Tag: John Devitt

IAN THORPE CHRONIQUE D’UN FIASCO

IAN THORPE CHRONIQUE D’UN FIASCO

Ou COMMENT RATER SON COMEBACK

Le 13 octobre 2010, Ian Thorpe se met à l’eau après quatre ans sans nager, avec pour ambition de gagner 100m et 200m à Londres, 22 mois plus tard. Mais en mars 2012, il ne peut se qualifier dans l’équipe australienne, terminant 17e et 12e de ces courses. Son autobiographie, parue récemment en anglais, raconte, entre autres, cette expérience… Et pose la question : peut-on nager au plus haut niveau et vivre dans la maison de John Lennon ?

Par Eric LAHMY

 

Ian THORPE. This Is Me

C’est un livre à l’usage de ses fans d’Australie et du Japon qu’a rédigé Ian Thorpe au cours de l’année 2011-2012. This Is Me, An Autobiography, est à la fois un journal et une bio. Les étapes, les incidents de son retour à la compétition lui remémorent les événements passés auxquels les faits présents se rattachent. Il tricote ainsi, partant du journal de son « come-back », à coups de flash-back, une histoire de sa vie.

Au-delà de la « machine à performer », le monstre sacré aquatique auquel se réduit souvent, pour le spectateur, un champion, Thorpe révèle l’être humain qui se cache derrière les performances ; parfois déroutant, souvent énigmatique, pudique, attachant. Ce tempérament s’adapte mal aux pressions médiatiques qui lui apparaissent triviales, ces questions posées sur sa vie privée, sa sexualité, ses goûts et ses dégoûts.

Thorpe raconte la fascination réciproque qui le lie au Japon ; il parle de ses affaires, ses sponsors, ses croyances mystiques. Quand il raconte ses années de dépression, Thorpe témoigne de la difficulté d’assumer l’attention permanente à laquelle sa prodigieuse célébrité le contraint. Et trouve refuge dans une consommation excessive d’alcool. Thorpe prétend n’être pas un alcoolique, ne pas se sentir dépendant de la boisson. Mais elle lui donne l’euphorie qui lui manque. C’est un moyen de fuir, comme ses mouvements incessants, ses voyages, ses appartements de Tenero, en Suisse, ou de Los Angeles (où il rachète la maison de John Lennon !).

Pourquoi Thorpe a-t-il publié ce livre ? On imagine un calcul d’éditeur. Quand son principe a été décidé, ces pages devaient chroniquer un come-back fracassant. Le retour du plus grand nageur des années 1998 à 2004, le seul palmarès comparable à ceux de Spitz et de Phelps, l’un des très rares à avoir conservé un titre olympique (sur 400m nage libre, 2000-2004). Ce texte, commencé de rédiger en octobre 2010, achevé après les Jeux de Londres, serait pour sûr un grand succès.

Or le retour aboutit à un échec. Thorpe fut incapable de se qualifier sur 100m et 200m, les épreuves qu’il avait choisi de nager, pour les Jeux olympiques de Londres, comme il l’espérait. Aux championnats d’Australie, il se classe 12e du 200m, 17e du 100m.

Thorpe a quand même publié son livre. L’éditeur, qui avait sans doute payé une confortable avance au nageur et avait diligenté l’écrivain Robert Wainwright pour recueillir ses impressions, ne pouvait sans doute faire autrement pour rentrer dans ses frais.

La critique a surtout retenu le triptyque dépression-alcoolisme-sexualité. Son intérêt à nos yeux est de constituer la chronique d’un échec.

Lorsque, le 13 octobre 2010, jour de son 28e anniversaire, Ian Thorpe se remet à l’eau pour la première fois, son idée est de nager à Londres, aux Jeux olympiques. Il dit avoir été inspiré, un peu plus tôt, par sa visite de la piscine olympique de 2012. On peut imaginer d’autres considérations plus terre à terre. Sa carrière serait un (relatif) échec financier. La fortune de Thorpe aurait été secouée par les  bulles financières, ébréchée par un mode de vie dispendieux. Il pèserait 2.000.000$. Point de comparaison, la fortune de Phelps est évaluée à 45.000.000$, tandis que les estimations de celle de Laure Manaudou vont de 10 (d’après le très sérieux « Figaro économie ») à…  185.000.000$ (selon le fantaisiste « People »).

