans le gros kilométrage, convaincus que « la natation française ne travaillait pas assez » pour briller à l’international, les Français réunis à l’INSEP s’étaient lancés dans une surenchère, doublant ou triplant le volume de travail de leurs élèves sans prendre deux précautions, qui concernaient la récupération physique et la technique de nage. A ce régime, les deux ou trois premières années (1977-1980), les rares élèves de l’équipe réunie à l’INSEP qui n’explosaient pas comme des hippocampes sortis trop brutalement de la pression des profondeurs, avaient beau être infatigables, ils nageaient mal.

 

LES « CONTESTATAIRES » REFUSAIENT LE TOUT

PHYSIOLOGIQUE OU LE ROLE DE L’ENTRAINEUR

SE REDUISAIT A COMPTER DES KILOMETRES 

 

Face à cela, les « contestataires » de l’époque, issus de la natation des clubs, refusaient le tout physiologique où le rôle de l’entraineur se réduisait à compter des kilomètres ; ils travaillaient sur la qualité. Boissière entrainait Stephan Caron, Xavier Savin, qui étaient plus que des nageurs, des étudiants sérieux et des hommes à la tète bien remplie ; il ne lui serait pas venu à l’idée de les entrainer à longueurs de journées.

Disons-le, généralement, les contestataires ne contestaient pas grand’ chose : ils voulaient travailler à leur manière. Souvent, le discours d’en haut, était de désigner (parfois lourdement) LA méthode et de refuser d’autres modèles. La meilleure façon était parfois de dénigrer celui qui était censé se tromper et de lui « piquer » son nageur. On sait comment Philippe Lucas a réagi à de telles injonctions. On s’horrifiait au sujet de la façon dont il entrainait, dont « il parlait à sa nageuse », de tout, de rien et de n’importe quoi. Le problème est qu’avec un guerrier pareil armé de sa confiance et de celle d’une nageuse immensément douée comme Manaudou, en face, l’entêtement d’un DTN ou les habiletés d’un président de Fédération ne faisaient pas le poids. L’affaire Lucas a été un cas d’école. Entre le DTN qui se piquait de philosopher et citait volontiers Paul Valéry et Spinoza, et un coach apôtre de Johnny, cultivant des biceps de 45cm et refusant d’intellectualiser son sport au point de s’interdire de passer le plutôt modeste Brevet d’Etat Sportif Natation, le courant n’est pas passé. Ils auraient pu oublier leurs différences, s’entendre autour de leur passion commune. Ce ne fut pas le cas.

« Les mauvaises relations entre Philippe Lucas et Claude Fauquet sont nées d’une rencontre mal conduite entre eux, affirme Jacky Brochen, ancien entraineur des équipes de France et de Suisse, aujourd’hui installé à Caen. Lucas ne fait pas faire que des kilomètres, il a sa philosophie du haut niveau, de la performance. Il tire 100% du potentiel de ses nageurs. Pour ce qui est de Laure, il est vrai qu’à un moment, l’entrainement est devenu une telle contrainte que ça n’a pas été simple pour elle. Lucas a par ailleurs géré Leveaux, pas facile, car Leveaux est hyperdoué, un vrai génie de la natation, mais très compliqué.

« Lucas était proche de Kasimier Klimek, il a fonctionné en binôme avec lui, les deux s’entendaient très bien. Il s’est construit une connaissance assez costaude de la natation. C’est un très bon observateur. Il sait toujours ce qu’il fait. Je prends l’exemple de la musculation. Il s’entraine en salle. Mais il ne fait pas n’importe quoi, n’importe comment. Il est par exemple l’apôtre des haltères carrés. Des haltères qui ont quasi disparu, qu’il préfère aux haltères ronds, il a sa théorie là-dessus. Une fois, nous déjeunons avec une de mes nageuses. Lucas la regarde : vous avez fait de la gymnastique. Elle dit que non, il insiste : oui, vous avez fait de la gymnastique. Il l’avait vu à ses avant-bras. Il n’est pas du tout le type fruste qu’on veut croire. »

Lucas excepté, les ‘’contestataires’’ ont donc bel et bien été ‘’inventés’’ par la Direction technique, ou par la rumeur qui ne peut admettre que les gens travaillent en bonne intelligence ; dans la plupart des cas, ils ne contestaient pas plus que le sanglier qui s’entête à rejoindre le point d’eau par le chemin qui lui est habituel. C’est le cas de Lucas, bien sûr, du Begotti des débuts, de Pellerin, de Barnier. Begotti eut la chance de sévir sous Patrice Prokop, sans doute le DTN le moins directif et le plus ouvert à la diversité des méthodes, puis d’obtenir des résultats exceptionnels, enfin de devenir l’apôtre de la doctrine officielle.

 

DEPUIS LUCIEN ZINS (1961-1972), AUCUN

DE NOS DTN N’EST, DE LOIN,

UN TECHNICIEN INCONTESTE

 

Il doit y avoir, de façon quasi-atavique, dans la fonction de DTN, une légère propension à vouloir enrégimenter sous sa bannière, comme le vague désir de ‘’ne voir qu’une tète’’. Seul Prokop a joué différemment, et ce n’est pas par hasard s’il a duré douze ans, plus longtemps que tous les autres titulaires du poste.

« Prokop a travaillé avec Gastaldello à la formation des cadres, rappelle Le Bihan. Jusqu’alors, on pouvait devenir maitre-nageur-sauveteur sans aucune instruction. Il suffisait de savoir nager et récupérer un mannequin dans l’eau. Nous avons exigé une vraie formation, les MNS ont obtenu le statut d’agent catégorie B, et ils obtenaient un diplôme, le Beesan, qui débouchait sur une vraie profession. »

C’est vers la natation russe que les Français se tournent quand il s’agit de s’inspirer d’une méthode. Pourquoi eux et pas les Américains ? Difficile à dire, mais les Russes du temps de Salnikov se préparaient en altitude en France, à Font-Romeu. Par ailleurs, nos ‘’élites’’ avaient du mal à lire le système US. Et pour cause : il n’y a jamais eu un système américain, mais ‘’des’’ systèmes, parfois brutaux, parfois élaborés, qui s’entrechoquent, parfois s’approuvent parfois se contredisent dans une floraison anarchique. C’est le ‘’melting pot’’. Peter Daland, à Los Angeles, était beaucoup moins attentif à la technique que George Haines à Santa-Clara, mais les élèves de ces deux monstres sacrés explosaient les records du monde. Les Russes, eux, centralisateurs et privés de la longue histoire de la natation américaine, ont privilégié un système assez dogmatique, intellectualisé, avec toute l’apparence d’une rationalité qui ne pouvait déplaire à des gens désireux d’appréhender une pensée toute faite.

