Tag: John Konrads

1994-2012 : LA REVOLUTION FRANCAISE (1)

1.   L’effet Claude Fauquet

En dix ans, de 1994 à 2004, la natation française est passée d’une place d’intermittente des podiums à celle de collectionneuse de médailles. Depuis, elle n’a cessé de confirmer son appartenance au Gotha international. Comment s’est opérée cette montée en puissance, c’est ce que nous nous efforçons de raconter dans une série d’articles. Pour commencer, nous avons demandé à Claude Fauquet, directeur des équipes de France 1994-2000 et Directeur technique national 2001-2008, généralement considéré comme la figure centrale de ce redressement, de nous conter les principes et les aléas de ce qu’il faut bien ici appeler sa méthode.

Par Eric LAHMY

Novembre 2012. INSEP, bâtiment J. Claude Fauquet, directeur général adjoint en charge de la coordination des politiques sportives, s’apprête au départ. Après deux ans dans l’ex Institut National des Sports et de l’Education Physique (devenu par une habile transmutation des deux dernières lettres du sigle, l’Expertise et la Performance), l’ancien Directeur technique de la natation française est sommé de vider les lieux par l’âge obligatoire de la retraite. Epinglé sur sa porte, l’un des quatre poèmes de Paul Valéry qui furent sculptés au fronton du Palais de Chaillot, place du Trocadéro :

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor

Que je parle ou je me taise

Ceci ne tient qu’à toi

Ami n’entre pas sans désir »

Pour inscrire ces lignes magistrales, Claude s’est contenté, lui, d’un feutre gras sur une feuille volante, mais les mots résonnent dans les esprits, à condition de savoir les lire. Sur un mur, au-dessus de son bureau, toujours dans l’humilité d’un griffonnage de feutre sur papier vergé, la formule d’un enseignant de Harvard, Tal Ben Shahar :

« Si on n’apprend pas à échouer, on échoue à apprendre »

Tout cela est bien dans la ligne de l’homme qui, ayant ramassé la natation française au fond de l’abîme de 1994, l’a hissée, avec son équipe, à la force de ses intuitions et de sa conviction, aux sommets qu’elle a rejoints dix années plus tard aux Jeux d’Athènes, en 2004, et qu’elle n’a pas quittés, continuant sur son erre, quatre ans après que l’initiateur ait laissé les clés à son successeur, Christian Donzé. Fauquet n’a pas seulement réussi le tour de force de faire passer la natation française d’une situation d’échec quasi-permanent troué de-ci de-là de coups d’éclat subreptices, il a changé les paradigmes de la réussite sportive. Après six mois de chargé de mission auprès d’un  cabinet ministériel, il a rejoint sa mission à l’INSEP en avril 2010.

Son action y a été moins éclatante, plus souterraine. « Deux ans, ce n’était pas assez, mais avec l’équipe de la Direction des Politiques sportives, nous avons pu initier quelques changements importants sur la manière d’appréhender la performance de haut niveau. »

L’une de ses grandes idées concerne ce qu’il appelle le « sens. » L’ascèse sportive semble parfois en être diablement dépourvue, et quelque chose, chez Fauquet, ne se contente pas de la définition de Lionel Terray, qui l’appelait : « la conquête de l’inutile. » Les justifications de cette poursuite manquent un peu de poids, si l’on reste trivialement à soupeser les deux côtés de la balance. Tout ça pour ça ? Huit mille kilomètres franchis dans l’eau, douze-cents tonnes de fonte levés au gymnase, soixante mille push-up et cent vingt mille relevés de bustes en quatre ans dans l’espoir assez peu garanti de raboter quelques dixièmes dans le 100m nage libre lors du grand spectacle olympique ? Dans le passé, Robert Bobin, qui fut DTN, puis président de la Fédération Française d’Athlétisme, et directeur de l’INSEP, peut-être un peu à court d’arguments, avait trouvé cette « raison » un peu lapidaire mais pleine d’intuition : « nous faisons du sport parce que nous aimons cela. » Il nous ramenait non sans raison à la joie de l’enfant qui joue avec une balle dans un jardin.

 MA CHANCE A ETE D’ETRE

PASSIONNE DE SPORT SANS ETRE

DU MILIEU DE LA NATATION

 Claude a, sinon essayé d’aller plus loin, tenté d’embellir le concept. La recherche du sens l’a conduit à prôner l’entrée de la philosophie à l’INSEP.

On est venu afin de l’entendre évoquer sa grande aventure de Directeur technique national de la natation française. Claude est un homme d’allure toute simple. Pas de carrure héroïque ou d’expression intimidante, un visage de doux rêveur, derrière ses lunettes, l’écharpe de celui qui ne veut pas prendre froid. Ajoutez à cela l’âge de la retraite qui a buriné les traits et grisonné les tempes et le voilà, regard méditatif ou amusé, sur lequel passent des vagues malicieuses où percent, c’est selon, tendresse ou détermination.

J’aimerais l’aiguiller sur l’époque qui va de la direction des équipes de France, puis de la DTN, entre 1994 et 2008, mais Fauquet est un homme de méthode. Il prévient. On ne comprendra pas si on ne remonte pas plus haut :

« Avant ça, pendant 20 ans, de 1974 à 1994, j’ai été cadre technique de Picardie, explique-t-il. Et travaillé à la commission fédérale de la formation des cadres avec des dirigeants de valeur, dont Arlette Franco, qui avaient compris le rôle de la formation. A l’époque, nous avons, sous la coordination de Jean-Pierre Le Bihan, rédigé, avec Georges Geiger et Jean-Paul Clémençon, un ouvrage sur la question  de la méthodologie de l’entraînement.   

« Une chance fut que je n’étais pas issu de ce milieu, et donc pas influencé culturellement par les idées qui s’y véhiculaient. J’étais passionné de football et de rugby, assez différents de la natation.

« En revanche, j’étais passionné de sport ; dès mes dix ans, j’achetais L’Equipe tous les jours. Cette passion était transmise par le père. Mon grand éveil a eu lieu pendant  les Jeux olympiques de Tokyo. J’ai vu un film, « Tokyo Olympiades », d’une facture superbe, et j’ai été marqué par l’idée de malédiction d’un sport français qui ne gagnait pas…

« Je ressentis avec amertume les défaites de Christine Caron [2e du 100m dos dames entre deux Américaines] et de Michel Jazy [4e du 5000m en course à pied]. Pour moi, Christine devait gagner le titre olympique. J’ai dit à ma mère : « je ne comprends pas pourquoi on n’est pas capables de gagner. »

« Cet enthousiasme m’a dirigé vers le professorat d’éducation physique préparé au CREPS d’Houlgate et obtenu en 1970 en ayant vécu intensément les événements de Mai 1968. A peine diplômé, et retour du service militaire, j’ai enseigné deux ans, et Gérard Garoff, nouveau Directeur technique de la natation, m’a donné ma chance en 1974 : je suis devenu cadre technique en Picardie. J’ai eu aussi la possibilité, chaque année, de me rendre, comme cadre technique, à Poitiers puis Mâcon, pour former sous l’initiative de Jean-Claude Letessier, président de la FNMNS,des générations de maîtres-nageurs-sauveteurs, avec des idées nouvelles. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient pratiquement aucune formation sérieuse.

« C’est la que se nouera une amitié indéfectible avec Marc Begotti qui va amener Catherine Plewinski au plus haut niveau mondial.

« Les idées du milieu de la natation de l’époque étaient emplies de convictions que je refusais de partager. Ainsi le climat général de démission qu’imposait le dopage de la RDA. Je me disais que, certes, il y avait le dopage, mais derrière ce fait négatif, il y avait sans douteun apport technique des Allemands de l’Est à essayer de comprendre. Le fait est qu’ils nageaient bien. Quand Michel Pedroletti revient de RDA avec un fréquencemètre de rameurs, on se met à cogiter, et on s’est dit que les nageurs ont une même problématique : avancer dans l’eau, les bras, au lieu des rames, faisant office de segments moteurs. En 1987, profitant des championnats d’Europe de Strasbourg, on a produit, avec quelques collègues cadres techniques, un ouvrage sur la technique. Les allemands du club d’Heidelberg avaient travaillé sur la même problématique de la distance par cycle ; nous les avons rencontrés avec Didier Chollet et Patrice Pelayo, deux amis universitaires impliqués dans ces réflexions.

 PELAYO, CHOLLET, CATTEAU,

AU CENTRE DE NOS REFLEXIONS

 « On a essayé alors de passer du descriptif au fonctionnel, de dépasser la reproduction des gestes. Raymond Catteau, à partir de certains constats, avait apporté cette idée qu’il fallait dépasser la reproduction de ce qu’on voyait pour s’efforcer de comprendre comment ça fonctionne. Par exemple, toutes les études démontrent que le battement de jambes n’est pas propulsif. Il fallait en tirer des conclusions. » [Cela ne signifie pas que le battement ne sert de rien, l’attaque de bras s’appuie sur le battement.]

« Parlant des Allemands de l’Est, j’ai vécu une drôle d’anecdote à Abbeville ; on venait de construire le bassin de 50m, quelqu’un de l’USEP me dit : j’ai des amis allemands qui sont chez nous, qui sont de la natation. Ah, je demande, comment s’appellent-ils ? La fille, c’est Kornelia Ender. Quoi ? Il y avait de quoi tomber à la renverse. Kornelia avait été la meilleure nageuse du monde entre 1973 et 1976. Je téléphone à Catherine (Plewinski), je lui dis : on ne peut pas rater ça. Elles se sont rencontrées à la piscine d’Abbeville, noire de monde, et elles ont parlé natation. J’ai demandé à Kornelia quel était le problème de la natation française. Elle a répondu : « vous ne travaillez pas assez. »

« Pendant ces années de création dans la natation picarde, on invente, on rencontre Mulhouse, le Racing, les grands clubs, on cherche comment « ça » se construit. Alors, j’admirais sans esprit critique, ils étaient pour moi la grande natation. »

« Vers cette époque, Patrice Prokop avait imaginé les « centres pilotes ». Il regroupait les entraîneurs dans un grand club où les coaches d’expérience faisaient don de ce qu’ils savaient. Quand Guy Boissière nous a raconté les Vikings de Rouen, j’ai saisi qu’au-delà de l’homme de bassin, il y avait toute une construction qui a mis du temps à se concrétiser. J’ai compris qu’il fallait bâtir.