Dans quel état d’esprit Thorpe se remet-il à l’eau ? Lui-même affirme n’avoir pas abandonné la natation en 2006 parce qu’il n’aime plus nager, mais, prétend-il « parce que je n’aimais pas ce qu’elle (la natation} était devenue pour moi. Ma carrière avait été emprisonnée par d’autres et je ne contrôlais pas ce que je faisais dans une piscine. » En outre, ajoute-t-il, « si j’aimais la compétition et l’entraînement, il y avait une ligne de surveillance qui avait été franchie par le public. Il y avait des choses plus importantes que ce que j’avalais au petit déjeuner. »

Le 13 octobre 2010, Thorpe nage un 200m en 2’40’’, presque une minute plus lentement que son record du monde et olympique. Pas très glorieuse remise à l’eau, mais pas si ridicule que ça ! Hors de forme, loin du sport depuis quatre ans et avec sa tendance à picoler, faire la fête et engraisser, cela aurait pu être pire !

Thorpe conte l’histoire, atypique, de son échec. Nous avons ici présenté ce retour non abouti en essayant de comprendre ce qui n’a pas marché. Le résultat de cette réflexion peut paraitre cruel, aussi devons-nous ici exprimer la réelle admiration que suscite ce grand nageur et champion. Il n’empêche, les choix de Thorpe évoquent pour nous une sorte de jeu des… SEPT ERREURS.

  1. 1.    Thorpe est trop lourd

Thorpe plonge et nage en 2’40’’. Ce n’est pas bon, mais surtout c’est, pour un nageur prodigieux comme lui, le signe d’une certaine méforme physique. Non seulement Thorpe n’a pas nagé pendant quatre ans, mais il n’a pas suffisamment pratiqué de sport. Trop de fêtes, de voyages, d’étourdissement, d’alcool, dans son mode de vie. Thorpe, qui a tendance à grossir, pèse plus de 105kg, et ce ne sont pas les muscles, même enrobés, des Jeux d’Athènes ! A sa première compétition de retour, à Singapour, en 2011, il en est à 102kg ; et prévoit tranquillement qu’il nagera à 106 ou 107kg aux Jeux de Londres « en raison de la musculation » à laquelle il s’est mis vaillamment quoique sans enthousiasme débordant. Son poids de forme de Sydney, en 2000 : 95kg ; à Athènes, en 2004, où il s’est considérablement alourdi : 105kg ; record absolu sur un podium olympique de natation. Cette surcharge pondérale ne parait pas l’inquiéter, ni, d’ailleurs, l’entraîneur qu’il s’est choisi, Guennadi Touretski. Tous deux semblent ignorer qu’en 2004, s’il a continué de bien nager (quoique moins vite qu’en 2000) avec 10kg de trop, c’est très probablement en raison des combinaisons, qui changent la « portance » et augmentent la flottabilité. Thorpe refuse d’analyser sérieusement l’effet des combinaisons sur sa nage. Pour lui, elles ne changent rien. « J’ai gagné des courses sans les combinaisons et avec les combinaisons », explique-t-il. On comprend qu’il défende son palmarès, mais aurait-il continué de dominer, sans les combinaisons, avec ce poids ajouté à sa silhouette ?

Le 4 février 2012, plus d’un an après avoir considéré de se présenter à 107kg aux Jeux, et devant l’échec qui se précise, Ian Thorpe note tout à coup : « je dois perdre six kilos d’ici mars 2012. » Quinze mois de laisser aller, et à douze semaines des sélections pour les Jeux, Thorpe et Touretski prennent conscience d’une question qui aurait dû être réglée d’emblée, et se lancent dans l’aventure d’une fonte rapide qui risque de le fatiguer et de changer sa position dans l’eau et sa technique !