Pourquoi cela, direz-vous ? Un peu par un vieux réflexe jacobin, un peu à cause du T du sigle DTN ! Parce que, si, depuis Lucien Zins (1961-1972), aucun de nos DTN n’est, de loin, un technicien incontesté, le T de son sigle l’invite à s’affirmer dans ce domaine. Et une pensée prédigérée va lui redonner la main.

On peut suggérer aujourd’hui qu’il n’existe pas UNE bonne façon de nager. Mais si elle ne produisait pas le génie d’une Tracy Caulkins ou d’une Natalie Coughlin, d’un Mark Spitz ou d’un Matt Biondi, l’école russe, avec son coté dogmatique, facilitait la tentation, omniprésente, de théoriser…

Pourtant, les Russes ont tâtonné. Ils commencent par « réaliser des extensions kilométriques dans les dernières années 1970 », se souvient Denis Auguin. Qui vont permettre l’apparition de Vladimir Salnikov, qui sera le meilleur nageur de 1500m au monde pendant douze ans, de 1977 à 1988. Puis ils se sont orientés vers des solutions plus qualitatives dans les années 1990. L’infatuation française pour la natation russe faisait d’ailleurs prédire à Garoff, vers 1980, que ceux-ci battraient bientôt les Américains. Chose qui ne s’est jamais réalisée.

Chance pour nous, la natation française n’est pas entièrement soumise aux emprunts russes. Vers 1970, « un outil pédagogique est apparu, l’ouvrage de Catteau et Garoff sur l’apprentissage de la natation, rappelle Le Bihan. On a obtenu le secours de médecins passionnés de natation, Georges Cazorla, Jean-Pierre Cervetti, qui expliquaient la physiologie. A l’INSEP, Spivak a traduit du russe les ouvrages de N. Platonov sur la théorie et la méthodologie de l’entrainement sportif et sur l’adaptation des sportifs aux charges d’entrainement, qui ont constitué une mine d’informations sur diverses données, comme  la récupération, la surcompensation. » Mais aussi, les adaptations des uns et des autres, institutionnels ou contestataires, vont permettre d’aller plus loin.

 

DES REUNIONS, DANS DES AMBIANCES

DE CAFES LITTERAIRES, MAIS QUI

DONNENT A PHOSPHORER.

 

Romain Barnier est considéré comme l’un des rebelles de la natation ; on se demande un peu pourquoi. Très loin de contester, il n’a que louanges pour la façon dont le système absorbe et entérine ce qui ne lui appartient pas.

« Des phénomènes externes au système français ont joué dans l’obtention des résultats, expose-t-il. Pour ce que j’ai pu en voir, à partir de 2009 – auparavant, j’étais trop dans mon aventure pour bien me rendre compte -, j’ai noté l’apparition d’une liberté d’expression, une diminution des contraintes, une ambiance plus décontractée, due sans doute à l’encadrement, une façon dynamique novatrice, de voir les choses. J’ai noté que des choix judicieux étaient opérés au niveau des stages, des bassins où nous les effectuions. »

« J’aimerais rendre hommage ici à une spécificité française, ces nombreuses réunions, dans des ambiances de cafés littéraires, où on a l’air de parler de tout et de rien, sur des sujets vagues, mais qui donnent à phosphorer. On apprend aussi à se connaitre, et tout cela est très utile dans la réussite. »

« Si je devais mettre le doigt sur les raisons du succès d’une équipe, ces brainstormings, l’ambiance de camaraderie en son sein, le sentiment de bien vivre, tout cela fait qu’on est heureux de s’y retrouver, d’y être. »

Barnier, entraineur manager du Cercle des Nageurs de Marseille, ne cache pas qu’il s’est inspiré, non de l’école française, mais plutôt des USA, pays où il a nagé en universitaire, « en fonction, explique-t-il, de certaines qualités de cette natation : son dynamisme collectif, sa façon de positiver, de travailler en équipes, sa transparence, que je m’évertue d’appliquer à Marseille. »

Si, avant 2008, et donc dans la période où Fauquet était DTN, il refuse de s’exprimer, prudence de sa part ou réelle conviction qu’étant, selon ses propres paroles, « en construction à Marseille et extérieur au système », cela le rend « incapable de témoigner valablement à son sujet ; je constate seulement que cela a été une réussite. »

Barnier aboutit à des conclusions équivalentes à Paparrodopoulos et Le Bihan au sujet des pseudo-rebelles : « il faut constater que la réussite est venue des gens en marge. Le modèle exige de faire ses preuves avant d’être accepté. Lucas, Paparrodopoulos, moi, sommes un peu périphériques par rapport à la natation française. Pellerin est un expert de kinésiologie, loin du modèle FFN. Mais enfin, ce qui compte n’est pas là.

« La magie, c’est l’alchimie produite avec ce melting-pot. A l’arrivée, il n’y a que le résultat qui compte. Et tout est important, même ce qui ne le parait pas. On n’est pas estampillés FFN, mais on est dans la réussite de la natation française. Cette capacité de prospérer au-delà du système étroit est une force. »    

Jacky Brochen pousse l’analyse dans une direction intéressante : « L’un des secrets de la réussite des Français, c’est justement cette prolifération de ‘’méthodes’’ différentes. Cette variété est le signe d’un système vivant. J’ai rencontré récemment des gens de l’aviron. Ils sont, depuis des années, sur un système né en RDA, importe par un coach de là-bas, Mund. Cela ne marche pas pour ça : tous les rameurs français font rigoureusement la même chose, à la même heure, chaque jour de l’année. » Un modèle unique (qui avait au début produit d’excellents résultats) aboutit à une préparation mécanisée, privée d’innovations.