« Et en 1994 Jean-Paul Clémençon m’appelle pour me confier l’équipe de France. Je n’ai jamais compris  vraiment pourquoi  –  même s’il m’a expliqué, et je lui ai fait confiance, qu’il avait été intéressé par une de mes interventions à Montdidier, dans ma région. Quelques années plus tôt, j’avais refusé la proposition de Gérard Garoff de rejoindre Font-Romeu comme entraîneur en remplacement de Michel Guizien. Après réflexion, j’avais décliné cette offre parce que j’estimais que je n’avais pas terminé ma mission en Picardie. Là, concernant l’équipe de France, il s’agit d’un tout autre challenge ; j’hésite encore, pas sûr du tout d’être l’homme de la situation, mais j’y vais. En 1994, c’est un échec retentissant. Je suis invité aux mondiaux de Rome par Patrice Prokop, et on récolte zéro médaille. Deux ans plus tard, aux Jeux d’Atlanta, on vit un autre échec que je ressens comme une humiliation. »

 LES MINIMA ET LES SERIES

C’EST DIRE LA VERITE AUX NAGEURS

La natation française est au fond. Incapable de réagir. « Dans une équipe plus forte, à Atlanta, Franck Esposito n’aurait pas fait 4e, mais une bien meilleure place. Pourtant, cette équipe ne manquait pas de potentiels qui n’avaient rien à envier aux générations que nous avons connu ensuite. Mais il me semble qu’avoir voulu valoriser les relais comme moteurs d’une dynamique collective était une erreur. » A l’envers d’une dynamique de succès, existe-t-il une dynamique de l’échec, dans lequel les membres sont atteints par un vent de défaite ? Après une « discussion franche » avec Esposito, Claude est décidé de remédier à cela. Sur une idée de Clémençon, il propose la réforme des « séries ». De quoi s’agit-il ? « De classer les nageurs par séries, en fonction de leurs performances en bassin de 50m », leur indiquer leur valeur exacte, les situer dans la hiérarchie mondiale. « Les séries, résume Claude, c’est dire la vérité aux nageurs. »

Sa décision sans doute la plus visible et assurément la plus décriée pendant des années concerne les minimas de sélection des équipes de France. Claude les élève de façon extraordinaire : les minima deviennent inabordables pour la plupart des nageurs français. Ils ne s’adaptent plus aux forces ou aux faiblesses de notre natation, mais se réfèrent à un paramètre et à un seul : la capacité d’entrer en finale de la compétition, Jeux Olympiques, championnats du monde, etc., et, pour les relais, à la cinquième place.

C’est une bombe. Le microcosme réagit… assez mal. Par moments, on dirait que Fauquet, exceptée l’équipe qui l´entoure, est (à peu près) seul contre tous. Les entraîneurs, les responsables de clubs, les dirigeants de tous poils, bref tout ce petit monde qui vit, affectivement et effectivement, de la production d’internationaux, s’inquiète. Fauquet a mis la natation française devant ses responsabilités. Les coaches se trouvent dans la situation de varappeurs de Fontainebleau qu’on a transporté au pied de l’Aconcagua ou de l’Himalaya : « et maintenant, grimpe. »  Ou plus exactement, de grimpeurs qui prétendaient grimper l’Himalaya et s’arrêtaient au camp de base, auxquels on intime l’ordre d’être en forme pour l’attaque des sommets. Et qui prennent peur.

Ce qui ne nous tue pas nous renforce. Le remède du docteur Fauquet a du bon. Eric Boissière, le fils et successeur à Rouen de ce Guy qui avait tant impressionné Claude, en témoigne : « Nous nous sommes réunis et nous avons fait ce constat : notre profession n’existe plus. » La corporation s’adaptera ou mourra. Le génie, disait Sartre, n’est pas un don, mais l’issue qu’on trouve dans les cas désespérés. Les passionnés, ceux qui ont l’entrainement chevillé à l’âme, s’organisent, serrent les boulons, deviennent plus exigeants, créent des passerelles, revoient les ambitions à la hausse. Tous les nageurs de 100m à 51’’5 à qui l’on demande de réussir 49’’5 n’y parviendront certes pas, mais s’ils s’y mettent, qu’est-ce qui les empêche, élevant graduellement le niveau, de permettre aux meilleurs d’entre eux d’atteindre au Nirvana ?

Une anecdote canadienne prouve d’ailleurs que d’autres techniciens l’ont précédé dans la démarche des « minima durs ». En 1988, les Canadiens ont engagé, un célèbre entraîneur australien, Don Talbot. Celui-ci réforme et… pose des minima intraitables. Mais l’institution résiste, impose des minima moins sévères, adaptés au moindre niveau des nageurs canadiens. A quelques semaines des Jeux de Séoul, Talbot claque la porte : « Vous n’arriverez à rien comme ça, leur chante-t-il. Je ne suis pas ici pour accompagner une natation sans ambition. »

1996, FRANCIS LUYCE SORT EN PLEURS

DU BUREAU DU MINISTRE DES SPORTS

Talbot est une icône de la natation mondiale, entraîneur chef de quatre grandes équipes olympiques australiennes entre 1960 et 1972, et ses élèves, John Konrads, Bob Windle, Kevin Berry, Beverly Whitfield et Gail Neal, ont été champions olympiques. Il retourne avec les honneurs en Australie. En face, Claude Fauquet et sa réputation de « bon CTR » de Picardie ne pèsent guère. Et pourtant, il va réussir là où Talbot a jeté l’éponge. Sa seule force est celle de la conviction qu’il met dans ses idées… et, peut-être, la solidité du statut du DTN à la française qui permet à Jean-Paul Clémençon de le protéger. Il serre les dents et tient bon.

Les réformes se suivent : on revoit le calendrier, les modes de sélection, la planification, on crée un service recherche. «Après quelques tâtonnements dus à ce qu’impose le ministère en termes de filières de haut niveau nous imposons l’idée  qu’outre Font Romeu et l’Insep, la natation de haut niveau se fait aussi dans les clubs : Mulhouse, Toulouse, Marseille, Antibes, Rouen, à l’époque. Le problème est que ces entités n’étaient pas reconnues comme pouvant être des structures de  la filière de haut niveau du ministère.

« Il faudra du temps avant que cette idée fasse son chemin et que les clubs deviennent à partir des années deux mille parties intégrantes du haut niveau français.

« Pour donner encore davantage de corps à cette organisation nous avons très vite pensé à proposer en assemblée générale l’idée  de label pour les clubs en fonction de leur cœur de pratique et de leurs savoir faire. Nous définissons cinq labels.

« Il y aura des clubs qui feront de l’animation, puis viendront d’autres labels en fonction de ce qu’ils apportent ; développement, formation (je vois, dans la formation, le pivot de tout le reste : les clubs formateurs sont ceux qui ont la capacité à former des gamins, et qui ne sont pas reconnus) ; niveau national et niveau international. Il faudra plus de dix ans pour que cette réforme essentielle à mes yeux commence à voir le jour »

Le plus difficile n’est pas de trouver les bonnes idées, mais de les proposer à des dirigeants qui ont du mal à saisir les enjeux et que le désir de la réussite internationale n’empêche pas de dormir. L’opinion ne capte pas la valeur des innovations proposées, et Fauquet doit souvent peser de tout son poids, s’arc-bouter pour obtenir que les projets proposés par la DTN soient compris et mis en œuvre. Il est difficile de saisir les sentiments du président de la Fédération. Francis Luyce est certes sensible aux enjeux que représentent les succès internationaux. En 1996, il a pleuré d’impuissance au sortir d’une réunion d’après Jeux olympiques où le ministre des sports Guy Drut l’a publiquement humilié sur les résultats de l’équipe de France de natation. Nul, sans doute, plus que lui, ne souhaite une revanche sur un incident que son orgueil a mal toléré. Mais au quotidien, sans doute parce qu’il est confronté aux remontées des doléances de sa base, sans doute aussi parce qu’il n’est pas toujours convaincu de la justesse des choix de la direction technique, son appui à la politique des boys de Jean-Paul Clémençon et de Fauquet n’est guère indéfectible. Luyce a d’ailleurs une toute autre vision des priorités. Ses ambitions ne sont-elles pas, avant tout, de devenir président de la Ligue Européenne et vice-président de la Fédération Internationale, et, surtout, d’être réélu à son siège de la Fédération Française ? De telles volitions n’encouragent pas un dirigeant qui n’hésite pourtant pas à parler fort, à prendre des risques. Si chaque proposition doit être étudiée à l’aune de « est-ce que c’est bon pour ma réélection », il est très difficile de construire une action cohérente.

« Face à ces incompréhensions, j’ai décidé de contre-attaquer. J’ai pris ma besace, et, tout seul, en un an, visité toutes les régions françaises, réuni les parties prenantes et leur ai fait face. Je leur ai dit : « Si je suis mauvais, vous allez me le dire », puis je leur ai expliqué ce que je voulais faire. En face, je n’ai pas trouvé beaucoup de détracteurs – mais au contraire une grande passion, des interrogations, et finalement une adhésion ; les gens voulaient avoir cette chance de tenter quelque chose. »

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, « quelque chose de fort se met en place avec l’encadrement et les athlètes. A ce moment, même s’ils se sont posé des questions, je crois qu’ils ont compris que je ne les trahirais pas. 