2. Pas assez de condition physique

Comment liquider ce surpoids ? Marche, aérobic, tennis, cardio ou vélo. Là, Thorpe avoue que rien là-dedans n’est sa tasse de thé. Il a réussi une immense carrière sans trop donner d’importance au travail à sec, mais il était un nageur de demi-fond, et les longues distances dans l’eau permettent de couper court à tout un travail de « musculation ». Or Thorpe, pour son retour, a décidé d’abandonner le 400m (il a même été, un temps, champion et recordman du monde du 800m) et de se cantonner sur 100m et 200m. Thorpe est très conscient que la donne a changé : « la gym a plus d’importance que par le passé, où nager beaucoup ne laissait pas de temps pour la musculation. » Mais si « la gymnastique et les abdominaux sont nouveaux pour moi, dit-il encore, c’est parce que, de par le passé, j’étais paresseux. Cela ne me semblait pas aussi important que la piscine. J’ai pu battre les records du monde sans avoir les abdominaux les plus costauds. » Pour beaucoup, le travail au sol peut aider à maîtriser son poids. Thorpe, lui, s’il greffe, à raison de trois fois par semaine, des exercices de « puissance et vitesse, extensions, rotations, quasi-lancers de poids, et imitations de mouvements de nage, tout un travail d’équilibre dos-face et jambes-haut du corps, » il estime que ce travail de musculation va augmenter son poids de cinq kilos, ce qui (voir plus haut) ne semble pas être une option !

3. Abandonner le 400m, était-ce une bonne idée ?

Bien sûr, quand, à deux ans des Jeux olympiques, Thorpe se lance dans l’aventure, le choix de viser des distances plus courtes peut paraitre attractif. Quand on reprend, qu’on a un assez mauvais souvenir du 400m au point de s’être juré, après la victoire aux Jeux d’Athènes, de ne plus jamais nager la distance, et qu’on repart de zéro et dans une assez mauvaise forme, on peut sauver la face sur 50m, moins sur 100m, plus du tout sur 200m, et le 400m devient hors de portée, une idée déraisonnable. Mais la meilleure préparation d’une distance est souvent la distance supérieure. C’est elle qui va vous donner la solidité, la capacité de tenir. Dans un entraînement bien conduit, c’est la vitesse qui vient en dernier, ne serait-ce que lorsque le nageur affûte. Bien sûr, l’affûtage est une notion qui a été malmenée ces dernières années. En revanche, il est sûr que Thorpe est naturellement un nageur de demi-fond. Sa médaille de bronze du 100m des Jeux d’Athènes, adornée d’un record personnel à 48’’56, et ses résultats brillants dans les relais de sprint australiens lui ont fait croire en un avenir sur la « distance reine ». Or c’est à nos yeux une double méprise. D’abord l’idée d’une distance reine est une pure invention médiatique. Ensuite l’attrait du 100m est souvent un trompe l’œil, renforcé par l’existence des relais. On l’a vu aux Jeux de Londres, où notre Yannick Agnel national a abandonné la possibilité d’une victoire sur 400m nage libre, et a terminé quatrième du 100m. Mais la victoire du relais quatre fois 100m dans lequel il a joué un rôle essentiel lui a finalement donné raison. A l’arrivée, Agnel s’est trouvé gagnant en choisissant une épreuve qui n’était probablement pas la sienne aux dépens d’une épreuve dont il était un des chefs de file mondiaux un peu parce que le 4 fois 100m existe et le 4 fois 400m n’existe pas !