 

LA FRANCE FONCTIONNE AUJOURD’HUI

 AVEC UNE CONFIANCE EN ELLE, ET

C’EST CELA, ETRE FORT

 

Le Bihan semble réticent à entonner un péan en  l’honneur de Claude Fauquet, dont il dit : « C’est un excellent CTR ; en 1999, il arrive, très perturbé, se dit en dépression. Mais quand il se présente au poste de DTN, on dirait qu’il a reçu une mission mystique. » Le Bihan reconnait que la tâche n’était pas aisée, mais pour une raison inattendue. « Il devait subir Francis Luyce, qui rendait la tâche difficile à ses DTN. Celui qui a le mieux tenu le choc a été Clémençon : son couple avec Luyce était étonnant, Clemençon se prenait pour le président, et Luyce pour le DTN ! »

C’est tout juste si pour l’adjoint, parler d’un succès de Fauquet n’est pas un contresens : « La natation française et Claude Fauquet doivent l’essentiel à Philippe Lucas, car sans Lucas, il n’y aurait pas eu de Laure Manaudou, et sans Manaudou, il n’y aurait pas eu de résultats. » Or on ne peut trouver entraineur qui ait été moins influencé par le système que Philippe Lucas. Il a refusé de passer le Beesan. « Il est l’exemple de l’entraineur atypique, une espèce qui n’est pas rare, et qui ne peut pas être dans le moule. »

Denis Auguin partage cette idée. L’opposition entre natation officielle et révoltés de l’extérieur est réductrice et fausse. « Voir Pellerin en équipe de France, c’est voir comment les gens fonctionnent. Il y a en lui une certitude sans forfanterie, une conviction. » D’ailleurs, ajoute-t-il, au plan technique, « Pellerin ne s’est pas fait tout seul. Il a beaucoup parlé en équipe avec Marc Begotti, qui a sans doute eu une grosse influence sur lui. » Il n’a pas fait que ça, est allé chercher des idées partout où il pouvait en trouver, et a agi de ce fait en bon entraineur. Un exemple de ses recherches se trouve dans un DVD qu’il a publié sur des éducatifs. Une moitié se trouvait déjà dans un outil canadien équivalent. Tous les entraineurs fonctionnent ainsi, ils regardent, curieux de tout, ils ‘’piquent’’, essaient, dans l’esprit de ces culturistes qui essaient un nouveau truc : « et ça, ça développe ? »

A la question de savoir comment  se bâtit un entraineur, Michel Chrétien, l’entraineur de Jérémy Stravius et de Mélanie Hénique, répond « Il a des modèles, trouve des courants de pensée. Et il accumule de l’expérience personnelle. L’intelligence d’un entraineur est d’utiliser les moyens qui sont à sa disposition. La DTN dispose d’un département  recherches : des vidéos des courses permettent d’analyser celles-ci, puis d’utiliser ce qu’on a vu dans l’entrainement du nageur. Si bien filmée, la vidéo permet de revenir objectivement sur l’événement. »

Pour Auguin, que Nice n’ait pas reçu l’estampille pôle France n’a aucune importance : « On n’est pas obligés d’être pôle France pour réussir, cela ne veut pas dire que le club ne reçoit pas d’aides. Un nageur olympique, cela représente jusqu’à 10.000€ d’aides par an. Si Nice, comme c’est le cas, a quatre nageurs de ce calibre, cela signifie 40.000€, alors que l’aide à un pôle France ne dépasse pas 7.500€. Disons-le, il n’y a pas de différence de traitement financier. Un pôle France, c’est seulement la reconnaissance que nous sommes mieux organisés, en termes de scolarité, d’hébergement, d’horaires aménagés, de suivi médical. Rien de plus.Faire du pôle France le passage incontournable de la réussite made in France, c’est un malentendu sur la signification d’un « sigle » administratif. »

Michel Chrétien met l’accent sur un élément déterminant à ses yeux, qui est l’élément psychologique : « Le premier mot qui définit la politique de la France, c’est l’ambition. Une politique ambitieuse, et très tonique, parce qu’elle parie, chose nouvelle, que nous pouvons être parmi les meilleurs du monde. Cela a été d’emblée le discours de Claude Fauquet : le haut niveau est exigeant, mais pas inaccessible. Il exige de la rigueur. Ce qui nous manquait, insistait-il, n’était pas les compétences, mais l’idée qu’on s’en faisait.

« Après Atlanta, en 1996, il a fait table rase. Et petit à petit, derrière, la natation s’est reconstruite. Il y a eu Roxana et Lionel Horter, puis avec Laure, ça a été un emballement. On a eu la preuve tangible que tout était possible pour les Français. Le haut niveau n’appartenait pas aux seuls Russes, Américains, Australiens et Japonais.

« Quand je suis arrivé un peu plus tard, l’état d’esprit était : le nageur, l’entraineur, l’encadrement français, ne se déplaceront plus dans les grandes compétitions pour observer, mais pour réussir. Donzé dans ces discours, disait : vous êtes les meilleurs du monde. Le facteur essentiel, c’est la confiance en soi. On disait : en tant que nageurs, les Américains sont les meilleurs. On croyait qu’ils avaient un truc en plus. Maintenant, c’est très différent. Au départ d’une course, on part mentalement à armes égales. Tenez ! Les résultats de Londres ne sont pas refaisables. C’est pratiquement un dix sur dix, c’est gagnant à presque tous les coups. Mais ce taux de réussite a été réalisé. On l’a fait trois fois, aux championnats du monde, aux championnats d’Europe, aux Jeux olympiques. La France fonctionne aujourd’hui avec une confiance en elle, et c’est cela, être fort. »

Le plus remarquable est que le principal artisan de cette natation décomplexée est Philippe Lucas, que Fauquet avait cru bon d’écarter du team France aux championnats du monde 2003 ! « En équipe de France, il a amené quelque chose d’extraordinaire. Ce type n’a peur de rien. C’est pour ça qu’avec lui sa nageuse n’avait peur de rien. Il a de ce fait décomplexé les entraineurs. » La bonne nouvelle est que, fin 2012, Lucas a été réintégré dans les équipes de France.

 

PELLERIN RESPONSABILISE LES NAGEURS.

A CHAQUE ENTRAINEMENT,

IL LEUR DONNE UNE MISSION.