Avec Philippe Hellard, responsable du service recherche, nous avons commencé petit à petit à construire une stratégie d’analyse du haut niveau. C’est son équipe qui sera d’ailleurs choisie par la FINA pour assurer l’observation des JO d’Athènes.

« J’étais fatigué de voir nos nageurs bouffés dans les départs, les virages. Nous avons produit une grosse réflexion, un gros travail sur tout ce qui n’est pas nagé, et, dans la partie nagée, sur des éléments techniques comme le déplacement du centre de gravité en fonction des mouvements des bras dans la nage. On a commencé à constituer une base de données. Après la compétition, les entraîneurs et les nageurs repartaient avec un CD qui contenait ces données. »

ON S’EFFORCE DE NE RIEN OUBLIER,

DE QUADRILLER LES PARAMETRES

DE LA PERFORMANCE

« Les aspects logistiques ont été maitrisés avec Philippe Dumoulin et nos chefs de mission, Paulette Fernez en particulier. Lors des grands déplacements, à l’hôtel ou au centre d’hébergement où nous nous trouvons, nous pensons à une salle vidéo, une salle de convivialité avec affichage des infos sur les briefings, l’hébergement, la nourriture, les transports. L’un de nous, le plus souvent Patrick Deléaval, se pose avec son sac à dos près de la chambre d’appel, avec des lunettes de rechange, prêt à aider le nageur pour le cas d’un incident, d’un manque. On s’efforce de ne rien oublier, de quadriller l’approche de la compétition.

Et patatras, aux mondiaux de Barcelone, en 2003, il y a Rostoucher qui doit nager le 1500 mètres. Pour la première fois, l’organisation a prévu de publier les listes sur l’Internet. La veille de la course, Patrick Deléaval,qui doit rentrer en France pour encadrer un autre événement, quitte la compétition. Pour faire entrer un nageur qui n’était pas primitivement prévu, la FINA change dans la nuit qui précède la compétition les start-list. Rostoucher, qui devait nager primitivement dans la 5e série, se retrouve dans la 4e série, et personne ne s’en aperçoit. Il se prépare tranquillement pour la 5e série, et quand il s’y présente, n’y a pas sa place. C’est la faute ! Francis Luyce et son comité directeur ont demandé de virer l’encadrement.

« Je refuse cette décision car j’estime être le seul responsable de cette erreur grave et propose d’être entendu par une commission de discipline. Cela ne s’est pas fait.

« L’année suivante, avec la même équipe  nous avons fait six médailles aux Jeux. »

Il peut paraître bizarre, qu’après le triomphe de Pékin, fin 2008, Claude Fauquet décide, épuisé, de mettre fin à ses fonctions. Il est Directeur technique national depuis le 1er avril 2001. Mais Claude n’a aucune difficulté à expliquer cet apparent paradoxe.

« Francis est passionné et bon gestionnaire. Mais est-ce encore le modèle qui convient ? Plutôt qu’un administrateur, aujourd’hui, il faut un manager. C’est pour ça que chaque décision a trop souvent été un combat. Sans cela, et si nous avions obtenu les JO à Paris en 2012, j’aurais continué après 2008, mais j’étais épuisé. »

La vie d’un DTN n’est pas une sinécure, tant il est de domaines où il doit peser. Peut-être est-ce cela aussi, qui a fragilisé avant une course de VTT fatale, son successeur Christian Donzé à l’âge de cinquante et un ans.

« La conduite du succès, elle se fait au quotidien, dans tous les détails. Quand Denis Auguin et Alain Bernard quittent Marseille, avec les conséquences que l’on sait sur les deux dernières olympiades, il n’est pas question de laisser les choses se défaire. Auguin vise Antibes, Patrick Deléaval, toujours attentif aux problèmes du CNM, suit le dossier, mais rien n’existe vraiment pour les recevoir. Je vais sur place, voir les gens qui comptent, travaille avec le président du comité régional, Gilles Sezionale ; le club  pousse pour créer le poste. Et on sait ce qui se passe après. Quand ce travail-ci est fait, après, par comparaison, le niveau des critères de sélection nationale devient minuscule.

«Mais bon, après tout ça, il fallait avoir des résultats. Avant les Jeux d’Athènes, en 2004, je causais avec mon très cher adjoint, Philippe Dumoulin, qui avait tant donné, tant apporté d’enthousiasme, de passion, à cette aventure. Et je lui ai dit : « si là, on ne sort par de résultats, je crois qu’on ne pourra pas continuer. »

On ne peut comprendre le cheminement d’un Directeur technique si on n’a pas saisi la relation « administrative », officielle, qui lie ce poste à la hiérarchie des élus et des employés fédéraux. Pour Claude, « il y a deux périodes. D’abord celle qui englobe les directions de Gérard Garoff et de Patrice Prokop. Le DTN est alors le patron de l’administration, ce que Francis appellera un Etat dans l’Etat, alors qu’à mon sens cette situation donnait une vraie cohérence à l’action fédérale. Puis il y a un développement de la Fédération, le personnel est multiplié par deux ou trois, et Francis décide de créer un poste de Directeur général, idée contre laquelle je me positionne en comité directeur, car cela pouvait créer en interne un problème de management du personnel qui se confirmera par la suite

J’AI SOUS-ESTIME A QUEL POINT LAURE MANAUDOU

AVAIT BESOIN DE  PHILIPPE LUCAS EN 2003

 « Louis-Frédéric Doyez est nommé, et il se passe que ce type est intelligent et travailleur. Sans une entente avec lui, avec Daniel Chaintreau, responsable du département financier, et Paulette Fernez , notre trésorière, nous n’aurions pas  pu réussir. Pour préserver cette cohérence du projet fédéral, j’avais d’ailleurs placé quelqu’un de la DTN dans tous les services, comme Bernard Boullé qui, après avoir conduit une responsabilité au marketing, a créé un département équipement reconnu aujourd’hui par tous les acteurs institutionnels. Le seul problème qui se posait vis-à-vis de Louis-Frédéric  Doyez était la question de l’autorité partagée du DTN et du DG: le DTN a-t-il une autorité hiérarchique sur le directeur général et inversement? Et la réponse est : non. Mais nos relations se sont réglées intelligemment d’elles-mêmes.

« Il y a comme une injustice de n’avoir reconnu que Claude Fauquet, parce que Jean-Paul Clemençon, qui a eu l’idée des séries, a joué un rôle important au début de l’histoire. Avec sa culture, sa vision, son intelligence, sa personnalité, il a beaucoup fait avancer les choses. Parmi ceux qui ont énormément travaillé dans cette équipe, je citerai Marc Begotti, Lionel Horter, André Duclaux, à Dijon, un homme qui n’était pas projeté sur l’avant-scène, mais qui n’en a pas moins œuvré, Lucien Lacoste à Toulouse et Patricia Quint qui donnera après Sydney une véritable impulsion à la natation féminine ; il y a eu aussi tout le médical coordonné par Jean-Pierre Cervetti et Christophe Cozzolino.

            « Je ne voudrais pas oublier des entraîneurs comme Kasimier Klimek, disparu tragiquement en stage à Vittel avant les Jeux olympiques de Sydney, Lionel Volckaert, Jean Douchan LeCabec qui nous a bousculé dans nos représentations, Eric Gastaldello, et Philippe Lucas, déjà présent en 1997 dans l’équipe de France contre l’avis de certains qui le porteront au pinacle quelques années plus tard.

            « En ce qui concerne Philippe Lucas, mon erreur est d’avoir gravement sous-estimé à quel point Laure Manaudou avait besoin de son entraîneur aux championnats du monde 2003, et de ne l’avoir pas sélectionné. Après, c’était installé. Il n’a jamais quitté sa vindicte. Et puis, il faisait monter le buzz par des déclarations incendiaires, et ça lui convenait bien comme ça. »

 

Prochain article : A la Poursuite de l’Excellence

1994-2012 : la révolution française. 1

 L’EFFET CLAUDE FAUQUET

 Eric LAHMY

En dix ans, de 1994 à 2004, la natation française est passée d’une place d’intermittente des podiums à celle de collectionneuse de médailles. Depuis, elle n’a cessé de confirmer son appartenance au Gotha international. Comment s’est opérée cette montée en puissance, c’est ce que nous nous efforçons de raconter dans une série d’articles. Pour commencer, nous avons demandé à Claude Fauquet, directeur des équipes de France 1994-2000 et Directeur technique national 2001-2008, généralement considéré comme la figure centrale de ce redressement, de nous conter les principes et les aléas de ce qu’il faut bien ici appeler sa méthode.

 Novembre 2012. INSEP, bâtiment J. Claude Fauquet, directeur général adjoint en charge de la coordination des politiques sportives, s’apprête au départ. Après deux ans dans l’ex Institut National des Sports et de l’Education Physique (devenu par une habile transmutation des deux dernières lettres du sigle, l’Expertise et la Performance), l’ancien Directeur technique de la natation française est sommé de vider les lieux par l’âge obligatoire de la retraite. Epinglé sur sa porte, l’un des quatre poèmes de Paul Valéry qui furent sculptés au fronton du Palais de Chaillot, place du Trocadéro :

« Il dépend de celui qui passe

Que je sois tombe ou trésor

Que je parle ou je me taise

Ceci ne tient qu’à toi

Ami n’entre pas sans désir »

Pour inscrire ces lignes magistrales, Claude s’est contenté, lui, d’un feutre gras sur une feuille volante, mais les mots résonnent dans les esprits, à condition de savoir les lire. Sur un mur, au-dessus de son bureau, toujours dans l’humilité d’un griffonnage de feutre sur papier vergé, la formule d’un enseignant de Harvard, Tal Ben Shahar :

« Si on n’apprend pas à échouer, on échoue à apprendre »

Tout cela est bien dans la ligne de l’homme qui, ayant ramassé la natation française au fond de l’abîme de 1994, l’a hissée, avec son équipe, à la force de ses intuitions et de sa conviction, aux sommets qu’elle a rejoints dix années plus tard aux Jeux d’Athènes, en 2004, et qu’elle n’a pas quittés, continuant sur son erre, quatre ans après que l’initiateur ait laissé les clés à son successeur, Christian Donzé. Fauquet n’a pas seulement réussi le tour de force de faire passer la natation française d’une situation d’échec quasi-permanent troué de-ci de-là de coups d’éclat subreptices, il a changé les paradigmes de la réussite sportive. Après six mois de chargé de mission auprès d’un  cabinet ministériel, il a rejoint sa mission à l’INSEP en avril 2010.