4.Un changement de technique discutable

En choisissant un registre 100m-200m de préférence à un registre 200m-400m, Thorpe change aussi d’entraîneur. Puisqu’il se voit sprinteur, il choisit pour l’accompagner un spécialiste du sprint : Guennadi Touretski. Il avait songé aussi à Jacco Verhaeren. Touretski et Verhaeren ont formé l’un Popov, l’autre Van den Hoogenband, qui représentent à eux deux les vingt dernières années de sprint mondial. Touretski, après avoir passé des années dans sa Russie natale, puis en Australie, entraîne en Suisse, ce qui arrange Thorpe, qui n’entend pas, pour son retour, cohabiter avec les médias australiens. Guennadi est un homme passionné et passionnant. « Un poète », dit l’entraineur français Marc Begotti. Il évoque son sport dans des termes que ne désavouerait pas un Roméo parlant de sa Juliette. Guennadi a décidé de révolutionner la nage de Thorpe. Lequel explique : « J’effectue désormais un retour aérien plus long au-dessus de l’eau, et ma prise d’eau, quand je m’appuie sur le mur d’eau, pour me hisser dans l’eau, est plus profonde. Mon corps est posé de bien meilleure façon, plus haut et à plat, et il n’y a pas ce creux au bas de mon dos et de mes hanches, qui peut ralentir nettement ma propulsion à la fin d’une course. » Et Thorpe d’ajouter : « à 24 ans, je n’avais pas la force du haut du corps qui est la mienne à 29 ans, ni le physique pour tenir la position dans laquelle je travaille. »

« Maintenant, quand ma main entre dans l’eau, mon coude vient d’en haut, appuyer de tout le poids de ma nage à la force des dorsaux et permettre de tirer profond beaucoup d’eau sous mon corps. Précédemment, mon mouvement initial était une hyper-extension de ma main vers l’avant quand elle entrait dans l’eau. Le mouvement sous-marin était plus plat et je n’attrapais pas autant d’eau au début de mon tirage. »

Auparavant, Thorpe, après avoir laissé glisser sa main vers l’avant, bras étiré, tirait dans l’eau en pliant fortement le bras (comme un boomerang, selon l’expression imagée des Australiens) effectuant sa passée sous-marine telle un mouvement d’avant en arrière plié-déplié du bras qui sollicitait énormément les triceps. Sa nouvelle technique élimine la longue glissée vers l’avant. Thorpe plonge le bras tendu sous l’eau, effectuant une traction profonde ; l’effort est alors soutenu fortement par les muscles dorsaux. Cette technique, adaptée de la nage de Janet Evans, est proche de celle que Touretski a enseignée à Klim en 2000 et a fait beaucoup de petits, puisque l’essentiel des sprinteurs actuels s’en inspirent.

Cette technique, enseignée tardivement, Thorpe ne la tiendra pas bien en compétition : dans le stress, il se réfugiera instinctivement, sans s’en rendre compte, dans ce qu’il a fait pendant les seize ans de sa carrière sportive : son ancienne nage viendra le hanter comme le fantôme de l’Opéra. La force de l’habitude ! La question se pose : était-il raisonnable de changer fondamentalement chez un nageur de 29 ans une technique qu’il a développée depuis si longtemps qu’elle lui parait naturelle et qui lui a donné les plus grandes satisfactions ?

5. Un nageur n’est pas un voyageur de commerce

Dans la douzaine de mois qui a précédé les sélections australiennes, Thorpe a beaucoup voyagé, et effectué un très grand nombre de compétitions. 143.000 kilomètres d’avion, cent quatre-vingt heures de vol, soit sept jours et huit nuits dans les airs. Aux heures passées tout là haut doit s’ajouter un temps largement équivalent de transports terrestres, de la maison à l’aéroport, de l’aéroport à l’hôtel ; si l’on ajoute les perturbations liées aux changements de routine, aux nécessités de l’affûtage, aux journées de compétition, de décrassage, et les accommodements liés à l’accumulation des décalages horaires, un tel fonctionnement qui bouscule le mode de vie du nageur doit finir par taxer lourdement le volume de travail effectué.

Ces mouvements incessants devaient plaire à Thorpe, voyageur impénitent, dont les déplacements représentent sans doute une bonne médecine contre le spleen. Ils correspondent aussi au tempérament de Touretski. Popov se vantait de nager chaque année cent 100 mètres en compétition. Touretski, qui poussait dans cette direction, prétendait que « les entraîneurs d’élite australiens craignent la compétition. Ils ont peur d’être déçus, de laisser ainsi leur école envahie par une atmosphère négative. La compétition est le but et la justification de la préparation. C’est la chose la plus importante. »

Ce qui convenait semble-t-il, à Popov, n’a peut-être pas arrangé Thorpe, qui nageait sur des distances doubles du Russe, et que ces mouvements incessants ont dû perturber.