 

Le caractère factice des querelles d’écoles dans la natation française est bien illustré par le témoigne de Brochen, selon lequel ils se sont tous abreuvés aux mêmes sources :

            « J’ai entrainé en Suisse de 2002 à 2004, raconte-t-il. J’ai eu l’honneur et le plaisir de rencontrer – et de travailler avec – Guennadi Touretski. Il est arrivé, trois mois après moi, en direct d’Australie où il avait été évincé de l’équipe nationale. On avait trouvé dans des conditions douteuses des stéroïdes dans son jardin et son sous-sol. C’était une affaire bizarre, et mon avis est qu’on a monté cela pour se débarrasser de lui. Pour moi, il a été victime d’un règlement de comptes. Touretski n’était ni dopeur ni dopé, si ce n’est au dopage cher à Bacchus. Le connaissant, je puis dire que Touretski est un poète de la natation. Il en parle avec poésie, il te donne envie de l’accompagner.

            « Si ce n’est ces échauffements, qui se ressemblent tous un peu – tout le temps 600 mètres de nage et 3×800 ou 6×400. Touretski utilisait tous les outils que Claude Fauquet a voulu mettre en place. Les cycles d’entrainement, comme par exemple une saison en treize ou quinze cycles, la détermination de la meilleure vitesse de nage, toute une variété de techniques.

            « Les entraineurs français ont puisé librement dans ces recettes, et ensuite, comme de bons cuisiniers, ils ont préparé tout ça. Raymond Catteau, Marc Begotti, étaient en pointe. Certains entraineurs ont su mieux que d’autres exploiter ces outils, parce qu’ils étaient en mesure de beaucoup mieux en tirer bénéfice, intellectuellement, que leurs prédécesseurs, des maitres-nageurs qui ne savaient au mieux que proposer de nager à fond. »

Comme on pourrait s’en douter, les méthodes d’entrainement se sont universalisées :

« Les cycles d’entrainement, je les ai vus appliquer en Australie. Un coach m’a un soir confié un document confidentiel, réservé aux seuls les coaches australiens, dans lequel un peu tout ça était expliqué. Je le lui ai rendu le lendemain, mais il ne savait pas que je l’avais scanné la nuit. Il y a aussi un livre fondamental, que je recommande, « Science of Winning », de Jan Olbrecht, un Hollandais, qui a marqué la natation.

            Ces toutes dernières années, les entraineurs ont appris à multiplier les pics de performances de leurs nageurs. « Aux débuts de Claude Fauquet, toute la saison était dirigée sur un seul objectif. Il a donc abandonné le principe des deux championnats, d’hiver et d’été, et n’a gardé que les championnats d’hiver. On ne se sentait pas capables, alors, de préparer plusieurs objectifs dans une année. Aujourd’hui, les nageurs sont en mesure de briller tout au long de l’année. Pellerin, Lucas, font nager sans ralentir à l’approche des grands objectifs. Et ça marche. »

A condition de respecter des données générales, bien établies, il y a de la place pour de multiples interprétations, explique Brochen, qui prend l’exemple de Fabrice Pellerin : « lui, c’est le type d’entraineurs qui prennent sur le vécu du nageur, qui ont ressenti des choses, qui savent les exploiter. Il responsabilise les nageurs. Il ne les fait pas nager, à chaque entrainement, il leur donne une mission. Il parle musique, musique un peu hard, heavy, metal. Il associe le rythme et la musique. Il est très calé, et a réalisé un film d’éducatifs dont une moitié a été reprise des Canadiens mais c’est de bonne guerre. J’ai une anecdote sur la propriété intellectuelle des éducatifs. J’avais un jour trouvé un éducatif (les Américains appellent ça les drills) de Jack Nelson, le coach du Swimming Hall of Fame de Fort Lauderdale. Je l’avais adapté à ma sauce, et un jour, je le faisais pratiquer par mes élèves alors que nous étions en stage à Fort Lauderdale, sous les yeux de Jack. A un moment, après l’entrainement, il est venu me voir, et m’a demandé  des informations sur mon éducatif, comment ça marchait, etc. J’étais tellement choqué, intimidé, après tout c’était le grand Jack Nelson, qu’il m’a fallu des années, et une vraie amitié entre nous, pour que je lui avoue que c’était son éducatif, juste un peu adapté. Lui avait cru que j’avais eu l’idée. »

 

PROCHAIN ARTICLE : LE NERF DE LA GUERRE

1994-2012 : la révolution française. 1

 L’EFFET CLAUDE FAUQUET

 Eric LAHMY

En dix ans, de 1994 à 2004, la natation française est passée d’une place d’intermittente des podiums à celle de collectionneuse de médailles. Depuis, elle n’a cessé de confirmer son appartenance au Gotha international. Comment s’est opérée cette montée en puissance, c’est ce que nous nous efforçons de raconter dans une série d’articles. Pour commencer, nous avons demandé à Claude Fauquet, directeur des équipes de France 1994-2000 et Directeur technique national 2001-2008, généralement considéré comme la figure centrale de ce redressement, de nous conter les principes et les aléas de ce qu’il faut bien ici appeler sa méthode.

 Novembre 2012. INSEP, bâtiment J. Claude Fauquet, directeur général adjoint en charge de la coordination des politiques sportives, s’apprête au départ. Après deux ans dans l’ex Institut National des Sports et de l’Education Physique (devenu par une habile transmutation des deux dernières lettres du sigle, l’Expertise et la Performance), l’ancien Directeur technique de la natation française est sommé de vider les lieux par l’âge obligatoire de la retraite. Epinglé sur sa porte, l’un des quatre poèmes de Paul Valéry qui furent sculptés au fronton du Palais de Chaillot, place du Trocadéro :

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor

Que je parle ou je me taise

Ceci ne tient qu’à toi

Ami n’entre pas sans désir »

Pour inscrire ces lignes magistrales, Claude s’est contenté, lui, d’un feutre gras sur une feuille volante, mais les mots résonnent dans les esprits, à condition de savoir les lire. Sur un mur, au-dessus de son bureau, toujours dans l’humilité d’un griffonnage de feutre sur papier vergé, la formule d’un enseignant de Harvard, Tal Ben Shahar :

« Si on n’apprend pas à échouer, on échoue à apprendre »

Tout cela est bien dans la ligne de l’homme qui, ayant ramassé la natation française au fond de l’abîme de 1994, l’a hissée, avec son équipe, à la force de ses intuitions et de sa conviction, aux sommets qu’elle a rejoints dix années plus tard aux Jeux d’Athènes, en 2004, et qu’elle n’a pas quittés, continuant sur son erre, quatre ans après que l’initiateur ait laissé les clés à son successeur, Christian Donzé. Fauquet n’a pas seulement réussi le tour de force de faire passer la natation française d’une situation d’échec quasi-permanent troué de-ci de-là de coups d’éclat subreptices, il a changé les paradigmes de la réussite sportive. Après six mois de chargé de mission auprès d’un  cabinet ministériel, il a rejoint sa mission à l’INSEP en avril 2010.