Son action y a été moins éclatante, plus souterraine. « Deux ans, ce n’était pas assez, mais avec l’équipe de la Direction des Politiques sportives, nous avons pu initier quelques changements importants sur la manière d’appréhender la performance de haut niveau. »

L’une de ses grandes idées concerne ce qu’il appelle le « sens. » L’ascèse sportive semble parfois en être diablement dépourvue, et quelque chose, chez Fauquet, ne se contente pas de la définition de Lionel Terray, qui l’appelait : « la conquête de l’inutile. » Les justifications de cette poursuite manquent un peu de poids, si l’on reste trivialement à soupeser les deux côtés de la balance. Tout ça pour ça ? Huit mille kilomètres franchis dans l’eau, douze-cents tonnes de fonte levés au gymnase, soixante mille push-up et cent vingt mille relevés de bustes en quatre ans dans l’espoir assez peu garanti de raboter quelques dixièmes dans le 100m nage libre lors du grand spectacle olympique ? Dans le passé, Robert Bobin, qui fut DTN, puis président de la Fédération Française d’Athlétisme, et directeur de l’INSEP, peut-être un peu à court d’arguments, avait trouvé cette « raison » un peu lapidaire mais pleine d’intuition : « nous faisons du sport parce que nous aimons cela. » Il nous ramenait non sans raison à la joie de l’enfant qui joue avec une balle dans un jardin.

 

« MA CHANCE A ETE D’ETRE

PASSIONNE DE SPORT SANS ETRE

DU MILIEU DE LA NATATION »

 

Claude a, sinon essayé d’aller plus loin, tenté d’embellir le concept. La recherche du sens l’a conduit à prôner l’entrée de la philosophie à l’INSEP.

On est venu afin de l’entendre évoquer sa grande aventure de Directeur technique national de la natation française. Claude est un homme d’allure toute simple. Pas de carrure héroïque ou d’expression intimidante, un visage de doux rêveur, derrière ses lunettes, l’écharpe de celui qui ne veut pas prendre froid. Ajoutez à cela l’âge de la retraite qui a buriné les traits et grisonné les tempes et le voilà, regard méditatif ou amusé, sur lequel passent des vagues malicieuses où percent, c’est selon, tendresse ou détermination.

J’aimerais l’aiguiller sur l’époque qui va de la direction des équipes de France, puis de la DTN, entre 1994 et 2008, mais Fauquet est un homme de méthode. Il prévient. On ne comprendra pas si on ne remonte pas plus haut :

« Avant ça, pendant 20 ans, de 1974 à 1994, j’ai été cadre technique de Picardie, explique-t-il. Et travaillé à la commission fédérale de la formation des cadres avec des dirigeants de valeur, dont Arlette Franco, qui avaient compris le rôle de la formation. A l’époque, nous avons, sous la coordination  de Jean-Pierre Le Bihan, rédigé, avec Georges Geiger et Jean-Paul Clémençon un ouvrage sur la question  de la méthodologie de l’entraînement.   

« Une chance fut que je n’étais pas issu de ce milieu, et donc pas influencé culturellement par les idées qui s’y véhiculaient. J’étais passionné de football et de rugby, assez différents de la natation.

« En revanche, j’étais passionné de sport ; dès mes dix ans, j’achetais L’Equipe tous les jours. Cette passion était transmise par le père. Mon grand éveil a eu lieu pendant  les Jeux olympiques de Tokyo. J’ai vu un film, « Tokyo Olympiades », d’une facture superbe, et j’ai été marqué par l’idée de malédiction d’un sport français qui ne gagnait pas…

« Je ressentis avec amertume les défaites de Christine Caron [2e du 100m dos dames entre deux Américaines] et de Michel Jazy [4e du 5000m en course à pied]. Pour moi, Christine devait gagner le titre olympique. J’ai dit à ma mère : « je ne comprends pas pourquoi on n’est pas capables de gagner. »

« Cet enthousiasme m’a dirigé vers le professorat d’éducation physique préparé au CREPS d’Houlgate et obtenu en 1970 en ayant vécu intensément les événements de Mai 1968. A peine diplômé, et retour du service militaire, j’ai enseigné deux ans, et Gérard Garoff, nouveau Directeur technique de la natation, m’a donné ma chance en 1974 : je suis devenu cadre technique en Picardie. J’ai eu aussi la possibilité, chaque année, de me rendre, comme cadre technique, à Poitiers puis Mâcon, pour former sous l’initiative de Jean-Claude Letessier, président de la FNMNS,des générations de maîtres-nageurs-sauveteurs, avec des idées nouvelles. En effet, j’avais été frappé par le fait que les MNS n’avaient pratiquement aucune formation sérieuse.

« C’est la que se nouera une amitié indéfectible avec Marc Begotti qui va amener Catherine Plewinski au plus haut niveau mondial.

« Les idées du milieu de la natation de l’époque étaient emplies de convictions que je refusais de partager. Ainsi le climat général de démission qu’imposait le dopage de la RDA. Je me disais que, certes, il y avait le dopage, mais derrière ce fait négatif, il y avait sans douteun apport technique des Allemands de l’Est à essayer de comprendre. Le fait est qu’ils nageaient bien. Quand Michel Pedroletti revient de RDA avec un fréquencemètre de rameurs, on se met à cogiter, et on s’est dit que les nageurs ont une même problématique : avancer dans l’eau, les bras, au lieu des rames, faisant office de segments moteurs. En 1987, profitant des championnats d’Europe de Strasbourg, on a produit, avec quelques collègues cadres techniques, un ouvrage sur la technique. Les allemands du club d’Heidelberg avaient travaillé sur la même problématique de la distance par cycle ; nous les avons rencontrés avec Didier Chollet et Patrice Pelayo, deux amis universitaires impliqués dans ces réflexions.

 

PELAYO, CHOLLET, CATTEAU,

                                      AU CENTRE DE NOS REFLEXIONS

 

« On a essayé alors de passer du descriptif au fonctionnel, de dépasser la reproduction des gestes. Raymond Catteau, à partir de certains constats, avait apporté cette idée qu’il fallait dépasser la reproduction de ce qu’on voyait pour s’efforcer de comprendre comment ça fonctionne. Par exemple, toutes les études démontrent que le battement de jambes n’est pas propulsif. Il fallait en tirer des conclusions. » [Cela ne signifie pas que le battement ne sert de rien, l’attaque de bras s’appuie sur le battement.]

« Parlant des Allemands de l’Est, j’ai vécu une drôle d’anecdote à Abbeville ; on venait de construire le bassin de 50m, quelqu’un de l’USEP me dit : j’ai des amis allemands qui sont chez nous, qui sont de la natation. Ah, je demande, comment s’appellent-ils ? La fille, c’est Kornelia Ender. Quoi ? Il y avait de quoi tomber à la renverse. Kornelia avait été la meilleure nageuse du monde entre 1973 et 1976. Je téléphone à Catherine (Plewinski), je lui dis : on ne peut pas rater ça. Elles se sont rencontrées à la piscine d’Abbeville, noire de monde, et elles ont parlé natation. J’ai demandé à Kornelia quel était le problème de la natation française. Elle a répondu : « vous ne travaillez pas assez. »

« Pendant ces années de création dans la natation picarde, on invente, on rencontre Mulhouse, le Racing, les grands clubs, on cherche comment « ça » se construit. Alors, j’admirais sans esprit critique, ils étaient pour moi la grande natation. »

« Vers cette époque, Patrice Prokop avait imaginé les « centres pilotes ». Il regroupait les entraîneurs dans un grand club où les coaches d’expérience faisaient don de ce qu’ils savaient. Quand Guy Boissière nous a raconté les Vikings de Rouen, j’ai saisi qu’au-delà de l’homme de bassin, il y avait toute une construction qui a mis du temps à se concrétiser. J’ai compris qu’il fallait bâtir.

« Et en 1994 Jean-Paul Clémençon m’appelle pour me confier l’équipe de France. Je n’ai jamais compris  vraiment pourquoi  –  même s’il m’a expliqué, et je lui ai fait confiance, qu’il avait été intéressé par une de mes interventions à Montdidier, dans ma région. Quelques années plus tôt, j’avais refusé la proposition de Gérard Garoff de rejoindre Font-Romeu comme entraîneur en remplacement de Michel Guizien. Après réflexion, j’avais décliné cette offre parce que j’estimais que je n’avais pas terminé ma mission en Picardie. Là, concernant l’équipe de France, il s’agit d’un tout autre challenge ; j’hésite encore, pas sûr du tout d’être l’homme de la situation, mais j’y vais. En 1994, c’est unéchec retentissant. Je suis invité aux mondiaux de Rome parPatrice Prokop, eton récolte zéro médaille. Deux ans plus tard, aux Jeux d’Atlanta, on vit un autre échec que je ressens comme une humiliation. »

 

LES MINIMA ET LES SERIES C’EST DIRE LA VERITE AUX NAGEURS

 

La natation française est au fond. Incapable de réagir. « Dans une équipe plus forte, à Atlanta, Franck Esposito n’aurait pas fait 4e, mais une bien meilleure place. Pourtant, cette équipe ne manquait pas de potentiels qui n’avaient rien à envier aux générations que nous avons connu ensuite. Mais il me semble qu’avoir voulu valoriser les relais comme moteurs d’une dynamique collective était une erreur. » A l’envers d’une dynamique de succès, existe-t-il une dynamique de l’échec, dans lequel les membres sont atteints par un vent de défaite ? Après une « discussion franche » avec Esposito, Claude est décidé de remédier à cela. Sur une idée de Clémençon, il propose la réforme des « séries ». De quoi s’agit-il ? « De classer les nageurs par séries, en fonction de leurs performances en bassin de 50m », leur indiquer leur valeur exacte, les situer dans la hiérarchie mondiale. « Les séries, résume Claude, c’est dire la vérité aux nageurs. »

Sa décision sans doute la plus visible et assurément la plus décriée pendant des années concerne les minimas de sélection des équipes de France. Claude les élève de façon extraordinaire : les minima deviennent inabordables pour la plupart des nageurs français. Ils ne s’adaptent plus aux forces ou aux faiblesses de notre natation, mais se réfèrent à un paramètre et à un seul : la capacité d’entrer en finale de la compétition, Jeux Olympiques, championnats du monde, etc., et, pour les relais, à la cinquième place.