6. Une façon de nager ou une fuite organisée ?

Quand il se lance dans son aventure, Thorpe s’inscrit dans une approche psychologique négative. Pour ne pas éveiller les soupçons des médias qu’il abhorre, il fait le tour de huit piscines différentes, puis utilise une série de subterfuges. Quand les choses deviennent sérieuses, il s’expatrie en Suisse. Il racontera ensuite combien il a souffert de l’isolement. Mais on a beau réfléchir, on ne voit pas quelle aurait été la solution pour un garçon mélancolique et dépressif. La rapacité des médias à l’encontre des grands nageurs, en Australie, est l’envers d’un statut extraordinaire. Même s’ils en ont souffert, ses grands prédécesseurs semblent s’être finalement accommodés de la situation, qui n’a pas que des désavantages. Cette aura médiatique a permis à Thorpe de gagner des fortunes. Sa préparation, entre 2011 et 2012, a d’ailleurs coûté plus de 150.000$ au mouvement olympique australien, qui a payé une partie de ses dépenses. C’est pour cette raison d’ailleurs que la première personne, en dehors des intimes, à avoir été mise au courant de sa décision de reprendre, a été le directeur de la natation australienne, et pour cause : c’est lui qui allait passer à la caisse. Malgré la sympathie qu’il provoque, on doit admettre que les agents de Thorpe défendent très bien ses intérêts ! A l’arrivée, dans son bunker suisse, Thorpe a échappé à la curiosité des média, mais au prix d’une grande solitude…

7. Une erreur d’appréciation sur sa valeur de sprinteur

En 2004, Ian Thorpe a enlevé le 400m et le 200m nage libre, et, en outre, remporté la médaille de bronze du 100m aux Jeux olympiques d’Athènes. Cette dernière performance, plutôt inattendue, l’a fait réfléchir. Et conclure qu’il était un sprinteur fourvoyé en demi-fond. Comme en outre il s’était séparé fâché de son entraineur Doug Frost en 2000, il trouvait opportun de rejeter la faute sur ce dernier : « Doug ne m’avait jamais appris à plonger, virer, pour cette épreuve. En outre, dans mes 100m, je n’ai utilisé aucune stratégie, à la différence des mes 200m et 400m. J’ai de bonnes raisons d’être optimiste » écrit-il bizarrement fin octobre 2010. Ce que Thorpe semble ignorer, c’est qu’au contraire de ce qu’il raconte, c’est autant dans ses plongeons et ses virages que dans sa nage qu’il a été particulièrement impressionnant ; ensuite qu’il n’est pas et ne sera vraisemblablement jamais un nageur de sprint parce que ses muscles ne sont pas adaptés à l’effort bref, explosif. Tous les très bons nageurs de 200m peuvent créer des surprises sur 100m et leur registre comprend aussi le 400m. Thorpe a eu des prédécesseurs prestigieux. Il n’est pas le seul nageur « lactique » à avoir plié des sprinteurs « tactiques » sur leur propre terrain. L’Italien Lamberti a ainsi enlevé un bronze mondial du 100m, une course dans laquelle il n’avait guère de grandes référence, en 1991, grâce à la force, et à la vitesse de base nécessaire pour battre le record du monde du 200m. En 1987, Sven Lodziewski, un médaillé olympique et mondial sur 200m et 400m, battait à la surprise générale Stephan Caron au 100m des championnats d’Europe (1}. En 1964, Don Schollander, recordman du monde des 200m et 400m, réglait les sprinters en finale des Jeux olympiques de Tokyo, et gagnait le 100m. En 1960, John Konrads, recordman du monde du 200m, du 400m et du 1500m, battait le recordman du monde du 100m John Devitt sur 100m aux championnats des Nouvelles-Galles-du-Sud, six mois avant que Devitt ne monte sur le podium olympique. Pendant toute sa carrière, Phelps, loin d’être un spécialiste puisque roi du 400 quatre nages, est apparu comme l’un des plus prodigieux nageurs de 100m au monde. En 2012, Yannick Agnel, appuyé sur son registre 200m-400m, entrait en finale du 100m des Jeux olympiques de Londres et ratait une médaille pour quatre centièmes ! On pourrait multiplier ce genre d’exemples. Pourquoi ? Parce que le 100m, en raison de sa durée, n’est pas une pure épreuve de sprint et que dans bien des cas, quand le pur sprinteur, en panne de phosphates à partir des 65-75m, ne peut plus compter pour finir que sur un mélange d’orgueil et d’adrénaline, il arrive que le nageur résistant « revienne » sur lui grâce à sa « caisse » de demi-fondeur. S’il abandonne ce travail long pour développer ses qualités techniques et de sprint, il risque de ne rien y gagner parce que le type d’effort du 100m ne correspond ni à ses muscles, ni à son tempérament. Aussi vrai qu’on ne gagne les courses qu’avec ses points forts, ce qu’il aura pu grappiller en termes de « vitesse » pure sera dévoré par la diminution des énormes ressources que lui avaient conférées les longues séances d’aérobie et d’anaérobie lactique.