Son action y a été moins éclatante, plus souterraine. « Deux ans, ce n’était pas assez, mais avec l’équipe de la Direction des Politiques sportives, nous avons pu initier quelques changements importants sur la manière d’appréhender la performance de haut niveau. »

L’une de ses grandes idées concerne ce qu’il appelle le « sens. » L’ascèse sportive semble parfois en être diablement dépourvue, et quelque chose, chez Fauquet, ne se contente pas de la définition de Lionel Terray, qui l’appelait : « la conquête de l’inutile. » Les justifications de cette poursuite manquent un peu de poids, si l’on reste trivialement à soupeser les deux côtés de la balance. Tout ça pour ça ? Huit mille kilomètres franchis dans l’eau, douze-cents tonnes de fonte levés au gymnase, soixante mille push-up et cent vingt mille relevés de bustes en quatre ans dans l’espoir assez peu garanti de raboter quelques dixièmes dans le 100m nage libre lors du grand spectacle olympique ? Dans le passé, Robert Bobin, qui fut DTN, puis président de la Fédération Française d’Athlétisme, et directeur de l’INSEP, peut-être un peu à court d’arguments, avait trouvé cette « raison » un peu lapidaire mais pleine d’intuition : « nous faisons du sport parce que nous aimons cela. » Il nous ramenait non sans raison à la joie de l’enfant qui joue avec une balle dans un jardin.

 

« MA CHANCE A ETE D’ETRE

PASSIONNE DE SPORT SANS ETRE

DU MILIEU DE LA NATATION »

 

Claude a, sinon essayé d’aller plus loin, tenté d’embellir le concept. La recherche du sens l’a conduit à prôner l’entrée de la philosophie à l’INSEP.

On est venu afin de l’entendre évoquer sa grande aventure de Directeur technique national de la natation française. Claude est un homme d’allure toute simple. Pas de carrure héroïque ou d’expression intimidante, un visage de doux rêveur, derrière ses lunettes, l’écharpe de celui qui ne veut pas prendre froid. Ajoutez à cela l’âge de la retraite qui a buriné les traits et grisonné les tempes et le voilà, regard méditatif ou amusé, sur lequel passent des vagues malicieuses où percent, c’est selon, tendresse ou détermination.

J’aimerais l’aiguiller sur l’époque qui va de la direction des équipes de France, puis de la DTN, entre 1994 et 2008, mais Fauquet est un homme de méthode. Il prévient. On ne comprendra pas si on ne remonte pas plus haut :

« Avant ça, pendant 20 ans, de 1974 à 1994, j’ai été cadre technique de Picardie, explique-t-il. Et travaillé à la commission fédérale de la formation des cadres avec des dirigeants de valeur, dont Arlette Franco, qui avaient compris le rôle de la formation. A l’époque, nous avons, sous la coordination  de Jean-Pierre Le Bihan, rédigé, avec Georges Geiger et Jean-Paul Clémençon un ouvrage sur la question  de la méthodologie de l’entraînement.   

« Une chance fut que je n’étais pas issu de ce milieu, et donc pas influencé culturellement par les idées qui s’y véhiculaient. J’étais passionné de football et de rugby, assez différents de la natation.

« En revanche, j’étais passionné de sport ; dès mes dix ans, j’achetais L’Equipe tous les jours. Cette passion était transmise par le père. Mon grand éveil a eu lieu pendant  les Jeux olympiques de Tokyo. J’ai vu un film, « Tokyo Olympiades », d’une facture superbe, et j’ai été marqué par l’idée de malédiction d’un sport français qui ne gagnait pas…

« Je ressentis avec amertume les défaites de Christine Caron [2e du 100m dos dames entre deux Américaines] et de Michel Jazy [4e du 5000m en course à pied]. Pour moi, Christine devait gagner le titre olympique. J’ai dit à ma mère : « je ne comprends pas pourquoi on n’est pas capables de gagner. »

« Cet enthousiasme m’a dirigé vers le professorat d’éducation physique préparé au CREPS d’Houlgate et obtenu en 1970 en ayant vécu intensément les événements de Mai 1968. A peine diplômé, et retour du service militaire, j’ai enseigné deux ans, et Gérard Garoff, nouveau Directeur technique de la natation, m’a donné ma chance en 1974 : je suis devenu cadre technique en Picardie. J’ai eu aussi la possibilité, chaque année, de me rendre, comme cadre technique, à Poitiers puis Mâcon, pour former sous l’initiative de Jean-Claude Letessier, président de la FNMNS,des générations de maîtres-nageurs-sauveteurs, avec des idées nouvelles. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient pratiquement aucune formation sérieuse.

« C’est la que se nouera une amitié indéfectible avec Marc Begotti qui va amener Catherine Plewinski au plus haut niveau mondial.

« Les idées du milieu de la natation de l’époque étaient emplies de convictions que je refusais de partager. Ainsi le climat général de démission qu’imposait le dopage de la RDA. Je me disais que, certes, il y avait le dopage, mais derrière ce fait négatif, il y avait sans douteun apport technique des Allemands de l’Est à essayer de comprendre. Le fait est qu’ils nageaient bien. Quand Michel Pedroletti revient de RDA avec un fréquencemètre de rameurs, on se met à cogiter, et on s’est dit que les nageurs ont une même problématique : avancer dans l’eau, les bras, au lieu des rames, faisant office de segments moteurs. En 1987, profitant des championnats d’Europe de Strasbourg, on a produit, avec quelques collègues cadres techniques, un ouvrage sur la technique. Les allemands du club d’Heidelberg avaient travaillé sur la même problématique de la distance par cycle ; nous les avons rencontrés avec Didier Chollet et Patrice Pelayo, deux amis universitaires impliqués dans ces réflexions.