C’est une bombe. Le microcosme réagit… assez mal. Par moments, on dirait que Fauquet, exceptée l’équipe qui l´entoure, est (à peu près) seul contre tous. Les entraîneurs, responsables de clubs, dirigeants de tous poils, bref de tout ce petit monde qui vit, affectivement et effectivement, de la production d’internationaux, s’inquiète. Fauquet a mis la natation française devant ses responsabilités. Les coaches se trouvent dans la situation de varappeurs de Fontainebleau qu’on a transporté au pied de l’Aconcagua ou de l’Himalaya : « et maintenant, grimpe. »  Ou plus exactement, de grimpeurs qui prétendaient grimper l’Himalaya et s’arrêtaient au camp de base, auxquels on intime l’ordre d’être en forme pour l’attaque des sommets. Et qui prennent peur.

Ce qui ne nous tue pas nous renforce. Le remède du docteur Fauquet a du bon. Eric Boissière, le fils et successeur à Rouen de ce Guy qui avait tant impressionné Claude, en témoigne : « Nous nous sommes réunis et nous avons fait ce constat : notre profession n’existe plus. » La corporation s’adaptera ou mourra. Le génie, disait Sartre, n’est pas un don, mais l’issue qu’on trouve dans les cas désespérés. Les passionnés, ceux qui ont l’entrainement chevillé à l’âme, s’organisent, serrent les boulons, deviennent plus exigeants, créent des passerelles, revoient les ambitions à la hausse. Tous les nageurs de 100m à 51’’5 à qui l’on demande de réussir 49’’5 n’y parviendront certes pas, mais s’ils s’y mettent, qu’est-ce qui les empêche, élevant graduellement le niveau, de permettre aux meilleurs d’entre eux d’atteindre au Nirvana ?

Une anecdote canadienne prouve d’ailleurs que d’autres techniciens l’ont précédé dans la démarche des « minima durs ». En 1988, les Canadiens ont engagé, un entraîneur australien fameux, Don Talbot. Celui-ci réforme et… pose des minima intraitables. Mais l’institution résiste, impose des minima moins sévères, adaptés au moindre niveau des nageurs canadiens. A quelques semaines des Jeux de Séoul, Talbot claque la porte : « Vous n’arriverez à rien comme ça, leur chante-t-il. Je ne suis pas ici pour accompagner une natation sans ambition. »

 

1996, FRANCIS LUYCE SORT EN PLEURS

DU BUREAU DU MINISTRE DES SPORTS

 

Talbot est une icône de la natation mondiale, entraîneur chef de quatre grandes équipes olympiques australiennes entre 1960 et 1972, et ses élèves, John Konrads, Bob Windle, Kevin Berry, Beverly Whitfield et Gail Neal, ont été champions olympiques. Il retourne avec les honneurs en Australie. En face, Claude Fauquet et sa réputation de « bon CTR » de Picardie ne pèsent guère. Et pourtant, il va réussir là où Talbot a jeté l’éponge. Sa seule force est celle de la conviction qu’il met dans ses idées… et, peut-être, la solidité du statut du DTN à la française qui permet à Jean-Paul Clémençon de le protéger. Il serre les dents et tient bon.

Les réformes se suivent : on revoit le calendrier, les modes de sélection, la planification, on crée un service recherche. «Après quelques tâtonnements dus à ce qu’impose le ministère en termes de filières de haut niveau nous imposons l’idée  qu’outre Font Romeu et l’Insep, la natation de haut niveause fait aussidans les clubs : Mulhouse, Toulouse, Marseille, Antibes, Rouen, à l’époque. Le problème est que ces entités n’étaient pas reconnues comme pouvant être des structures de  la filière de haut niveau du ministère.

« Il faudra du temps avant que cette idée fasse son chemin et que les clubs deviennent a partir des années deux mille parties intégrantes du haut niveau français.

« Pour donner encore davantage de corps à cette organisation nous avons très vite pensé à proposer en assemblée générale l’idée  de label pour les clubs en fonction de leur cœur de pratique et de leurs savoir faire. Nous définissons cinq labels.

« Il y aura des clubs qui feront de l’animation, puis viendront d’autres labels en fonction de ce qu’ils apportent ; développement, formation (je vois, dans la formation, le pivot de tout le reste : ceux qui ont la capacité à former des gamins, et qui ne sont pas reconnus) ; niveau national et niveau international. Il faudra plus de dix ans pour que cette réforme essentielle à mes yeux commence à voir le jour »

Le plus difficile n’est pas de trouver les bonnes idées, mais de les proposer à des dirigeants qui ont du mal à saisir les enjeux et que le désir de la réussite internationale n’empêche pas de dormir. L’opinion ne capte pas la valeur des innovations proposées, et Fauquet doit souvent peser de tout son poids, s’arc-bouter pour obtenir que les projets proposés par la DTN soient compris et mis en œuvre. Il est difficile de saisir les sentiments du président de la Fédération. Francis Luyce est certes sensible aux enjeux que représentent les succès internationaux. En 1996, il a pleuré d’impuissance au sortir d’une réunion d’après Jeux olympiques où le ministre des sports Guy Drut l’a publiquement humilié sur les résultats de l’équipe de France de natation. Nul, sans doute, plus que lui, ne souhaite une revanche sur un incident que son orgueil a mal toléré. Mais au quotidien, sans doute parce qu’il est confronté aux remontées des doléances de sa base, sans doute aussi parce qu’il n’est pas toujours convaincu de la justesse des choix de la direction technique, son appui à la politique des boys de Jean-Paul Clémençon et de Fauquet n’est guère indéfectible. Luyce a d’ailleurs une toute autre vision des priorités. Ses ambitions ne sont-elles pas, avant tout, de devenir président de la Ligue Européenne et vice-président de la Fédération Internationale, et, surtout, d’être réélu à son siège de la Fédération Française ? De telles volitions n’encouragent pas un dirigeant qui n’hésite pourtant pas à parler fort, à prendre des risques. Si chaque proposition doit être étudiée à l’aune de « est-ce que c’est bon pour ma réélection », il est très difficile de construire une action cohérente.

« Face à ces incompréhensions,j’ai décidé de contre-attaquer. J’ai pris ma besace, et, tout seul, en un an, visité toutes les régions françaises, réuni les parties prenantes et leur ai fait face. Je leur ai dit : « Si je suis mauvais, vous allez me le dire », puis je leur ai expliqué ce que je voulais faire. En face, je n’ai pas trouvé beaucoup de détracteurs – mais au contraire une grande passion, des interrogations, et finalement une adhésion ; les gens voulaient avoir cette chance de tenter quelque chose. »

A partir de Séville, championnats d’Europe 1997, « quelque chose de fort se met en place avec l’encadrement et les athlètes. A ce moment, même s’ils se sont posé des questions, je crois qu’ils ont compris que je ne les trahirais pas. 

Avec Philippe Hellard, responsable du service recherche, nous avons commencé petit à petit à construire une stratégie d’analyse du haut niveau. C’est son équipe qui sera d’ailleurs choisie par la FINA pour assurer l’observation des JO d’Athènes.

« J’étais fatigué de voir nos nageurs bouffés dans les départs, les virages. Nous avons produit une grosse réflexion, un gros travail sur tout ce qui n’est pas nagé, et, dans la partie nagée, sur des éléments techniques comme le déplacement du centre de gravité en fonction des mouvements des bras dans la nage. On a commencé à constituer une base de données. Après la compétition, les entraîneurs et les nageurs repartaient avec un CD qui contenait ces données.

 

ON S’EFFORCE DE NE RIEN OUBLIER,

DE QUADRILLER LES PARAMETRES

DE LA PERFORMANCE

 

« Les aspects logistiques ont été maitrisés avec Philippe Dumoulin et nos chefs de mission, Paulette Fernez en particulier. Lors des grands déplacements, à l’hôtel ou au centre d’hébergement où nous nous trouvons, nous pensons à une salle vidéo, une salle de convivialité avec affichage des infos, sur les briefings, l’hébergement, la nourriture, les transports. L’un de nous, le plus souvent Patrick Deléaval, se pose avec son sac à dos près de la chambre d’appel, avec des lunettes de rechange, prêt à aider le nageur pour le cas d’un incident, d’un manque. On s’efforce de ne rien oublier, de quadriller l’approche de la compétition.

Et patatras, aux mondiaux de Barcelone, en 2003, il y a Rostoucher qui doit nager le 1500 mètres. Pour la première fois, l’organisation a prévu de publier les listes sur l’Internet. La veille de la course, Patrick Deléaval,qui doit rentrer en France pour encadrer un autre événement, quitte la compétition. Pour faire entrer un nageur qui n’était pas primitivement prévu, la FINA change dans la nuit qui précède la compétition les start-list. Rostoucher, qui devait nager primitivement dans la 5e série, se retrouve dans la 4e série, et personne ne s’en aperçoit. Il se prépare tranquillement pour la 5e série, et quand il s’y présente, n’y a pas sa place. C’est la faute ! Francis Luyce et son comité directeur ont demandé de virer l’encadrement.