            La compétition prétexte

Sept erreurs, donc, et une illusion. Thorpe développe longuement cette idée que son ambition première, lorsqu’il décide de reprendre la natation, est de gagner à Londres. Bien sûr, ce n’est pas qu’il refusera consciemment de se qualifier ! Mais si l’on lit son livre, on découvre que Thorpe y revendique son amour de la natation et… son faible appétit de compétition.

Amour de la natation : « Nager est dans mon sang, écrit-il. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait pendant quatre ans. J’aime des aspects de l’entrainement que des gens détesteraient. Pour moi c’est une exploration. Je crois toujours possible de nager – à des niveaux que je n’ai jamais atteints. »

Parallèlement à cette passion de l’eau, Thorpe laisse apparaitre une certaine ambiguïté vis-à-vis de la compétition. Parfois, il affirme l’aimer, parfois il avoue qu’elle provoque en lui des crises d’angoisse répétitives. Il la compare au saut à l’élastique : et, à son avis, « se tenir au bord d’un barrage et se préparer à plonger est beaucoup moins effrayant que se tenir sur les plots de départ d’une finale olympique ». Quant Touretski justifie dans des conférences les gros kilométrages effectués à l’entrainement par les nécessités de la compétition, Thorpe renverse la proposition. « Je dispute des courses pour pouvoir m’entrainer », soutient-il ! Et, pour ce qui concerne son retour, « si, à Athènes, je n’avais nagé que le 400m, je me serais retiré ensuite, prétend-il. La victoire sur 200m fut une joie. Mais c’est le bronze du 100 mètres qui m’a donné à penser à un nouvel horizon. »

Il se pourrait que le secret de Thorpe se trouve là. Il a repris la compétition pour se donner une bonne raison de se lever, tous les matins, aux aurores, pour aller nager, de se coucher, chaque soir, à une heure décente, pour être prêt le lendemain. Et échapper à la dépression et à l’alcool. Dès lors, ce qui aura été perçu comme un échec de l’Australien aura été la plus belle victoire d’un sport merveilleux qu’on appelle natation.

Mais, après tout ça, on ne s’est pas trop étonné de ne pas l’avoir vu au départ des championnats australiens 2013, qualificatifs pour les Mondiaux de Barcelone. Cette absence était écrite, en filigrane, dans son livre.

 

(1} En 2001, aux mondiaux de Fukuoka, cet étonnant Lodziewski, à 36 ans et après quatorze ans d’absence, participait au relais quatre fois 100m allemand médaillé de bronze. Ce géant de 2,03m, précurseur des gabarits actuels, est aujourd’hui médecin de l’équipe d’Allemagne de natation.