 

PELAYO, CHOLLET, CATTEAU,

                                      AU CENTRE DE NOS REFLEXIONS

 

« On a essayé alors de passer du descriptif au fonctionnel, de dépasser la reproduction des gestes. Raymond Catteau, à partir de certains constats, avait apporté cette idée qu’il fallait dépasser la reproduction de ce qu’on voyait pour s’efforcer de comprendre comment ça fonctionne. Par exemple, toutes les études démontrent que le battement de jambes n’est pas propulsif. Il fallait en tirer des conclusions. » [Cela ne signifie pas que le battement ne sert de rien, l’attaque de bras s’appuie sur le battement.]

« Parlant des Allemands de l’Est, j’ai vécu une drôle d’anecdote à Abbeville ; on venait de construire le bassin de 50m, quelqu’un de l’USEP me dit : j’ai des amis allemands qui sont chez nous, qui sont de la natation. Ah, je demande, comment s’appellent-ils ? La fille, c’est Kornelia Ender. Quoi ? Il y avait de quoi tomber à la renverse. Kornelia avait été la meilleure nageuse du monde entre 1973 et 1976. Je téléphone à Catherine (Plewinski), je lui dis : on ne peut pas rater ça. Elles se sont rencontrées à la piscine d’Abbeville, noire de monde, et elles ont parlé natation. J’ai demandé à Kornelia quel était le problème de la natation française. Elle a répondu : « vous ne travaillez pas assez. »

« Pendant ces années de création dans la natation picarde, on invente, on rencontre Mulhouse, le Racing, les grands clubs, on cherche comment « ça » se construit. Alors, j’admirais sans esprit critique, ils étaient pour moi la grande natation. »

« Vers cette époque, Patrice Prokop avait imaginé les « centres pilotes ». Il regroupait les entraîneurs dans un grand club où les coaches d’expérience faisaient don de ce qu’ils savaient. Quand Guy Boissière nous a raconté les Vikings de Rouen, j’ai saisi qu’au-delà de l’homme de bassin, il y avait toute une construction qui a mis du temps à se concrétiser. J’ai compris qu’il fallait bâtir.

« Et en 1994 Jean-Paul Clémençon m’appelle pour me confier l’équipe de France. Je n’ai jamais compris  vraiment pourquoi  –  même s’il m’a expliqué, et je lui ai fait confiance, qu’il avait été intéressé par une de mes interventions à Montdidier, dans ma région. Quelques années plus tôt, j’avais refusé la proposition de Gérard Garoff de rejoindre Font-Romeu comme entraîneur en remplacement de Michel Guizien. Après réflexion, j’avais décliné cette offre parce que j’estimais que je n’avais pas terminé ma mission en Picardie. Là, concernant l’équipe de France, il s’agit d’un tout autre challenge ; j’hésite encore, pas sûr du tout d’être l’homme de la situation, mais j’y vais. En 1994, c’est unéchec retentissant. Je suis invité aux mondiaux de Rome parPatrice Prokop, eton récolte zéro médaille. Deux ans plus tard, aux Jeux d’Atlanta, on vit un autre échec que je ressens comme une humiliation. »

 

LES MINIMA ET LES SERIES C’EST DIRE LA VERITE AUX NAGEURS

 

La natation française est au fond. Incapable de réagir. « Dans une équipe plus forte, à Atlanta, Franck Esposito n’aurait pas fait 4e, mais une bien meilleure place. Pourtant, cette équipe ne manquait pas de potentiels qui n’avaient rien à envier aux générations que nous avons connu ensuite. Mais il me semble qu’avoir voulu valoriser les relais comme moteurs d’une dynamique collective était une erreur. » A l’envers d’une dynamique de succès, existe-t-il une dynamique de l’échec, dans lequel les membres sont atteints par un vent de défaite ? Après une « discussion franche » avec Esposito, Claude est décidé de remédier à cela. Sur une idée de Clémençon, il propose la réforme des « séries ». De quoi s’agit-il ? « De classer les nageurs par séries, en fonction de leurs performances en bassin de 50m », leur indiquer leur valeur exacte, les situer dans la hiérarchie mondiale. « Les séries, résume Claude, c’est dire la vérité aux nageurs. »

Sa décision sans doute la plus visible et assurément la plus décriée pendant des années concerne les minimas de sélection des équipes de France. Claude les élève de façon extraordinaire : les minima deviennent inabordables pour la plupart des nageurs français. Ils ne s’adaptent plus aux forces ou aux faiblesses de notre natation, mais se réfèrent à un paramètre et à un seul : la capacité d’entrer en finale de la compétition, Jeux Olympiques, championnats du monde, etc., et, pour les relais, à la cinquième place.

C’est une bombe. Le microcosme réagit… assez mal. Par moments, on dirait que Fauquet, exceptée l’équipe qui l´entoure, est (à peu près) seul contre tous. Les entraîneurs, responsables de clubs, dirigeants de tous poils, bref de tout ce petit monde qui vit, affectivement et effectivement, de la production d’internationaux, s’inquiète. Fauquet a mis la natation française devant ses responsabilités. Les coaches se trouvent dans la situation de varappeurs de Fontainebleau qu’on a transporté au pied de l’Aconcagua ou de l’Himalaya : « et maintenant, grimpe. »  Ou plus exactement, de grimpeurs qui prétendaient grimper l’Himalaya et s’arrêtaient au camp de base, auxquels on intime l’ordre d’être en forme pour l’attaque des sommets. Et qui prennent peur.

Ce qui ne nous tue pas nous renforce. Le remède du docteur Fauquet a du bon. Eric Boissière, le fils et successeur à Rouen de ce Guy qui avait tant impressionné Claude, en témoigne : « Nous nous sommes réunis et nous avons fait ce constat : notre profession n’existe plus. » La corporation s’adaptera ou mourra. Le génie, disait Sartre, n’est pas un don, mais l’issue qu’on trouve dans les cas désespérés. Les passionnés, ceux qui ont l’entrainement chevillé à l’âme, s’organisent, serrent les boulons, deviennent plus exigeants, créent des passerelles, revoient les ambitions à la hausse. Tous les nageurs de 100m à 51’’5 à qui l’on demande de réussir 49’’5 n’y parviendront certes pas, mais s’ils s’y mettent, qu’est-ce qui les empêche, élevant graduellement le niveau, de permettre aux meilleurs d’entre eux d’atteindre au Nirvana ?