« Je refuse cette décision car j’estime être le seul responsable de cette erreur grave et propose d’être entendu par une commission de discipline. Cela ne s’est pas fait.

« L’année suivante, avec la même équipe  nous avons fait six médailles aux Jeux. »

Bizarrement c’est après le triomphe de Pékin, fin 2008 que Claude Fauquet décide, épuisé, de mettre fin à ses fonctions. Il est Directeur technique national depuis le 1er avril 2001.

« Francis est passionné et bon gestionnaire. Mais est-ce encore le modèle qui convient ? Plutôt qu’un administrateur, aujourd’hui, il faut un manager. C’est pour ça que chaque décision a trop souventété un combat. Sans cela, et si nous avions obtenu les JO à Paris en 2012, j’aurais continué après 2008, mais j’étais épuisé. »

La vie d’un DTN n’est pas une sinécure, tant il est de domaines où il doit peser. Peut-être est-ce cela aussi, qui a fragilisé avant une course de VTT fatale, son successeur Christian Donzé à l’âge de cinquante et un ans.

« La conduite du succès, elle se fait au quotidien, dans tous les détails. Quand Denis Auguin et Alain Bernard quittent Marseille, avec les conséquences que l’on sait sur les deux dernières olympiades, il n’est pas question de laisser les choses se défaire. Auguin vise Antibes, Patrick Deléaval, toujours attentif aux problèmes du CNM, suit le dossier, mais rien n’existe vraiment pour les recevoir. Je vais sur place, voir les gens qui comptent, travaille avec le président du comité régional, Gilles Sezionale ; le club  pousse pour créer le poste. Et on sait ce qui se passe après. Quand ce travail-ci est fait, après, par comparaison, le niveau des critères de sélection nationale devient minuscule.

«Mais bon, après tout ça, il fallait avoir des résultats. Avant les Jeux d’Athènes, en 2004, je causais avec mon très cher adjoint, Philippe Dumoulin, qui avait tant donné, tant apporté d’enthousiasme, de passion, à cette aventure. Et je lui ai dit : « si là, on ne sort par de résultats, je crois qu’on ne pourra pas continuer. »

On ne peut comprendre le cheminement d’un Directeur technique si on n’a pas saisi la relation « administrative », officielle, qui lie ce poste à la hiérarchie des élus et des employés fédéraux. Pour Claude, « il y a deux périodes. D’abord celle qui englobe les directions de Gérard Garoff et de Patrice Prokop. Le DTN est alors le patron de l’administration, ce que Francis appellera un Etat dans l’Etat, alors qu’à mon sens cette situation donnait une vraie cohérence à l’action fédérale. Puis il y a un développement de la Fédération, le personnel est multiplié par deux ou trois, et Francisdécide de créer un poste de Directeur général, idée contre laquelle je me positionne en comité directeur, car cela pouvait créer en interne un problème de management du personnel qui se confirmera par la suite

 

J’AI SOUS-ESTIME A QUEL POINT

LAURE MANAUDOU AVAIT BESOIN DE  PHILIPPE LUCAS EN 2003

 

« Louis-Frédéric Doyez est nommé, et il se passe que ce type est intelligent et travailleur. Sans une entente avec lui, avec Daniel Chaintreau, responsable du département financier, et Paulette Fernez , notre trésorière, nous n’aurions pas  pu réussir. Pour préserver cette cohérence du projet fédéral, j’avais d’ailleurs placé quelqu’un de la DTN dans tous les services, comme Bernard Boullé qui, après avoir conduit une responsabilitéau marketing, a créé un département équipement reconnu aujourd’hui par tous les acteurs institutionnels. Le seul problème qui se posait vis-à-vis de Louis-Frédéric  Doyez était la question de l’autorité partagée du DTN et du DG: le DTN a-t-il une autorité hiérarchique sur le directeur général et inversement? Et la réponse est : non. Mais nos relations se sont réglées intelligemment d’elles-mêmes.

« Il y a comme une injustice de n’avoir reconnu que Claude Fauquet, parce que Jean-Paul Clemençon, qui a eu l’idée des séries, a joué un rôle important au début de l’histoire. Avec sa culture, sa vision, son intelligence, sa personnalité, il a beaucoup fait avancer les choses. Parmi ceux qui ont énormément travaillé dans cette équipe, je citerai Marc Begotti, Lionel Horter, André Duclaux, à Dijon, un homme qui n’était pas projeté sur l’avant-scène, mais qui n’en a pas moins œuvré, Lucien Lacoste à Toulouse et Patricia Quint qui donnera après Sydney une véritable impulsion à la natation féminine ; il y a eu aussi tout le médical coordonné par Jean-Pierre Cervetti et Christophe Cozzolino.

            « Je ne voudrais pas oublier des entraîneurs comme Kasimier Klimek, disparu tragiquement en stage à Vittel avant les Jeux olympiques de Sydney, Lionel Volckaert, Jean Douchan LeCabec qui nous a bousculé dans nos représentations, Eric Gastaldello, et Philippe Lucas, déjà présent en 1997 dans l’équipe de France contre l’avis de certains qui le porteront au pinacle quelques années plus tard.

            « En ce qui concerne Philippe Lucas, mon erreur est d’avoir gravement sous-estimé à quel point Laure Manaudou avait besoin de son entraîneur aux championnats du monde 2003, et de ne l’avoir pas sélectionné. Après, c’était installé. Il n’a jamais quitté sa vindicte. Et puis, il faisait monter le buzz par des déclarations incendiaires, et ça lui convenait bien comme ça. »

 

Prochain article : A la Poursuite de l’Excellence

IAN THORPE CHRONIQUE D’UN FIASCO

IAN THORPE CHRONIQUE D’UN FIASCO

Ou COMMENT RATER SON COMEBACK

Le 13 octobre 2010, Ian Thorpe se met à l’eau après quatre ans sans nager, avec pour ambition de gagner 100m et 200m à Londres, 22 mois plus tard. Mais en mars 2012, il ne peut se qualifier dans l’équipe australienne, terminant 17e et 12e de ces courses. Son autobiographie, parue récemment en anglais, raconte, entre autres, cette expérience… Et pose la question : peut-on nager au plus haut niveau et vivre dans la maison de John Lennon ?

Par Eric LAHMY

 

Ian THORPE. This Is Me

C’est un livre à l’usage de ses fans d’Australie et du Japon qu’a rédigé Ian Thorpe au cours de l’année 2011-2012. This Is Me, An Autobiography, est à la fois un journal et une bio. Les étapes, les incidents de son retour à la compétition lui remémorent les événements passés auxquels les faits présents se rattachent. Il tricote ainsi, partant du journal de son « come-back », à coups de flash-back, une histoire de sa vie.

Au-delà de la « machine à performer », le monstre sacré aquatique auquel se réduit souvent, pour le spectateur, un champion, Thorpe révèle l’être humain qui se cache derrière les performances ; parfois déroutant, souvent énigmatique, pudique, attachant. Ce tempérament s’adapte mal aux pressions médiatiques qui lui apparaissent triviales, ces questions posées sur sa vie privée, sa sexualité, ses goûts et ses dégoûts.

Thorpe raconte la fascination réciproque qui le lie au Japon ; il parle de ses affaires, ses sponsors, ses croyances mystiques. Quand il raconte ses années de dépression, Thorpe témoigne de la difficulté d’assumer l’attention permanente à laquelle sa prodigieuse célébrité le contraint. Et trouve refuge dans une consommation excessive d’alcool. Thorpe prétend n’être pas un alcoolique, ne pas se sentir dépendant de la boisson. Mais elle lui donne l’euphorie qui lui manque. C’est un moyen de fuir, comme ses mouvements incessants, ses voyages, ses appartements de Tenero, en Suisse, ou de Los Angeles (où il rachète la maison de John Lennon !).

Pourquoi Thorpe a-t-il publié ce livre ? On imagine un calcul d’éditeur. Quand son principe a été décidé, ces pages devaient chroniquer un come-back fracassant. Le retour du plus grand nageur des années 1998 à 2004, le seul palmarès comparable à ceux de Spitz et de Phelps, l’un des très rares à avoir conservé un titre olympique (sur 400m nage libre, 2000-2004). Ce texte, commencé de rédiger en octobre 2010, achevé après les Jeux de Londres, serait pour sûr un grand succès.

Or le retour aboutit à un échec. Thorpe fut incapable de se qualifier sur 100m et 200m, les épreuves qu’il avait choisi de nager, pour les Jeux olympiques de Londres, comme il l’espérait. Aux championnats d’Australie, il se classe 12e du 200m, 17e du 100m.

Thorpe a quand même publié son livre. L’éditeur, qui avait sans doute payé une confortable avance au nageur et avait diligenté l’écrivain Robert Wainwright pour recueillir ses impressions, ne pouvait sans doute faire autrement pour rentrer dans ses frais.

La critique a surtout retenu le triptyque dépression-alcoolisme-sexualité. Son intérêt à nos yeux est de constituer la chronique d’un échec.

Lorsque, le 13 octobre 2010, jour de son 28e anniversaire, Ian Thorpe se remet à l’eau pour la première fois, son idée est de nager à Londres, aux Jeux olympiques. Il dit avoir été inspiré, un peu plus tôt, par sa visite de la piscine olympique de 2012. On peut imaginer d’autres considérations plus terre à terre. Sa carrière serait un (relatif) échec financier. La fortune de Thorpe aurait été secouée par les  bulles financières, ébréchée par un mode de vie dispendieux. Il pèserait 2.000.000$. Point de comparaison, la fortune de Phelps est évaluée à 45.000.000$, tandis que les estimations de celle de Laure Manaudou vont de 10 (d’après le très sérieux « Figaro économie ») à…  185.000.000$ (selon le fantaisiste « People »).