Une anecdote canadienne prouve d’ailleurs que d’autres techniciens l’ont précédé dans la démarche des « minima durs ». En 1988, les Canadiens ont engagé, un entraîneur australien fameux, Don Talbot. Celui-ci réforme et… pose des minima intraitables. Mais l’institution résiste, impose des minima moins sévères, adaptés au moindre niveau des nageurs canadiens. A quelques semaines des Jeux de Séoul, Talbot claque la porte : « Vous n’arriverez à rien comme ça, leur chante-t-il. Je ne suis pas ici pour accompagner une natation sans ambition. »

 

1996, FRANCIS LUYCE SORT EN PLEURS

DU BUREAU DU MINISTRE DES SPORTS

 

Talbot est une icône de la natation mondiale, entraîneur chef de quatre grandes équipes olympiques australiennes entre 1960 et 1972, et ses élèves, John Konrads, Bob Windle, Kevin Berry, Beverly Whitfield et Gail Neal, ont été champions olympiques. Il retourne avec les honneurs en Australie. En face, Claude Fauquet et sa réputation de « bon CTR » de Picardie ne pèsent guère. Et pourtant, il va réussir là où Talbot a jeté l’éponge. Sa seule force est celle de la conviction qu’il met dans ses idées… et, peut-être, la solidité du statut du DTN à la française qui permet à Jean-Paul Clémençon de le protéger. Il serre les dents et tient bon.

Les réformes se suivent : on revoit le calendrier, les modes de sélection, la planification, on crée un service recherche. «Après quelques tâtonnements dus à ce qu’impose le ministère en termes de filières de haut niveau nous imposons l’idée  qu’outre Font Romeu et l’Insep, la natation de haut niveause fait aussidans les clubs : Mulhouse, Toulouse, Marseille, Antibes, Rouen, à l’époque. Le problème est que ces entités n’étaient pas reconnues comme pouvant être des structures de  la filière de haut niveau du ministère.

« Il faudra du temps avant que cette idée fasse son chemin et que les clubs deviennent a partir des années deux mille parties intégrantes du haut niveau français.

« Pour donner encore davantage de corps à cette organisation nous avons très vite pensé à proposer en assemblée générale l’idée  de label pour les clubs en fonction de leur cœur de pratique et de leurs savoir faire. Nous définissons cinq labels.

« Il y aura des clubs qui feront de l’animation, puis viendront d’autres labels en fonction de ce qu’ils apportent ; développement, formation (je vois, dans la formation, le pivot de tout le reste : ceux qui ont la capacité à former des gamins, et qui ne sont pas reconnus) ; niveau national et niveau international. Il faudra plus de dix ans pour que cette réforme essentielle à mes yeux commence à voir le jour »

Le plus difficile n’est pas de trouver les bonnes idées, mais de les proposer à des dirigeants qui ont du mal à saisir les enjeux et que le désir de la réussite internationale n’empêche pas de dormir. L’opinion ne capte pas la valeur des innovations proposées, et Fauquet doit souvent peser de tout son poids, s’arc-bouter pour obtenir que les projets proposés par la DTN soient compris et mis en œuvre. Il est difficile de saisir les sentiments du président de la Fédération. Francis Luyce est certes sensible aux enjeux que représentent les succès internationaux. En 1996, il a pleuré d’impuissance au sortir d’une réunion d’après Jeux olympiques où le ministre des sports Guy Drut l’a publiquement humilié sur les résultats de l’équipe de France de natation. Nul, sans doute, plus que lui, ne souhaite une revanche sur un incident que son orgueil a mal toléré. Mais au quotidien, sans doute parce qu’il est confronté aux remontées des doléances de sa base, sans doute aussi parce qu’il n’est pas toujours convaincu de la justesse des choix de la direction technique, son appui à la politique des boys de Jean-Paul Clémençon et de Fauquet n’est guère indéfectible. Luyce a d’ailleurs une toute autre vision des priorités. Ses ambitions ne sont-elles pas, avant tout, de devenir président de la Ligue Européenne et vice-président de la Fédération Internationale, et, surtout, d’être réélu à son siège de la Fédération Française ? De telles volitions n’encouragent pas un dirigeant qui n’hésite pourtant pas à parler fort, à prendre des risques. Si chaque proposition doit être étudiée à l’aune de « est-ce que c’est bon pour ma réélection », il est très difficile de construire une action cohérente.

« Face à ces incompréhensions,j’ai décidé de contre-attaquer. J’ai pris ma besace, et, tout seul, en un an, visité toutes les régions françaises, réuni les parties prenantes et leur ai fait face. Je leur ai dit : « Si je suis mauvais, vous allez me le dire », puis je leur ai expliqué ce que je voulais faire. En face, je n’ai pas trouvé beaucoup de détracteurs – mais au contraire une grande passion, des interrogations, et finalement une adhésion ; les gens voulaient avoir cette chance de tenter quelque chose. »

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, « quelque chose de fort se met en place avec l’encadrement et les athlètes. A ce moment, même s’ils se sont posé des questions, je crois qu’ils ont compris que je ne les trahirais pas. 

Avec Philippe Hellard, responsable du service recherche, nous avons commencé petit à petit à construire une stratégie d’analyse du haut niveau. C’est son équipe qui sera d’ailleurs choisie par la FINA pour assurer l’observation des JO d’Athènes.

« J’étais fatigué de voir nos nageurs bouffés dans les départs, les virages. Nous avons produit une grosse réflexion, un gros travail sur tout ce qui n’est pas nagé, et, dans la partie nagée, sur des éléments techniques comme le déplacement du centre de gravité en fonction des mouvements des bras dans la nage. On a commencé à constituer une base de données. Après la compétition, les entraîneurs et les nageurs repartaient avec un CD qui contenait ces données.

 

ON S’EFFORCE DE NE RIEN OUBLIER,

DE QUADRILLER LES PARAMETRES

DE LA PERFORMANCE

 

« Les aspects logistiques ont été maitrisés avec Philippe Dumoulin et nos chefs de mission, Paulette Fernez en particulier. Lors des grands déplacements, à l’hôtel ou au centre d’hébergement où nous nous trouvons, nous pensons à une salle vidéo, une salle de convivialité avec affichage des infos, sur les briefings, l’hébergement, la nourriture, les transports. L’un de nous, le plus souvent Patrick Deléaval, se pose avec son sac à dos près de la chambre d’appel, avec des lunettes de rechange, prêt à aider le nageur pour le cas d’un incident, d’un manque. On s’efforce de ne rien oublier, de quadriller l’approche de la compétition.