Dans quel état d’esprit Thorpe se remet-il à l’eau ? Lui-même affirme n’avoir pas abandonné la natation en 2006 parce qu’il n’aime plus nager, mais, prétend-il « parce que je n’aimais pas ce qu’elle (la natation} était devenue pour moi. Ma carrière avait été emprisonnée par d’autres et je ne contrôlais pas ce que je faisais dans une piscine. » En outre, ajoute-t-il, « si j’aimais la compétition et l’entraînement, il y avait une ligne de surveillance qui avait été franchie par le public. Il y avait des choses plus importantes que ce que j’avalais au petit déjeuner. »

Le 13 octobre 2010, Thorpe nage un 200m en 2’40’’, presque une minute plus lentement que son record du monde et olympique. Pas très glorieuse remise à l’eau, mais pas si ridicule que ça ! Hors de forme, loin du sport depuis quatre ans et avec sa tendance à picoler, faire la fête et engraisser, cela aurait pu être pire !

Thorpe conte l’histoire, atypique, de son échec. Nous avons ici présenté ce retour non abouti en essayant de comprendre ce qui n’a pas marché. Le résultat de cette réflexion peut paraitre cruel, aussi devons-nous ici exprimer la réelle admiration que suscite ce grand nageur et champion. Il n’empêche, les choix de Thorpe évoquent pour nous une sorte de jeu des… SEPT ERREURS.

  1. 1.    Thorpe est trop lourd

Thorpe plonge et nage en 2’40’’. Ce n’est pas bon, mais surtout c’est, pour un nageur prodigieux comme lui, le signe d’une certaine méforme physique. Non seulement Thorpe n’a pas nagé pendant quatre ans, mais il n’a pas suffisamment pratiqué de sport. Trop de fêtes, de voyages, d’étourdissement, d’alcool, dans son mode de vie. Thorpe, qui a tendance à grossir, pèse plus de 105kg, et ce ne sont pas les muscles, même enrobés, des Jeux d’Athènes ! A sa première compétition de retour, à Singapour, en 2011, il en est à 102kg ; et prévoit tranquillement qu’il nagera à 106 ou 107kg aux Jeux de Londres « en raison de la musculation » à laquelle il s’est mis vaillamment quoique sans enthousiasme débordant. Son poids de forme de Sydney, en 2000 : 95kg ; à Athènes, en 2004, où il s’est considérablement alourdi : 105kg ; record absolu sur un podium olympique de natation. Cette surcharge pondérale ne parait pas l’inquiéter, ni, d’ailleurs, l’entraîneur qu’il s’est choisi, Guennadi Touretski. Tous deux semblent ignorer qu’en 2004, s’il a continué de bien nager (quoique moins vite qu’en 2000) avec 10kg de trop, c’est très probablement en raison des combinaisons, qui changent la « portance » et augmentent la flottabilité. Thorpe refuse d’analyser sérieusement l’effet des combinaisons sur sa nage. Pour lui, elles ne changent rien. « J’ai gagné des courses sans les combinaisons et avec les combinaisons », explique-t-il. On comprend qu’il défende son palmarès, mais aurait-il continué de dominer, sans les combinaisons, avec ce poids ajouté à sa silhouette ?

Le 4 février 2012, plus d’un an après avoir considéré de se présenter à 107kg aux Jeux, et devant l’échec qui se précise, Ian Thorpe note tout à coup : « je dois perdre six kilos d’ici mars 2012. » Quinze mois de laisser aller, et à douze semaines des sélections pour les Jeux, Thorpe et Touretski prennent conscience d’une question qui aurait dû être réglée d’emblée, et se lancent dans l’aventure d’une fonte rapide qui risque de le fatiguer et de changer sa position dans l’eau et sa technique !

2. Pas assez de condition physique

Comment liquider ce surpoids ? Marche, aérobic, tennis, cardio ou vélo. Là, Thorpe avoue que rien là-dedans n’est sa tasse de thé. Il a réussi une immense carrière sans trop donner d’importance au travail à sec, mais il était un nageur de demi-fond, et les longues distances dans l’eau permettent de couper court à tout un travail de « musculation ». Or Thorpe, pour son retour, a décidé d’abandonner le 400m (il a même été, un temps, champion et recordman du monde du 800m) et de se cantonner sur 100m et 200m. Thorpe est très conscient que la donne a changé : « la gym a plus d’importance que par le passé, où nager beaucoup ne laissait pas de temps pour la musculation. » Mais si « la gymnastique et les abdominaux sont nouveaux pour moi, dit-il encore, c’est parce que, de par le passé, j’étais paresseux. Cela ne me semblait pas aussi important que la piscine. J’ai pu battre les records du monde sans avoir les abdominaux les plus costauds. » Pour beaucoup, le travail au sol peut aider à maîtriser son poids. Thorpe, lui, s’il greffe, à raison de trois fois par semaine, des exercices de « puissance et vitesse, extensions, rotations, quasi-lancers de poids, et imitations de mouvements de nage, tout un travail d’équilibre dos-face et jambes-haut du corps, » il estime que ce travail de musculation va augmenter son poids de cinq kilos, ce qui (voir plus haut) ne semble pas être une option !

3. Abandonner le 400m, était-ce une bonne idée ?

Bien sûr, quand, à deux ans des Jeux olympiques, Thorpe se lance dans l’aventure, le choix de viser des distances plus courtes peut paraitre attractif. Quand on reprend, qu’on a un assez mauvais souvenir du 400m au point de s’être juré, après la victoire aux Jeux d’Athènes, de ne plus jamais nager la distance, et qu’on repart de zéro et dans une assez mauvaise forme, on peut sauver la face sur 50m, moins sur 100m, plus du tout sur 200m, et le 400m devient hors de portée, une idée déraisonnable. Mais la meilleure préparation d’une distance est souvent la distance supérieure. C’est elle qui va vous donner la solidité, la capacité de tenir. Dans un entraînement bien conduit, c’est la vitesse qui vient en dernier, ne serait-ce que lorsque le nageur affûte. Bien sûr, l’affûtage est une notion qui a été malmenée ces dernières années. En revanche, il est sûr que Thorpe est naturellement un nageur de demi-fond. Sa médaille de bronze du 100m des Jeux d’Athènes, adornée d’un record personnel à 48’’56, et ses résultats brillants dans les relais de sprint australiens lui ont fait croire en un avenir sur la « distance reine ». Or c’est à nos yeux une double méprise. D’abord l’idée d’une distance reine est une pure invention médiatique. Ensuite l’attrait du 100m est souvent un trompe l’œil, renforcé par l’existence des relais. On l’a vu aux Jeux de Londres, où notre Yannick Agnel national a abandonné la possibilité d’une victoire sur 400m nage libre, et a terminé quatrième du 100m. Mais la victoire du relais quatre fois 100m dans lequel il a joué un rôle essentiel lui a finalement donné raison. A l’arrivée, Agnel s’est trouvé gagnant en choisissant une épreuve qui n’était probablement pas la sienne aux dépens d’une épreuve dont il était un des chefs de file mondiaux un peu parce que le 4 fois 100m existe et le 4 fois 400m n’existe pas !

4.Un changement de technique discutable

En choisissant un registre 100m-200m de préférence à un registre 200m-400m, Thorpe change aussi d’entraîneur. Puisqu’il se voit sprinteur, il choisit pour l’accompagner un spécialiste du sprint : Guennadi Touretski. Il avait songé aussi à Jacco Verhaeren. Touretski et Verhaeren ont formé l’un Popov, l’autre Van den Hoogenband, qui représentent à eux deux les vingt dernières années de sprint mondial. Touretski, après avoir passé des années dans sa Russie natale, puis en Australie, entraîne en Suisse, ce qui arrange Thorpe, qui n’entend pas, pour son retour, cohabiter avec les médias australiens. Guennadi est un homme passionné et passionnant. « Un poète », dit l’entraineur français Marc Begotti. Il évoque son sport dans des termes que ne désavouerait pas un Roméo parlant de sa Juliette. Guennadi a décidé de révolutionner la nage de Thorpe. Lequel explique : « J’effectue désormais un retour aérien plus long au-dessus de l’eau, et ma prise d’eau, quand je m’appuie sur le mur d’eau, pour me hisser dans l’eau, est plus profonde. Mon corps est posé de bien meilleure façon, plus haut et à plat, et il n’y a pas ce creux au bas de mon dos et de mes hanches, qui peut ralentir nettement ma propulsion à la fin d’une course. » Et Thorpe d’ajouter : « à 24 ans, je n’avais pas la force du haut du corps qui est la mienne à 29 ans, ni le physique pour tenir la position dans laquelle je travaille. »

« Maintenant, quand ma main entre dans l’eau, mon coude vient d’en haut, appuyer de tout le poids de ma nage à la force des dorsaux et permettre de tirer profond beaucoup d’eau sous mon corps. Précédemment, mon mouvement initial était une hyper-extension de ma main vers l’avant quand elle entrait dans l’eau. Le mouvement sous-marin était plus plat et je n’attrapais pas autant d’eau au début de mon tirage. »

Auparavant, Thorpe, après avoir laissé glisser sa main vers l’avant, bras étiré, tirait dans l’eau en pliant fortement le bras (comme un boomerang, selon l’expression imagée des Australiens) effectuant sa passée sous-marine telle un mouvement d’avant en arrière plié-déplié du bras qui sollicitait énormément les triceps. Sa nouvelle technique élimine la longue glissée vers l’avant. Thorpe plonge le bras tendu sous l’eau, effectuant une traction profonde ; l’effort est alors soutenu fortement par les muscles dorsaux. Cette technique, adaptée de la nage de Janet Evans, est proche de celle que Touretski a enseignée à Klim en 2000 et a fait beaucoup de petits, puisque l’essentiel des sprinteurs actuels s’en inspirent.

Cette technique, enseignée tardivement, Thorpe ne la tiendra pas bien en compétition : dans le stress, il se réfugiera instinctivement, sans s’en rendre compte, dans ce qu’il a fait pendant les seize ans de sa carrière sportive : son ancienne nage viendra le hanter comme le fantôme de l’Opéra. La force de l’habitude ! La question se pose : était-il raisonnable de changer fondamentalement chez un nageur de 29 ans une technique qu’il a développée depuis si longtemps qu’elle lui parait naturelle et qui lui a donné les plus grandes satisfactions ?

5. Un nageur n’est pas un voyageur de commerce

Dans la douzaine de mois qui a précédé les sélections australiennes, Thorpe a beaucoup voyagé, et effectué un très grand nombre de compétitions. 143.000 kilomètres d’avion, cent quatre-vingt heures de vol, soit sept jours et huit nuits dans les airs. Aux heures passées tout là haut doit s’ajouter un temps largement équivalent de transports terrestres, de la maison à l’aéroport, de l’aéroport à l’hôtel ; si l’on ajoute les perturbations liées aux changements de routine, aux nécessités de l’affûtage, aux journées de compétition, de décrassage, et les accommodements liés à l’accumulation des décalages horaires, un tel fonctionnement qui bouscule le mode de vie du nageur doit finir par taxer lourdement le volume de travail effectué.

Ces mouvements incessants devaient plaire à Thorpe, voyageur impénitent, dont les déplacements représentent sans doute une bonne médecine contre le spleen. Ils correspondent aussi au tempérament de Touretski. Popov se vantait de nager chaque année cent 100 mètres en compétition. Touretski, qui poussait dans cette direction, prétendait que « les entraîneurs d’élite australiens craignent la compétition. Ils ont peur d’être déçus, de laisser ainsi leur école envahie par une atmosphère négative. La compétition est le but et la justification de la préparation. C’est la chose la plus importante. »

Ce qui convenait semble-t-il, à Popov, n’a peut-être pas arrangé Thorpe, qui nageait sur des distances doubles du Russe, et que ces mouvements incessants ont dû perturber.

6. Une façon de nager ou une fuite organisée ?

Quand il se lance dans son aventure, Thorpe s’inscrit dans une approche psychologique négative. Pour ne pas éveiller les soupçons des médias qu’il abhorre, il fait le tour de huit piscines différentes, puis utilise une série de subterfuges. Quand les choses deviennent sérieuses, il s’expatrie en Suisse. Il racontera ensuite combien il a souffert de l’isolement. Mais on a beau réfléchir, on ne voit pas quelle aurait été la solution pour un garçon mélancolique et dépressif. La rapacité des médias à l’encontre des grands nageurs, en Australie, est l’envers d’un statut extraordinaire. Même s’ils en ont souffert, ses grands prédécesseurs semblent s’être finalement accommodés de la situation, qui n’a pas que des désavantages. Cette aura médiatique a permis à Thorpe de gagner des fortunes. Sa préparation, entre 2011 et 2012, a d’ailleurs coûté plus de 150.000$ au mouvement olympique australien, qui a payé une partie de ses dépenses. C’est pour cette raison d’ailleurs que la première personne, en dehors des intimes, à avoir été mise au courant de sa décision de reprendre, a été le directeur de la natation australienne, et pour cause : c’est lui qui allait passer à la caisse. Malgré la sympathie qu’il provoque, on doit admettre que les agents de Thorpe défendent très bien ses intérêts ! A l’arrivée, dans son bunker suisse, Thorpe a échappé à la curiosité des média, mais au prix d’une grande solitude…

7. Une erreur d’appréciation sur sa valeur de sprinteur

En 2004, Ian Thorpe a enlevé le 400m et le 200m nage libre, et, en outre, remporté la médaille de bronze du 100m aux Jeux olympiques d’Athènes. Cette dernière performance, plutôt inattendue, l’a fait réfléchir. Et conclure qu’il était un sprinteur fourvoyé en demi-fond. Comme en outre il s’était séparé fâché de son entraineur Doug Frost en 2000, il trouvait opportun de rejeter la faute sur ce dernier : « Doug ne m’avait jamais appris à plonger, virer, pour cette épreuve. En outre, dans mes 100m, je n’ai utilisé aucune stratégie, à la différence des mes 200m et 400m. J’ai de bonnes raisons d’être optimiste » écrit-il bizarrement fin octobre 2010. Ce que Thorpe semble ignorer, c’est qu’au contraire de ce qu’il raconte, c’est autant dans ses plongeons et ses virages que dans sa nage qu’il a été particulièrement impressionnant ; ensuite qu’il n’est pas et ne sera vraisemblablement jamais un nageur de sprint parce que ses muscles ne sont pas adaptés à l’effort bref, explosif. Tous les très bons nageurs de 200m peuvent créer des surprises sur 100m et leur registre comprend aussi le 400m. Thorpe a eu des prédécesseurs prestigieux. Il n’est pas le seul nageur « lactique » à avoir plié des sprinteurs « tactiques » sur leur propre terrain. L’Italien Lamberti a ainsi enlevé un bronze mondial du 100m, une course dans laquelle il n’avait guère de grandes référence, en 1991, grâce à la force, et à la vitesse de base nécessaire pour battre le record du monde du 200m. En 1987, Sven Lodziewski, un médaillé olympique et mondial sur 200m et 400m, battait à la surprise générale Stephan Caron au 100m des championnats d’Europe (1}. En 1964, Don Schollander, recordman du monde des 200m et 400m, réglait les sprinters en finale des Jeux olympiques de Tokyo, et gagnait le 100m. En 1960, John Konrads, recordman du monde du 200m, du 400m et du 1500m, battait le recordman du monde du 100m John Devitt sur 100m aux championnats des Nouvelles-Galles-du-Sud, six mois avant que Devitt ne monte sur le podium olympique. Pendant toute sa carrière, Phelps, loin d’être un spécialiste puisque roi du 400 quatre nages, est apparu comme l’un des plus prodigieux nageurs de 100m au monde. En 2012, Yannick Agnel, appuyé sur son registre 200m-400m, entrait en finale du 100m des Jeux olympiques de Londres et ratait une médaille pour quatre centièmes ! On pourrait multiplier ce genre d’exemples. Pourquoi ? Parce que le 100m, en raison de sa durée, n’est pas une pure épreuve de sprint et que dans bien des cas, quand le pur sprinteur, en panne de phosphates à partir des 65-75m, ne peut plus compter pour finir que sur un mélange d’orgueil et d’adrénaline, il arrive que le nageur résistant « revienne » sur lui grâce à sa « caisse » de demi-fondeur. S’il abandonne ce travail long pour développer ses qualités techniques et de sprint, il risque de ne rien y gagner parce que le type d’effort du 100m ne correspond ni à ses muscles, ni à son tempérament. Aussi vrai qu’on ne gagne les courses qu’avec ses points forts, ce qu’il aura pu grappiller en termes de « vitesse » pure sera dévoré par la diminution des énormes ressources que lui avaient conférées les longues séances d’aérobie et d’anaérobie lactique.

            La compétition prétexte

Sept erreurs, donc, et une illusion. Thorpe développe longuement cette idée que son ambition première, lorsqu’il décide de reprendre la natation, est de gagner à Londres. Bien sûr, ce n’est pas qu’il refusera consciemment de se qualifier ! Mais si l’on lit son livre, on découvre que Thorpe y revendique son amour de la natation et… son faible appétit de compétition.

Amour de la natation : « Nager est dans mon sang, écrit-il. Je ne sais pas pourquoi je ne l’ai pas fait pendant quatre ans. J’aime des aspects de l’entrainement que des gens détesteraient. Pour moi c’est une exploration. Je crois toujours possible de nager – à des niveaux que je n’ai jamais atteints. »

Parallèlement à cette passion de l’eau, Thorpe laisse apparaitre une certaine ambiguïté vis-à-vis de la compétition. Parfois, il affirme l’aimer, parfois il avoue qu’elle provoque en lui des crises d’angoisse répétitives. Il la compare au saut à l’élastique : et, à son avis, « se tenir au bord d’un barrage et se préparer à plonger est beaucoup moins effrayant que se tenir sur les plots de départ d’une finale olympique ». Quant Touretski justifie dans des conférences les gros kilométrages effectués à l’entrainement par les nécessités de la compétition, Thorpe renverse la proposition. « Je dispute des courses pour pouvoir m’entrainer », soutient-il ! Et, pour ce qui concerne son retour, « si, à Athènes, je n’avais nagé que le 400m, je me serais retiré ensuite, prétend-il. La victoire sur 200m fut une joie. Mais c’est le bronze du 100 mètres qui m’a donné à penser à un nouvel horizon. »

Il se pourrait que le secret de Thorpe se trouve là. Il a repris la compétition pour se donner une bonne raison de se lever, tous les matins, aux aurores, pour aller nager, de se coucher, chaque soir, à une heure décente, pour être prêt le lendemain. Et échapper à la dépression et à l’alcool. Dès lors, ce qui aura été perçu comme un échec de l’Australien aura été la plus belle victoire d’un sport merveilleux qu’on appelle natation.

Mais, après tout ça, on ne s’est pas trop étonné de ne pas l’avoir vu au départ des championnats australiens 2013, qualificatifs pour les Mondiaux de Barcelone. Cette absence était écrite, en filigrane, dans son livre.

 

(1} En 2001, aux mondiaux de Fukuoka, cet étonnant Lodziewski, à 36 ans et après quatorze ans d’absence, participait au relais quatre fois 100m allemand médaillé de bronze. Ce géant de 2,03m, précurseur des gabarits actuels, est aujourd’hui médecin de l’équipe d’Allemagne de natation.