Et patatras, aux mondiaux de Barcelone, en 2003, il y a Rostoucher qui doit nager le 1500 mètres. Pour la première fois, l’organisation a prévu de publier les listes sur l’Internet. La veille de la course, Patrick Deléaval,qui doit rentrer en France pour encadrer un autre événement, quitte la compétition. Pour faire entrer un nageur qui n’était pas primitivement prévu, la FINA change dans la nuit qui précède la compétition les start-list. Rostoucher, qui devait nager primitivement dans la 5e série, se retrouve dans la 4e série, et personne ne s’en aperçoit. Il se prépare tranquillement pour la 5e série, et quand il s’y présente, n’y a pas sa place. C’est la faute ! Francis Luyce et son comité directeur ont demandé de virer l’encadrement.

« Je refuse cette décision car j’estime être le seul responsable de cette erreur grave et propose d’être entendu par une commission de discipline. Cela ne s’est pas fait.

« L’année suivante, avec la même équipe  nous avons fait six médailles aux Jeux. »

Bizarrement c’est après le triomphe de Pékin, fin 2008 que Claude Fauquet décide, épuisé, de mettre fin à ses fonctions. Il est Directeur technique national depuis le 1er avril 2001.

« Francis est passionné et bon gestionnaire. Mais est-ce encore le modèle qui convient ? Plutôt qu’un administrateur, aujourd’hui, il faut un manager. C’est pour ça que chaque décision a trop souventété un combat. Sans cela, et si nous avions obtenu les JO à Paris en 2012, j’aurais continué après 2008, mais j’étais épuisé. »

La vie d’un DTN n’est pas une sinécure, tant il est de domaines où il doit peser. Peut-être est-ce cela aussi, qui a fragilisé avant une course de VTT fatale, son successeur Christian Donzé à l’âge de cinquante et un ans.

« La conduite du succès, elle se fait au quotidien, dans tous les détails. Quand Denis Auguin et Alain Bernard quittent Marseille, avec les conséquences que l’on sait sur les deux dernières olympiades, il n’est pas question de laisser les choses se défaire. Auguin vise Antibes, Patrick Deléaval, toujours attentif aux problèmes du CNM, suit le dossier, mais rien n’existe vraiment pour les recevoir. Je vais sur place, voir les gens qui comptent, travaille avec le président du comité régional, Gilles Sezionale ; le club  pousse pour créer le poste. Et on sait ce qui se passe après. Quand ce travail-ci est fait, après, par comparaison, le niveau des critères de sélection nationale devient minuscule.

«Mais bon, après tout ça, il fallait avoir des résultats. Avant les Jeux d’Athènes, en 2004, je causais avec mon très cher adjoint, Philippe Dumoulin, qui avait tant donné, tant apporté d’enthousiasme, de passion, à cette aventure. Et je lui ai dit : « si là, on ne sort par de résultats, je crois qu’on ne pourra pas continuer. »

On ne peut comprendre le cheminement d’un Directeur technique si on n’a pas saisi la relation « administrative », officielle, qui lie ce poste à la hiérarchie des élus et des employés fédéraux. Pour Claude, « il y a deux périodes. D’abord celle qui englobe les directions de Gérard Garoff et de Patrice Prokop. Le DTN est alors le patron de l’administration, ce que Francis appellera un Etat dans l’Etat, alors qu’à mon sens cette situation donnait une vraie cohérence à l’action fédérale. Puis il y a un développement de la Fédération, le personnel est multiplié par deux ou trois, et Francisdécide de créer un poste de Directeur général, idée contre laquelle je me positionne en comité directeur, car cela pouvait créer en interne un problème de management du personnel qui se confirmera par la suite

 

J’AI SOUS-ESTIME A QUEL POINT

LAURE MANAUDOU AVAIT BESOIN DE  PHILIPPE LUCAS EN 2003

 

« Louis-Frédéric Doyez est nommé, et il se passe que ce type est intelligent et travailleur. Sans une entente avec lui, avec Daniel Chaintreau, responsable du département financier, et Paulette Fernez , notre trésorière, nous n’aurions pas  pu réussir. Pour préserver cette cohérence du projet fédéral, j’avais d’ailleurs placé quelqu’un de la DTN dans tous les services, comme Bernard Boullé qui, après avoir conduit une responsabilitéau marketing, a créé un département équipement reconnu aujourd’hui par tous les acteurs institutionnels. Le seul problème qui se posait vis-à-vis de Louis-Frédéric  Doyez était la question de l’autorité partagée du DTN et du DG: le DTN a-t-il une autorité hiérarchique sur le directeur général et inversement? Et la réponse est : non. Mais nos relations se sont réglées intelligemment d’elles-mêmes.

« Il y a comme une injustice de n’avoir reconnu que Claude Fauquet, parce que Jean-Paul Clemençon, qui a eu l’idée des séries, a joué un rôle important au début de l’histoire. Avec sa culture, sa vision, son intelligence, sa personnalité, il a beaucoup fait avancer les choses. Parmi ceux qui ont énormément travaillé dans cette équipe, je citerai Marc Begotti, Lionel Horter, André Duclaux, à Dijon, un homme qui n’était pas projeté sur l’avant-scène, mais qui n’en a pas moins œuvré, Lucien Lacoste à Toulouse et Patricia Quint qui donnera après Sydney une véritable impulsion à la natation féminine ; il y a eu aussi tout le médical coordonné par Jean-Pierre Cervetti et Christophe Cozzolino.

            « Je ne voudrais pas oublier des entraîneurs comme Kasimier Klimek, disparu tragiquement en stage à Vittel avant les Jeux olympiques de Sydney, Lionel Volckaert, Jean Douchan LeCabec qui nous a bousculé dans nos représentations, Eric Gastaldello, et Philippe Lucas, déjà présent en 1997 dans l’équipe de France contre l’avis de certains qui le porteront au pinacle quelques années plus tard.

            « En ce qui concerne Philippe Lucas, mon erreur est d’avoir gravement sous-estimé à quel point Laure Manaudou avait besoin de son entraîneur aux championnats du monde 2003, et de ne l’avoir pas sélectionné. Après, c’était installé. Il n’a jamais quitté sa vindicte. Et puis, il faisait monter le buzz par des déclarations incendiaires, et ça lui convenait bien comme ça. »

 

Prochain article : A la Poursuite de l’Excellence